Mémé, tu dois mourir !

Mémé, tu dois mourir !

Mémé Gloria, quatre-vingt six ans, est morte dans un hôpital de Lomé, suite à une longue maladie, même si beaucoup de mauvaises langues ont affirmé et continuent d’affirmer que c’est la faim qui l’a expédiée six pieds sous terre. Bon, Mémé Gloria est morte. C’est d’ailleurs normal qu’on meurt à cet âge ! Que cherche-t-on encore en vie, ici au bled, sous les tropiques, dans cette crotte sans nom, après avoir bouclé quatre fois vingt prunes, si on n’est pas un vilain sorcier ou une sorcière sans vergogne qui tue les enfants pour sucer leur sang pour se maintenir en vie, hein ? Mémé Gloria est morte. Suite à une longue maladie, ou à cause de la faim, ou de la soif, ou par manque de pointeur – parce qu’à cet âge les mémés n’ont plus la chance de niquailler, les pépés, qui le peuvent encore, préfèrent aller se faire foutre au septième ciel entre des battants plus gras et tendres… Bon, trêve de calembredaines à la con, Mémé Gloria a défunté.

Mémé Gloria est chrétienne, comme la plupart des Togolais, comme au Togo tout le monde, ou presque, est chrétien… par défaut. Histoire de rester à la page, quoi ! Même feu Eyadema a été chrétien, même s’il paraît qu’il ne savait même pas réciter le Pater Noster, et que quand il partait à l’église pour célébrer le 13 Janvier, son jour préféré, le jour de l’assassinat de son prédécesseur le père de l’indépendance du Togo, il passait tout son temps à tourner la tête de gauche à droite comme un petit mauvais collégien tricheur, quand on récitait cette prière que doit connaître tout chrétien… normal… Bien, euh… ouais, Mémé Gloria est morte, et elle est chrétienne.

C’est connu, au Togo, comme au Ghana et au Bénin, un chrétien, qu’il soit normal ou anormal, ça ne s’enterre pas comme on enterre un chiot. L’enterrement d’un chrétien au Togo est un évènement, un évènement qui se fête comme cela se doit, comme Noël. Uniforme, musique, danse, alcool, sucrerie, rires, drague, baise… Argent. Tout ! Et je me rappelle encore combien j’enviais, jeune, mes amis qui avaient la chance de perdre une tante ou un oncle, et qui se voyaient offrir un complet cousu avec l’uniforme, avaient le privilège de vivre deux à trois jours de bamboula dans leur maison, alors que mes vilains et méchants tantes et oncles s’obstinaient à ne pas mourir !

Mémé Gloria est chrétienne et elle est morte. Comme tout orphelin togolais qui se respecte, ses trois enfants ont pleuré une fois qu’ils ont appris la mort de leur mère, même s’ils ne lui ont jamais rendu visite durant son hospitalisation de trois mois à l’hôpital. Ils n’ont pas de temps, et ils ont engagé une infirmière de l’hôpital pour la prendre en charge. Quoi de plus normal ! Faure Gnassingbé le Président en chair et en os le crie tous les jours, les Togolais doivent travailler pour faire développer le pays. Un pays, même si son président ne fout rien et passe tout son temps à niquer les gonzesses des stars de foot du pays, se développe par le travail de ses citoyens. Les enfants de Mémé Gloria étaient donc tellement occupés par leur travail pour développer la dictature analphabète, militaire et cinquantenaire qu’est le Togo, qu’ils n’ont pas pu rendre visite à leur mère avant sa mort. Et ils ont rapidement donné l’ordre d’évacuer leur mère à la morgue pour au moins trois mois, le temps de préparer l’enterrement.

Parce qu’au Togo, l’enterrement d’un chrétien, ça se prépare. Un cadavre chrétien est une marchandise, un titre de bourse, et il faut miser dessus. Il faut inviter les amis, les collègues, les proches, les amants, les ex, les ex des ex – parce que l’ami de mon ami c’est mon ami et non mon rival.

