Assaleck AG TITA

« Dans l’Azawad et en Libye, tu as une arme pour te protéger ou la vendre pour voyager »

C’est le témoignage d’un réfugié Touareg en France qui souhaite garder l’anonymat.

Quand as-tu quitté le Mali et pour quelles raisons?

En 2012, j’ai décidé de quitter le Mali pour l’Algérie, un moment en Libye et ensuite la France. Avant de partir, je faisais des petits boulots (manutentionnaire, ouvrier, guide touristique…) au nord du Mali, en Algérie et en Libye. Le manque de perspectives d’avenir et la situation sécuritaire m’ont incité à quitter mon pays et aller tenter ma chance ailleurs.

Comment était la vie en Libye?

En Libye, il y avait du travail avant la guerre On arrivait tout juste à nourrir son ventre, comme on dit chez nous, sans pouvoir faire grand-chose d’autre. Dans la plupart des cas, on travaille pour se nourrir sans réaliser de projets. On ne peut pas voyager, on n’est pas reconnu comme citoyen libyen. Nous n’avons pas les mêmes droits que les Libyens, on reste là, mais quand même,  nous, les Touareg, on ne nous expulse pas de ce pays pour l’instant.

Alors qu’est-ce qui t’a poussé à quitter la Libye?

Je voulais tenter ma chance ailleurs. Je ne supportais pas l’ambiance du pays en guerre, rien ne me donnait envie de rester.

Quelle est ta situation en France ?

Ici, le statut de réfugié me donne des droits et des devoirs, ce n’est pas comme dans les autres pays que j’ai connu. C’est déjà une très bonne chose. Je me forme présentement dans la restauration et ça me plaît. J’apprends de nouvelles choses et avec cette formation je peux espérer avoir un emploi où que j’aille. Je suis heureux de pouvoir me former et  travailler pour vivre dignement.

Quels sont tes projets ici ?

Il faut d’abord que je termine cette formation en restauration, après je pourrai me projeter dans l’avenir. Moi, je pense comme ça. J’aime bien la restauration, c’est un domaine où je ne vais pas chômer, en tout cas je l’espère. C’est une étape très importante pour s’en sortir que nous n’avons pas dans nos pays. Si nous, les Touareg, avions ces possibilités chez nous, nous ne viendrons pas ici. Rares sont ceux d’entre nous qui voudraient quitter  leur pays natal s’il n’y avait pas aussi la guerre.

Comment as-tu vécu la rencontre avec la diaspora touarègue en Europe ?

Avant d’y aller, j’étais terriblement nostalgique, et découvrir toute cette jeunesse de chez moi, ça m’a fait du bien. Le dernier jour, j’étais vraiment très content, heureux de ses retrouvailles. Car ici, chacun d’entre nous est assez isolé. Les gens ne se voient pas sauf ceux qui travaillent ensemble ou ont quelque chose en commun ou sont très proches géographiquement, mais même dans ce cas ce n’est pas facile. Chacun est dans son coin ou pris par ses activités. Je trouve que c’est une bonne occasion de pouvoir se rencontrer ça  fait du bien et aucun mal. Cela ne nous empêche pas de faire ce qu’on a à faire.

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris en France?

Le froid, je n’imaginais pas qu’il pouvait faire aussi froid. Ça m’a vraiment surpris.
Autrement, c’est l’attitude des gens qui m’a le plus perturbé. Quand ils venaient chez nous, au nord du Mali, les touristes français et autres européens étaient souriants, très ouverts, ils rigolaient beaucoup, très intéressés par notre mode de vie… Dans la vie ordinaire, ce n’est pas pareil. Ici, il existe une sorte de distance, de méfiance envers celui qu’on ne connaît pas. C’est ce que je ressens dans beaucoup de cas. L’attitude des gens donne l’impression qu’ils ont peur de l’autre, l’étranger… Ils ne sont pas tous comme ça, heureusement. Je ne comprends pas cette attitude, je ne sais pas ce que c’est ! Je ne comprends pas. Dans les pays africains où je suis allé cette peur ou cette méfiance de l’autre, même si on ne le connaît pas, n’existe pas. Je ne connaissais pas ces comportements avant d’être ici. C’est surprenant pour moi.

As-tu reçu de l’aide en France ?

 Il existe des collectifs indépendants et des associations, comme SOS refoulement, qui nous aident de temps en temps. Par exemple, la communauté maghrébine a un certain esprit de partage avec les jeunes migrants et distribue des repas surtout en période hivernale et les loge de temps en temps…

Quel est ton message pour ceux qui veulent venir en Europe ?

La majorité de ceux qui viennent ici n’ont vraiment aucun espoir dans leur pays, ils quittent sans savoir ce qui va se passer ni ce qui les attend. C’est une question de vie ou de mort. Ils cherchent à tout prix à s’éloigner de cette absence de perspective qui constitue leur vie quotidienne, sans oublier les risques d’être enrôlés par la multitude de mouvements armés qui gangrènent dans leur pays. Dans l’Azawad et en Libye, tu as une arme pour te protéger ou la vendre pour voyager. Il n’y a aucune possibilité de penser à l’avenir. C’est la peur au ventre et la survie au quotidien pour beaucoup de gens.

Quelle est la solution à cette immigration et à la guerre ?

Les puissances étrangères présentes sur le terrain doivent tôt ou tard assumer la responsabilité et les conséquences de ces conflits auxquelles elles participent directement. C’est à elles de trouver des solutions appropriées sinon pourquoi sont-elles sur le terrain ? Tout est à cause d’eux, personne n’a amené la guerre en Afrique, particulièrement dans l’Azawad, il y a des intérêts économiques et stratégiques pour ces puissances. Nos pays n’ont ni les moyens de faire la guerre ni ceux pour l’entretenir pendant des années. Les Touaregs et le Mali n’ont pas intérêt à se faire la guerre. C’est l’influence et l’ingérence de la politique des autres pays qui attisent cette guerre. Ceux (pays étrangers) qui disent qu’ils sont là pour la paix et le développement, créent et financent d’autres mouvements politiques ou armés pour faire durer le conflit et à d’autres fins qu’on comprendra dans les années à venir.


Libye : sans nationalité, sans passeport, c’est une prison à ciel ouvert pour les Kel-Tamasheq (Touaregs)

Les Kel-Tamasheq y combattent encore sur tous les fronts : contre l’EI (Etat islamique), contre les milices qui pullulent dans le pays et, récemment, contre les Toubous. Malgré tout, ils ne possèdent ni le passeport ni la nationalité de ce pays pour lequel ils meurent depuis des décennies.Et depuis 2013, sans numéro d’identification pas de salaire, que l’on soit militaire ou fonctionnaire civil.

 «Je ne sais pas à quoi ressemble un passeport. Je suis né et ai grandi en Libye, mais je ne possède aucune nationalité».

Ce témoignage d’un jeune Touareg de 29 ans et né en Libye, rencontré en Allemagne où il attend présentement la reconnaissance de son statut de réfugié, est l’occasion de faire le point sur la situation administrative des Kel-Tamasheq en Libye aujourd’hui.

Une si longue attente

Partis, il y a longtemps, à la recherche d’un avenir meilleur, des Touareg se sont installés en Libye. D’autres y sont nés. Parmi eux, les jeunes hommes ont, en grande majorité, intégré l’armée. Pour les intérêts libyens, ils ont combattu au Liban, au Tchad et en Angola dans les rangs de la Jamahiriya… sans jamais obtenir de passeport ni la nationalité libyenne.

Revendications infructueuses

Pendant la « guerre des Toyota » (en 1986, contre le Tchad, au sujet de la bande d’Aozou), les Kel-Tamasheq avaient exigé d’avoir la nationalité avant d’aller combattre au Tchad ; le raïs leur avait promis qu’il satisferait cette doléance dès leur retour. Pour les Sadchin, une tribu arabe de Libye, ils avaient conditionné leur départ à l’obtention de la nationalité sans quoi ils ne bougeraient pas, ce à quoi Kadhafi avait cédé. Pour les Kel-Tamasheq, jusqu’à nos jours, cette revendication est restée lettre morte.

En 2005, les combattants de la Katiba Tendé ont reçu une carte d’identité de 10 ans (bitaqachaghsiya en arabe) mais à son expiration, cette carte d’identité est renouvelée à condition d’avoir un carnet de famille que ne possèdent que ceux qui ont la nationalité…

En 2007, les Kel-Tamasheq dans leur ensemble et sous l’influence de la Katiba Tendé, ont manifesté pour demander aux autorités libyennes la nationalité. Cette fois-ci, la réponse du pouvoir a été d’offrir une voiture à chacun des combattants de la Katiba, cette ruse a stoppé les manifestations. Une stratégie qui, semble-t-il, a bien fonctionné à l’époque, et la revendication est tombée dans les oubliettes.

Depuis la mort de Kadhafi, la carte d’identité qui est offerte aux combattants de la Katiba Tendé est devenue source de problème (pour ceux qui en possèdent une). On commence à les arrêter au prétexte qu’ils ont soutenu le raïs, car ils sont considérés comme des mercenaires de Kadhafi. Ou encore, on les accuse de posséder cette carte d’identité en prétextant qu’elle est falsifiée.

Un numéro pour chaque citoyen

Depuis 2012-2013, une nouvelle loi oblige chaque citoyen à avoir un numéro d’identification (raqimwatani en arabe), ce numéro est octroyé à ceux qui ont la nationalité. Toute démarche administrative est conditionnée à ce numéro d’identification… même pour acheter une carte SIM dans un commerce. Ou même pour avoir une place au cimetière, c’est le cas dans le sud de la Libye, à Aljoufra (entre Sebha et Syrte), pour avoir une place au cimetière, il faut impérativement avoir ce numéro d’identification, sinon impossible d’enterrer ses morts.

L’inimaginable

Depuis mai 2013, tous ceux qui ne possèdent pas ce numéro d’identification ne perçoivent pas non plus de salaire, qu’ils soient militaires ou fonctionnaires civils… cela ne compte pas, ce qui importe c’est ce fameux numéro. On estime à 32 000 le nombre de familles touarègues vivant en Libye sans ce numéro d’identification. Ainsi à Oubari, les Kel-Tamasheq sont majoritaires et seuls quelques dizaines possèdent ce numéro d’identification. Résultat, plus de 80% des Kel-Tamasheq d’Oubari ne perçoivent pas un centime des autorités en place. La porte aux trafics en tout genre est ouverte. Un marché noir se développe, tous sont armés et prêts à tout pour survivre.

En Libye, les Kel-Tamasheq qui possèdent la nationalité n’atteignent pas la centaine, et parmi eux, nombreux sont ceux qui l’ont achetée. Même les enfants nés et enregistrés dans un hôpital libyen ne possèdent pas la nationalité. Le passeport, ils ignorent ce que c’est.

Seulement 10 % d’entre eux peuvent voyager. Le refus et la mauvaise volonté des autorités libyennes de délivrer la nationalité ainsi qu’un passeport à ces populations les ont contraintes à développer des circuits parallèles dangereux, au prix de leur vie. Pouvoir se déplacer est vital pour tout être humain.

Prison à ciel ouvert

La demande d’être reconnu comme citoyen à part entière dans ce pays n’a cessé de resurgir d’année en année, c’est un problème récurrent. Les Kel-Tamasheq avaient l’espoir que les nouvelles autorités prendraient en compte cette demande ancienne, mais aujourd’hui ils réalisent que les autorités actuelles ont mis en place de nouvelles directives, les éloignant encore plus de cet espoir qu’ils nourrissaient.

Le chantage et la mauvaise volonté politique à leur égard ne datent pas d’aujourd’hui. Les droits humains et le droit du sol sont absents des lexiques libyens pour le moment.
La Libye est devenue une prison à ciel ouvert pour ces communautés. Les lois et les frontières érigées de part et d’autre obligent ces populations à rester coincées sur place malgré elles. Combien de temps cela durera-t-il encore ?

Certains de nos sages disaient : « après 40 jours dans le même endroit, on en devient esclave ».


«Le chercheur d’absolu»Théodore Monod, ambiance Tinariwen

Théodore_Monod_-_Aéroport_d'Atar_(Mauritanie)_-_20_décembre_1998 Crédit photo : Bruno Lecoquierre
Théodore_Monod_Aéroport_d’Atar (Mauritanie) 20 décembre 1998 Crédit photo : Bruno Lecoquierre

Voici deux extraits sonores d’un livre remarquable :« Le chercheur d’absolu » du philosophe, chercheur et humaniste français Théodore Monod.

J’ai eu l’occasion d’habiller en musique et en sons ces passages dans l’émission littéraire de   Richard Gaitet sur la Radio Nova.

« Panier de crabes à scandales »

« Tant que nos gouvernements n’auront pour fil conducteur que le pouvoir rimant avec l’argent et s’agiteront dans leurs paniers de crabes à scandales, le peuple en mal de finalité sera désorienté. »

« Possédés par nos possessions »

« Les silences sont enrichissants, je l’ai appris au contact d’un peuple de culture orale pour qui, la phrase, le poème, le conte, la légende sont des repères de mémoire à caractère sacré.

Le désert nous apprend à nous soustraire des futilités et inutilités… Dans son espace nous sommes à la limite de la survie. Les grandes cités nous submergent de superflus dans tous les domaines, ces boutiques de gadgets, cette marré de nourriture, de vêtements, ces maisons envahies par quantités de meubles et de biblio tout cela incite les gens à posséder, à acheter tout à crédit y compris leurs vacances. »

Pour écouter l’intégrale de l’émission Nova Book Box de la Radio Nova c’est ici




Témoignages de jeunes de Tessalit au nord du Mali

Centre-ville de Kidal.

Compilation de quelques témoignages anonymes en provenance du nord du Mali. Ici les journalistes sont inexistants, les écoles sont fermées et l’administration en berne. Les jeunes, les vieux, les notables et les représentants des communautés craignent de parler en toute liberté de ce qu’ils vivent.

21 mars 2015

Il vaut mieux faire une fois que d’entendre mille fois… Tout le monde est debout, à travailler, survivre.
Les bruits et la fureur , on ne les entend plus. Pas la peine.

Nous, Touaregs, depuis les coups de crayon des frontières créées par des étrangers, nous vivons dans des territoires qui ont gommé notre culture, notre histoire, notre mode de vie.

Nous, Touaregs, nous vivons pour survivre dans ces territoires dérisoires où nous ne reconnaissons plus rien. Alors, armes ou pas, ce qui se passe en ce moment nous plonge dans un désespoir sans nom, dans une ombre de lune qui cache les grains de sable, les épines d’acacia et l’eau du puits.

Les accords, c’est une musique où la partition est ratée, une pièce de théâtre avec un rideau noir qui ne peut même plus se relever.

10 février 2015

Intimidations, pressions de toutes sortes entre groupes frères, chacun est chauffé à blanc.
Des tractations, des discussions, dans tous les campements, dans les villages… Il faut en sortir, de ces souffrances qui n’en finissent plus, mais comment rester serein après des années d’humiliations, de pouvoirs, d’alliances et contre-pouvoirs?
Comment prendre du recul quand on ne sait même plus défendre son territoire autrement que par les armes?
Comment respecter ses frères quand ils ont d’autres solutions que la tienne ?
Comment être capable d’écouter le sable et le vent dans l’infini du désert, en dehors de la poudre et du silence de la méfiance?
Comment?

