Agnes Kerr

Primaires américaines: Trump vs Sanders, le jeu des 9 erreurs

175360_600Qu’y a-t-il de commun entre Donald Trump, promoteur immobilier à la tête d’une multinationale de 500 entreprises et Bernie Sanders, sénateur démocrate socialiste du petit Etat du Vermont?
A peu près rien, si ce n’est le terme de populiste, que la presse américaine utilise pour qualifier – ou disqualifier – les deux ‘outsiders’ qui ont surgi dans les primaires à l’élection présidentielle de 2016.

 

1 – Tous deux autofinancent leurs campagnes électorales

Plus petit dénominateur commun, les deux candidats critiquent l’« establishment » des deux grands partis politiques. A droite,Trump devance tous ses concurrents dans le camp Républicain. A gauche, Sanders vient de remporter coup sur coup cinq Etats contre la favorite du parti Démocrate, Hillary Clinton.
Donald Trump se vante d’être tellement riche que personne ne peut l’acheter. Sa valeur nette* est estimée à 10 milliards. Bernie Sanders, lui, « pèse » 330 000 dollars.Tous deux autofinancent leur campagne. Trump en puisant dans son argent de poche, en organisant ses meetings dans ses hôtels et ses casinos, et en vendant à ses supporters ses produits dérivés made in China. Sanders en cumulant les dons de millions de citoyens, – 27 $ en moyenne -, qui ont versé jusqu’à présent 140 millions de dollars à sa campagne.

* Différence entre les actifs, la valeur des biens, et les passifs – crédits, charges, amortissements –.

2 – Deux hommes en colère

Avec leur franc-parler, Bernie Sanders et Donald Trump soulignent le ressentiment de la classe ouvrière, fâchée avec les élites politiques, frustrée par la stagnation économique et inquiète pour son avenir. Leurs réponses à ces sentiments sont cependant radicalement différentes. Sanders propose des mesures détaillées pour taxer les plus riches, augmenter les droits sociaux et le salaire minimum, réformer les institutions et lutter contre le changement climatique. Son slogan: ‘A future to believe in’.
Donald Trump se garde bien d’être spécifique sur les propositions impopulaires portées par le parti Républicain – suppression d’Obamacare, coupes dans les budgets sociaux, privatisations – et surfe sur le racisme, la xénophobie et la misogynie. Il veut bannir les musulmans du pays, construire une grande muraille de Chine entre Mexico et les Etats-Unis, et punir les femmes qui avortent. Son mantra: ‘Make America great again!

Unknown-33 – Contre la classe des milliardaires ( et tout contre )

Bernie Sanders et Donald Trump accusent tous deux les banques, les entreprises et les grosses fortunes de confisquer le processus démocratique au profit de leurs intérêts, en investissant massivement dans le financement des candidats par l’intermédiaire des super PAC. Le motto de Bernie Sanders, ‘Get big money out of politics’ est l’une des revendications du mouvement Occupy Wall Street, pour exiger une redistribution des richesses et des politiques favorables aux pauvres et aux classes moyennes.
En matière de corruption, Donald Trump, lui, parle avec l’expérience du corrupteur: « Jai donné beaucoup aux politiciens parce que quand je veux quelque chose, je lobtiens. Et quand je les appelle, ils me baisent le cul ». Nuance.

4 – Traités de libre-échange: meilleur deal contre juste prix

Si Trump et Sanders critiquent la globalisation, leurs visées sont diamétralement opposées. Trump pense que les traités de libre-échange desservent les intérêts des entreprises américaines, « parce qu’ils sont négociés par des idiots ». Son credo, chercher le meilleur deal, en s’asseyant sur toutes les contreparties nécessaires aux négociations bilatérales. Il veut augmenter les taxes sur les importations et les entreprises qui délocalisent; supprimer les droits de succession, les impôts sur les entreprises, et baisser les taxes sur les revenus du capital et les dividendes, dont le taux est bien inférieur à celui des salaires. Cherchez à qui profite le crime…

Bernie Sanders s’oppose aux accords de libre-échange sans entrave qui bénéficient aux multinationales au détriment des salariés, au Nord comme au Sud. Il lie le global au local et le politique à l’économique, et dénonce les effets pernicieux du creusements des inégalités entre pauvres et riches à l’échelle de la planète.

5 – Good cop contre bad cop

En matière de conflits dans le monde, Trump et Sanders considèrent tous deux que l’interventionnisme américain est trop couteux et crée plus d’instabilité et d’animosité envers les Etats-Unis. Bernie Sanders, opposé à la guerre en Irak et en Libye, envisage les interventions militaires comme un dernier recours et pense que la politique étrangère consiste aussi à redéfinir le rôle des Etats-Unis dans un monde global économiquement.

Donald Trump a une approche mercantiliste des relations internationales. Il envisage les pays étrangers comme des entreprises, déconnectées de tout contexte géopolitique. Outre sa sympathie pour les régimes autoritaires, il ne voit pas l’intérêt des alliances en matière de défense, sauf à faire payer au maximum les pays étrangers qui ont sur leur sol des bases militaires américaines et des accords de protection avec les Etats-Unis. Face à l’Etat Islamique, la stratégie de Trump est simple: bombardement jusqu’à l’anéantissement et prise de contrôle des puits de pétrole. Cela vous rappelle quelque chose ?

6 – Plus blanc que blanc?

Bernie Sanders et Donald Trump réalisent leurs meilleurs scores auprès de l’électorat blanc, ce qui tendrait à les disqualifier pour la Maison blanche. Ces considérations masquent le gouffre qui sépare les deux candidats et leurs électeurs: Bernie Sanders est un old white guy, – juif de surcroît – , qui rallie la génération des 18 – 35 ans, la plus diverse qui soit, et celle-la même qui s’oppose aux discours racistes de Donald Trump en perturbant ses meetings. Donald Trump flirte avec un électorat plus âgé et caresse dans le sens du poil les white supremacists, ne rechignant pas sur le soutien d’un dirigeant du Ku Klux Klan, et justifiant le recours à la violence et à la torture. Selon un sondage relayé par le New York Times, les valeurs morales des supporters de Trump (autorité, travail, famille, patrie) sont aux antipodes de celles des supporters de Bernie Sanders (liberté, égalité, empathie). Et vice-versa.

176679_6007 – Candidats 3.0

Donald Trump se considère comme le « meilleur auteur en 140 signes ». Le florilège de ses réflexions les plus absurdes est compilé sur son compte Twitter, suivi par plus de 7 millions de followers. Trump abuse des médias sociaux et de la provoc’ pour faire parler de lui pour pas un rond. Il comptabilise le plus grand nombre d’abonnés sur Instagram. Bernie Sanders affiche plus du double d’abonnés que Trump sur Youtube, ce qui compense un peu son déficit de temps d’antenne dans les médias traditionnels. Sanders devance tous les candidats sur Reddit, et les geeks qui ‘feel the Bern’, sont prompts à utiliser toutes les ressources numériques pour organiser les militants sur le terrain.

8 – Emportés par les foules

Depuis le lancement des primaires, Bernie Sanders est le candidat qui attire le plus de monde dans ses meetings. Dans les grandes villes, son public dépasse régulièrement les 10 000 personnes, comme à Phoenix (11 000) Seattle (15 000), Portland (28 000) ou plus récemment à Los Angeles (27 500 + 16 000 à l’ extérieur). A titre de comparaison, Hillary Clinton a réalisé son plus grand rassemblement public lors du lancement de sa campagne à New York, avec 5 500 personnes. Donald Trump revendique aussi d’avoir les plus grosses…foules. Son twitt affichant 15 000 participants lors d’un meeting à Phoenix, a cependant été démenti par les pompiers, qui ne plaisantent pas avec les consignes de sécurité: 4 200 personnes maximum. C’est déjà beaucoup plus que tous les autres candidats républicains.

9 – Folie des grandeurs

Chacun sait qu’il ne faut pas être tout à fait normal pour songer à être président, en se rasant ou pas. Il faut dire que dans la course folle à l’investiture, cette année électorale offre un beau panel aux amateurs de psychopathologie. Ted Cruz, en croisade pour instaurer une théocratie, présente tous les signes du fanatisme. La mythomanie d’Hillary Clinton et ses nombreux petits arrangements avec la vérité aboutit à ce que 56% des électeurs la considèrent malhonnête et non digne de confiance. Bernie Sanders, qualifié d’idéaliste, semble affligé d’un certain ‘don quichotisme’, dans son dédain pour l’enrichissement personnel et sa constance à dénoncer les injustices. A l’opposé, les symptômes de Donald Trump, – égocentrisme, logorrhée, harcèlement, diffamation et tendances procédurières, – le classent clairement dans la catégorie des pervers narcissiques. Celle des plus grands manipulateurs!


Hillary Clinton, Bernie Sanders : duel à gauche

 

 

 

170151_600Hillary Clinton a remporté une manche lors du premier plateau télé entre les candidats démocrates, le 13 octobre à Las Vegas. Mais c’est définitivement son challenger Bernie Sanders qui a présidé au menu des débats.

Que retenir du premier débat des primaires démocrates et des commentaires qui l’ont suivi? Hillary Clinton a-t-elle triomphé, comme la presse unanime s’en est fait l’écho à l’issue de la soirée? Bernie Sanders a-t-il pulvérisé des records d’intentions de vote favorable dans les sondages en temps réel sur Internet? Joe Biden, qui avait délaissé son rond de serviette à ce premier tour de table est-il définitivement hors jeu? Ai-je bu trop de bière pour Bernie, avec les 150 supporters new-yorkais qui s’étaient donné rendez-vous dans ce pub de Midtown pour regarder ensemble le débat sur écran géant ?

Le spectacle, qui n’avait rien de commun avec le jeu de massacre forain des débats des républicains, avait néanmoins de quoi faire l’objet d’une savoureuse parodie. Il y avait dans la distribution des rôles, quelque chose de ces réunions de famille, où se côtoient autour de la maîtresse de maison, le cousin vétéran du Vietnam, Jim Webb, toujours en guerre contre le Vietcong; le gendre de gauche idéal, Martin O’Malley; le cousin de la haute, Lincoln Chafee, hébergé chez les démocrates depuis que son propre camp est squatté par le Tea Party; et le papé du Vermont, avec sa couronne de cheveux blancs en bataille et ses accents rocailleux, toujours prêt à s’insurger contre les profits des milliardaires et l’appauvrissement de la middle class, l’archaïsme du système de protection sociale, les injustices raciales et le système d’incarcération de masse, et le réchauffement climatique.

Bdanzcolorplus6270-668x501ernie Sanders n’est pas le type qu’on invite aisément pour égayer les dîners en ville de ses sourires affables et de ses bons mots. C’est pourtant lui qui a chauffé la salle et imposé les enjeux de ces élections, dénonçant un système électoral biaisé par le poids du financement des quelque 150 plus grosses fortunes, poussant le parti démocrate sur sa gauche et forçant Hillary Clinton à se positionner sur son terrain.

Comme si votre belle-mère abonnée au Figaro Madame vous annonçait soudainement qu’elle allait conduire une liste Front de gauche, on a vu la candidate favorite se revendiquer « libérale » plutôt que « modérée »; proclamer qu’elle poursuivait les mêmes buts que Sanders; affirmer que ses mesures contre Wall Street seraient plus dures et plus efficaces que celles de son concurrent; brandir la nécessité de « sauver le capitalisme de lui-même ». Au point que Donald Trump, toujours en des termes aussi fleuris, désignait presque Bernie Sanders comme son principal adversaire, estimant la «pauvre Hillary » à la remorque de « ce maniaque socialo-communiste », la seule invective de « socialiste » qui a surgi dans la campagne ne faisant apparemment plus assez recette pour effrayer l’américain moyen.

