La Machette agonise

La Machette agonise

A ma droite une vieille dame qui fût un temps propriétaire de 100 hectares conquis à la force de la machette qu’elle tient en main. A ma gauche son petit fils et sa « macheteadora » toute neuve, un modèle chinois à essence et lame rotative, qu’il porte sur le dos. Devinez qui va gagner ?

Dans d’autres pays la machette est synonyme de sang qui coule et de violences qui taisent leur nom. Ici, dans les plantations de café de la Selva Central péruvienne, elle est une amie, un compagnon fidèle dans la sueur et la peine, une lame à tout faire. Un ouvrier ne sort pas sans son « chaflet ». Elle coupe les arbres allongés au travers de la route. Elle défriche les hectares de café plantés. Sa pointe se transforme en tournevis en cas d’urgence. Elle tranche un régime de bananes et décroche une papaye. Les enfants traînent derrière eux la pointe usée de rouille d’une machette abandonnée pour « faire comme papa ». Et surtout, après tout, c’est elle qui leur a permis d’arriver jusque là.

Les plantations de la Selva sont dans leur grande majorité propriété de natifs de la Sierra, ces vastes montagnes andines. Sans terres, ils sont venus coloniser cette jungle qu’on disait truffée de pièges mais fertile. Ils ont parcouru les routes de terre dans des autobus brinquebalants et des camions antiques jusqu’à ce qu’elles se perdent dans un océan de lianes vertes. Ils ont armé leurs mules de sucre et de sel et suivi les sentiers tracés par les précédents. Puis au bout de trois jours de marche, une terre vierge, enfin. Ils ont sorti la machette et se sont créés leur chemin, celui qui mènerait à leurs terres. Les arbres se sont pliés à temps de volonté et petit à petit la jungle s’est transformé en terre cultivable où pousse café, cacao, agrumes, bananes, yucca. Aujourd’hui il y a des routes en asphalte et des chemins de terre rouges que grimpent les 4×4 mais, trois fois par an, les hommes reprennent les armes et tranchent de la lame de leur machette cet enfer vert qui menace leur café.

Mais, depuis cette année, une petite nouvelle a fait son apparition. On la repère à son fin nuage de fumée blanc et son bruit persistant de scie électrique. La machette avançait au rythme des « chhh » « chhhh » des herbes qui glissent au sol. La macheteadora, sa grande soeur à moteur, menace à coups de « brrrrr » et « grrrrrr ». Un homme fort et d’expérience nettoie un hectare en une semaine, machette à la main. La macheteadora promet trois jours, deux pour les plus habiles. Un homme coûte 250 soles l’hectare. La macheteadora entre 600 et 1000 soles. Comme il faudra de toute façon un homme pour la dompter en 5 ou 6 hectares elle est rentabilisée. Elle peut donc être chinoise et ne durer qu’un an, elle aura toujours permis de faire des économies, en main d’œuvre et monnaie sonnante et trébuchante. Évidemment la macheteadora ne fait pas dans la dentelle et peut au passage trancher le pied d’une petite plante de café qui cherchait à pousser, mais on dit ici que les hommes ont, eux aussi, la machette rapide. Ils sont payés par contrat à l’hectare nettoyé : plus vite on avance, mieux c’est. La macheteadora, elle, est entre les mains des propriétaires eux-mêmes qui, maintenant qu’on tranche en jouant (« grrr » « grrr », « brrr », « brrrr »), se sont remis à nettoyer leur plantation seuls.

Il y a quelques jours Lucia, vieille dame de 70 ans, fondatrice du village et conteuse de ces histoires lointaines de mules, de jungle et de machettes, regardait son petit fils étrenner son nouveau jouet avec quelque suspicion. Avant qu’il ne ratiboise tout, elle s’est dépêchée de couper les herbes autour d’un tout jeune papayer pour que, tête haute, il échappe au tranchant. Et Lucia de conclure « tu verras ici c’est facile ce sont des petites herbes de rien, mais essaie un peu de rentrer où pousse le café ». Probablement son petit fils n’a pas entendu, les pétarades dans l’oreille, alors que justement il s’y dirigeait.

Elle est la seule à ne pas avoir cédé. En quelques semaines, 5 macheteadoras ont fait leur apparition chez ses fils et voisins. D’ici 10 ou 20 ans seuls les vieux conteront encore les histoires de machettes. La macheteadora, plus bruyante et polluante, régnera. C’est un progrès, du temps gagné, de l’argent économisé et, ici, c’est essentiel. Un brin de nostalgie peut-être mais le futur est forcément dans cet accès à la modernisation et la technologie qui a longtemps fait défaut ici. D’ailleurs, bonne joueuse, la macheteadora a déjà sa première « légende »: alors que le petit fils ratissait joyeusement le patio, une poule qui couvait tranquillement ses œufs dans les plus hautes herbes y a perdu une patte et fini en pot pour le déjeuner. Rien ne lui résiste.

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Cosecha22

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