Achaq, oui, mais fatigué. Si fatigué.

6 janvier 2015

Depuis l’attentat contre le camp militaire d’Amachach (Tessalit), les gens ont encore plus peur. Avant, les gens étaient venus de la brousse pour se protéger des islamistes, tout près d’Amachach.Depuis trois jours, ils sont tous repartis en brousse. Le quartier est déserté.

Où aller pour ne plus avoir peur? On ne peut rien dire, donner des informations, parler avec les autres , on ne sait pas de quel bord ils sont. Tu mets ta vie en danger tous les jours et tu ne sais pas de quel côté ça va tirer. On s’éloigne de tout le monde, surtout quand on ne le connait pas, des Blancs, des clairs, des autres.

Et la vie est arrêtée, toujours. Le moteur pour l’eau marche, le moteur pour l’électricité va marcher, inch Allah. Mais pas encore, pas tout de suite.

L’école, rien. Les enfants jouent au ballon, ou à la guerre, livrés à eux-mêmes. Le marabout de Tessalit accueille 40 à 50 enfants par jour.

Pas de campagne de vaccination pour les bêtes, pas de soins pour les malades, on a des médicaments dans sa poche, n’importe lesquels, pour soigner les toux et les rhumatismes.

Source: www.tamoudre.org


Entretien avec Mossa AG KEYNA « Mon objectif est que les Kel-Tamasheq (les Touaregs) obtiennent leur terre »

Mossa AG KEYNA Crédit photo: Pascale RAMEL
Mossa AG KEYNA Crédit photo: Pascale RAMEL

Je suis Mossa AG KEYNA, artiste musicien du groupe TOUMAST
Peux-tu me dire ce que tu as retenu de ton expérience en tant que combattant durant la rébellion des années 90 au Niger, qu’est-ce qui t’a marqué le plus et que tu as toujours à l’esprit ?
Mes idées n’ont pas changé. Mon objectif est que les Kel-Tamasheq (les Touaregs) obtiennent leur terre, peu importe que ce soit au Mali ou au Niger. L’essentiel que ce soit une terre des Kel-Tamasheq. C’est dans ce but que je me suis engagé dans la rébellion touarègue au Mali en 1990. Mais la guerre, je l’ai faite au Niger. La cause est la même, que ça soit au Mali ou au Niger, pour moi il n’y a pas de différence.

Donc, ta volonté, ta motivation sont toujours les mêmes ?
Oui, ce sont toujours les mêmes, rien n’a changé en moi et je ne perds pas espoir : cela arrivera un jour, d’une façon ou d’une autre. Je suis convaincu qu’un jour les Kel-Tamasheq auront un pays.
Lorsque je suis arrivé en Libye à la base militaire « 2-mars » en 1987, je n’avais que 15 ans. C’est là-bas que j’ai grandi, puis six ans plus tard, j’ai été blessé par balles dans les montagnes et je suis venue en France, grâce à l’aide et à la solidarité de certaines personnes. Les villes, je ne les ai pas connues. Je ne connais que le Ténéré, les montagnes d’Adagh Bous à la frontière avec l’Algérie et la Libye, Khalbaboti du côté de Ménaka et Tigharghar dans la région de Kidal. A cette époque, chaque combattant était le frère de l’autre, qu’il soit du Niger, du Mali ou de la Libye.

Et aujourd’hui, tu penses que ce n’est plus le cas?
Je ne sais pas. Aujourd’hui, un « Achamor » (jeune chômeur) te demandera d’où est-ce que tu viens. Tu es de quel front ? De quel pays, de quelle région, de quelle tribu ? Et tant d’autres questions. Et ça, ce n’était pas le cas lorsque nous avions pris les armes au départ. Il y avait un front commun pour le Niger et un autre pour le Mali, mais par la suite les mouvements se sont divisés. Chacun a revendiqué son adhésion à un front, alors qu’auparavant, il n’y avait pas les histoires de fractions et d’appartenances ethniques. J’étais dans le camp en Libye lorsque cette division a éclaté. Puis ça s’est étendu jusqu’au Mali. Aujourd’hui, c’est vraiment ça qui a changé. Certains ne se battent plus pour la cause commune et ne pensent qu’à leurs intérêts personnels, à acquérir une renommée ou à faire profit.
Je suis convaincu que l’objectif des combattants, ceux qui sont sur le front et qui risquent leur vie, est d’avoir une terre pour les Kel-Tamasheq. Ils se battent pour que leurs mères retrouvent la liberté, qu’elles puissent vivre en paix, à l’ombre, avec leurs enfants et que personne ne leur confisque la gestion de leur terre. Ils veulent que les Kel Tamasheq aient la possibilité et la légitimité d’administrer leur territoire avec toutes les responsabilités que cela implique, comme pour tout peuple partout dans le monde. C’est à cause de ça qu’ils meurent. Beaucoup sont morts déjà et il y en aura encore qui seront prêts à mourir pour cette cause.

Les combattants, la cause, où en est-on actuellement?
Nous, quand nous étions dans le Ténéré, en Libye, nous n’étions pas du tout habitués aux hôtels, au luxe et aux 4×4 climatisés. Nous étions des combattants prêts à tout moment à résister et à mourir pour notre terre.
Mais à l’époque certains de nos leaders ont vite oublié tout ça. Les mouvements se sont scindés et c’est ainsi que des conflits d’intérêts ont commencé. C’est comme ça qu’on est parvenu à les diviser. Nos chefs ne voyaient pas ce que cela pouvait engendrer. On les a corrompus avec de l’argent, des véhicules, des chambres d’hôtels pour tout oublier. Or, au même moment, les combattants qui se battaient étaient au soleil, ils avaient soif et crevaient souvent de faim.
Ce n’est pas de cette façon que l’on va résoudre nos problèmes. L’argent et le développement ne parviennent toujours pas là où brûle le feu, ni là où se passent les combats. Ce sont les combattants et surtout les populations qui doivent en bénéficier en priorité. Heureusement que tout le monde ne cède pas à l’appât du gain. Il y a ceux qui se fichent pas mal de l’argent, ils s’engagent pour un idéal qu’ils ne troqueront pour rien.
Mais un jour on te ménage, en t’assurant sécurité, salaire, logement, véhicule personnel… et tu ne voudras plus défendre la cause ni retourner là où crépitent les balles et où l’odeur du canon empoisonne l’air.

Certains s’habituent à la ville et au changement des conditions de vie, et ne veulent plus retourner combattre, c’est ça?
Tu sais, même le corbeau, il n’aime plus être dans le Ténéré [rires], à plus forte raison les hommes. Ceux qui découvrent ces privilèges y prennent goût, et s’y habituent. Rares sont les hommes qui y renoncent. Lorsque je rencontre les combattants qui sont sur le terrain je m’y retrouve, mais lorsque je vais chez ceux qui sont censés négocier, je ne les reconnais plus. Ils ne parlent plus le langage que je comprends.

Est-ce que tous les hommes cèdent aux tentatives de corruption et de bien d’autres privilèges?
Non. Personnellement, je suis rassuré par une chose : il existe des hommes qu’on ne peut pas acheter, ni avec de l’argent ni avec des promesses, ceux-là sont dans le Ténéré. Tant qu’ils ont un objectif précis et les moyens nécessaires pour l’atteindre, cela leur suffit. Bamako, Niamey, Tripoli, Alger ou Paris, ils n’ont même pas envie d’y aller. Les États du Mali et du Niger jouent à ce jeu, ils achètent les consciences de nos chefs en leur donnant des postes de ministres, des grades et des passe-droits.

A ton avis est-ce que les revendications de la cause touarègue sont comprises aujourd’hui?
Aujourd’hui, grâce à la médiatisation de la cause touarègue, je pense qu’elle est comprise par un certain nombre de personnes. Mais par contre sur le terrain, ça avance difficilement.
Présentement beaucoup de gens savent que les Touaregs existent, qu’ils ont des revendications, un territoire, qu’ils sont déterminés et peuvent se faire entendre. Là où ça ne progresse pas c’est entre les touaregs eux mêmes. Ils continuent à se battre comme si nous étions au Moyen Age. Actuellement, le MNLA ne se bat plus contre l’armée malienne qui d’ailleurs est à peine présente, il se retrouve confronté à des milices, elles-mêmes financées par des États, et des mouvements terroristes tels qu’AQMI et le MUJAO. Ces mouvements recrutent parmi les populations en les payant gracieusement ce qui a pour finalité de diviser le peuple et détruire sa cohésion. C’est une stratégie utilisée par les États pour nous affaiblir et nous détourner de nos revendications.
Je me demande pourquoi cette malédiction. Pourtant, quand il s’agit de stratégie militaire, de conquérir des positions ennemies nous savons le faire. Ensuite arrive inévitablement le moment des négociations, mais là où le bât blesse c’est que les accords, les décisions et les promesses ne voient jamais le jour.

Alors qui peut régler cette situation à ton avis?
Ce sont les Touaregs eux-mêmes avant tout. Une fois que c’est réglé entre eux, sache que c’est réglé. Mais c’est aussi entre les Touaregs et les communautés Arabes qui habitent ce territoire. Tu sais pourquoi les communautés Arabes sont puissantes ? Parce qu’ils sont unis et solidaires entre eux. Ce sont de bons commerçants qui œuvrent pour l’avenir de leur communauté. Ils possèdent l’argent grâce au business, la seule cause qu’ils sont prêts à défendre. Ils ne sont pas forcément contre le Mali mais veulent préserver leur influence sur le terrain et s’imposer face aux Kel-Tamasheq.

Afin que les Touaregs ne prennent pas le dessus, c’est ça?
Exactement. Le jour où les Kel-Tamasheq vont déposer les armes, tu ne verras pas un Arabe en possession d’une arme. Ils ont l’argent. Ils n’ont pas de temps à perdre à prendre des armes. Sais-tu pourquoi on parle des Kel-Tamasheq à travers le monde? Juste parce qu’ils sont divisés. Le jour où ils redeviendront unis, plus personne ne parlera d’eux.

Est-ce que les armes peuvent encore régler quelque chose dans cette cause?
Les armes c’est une force, on te fait une place lorsqu’on sait que tu en disposes. Tu sais, à cette époque, nous avions tous les mêmes objectifs, la même conviction. Quand on faisait une attaque, parfois nous étions cinq à se partager la même Kalachnikov. Nous nous mettions en rang, le premier avec l’arme et son couteau et dès que notre camarade flanchait, le suivant récupérait son arme et prenait sa place. S’il tombait, un autre la récupérait et ainsi de suite. Les premières attaques à l’époque se sont passées comme ça. Si les combattants des années 90 avaient eu les armes qu’on possède aujourd’hui, ils auraient pu prendre tout le pays.

Cette fois-ci, il y a plus d’armes sur le terrain comparées aux années 90, mais d’autres problèmes sont nés et on constate que cette présence massive d’armes n’a pas amélioré la situation. Pourquoi?
Présentement les armes à elles seules ne peuvent pas régler tout. Il faut certes des armes mais aussi et surtout des cerveaux derrière. Le pire dans tout ça, c’est que les États ont compris comment soudoyer nos chefs. Moi, je suis un combattant, tu ne vas pas me mettre face à un sortant de l’ENA, qui tient des discours politiques, et qui a 40 ans de plus que moi pour discuter avec lui. Je ne sais pas ce qu’on pourrait se dire. Je ne comprends pas son langage. Mais si tu m’amènes sur le terrain de combat, je sais ce qu’il faut faire. Les pièges qu’on rencontre lors des tables de négociations et autres me dépassent. Ceux avec qui ils négocient les invitent individuellement après les négociations. Ils ne les invitent jamais ensemble. Celui qui vient, on lui abat un mouton, lui offre tout ce qui va avec… Dieu le sait, si on pouvait négocier sur place, dans le Ténéré, ça serait mieux. C’est là qu’on peut constater ce que vivent les combattants et les populations sur place. Si les combattants pouvaient les empêcher d’aller négocier ailleurs, ça serait formidable.
Les États ont les moyens de se rendre sur le terrain, pourquoi faire venir les représentants des mouvements dans les différentes capitales? Pourquoi se déplacer ? Il s’agit d’un dialogue et pas de chambre d’hôtels ni de perdiem.
Lorsque la négociation a commencé au Niger en 1992, un combattant du nom de Tazoughé, paix à son âme, avait dit à Rhissa AG BOULA (leader du Front de libération de l’Aïr et de l’Azaouak (FLAA) : « nous, nous ne bougerons pas d’ici, il faut le dire aux autorités du Niger. Celui qui veut venir sur place négocier avec nous, est le bienvenu. » L’État a envoyé un ministre Touareg rencontrer le mouvement, pensant que ça allait faciliter la négociation. Ça n’a pas marché, car à cette époque, nos hommes savaient parfaitement ce qu’ils voulaient : pas question d’enveloppes, ni de poste de responsabilité. Du coup les négociations n’ont pas abouti. On avait donné la position du front à l’armée nigérienne, qui par la suite est arrivée à Adagh-bous et ça été un carnage. Les anciens l’ont déjà dit, il ne faut jamais négocier dans les capitales ni dans les hôtels. Plus jamais, sinon ça sera le même scénario que les années précédentes.

En tant que musicien et ancien combattant, quel rôle joue la musique dans la transmission des revendications de la cause touarègue?
La musique a joué un très grand rôle. D’abord, il faut savoir que la musique a commencé au Mali, c’est elle qui a conscientisé tous les Touaregs, en particulier les jeunes et tous les autres de ma génération. A l’époque nous écoutions des K7, elles nous ont ouvert les yeux sur les injustices, la marginalisation et les souffrances qu’ont vécues nos ancêtres et que nous continuons à vivre de génération en génération. Cette musique nous a fait prendre conscience que nous sommes dans des États, des systèmes qui nous étouffent.
Ensuite, Dieu a bien fait les choses. Notre musique a attiré l’attention des Occidentaux et du monde extérieur. Ça nous a vraiment aidés. Beaucoup ont compris nos revendications grâce à la musique.

Est-ce que tu as un dernier mot à l’endroit des combattants et des Touaregs en général?
Aujourd’hui ce que j’ai à leur dire, je le dis à travers mes chansons. Dans ce monde, nous sommes justes de passage, et il faut faire en sorte que nous laissions des repères à nos enfants pour l’avenir. Ces repères doivent avoir pour fondation l’entente et l’union. Car, je sais que personne ne pourrait nous nuire si nous étions unis. Il faut apprendre à nos enfants à s’unir et à s’entendre. C’est la seule chose qui pourra nous sauver. Mais lorsqu’un enfant naît et qu’on le stigmatise parce qu’il est de telle caste, de telle tribu ou de telle couleur cela ne va pas nous unir et encore moins nous faire avancer. C’est à nous les aînés, de changer cette mentalité.

