Poisse, neige et chômage à Berlin

Poisse, neige et chômage à Berlin

D’après la radio allemande, le nombre de chômeurs à Berlin a baissé : 10740 chômeurs de moins par rapport à novembre 2009. 10739, en réalité : car je viens d’être licenciée en toute illégalité. L’occasion de découvrir les joies de l’administration allemande.

J’ai été virée. Lundi, comme ça, sans prévenir et en toute illégalité, ma boss me convoque pour me signifier que je dois dégager sans préavis. Cela tombe bien, je ne pouvais plus voir cette folle en peinture, mais c’est toujours désagréable de se retrouver au chomdu par -5 degrés et sous une neige incessante.

« Qu’importe », me dis-je. « Cela faisait longtemps que je voulais claquer la porte ». « Je vais lui coller un avocat aux fesses, de toute façon. Et je vais gagner. » N’empêche, j’avais beau tenter de me remonter le moral : il me fallait aller à l’Arbeitsamt, l’équivalent allemand de l’Agence pour l’emploi en France, sous peine d’être hors-la-loi (et les Allemands n’ont aucune tendresse pour les hors-la-loi). Ce qui m’amène au véritable cœur de mon article. Je n’avais jamais mis les pieds à l’Arbeitsamt . Naïvement, je n’avais pas prédit que cela m’arriverait.

La neige tombant du ciel comme si le Père Noël avait décidé de vider son congélateur, les bus étaient bloqués dans toute la ville. Il me fallut attendre le mien trente minutes par un froid de canard. Puis je dus marcher lourdement dans des monceaux de neige, derrière une stupéfiante colonie de chômeurs, jusqu’à un bâtiment gris qui me rappelait étrangement l’architecture intimidante de la Gotham City des films de Batman. J’avais en tête ces photos de chômeurs américains faisant la queue après le krach boursier de 1929. Chose amusante, la radio allemande avait tonitrué ce matin pendant mon petit-déjeuner que « le nombre des demandeurs d’emploi avait considérablement baissé à Berlin ».

La poisse, la neige, et la nuit qui tombe à seize heures…

Me voilà à l’Arbeitsamt devant un comptoir tellement haut que je dois, malgré mon un mètre soixante-dix, me dresser sur la pointe des pieds pour m’adresser au fonctionnaire dans sa guérite. Dans cette position inconfortable, le demandeur d’emploi, comme on dit en langage politiquement correct, a tout bonnement l’impression d’être un nain. En équilibre sur mes orteils, prenant en main le formulaire incompréhensible que me tend le fonctionnaire, je me demande si cette architecture perverse est volontaire.

Je suis ensuite reçue par une quinquagénaire assortie de sa jeune stagiaire. La quinqua sourit bizarrement. Une fois de plus, je constate que l’architecture de son bureau en haricot ne me permet pas de me pencher vers elle, ni de m’assoir face à elle. Je suis calée de biais dans un fauteuil peu confortable, et je m’adresse à son profil. Elle, en revanche, peut pivoter dans tous les sens sur son super fauteuil de fonctionnaire, et balancer son power aux quatre points cardinaux.

Alors que, souriante, je sors tous mes papiers en bonne élève, la quinqua ne daigne pas leur jeter un oeil. Elle réclame les contrats de travail des dix dernières années. Je lui explique que dans le théâtre et le cinéma, sur dix ans, on a à peu près deux cent cinquante contrats, et que je crains que cela ne lui pose un problème, parce qu’ils sont en français. La conseillère en chomdu pivote, se penche vers moi, et avec un sourire bien tranquille en coin, me susurre :

« Ah, non. C’est vous qui avez un problème. Pas moi. »

Oh, vindiou! La méchante réplique que voilà! C’est qu’elle a oublié, la petite dame, qu’elle a une héritière de Cyrano de Bergerac devant elle, une gamine française qui a regardé trop de films de Gabin et de Pagnol, et elle va voir ce qu’elle va voir! L’envie me prend de secouer la poisse collante qui m’est tombée dessus lundi ; je rassemble mes forces, invoque Audiard et Depardieu, et me voilà rugissante :

« Écoutez ma bonne dame, on va rester polies, j’ai sué sang et eau pour une boîte allemande pendant huit mois, je me suis fait licencier illégalement après avoir payé des impôts plus gros que mon salaire pour l’Allemagne, et tout ça, en plus, sans baguette ni saucisson! Votre boulot, c’est de conseiller les chômeurs, et en réalité vous passez votre temps à pivoter sur votre foutue chaise en essayant de décourager les honnêtes citoyens, alors excusez-moi, madame, mais moi, je me demande comment le nombre des chômeurs a bien pu baisser à Berlin en novembre 2010. »

(Tout ça avec l’accent français et une grammaire allemande douteuse). Le silence se fait dans le grand bureau open-space de l’agence pour l’emploi. Tout le monde nous regarde bouche bée. La stagiaire et la quinquagénaire sont pétrifiées. Finalement, la conseillère prend timidement une de mes feuilles de salaire. Son regard change. D’une voix douce, elle me demande de réunir les papiers manquants français, de me présenter la semaine d’après, et m’explique la marche à suivre. Changement de ton inopiné.

Elle me rend ma feuille de salaire et je me lève pour partir. C’est alors que je comprends ce qui l’a intimidée. Ce n’est pas mon speech à la Depardieu, hélas. Non : elle est tombée sur l’unique feuille de salaire portant un très gros chiffre, le bulletin de paie d’un boulot d’actrice bien payé pour la télé. Le seul moment de l’année où j’ai gagné de quoi combler mon découvert à la banque, en somme. Cette petite dame a cru que j’étais une actrice célèbre, ou importante, que sais-je. Voilà d’où venait sa honte.


Je repars, hautaine, mauvaise, en manque terrible de saucisson et de baguette, et maudissant la neige.

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