En amont du débat, Hillary Clinton avait également désamorcé quelques pommes de discorde avec le Sénateur du Vermont, en se prononçant contre le projet d’oléoduc Keystone entre le Canada et les Etats-Unis, et en désavouant le traité de libre-échange transpacifique, qu’elle avait pourtant ardemment encouragé en tant que secrétaire d’Etat.
Hillary Clinton a su encaisser les critiques et esquiver les coups de son propre camp en matière de défense – son soutien à la guerre en Irak et au Patriot Act, ou l’instauration d’une zone de non-vol en Syrie, option écartée par Obama – et surenchérir sur le contrôle des ventes domestiques d’armes à feu, un point faible pour son principal challenger. Mais c’est finalement Bernie Sanders qui est venu à sa rescousse sur l’usage de ses courriels personnels qui continuent d’empoisonner sa campagne.

Dans un cadre télévisuel taillé sur mesure pour elle par CNN – propriété de Time Warner Cable qui figure parmi les donateurs de sa campagne – et devant un public trié sur le volet, Hillary Clinton, affaiblie dans les sondages en septembre, a certes réussi à remobiliser l’attention des téléspectateurs et des militants démocrates. Et ce, en partie grâce à Bernie Sanders, qui a su réveiller l’enthousiasme d’un électorat de gauche en focalisant la campagne sur une réorientation de l’économie au service du plus grand nombre.

Au cours du débat suivi par 15168634_600 millions de spectateurs, Bernie Sanders, bénéficiant d’une plus grande visibilité auprès des électeurs, a enregistré 1,3 million de dollars de dons pour financer sa campagne et vu sa cote de popularité grimper de 5 points dans les sondages.

Hillary Clinton a consolidé son éligibilité à l’investiture démocrate et conserve une large avance sur Bernie Sanders. Cependant des doutes subsistent sur sa capacité à remporter la présidentielle face au candidat républicain. Elle aura notamment à répondre cette semaine de ses responsabilités lors de l’attaque de l’ambassade américaine à Benghazi en Libye en 2012, devant le comité d’investigation au Parlement emmené par les républicains. Une nouvelle épreuve pour rétablir la confiance, dans une campagne où rien n’est encore joué.


Bernie Sanders, un caillou dans la machine électorale d’Hillary Clinton

https:::farm6.static.flickr.com:5004:5249566911_7e7428f619_bCandidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle de 2016, Bernie Sanders incarne une gauche américaine radicale. A la veille du premier débat des primaires démocrates qui aura lieu le lundi 13 octobre 2015, sa popularité croissante crée la surprise, devançant dans certains Etats la favorite Hillary Clinton.

« Vous vous définissez et vous êtes traité de libéral et de socialiste. Pourquoi vous obstinez-vous à ne pas considérer ces termes comme l’insulte qu’ils sont censés être ? » lance l’interviewer Stephen Colbert à Bernie Sanders, invité du talk show The Late Show, sur la chaîne CBS. Dans un éclat de rire, le sénateur indépendant du Vermont et candidat à la présidentielle, se qualifie de « progressiste », citant en exemple les pays scandinaves.

Loin des projecteurs braqués sur le freakshow des candidats républicains dominé par le magnat de l’immobilier et des casinos Donald Trump, Bernie Sanders, 73 ans, a su rallier en quelques mois de nombreux jeunes, sous la bannière de « Feel the Bern ».

Parti de rien et inconnu du grand public en mai dernier, Bernie Sanders mène une campagne de terrain. Multipliant les meetings, il draine des foules inattendues à travers le pays,- 10 000 supporters dans le Wisconsin; 28 000 dans l’Oregon -, rallumant l’enthousiasme qui avait propulsé Barack Obama en 2008.

Cet élan populaire s’enracine dans le mouvement anti-capitaliste Occupy Wall Street, auquel la campagne de Bernie Sanders fait écho. Et ce, d’autant plus sincèrement qu’il apparaît consistant et constant dans ses prises de position à la Chambre des représentants et au Sénat.
Pourfendeur des inégalités entre le 1 % des plus riches et les 99 %, il milite pour le contrôle du système bancaire et la taxation des transactions financières; la réforme du système d’imposition; un accès universel à la sécurité sociale; l’accès gratuit à l’université; l’augmentation du salaire minimum et l’accès à des congés payés; la réforme du système judiciaire et d’immigration; ou encore la protection de l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique.

Qui est Bernie ?

Perpétuel outsider, souvent raillé, Bernie Sanders semble échappé d’un roman de Philip Roth. Né dans une famille modeste d’origine juive polonaise à Brooklyn, dont il a gardé l’accent, « The Bern » étudie la psychologie et les sciences politiques à l’université de Chicago dans les années 60. Activiste marxiste, il milite sur le campus pour le mouvement des droits civiques, mène des actions contre les discriminations raciales et contre la guerre du Vietnam.

Dans les années 70, il déménage dans le Vermont, un des Etats ruraux les moins peuplés sur les rives du lac Champlain, à la frontière du Canada, refuge des hippies et berceau des glaces Ben & Jerry. Tour à tour marié, divorcé, père célibataire, charpentier, documentariste, éditeur de fanzines, chômeur, Bernie Sanders surnommé « Silver tongue » pour ses talents d’orateur et sa propension à refaire le monde jusqu’au bout de la nuit, milite dans un obscur parti, Liberty Union, dont il devient candidat aux élections municipales de Burlington, en 1971. Pour autant, les victoires électorales ne viennent pas facilement.

B.Sanders et J.Jackson, alors candidat aux Presidentielles. Source: Bloomberg.com

En 1981, Sanders remporte, en tant qu’indépendant, la mairie de Burlington, la plus grande ville du Vermont, où il met en place un ambitieux programme de logements sociaux, et est réélu à deux reprises. Après avoir été des combats de Martin Luther King,  il soutient la candidature de Jesse Jackson aux présidentielles de 1984 et 1988, lui permettant de remporter cette année-là, la majorité aux primaires dans le Vermont, un Etat massivement blanc.

Elu indépendant à la Chambre des représentants de 1991 à 2007, et accède ensuite au Sénat où il est réélu en 2012, avec 71% de voix.

Sur le plan international, Bernie Sanders, opposé aux traites de libre-échange sur le plan économique, est partisan d’une diplomatie multilatérale dans la résolution des conflits, considérant l’usage des forces armées comme un « dernier recours ». Il a soutenu le processus de paix entre Israël et la Palestine et la reconnaissance de deux Etats; s’est opposé fermement à la première guerre du Golfe et à la guerre en Irak; ainsi qu’au Patriot Act, reconduit par le Freedom Act en 2015.

Bernie-mania

Dans l’Iowa et le New Hampshire, Bernie Sanders émerge comme un compétiteur sérieux dans les sondages face à la reine Hillary Clinton. Opposé aux « super PAC » qui permettent aux entreprises et aux milliardaires de financer sans limite les campagnes électorales, Bernie Sanders ne compte que sur le soutien des classes moyennes, des syndicats et des travailleurs pauvres pour financer sa campagne. Sa candidature a déjà enregistré un nombre record de petits donateurs (250 000 au premier trimestre de campagne, contre 180 000 pour Obama en 2007).

« La candidature de Bernie Sanders est un bon moyen de mettre sur la table des idées et des faits importants, et de pousser les démocrates vers la gauche », commente l’intellectuel et linguiste Noam Chomsky dans The Guardian.

Bernie et les Blacks

Du côté de l’électorat afro-américain et latino, traditionnellement acquis aux démocrates, Bernie Sanders reste toutefois un inconnu. Si 70 % de ceux qui le connaissent ont une opinion favorable, 2/3 des électeurs afro-américains ne le connaissent pas encore.

WestSoutenu publiquement (video) par le Dr Cornel West, un des intellectuels les plus critiques envers Obama, Bernie Sanders fait preuve d’un long engagement politique pour la justice sociale et raciale.

En juin dernier, les candidats Bernie Sanders et Martin O’Malley étaient chahutés et interpellés par deux militantes du mouvement « Black lives matter », lors du Congrès Netroots Nation. Mettant l’accent sur son programme économique et social, qui « compte tenu des disparités de revenus et de richesses dans ce pays, concerne plus encore les communautés afro-américaines et hispaniques », la réponse de Bernie Sanders était apparue insuffisante comparée à la colère ressentie par les nouvelles générations face au drame de Ferguson et aux violences policières.

Cet épisode dont Bernie Sanders a été la cible a eu le mérite de replacer dans le débat public une question brûlante. Démontrant qu’il avait bien reçu le message, Bernie Sanders s’est prononcé plus ouvertement :« Le racisme demeure vivant aujourd’hui et notre but, ensemble, doit être de mettre fin à toutes les formes de racisme institutionnel, et d’entreprendre des réformes majeures de notre système pénal » déclarait-il récemment en Caroline du Sud.

Selon un sondage réalisé en août dernier, Hillary Clinton recueillait la faveur de 80 % d’électeurs afro-américains, contre 27 % pour Sanders. Mais penser que les 17, 8 millions d’électeurs afro-américains qui ont voté pour Obama en 2012 vont voter automatiquement pour Hillary Clinton en 2016 à cause des sondages pourrait réserver bien des surprises.


Boston-Versailles: l’hommage de Jean-Michel Othoniel au Roi-Soleil

 

 

Jean-Michel Othoniel,  Versailles, 2015. L’Entrée d'Apollon detail. © Philippe Chancel.
Jean-Michel Othoniel, Versailles, 2015. L’Entrée d’Apollon detail. © Philippe Chancel.

L’artiste français expose à Boston des sculptures inédites et dévoile son projet pour Versailles.

Révolution au palais: pour la première fois dans l’histoire du château de Versailles, les jardins de Le Nôtre voient l’installation permanente d’une oeuvre d’art contemporain. Hommage du XXIe siècle à Louis XIV, les sculptures-fontaines de Jean-Michel Othoniel, trouvent leur source à …Boston!

Invité en résidence par le Gardner Museum en 2011 pour y créer deux oeuvres d’art, c’est en effet dans un rare recueil de 1701 conservé par la bibliothèque publique de Boston, L’Art de décrire la danse  de Raoul-Auger Feuillet, que l’artiste a puisé son inspiration.

Jean-Michel Othoniel, Le Rigaudon de la Paix , 2013.

 

« La figure de Roi-Soleil est très présente dans la conception des jardins de Versailles. Ce livre commandité par Louis XIV pour se remémorer ses chorégraphies, transcrit avec précision les pas de danse et les mouvements du roi. Il y a aussi une grande correspondance formelle entre ces calligraphies et les arabesques des parterres dessinés par Le Nôtre », explique Jean-Michel Othoniel, lors d’une rencontre organisée par le Fiaf et la galerie Perrotin à New York.

 

Le roi danse

Les 3 sculptures-fontaines Intitulées L’entrée d’Apollon, Le Rigaudon de la Paix et La Bourrée d’Achille, sont le fruit d’un long processus de sélection et d’un patient travail de collaboration avec le paysagiste Louis Benech, pour redonner vie au bosquet du Théâtre d’Eau, l’un des jardins les plus riches et les plus complexes de Versailles, qui fut détruit sous le règne de Louis XVI. « Mon travail évoque souvent symboliquement le corps absent. Il m’est apparu naturel de matérialiser en sculpture les mouvements du roi et de prolonger ce mouvement par les jets d’eau qui se reflètent à la surface des bassins », poursuit Jean-Michel Othoniel.

