(in)Justice populaire, cela a trop duré!

Ce matin, une fois de plus, une fois de trop, j’ai allumé mon poste de radio. Ce matin, une fois de plus, j’ai appris en modulation de fréquence qu’un individu a été appréhendé par la population, la main dans le sac, commettant un acte très peu  glorieux. Une fois de plus, ce matin, la voix de mon transistor m’a dit que la foule en furie l’a exécuté séance tenante!

Ne vous méprenez pas, la population de ma chère ville n’est pas retournée à l’époque des westerns où l’on pendait des gens haut et court. Le commentateur de la chaîne de radio que j’écoutais a appelé cela la justice populaire. Mais à bien y regarder, il s’agit plutôt d’une injustice. Et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, comment en est-on arrivé là? Le phénomène de justice populaire a émergé à Douala au milieu des années 1990. La ville ayant pris le parti de pencher du côté des opposants au pouvoir en place, a,  à titre de représailles, été abandonnée à elle-même par ledit pouvoir et les hors-la-loi en ont alors  fait un vaste terrain de jeu, opérant à toute heure du jour et de la nuit. Ils ne se contentaient malheureusement pas seulement d’emporter les biens des pauvres gens qu’ils cambriolaient, mais procédaient à des tabassages, des tortures, des viols et aussi à des assassinats. Les forces de l’ordre dans tout ça? Quand vous les appeliez, soit ils vous disaient que « les véhicules n’ont pas de carburant », soit c’était: « Euh, Monsieur, nous ne sommes pas fait de métal, car les armes qui produisent les coups de feu qu’on entend en fond sonore là, elles peuvent aussi nous tuer hein! » En quelques mots, chacun devait se démerder. En plus de cela, les rares malfrats sur lesquels on parvenait à mettre la main se retrouvaient libres dans les jours qui suivaient et appliquaient méthodiquement leur vengeance sur des populations de plus en plus terrorisées. Face à cet état de fait, les habitants de la cité, excédés, ont décidé qu’ils n’appelleraient plus la police, mais plutôt les pompiers!

A partir de là, les individus pris la main dans le sac étaient jugés séance tenante et la sentence rendue immédiatement exécutoire. De façon systématique, le malheureux était condamné à la potence. On procédait alors à la mise à mort soit par une lapidation en bonne et due forme, soit par l’immolation (avec l’aide de vieux pneus passés autour du corps de la victime et d’un peu d’essence), soit par injection en intraveineuse d’une solution d’eau et de lait ou simplement d’essence. C’était la mort assurée. Celui de ce matin a été tabassé jusqu’à ce que mort s’en suive.

Cette pratique est une injustice parce que les populations n’obtiennent pas des pouvoirs publics que les délinquants paient pour leurs actes, ceci à cause de la corruption endémique. Elle est une injustice car les populations ne doivent pas se faire justice elle-mêmes. Elle est enfin une injustice parce que beaucoup ont subi ce funeste sort en toute innocence. Ainsi, il suffisait que quelqu’un crie: « Au voleur » en se mettant aux trousses d’un individu pour que le sort de ce dernier en soit scellé, même s’il n’avait rien fait!

Les policiers qui naguère regardaient tout cela d’un oeil narquois, interviennent maintenant. Ainsi, bienheureux est le bandit qui, dans sa souffrance, entend le hululement d’un car de police. Car ironiquement, ce sont les policiers qui viennent sortir les gangsters des griffes des populations en furie! Il faut dire que ce n’est pas souvent le cas, comme ce matin…

Chacun doit prendre ses responsabilités, car nous, citoyens de la ville, sommes fatigués de voir le paysage urbain ainsi souillé! Je me souviens d’un soir où ma mère est revenue toute bouleversée de son travail. Le matin, elle avait vu deux corps sur son chemin et le soir, elle a croisé une foule remontée. Quand elle a cherché à savoir ce qui se passait, un homme lui a répondu: « On l’a surpris en train de voler et on va le tuer ». Les pouvoirs publics doivent trouver des solutions qui donneront satisfaction aux requêtes de la population. Sans oublier que les personnes qui se livrent à ce rituel ne sont rien d’autre que des meurtriers qui méritent d’être condamnées! Mais jamais, au grand jamais, je n’ai entendu que quelqu’un a été poursuivi pour avoir participé à ces scènes de mise à mort collective!

Que cette injustice s’arrête enfin. Elle n’a que trop duré!


À propos de l'auteur

René Jackson

Diplômé de faculté de droit et d'école de commerce, je me passionne pour la communication, le management et l'écriture. Un peu geek sur les bords, j'aborde la vie avec une certaine poésie. Bonne lecture.

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