Propos recueilli par Assaleck AG TITA

 

 

 

 

 

 


Entretien avec Keltoum Maïga Sennhauser : « Nous avons toujours été des démocrates »

Keltoum Maiga Sennhauser
Keltoum Maiga Sennhauser/Crédit photo: Désirée von Trotha

J’ai eu l’occasion de rencontrer Keltoum de passage à Paris et de pouvoir recueillir son point de vue au sujet du Mali. Nous avons d’ailleurs discuté librement pendant des heures.
Artiste connue, engagée sur tous les fronts, elle parle avec franchise et générosité. Rares sont les Touaregs qui se livrent ainsi en évoquant le conflit actuel. Certains même demeurent énigmatiques par crainte d’être jugés négativement ou d’être mal compris par leurs pairs.
Keltoum Maïga Sennhauser, originaire de Kidal, est peintre, plasticienne et chanteuse. Elle est productrice du premier album du groupe Tinariwen, intitulé « Ténéré ». C’est grâce à elle que Tinariwen enregistre pour la première fois dans un studio en Côte-d’Ivoire en 1992.
Keltoum est appréciée pour son talent musical, ses chansons et sa poésie. Elle a aussi créé un atelier de couture à Bamako.

Comment est née l’idée d’enregistrer votre album « Chatma » et celui de Tinariwen «Ténéré » ?

Après la sortie de l’album « Ténéré » de Tinariwen, j’ai enregistrée « Chatma ». A l’époque, il y avait des problèmes entre nous, Touaregs. J’espérais contribuer à ma façon à dissiper le malentendu et à faire comprendre que nous avions tous un objectif commun : celui de nous unir pour un avenir meilleur. Ensuite, cela m’a amenée à réfléchir sur l’écriture touarègue et son alphabet, les Tifinagh.
Nous avons demandé à l’organisation internationale Enda Tiers Monde de nous aider à faire en sorte que les peuples berbères puissent se retrouver autour de leur écriture. Et c’est ainsi qu’il y a eu le premier Congrès amazigh aux îles Canaris. Nous sommes un peuple réparti entre plusieurs pays et qui possède des cultures variées. Il était nécessaire qu’on se retrouve pour apprendre à se connaître. Malgré de fortes variantes linguistiques en fonction des régions et des pays, nous utilisons tous la même langue et la même écriture. Il nous a paru donc nécessaire d’organiser des recherches et d’essayer d’harmoniser tout ça, pour renouer avec un fonds commun que nous avons tous enrichi au fil des siècles au sein de nos propres territoires. La sauvegarde de notre langue et de son écriture, les Tifinagh, pourra nous permettre de nous unir et d’avoir des discussions très constructives.

Vous menez plusieurs combats en même temps, entre autres par la musique, pourquoi ce choix ?

En fait, je suis peintre de profession, plasticienne et poétesse. Nous les artistes, nous sommes un peu fous ; on ne pense pas et on ne fait pas les choses comme tout le monde. Chanter fait partie de mon répertoire d’artiste. Quand je peins, je pense beaucoup, je réfléchis sur ce qu’il y a à l’intérieur de la forme que je dessine. Il y a ce qu’on voit et il y a l’âme que l’on donne à l’image. C’est cette âme-là qu’il faut rechercher. Quand on est dans cette quête, il y a souvent beaucoup d’histoires qui se bousculent en nous, ce qui nous amène à nous questionner sur le pourquoi et le comment des choses. C’est en ce moment que l’on s’interroge sur ce qu’il faut faire. Je me suis dit, bien vrai que je fais de la peinture, mais je dois l’accompagner de paroles, car ce n’est pas tout le monde qui comprend un tableau, une peinture ou un dessin. Le chant et la musique ont augmenté l’impact de mon message.
Dans mes textes, je parle de ma culture touarègue, de la vie tout court, de tout un chacun, je pense qu’à partir de ma culture beaucoup de gens peuvent se retrouver. Pour moi, l’homme est façonné par son environnement. En fonction de cet environnement, il développe une certaine pensée de survie, il crée des remparts pour se protéger. Nous sommes pratiquement les mêmes, la différence est que l’environnement où nous vivons détermine à peu près tout ce que nous devenons plus tard. Je pense que nous, les Touaregs, avons été beaucoup défavorisés par notre environnement. J’ai souvent dit que le désert, pour nous, c’est à la fois l’enfer et le paradis. Nous sommes condamnés à une réflexion continuelle et à nous remettre en question sans cesse. Tous les prophètes ont eu leur inspiration dans les différents déserts où ils ont vécu. Le désert, pour nous, c’est un lieu de méditation et c’est pour ça que, dans ma région (Kidal), on est pratiquement tous des poètes. Il nous inspire, cela nous permet de se poser des questions sur nous-mêmes et notre avenir.
Avec le problème que vit le Mali aujourd’hui, on a souvent parlé des Touaregs de Kidal comme étant des enfants gâtés, impossibles, insupportables… Mais je pense que ce sont des gens qui ont envie de contribuer à leur propre développement, à leur émancipation. Ils ne sont pas du genre à attendre que les choses se passent d’elles-mêmes, non. Ils sont capables et ils ne veulent pas tout attendre des autres, ils ont besoin de se sentir concernés, impliqués, et ainsi contribuer pleinement à la construction de leur propre devenir. Se battre au quotidien, survivre, c’est la règle numéro un chez nous, parce que les saisons, très contrastées, que nous connaissons bien, ne nous permettent pas de croiser les bras. Cela nous oblige à prévoir plus loin que ce que nous subissons au quotidien.

Vous venez de sortir un livre, « Femmes bleues », de quoi ça parle ?

C’est un recueil de poèmes et, en même temps, c’est un hommage à toutes celles et ceux qui ont contribué à l’évolution de la poésie de chez moi. Lorsqu’on écoute tous ces poètes et musiciens, et que l’on repense à tout ce qu’ils ont dit, cela retrace l’histoire de notre peuple. Nous, nous sommes des rêveurs, des amoureux, nous avons besoin de rêver. Je pense que le monde a été construit comme ça, parce qu’il faut rêver pour trouver, et réaliser ses rêves.

« Terre, mère patrie,
Jadis, verdoyante,
Serais-tu meurtrie?
Aride tu es, ton hostilité devient amère.
N’empêche, je t’aime mère
Terre, mère nourricière,
Terre natale, serait-ce la fin fatale?
Difficile est d’y croire
Tu es mon répertoire
Réceptacle de ma première larme,
L’amour que je te voue, sera ma seule arme.
… Aujourd’hui plus que jamais nous femmes devons condamner toutes atteintes à la morale universelle et toutes les dérives. Plus que jamais, nous devons être celles qui pensent la vérité, disent la vérité, croient en la vérité et défendent la vérité ».

La femme est le pilier de la société touarègue. Elle assure tout. Le mobilier de la maison, c’est elle qui le construit. En l’absence de l’homme, c’est la femme qui assure la relève. C’est elle qui fait tout. Je pense qu’on voit l’exemple avec ce qui se passe à Kidal : les femmes sont encore là avec leurs enfants dans la rue, donc ça veut dire qu’elles tiennent toujours leur rôle de pilier, même si certains pensent qu’elles sont manipulées. Mais, pour être manipulé, il faut être convaincu. Il y a forcément une conviction derrière tout ça, elles se disent peut-être qu’elles ont le droit d’aller elles aussi à la recherche du bonheur.
Aujourd’hui, au Mali, il y a un problème de dialogue. Il faut que les Maliens apprennent à s’asseoir et à dialoguer vraiment entre eux. Depuis l’indépendance, le conflit persiste. Et puis, est-ce que les Maliens connaissent vraiment l’Histoire, leur Histoire, depuis l’indépendance ? Je ne le pense pas. Combien de rébellions y a-t-il eues jusqu’à aujourd’hui ? Et on ne se pose pas la question : pourquoi toutes ces rébellions? On parle de racisme, des gens du Nord qui ne veulent pas de ceux du Sud ; du Nord, qui est raciste. Le racisme, c’est quelque chose qui naît de l’ignorance chez l’homme. En fait, la différence fait peur, alors qu’elle est beauté. C’est grâce à la différence qu’on évolue, car ce que l’on n’a pas, on le voit chez l’autre ; on l’apprécie, donc, on l’adopte, ou pas, et on se dit qu’on veut mieux que ça. La différence nous permet d’aller à la recherche du meilleur. Quand on prend la différence comme quelque chose de mauvais, de négatif, là, elle devient destructrice. Et, je suis désolée, mais c’est vraiment dommage pour notre pays, qui est si riche de différentes cultures. Nous pourrions faire de grandes choses, de belles choses. Malheureusement, nous n’avons pas encore su exploiter ces différences. Il faudrait qu’on apprenne notre Histoire, qu’on connaît mal ou très peu. Pourquoi ne pas se poser la question du pourquoi de tout ça ? Et mettre de côté les rumeurs colportées par le vent du fait de gens qui ont tout intérêt à ce que le Nord et le Sud ne puissent jamais se comprendre !

Pensez-vous qu’il y a un problème politique, religieux, militaire ou géopolitique au Mali ?

Je ne pense pas que le conflit soit religieux, car, si c’était un problème religieux, dans ce cas, le Sud subirait le même problème que le Nord. Je suis convaincue que les jihadistes sont partout au Mali, au Sud comme au Nord. Peut-être qu’ils ne se sont pas encore manifestés ouvertement au Sud, ils attendent peut-être, mais tout le monde sait que le Mali est une poudrière qui explosera tôt ou tard.
Nous devrions être intelligents, et nous concentrer sur l’essentiel: cette invasion d’une religion hybride, qui est en train de nous bouffer à petit feu.
Et je pense que c’est ça le combat prioritaire de tout Malien. Maintenant, par rapport aux revendications identitaires (des Touaregs), c’est un problème de dialogue qui doit se passer entre les Maliens pour trouver le juste milieu et parvenir à s’entendre. Je pense aussi qu’au Mali il y a un problème de citoyenneté, nous ne sommes pas assez citoyens. Chacun se débrouille comme il peut, il y a trop de corruption, on ne pense pas à l’intérêt de tous, on est devenus plus individualistes que citoyens. Chacun se bat pour son intérêt personnel au détriment de l’intérêt général, et cela sur toute l’étendue du territoire, malheureusement.

Cette crise est-elle perçue et ressentie de la même manière si l’on se situe à Bamako ou à Tessalit, donc au Nord ?

C’est un problème de dialogue et d’appréhension du problème. Lorsque quelqu’un ne veut pas voir, il ne peut pas voir. Tu lui montres la Lune et lui regarde ton doigt.
Il faudrait que les Maliens apprennent à voir leur réalité, à réfléchir sur leurs problèmes, et à essayer de trouver des solutions et non pas à faire semblant. La communauté internationale ne va pas nous aider indéfiniment. Il va bien falloir un jour s’asseoir et discuter sincèrement et décider de comment s’en sortir. Et ça, on ne peut pas le faire si on n’a pas une notion de citoyenneté. Il ne suffit pas de dire que le Mali est « un et indivisible ». Mais, dans les actes et les comportements, il est comment le Mali? Est-il un ? En réalité, c’est ça qu’il faut voir.

Est-ce que les gens du Sud se rendent compte combien est pénible le quotidien de ceux qui sont en guerre permanente dans le Nord ?

A Bamako, je pense que chacun a sa mallette et cherche à trouver une place dans le gouvernement, dans un projet ou un marché public… De temps à autre, on se tape la poitrine et on se dit : il faut reconquérir le Nord et déloger tous ces bandits armés, c’est la richesse du Mali qui est en jeu. Il y a ces mots qu’on entend souvent…
Il y a eu les assises du Nord, mais ça n’a pas abouti à grand-chose. Je pense que ça n’a pas été bien réfléchi, c’est comme d’habitude, j’ai l’impression qu’on n’a toujours pas compris quel est le problème véritable.
On se réunit juste pour la forme, juste pour dire qu’on s’est assis. Même les personnes qui participent à ces assises ne sont pas forcément très compétentes ni même totalement représentatives des populations et elles ne sont pas toujours en mesure d’expliquer clairement les problèmes en des termes techniques compréhensibles pour tous les interlocuteurs, qu’ils soient maliens ou issus des organismes internationaux, ni même les spécificités du Nord, comme elles ne sont pas plus évidemment capables de transposer aux Nordistes en termes choisis et compréhensibles pour eux tout ce qui a été dit ou conclu. Souvent, on a affaire à des personnes qui ne parlent pas français et qui ne comprennent même pas ce qui se dit dans la salle, alors que leur compétence dans leur langue ne fait aucun doute si l’on prenait vraiment la peine de leur transcrire réellement la philosophie des débats. Donc, pour moi, on n’a toujours pas compris le fond du problème.

J’imagine que vous êtes en contact avec les familles restées au Mali, à Kidal ou même à Bamako. Comment vivent-elles en ce moment leur quotidien avec tout ce qui se passe ?

Entre Touaregs du Sud et Touaregs du Nord, on se fait souvent des blagues : au Sud, on leur dit « Azawad Non / Mali Oui », et ceux du Nord répondent « Azawad Oui / Mali Non»! Donc, on se fait de petites blagues comme ça, puisque nous savons tous qu’un jour nous allons trouver un compromis, même si ça ne sera pas facile.

Comment voyez-vous les différents leaders touaregs qui s’occupent de la gestion de ces conflits ou rébellions, ont-ils été à la hauteur ou ont-ils fait des erreurs? Comment jugez-vous l’évolution de cette situation ? 

L’erreur est humaine. On a peut-être tous fait des erreurs, y compris les leaders.
Suite à ces erreurs, et lorsqu’on constate que la situation ne se débloque pas, il est temps, vraiment, de se dire qu’il faut se prendre en main une fois pour toutes et essayer de régler le problème. Mais je pense que la chefferie traditionnelle, qui est restée sur place, a beaucoup œuvré pour l’apaisement, la résolution des conflits et la limite des dégâts… Si elle n’avait pas été sur place, ça aurait été plus grave. Elle a aussi été dépassée, à un certain moment, on ne l’écoutait plus. Pourtant, beaucoup de gens ont œuvré à la résolution de cette crise.

Sachant que la femme est un pilier essentiel dans la société touarègue, quel rôle jouent les femmes dans la résolution de ce conflit et leur marge de manœuvre dans la réconciliation ?