Fidèle à la technique qui constitue sa marque de fabrique, ce projet monumental a nécessité la fabrication et l’assemblage de plus de 2000 perles de verres, dorées à la feuille d’or. Chaque perle, soufflée par des artisans-verriers de Murano, demande 3 jours de travail et pèse entre 4 à 8 kilos. L’installation de ces « Belles Danses » dans les Jardins de Versailles sera ouverte au public à partir du 12 mai. En avant-première, le musée Gardner de Boston expose les maquettes en bronze et les aquarelles préparatoires à ce projet, ainsi que deux nouvelles sculptures d’Othoniel inspirées des collections du musée.

 

Jean-Michel Othoniel, Peony, The Knot of Shame, 2015. Courtesy Galerie Perrotin. © Galerie Perrotin / Claire Dorn
Jean-Michel Othoniel, Peony, The Knot of Shame, 2015. Courtesy Galerie Perrotin. © Galerie Perrotin / Claire Dorn

 

Infos pratiques

Secret Flower Sculptures par Jean-Michel Othoniel

Du 12 Mars au 7 septembre 2015

Isabella Stewart Gardner Museum
25 Evans Way, Boston MA

+ infos ici


Quand les Américaines reconstruisaient la Picardie

Durant la Première Guerre mondiale, Anne Morgan, fille du banquier J.P. Morgan, mobilisa les Américaines pour venir en aide au peuple français. L’exposition « American Women Rebuilding France 1917-1924 », présentée aux États-Unis, retrace cet engagement.

Benjamine des enfants du banquier J.P. Morgan, Anne Morgan, naît en 1873. Hors normes par sa stature et ses convictions, Anne Morgan s’impose très jeune comme une femme d’action plutôt que de salon. Loin de se cantonner aux mondanités et aux galas de charité de la haute société, cette féministe de la première heure s’implique dans l’action sociale. Inspirée par la pionnière Jane Addams qui a créé en 1889 à Chicago, la Hull House, le premier centre social où les immigrants pauvres peuvent disposer d’une crèche et d’activités éducatives et culturelles, Anne Morgan est convaincue que les femmes peuvent s’organiser aussi bien que les hommes. Après s’être efforcée, en vain, de convaincre la marine d’ouvrir une cantine pour offrir des repas à prix modique aux ouvriers des chantiers navals de Brooklyn, elle œuvre à la construction de résidences pour les jeunes travailleuses sans famille. En 1903, elle participe à la création du Colony Club, premier club social féminin de New York, organisé et autogéré par des femmes. A cette occasion, elle se lie d’amitié avec Elsie de Wolfe et Elisabeth Marbury, qui, quelques années plus tard, l’aideront à organiser les secours pour les milliers de déplacés qui fuient les bombes et les zones de combat de l’est de la France.

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Anne-Morgan-and-Anne-Murray-Dike

En 1905, Anne Morgan cesse brusquement d’accompagner son père dans ses voyages d’affaires entre les États-Unis et l’Europe comme elle en avait l’habitude. La rupture familiale intervient lors d’un séjour à Paris, et le banquier poursuit son voyage seul. L’année suivante, Anne Morgan s’installe indéfiniment en France, à Versailles dans la propriété d’Elisabeth Marbury, la Villa Trianon, en compagnie d’Elsie de Wolfe et d’Elisabeth. En 1914, lorsque l’Allemagne envahit la Belgique et le Luxembourg, les trois femmes sont en vacances en Savoie. Elisabeth décide de rentrer à New York, tandis qu’Anne et Elsie retournent à Paris. Témoins des horreurs des champs de bataille lors d’une visite dans la Marne, elles prennent exemple sur les femmes britanniques et établissent le Fonds américain pour les blessés français (American Fund for French Wounded, AFFW) pour fournir du matériel médical aux hôpitaux français et des colis aux blessés. En 1915, Anne Morgan et Elsie de Wolfe transforment la Villa Trianon en un centre de convalescence pour soldats, et entraînent avec elles d’autres Américaines qui veulent jouer un rôle plus actif que celui qui leur est encore dévolu dans la société.

Volontaires tout terrain
En compagnie du médecin Anne Murray Dyke, Anne Morgan crée le Comité américain pour les régions dévastées (CARD), reconnu par les autorités françaises. En 1917, le groupe s’installe dans des baraquements militaires dans les ruines du château de Blérancourt, en Picardie, à moins de 50 kilomètres des lignes du Front. L’urgence est de reconstruire le plus vite possible. Jusqu’en 1924, quelque 350 volontaires américaines se relaient pour organiser les services nécessaires aux civils sinistrés. Les candidates sont priées de parler français, d’avoir le permis de conduire, et de payer leur uniforme bleu ainsi que leur frais de séjour ! Pionnières dans leur domaine, des femmes médecins, gynécologues, dentistes, pédiatres, ou infirmières, répondent à l’appel. Les volontaires sillonnent la région à bord de fourgonnettes Dodge pour ravitailler les villages en nourriture, vêtements, ustensiles divers, matériel agricole ou bétail. Elles forment également la jeunesse en organisant des ateliers de menuiserie, des écoles ménagères, ainsi que des clubs de théâtre, des ciné-clubs et des bibliothèques qui perdureront bien après leur départ.

Une femme d’honneur
anne-volunteers Avec la même énergie qu’elle déploie sur le terrain à rebâtir ou à fournir des tracteurs Ford aux coopératives agricoles, Anne Morgan, consciente du pouvoir de la photographie et du cinéma pour soutenir ces efforts humanitaires, crée également une unité interne de photographes et de caméramans. En 1924, elle rachète le château de Blérancourt et y fonde le Musée historique franco-américain, qui deviendra en 1931 le Musée national de la coopération franco-américaine. En 1932, elle est la première Américaine à recevoir le titre de Commandeur de la Légion d’honneur. Le 6 décembre 1939, à la radio, Anne Morgan, appelle une nouvelle fois ses compatriotes à se montrer solidaires du peuple français et des six millions de personnes déplacées en prévision des bombardements allemands. Un enregistrement radiophonique témoigne de sa conviction et de sa détermination. En 1940, face à l’invasion allemande, le château de Blérancourt redevient, sous son impulsion, un centre pour réfugiés. Anne Morgan fonde également le comité des Amis américains de la France afin, dit-elle, que «ceux qui pensent que la France et sa civilisation sont un des grands piliers du monde, puissent lui venir en aide ». A sa mort en 1952, à l’âge de 78 ans, Anne Morgan sera la première femme honorée d’une plaque de marbre à son nom, dans la Cour de l’Hôtel des Invalides à Paris. Fidèle à sa mémoire et à son œuvre, « The American Friends of Blerancourt » contribue depuis 1985 à la restauration du château, la création de jardins, et à l’expansion du musée franco-américain qui rouvrira ses portes en 2015.

Exposition American Women Rebuilding France, 1917-1924

Issue des archives Anne Morgan du musée franco-américain du Blérancourt, l’exposition est organisée avec le soutien de American Friends of Blérancourt, Florence Gould Foundation. En tournée avec la collaboration des Alliances françaises de Chicago, Denver, Minneapolis, Philadelphie.

Denver, du 1er juin au 31 août 2014

Chicago, du 19 septembre au 5 janvier 2015

Minneapolis, novembre 2014

Renseignements: https://www.americanfriendsofblerancourt.org/news_and_events/index.html


New York je t’aime, moi non plus

image New York n’est pas une ville sophistiquée. C’est une adolescente mythomane un peu rustre qui a grandi trop vite dans un climat trop rude, en se rêvant plus belle que ses aînées européennes.

New York n’a pas la digne décrépitude d’une ville aux dômes antiques, ou l’on chemine à petits pas entre des pierres usées et polies indifférentes au passage des siècles. D’ailleurs, ici, les femmes, peau tirée et lèvres gonflées, refusent les outrages du temps jusqu’à devenir des mutantes.

New York n’a pas les dentelles et les artifices d’une catin d’Ancien Régime. Ses dessous de grisette sont noirs et humides, grouillants et étouffants, labourés par des trains d’enfer et des foules pressées.
Ses fils électriques pendouillent aux façades. Son bitume se crevasse sous le gel et fond sous la canicule. Ses piétons ne prennent même pas la peine de décoller les étiquettes aux semelles de leurs chaussures neuves. Ils arpentent ses avenues un gobelet de café à la main et avalent des tranches de pizza à un dollar sur les trottoirs, en oubliant souvent de lever les yeux vers le ciel.

image

New York est une ville anguleuse, corsetée de poutrelles métalliques, qui roule des mécaniques, juchée sur des talons vertigineux.

New York est une ville de porteurs et de débardeurs qui sent la sueur, la friture et la testostérone. New York est une drag-queen défoncée et solitaire qui claque son fric outrageusement.

New York est un fantasme de milliardaires construite par des crève-la faim du monde entier. New York est un prêteur sur gages. Un dealer qui entretient la dépendance et vous laisse accro et toujours marginal.

New York est une allumeuse qui monte avec n’importe quel étranger et lui fait croire que tout est possible. New York est une forte en gueule, braillarde et stridente qui s’alanguit parfois dans la moiteur et la nostalgie de millions de déracinés.

New York a la photogénie d’une star de cinéma égocentrique qui vous piège à son propre désir.


700 millions de francophones en 2050

OIF
A l’occasion du mois de la Francophonie qui s’achève, nous reproduisons ici une tribune de l’ambassadeur Filippe Savadogo, représentant permanent de l’OIF auprès des Nations unies à New York, qui livre son point de vue sur l’avenir de la langue française dans le monde.

Filippe Savadogo, Ambassadeur de la Francophonie aux Etats-Unis
Par Filippe Savadogo,  ambassadeur de la Francophonie aux Etats-Unis

La langue française serait-elle aujourd’hui anachronique et inutile sur la scène internationale? En tous les cas, c’est ce qu’on entend régulièrement ici ou là dans les médias ou dans les instances de concertation multilatérales. Nous pouvons répondre à cette question par un non emphatique. Car les faits s’obstinent à démontrer que la langue française est bien vivante et qu’elle continue d’être le medium d’échanges et de communications sur tous les continents. De ses origines en France, le français est aujourd’hui la langue officielle ou co-officielle de 32 États et gouvernements membres de l’OIF, Organisation internationale de la Francophonie.

Réduire l’usage du français à un « snobisme » , c’est méconnaître ou prétendre ignorer ses dimensions.

Réduire l’usage du français à un « snobisme » dépassé, c’est méconnaître ou prétendre ignorer ses dimensions historiques, géographiques et démographiques, politiques, culturelles et économiques.

Y-a-t-il des snobs qui parlent français? Bien sûr, comme il y a des snobs qui parlent beaucoup d’autres langues, mais tous ceux qui parlent français ne le font pas par snobisme. Ceux qui saupoudrent leurs conversations en anglais par des expressions, telles que, « un je ne sais quoi », « avant-garde », « carte blanche », « chargé d’affaires », « crème de la crème », « éminence grise », « entrepreneur », « femme fatale », « film noir », « force majeure » et j’en passe, le font-ils par snobisme, ou parce qu’ ils trouvent dans ces expressions une façon singulière de capturer et d’exprimer, un fait, un concept, une idée? On peut répondre sans risque de se tromper que ces mots empruntés du français par des anglophones constituent « le mot juste » dans bien de contextes.

Beaucoup de francophones apprécient l’élégance des formes de la langue française, la richesse et la diversité des idées et pensées qu’elle véhicule. La littérature d’expression française est variée et très riche, allant de Victor Hugo à Birago Diop, de Flaubert à Hampaté Bah, de Césaire à Maryse Condé. C’est dans cette langue qu’Édith Piaf, de souche Kabyle, a émerveillé ses fans d’Amérique et du monde entier, que Charles Aznavour, de son Arménie natale, berce les mélomanes sur les 5 continents et que Manu Dibango nous chante, dans sa voix au timbre unique, les douceurs du coucher du soleil sur un village africain.

