Au Pays des Enamoradores

Au Pays des Enamoradores

« Enamorar » en espagnol c’est comme « tomber amoureux » en français, sauf, et le détail est de poids, qu’il s’agit ici d’un verbe d’action. Point de petite fleur bleue romantique qui attend, languissante, son prince charmant, on part à la Conquête, fleur au fusil, on essaie, on tente, on ne se laisse pas vaincre. Au Pérou le terme est beaucoup utilisé et sa gente masculine des guerriers de la Drague. Bienvenue au pays des Enamoradores.

Moi aussi j’avoue j’étais sceptique en posant les pieds au Pérou. Car sans vouloir tomber dans les clichés l’Homme péruvien n’apparaît pas en premier ligne des fantasmes féminins et d’ailleurs il n’aurait aucune raison d’y être. Petit, rablais, souvent un ventre naissant, le visage caramel mais les traits un peu grossiers, de sex-symbol on est en loin… Au contraire si je vous dis Brésil vous voyez des Appolons caramel défiler en légion, des afros-brésiliens ceinturés dans leur pantalon blanc de capoeiriste et torse nu… Si je vous dis Argentine vous imaginez en gaucho en selle sur son cheval galopant la plaine et descendant de sa monture en vous couvrant de « rrr » affriolants… Si je vous dis Colombie vous avez en tête un salsero et ses pas endiablés qui vous entraîne collé-serré au bout de la nuit… Bref, ne nous égarons pas. Tout cela pour vous dire que le plus fort taux de testostérone d’Amérique latine je ne l’aurais certainement pas situé au Pérou.

C’est que j’avais omis trois détails: des prunelles noires qui ne vous lâchent pas, un sourire franc et une volonté à toute épreuve. Le Péruvien drague absolument partout, avec une assurance inébranlable, et, au moindre sourire de la demoiselle, se sent adoubé pour tout oser. Moi qui reçois ici dans la jungle beaucoup de volontaires, je vous l’assure: ça marche. Pas de temps d’hésitation, pas de permissions, ils vous entraînent dans la danse, vous serrent d’une main ferme et posent un baiser avant que vous n’ayez eu le temps de penser. Ils ont compris la clé du succès: ne pas laisser à la demoiselle le temps de plonger dans les éternels atermoiements féminins. Décider pour elle. Tout cela relève biensûr du risque calculé mais, chaque fois que je vois le Miracle des Enamoradores péruviens prendre forme sous mes yeux, je reste bouche bée.

Evidemment la chance n’est pas chaque fois au rendez-vous mais, puisque il la saisissent à la moindre étincelle, elle est forcément multipliée. Cela fait donc deux fois que, en faisant mes courses au supermarché, littéralement entre l’allée des fromages et de la charcuterie ( car à Lima, ça existe), on attrape mon regard au vol et se lance… « que vraiment, que excusez moi mais jamais, non jamais, je n’avais vu une fille aussi jolie… » La fille la plus jolie du supermarché, de la ville, du monde entier bien souvent, la flatterie n’a plus de limite tant qu’au fond des prunelles noires brillent un savant mélange de désir et de sincerité. L’un d’entre eux devait bien avoir 60 ans mais il ne semblait même pas s’en être aperçu. Ne pas se remettre en question et jouer de ses atouts, tel est le secret.

Dans la rue ils vous brûlent des yeux et si vous avez l’ innocence d’esquisser un début de conversation vous vous retrouvez en quelques secondes avec votre main au creux des siennes sous la pluie de poésie de votre preux chevalier. Le terme a même un nom: le « piropò », l’art de flatter, de faire succomber les belles sous la douceur des adjectifs, de leur dessiner un chemin de fleurs qu’elles entraîneront dans leur sillage.

Devrais-je préciser que ce miel prend peu auprès des demoiselles dudit pays, habiles à voir briller davantage le désir que la sincerité, repues des flatteries et des mensonges qui les accompagnent et surtout désabusées de ces Enamoradores qui, telles des girouettes, vont où le vent les portent. Elles s’en méfient, sourient parfois mais ne se laissent pas brûler ou, sur un principe établi comme un contrat: le « choque et fuga »- »entrer en collision et prendre la fuite », l’équivalent de notre coup d’un soir.

Mais les fleurs bleues européennes ou américaines tombent comme les blés, fauchées par tant d’assurance. Habituées aux discours ambigus, aux dragueurs lourds-dingues, aux êtres torturés ou à ceux qui vous font signer un contrat de deux pages avant le premier baiser, elles s’étonnent de tant de simplicité et, main dans la main avec leur Enamorador, se demandent encore comment tout cela a eu lieu.

Le hic c’est que l’étape suivante c’est le mariage et les enfants, se projeter, vivre à toute force. Pourquoi réfléchir, prévoir, planifier? La vie décide, on la suit. Et là entre la fleur bleue et l’Enamorador c’est souvent le clash. Les flatteries ne suffisent plus. Et la Conquête se transforme en traité où l’on négocie points par points tentant d’aplanir les différences culturelles, mais ça c’est une toute autre histoire, celle de la réalité d’un coouple dans beaucoup beaucoup de pays.

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