Je sais qu’à un moment la MINUSMA avait envoyé des femmes au Nord pour rencontrer les femmes restées sur place. Elles leur ont dit qu’elles n’ont aucun problème avec leurs sœurs de Bamako, mais que, en revanche, elles ont des problèmes avec l’État malien. Donc, elles ne comprenaient pas pourquoi on leur envoyait des femmes du Sud. Je pense que ces femmes venant du Sud avaient saisi cette opportunité en se disant que la MINUSMA les envoie afin de leur permettre d’avoir du boulot, une activité ou un projet…
Ce que je veux dire, c’est que chacun marche à la recherche de son intérêt personnel d’abord. Personne ne se bat ni ne s’entête sérieusement pour débloquer la situation. Aujourd’hui, nous qui sommes restées au Sud, la seule chose que l’on puisse faire, c’est peut-être d’accompagner et d’essayer d’expliquer les choses. Maintenant, celles qui sont restées au Nord ont une autre vision et une autre démarche. Elles sont en conflit avec l’État, elles ne sont pas en conflit avec nous ni avec les populations du Sud. Si elles doivent dialoguer, c’est avec les représentants de l’État. Mais, en tant que citoyennes, nous devrions chercher surtout à calmer les choses, à faire en sorte que les gens puissent apprendre à se connaître. Revoir ensemble, et depuis le départ, l’histoire de la nation malienne. Que s’est-il passé depuis ce temps ? Et c’est précisément les événements de cette histoire que l’on continue à occulter. On zappe sur cette réalité pour se focaliser sur la différence, l’intolérance, le racisme en essayant de mettre de l’huile sur le feu. Je pense qu’il faut qu’on dépasse ça.

Est-ce que ceux qui s’occupent de la résolution de cette crise ne se cachent pas la vérité pour zapper les vrais problèmes, les vraies questions pour nous faire attendre, nous assassiner en prenant tout leur temps ?

La révolution est une dynamique, c’est comme une usine qui produit, c’est toute une chaîne qui doit produire tous les jours. C’est une continuité. Je crois que même s’il ne reste qu’un seul Touareg survivant, ça ne finira pas tant qu’il n’y aura pas un véritable dialogue. Sans cela, le combat va continuer éternellement. Comment résoudre tout ça et faire en sorte que des frères se parlent ? Nous sommes métissés et nous avons beaucoup de choses en commun. Il faut arrêter ces massacres, c’est vraiment dommage.

Vous préparez un album qui va paraître très prochainement, de quoi parle-t-il ?

Mon album parle surtout de ce qui se passe chez moi, au nord du Mali et du Mali en général. Je parle de cette mésentente, de nos racines que nous sommes en train de bafouiller. La dévalorisation des piliers de notre société. On rabaisse l’être humain, on n’a plus de morale, l’homme est en train de perdre ces repères. Nous allons vers un monde hybride, en mutation négative. Tous les problèmes dans ce monde sont dus au fait que nous avons perdu nos appuis ; alors on titube. J’essaye de parler de tout ça.

Quel rapport entretenez-vous avec vos amis de Tinariwen, avez-vous des projets en cours ou dans l’avenir ?

Tinariwen, ce sont mes amis et mes enfants en même temps. J’ai produit leur premier album et on a fait beaucoup de choses ensemble. Présentement, nous n’avons pas de projets, mais pourquoi pas ! Ce serait génial de faire quelque chose avec eux. Quelque part nous cherchons tous la stabilité de chez nous. Je suis ouverte pour travailler, pour réaliser des projets avec tous ceux qui ont la conviction et la volonté de faire en sorte que les gens puissent réfléchir sur leur devenir. Que serons-nous dans quelques années si la situation continue comme ça ? C’est une question vitale.
Actuellement, on se focalise sur le conflit Nord-Sud ou Sud-Nord, alors qu’il va falloir que des décisions concrètes soient prises. Ne restons pas dans le « Un et Indivisible », tout ça ne sont que des mots. Ce n’est pas vrai, nous sommes divisés, nous ne sommes pas « Un et Indivisible ». C’est ça le problème, nous utilisons la langue de bois pour se voiler la face. Comment peut-on dire Un et Indivisible, alors que les trois quarts du territoire ne sont pas en ce moment sous le contrôle de l’État ! Il y a toutes ces réalités qu’il faut déballer et qu’il faut éclaircir. Voir le juste milieu et chercher comment on peut vivre ensemble.
Vous êtes une femme très engagée qui fait plein de choses en même temps, de l’artisanat aussi, pouvez-vous nous en parler ?

Je fais un métissage dans ma couture, un mélange de couture européenne et malienne. Je m’inspire de ma culture touarègue. J’utilise le cuir, les tissus en velours, les pagnes, l’indigo de chez moi, la mousseline et la soie. Je fais des boubous, des sérouels, des boubous trois-pièces, deux pièces, des voiles (Tassaghnist), et des bijoux aussi. J’essaye de moderniser les bijoux de chez moi, comme le Khoumaysa. Les gens ne savent pas que le Khoumaysa est un bijou et en même temps un talisman qui protège. Il comporte cinq triangles qui représentent les cinq sens (l’odorat, l’ouïe, la vue, le toucher et le goût).

Avez-vous un dernier message ? 

J’aimerais adresser ce dernier message à ma communauté : je les salue très fort et je leur demande d’être justes. C’est ce qui rapporte le plus. Aimez-vous les uns les autres, le combat est long. Il faut que l’on apprenne à se reconstruire ou à se construire. Sauvegardons notre langue et notre écriture. Et rappelons-nous que nos parents et nos aïeux ont eu un combat plus dur, plus difficile que le nôtre. Car ils n’avaient pas les outils que nous possédons aujourd’hui. Ils avaient inventé des initiatives pour prévenir les divergences en se réunissant une fois par an, où qu’ils soient, pour débattre les problèmes et les conflits afin de les résoudre. Dans ces temps-là, nous étions une confédération. Il ne faut jamais oublier que nous avons toujours été démocrates.
« Éloigner vos tentes, mais rapprocher vos cœurs », selon l’un de nos adages. Il n’y a pas plus démocrate que ça.

Propos recueilli par Assaleck AG TITA


Militant pour la cause touarègue dans les années 90, Ahmed Ousmane se bat pour promouvoir la culture Touarègue en France vers 1983

Crédit photo: Agdal WAISSAN
Crédit photo: Agdal WAISSAN

Ahmed Ousmane est conseiller spécial chargé du tourisme au cabinet du Premier ministre du Niger, j’ai eu cet entretien avec lui à la rencontre annuelle de la diaspora touarègue d’Europe.

 Je m’appelle Ahmed Ousmane, je suis né au Niger et, comme beaucoup de jeunes, j’ai quitté le Niger dans les années 80 pour aller en Libye.

Arrivés en Libye, nous nous sommes dit qu’il fallait commencer par apprendre avant tout à se protéger, protéger nos parents et nos terres, et cela devait commencer par l’apprentissage des armes.

Nous avons  appris le maniement des armes et, à la fin, nous nous sommes rendu compte que la Libye voulait nous utiliser pour d’autres causes qui ne nous concernaient pas directement. Même s’il y avait des injustices dans ces endroits où elle voulait nous envoyer, là n’était pas notre priorité ni notre cause, et nous n’avons pas été d’accord.

C’est là que je suis venu en France, en 1983, dans le but de sensibiliser les citoyens d’ici à notre cause, des problèmes que vivent nos populations. Leur dire nos difficultés et ce que nous vivons au quotidien afin de chercher des soutiens et des solutions.

Quels étaient ces problèmes dont vous parlez ?

Être dans ton pays, que tu penses être ton pays, mais, en fait, tu ne lui appartiens que par le nom, mais, en réalité, c’est comme si ce n’était pas ton pays. Tout ce qui concerne la prise de décision ou être impliqué dans la résolution des difficultés de ton pays, avoir des responsabilités, prendre des décisions, dans le commerce, la politique, l’éducation…. et tout ça, et tu découvres que tu n’es pas concerné comme citoyen de ce même pays. Être chez soi et que quelqu’un ose te dire de quitter ton chez toi et d’aller ailleurs, cela signifie que ce territoire ne t’appartient pas. Vous savez déjà que, chez les Touaregs, il n’y a pas assez d’écoles il y a quelques années, et celles qui fonctionnent, ce n’est pas tout un chacun qui peut envoyer son enfant ; cela demande certaines conditions qui ne sont pas à la portée de tous. Les populations sont dans la survie. Il n’y a pas plus pénible que d’être en permanence dans une telle situation.

A cette époque, c’était très difficile et personne à l’étranger ne savait exactement ce que les populations vivaient. Il n’y avait pas les moyens de communication comme aujourd’hui, les messages n’étaient pas vite transmis ; tu ne pouvais même pas écrire une lettre pour informer les autres de ta situation, même pas ta famille. Il faut beaucoup de temps pour expliquer les maux que vit ce peuple, il faut beaucoup de temps.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour sensibiliser à la cause touarègue en France lorsque vous êtes arrivés ?

Le plus difficile, c’est de dire aux gens qu’il y a des problèmes au Mali et au Niger ; l’opinion publique française ignorait tout du problème. Le peu de gens qui étaient au courant, c’étaient les politiques et les militaires, mais surtout les politiques. Et les politiques n’avaient pas du tout envie que l’on sache ce qui se passait là-bas parce que, en fait, ils se sentaient concernés eux-mêmes.

Lorsque nous sommes arrivés ici, et nous avons parlé de ça, on nous a dit : « Non, non, il n’y a pas de problème au Mali ni au Niger. » Alors qu’on parlait déjà de milliers de personnes qui partaient en Libye. Et cela signifiait que ça n’allait pas du tout.

L’opinion publique française n’était pas informée de ce qui se passait à cette époque?

Dans les années 80 jusqu’à 95, les gens n’étaient pas au courant, même les massacres qui ont eu lieu à Tchin-Tabaraden (Niger). On a eu du mal à en parler et plus encore à expliquer ça aux gens. Et à faire reconnaître ce qui s’était passé.

Il n’y a pas eu d’enquêtes judiciaires au sujet de ce massacre, en particulier ?

Non, les auteurs de ces massacres n’ont jamais été inquiétés, jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, certains  exécuteurs de ces massacres ont été gradés par le gouvernement du Niger de l’époque. Il s’agit d’un certain Maliki Boureyma, qui était un capitaine à l’époque et, aujourd’hui, il est général, en tout cas pas loin. Il se promène en toute liberté à Niamey sans être inquiété. La conscience tranquille et aussi celle de ceux qui lui ont donné ce grade. Pour eux, c’est normal.

Quel est votre avis sur l’évolution de cette situation, avec les changements et aussi les nouvelles donnes qui se sont ajoutées à la cause, les combattants, les revendications?

En 2014, il y a eu beaucoup de choses qui ont été faites. Au Niger, il y a eu les rébellions que nous avons tous connues, 1990-1998 ; il y a eu le cantonnement et les accords qui ont été signés, mais qui n’ont pas été forcément respectés à l’époque. Le Mali, c’est pareil. Il y a la situation qu’on connaît aujourd’hui. Je pense qu’au Niger on peut dire qu’il y a un petit calme relatif comparé au Mali. Il y a une certaine prise de conscience au Niger qui fait que ça va pour le moment et encore, ce ne sont pas tous les dirigeants nigériens qui reconnaissent le problème touareg. Au Mali, la situation, vous la connaissez.

Mais le problème existe ! Même au Mali, on ne le reconnaît pas tout à fait. Au Niger aussi, comme vous venez de le dire, les autorités ne se sentent pas toutes directement concernées. Quelle est la véritable nature de ce problème, qui, pourtant, saute aux yeux ?

C’est un problème. Je pense que les autorités nigériennes, je ne sais pas, mais si elles disent que ça ne les concerne pas, elles ont tort ! C’est un pays voisin, on a le même peuple, les Touaregs du Mali et du Niger sont les mêmes, ce sont les mêmes familles. Le Mali et le Niger, c’est le même pays si on peut le dire comme ça, même si ce sont des États indépendants, plus ou moins indépendants. Ils ont les mêmes souffrances, les mêmes problèmes et les mêmes solutions. Au Niger, il y a eu des tentatives, il y a encore des efforts qui se font ou qui sont faits par certains dirigeants, dont le président du Niger actuel et son Premier ministre. Maintenant, je sais qu’il y a des gens qu’on appelle des perturbateurs qui essaient toujours de perturber tout ce qui se passe, tout ce qui va dans le bon sens. Malheureusement, ils sont très nombreux au Niger aussi.

Ces personnes-là empêchent la réconciliation ?

Oui, qui empêchent en tout cas l’application des accords qui ont été signés par tous ces pays-là.

Comment voyez-vous la situation cette fois-ci, puisque des accords seront signés tôt ou tard ?

Je ne suis pas le mieux placé pour vous le dire. Je pense que maintenant le Mali n’a pas le choix, ce qui est fait est fait. Les combattants touaregs et autres de l’Azawad ont montré leurs capacités à contrôler la situation, en tout cas à reprendre des localités qui leur ont été prises avant. Je souhaite que le Mali ait la sagesse d’essayer de trouver une solution. Je l’espère pour le Mali et pour les communautés maliennes, quelle que soit leur origine.

Vous avez fait venir des chameaux jusqu’à Paris sur le plateau de TF1 ? A quel propos ?

Certaines personnes voient ça peut-être comme du folklore, alors que, pour moi, pas du tout. En réalité, ce n’est pas ça, c’était une façon de sensibiliser les gens à travers la culture et tout ce qui est traditionnel. On avait attiré l’attention des gens ; moi, j’avais commencé à travailler dans le tourisme en France, tout simplement, d’abord, pour vivre, mais en même temps pour essayer d’attirer l’attention des gens, les sensibiliser, les attirer par rapport à l’image qu’ils avaient dans leur tête d’un Touareg avec un chameau vêtu de bleu. C’est vrai, pour certains, ça peut être du folklore, mais quand on est concerné et qu’on cherche tous les moyens pour attirer les gens, on ne voit pas les choses de la même manière. J’ai eu cette idée, j’ai fait  venir des dromadaires à l’époque de Tunisie. Tout ça m’a permis d’aller vers la presse, et la presse est plutôt venue vers moi. Du coup, nous avons déplacé des chameaux jusqu’à Paris, sur le plateau de TF1, et puis dans ma région, au Niger.

Tout ça pour parler de la culture touarègue ?

Tout ça pour parler, trouver une possibilité d’informer et, surtout, d’alerter l’opinion sur ce qui se passe dans ces pays qu’eux présentent comme le pays du Touareg avec un chameau.  Ce qui n’est pas forcément faux ni vrai, d’ailleurs, parce que le Touareg peut être au pied de la tour Eiffel et il restera Touareg, ou bien, en plein désert avec son chameau, il restera Touareg aussi. Comme, en France, il peut y avoir un citoyen né en Corrèze et ensuite devenir président. Les Touaregs, c’est pareil, ce sont des gens comme tout le monde ; ils peuvent être nomades, agriculteurs, cultivateurs ou commerçants, mais peuvent aussi accéder  à des postes de responsabilité importants. La preuve au Niger, aujourd’hui, le Premier ministre est touareg, et c’est l’une des initiatives prises par l’État du Niger qui sont à saluer. Ça a permis de montrer à un niveau international qu’il y a de la volonté. Il faut que ça soit une continuité pour que ça marque historiquement les esprits, et que tout un chacun ait droit à des postes de responsabilité, pas uniquement pour les Touaregs, mais pour tous, y compris le mandat de président, pourquoi pas ? Rien n’est impossible. Avoir tous les mêmes droits, étant tous citoyens du même pays. Je souhaite qu’au Mali, on arrive à une situation similaire ou meilleure même, pour toutes les populations maliennes, y compris les Touaregs.