A travers le monde, on compte aujourd’hui 220 millions de francophones répartis sur les 5 continents : 87,5 millions en Europe, 79,1 millions en Afrique subsaharienne et dans l’océan Indien, 33,6 millions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, 16, 8 millions en Amérique et dans la Caraïbe, 2, 6 millions en Asie et Océanie (1). Autrement dit, le soleil ne se couche jamais en Francophonie.

Aux États-Unis, l’attrait pour le monde francophone est bien réel.

Aux États-Unis, l’attrait pour le monde francophone est bien enraciné et tend à se renouveler. J’en veux pour preuve le développement de l’enseignement bilingue dans les écoles publiques de New York, les demandes d’inscription dans les lycées français, la qualité des études francophones dans les universités, les multiples activités culturelles proposées dans les Alliances françaises à travers le pays. A cet égard, le mois de mars, « mois de la Francophonie », voit fleurir de nombreuses initiatives festives, de New York à la Californie, de Rhode Island à la Louisiane et la Floride, de l’Illinois au Texas en passant par Washington, afin de partager la diversité des accents et des saveurs francophones, comme l’étendue de ses productions culturelles et artistiques.

Et puisque nous célébrons la Francophonie aux Etats-Unis, laissons parler quelques chiffres: le français est la 4e langue après l’anglais, l’espagnol et le chinois (toutes variations groupées). On ne compte pas moins de 16 journaux et publications de langue française. Il y a des dizaines d’écoles, de lycées et de centres d’apprentissage du français. Il existe plusieurs stations de radio qui émettent en langue française.

Six des 44 présidents américains parlaient français (John Adams, Thomas Jefferson, James Monroe, John Quincy Adams, Theodore Roosevelt et Franklin Roosevelt). Ici même, à New York, il y a de fortes chances que vous puissiez discuter en français, de foot ou bien encore de philosophie, avec le chauffeur de taxi qui vous conduit à l’aéroport JFK, ou bien encore au siège des Nations unies.

Si l’apprentissage du français recule par endroits, il s’étend dans des pays non francophones, en Chine, en Inde ou au Brésil.

TV5Monde, opérateur principal de la Francophonie et première chaîne culturelle mondiale de télévision francophone, est diffusée 24 h sur 24 par câble ou par satellite dans plus de 200 pays, ce qui en fait l’un des 3 plus grands réseaux de télévision, aux côtés de MTV et CNN. En outre, elle est diffusée en continu aux Nations unies. S’appuyant sur 10 chaines partenaires francophones, le contenu pluraliste de ses programmes est sous-titré dans 12 langues (allemand, anglais, arabe, coréen, espagnol, français, japonais, néerlandais, portugais, roumain, russe, et vietnamien). TV5 Monde est également un média reconnu pour l’apprentissage du français avec des outils et des programmes spécifiques utilisés par 56 000 enseignants abonnés et 61 000 apprenants. Il est toujours utile de rappeler que le français, présent dans les systèmes d’enseignement du monde entier, est la deuxième langue la plus apprise après l’anglais. Si la pratique du français tend à diminuer par endroits, elle s’étend à de nouveaux foyers dans des pays non francophones, comme la Chine, l’Inde ou encore le Brésil, dont les adhésions récentes à l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) montrent l’importance de la langue française dans les échanges internationaux.

L’appel de chefs d’État à  relever le défi du multilinguisme.

La défense et la promotion du français à l’échelle mondiale n’est pas seulement un enjeu linguistique, c’est également un enjeu de diversité culturelle, qui s’accompagne de la défense de toutes les langues dans une logique de réciprocité. Car une langue n’est pas seulement un outil de communication. Toute langue est aussi porteuse de concepts, de valeurs, de modèles, de savoirs, d’imaginaires. La tendance à entériner dans les enceintes internationales la suprématie d’une langue sur toutes les autres dans les champs diplomatique, scientifique, technologique, culturel ou économique équivaut à une uniformisation de la pensée et à un appauvrissement culturel et intellectuel considérable pour l’humanité. (Convention internationale sur la promotion et la protection de la diversité des expressions culturelles, UNESCO, 2005).

C’est pourquoi les chefs d’État et de gouvernements membres de la Francophonie, ont lancé un appel à « relever le défi politique du multilinguisme », en accord avec le principe défendu par le Secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, selon lequel « le multilinguisme doit être perçu comme l’autre versant du multilatéralisme ».

La Journée internationale de la Francophonie, célébrée chaque année le 20 mars au siège de l’ONU à New York, est aussi l’occasion de réaffirmer les valeurs de solidarité et de dialogue des cultures qui motivent les actions de l’Organisation internationale de la Francophonie pour œuvrer à la paix, à l’amélioration des systèmes démocratiques et juridiques, à la défense de la dignité et des droits fondamentaux humains, à la construction d’une réelle égalité entre hommes et femmes, à l’élargissement de l’accès à l’éducation et à la formation, et à la coopération pour un développement durable.

La jeunesse francophone est l’une des immenses richesses de l’Afrique. En 2050, les 700 millions de francophones dans le monde seront majoritairement Africains.

Le 20 mars est aussi un moment important pour se tourner vers l’avenir. Dans la majorité des 77 pays membres de l’OIF, 60% de la population est aujourd’hui âgée de moins de 30 ans. En 2050, les francophones seront près de 700 millions dans le monde, et la majorité de ces francophones seront Africains. Aujourd’hui, la République démocratique du Congo est le pays francophone le plus peuplé. Autrement dit, le français n’est pas en train de disparaître. Je peux même dire que, comme l’anglais, l’espagnol, le portugais, et l’arabe, le français est une langue africaine.

La jeunesse francophone est l’une des immenses richesses de l’Afrique. C’est sur ces jeunes, filles et garçons, que repose la force d’attraction de la langue française ainsi que le développement économique, la stabilité, et la prospérité de notre continent. Comme le dit le secrétaire général de l’OIF, Abdou Diouf, : « La Francophonie, c’est vouloir susciter les jeunes vocations, révéler les jeunes talents pour s’adjoindre leurs compétences. La Francophonie, c’est donc avoir l’audace de penser que nous avons ensemble une emprise sur notre destinée commune ». C’est pourquoi nous disons aujourd’hui « Place aux talents », pour relever les défis et créer, ensemble, les conditions nécessaires pour répondre aux attentes et aux aspirations de la jeunesse.

(1) Sources : Données statistiques pour 2010, de l’Observatoire de la langue française, francophonie.org

 


Deux ou trois choses que les Français adorent détester chez les Américains

Ma copine Rita,  – sainte patronne des causes perdues -, m’a dit un jour dans sa grande mansuétude à propos des différences culturelles : « Vous les Français, vous n’êtes pas mal polis, vous êtes tout simplement…français! ». Il est vrai que la méconnaissance des codes et des comportements d’une société à l’autre peuvent conduire à des malentendus et à des conclusions hâtives. C’est peut-être la raison pour laquelle les  Français perçoivent souvent les Américains comme arrogants et insupportables, et que les Américains ont exactement la même opinion à notre égard!

Les Américains disent « I love you »

Si le barman ou la vendeuse vous gratifie d’un «  sweetheart », « honey » ou « love », pas la peine de leur claquer la bise ou de dégainer votre numéro de téléphone : n’en concluez pas qu’il ou elle vous drague. En France, il est rare d’entendre un boucher vous dire « qu’est-ce que je vous sers mon petit cœur ?» ou qu’est–ce que ce sera pour vous, ma douce, aujourd’hui? » . Et si l’on réserve ses«  je t’aime » à la personne avec qui l’on couche  -ou avec laquelle on est sur le point de coucher -, les Américains, se disent «  I love you » à tous les coins de rue. Mais attention pas touche!

Les Américains parlent à leurs voisins, même à vous

Vous venez à peine d’emménager que vous savez déjà que le locataire du dessus s’appelle Mike et sa copine Sandy. Il se peut même que la voisine de palier sonne à votre porte avec un gâteau pour vous souhaiter la bienvenue. Du jamais vu pour qui peut  passer dix ans sans desserrer les dents à ses voisins dans un ascenseur parisien ! Idem dans les files d’attente, à l’arrêt de bus ou au café. Entre deux stations de métro, vous vous apercevrez que les deux types en grande conversation, qui semblent s’entendre comme cul et chemise, ne se connaissaient pas dix minutes auparavant. Et si une inconnue vous apostrophe dans la rue et vous retient par la manche, c’est moins pour vous demander son chemin, que la marque de vos chaussures, de votre écharpe ou de votre sac à main, because « she loves it! ». Incongru pour les natifs de Paris habitués à être invisible dans la foule des transports en commun.

Les Américain(e)s aiment les beaux gosses

L’idéal masculin américain n’est pas chiffonné, n’a pas le teint brouillé, porte le poil rasé de frais et de près, et vous décoche des sourires étincelants. Ok, il y a plein de contre-exemples, mais tout de même, « mec » comme dirait la marionnette d’Obama dans les Guignols, la France de Gainsbourg qui chantait « la beauté cachée des laids » est loin d’exporter des prix de beauté masculins! Prix de consolation, dans une entreprise où tous les gars font plutôt figure de «  Dream team », la question qui taraudait récemment les beaux gosses est la suivante : « Comment un petit gros comme Hollande peut-il se taper des nanas aussi canon? ».

Les Américains sont sympa

Vous êtes invité à un buffet ou une « party » où vous ne connaissez personne. Au premier «  eye contact », les Américains engagent immédiatement la conversation et mémorisent instantanément votre prénom, -essayez donc d’en faire autant – tout en vous distribuant leurs cartes de visite. Dans la même assemblée, il y a de fortes chances que les Français que vous tentez d’approcher sans les connaître pivotent discrètement d’un quart de tour sur leurs talons pour vous ignorer. Lancé en pleine conversation avec votre interlocuteur américain, ne vous méprenez pas sur ses interjections enthousiastes et ses mimiques amicales, et n’en déduisez pas que vous allez être potes pour la vie : l’amabilité spontanée des Américains est une façon d’être poli, même s’ils vous trouvent franchement rasoir. Et si votre interlocuteur ponctue votre discours, d’un «  interesting… », il est fort probable qu’il ne trouve aucun intérêt à ce que vous êtes en train de lui raconter. Un bon test pour savoir s’il vous trouve barbant, proposez-lui un autre verre : s’il décline ou vous aiguille gentiment vers toute autre personne passant à sa portée pour s’éclipser, vous serez fixé!


De Harlem à la bataille de la Marne


Ils s’appelaient entre eux les hommes de  bronze: durant la guerre de 14-18, le 369e régiment d’infanterie de New York, surnommé les Harlem Hellfighters, fut la première unité de soldats noirs américains à combattre…dans les rangs français et à populariser le jazz en Europe.

Elle fut longue et douloureuse : la guerre de 14-18, appelée aussi la Grande Guerre, mais qu’on peut plus justement qualifier de première boucherie industrielle du XX e siècle, a fait plus de 9 millions de soldats tués et autant de civils, des Dardanelles à Verdun. Voilà pour le rappel d’un bilan effroyable, à l’heure où l’on commémore son centenaire, tout en ayant à peu près tout oublié de l’enchainement de ses causes et de ses conséquences. Quelle connerie la guerre!  disait en son temps le poète Jacques Prévert…

Lorsque les Etats-Unis s’engagent dans la guerre en 1917, les Harlem Hellfighters sont la première unité de soldats noirs américains à débarquer à Brest pour être déployée sur le terrain. Constitué en 1916, le régiment a aussi pour vocation d’animer une fanfare militaire, avec des recrues comme le déjà célèbre musicien de jazz James Reese Europe, à la tête de son orchestre Clef Club, le violoniste Noble Sissle, ou encore Herb Flemming au trombone et Russell Smith à la trompette, qui font swinguer les marches militaires et initieront les Européens au ragtime et au fox-trot.