Mémé Gloria a fait plus de trois mois à la morgue, et ses trois enfants ont pris tout le temps d’inviter tous ceux qu’ils connaissaient et tous ceux qui connaissaient ceux qu’ils connaissaient, tous ceux dont ils avaient une fois entendu parler et tous ceux qui ont une fois entendu parler d’eux… Plus de trois mille invités. Plus de trois mille enveloppes donc, à raison de mille francs au moins l’enveloppe, parce que la Bceao ne fabrique plus de billet de cinq cents francs, et le plus grand pingre de la Terre ne peut glisser une pièce dans une enveloppe, surtout que la remise des dons se fait main-à-main. L’enterrement de Mémé Gloria va rapporter à ses enfants au moins trois millions, les dépenses ne pouvant pas dépasser un million. De quoi donner envie d’aller donner un coup de gourdin à la maternelle qui est là vautrée et qui vous tend toujours la main au moindre besoin !

Aujourd’hui, mémé Gloria va être enterrée ! Il est huit heures et la maison mortuaire commence à se remplir des invités qui vont faire leurs dons après la cérémonie d’enterrement. Les parieurs, euh, les orphelins, fredonnant les morceaux gospel que crachent les haut-parleurs installés un peu partout dans la maison mortuaire, font tout pour attirer l’attention de la foule sur leurs visages inondés de quelques difficiles larmes gagnées à coup de menthol. Il faut pleurer Mémé Gloria, elle va bientôt donner des fruits, enfin !

Il est dix heures, le lit de la défunte est prêt, et on commence à paniquer, car les membres de la famille dépêchés à la morgue pour chercher le corps de Mémé Gloria tardent à revenir. On s’apprête à téléphoner à la morgue quand une voiture gare devant la maison mortuaire. Un agent de l’hôpital où avait trépassé Mémé Gloria en sort tout en sourire. Il a une bonne nouvelle à annoncer. Une surprise. La surprise la plus agréable de l’année. Il ouvre la portière de la voiture en criant « Mes chers, votre grand-mère n’est pas morte, elle est bel et bien en vie, une de nos infirmières s’était trompée et l’avait confondue à une autre vieille qui lui ressemblait trait pour trait. Dieu soit loué. Gloire à Jésus ! ». Gloire à ton cul, mon vieux ! De quoi vous la bousiller votre vilain incompétent hôpital qui pousse des parieurs à miser sur la marchandise du corps de leur mère !

Mémé Gloria, bien habillée et en bonne santé, sort de la voiture en souriant et se dirige vers ses trois enfants n’arrivant pas à cacher leur pétrin. Ah, la sorcière ! Pas de corps donc à enterrer ! Pas d’enveloppes ! Pas de millions !

Les enfants de Mémé Gloria, qui viennent de voir les précieux millions leur filer sous le nez, ne font que pousser des soupirs de désespoir, regardant ébahis, devant une foule pétrifiée, leur vilaine et importune mère se diriger vers eux en claudiquant sur ses hanches dépiécées qu’elle refuse d’aller cacher dans une tombe.

Non, Mémé Gloria, Tu ne peux pas ne pas mourir, parbleu ! Ton retour n’est pas un retour triomphal, parce que les retours triomphaux, Eyadema qui en avait le secret a crevé depuis longtemps et son fils, se sachant tellement détesté par les Togolais, ne peut même pas oser aller se faire égratigner dans un crash d’avion pour se voir chanter par le peuple.

Mémé Gloria, tes fils ont misé plus d’un million sur la marchandise de ton cadavre, et tu ne peux pas le leur faire perdre. Tu es morte. Tu dois mourir. La seule option, ma chère Mémé Gloria, c’est de simuler une brusque attaque cardiaque, faire la morte, pour qu’on t’installe dans ce lit douillet qui t’est préparé, pour qu’on t’enterre, pour que les invités donnent les enveloppes, pour que tes fils récupèrent le million qu’ils ont misé sur ton corps.

Allez, ouste, Mémé Gloria, dans ta tombe… pour le bien de la bourse des cadavres au Togo !

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