De par votre expérience, qu’est-ce que vous voyez ou qu’est-ce que vous constatez, parce qu’on dit que les Touaregs ne sont pas tout à fait unis ? Qu’est-ce qui fait ça, et est-ce vrai?

Je pense que tous les peuples qui ont connu les mêmes problèmes que les Touaregs, ils sont passés par là. On ne peut pas s’unir dans une situation pareille, chacun a ses problèmes, et nous sommes très fragiles, chacun peut intervenir pour nous diviser et nous ne sommes pas les seuls. Dans tous les pays du monde, les peuples ont été divisés, chaque peuple qui connaît les mêmes situations que nous ont d’abord été divisés. Regardez le cas du Soudan, l’Ethiopie et l’Erythrée ; donc ils ont connu la même chose, les Arméniens, les Kurdes et même les Français dans le passé. Tous ces peuples ont souffert de ces divisions.

Les Touaregs, ils sont comme tout le monde. La première chose à faire, c’est l’instruction d’abord, puis une reconnaissance par le pays où ils sont et, cette reconnaissance, elle peut s’exprimer soit en autonomie, soit en fédéralisme pour ce qui concerne le Mali, et pour certaines les indépendances. Nous, on ne peut que leur souhaiter de trouver la meilleure solution avec le gouvernement malien.

Puisque le gros problème, c’est à Kidal, en tant que Nigérien, est-ce que les gens de Kidal peuvent eux seuls s’en sortir, donc sans le soutien des Touaregs du Niger, de l’Algérie, de la Libye, du Burkina et autres ?

Je pense que tout récemment les Touaregs du Niger ont demandé au Niger de faciliter et de donner des moyens aux populations du nord du Mali (Azawad) de se retrouver à Niamey, et ça c’est une initiative du président nigérien, mais sur la suggestion de Touaregs, notamment du Premier ministre. Le Niger essaie de participer puisqu’il se sent concerné, d’abord parce que c’est le même peuple, mais aussi en tant que pays voisin et frère afin de trouver des solutions qui seront les meilleures pour les populations du Mali.

As-tu un message en particulier ?

Je dis aux Touaregs, s’ils ne sont pas unis, il faut d’abord régler ce problème de division, c’est la priorité. Qu’ils se retrouvent et qu’ils sachent ce qu’ils veulent, pour revendiquer les mêmes choses, parler de la même voix, associer les autres populations qui sont dans le nord du Mali. Demander des conseils, des aides à leurs frères, qu’ils soient du Niger, de l’Algérie, de Libye, du Maroc, de la Tunisie et même des autres pays africains, le Nigeria et autres. Je ne pense pas que ces gens s’opposent à une solution pour les Touaregs dans leurs pays respectifs.

Maintenant, pour ce qui concerne le Mali, les choses sont allées loin, donc je ne suis pas sûr que les choses vont être comme avant, mais il faut trouver une solution la plus sage possible et la plus efficace pour les Touaregs et pour le Mali.


Combattant pour la cause touarègue dès l’âge de 15 ans, avec toujours autant d’espoir, il donne sa vision de la situation actuelle au Mali et au Niger

Crédit photo: Omar Mokhtar

Je m’appelle Ibrahim Amoumine, je suis touareg, réfugié en France. J’ai participé depuis le début au problème touareg. J’ai rejoint les rébellions depuis les années 1984, j’avais 15 ans.

Donc, j’ai vécu, j’ai vu tout ce qui s’est passé depuis ces années jusqu’à aujourd’hui. Pour moi, tout ce que la communauté touarègue a entrepris depuis ces années jusqu’à aujourd’hui est positif. Ils ont atteint une très grande partie, la plus essentiel de leur combat et de leurs objectifs.

En 1984, on ne parle même pas de Touaregs, même chose au Niger. C’est une communauté comme les autres. Vers 1992-1993, il y a eu un soulèvement.  En 94-95, il y a eu des accords de paix entre les combattants touaregs et les autorités du Niger. Et, depuis ce jour, il y a eu la même  situation au Mali et ça continue. Aujourd’hui, lorsqu’on parle de la cause touarègue, on parle de l’ONU, de l’OUA, de l’UEMOA ; donc, ça atteint quand même un niveau international.

Quand on commence à partir de zéro et qu’on arrive à réunir la communauté internationale pour leur parler de notre problème, pour moi, c’est une très grande avancée. Surtout pour un peuple nomade qui ne cherche qu’à survivre. Mais notre plus grand souci est qu’on ne fait jamais le bilan de ce qu’on a fait.  Si on faisait le bilan, on saurait qu’on a très bien avancé, qu’on avance. Mais on bloque. On bloque, pourquoi ? Parce que ce qu’il ne faut pas oublier que le combat, il n’est jamais gagné par les armes. On le commence par les armes, on le déclenche par les armes. Par exemple pour allumer un gaz, si vous déclenchez une allumette, mais, après, c’est le feu qui fait le reste. On arrête la manœuvre.

Du coup, qu’est-ce qui nous manque ? Ce qui nous manque, ce sont les politiques, on n’a pas de politique, ça n’existe pas. On a des amateurs, on a des commerçants, on a des pires ennemis de notre propre communauté. Déjà, par exemple, ils viennent, oui, ils sont là, mais c’est pour faire l’apologie d’eux-mêmes, c’est pour faire campagne pour leur personnalité, et puis, après, ils ont des objectifs personnels, ils n’ont absolument rien à voir avec la communauté. Du coup, notre combat, c’est entre nous-mêmes. Aujourd’hui, on ne combat pas les États. Notre politique, elle dit ça, et nous (Touaregs) ont fait ça. Il y a toujours un problème, un décalage. Parce qu’aujourd’hui il y a des gens qui prennent des armes pour aller faire un problème, parce qu’un soi-disant représentant de la communauté touarègue a parlé dans les médias, en disant des choses qui n’intéressent pas la communauté et au nom de cette même communauté. Ça c’est devenu à un certain stade avec la complicité des États.

Tu trouves  qu’il y a surtout un problème de leader, alors. Donc, tous les leaders que nous avons en ce moment ou que la cause touarègue a ne sont pas à la hauteur de ce qu’ils revendiquent, de ce qu’ils cherchent ou ils ne sont même pas entrain de le chercher ?

Vous savez, quand vous voulez réussir à avoir ce que vous voulez, il faut d’abord savoir, bien savoir, ce que, vous, vous voulez. Il faut d’abord savoir ce qu’on veut, connaître ce qu’on veut et, comme ça, on peut aller discuter, négocier, se taper dessus, faire la guerre avec les autres pour avoir ce qu’on veut, parce qu’on le connaît.

Il faut même déterminer les moyens pour l’avoir ou les hommes, ou tout ce qu’il faut ?

Les hommes, ils sont là, et ce sont les hommes qui ont fait qu’aujourd’hui ces gens-là (combattants touaregs) sont arrivés à ce stade-là.  Mais ces hommes, quand ils arrivent,  c’est comme je vous ai dit tout à l’heure, c’est l’armée, c’est le militaire. Les militaires touaregs ; ils vont arriver là où il faut arriver, mais il faut s’arrêter. Il y a toujours un objectif à chaque lutte, quand vous arrivez à ce stade-là, il faut arrêter, c’est fini ; votre boulot est terminé.

Parce qu’on ne va pas avoir ce qu’on veut par les armes. Ce n’est pas possible. Mais on peut contraindre un État à s’asseoir avec nous devant des témoins de la communauté internationale pour discuter du problème. Et, ce jour-là, ce ne sont pas les armes qui vont parler, ce sont les hommes. Et ces hommes, ils ne sont pas nombreux. Notre communauté est dans l’incapacité matérielle à se réunir et encore moins à s’unir, compte tenu des contextes internationaux. Notre prochaine rébellion, il faut la faire, pas à la recherche du pouvoir, mais à la recherche de ces hommes qui sauront aussi nous représenter dans la paix et la gestion des affaires courantes. Il faut qu’on trouve ces hommes et qu’on fasse un vrai travail et que tout le monde s’accorde.

 Il nous faut des politiques. On n’a pas de problème avec nos États. Aujourd’hui, le problème touareg avec les États, c’est fini. Le problème a atteint un niveau qui dépasse nos États. Ils veulent un représentant crédible qui peut dire oui au nom de la communauté ou non au nom de la communauté et que son oui ou son non devrait engager toute la communauté. Et ça, on est bien formés pour ça, nous les Touaregs. Quand un Touareg dit non à l’autre bout du monde et que tu communiques son nom aux Touaregs de l’autre bout du Sahara, ils sont d’accord, ou bien, avant même d’entendre le contenu par le nom de la personne, ils ont confiance. Donc, ils sont d’accord. Il y a d’autres, dès que tu annonces leurs noms, même si ce qu’ils ont signé est important, ils te diront qu’on les connaît, nous ne sommes pas d’accord avec ces mecs-là. En fin de compte ils vont vendre la mèche.

Tu as un message en direction de la jeunesse ?

Aujourd’hui, moi, le message que j’ai pour la jeunesse, ce que j’appelle d’abord la communauté internationale et même nos États, que ça soit nos Nord ou nos Sud, il faut savoir que le pire ennemi que le Mali, le Niger, l’Algérie ou la Libye ont, c’est le manque d’écoles.

Il faut aider notre jeunesse de tout bord de ces régions-là à aller à l’école ; plus elle ira à l’école, plus on mènera nous tous un combat positif vers une fin de conflit réussie.

Et, comme on dit : la guerre est née dans la conscience des hommes, c’est dans l’esprit des enfants qu’il faut la combattre. Et on ne peut combattre tout ça que par l’éducation, l’école.

Au Niger, par exemple, ou même au Mali, on est arrivé à un certain stade où, pour l’État du Niger ou du Mali, un Touareg qui va à l’école, c’est une erreur. Eh bien, aujourd’hui, ils récoltent ce qu’ils ont semé depuis les indépendances.

Le fait qu’un Touareg n’est pas allé à l’école est la cause de tout ça ?

Oui, c’est tout à fait la cause de tout ça.

Donc, du coup, je demande à la jeunesse touarègue et à la communauté touarègue en particulier, la guerre qu’il faut c’est surtout l’éducation. Il faut emmener les enfants à l’école. Créer les conditions pour que nos enfants aillent à l’école. Un enfant qui va à l’école est un ennemi de moins. Parce qu’il y a quarante ans notre problème était rébellion, irrédentisme et autres ; aujourd’hui, les problèmes sont devenus plus grands.

Et tout ça est né de l’ignorance. Il y a Al-Qaïda, qui consume le Sahel d’un côté. On a attendu très longtemps pour que les États comprennent que, de l’autre côté du monde, c’est-à-dire le Sud, il y a une nouvelle forme d’Al-Qaïda battue sur le même modèle que celle du Nord, qui s’appelle Boko-Haram. Qui remet le monde aux premières guerres de la vie, là où l’on vend les hommes,  on prend des hommes, on les vend, on arrive même à se présenter devant des écrans de télévision pour dire, si je connais un endroit où l’on vend des personnes, j’allais apporter mes marchandises. La plus grande guerre que ces gens-là mènent, c’est contre la communauté musulmane elle-même.

Parce qu’aujourd’hui, même pour moi, né d’une famille musulmane, né musulman. Quand on me dit que des musulmans ont réuni des étudiantes que voilà. Je ne me reconnais pas dans cet islam-là. Depuis l’heure des temps, on m’a appris que l’islam est une religion de relation, de paix, de stabilité et de tolérance. Et là, je ne vois ni paix, ni stabilité, ni tolérance. Et, surtout, ce que l’islam ne veut pas, on m’a toujours appris qu’il défend le pauvre. L’islam, c’est une religion très sociale. Mais l’islam que les gens aujourd’hui comme Boko-Haram présentent, c’est l’islam qui mène une guerre aux plus démunis, aux plus défavorisés, aux plus pauvres.

En prenant des filles du nord du Nigeria, c’est comme si des rebelles touaregs vont dans le sud du pays pour prendre des filles et ça, nous, on a une chance, notre culture est plus puissante que nos accointances religieuses ; ça c’est impossible, malgré la haine, malgré les exécutions populaires, sommaires et tout, qui se sont passées par exemple au Mali ou au Niger. Les rebelles touareg sont parfois déterminés, et n’ont pas peur de mourir. Mais ils ne se sont jamais attaqués à des femmes, à des enfants, des civils en général pour leur faire du mal, soi-disant que  l’État, le gouvernement a fait du mal à la communauté touarègue. Ce n’est pas arriver, malgré l’ignorance. Ce n’est pas près d’arriver.

Mais, aujourd’hui encore, qu’on nous parle, ah les Touaregs, là maintenant, ça commence, les Touaregs sont les… c’est nous Aqmi ; c’est nous Boko-Haram, bientôt, ça va venir.

Les États ont pris ce truc pour mener une guerre à la cause touarègue. Eh bien, je vais leur dire, les Touaregs sont comme tous les peuples du monde. Parmi eux, il y a des voyous, mais il y a aussi des personnes qui sont bien, qui comprennent.  Si, aujourd’hui, Al-Qaïda arrive au Sahel ou au Sahara, où il est actuellement, avec des sacs bourrés de millions de dollars et d’euros, eh bien, il va avoir des employés.  Moi, je ne peux pas dire à un Touareg de ne pas servir Al-Qaïda,  je sais ce qu’il va me dire : « Je  fais quoi ? Trouve-moi du boulot. » Il n’y a pas de boulot.

Al-Qaïda aujourd’hui, aux yeux de tout le monde, est devenu le premier employeur du Sahel, et actuellement, il devient une Ong aussi. Il remplace les Ong internationales. Il réalise des puits…

Il les  empêche de venir,  les Ong, l’humanitaire ?

Et ça, ce n’est pas moi qui le dis, c’est  devant les yeux de la communauté Internationale.

Donc, Al-Qaïda, que l’Amérique, avec la US Navy et tous les autres n’ont pas combattue ; moi, je ne vois pas comment le peuple touareg va le combattre.  Si vous voulez  bloquer Al-Qaïda et ne pas l’aider, il faut aider ces populations à s’en sortir. A mieux vivre, à avoir différentes bonnes façons de vivre.

A vivre honnêtement quoi ?

En voulant mettre Boko-Haram, ou bien Al-Qaïda sur le dos des Touaregs, on se donne des coups de couteau entre nous-mêmes.

Les États veulent bien ça ?

Le Mali a fabriqué Al-Qaïda, tout le monde le sait ; l’accointance des officiers maliens avec Aqmi en 2007 et autres.

Et l’Algérie ?

L’Algérie, c’est un autre État ; donc, c’est une autre option et vision politique. Moi, je parle du Mali et du Niger. Ces États sont des États aussi touaregs. Les Touaregs sont… c’est un peuple… Les Algériens sont malins, ils ont combattu l’ignorance. Ils ont ouvert des écoles. C’est pourquoi on entend presque très rarement la voix des Touaregs de l’Algérie. Le Touareg de l’Algérie a le minimum et personne ne va prendre une Kalachnikov pour aller tirer sur les autres parce qu’il sait qu’on va tirer sur lui, si ce n’est pas pousser par quelque chose de puissant, c’est-à-dire la misère, simplement la misère, dans tous ses sens. Présentement, regarde le cas du Niger, le monde se préoccupe du Mali et de la Libye.