En dépit de leur entrainement militaire, les 2000 soldats du 369 e régiment sont affectés à des travaux d’intendance ou de construction plutôt qu’au combat, en raison de la politique de ségrégation raciale aux Etats-Unis et dans l’armée américaine.

Fait unique dans l’histoire de l’armée américaine, en avril 1918, le 369 e régiment d’infanterie de New York est alors affecté auprès d’une armée française saignée à blanc, beaucoup moins regardante sur la couleur de peau des troupes.

Troquant leurs pelles et leurs instruments de musique pour les mitrailleuses, le casque et la besace des poilus français, les Harlem Hellfighters combattent au coude à coude dans les tranchées pendant près de 6 mois d’affilée, sous le commandement de la 16 eme division puis de la 161eme division française.

Au cours de l’été et de l’automne 1918, le régiment afro-américain participe à la contre-offensive des Alliés, durant la Seconde bataille de la Marne. Il subit de lourdes pertes mais remporte des avancées décisives à travers les lignes ennemies, comme la reprise du village de Séchault dans les Ardennes,  – où un monument leur est consacré -, avant d’être la première unité alliée à franchir le Rhin après l’armistice.

Le 13 décembre 1918, les Harlem Hellfighters sont le premier régiment américain honoré de la Croix de guerre par la France, ainsi que de la légion d’honneur pour 171 de ses soldats. En dépit de sa bravoure, de ses sacrifices, et de la popularité de son orchestre, le régiment le plus médaillé des « hommes de bronze » ne fut pas autorisé par les autorités américaines à participer au défilé de la Victoire sur les Champs Elysées.

A leur retour en février 1919, les Harlem Hellfighters seront cependant acclamés par des milliers de New Yorkais sur la 5eme Avenue, lors d’une parade qui deviendra un des nombreux marqueurs du mouvement pour les droits civils aux Etats-Unis. La ségrégation dans l’armée américaine sera officiellement abolie en 1948.

Une exposition de photos rendant hommage au bataillon des Harlem Hellfighters était présentée au consulat de France de New York dans le cadre du Black History Month. video


Comment les Français ont-ils inventé… l’amour!

Les Américains ont une fascination pour tout ce que la France peut apporter à l’amélioration de leur vie amoureuse. Dans son essai How the French invented love, l’universitaire américaine Marilyn Yalom s’est penchée sur la manière dont la culture française a fait de l’amour un emblème national à travers 9 siècles de littérature. Une clé pour comprendre les liaisons amoureuses tragi-comiques du président François Hollande, à l’occasion de la Saint-Valentin !

Qu’est-ce qui caractérise à vos yeux « l’amour à la française » ?

Marilyn Yalom: L’amour sans sexe n’est pas un concept français. En dépit des aléas, des souffrances, des jalousies ou des problèmes moraux qu’il peut susciter, l’amour érotique se justifie en soi. Les héros et les héroïnes de la littérature française sont des créatures à la sexualité en éveil, comme Lancelot et Guenièvre, Phèdre, Julien Sorel et les protagonistes des romans de Marguerite Duras. Il en va de même pour d’innombrables personnages historiques célèbres comme Héloïse et Abélard, Voltaire et madame du Châtelet, George Sand et Alfred de Musset, ainsi que la plupart des rois d’Henry IV « le Vert galant » à Louis XIV -, jusqu’aux présidents de la République.

À vous lire, on a l’impression que l’amour est aussi une invention féminine ?

C’est vrai que je m’intéresse beaucoup à l’histoire des femmes. J’ai été frappée par la constance avec laquelle les dames de la Cour, les favorites, les courtisanes ou les grandes « cocottes » exercent une influence considérable sur leur mari ou leur amant. En privé, elles ont un pouvoir égal à celui de leur partenaire masculin, ce qui est loin d’être le cas dans la sphère publique. Les héroïnes de Flaubert, Stendhal ou Balzac, jouent aussi très souvent un rôle d’initiatrices dans l’éducation sentimentale des hommes. Ces ‘femmes de trente ans’, comme disait Balzac, sont comparables à ces quinquagénaires qui, de nos jours, prennent des amants plus jeunes et ont les moyens de les garder.

En quoi la réputation du français comme « langue de l’amour » est-elle justifiée?

Les manuels de savoir-vivre du XIXe siècle recommandaient aux jeunes Anglaises de savoir bien écouter, tandis qu’en France, ils conseillaient aux jeunes filles de savoir bien parler. Comme en témoigne le roman d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, la parole, l’éloquence, le bon mot font partie du jeu amoureux et des codes de séduction. Même si on ne vise pas le grand amour ou même ‘une nuit chez Maud’, il y a le plaisir d’en parler. Ceci explique les nombreux emprunts à la langue française dans le registre amoureux : des termes comme « ménage à trois », « rendez-vous », « tête-à-tête », ou « amour » se passent de traduction.

Vous relevez aussi que le mariage, dans les romans français, est plus souvent le point de départ d’un tryptique « mari, femme et amant » qu’un « happy end » …

Oui, contrairement à la tradition anglaise, les romans français finissent rarement par le mariage, sauf dans la bibliothèque rose ! L’idée que l’amour véritable ne peut exister dans les liens du mariage remonte au Moyen-Âge et se prolonge dans le théâtre de Molière, les pièces d’Alfred de Musset ou les vaudevilles de Courteline et de Feydeau. Ceci est très étonnant pour les Américains. Même si les gens se marient plus tard et divorcent plus fréquemment, le mariage conserve davantage d’importance aux États-Unis. C’est particulièrement clair en politique : la tolérance sociale envers la vie privée de François Mitterrand ou la situation de François Hollande serait difficilement acceptable pour le président des États-Unis.

Quelles sont les différences vis-vis de la sexualité dans la culture française et américaine ?

Nous avons un héritage très différent en ce qui concerne le rapport au corps et à la nudité. Par exemple, dans leurs colonies, les missionnaires qui sont arrivés à Hawaï ont imposé aux femmes le port du muu muu, une robe qui couvre tout le corps, tandis que les Français en Polynésie ont profité de la beauté et de la sexualité plus libre des Tahitiens. Il y a en France une vision positive de la sexualité et des plaisirs des sens. La tradition puritaine américaine associe le désir au mal, alors qu’on accepte par ailleurs un degré de violence dans la société, comme les armes à feu, qu’on n’accepterait nulle part en Europe. Il existe aussi une grande différence des mentalités envers la maternité. Les Américaines qui ont des enfants ont tendance à se considérer avant tout comme des mères, alors que les Françaises continuent de privilégier leur vie de femme et d’épouse. Le livre d’Elisabeth Badinter, Le conflit, dans lequel elle insiste sur le fait que la maternité ne devrait pas nuire au couple a eu un succès phénoménal en France, alors qu’il a été accueilli avec une certaine hostilité aux États-Unis.

La société française est-elle plus tolérante envers l’homosexualité ?

Les élites et les intellectuels français ont toujours manifesté une attitude plus ouverte envers les couples gays et lesbiens. L’homosexualité est déjà présente chez Verlaine et Rimbaud, puis à la Belle Époque, – les « Gay Nineties » -, dans les œuvres de Proust, de Gide – qui a été très influencé par l’affaire Oscar Wilde -, ou de Colette avec la série des Claudine.

Vous dites que la culture française érotise les relations tandis la culture américaine a tendance à les désexualiser. Cette opposition est-elle toujours vraie?

Dans ma jeunesse, par exemple, il était possible pour un professeur de se lier avec un étudiant ou une étudiante sans conséquences. Aujourd’hui c’est très mal vu, et les conséquences légales peuvent être sévères. On n’en est pas là en France, même si le harcèlement sexuel au travail commence à être sanctionné. À mon avis, c’est une bonne chose, car ce sont surtout les hommes qui profitent de leurs subordonnées. Je pense néanmoins que les Françaises vont continuer à garder leur mystère et leur féminité, car elles y tiennent autant que les hommes. Je crois que les Américaines aujourd’hui profitent de la vie de manière plus indépendante. En revanche, il nous manque ce plaisir du jeu et de la conversation entre hommes et femmes. Je dois dire que l’idée de m’asseoir pour la dixième fois à côté d’un Américain qui ne me voit pas en tant que créature féminine, ça m’agace! En France, un homme trouvera toujours le moyen de me faire sentir, sinon ma sexualité, au moins ma vie sensuelle. Une vie sensuelle qui reste toujours vivante, même pour une femme de mon âge! Cela fait partie de la ‘joie de vivre’!

Professeure de littérature comparée, Marilyn Yalom a dirigé l’Institut de recherche sur les femmes et le genre à l’université de Stanford en Californie. Elle est l’auteure de Blood Sisters : The French Revolution in Women’s Memory (1993), A History of the Breast (1997), A History of the Wife (2001), Birth of the Chess Queen (2004), et The American Resting Place (2008). Son dernier essai traduit en français,  » Comment les Français ont inventé l’amour « , est paru aux éditions Galaade en avril 2013.


Le jour où… Burlington est redevenu francophone

Burlington, 40 000 habitants. Sur les rives du lac Champlain, la plus grande ville de l’État du Vermont, célèbre pour son sirop d’érable, sa fabrique de crèmes glacées Ben and Jerry, et le groupe rock Phish, a adopté une politique « french friendly » qui encourage l’apprentissage du français et le bilinguisme.

Dans Church Street, la rue commerçante du centre de Burlington, les boutiques et les restaurants affichent sur leurs vitrines un label bleu « bienvenue Québequois » et les employés portent un badge qui signale « je parle un peu le français » ou « j’étudie le français ». En 2011, le conseil municipal a adopté à l’unanimité une résolution pour promouvoir l’apprentissage du français ainsi qu’un affichage bilingue dans les commerces, services et lieux publics de la ville. « L’idée a germé en 2009, à l’occasion du 400 eme anniversaire de l’exploration du lac par le géographe français Samuel Champlain », raconte Linda Pervier, présidente bénévole de l’Alliance Française de la région du Lac Champlain. Les festivités organisées conjointement par l’Etat du Vermont, la Province de Québec et le Consulat de France à Boston, ont resserré les liens entre les participants des trois pays et relance l’intérêt pour les échanges culturels et l’apprentissage du français.

Selon les démographes, un tiers de la population du Vermont a des ancêtres d’origine française. Les premiers franco-américains s’y établissent au XVII et XVIII eme siecles. Une seconde vague de francophones migrent du Québec au début du XXe siècle, attirés par le besoin de main d’œuvre dans les fermes, les moulins et les industries manufacturières.

Comme bon nombre de Vermontois dont les aïeux ont migré du Québec, Linda a des ascendances francophones. « Ma mère entendait parler français à la maison lorsqu’elle était enfant, mais il était interdit de le parler à l’école. Les gens de sa génération n’ont donc pas transmis leur langue maternelle», explique-t-elle. Ce n’est que plus tard, à l’université de Laval, que Linda Pervier a entrepris des études de français langue étrangère et de linguistique. Elle travaille aujourd’hui au musée Shelbourne d’histoire et des Beaux-Arts, ou l’on peut admirer l’un des derniers « steamers » en bois de 1906, ces bateaux à vapeur qui assuraient la liaison entre les agglomérations qui longent les rives du lac tout en longueur.

Parlez-vous economy ?