Mais, je vais te dire, à ma connaissance de la situation et de la zone, le pays le plus en danger aujourd’hui c’est le Niger et ces politiciens ne sont pas conscients de ça. Actuellement, il y a un problème au Niger, c’est un problème entre partis politiques, c’est le pouvoir, mais ils jouent avec le feu.

De l’autre côté, il y a Boko-Haram, qui menace le plus puissant État de l’Afrique. Et de ce côté, il y a le Mali, où il n’y a pas de stabilité ; il n’y en aura pas, j’espère qu’il y en aura un jour ; de l’autre, c’est l’Algérie avec Aqmi, et s’ajoute la Libye. Ce pays-là (Niger), s’il s’enflamme,  24 heures, ça suffit.
Et, aujourd’hui, le gouvernement met le désordre à l’intérieur, quoiqu’il y ait quand même un certain calme de chaque côté. Au lieu de profiter pour poser des jalons positifs, ils sont en train de brouiller à des grèves scolaires et universitaires. Dans un pays comme le Niger, si les universitaires marchent, il y a vraiment un problème. Même le dictateur le plus puissant du Niger et le plus patriotique, tout le monde le sait, c’est Seiny Kounché, même lui, il a fait la paix avec les étudiants. Donc, je ne vois pas comment Issoufou ou Hamma ou un autre peuvent mépriser les universités nigériennes. Ces étudiant-là, ils ne cherchent pas plus, ils cherchent à manger, à aller dans leurs  facs dans des meilleures conditions.

Du coup, on commence par la rébellion dans le nord, chez les Touaregs ; on passe par Boko-Haram et Aqmi, et on finit dans des universités. Normalement, tous les combats africains, ils devraient se terminer dans des universités ou par des personnes sorties de ces universités. Moi, je suis très content qu’un Nigérien du sud, c’est-à-dire un Haoussa ou un Zarma, diplômé,  vienne aujourd’hui parler avec nous du problème touareg. Là, je sais que j’ai devant moi quelqu’un de bien instruit, bien formé, qui n’a pas les petites choses (ce sont ces mots) familiales ou tribales. Ce qui m’intéresse, c’est l’intérêt général. Et surtout maintenant au Niger, vous avez entendu parler de la ruée vers l’or. Et là, ça ajoute de l’huile au feu. Parce que l’or d’un côté du nord du Niger, c’est-à-dire la frontière avec la Libye, le Tchad.

Cet or ne va pas apporter une guerre tribale ou une guerre civile ?

En tout cas, s’il est exploité anarchiquement, je ne suis pas sûr que ça continue toujours à être calme et paisible. Parce qu’il y a des hommes très riches qui ont les moyens et qui vont s’y mettre ; il y aura des concurrences, il y aura tout et, après, ça va engendrer la merde. Mais Aqmi et Boko-Haram, ils ne servent ni leur communauté, ni le pays ; ils ne servent aucune politique ; ils ne servent que des intérêts. Mais on les fabrique au nom de l’islam.

Et là, il y a un problème, la communauté des Toubous de Bilma a fait récemment un communiqué pour dire que, dans cette région, ce sont eux qui sont citoyens de cette région qui ont le droit de chercher cet or. C’est-à-dire que, soit ce sont des Touaregs ou des Toubous et le reste non. Actuellement, ils disent que si l’État nigérien ne fait rien, ils vont prendre la situation en main. Tandis qu’aujourd’hui dans cette région, il y a les Libyens, les Tchadiens, les Soudanais, donc tout le monde et, demain, tu viens leur dire de dégager ? Il n’y a pas d’or ! Ou que l’État s’approprie cet or ! Les habitants de la zone ne vont pas accepter. Là, ils sont venus avec des appareils  (on parle de 4000€ l’unité)  pour chercher  l’or. Le lendemain, ils reviendront  avec des mitrailleuses.

Donc, c’est une bombe à retardement ?

C’est une bombe à retardement. Toute la zone est une bombe à retardement. C’est compliqué quand même !

 

 

 

 

 

 


Kit de survie – Tartit Ghas (Union Seulement)

TARTIT GHAS
TARTIT GHAS

 

1.Tenons compte qu’à un certain âge nous ne devons plus rester sans rien faire, à attendre que notre chance tombe du ciel. Essayons d’être actif, de chercher, de se bouger, de prendre des risques, afin d’être utile à soi et à sa communauté. Ne soyons plus une charge, une simple bouche à nourrir pour la famille et les amis.

 2.Arrêtons de permettre que nos frères, nos sœurs et nos enfants ne fassent rien du matin au soir, nous sommes responsables de leur éducation et nous devons leur donner les outils pour affronter leur avenir. Trop souvent, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Si nous voulons faire d’eux la relève de demain, nous devons être plus attentifs.

 3.Rappelons-nous qu’il ne faut plus confondre orgueil et fierté. Une estime excessive de soi ou de sa propre valeur peut induire en erreur lorsqu’on se croit supérieur aux autres.

 4.Tant que nous ne prenons pas en main notre destin afin de combattre l’ignorance, la division et les inégalités sociales, nous continuerons de supporter des souffrances parfaitement inutiles. Du fond de leurs tombes, nos ancêtres ont dû vivre bien d’autres aventures douloureuses, mais devons-nous de génération en génération et pour combien de décennies encore nous contenter de survivre faute d’adopter des comportements plus conformes au monde que nous côtoyons sans cesse?

 5.Ignorer notre « Achchek », qui est une valeur indissociable à notre identité, est une conduite suicidaire, car Achchek définit et impose un comportement et une conscience exemplaires de justice et d’altruisme envers les autres, et aussi un sentiment d’humiliation envers tout acte répréhensible.

 6.Toujours, défendons et appliquons des valeurs telles que la tolérance, la non-violence, le pardon, alors que, souvent, dans l’ombre, nous faisons le contraire. Dieu nous observe tous.

 7.Gardons en tête que Dieu ne décidera pas à notre place. Dieu nous facilite l’atteinte de toutes choses lorsqu’on s’engage et qu’on agit avec toute notre énergie.

 8.Hélas, nous pensons que la faute vient toujours de l’autre. Remettons-nous en question, car désigner l’autre comme responsable de nos malheurs est non seulement facile, mais nous maintient encore et toujours en position de victime.

 9.Attention ! l’argent, le pouvoir et la cupidité ne doivent JAMAIS prendre la place d’un frère.

 10.Seule l’union fait la force et les oignons font la sauce…


Comment survivre à la peur, à l’insécurité sans se mettre en danger soi-même?

Entre les frontières de Libye, de l’Algérie, du Nord-Mali et du Niger, dans les villes de Kidal, de Tamanrasset, de Djanet et d’Arlit se développe parallèlement à la guérilla un trafic de stupéfiants qui, contrairement au passé, est destiné à la consommation locale. Le marché est saturé de différents types de drogue et d’alcool, de provenance douteuse, donc doublement dangereuse de surcroît.

Une jeunesse au chômage et sans espoir devient une cible parfaite pour ce business lucratif qui génère des énormes flux d’argent. Ainsi les jeunes qui acceptent de se prêter à ce jeu dangereux se détruisent à petit feu et sont les plus exposés. La prise de ces stupéfiants, tel le LSD par exemple, un hallucinogène puissant et dangereux, favorise les recrutements au sein des mouvements armés qui dominent en maître dans ce no man’s land. Comme s’il fallait exciter et anesthésier les combattants avant de les envoyer à la boucherie et les laisser mourir dans une totale inconscience !

 Motivation à la consommation  du LSD

LSD (2)
Crédit photo: https://www.einslive.de/sendungen/plan_b/soundstories/2012/08/120814_hundert_nackte_kaengurus.jsp

 « Durant quarante-huit heures, tu te fous de  tout. Ça motive, on peut te bastonner et ça te  fait rire… Mais certains ne s’en remettent pas et  on commence à en avoir peur… »

Les Etats  concernés ne parviennent pas à éradiquer ce  trafic et sont loin d’apporter un challenge à  cette jeunesse sacrifiée. Le développement de  cette économie mafieuse et destructrice ne fait  qu’amplifier un climat de violence et de terreur  chronique : taux de criminalité en hausse, vol,  prostitution, délinquance et folie deviennent    monnaie courante.

Le LSD sous forme de comprimés, que les gens appellent le plus souvent « médicament » comme s’ils voulaient en minimiser le danger, transite du Niger via In Khalid, Tinzawatene à destination de  Tamanrasset. On en trouve également à Gao, Ménaka et à Kidal en provenance aussi du Niger. Ce sont des femmes, vendeuses ambulantes, qui vendent ces comprimés à Niamey. Selon des témoignages, elles se procurent ces comprimés dans des « pharmacies » de la sous-région. Le Burkina–Faso est devenu ces derniers temps le maillon fort de cette industrie.  On rencontre ces femmes aussi à Tamanrasset (elles parlent le zarma). Le LSD le plus fréquent se présente en  comprimés rouges de 7 à 10 ou de 10 à 12 comprimés par plaquette pour environ 1 000 francs CFA (1, 50 €) le comprimé. A Bamako, ces mêmes comprimés, il y a quelques années, coûtaient 250 francs CFA (moins de 50 centimes d’euro) l’unité. Présentement, il y a une forte demande de ces comprimés en Algérie, affirment des sources sérieuses. Certains groupes armés (sic MUJAO) introduisent ces comprimés dans les bidons d’eau que consomment leurs membres avant d’aller combattre.

Effets et dangers du LSD

« Le LSD est un hallucinogène puissant. Il fait partie des perturbateurs du système nerveux central. Il entraîne des modifications sensorielles intenses, provoque des hallucinations, des fous rires incontrôlables, des délires. Ces effets, mentalement très puissants, sont très variables suivant les individus et le contexte d’utilisation. Un trip dure entre cinq et douze heures, parfois plus longtemps.  Il arrive qu’un consommateur panique en cours d’intoxication : on parle alors de bad trip. Dans un tel cas, il faut rassurer et apaiser la personne dans une ambiance calme, sous un éclairage tamisé. Il faut être prudent, car l’individu intoxiqué peut être dangereux pour lui ou pour son entourage. L’administration d’alcool peut aggraver la situation. L’usage du LSD peut générer des accidents psychiatriques graves et durables. La redescente (down) peut être très désagréable : l’usager peut se retrouver dans un état confusionnel pouvant s’accompagner d’angoisses, de crises de panique, de trouble paranoïde, de phobies et de délire. »

Source : https://www.toxquebec.com/livre_drogues/fr/index_lsd.html

« Personnellement, j’ai vu ces comprimés pour la première fois lorsqu’on est entré à In-Khali. Après avoir chassé les Arabes, nous avons saisi d’énormes quantités de toutes les qualités.

Les chefs ont tout regroupé, ils ont sûrement vendu le reste, mais il faut reconnaître qu’il y avait parmi nous de vrais consommateurs de ces choses-là, surtout ceux qui viennent de la Libye. Ils consomment le LSD, mais le truc est sous forme de médicament, je pense rouge. J’ai rencontré ces médicaments à mon arrivée en Libye. Là-bas, je me suis demandé si ce n’est pas toute la jeunesse qui les consomme. Car je les ai vus en quantité et leurs consommateurs sont agressifs et souvent très violents. Il y avait un véritable désordre qui y régnait à cause de la prise de ces comprimés.

Personnellement, je n’ai jamais eu la malchance d’en essayer et je rends grâce à Allah de m’avoir épargné. Mais AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) les utilise, bien sûr, pour le recrutement et pour pousser les enfants à combattre. En tout cas, l’Algérie lutte sérieusement contre ce fléau. En Libye, il n’y a pas d’Etat, et au Mali, rien de sérieux… Il paraît que ça coûte cher, mais je ne connais pas le prix exact. »

Où va-t-on ?

Depuis des millénaires, cet espace a été un marché à ciel ouvert, une zone où transitaient les esclaves et toutes sortes de marchandises, le sel de Taoudéni, les épices, les tissus et l’or. Aujourd’hui, les seuls biens qui transitent sont les armes, les clandestins et la drogue. Bientôt, ce sera le tour des camions et des citernes d’or noir et de « yellow cake » venant des exploitations du sous-sol, tant convoités par des multinationales, et des prédateurs sans états d’âme qui apporteront leur lot de malheur, de drame et de fausses illusions. Entre-temps, une génération n’aura plus d’autre choix que de se défoncer pour supporter la douleur du quotidien et la perspective d’un avenir d’autant plus sinistre que leurs aînés, responsables réellement ou autoproclamés, paraissent les avoir littéralement abandonnés.

Un peu comme si ces parents tant respectés et chéris avaient, en fait, renoncé à leur construire un avenir et préféraient la solution définitive du suicide collectif ! Il faudra au plus tôt éclaircir cette question…


Ne prenons pas nos populations en otages, comme beaucoup de puissances obscures et inconnues aiment bien nous voir ainsi

Arrêtons ces guerres fratricides qui nous poussent à nous acharner les uns contre les autres.

Il est vraiment temps de savoir ce que nous voulons et qui pourra nous aider à atteindre nos objectifs. Nos populations ont assez souffert de ce statut quo. Vivre ainsi est devenu insupportable. Rendons-nous compte du retard que nous accumulons et le prix que nous payons tous les jours, et pour quel but, au final ? Les distractions et les discours politiques parsemés d’orgueil et de contradictions, nous n’en avons plus rien à faire. C’est d’une question de survie qu’il s’agit. Pendant ce temps, d’autres débloquent des budgets colossaux au nom de nos souffrances sans y changer grand-chose et se réjouissent de nous voir dans une telle situation, puisque cela fait parfaitement leurs affaires.

Tantôt nous sommes au Burkina-Faso, tantôt en France ou en Algérie, au Qatar, et maintenant au Maroc. Quels sont les effets de nos actions jusqu’ici et que nous ont apporté réellement en termes de changement ou de vision d’avenir nos différents « protecteurs » d’un passé pas si lointain ? Tous ces pays aujourd’hui savent bien que nous sommes plus que jamais divisés et ils en profitent pour nous étouffer encore davantage. Vingt ans en arrière. N’est-il pas triste de voir un mouvement de rébellion se répéter et faire des orphelins et des morts à chacun de ses soulèvements ? Négliger cette question est pour nous synonyme de sacrifier des générations d’enfants d’année en année. Il faut trouver une solution à cette question. Sinon, ce sont des générations et des générations qui seront sacrifiées pour une cause qui aura sans aucun doute une issue positive. Ces revendications sont-elles légitimes ? Peut-on encore se poser cette question, alors que, et depuis des années, une tranche de la jeunesse du Nord demande un statut sur sa portion de terre qu’elle entend bien protéger et transmettre comme l’ont fait tant de fois ses illustres ancêtres…

Pourquoi continuer à diaboliser cette revendication et en conclure que cela relève de l’impossible ? Pourtant, un jour prochain, cette revendication se souffrira plus du doute d’une partie de nous-mêmes et sera perçue par tous comme inévitable et fondamentalement vitale. D’ici là, il est préférable de cerner la question au lieu d’organiser ou d’observer avec une indifférence apparente des massacres et de semer la haine dans les esprits. Ces frontières sont-elles aussi intangibles qu’on le proclame ? Pourtant, les Constitutions de certains pays changent au gré de leurs présidents en fonction de leurs intérêts. Alors, pourquoi s’étonner et croire que c’est une utopie de trop, de revendiquer un État où les Touaregs reprendraient en main la part la plus importante de leur devenir ?

On nous fait croire que tous les problèmes du monde nous tomberaient sur la tête une fois ce changement effectué. Pourquoi pas ? Entre rien, vraiment rien, et une partie de nos forces mobilisées à conforter notre destinée et à la rendre viable, devons-nous hésiter encore une seconde ?

Sans une union de toutes nos forces, sans aucune distinction d’ethnie, nous ne pouvons pas faire face à ces prédateurs. Celui qui ne connaît pas l’Histoire est amené à la revivre.

Voici une composition d’ Abdallah AG ALHOUSSEINY de Tinariwen, qui nous exhorte tous à une union sincère.

Là, c’est un poème de l’une des grandes poétesses de l’Azawad en l’honneur de « khadija Walet Mahmoud », qui n’utilise pas la langue de bois pour dire les choses clairement.

« Je pense à Zmeyla riant et chiquant

Ma confidente de la solidarité
Je dis solennellement que ce n’est pas pour l’argent que nous travaillons (révolution)
Ce n’est pas non plus pour la recherche d’un quelconque honneur
Pouvez-vous nous dire qui paiera la vie des martyrs qui ne vivent plus 
Et les estropiés qui ne peuvent plus marcher 
Et ces vieilles qui, tous les jours fuyant en direction d’autres contrées 
Quelle place leur faites-vous?
Le fils de l’Azawad, quelle garantie a-t-il?
Si vous le méprisez.
Si une nation se lève pour compatir à vos maux
Deux jours après vous accourez
Personne ne sait ce que vous recherchez
Ô. Fils de l’Azawad! Prière, pas de bassesses
Sommes-nous en révolution ou alors en  perdition?
Ce Mali qui vous tient à cœur  n’a aucune notion du partage
Tout ce que vous avez: kalachnikov, injections (Toyota) et  tout ce qui peut tuer
En le lui cédant, qu’allez-vous ramener?
Dix-huit ans durant, chaque jour vous négociez
Mais, rien vu de ce que vous recevez.
On vous regroupe sous des tentes pour chercher les aumônes qui vont vous soutenir

On fait de vous les veilleurs pendant que l’ennemi lui s’endort


Une société qui néglige son capital avenir : les enfants

Je ressens une profonde tristesse en voyant les enfants à Kidal et dans le Sahara en général vadrouiller tous les jours sans rien faire. On pourrait me dire : ils sont jeunes, l’avenir leur ouvrira des portes. C’est possible, mais, pour construire un avenir presque sûr, même s’il ne l’est jamais vraiment, ça commence aujourd’hui et non demain ni l’année prochaine.

Un jardinier et son fils à Intikoi  (Kidal)
Un jardinier et son fils à Intikoi (Kidal)

Attendre qu’un événement se calme ou cesse de faire mal est à mon sens une excuse non productive et pour tout dire nuisible. Un peu comme si nous n’étions ni en guerre ni en paix quelles que soient les circonstances. Nos ennemis les plus dangereux nous sont peut-être hélas encore méconnus. Et c’est tout l’enjeu. Le contexte actuel ne doit pas nous servir de prétexte pour ne pas entreprendre quelque chose, éventuellement apprendre un métier par exemple. Et peu importe ce qu’il en adviendra, car cette dynamique ne pourra plus s’arrêter, elle demandera encore davantage pour la satisfaction de tous ! Tout compte fait, c’est une expérience qui ne pourra que servir à un moment ou à un autre. Chacun pourra dire : au moins tu occuperas ton temps et tu pourras prendre en charge ne serait-ce que tes besoins personnels. Alléger les charges quotidiennes de la famille est une façon noble d’apprendre à se responsabiliser et faciliter la tâche de ceux qui se battent pour nourrir toutes ces bouches en devenir. Des pères et des mères encaissent des douleurs depuis bien longtemps en voyant leurs enfants dans cette situation sans pouvoir y remédier. Le devenir de ces enfants nous concerne tous. Ces enfants sont, certes, l’avenir de demain. Mais de quel avenir s’agit-il dans de telles conditions ? Si la société ne les prépare pas dès à présent à apprendre ce qui pourra les aider individuellement et à servir leur communauté!

Dans une ville de quelques milliers d’habitants où nous n’avons qu’un seul électricien et un seul peintre doit faire réfléchir plus d’un d’entre nous. Elle offre pourtant des opportunités à ces jeunes de se construire et de bâtir l’environnement propice à de meilleures conditions de vie. Ceux qui sont présentement professionnels dans un quelconque métier ont commencé à l’apprendre sur le tas. Il faut que la jeunesse du Sahara sache qu’il ne sert à rien de se pavaner en basin riche hors de prix ou dans un 4×4 extrêmement cher pendant qu’une simple toux ou un rhume conduit à la mort tous les jours certains de nos vieillards. Quel paradoxe !

Si nous ne voulons pas que nos pauvres bergers ne sombrent dans quelques années, il est nécessaire de savoir ce que nous voulons et où nous désirons aller !

Lorsque l’on voit des jeunes de moins de dix-sept ans avec un paquet de cigarettes et siroter du thé dans un oued, en croyant que c’est la meilleure façon de faire passer le temps ou de s’occuper, il faut un peu s’inquiéter sur le devenir de cette génération. Cela ressemble à un suicide. Et se demander si nous voulons bien sortir de cette situation ! Mais que faisons-nous concrètement pour sauver ce qui reste à sauver ?

On apprend aux enfants en bas âge que l’école est la clé de la réussite ! Il faudrait surtout dire aux enfants que l’école n’est pas forcément la clé de la réussite, mais qu’elle est incontestablement l’une des portes qui pourraient faciliter la réussite. Sinon, ils risquent d’être déçus. Beaucoup de gens savent aujourd’hui qu’il ne suffit pas d’obtenir un diplôme pour avoir un travail. C’est tout un ensemble de connaissances qui président à cette réussite, et cela ne s’apprend pas forcément à l’école, même si cette dernière facilite l’insertion et la pérennité dans le monde du travail. Il faut proposer aux enfants, surtout en cette période de crise, de toucher à tout, de se frotter à des petits métiers, l’une des options qu’offre le terrain présentement. Les générations à venir dépendront de ce que feront les enfants d’aujourd’hui. Certes, les écoles ne sont pas fonctionnelles, mais de là à rester immobiles et ne rien faire en disant qu’ « on attend le pouvoir central » est une aberration, une ignorance déconcertante de surcroît.  Si nous n’investissons pas dans le devenir de ces enfants, il ne faudra pas s’étonner de les voir se convertir en narcotrafiquants ou en bandits de tout genre dans un avenir proche. Un peu comme si l’on faisait en sorte de les priver d’un minimum d’éducation afin qu’ils puissent être plus facilement instrumentalisés dans l’avenir. Puisque les révoltes touarègues ont encore elles aussi un grand potentiel, une graine de révolte a été semée dans l’esprit des enfants de cinq ans et presque dans toutes les familles.

« La pauvreté n’est pas naturelle, ce sont les hommes qui la créent et la tolèrent, et ce sont les hommes qui la vaincront. Vaincre la pauvreté n’est pas un acte de charité, c’est un acte de justice ». Nelson Mandela


Il n’y a pas de solution militaire à la question touarègue

Les différentes rébellions touarègues ont certes fait parler de la cause, mais elles n’ont pas apporté les grands changements souhaités par la population tout entière, qui avait également espéré que les sacrifices qu’elle consentait permettraient à toutes les autres communautés de la région d’en bénéficier. Hélas, si elles ont permis à quelques-uns d’obtenir des postes de responsabilité, les problèmes de la majorité d’entre nous qui sombrent désormais dans la misère n’ont pas trouvé de résolutions et encore moins d’espoir qu’il n’en sera pas toujours ainsi.

Des enfants nomades d'un campement non loin de Kidal
Des enfants nomades d’un campement non loin de Kidal

C’est surtout grâce aux artistes que ce peuple est connu mondialement et à quelques historiens ou chercheurs venus d’ailleurs qui malheureusement changent de positionnement ou de regard d’année en année.

Au Mali, on a tendance à acheter la paix, ce qui ne marchera pas encore très longtemps. C’est pourquoi l’Histoire se répète. La paix, elle, ne s’achète pas. Dans le fond, le problème demeure intact. Au point de devenir la vache laitière de quelques ténors. Ils y vivent sans état d’âme. Imuhagh (Kel-Tamasheq), si nous adoptons cette lancée, nous resterons un champ d’expérimentation à vie !

Il est plus que nécessaire aujourd’hui d’évaluer le mal que nous nous faisons depuis des générations. Incitons les uns et les autres à avoir un nouveau regard à la dimension du problème, mais, cette fois, sous un angle politique, avec beaucoup de diplomatie, plus jamais la violence et encore moins avec les armes. On peut se faire entendre de plusieurs manières. C’est un long travail sur le changement des mentalités de nos frères et sœurs dans nos campements et dans toutes nos cités. Voulons-nous rester des rebelles à vie ? Chaque jour qui passe, nous augmentons le nombre d’orphelins, de victimes et nous ne sommes plus en mesure de compter nos morts. Les assassinats se multiplient pour chaque épisode de soulèvement. La mise en place d’un comité des sages qui pourrait aider dans la prévention et la résolution des conflits internes et externes est à mon sens nécessaire.

Certains croient que l’arrivée massive de forces étrangères sur notre sol va réduire l’insécurité, ce qui est très peu probable sans l’assentiment et la participation des habitants eux-mêmes. La situation de beaucoup de pays dans le monde en a largement apporté la preuve. Au contraire, c’est le coût de la vie qui grimpera au plus haut et une insécurité chronique pourrira la vie de chacun. Chronique parce qu’il faudra bien justifier leur présence. Malheur aux plus pauvres ! Et ce qui nous rendait le plus fiers ne pourrait plus n’apparaître que dans nos souvenirs si nous n’y prenons pas garde. Malheur à celui qui ne pourra plus transmettre, offrir en partage, soulager ceux qui traversent une infortune passagère… Un cauchemar de plus. Et ça, nous ne pourrons pas longtemps le supporter !Un peuple civilisé n’a pas besoin d’homme en armes pour résoudre ses problèmes.

Bannissons les armes. La revendication par la violence, nous serons toujours les premiers perdants et aussi les premières victimes. Des armes sont fabriquées dans le monde tous les jours et il faut forcément un endroit (peut-être notre territoire) et des personnes pour les utiliser. Dans notre cas (Touareg et alliés), nous les utilisons les uns contre les autres. Qui perd des vies humaines, c’est nous ; qui gagne ce pari, ce sont les fabricants et leurs complices. On leur procure de l’argent indirectement en utilisant leurs armes à des fins désastreuses qu’on semble ignorer. Résultat : on sème l’insécurité et tout le monde nous fuit, y compris nous-mêmes. Hélas, notre bravoure, notre détermination et notre force ne nous servent à rien depuis bien longtemps. Changeons de stratégie ! Une technique qui ne marche pas est vouée à l’échec.

Si nous abandonnons les armes et ne cautionnons aucun trafic qui a fait de nous des victimes et nous anéantit de jour en jour, ce ne serait pas une fin en soi, mais une marche vers un progrès harmonieux de notre société. Rendez-vous compte de ce fait, tout ce trafic et toutes ces armes ne servent qu’à une minorité d’entre nous. Il faut reconnaître que la détention d’une  arme est devenue monnaie courante dans notre société ces dix dernières années. C’est surtout ça la bombe à retardement qu’on nous a mise entre les mains. Un horrible piège. C’est un fléau qu’il faut combattre, c’est urgent et primordial. Quel héritage allons-nous laisser aux futures générations ?

Regardons un peu notre passé, nous avons toutes les potentialités pour vivre dignement et honnêtement. Notre élevage et notre artisanat nous permettent de vivre si et si seulement nous nous investissons pour les développer, en faire des activités pérennes.

Ibrahim AG ALHABIB (Tinariwen)
Ibrahim AG ALHABIB (Tinariwen)

Comme l’a si bien dit Ibrahim AG ALHABIB (leader de Tinariwen) dans l’une de ses chansons : « Si vous voyez un territoire verdoyant, ce sont ses hommes qui le protègent. »

Les savoir-faire de nos femmes dans beaucoup de domaines comme l’artisanat entre autres sont des activités à mettre en valeur. Sachant qu’elles sont les piliers de la famille, leur rôle dans la sortie de cette crise n’est jamais à minimiser. Il faudra les impliquer de plus en plus dans la gestion et les prises de décisions.

De l’action

Il faut se mobiliser, participer à la prise de décisions, s’impliquer dans des activités qui améliorent nos vies de tous les jours. Les jeunes doivent être des acteurs de ce processus. Ça ne se gagne pas facilement, il faut l’imposer. À tout prix. Si l’on continue à attendre un changement qui viendra du ciel ou de tout autre pays, sachez que nous allons mourir dans une attente éternelle. Tout changement auquel nous aspirons doit venir de l’intérieur, par nous d’abord. Toutes ces promesses de projets de développement qu’on nous fait miroiter ne nous feront pas bouger d’un pas. C’est éphémère. Elles nous maintiendront dans une situation de blocage total ou de dépendance. Nous avons besoin de voler de nos propres ailes, avec nos moyens, rudimentaires soient-ils, pour aller dans la direction qui nous arrange. Personne ne connaît nos besoins plus que nous-mêmes et aucune personne, moins encore un État, ne viendra le faire à notre place. C’est ce type de développement qui  nous conviendra et nous donnera un sentiment de fierté inégale, mais surtout visible dans nos réalités quotidiennes.

On est en train de nous distraire, tout se joue sur le temps afin de nous éloigner de nos vrais besoins, ne cédons pas à ce chantage ; nous avons besoin d’un réel changement de mentalité pour pouvoir enfin aller tous dans la même direction. On nous écrase physiquement, mentalement et psychologiquement.

Si nous sollicitons l’aide de qui que ce soit, elle doit rester strictement dans le domaine du savoir-faire, en matière de compétences techniques ou d’outils pratiques. Beaucoup de pays sont en avance dans ce domaine et nous pouvons solliciter leur aide. Ne demandons plus de l’argent à qui que ce soit, cherchons les moyens de faire profiter nos populations des connaissances de ceux qui sont en avance pour améliorer nos conditions d’être. Dans les domaines de l’éducation, la santé, les télécommunications, l’hydraulique, l’élevage, l’artisanat et la culture. Dans tous ces domaines, nous avons beaucoup de choses à apprendre comme nous avons aussi beaucoup de valeurs à transmettre. Nos populations en ont plus que jamais besoin pour s’épanouir et prouver leur savoir-faire.