Au printemps 2010, Linda organise à l’Alliance Française une première session d’apprentissage du français pour les salariés du secteur touristique. Objectif : permettre aux professionnels d’acquérir le vocabulaire nécessaire pour accueillir la clientèle francophone, prendre une commande ou une réservation, traduire un menu, indiquer une direction sur un plan. La chambre de commerce a financé la majeure partie de la formation, laissant à la charge de chaque stagiaire une contribution modeste de 50 dollars. Ernie Pomerleau est Consul Honoraire de France depuis 2009. Promoteur immobilier jamais à court d’idée pour soutenir des innovations énergétiques – en équipant ses maisons de panneaux solaires -, il a été l’un des premiers à contribuer au financement et a la réussite du projet. « J’ai plusieurs boutiques en ville et je peux vous dire que c’est un des meilleurs retours sur investissement que j’ai jamais eu! » affirme-t-il. « Des centaines de milliers de Canadiens savent qu’ils sont bienvenus chez nous, et ça c’est bon pour notre économie» estimel’entrepreneur, qui se réjouit de les voir prolonger leur séjour. La presse et la radio québécoises ont en effet largement fait écho de l’initiative de leurs voisins américains.

Selon le Consulat général du Canada, 725 000 Canadiens visitent le Vermont chaque année. A une heure trente en voiture de Montréal, beaucoup viennent par la route pour y faire des achats, du tourisme, mais aussi pour prendre l’avion. Les canadiens constituent ainsi 40 % des usagers de l’aéroport international de Burlington.

 Volontaire à l’Alliance Française, Steve «  Etienne » Norman, anime les groupes de conversation et la « french tent » installée l’été dans Church street pour renseigner les estivants. Juriste de formation, il est aussi l’inventeur d’un prototype de bicyclette à la technologie révolutionnaire qu’il espère bientôt commercialiser. « J’ai regagné le français, que j’avais appris à l’école en lisant les romans de Georges Simenon et en participant aux pauses-café de Linda a l’Alliance Française, mais ma fille Emma parle bien mieux que moi !» raconte Steve, autodidacte et francophile passionne.

 Une ville aux accents « french friendly »

 Durant les vacances, plus de 50% de la clientèle des restaurants du « waterfront » et des activites nautiques est francophone. « En faisant un effort pour communiquer en français, les gens qui travaillent dans les boutiques et les restaurants se sentent plus confiants et entretiennent de meilleures relations avec la clientèle. estime Steve Norman « C’est une question de bon sens ». Erin Moreau, travaille au débarcadère des ferries. Elle juge ses leçons de français très positives. «  Ça permet vraiment de briser la glace » dit-elle. Même constat pour Kim Kanios, qui gère la boutique Bodyshop du centre-ville. « Avant, j’étais très intimidée et je ne savais pas comment combler la distance avec les touristes. Savoir dire quelques mots en français crée tout de suite une atmosphère plus chaleureuse » considère-t-elle. « J’espère que mes enfants pourront étudier le français au lycée ». Bob Conlon, lui, est propriétaire du Leunig’s Bistro, seul restaurant explicitement francophone. « Ma femme est prof de français mais moi je suis complexé par mon accent, même si je sais qu’en parlant lentement on me comprend » plaisante-t-il. « Durant la saison, j’embauche systématiquement trois serveurs bilingues. Parler français ici, c’est réellement un atout sur le C.V.»

Linda Pervier peut se féliciter du succès de cette initiative. « Nous démarrons un nouveau groupe pour débutants, et plus encore, nous avons de nombreux inscrits qui ont envie de compléter leur apprentissage, a un niveau plus avance. C’est un grand pas en avant pour poursuivre notre programme! » estime la présidente de l’Alliance française. Steve Norman, lui, souhaite bien faire partie de la prochaine délégation qui se rendra à Honfleur, ville sur l’estuaire de la Seine avec laquelle Burlington a commencé à nouer un jumelage, et connaitre enfin la France. Quant aux habitants de Burlington et de sa région, ils sont décidemment prêts à faire revivre l’esprit festif de «  l’Ordre du Bon Temps » institué par Samuel Champlain pour se distraire des hivers rigoureux en mangeant, en  musique, et en bonne compagnie!

Une version de cet article a été publiée sur france-amerique.com en Mai 2012.


Nelson Mandela, 1918-2013

Mandela par Bruce Clarke

Adolescente, j’ai découvert le nom de Nelson Mandela et la lutte anti-apartheid à travers les concerts de Johnny Clegg et les romans d’André Brink ou de Nadine Gordimer. Merci aux artistes, qui par leurs images, leurs textes, leur sensibilité, leurs chants de révolte et d’espoir sont des éveilleurs de consciences. A travers ce portrait en hommage à Nelson Mandela, je vous invite aussi à découvrir ici l’oeuvre de Bruce Clarke, artiste d’origine anglaise et sud-africaine installé à Paris.


Paris et San Francisco : digital sister cities

null Si toutes les villes occupent 2% de la surface de la planète, elles consomment 50 % de l’énergie produite et génèrent 75% des émissions de CO2. Pour s’adapter aux défis démographiques et climatiques et réduire leur facture énergetique, Paris et San Francisco misent sur les technologies numériques.

Fait sans précédent dans l’histoire de l’humanité, 55 % des humains vivent aujourd’hui en ville. 80% des Américains et des Européens sont des citadins. En Chine, la population urbaine devrait s’accroître de 300 millions de personnes dans les 25 prochaines années, soit l’équivalent en construction de la totalité des villes des USA.

Paris, Londres, Shanghai, Singapour, Tokyo, New York, San Francisco ou Rio de Janeiro, sont confrontées aux mêmes problématiques : gérer quotidiennement les flux d’électricité, d’eau, de transport et de déchets pour des dizaines de millions d’habitants. Avec l’urgence de réduire la facture énergétique et les émissions de CO2, qui risquent d’aggraver, à courte échéance, les cataclysmes auxquels les mégapoles sont particulièrement vulnérables, comme Sandy l’a démontré  à New York, en privant d’électricité 1 million d’habitants pendant plusieurs jours. Transition plus rapide encore, les technologies de l’information et de la communication (TIC) connectent désormais 2,5 milliards de personnes via internet.

Réseaux et économies d’énergie

Si vous croyez encore que votre Smartphone ou votre Ipad ne sert qu’à faire des achats en ligne, gazouiller sur la toile ou échanger des photos sur votre compte Facebook, détrompez-vous.

Selon les estimations de l’Electric power Research Institute (EPRI), la possibilité de réguler en quelques clics et en temps réel la production, la distribution et la consommation d’électricité pourrait constituer dans les années à venir, un gisement de ressources et d’efficacité énergétique plus important que l’extraction du gaz de schiste.

Gabriel Meric de Bellefon est directeur technique au sein du département recherche et développement d’EDF USA. Ce jeune polytechnicien installé depuis cinq ans en Californie, pilote des projets scientifiques pour optimiser la mesure et la gestion des dépenses énergétiques à l’aide des nouvelles technologies, et développer des outils de prise de décision pour les villes. « La valeur ajoutée des ‘smart cities’ est de permettre aux villes de renforcer leur attractivité et leur résilience » résume-t-il. En partenariat avec l’université de Berkeley et le service scientifique du consulat de France à San Francisco, EDF USA est à l’initiative du California France Forum on Energy Efficiency Technologies(CaFFEET), qui  réunit chercheurs, industriels, et décideurs politiques pour faire le point sur les villes intelligentes.

Si l’avenir des « smart cities » s’invente dans la Silicon Valley, l’innovation passe aussi par l’Hexagone. Spécialiste des medias, Jean-Louis Missika est élu à la ville de Paris en charge de l’innovation. « Nous vivons simultanément une crise financière et environnementale majeures. Cela nous amène à repenser notre développement pour « faire mieux avec moins » : moins d’argent, moins de dépenses d’énergies et de ressources naturelles, moins de pollution ». Depuis 2007, la ville de Paris a adopté un plan climat qui prévoit de réduire de 25% la consommation énergétique et les émissions de CO2 d’ici 2020. Pour y parvenir, l’administration parisienne a fixé des standards élevés d’efficacité énergétique pour la construction et la rénovation des bâtiments, la distribution d’électricité, de gaz et de chauffage, le recyclage des déchets.

Incubateur de startup

La métropole parisienne investit aussi massivement dans les moyens de transports moins polluants : tramway, bus électriques, vélo. Sur le modèle de Velib’, le service Autolib’, lancé il y a un an dans la capitale avec le groupe Bolloré, met à la disposition des citadins un parc de 4.000 voitures électriques et 6.000 bornes de charges publiques en libre-service. «La révolution technologique actuelle nous donne des outils qui étaient simplement inimaginables il y a trente ans » poursuit Jean-Louis Missika. Dans cette optique, la Région Ile de France a créé en 2009, le « Paris Region innovation lab », un incubateur de startup qui héberge 850 entreprises spécialisées dans les nouvelles technologies et les énergies renouvelables. Son but : sourcer les solutions innovantes utiles aux services publics et aider les startup à les expérimenter sur le terrain.19 projets ont ainsi testés en 2013, comme celui de Datapole qui a mis au point un logiciel de calcul des flux des déchets ménagers à partir des achats effectués dans les supermarchés. Anticiper les volumes de déchets produits dans le but d’adapter les collectes à la variabilité des besoins servira à réduire la rotation des bennes à ordures. Un bénéfice non négligeable quand on sait qu’1 camion sur 3 circulant en ville transporte des déchets ménagers!

Des villes interactives

San Francisco s’inscrit dans une démarche similaire d’innovation et de développement durable. « Comme Paris nous avons lancé un nombre important d’appels à projet et de programmes pour nous aider à prendre en compte les changements climatiques et améliorer notre efficacité énergétique » témoigne Melanie Nutter, responsable du service environnement de la ville de San Francisco. Distinguée en 2011 ville la plus verte des États-Unis, San Francisco affiche un objectif de 100% d’énergies renouvelables d’ici dix ans, (actuellement 41%), une politique de zéro déchet d’ici 2020 (80% des déchets sont actuellement recyclés, compostés ou réutilisés au lieu d’être incinérés) et un objectif de réduction de 25% des émissions de CO2 dans les trois prochaines années.

Comme la capitale française, la « Golden Gate City »développe des programmes d’Open Data, plateformes web qui permettent d’accéder à une multitude de données publiques en ligne. « Cette politique d’Open Data, couplée à des réglementations et des mécanismes financiers incitatifs, aideles entrepreneurs à prendre des mesures pour réduire leur consommation énergétique », affirme Melanie Nutter. Le site web SF Energy map, en ligne depuis 2006, permet ainsi aux particuliers et aux entreprises de calculer la meilleure orientation des panneaux solaires sur les toits, leur coût d’installation et le prix de revient de l’électricité. Cet outil a multiplié par quatre l’installation de panneaux solaires dans la baie de San Francisco.

En matière de mobilité, San Francisco dispose de 100 stations de charge pour les véhicules électriques, – le plus haut taux d’équipement aux États-Unis– et espère développer leur implantation dans des endroits stratégiques, à l’aide d’un logiciel de collecte et d’analyse des données. « Un des challenges est de faire comprendre aux élus et aux décideurs ce qu’est une ville intelligente », ajoute Melanie Nutter « car si San Francisco peut compter sur l’engagement et le leadership du maire Edwin M. Lee, la plupart des villes n’ont pas encore de budget dédié aux projets smart cities », dit-elle, en étant néanmoins confiante dans la capacité des villes à coopérer. «  Les grandes villes ont le devoir de devenir des plateformes interactives où les citoyens, les entreprises et les décideurs partagent le même niveau d’information », affirme pour sa part l’élu parisien Jean Louis Missika.