Kidal : une jeunesse laissée pour compte qui tire le diable par la queue

Des jeunes au Stade municipal de Kidal lors des festivités du 22 septembre 2009
Des jeunes au Stade municipal de Kidal lors des festivités du 22 septembre 2009

«  Je te donne ou tu me donnes ; je t’arrache ou tu m’arraches. Voici comment survivent les jeunes présentement », affirme un jeune sur place.

Une jeunesse laissée pour compte.  Ceux qui sortent des universités de Bamako (à plus de mille kilomètres de distance de Kidal) sont accusés inévitablement de manquer d’expériences. En réalité, cet argument est de tout temps de mise afin que les vieux loups conservent toutes les commandes. Dans certains cas, les jeunes sont systématiquement écartés des ONGs en général par les recruteurs, car ceux-ci, largement à la botte des responsables institutionnels, n’ont rien à leur refuser. Fermement désireux de conserver à leur profit exclusif le monopole du personnel afin de contrôler l’organisme tout entier et de décider comme bon leur semble, ces responsables ont inventé ainsi selon les circonstances une sorte de prolongation à l’infini de leur immense pouvoir qui ne saurait (pour combien de temps encore ?) se partager.

Au final, la frange la plus fragile de cette jeunesse finit par dépendre de quelques personnalités influentes qui leur balancent quelques billets de temps à autre afin de les enfoncer dans la dépendance et les avoir pleinement sous leur contrôle. En échange ? Leur faire faire tout ce que ces dernières souhaitent.

Le passe-temps

Cette jeunesse passe ainsi ses journées et ses soirées à tourner en rond d’une famille à une autre, de chez un ami à un autre. C’est la seule habitude qui puisse lui permettre de dépasser cette routine infernale.

Autour d’une théière de thé constamment sur le feu dans la plupart des familles, les jeunes perdent la notion du temps, sa valeur aussi, les années passent et rien ne change. L’héritage d’une certaine solidarité unique en son genre se maintient cependant depuis des générations, cela permet encore à ces jeunes de résoudre quelque peu certains problèmes quotidiens tels que le lancinant problème de l’argent de poche ou de la cigarette. Certes, la question quoi et où manger n’est pas encore un problème, puisque chacun peut manger chez son ami  (le plus souvent chez ceux qui sont mariés) ou dans n’importe quelle famille, qui en fait un devoir absolu et n’est jamais remis en question. Le repas est assuré pour tous. Il s’agit d’une hospitalité naturelle bien connue chez les Touareg, lorsqu’on ne les qualifiait pas encore d’islamistes ou de terroristes. Il ne faut surtout pas que cette page de l’histoire soit tournée, mais nous devons inventer une nouvelle page, celle qui permettrait à toutes les bonnes volontés d’obtenir un minimum vital sans devoir recourir à des méthodes hors du temps et pour le moins dégradantes.

Les années passent, les espoirs s’envolent. Loin d’être autonome, cette jeunesse, dans sa majorité, finit par prier et adorer comme un saint celui qui peut lui offrir un espoir, même éphémère et peu importe ce qu’il propose. Le licite, l’illicite, le légal ou l’illégal ne sont plus à l’ordre du jour. Pourvu que l’on s’en sorte, telle est la question primordiale.

Avant la crise qui a secoué tout le pays, beaucoup de projets étaient destinés à remédier à cette situation, mais l’État malien n’a pas su privilégier les bons interlocuteurs, ceux qui auraient été capables de moderniser des coutumes très archaïques et de se donner corps et âme pour le bien-être de la communauté dans son ensemble. Il a préféré traiter avec ceux qui lui versent un tiers du budget avant même la réalisation dudit projet. Dont l’exécution commence pratiquement dans les coulisses de l’administration à Bamako.

Ensuite,certains projets de développement étaient mal conçus puisqu’ils ont été ficelés par des spécialistes très éloignés du terrain pour s’imprégner de la réalité, c’est-à-dire qu’ils ne répondaient ni aux attentes ni aux besoins des populations à la base. Ces projets de développement sont forcément éphémères s’ils ne sont pas axés sur le long terme. Les programmes sont conçus hélas généralement rien que pour débloquer de l’argent, non pour atteindre des objectifs sérieux de développement.

Des jeunes à Kidal en décembre 2011
Des jeunes à Kidal, décembre 2011

C’est pour cette raison qu’ils sont très mal gérés. Aucun suivi digne de ce nom ne se fait pour savoir comment l’argent a été investi. Plus grave encore, les acteurs de développement manquent cruellement de synergie, chacun agit dans son coin. Ce qui est étonnant, personne n’est sanctionné, depuis qu’Amadou Toumani Touré (ATT) avait dit en son temps qu’il ne « voulait pas humilier un chef de famille ». Donc la voie était libre pour s’enrichir du bien public. Les autorités locales sont complaisantes de cet état de fait. Puisqu’elles aussi gagnent une part du pactole. Une règle bien connue dans la gestion des projets à Kidal : chacun dans son petit coin gère à sa guise, décide et ordonne. « Ne te mêle pas de ma gestion et je ne me mêle pas de la tienne. » Je te laisse faire et laisse-moi faire. Nul ne doit s’immiscer dans la gestion de l’autre. Le pauvre nomade qui attend un changement est noyé dans ce grand cercle de la bureaucratie, qui tarde à trouver les solutions les plus élémentaires.

Paradoxalement durant cette crise, beaucoup de jeunes diplômés originaires de Kidal ont eu du travail, parce que les Sudistes ne voulaient plus aller au Nord. Mais s’agissant des sans-diplômes, ils travaillent dans l’informel (le petit commerce de bétail ou la musique), la majeure partie de la jeunesse est sans qualification, alors qu’il y a des métiers porteurs, notamment l’électricité, le bâtiment, la réparation des véhicules, la soudure, etc. Certains jeunes de Kidal qui ont appris des métiers manuels se débrouillent bien, mais ils manquent sérieusement de qualification et ne peuvent évoluer.

Cette situation résulte du manque de volonté du gouvernement ainsi que de ses représentants locaux à accompagner les jeunes dans la vie active. Par des initiatives concrètes pour les occuper et pouvoir leur donner une chance de contribuer à la construction de leur nation. Les structures de base à tout développement sont quasi absentes. Ce n’est pas un hasard si certains  jeunes, faute de mieux, se laissent influencer par des trafiquants de tout genre, au péril de leur  vie.

Pourquoi il n’y a rien d’autre à faire pour les jeunes que de risquer leur vie à faire du trafic de cocaïne ?


Situation très tendue à Kidal

Devant l’école, face au stade municipal de Kidal

Tous les coups sont permis. Les élections législatives au Mali s’approchent. Pour briguer un mandat, nos politiciens ne se gênent pas pour promettre monts et merveilles ou même à assassiner.

Une conversation sous forme de question-réponse avec deux jeunes sur place à Kidal.

 L’un, universitaire, raconte :

 Kidal et ses environs sont devenus en très peu de temps un champ clos voué au banditisme de toute sorte. L’axe Kidal-Anefif (110 km) en direction de Gao est presque impraticable et les commerçants de Kidal sont victimes de vols incessants.

Dans cette région, on ne peut plus prétendre vouloir créer une association sans l’aval des groupes armés. De plus, il est très clair que si tu n’es pas avec eux tu es contre eux. Les tensions entre les communautés s’exacerbent et créent un malaise de plus en plus profond.

Alors, c’est le retour à la méthode du diviser pour régner qui prévaut ?

Tout à  fait. L’objectif est parfaitement atteint. 

Que font les imams sur place pour sensibiliser la société ?

Les imams prêchent le pardon, mais les chefs de fraction jouent le jeu du racisme et celui de l’intérêt très personnel ou exclusivement clanique.

Vois-tu une sortie de crise dans un tel contexte ? Et qu’est-ce que la jeune génération comme toi et les autres pensent de tout ça?

Nous, nous n’avons plus le droit de penser dans le bled (Kidal). Alors, on subit pour l’instant, mais le plus triste est de constater que la jeunesse est constamment manipulée par les leaders. Difficile de te dire qu’une sortie de crise est possible pour l’instant, étant donné l’acharnement que les uns et les autres mettent à déglinguer les fondements de notre société.

Quels sont les leaders qui arrivent à influencer en ce moment?

Les leaders du MNLA, le MIA, les chefs de fraction côté Azawad et les leaders de l’armée malienne. En gros, des leaders qui craignent un peu de devoir partager un jour et bétonnent les issues qui faciliteraient la modernisation de notre communauté. Ils aiment aller vite, communiquer avec des correspondants à des kilomètres de distance, se soigner à l’extérieur des zones qu’ils contrôlent, mais faire profiter de toute cette modernité technologique au plus modeste des Kidalois leur semble parfaitement incompréhensible et totalement incongru, hélas !

Centre ville de Kidal

Les leaders de l’armée malienne, qui sont-ils, comment parviennent-ils à influencer et dans quel but?

Ce sont les responsables touaregs de l’armée qui sont à Kidal. Ils drainent avec eux une jeunesse qui cherche à les côtoyer et l’influencent ainsi dans le but d’avoir le plus d’adhérents possible afin de faire tomber les secteurs détenant les différents pouvoirs en place, c’est-à-dire le MNLA et le MIA. Ces militaires touaregs de l’armée malienne organisent des rencontres avec les représentants de la société dans leur quartier, vers l’ancienne Mairie de Kidal.

Les écoles n’ont-elles pas été réouvertes?

Non, l’école est un sujet sensible.
Pourquoi ?
Le MNLA et le Mali en plus des autres parties, veulent quelle soit le moteur de l’éducation, mais ni l‘un ni l’autre n’a de véritables ambitions pour l’avenir des élèves. Pour l’instant, c’est géré par le MNLA.

Un combattant du MNLA donne ses impressions :

La ville de Kidal ressemble à certains films des forces armées que j’ai assez regardés, on dirait l’Irak !

À la question : Comment sortir de cette situation ? Il répond :

Je ne sais vraiment pas, tout ça me dépasse. D’un côté, il y a tellement de crimes que  personne ne fait plus confiance à  personne, même à un ami. Personne ne peut sécuriser la zone, sauf le Mali ou la rébellion, le MNLA. L’obstacle est que chacun cherche à tout prix (MNLA/Mali) à éliminer (effacer) l’autre.

Au sujet des leaders à Kidal, il ajoute : Ce sont toujours les mêmes têtes… qui se sont rajeunies, mais, cette fois, ces têtes très semblables aux précédentes ne contrôlent rien. La force(les armes), c’est nous qui la contrôlons entièrement.

Station service à Kidal

Nous devons nous recentrer sur l’essentiel : préparer un retour rapide vers une vie honorable pour tous… Pourrions-nous nous contenter d’élire nos représentants en acceptant provisoirement l’inacceptable et de ne pas les lâcher d’une semelle quand ils seront  aux commandes… La démocratie ne s’arrête pas seulement aux apparences. Essayons… c’est urgent !


L’élection présidentielle au Mali, équation à plusieurs inconnues tant attendue

www.electionmali.com
www.electionmali.com

Le 28 juillet les autorités maliennes attendent un vote en masse des électeurs de Kidal. C’est un droit reconnu pour chaque citoyen. Petit problème: les habitants de Kidal et des alentours sont des citoyens qui ont toujours été considérés  par les différents gouvernements en place comme des citoyens de seconde zone…

Les conditions sont très loin d’être propices pour la tenue d’une élection sur toute l’étendue du territoire. Particulièrement à Kidal, ce que confirme ce passage du communiqué de presse du PARENA de M. Tiébilé Dramé,  candidat de l’Alliance Populaire pour la Renaissance Nationale :« L’établissement des listes électorales dans la région de Kidal, qui s’est fait en quelques heures dans la journée du 10 juillet de manière illégale, est loin d’assurer le vote, pourtant essentiel, des habitants de Kidal. Ce qui s’est passé ici le 10 juillet n’a été qu’une mise en scène, parce que la DGE avait exigé d’avoir les listes de Kidal au plus tard le 11 juillet, faute de quoi, elle ne pourra pas garantir la tenue de l’élection le 28 juillet. »

La fraude, la corruption  et le bourrage des urnes sont les actes les plus fréquents lors d’une élection au Mali. Ce n’est un secret pour personne.

Le cas de Kidal

Pour les populations nomades de la région, l’élection du Président de la République ne les concerne pas directement, et celui qui sera élu ne viendra pas un seul jour sur place pour se préoccuper de ce qu’elles vivent.Comme d’habitude.

C’est seulement pendant les  campagnes  électorales qu’on s’intéresse à elles. La population sait d’avance que c’est un certain Keita ou un Sissoko qui sera élu et non pas un Ag (fils de… en Tamasheq) ou un Ould (fils de…  chez les arabes). De toute l’histoire de ce pays on retiendra que le vent a toujours soufflé dans une seule et unique direction. L’impossible n’est plus malien.

La sagesse de tous les jours, ou un simple pragmatisme des nomades les fait se passionner pour des élections communales ou législatives, mais une élection présidentielle est trop lointaine ou peu concrète. Ceux qui se déplaceront le feront pour faire plaisir aux représentants de ces candidats sur place, pour faire le « boulot ». Il va falloir leur offrir un moyen de déplacement et leur faire des promesses pour le plus souvent mensongères sinon elles ne bougeront pas d’un iota le jour du scrutin. Les nomades ont des priorités plus urgentes que d’aller en ville à Kidal pour voter, en ces périodes de ramadan et de chaleur extrême, leurs bêtes doivent boire et avoir de quoi se nourrir, et c’est cela la priorité. Il faut être bien naïf ou cynique pour demander à ces populations de quitter leur campement en brousse pour venir voter en ville dans un tel contexte. D’habitude, il y a des bureaux de votes itinérants qui vont à la rencontre des populations nomades au niveau des endroits des grands regroupements, le plus souvent autour d’un puits.

Cette année, le contexte ne le permet pas, tout comme l’organisation de ce scrutin qu’on veut finaliser coûte que coûte sur toute l’étendue du territoire. Les partenaires du Mali, qui coulerait sûrement sans eux, ne lui donnent pas une seconde pour prendre le temps nécessaire afin d’organiser des élections dignes de ce nom.

La classe politique malienne n’aurait pas l’honnêteté intellectuelle de dénoncer de telles incohérences, et les faiblesses de ce scrutin ne finiront pas de faire parler de lui, celui que la France impose à marche forcée. Une note de l’OSIWA souligne ce silence de la classe politique :

« La majorité des acteurs politiques maliens – les candidats notamment – par leur silence sur les multiples insuffisances du processus et par l’état de leur préparation à y participer donnent l’impression d’adhérer au processus électoral tel qu’il est actuellement conduit. Cependant, il est peu probable qu’ils soient tous disposés à en accepter les résultats quels qu’ils soient, comme on a pu le voir ailleurs dans la sous-région. Bien au contraire, les « recalés » seront les premiers à rappeler toutes les faiblesses du processus, pourtant actuellement bien visibles, et à s’en servir pour contester les résultats. »

Espérons que des urnes et du matériel électoral ne disparaîtront pas trop d’ici dimanche.