Coopération renforcée

Les deux « Digital sister cities »ont noué des accords pour faciliter l’implantation de startups franciliennes dans la Silicon Valley et favoriser des projets de recherche communs entre l’université de Berkeley et des laboratoires et entreprises français. 

Le 12 février 2014 à San Francisco un accord de partenariat a été signé entre l’Inria, institut français de recherche et ses homologues américains, le CITRIS et PRIME, en présence de Madame Geneviève Fioraso, Ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Les chercheurs de l’Inria et du CITRIS verront leurs relations renforcées et s’appuieront sur le réseau et les programmes de PRIME sur les « villes intelligentes » pour étendre la portée de leurs projets en matière d’analyse de données, de système de transports intelligents et de réduction d’émission de CO2 . Avec à la clef des expérimentations nouvelles dans la Baie de San Francisco et la Région Ile-de-France.

 Une version de cet article a été publiée sur france-amerique.com en Avril 2013.


Dans la peau de Maryse Condé

null A 75 ans, Maryse Condé cultive toujours sa singularité et son indépendance d’esprit. « J’écris en Maryse Condé, une langue qui n’est ni le français ni le créole », se plaît à dire la romancière guadeloupéenne, dont les quelque 25 romans traduits dans une douzaine de langues, lui ont valu de nombreux prix littéraires.
« Quand je parle français, je parle une langue que j’ai gagnée de haute lutte. Mes ancêtres se sont battus pour posséder le français et me le donner, car on interdisait aux esclaves de le lire et de l’écrire » rappelle celle qui présida en 2004 à la création du Comité pour la mémoire de l’esclavage, suite à la loi Taubira reconnaissant l’esclavage et les traites négrières pratiquées par la France comme crimes contre l’humanité.
Née à Pointe-à-Pitre en 1937, Maryse Condé quitte la Guadeloupe à l’âge de 16 ans pour poursuivre des études de lettres modernes à Paris. En 1960, elle épouse Mamadou Condé, un comédien guinéen qui tient le rôle d’Archibald dans la pièce de Jean Genêt, Les Nègres, et part avec lui pour l’Afrique, dans l’effervescence de la décolonisation. « J’ai compris que la couleur avait un sens avec Aimé Césaire puis Frantz Fanon » dit-elle.

J’ai commencé à écrire pour rendre un peu justice à moi-même, à mon pays, à ma société. Les Antillais ne sont ni Français, ni Africains. On est une troisième réalité que les gens comprennent mal. J’aurais aimé qu’un jour nous soyons, non plus des départements d’outre-mer, mais des pays indépendants qui aient enfin une identité propre, un présent qu’ils construisent, un avenir qu’ils gèrent .

De retour en France après douze ans passés en Guinée, au Ghana, au Nigeria, et au Sénégal, Maryse Condé se remarie avec le traducteur britannique Richard Philcox, et entame sa carrière littéraire. Son troisième roman, Ségou (1984), un ouvrage en deux volumes qui retrace l’histoire du royaume bambara au Mali, la consacre comme écrivain. « Au début, je pense que j’ai été publiée parce que j’étais une femme. Christian Bourgois était curieux de savoir ce qu’une femme qui venait de vivre 12 ans en Afrique avait à dire. Cette curiosité peut vous aider, mais c’est très ambigu. Il faut beaucoup de temps et d’efforts pour arriver à se définir par rapport aux idées reçues qu’on a sur vous. Une femme noire a beaucoup plus à prouver, plus d’obstacles à surmonter, plus d’épreuves à dominer ».
De Moi, Tituba sorcière de Salem (1986) à Histoire de la femme cannibale (2005) le thème de l’émancipation des femmes traverse nombre de ses romans. « Les femmes sont encore souvent méprisées, ignorées, considérées comme des citoyennes de seconde zone.  Le travail d’une femme noire, écrivain, c’est de transmettre un amour de la différence. Pour moi, il n’y a pas de modèle de femme ou de mère, auxquels se conformer. Il faut faire ce que l’on peut avec ce que l’on possède. C’est moi qui me crée, et je me crée comme je peux, avec mes souvenirs, mon histoire, mon identité, mon cheminement, ma sexualité, ma couleur de peau ».

D’aucune nationalité prévue par les chancelleries

Reprenant à son compte les mots d’Aimé Césaire dans Le Cahier, ‘je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries’, Maryse Condé partage son temps entre la Guadeloupe, la France, et New York, où elle a fondé en 1985 le département d’études francophones a l’université Columbia, y  enseignant jusqu’en 2005. « C’était une façon de faire connaître une littérature francophone multiple, celle d’Haïti, très riche, de Martinique, de Guadeloupe, ou d’Afrique. Une littérature en français qui ne parle pas de la France, mais qui est aussi belle, je crois ».
Dans son appartement de Morningside Heights, Maryse Condé continue d’arpenter les vastes territoires de la littérature. « J’aime énormément d’écrivains. Pas seulement des antillais, mais aussi des japonais, Mishima, des français, Marguerite Duras, des anglais, Thomas Hardy, Virginia Woolf, des américains, Philip Roth. Tous m’enrichissent malgré moi. On est comme une espèce de grande oreille qui entend tout. C’est vraiment à travers la littérature qu’on arrive à être changé vraiment. »

Dernier ouvrage paru, La vie sans fard, Ed JC Lattes, 2012

Une version de cet article a été publiée sur le site france-amerique.com en mars 2012.

 

 

 

 

 


Front national – Tea Party: une extrême ressemblance

Candidates aux dernières élections présidentielles de part et d’autre de l’Atlantique, Marine Le Pen et Michele Bachmann ont émergé sur l’échiquier politique, incarnant une  extrême-droite « new -look ». Au-delà des différences culturelles, les similitudes sont nombreuses entre les valeurs du Front national et du Tea Party.  Marine et le père

Benjamine des trois filles de Jean-Marie Le Pen,  Marine Le Pen a grandi dans le giron du Front national créé par son géniteur. Après des études de droit, elle exerce durant six ans la profession d’avocat, puis entre au service juridique du parti en 1998. Parallèlement, elle est élue au Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais et au Parlement européen. En 2000, elle prend la tête de l’association Génération Le Pen, dont le but est de banaliser le Front national auprès des jeunes. A 43 ans, la fille du chef succède à son père à la direction du parti, dont elle devient présidente en 2 011. Forte en gueule tout en évitant les provocations de son père à propos de l’extermination des Juifs pendant la Deuxième guerre mondiale ou de la récente tuerie d’Oslo, Marine Le Pen veut incarner un Front national plus fréquentable, dont elle revendique néanmoins « tout l’héritage ».

Michele et Dieu le père

Âgée de 55 ans, Michele Bachmann a grandi dans l’Iowa avec ses trois frères, au sein d’une famille protestante. Son père, qu’elle qualifie d’autoritaire, est ingénieur dans une usine d’armement. Très affectée à l’adolescence par le divorce de ses parents, elle trouve refuge dans un groupe de prière évangélique chrétien et se revendique « born again christian». Elle doit sa filiation spirituelle et politique à John Eidsmoe, son mentor a l’Université Oral Roberts de Tulsa. Celui-ci prône une lecture fondamentaliste de la Bible comme source du droit, et sa suprématie sur la Constitution.  Après une brève carrière professionnelle a l’IRS, agence fédérale de recouvrement des impôts, Michele Bachmann, est élue sénatrice républicaine dans l’État du Minnesota en 2000. En 2006, elle est élue à la Chambre des Représentants. Elle y forme, en 2010, un comité électoral pour le Tea Party, soutenu par 49 parlementaires.

La préférence de Marine

Sur le plan idéologique, le Front national et le Tea party se réfèrent aux racines chrétiennes de l’Europe et de l’Amérique, qu’ils estiment menacés. La conversion récente de Marine Le Pen à la laïcité, qui vise particulièrement l’islam, vient opportunément renforcer le combat du Front national contre l’immigration, sous-entendue musulmane. La préférence nationale constitue l’un des fondements du parti. Le programme de Marine Le Pen propose la révision du droit du sol et des critères d’acquisition de la nationalité française, la suppression de la binationalité, la limitation de la durée du droit au séjour, ainsi que la suppression du regroupement familial. Le FN propose également l’instauration de mesures discriminatoires comme la suppression de toute prestation sociale aux salariés étrangers, ainsi qu’un taux d’imposition plus fort pour dissuader les entreprises d’employer des travailleurs étrangers, y compris ceux qui résident légalement en France.

L’identité selon Michele

Le Tea Party partage avec le FN un rejet des différentes composantes culturelles et ethniques de la société, ainsi qu’une forte opposition à l’immigration.

La campagne orchestrée par le Tea Party pour mettre en cause la citoyenneté du président Obama et l’obliger à rendre public son certificat de naissance, est révélatrice des valeurs ethnocentristes et identitaires de ce courant. Une étude de l’Association américaine de sociologie réalisée en aout 2011 indique que 80% des sympathisants du Tea Party considèrent qu’Obama « n’est pas du tout comme eux », alors qu’ils ne sont que 40% à avoir cette opinion envers Hillary Clinton. 60% d’entre eux jugent également qu’Obama n’est pas chrétien. 12% sont en outre favorables à une révision du 14e amendement de la Constitution qui fait de toute personne née sur le sol américain un citoyen de plein droit. Selon un sondage de l’Université de Washington, 74% des partisans du Tea party estiment par ailleurs que l’égalité des chances pour les noirs et les minorités n’a pas à être garantie par le gouvernement. Un quart d’entre eux pensent que l’administration favorise les noirs plutôt que les blancs.

Une vision commune de la famille…et des droits des femmes

Toutes deux favorables à une politique nataliste, Marine Le Pen et Michele Bachmann prônent la « revitalisation du caractère sacré de la vie », ce qui ne les empêche pas de soutenir la peine de mort. Elles partagent une conception similaire de la famille en tant qu’entité de base du gouvernement, et sont également opposées au mariage et à l’union des couples homosexuels. Mère de cinq enfants, Michele Bachmann a été une fervente activiste du mouvement « pro-life » contre le droit à l’avortement. Elle s’est aussi beaucoup investie pour la liberté d’enseignement religieux à l’école, soutenant des thèses proches du créationnisme. Mère de trois enfants et deux fois divorcée, Marine Le Pen, qui vit en union libre, apparait plus modérée sur le plan des mœurs que son homologue américaine. Si elle semble moins radicale sur la question de l’avortement, elle propose néanmoins le déremboursement de l’IVG, assorti d’un référendum pour en limiter l’autorisation.

Les électeurs de Marine et de Michele

L’électorat du Front national comme du Tea Party est majoritairement constitué d’homme blancs, âgés de plus de 45 ans, tandis que les activistes du Tea Party sont essentiellement des mères et des organisations pro-famille. Selon un sondage du New York Times/CBS news effectué en avril 2010, les sympathisants du Tea Party sont plus riches et plus éduqués que la moyenne de la population. Ils adhèrent à l’idée de la liberté d’entreprise et de marché sans contrainte, soutiennent la réduction des régulations et des dépenses gouvernementales, et se reconnaissent volontiers dans l’acronyme « Taxed Enough Already ». Les électeurs du Front national se recrutent dans les milieux plus populaires, plus jeunes et moins diplômés. Tandis que la candidate du FN  rassemblait 17,9% des voix au premier tour des élections présidentielles françaises de 2012, – arrivant en 3eme position derrière Nicolas Sarkozy – les élus du Tea Party au Senat ont provoqué en octobre dernier le « shut down » du gouvernement américain pendant deux semaines, pour faire obstruction à la mise en œuvre de l’ « Obama care », la réforme de l’assurance santé qui vise à permettre à quelques 48 millions d’Américains non assurés de bénéficier d’une couverture médicale à partir de 2014.

Une version de cet article a été publiée dans le magazine France-Amérique en octobre 2011.


Le jour où… DSK était arrêté à New York

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Quand l’arrestation de DSK a été annoncée en ‘breaking news’ sur les écrans d’un pub de Brooklyn où je me trouvais, personne n’a vraiment réagi à la nouvelle. D’une part parce que peu de gens connaissaient ce french guy, et que tout le monde, ce samedi soir, était bien trop occupé à boire, en suivant les résultats d’un match de base-ball des Mets d’un côté, et d’un rodéo au Texas de l’autre.

Près de moi, trois filles moches à lunettes habillées comme dans les années 50 sirotaient leurs gin-fizz en écoutant une caricature de Truman Capote parler de son dernier scenario, tandis qu’entre deux bières, un gars dénommé Micky, qui ressemblait à Winston Churchill, sortait de sa léthargie à intervalle régulier pour me beugler dans les oreilles thé au lait et fromage, les deux seuls mots français qu’il avait retenu de ses années de collège.

Dimanche matin, en revanche, les gros titres des journaux populaires faisaient leurs choux gras avec photo à la Une de DSK, surnommé ‘le pervers’ par le New-York Daily, et qualifié de ‘french toast par le New-York Post, – jeu de mot signifiant qu’il est grillé -. Il faut dire que l’histoire du patron du FMI, réputé être un ‘Great séducteur’ et qui fait faire ses costards chez le même tailleur qu’Obama’- , accusé d’avoir violé une femme de chambre de 32 ans dans une suite du Sofitel à 3000 $ la nuit, c’est tout de même plus croustillant à l’heure des croissants!

On a donc appris que la veille, vers une heure de l’après-midi, Dominique Strauss Kahn, surpris nu dans sa salle de bain par une femme de chambre entrée par erreur dans la suite qu’elle croyait vide, se serait jeté sur elle pour lui ôter son ‘pantie’ et l’aurait forcée à lui faire une fellation. Après quoi, il se serait précipité à l’aéroport JFK – en oubliant son portable sur la table de nuit,  – c’est ballot -… Arrêté au moment où il allait monter dans un avion pour rejoindre Angela Merkel en Allemagne, le vert galant de la finance internationale était interrogé par le NYPD dans un commissariat de Harlem, comme dans une vraie série télé américaine.

Le lundi suivant dans la matinée, DSK, encore tout hébété d’être inculpé d’agression sexuelle, tentative de viol et séquestration, était déféré devant la juge Melissa Jackson qui lui refusait une mise en liberté sous caution – 1 million de $ – avant d’envoyer notre ‘héros national’ dans une cellule de Rikers Island, comme un vulgaire délinquant.

La ‘petite faiblesse’ de Dominique pour les femmes, souvent considérée avec indulgence par les milieux politiques et médiatiques qui prennent la goujaterie pour de la galanterie, et confondent « hommage » et harcèlement sexuel est autrement perçu aux Etats-Unis.

Comme la suite de l’affaire l’a révélé, DSK a eu bien du mal à justifier toutes les subtilités de la gauloiserie! Plaidant non coupable, c’est bien évidemment sans intention de nuire et par un malencontreux malentendu qu’il aura poursuivi de ses assiduités la femme de chambre incapable d’apprécier l’immense faveur de ce french lover.

Après avoir sauvé la Grèce de la faillite, Dominique, tel un dieu de l’Olympe, s’était sans doute senti pousser des ailes pour arracher la pauvre ‘maid’ à sa supposée misère sexuelle, dans un glorieux assaut qui fut hélas fatal à notre puissant ami du FMI.

Si la ‘mâle insistance à séduire’ – entendez les mains baladeuses et les serrages d’un peu trop près sans témoins – pouvait encore aboutir à faire taire les femmes il y a 20 ans, les mentalités et les lois ont heureusement évolué pour rendre plus difficile aujourd’hui les tentatives des vieux beaux de forcer la main des femmes en toute impunité. Même celles des femmes de chambre, qui contrairement à l’obstination libidineuse de certains clients, sont employées pour faire les lits et non pour les défaire avec eux!


Conversation avec Dany Laferrière

Les vrais lecteurs, comme les cinglés, ont l’illusion que chacun des livres qu’ils lisent a été écrit pour eux et s’imaginent tout connaître de leur auteur. Mais si ça trouve, Dany Laferrière n’écrit pas sur une Remington 22 comme le prétend le narrateur de ses bouquins, ne passe pas son temps à prendre des bains dans la baignoire rose d’une chambre de la rue Saint-Denis à Montréal, et n’accumule pas autant de conquêtes féminines qu’au fil de ses pages.

En se dirigeant vers un resto italien d’East Village, désert à cette heure de la matinée, on se dit qu’un expresso plaira sûrement à l’auteur de L’odeur du café. Comme on l’aurait parié, Dany Laferrière s’assied dos au mur à la petite table au coin de la fenêtre. Il commande un thé. On aurait dû s’en douter depuis qu’il proclame Je suis un écrivain japonais. Histoire de réfuter tout nationalisme culturel et enfermement identitaire.

Quand les gens parlent d’identité, ils veulent dire que vous venez d’un endroit, minoritaire, du tiers-monde, donc vous êtes un écrivain de l’exil, donc de la mémoire. Comme si Proust n’était pas un écrivain de la mémoire! C’est tout simplement une façon presque policière de dire ‘ vous ne venez pas du centre’. Hemingway est un écrivain, Césaire est un poète martiniquais. C’est aussi bête que cela.

Avec 22 livres au compteur internationalement reconnus, dont un Prix Médicis pour L’énigme du retour, Dany Laferrière est-il un écrivain heureux? Ca me rappelle Brassens, que les Français avaient élu ‘l’homme le plus heureux de l’année’ et qui disait ‘ ah les cons!’ », répond-il du tac au tac. C’est l’élégance de l’écrivain que de faire œuvre de sa tristesse. Comme ces tableaux colorés des peintres haïtiens qui ne montrent rien de leurs misères, du temps où Dany était encore reporter au Petit Samedi soir, à Port-au Prince.
Pour qui Dany Laferrière écrit-il au juste? « Quand on lit un écrivain qu’on aime, on a envie de lui parler. Eh bien, avec la littérature, je peux le faire. Lorsqu’on cherche à connaître un écrivain on recherche dans sa biographie personnelle, mais en réalité, le pays de l’écrivain, c’est sa bibliothèque. », dit-il. Rien d’étonnant qu’on croise dans ses romans Diderot, Bashô, Borges, Baldwin ou Sagan.

Tous les livres qu’on a lu nous forment malgré nous, ajoute-t-il, et puis brusquement, il y a un moment nodal. Et là on entre dans la chaîne de la littérature. Qu’on le veuille ou non, on est vraiment dans un jeu qui se joue avec les 26 lettres de l’alphabet et le miracle, c’est qu’on arrive à faire vivre ces lettres de l’alphabet.

Mais il faut remonter plus loin pour découvrir en Dany la genèse de l’écriture, car dit-il, « Je crois que le grand moment de changement, c’est le moment où on apprend l’alphabet. On vous donne la clé, et puis vous faites votre chemin. »

L’autoportrait de Dany en écrivain, c’est celui d’un sprinteur engagé dans un marathon. « J’ai écrit mes livres assez vite car l’espérance de vie est très courte pour les Haïtiens, dit-il. J’avais le projet d’une dizaine de livres qui constitueraient une autobiographie américaine et je ne voulais pas mourir avant d’avoir terminé. Quand j’ai vu que c’était fait et que j’étais en bonne santé, j’ai repris ceux qui n’étaient pas satisfaisant pour moi. »

À la 42eme minute, l’écrivain se rebiffe. Son interlocutrice vient de qualifier son premier roman d’œuvre de jeunesse. Cette manie qu’ont les lecteurs de confondre la jeunesse des œuvres avec leur propre jeunesse! Il faut dire que dans les années 80, un type, qui du jour au lendemain, par le talent de sa plume, obligeait tous les critiques littéraires à prononcer dans la même phrase deux mots tabous, « nègre » et « faire l’amour », avait de quoi enthousiasmer nos vingt ans qui défilaient encore entre Bastille et la Concorde, contre le racisme et l’Apartheid en Afrique du Sud. « J’ai publié Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer à 32 ans, ce n’est pas du tout une œuvre de jeunesse! s’exclame-t-il. Au contraire, pour moi c’était définitif. J’ai écrit ce livre pour sortir de l’usine. Littéralement. J’étais réfugié politique à Montréal, sans papiers, payé au noir pour des petits boulots. Le livre est sorti, et une semaine plus tard on m’offrait un travail à la télévision. Là, c’était concret. On peut s’échapper dans la littérature par la rêverie. Moi, je me suis servi de la littérature pour changer de vie. »

Un peu plus tard, face aux préjugés et aux critiques de tous bords qui voudraient l’enfermer dans une appartenance, il ajoute : « Le cœur de tout mon travail d’écrivain, c’est précisément de faire en sorte que ma vie m’appartienne : que ce soit face à la dictature en Haïti, à l’exil, ou face à la question raciale en Amérique du Nord, pour ne pas être seulement un noir, car être un noir est une vision de blanc. Les gens qui lisent ne voient pas toujours le chemin. Haïti, par exemple, représente à leurs yeux une somme de désastres. L’odeur du café, je l’ai écrit en réaction, pour montrer qu’on peut être heureux sous la dictature sans en être complice, et que le bonheur tient souvent à des gens qui vous protègent à votre insu, comme l’ont fait ma grand-mère et mes tantes. »

De son admiration pour l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, Dany Laferrière retient l’art de la nuance. « Tous les pouvoirs ont peur de la nuance. Seule la nuance est subversive », dit-il. Dans Vers le Sud, adapté à l’écran par Laurent Cantet, Dany Laferrière, en écrivain de l’altérité, s’interrogeait sur la circulation du désir, du sexe et de l’argent entre riches occidentales et jeunes gens des pays du sud. « L’américain blanc qui sort avec une noire, c’est un homme de gauche. Un noir qui sort avec une blanche, c’est un traître à la race. Pour moi, le rapport nord-sud n’est pas un rapport d’affrontement. Je n’ai pas une vision arrêtée du monde, j’essaie de montrer sans juger. C’est important d’élargir l’univers romanesque au-delà des rapports idéologiques de classe ou de race. C’est ce qui fait que la France a produit une grande littérature, comme par exemple La princesse de Clèves ou Madame Bovary, et qu’aux États-Unis, un Tom Wolfe peut écrire Le bûcher des vanités, un grand roman sur un homme riche de Manhattan. »

La conversation se poursuit entre le tintement des cuillères dans les tasses, les va-et-vient de la serveuse et des clients qui arrivent. On en revient au processus d’écriture. « Je tente de m’écrire à travers tous mes livres. Alors, ce n’est pas définitif, et je ne sais pas comment ça va finir. L’être humain est un être curieux, qui espère toujours la surprise. On se lève, on écrit 4 ou 5 heures par jour, on crée une habitude, sinon on ne saura pas quel écrivain on est, et cette habitude et cette expérience servent à ce que la surprise puisse arriver ». Et puis on retourne à Borges, qui concevait la vie et la littérature comme une conversation et un dialogue ininterrompu avec des interlocuteurs divers. « Moi aussi, à la différence que je vous emmène dans un fouillis! » s’excuse l’auteur de L’art presque perdu de ne rien faire.

Une version de cet article a été publiée sur le site france-amerique.com en novembre 2012