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Mes drag queens et moi

Perruques, tonnes de make-up, sequins, talons hauts, costumes extravagants et plumes : des « criminels » venant de l’underground aux plus grandes scènes mondiales, le chemin des drag queens n’a jamais été simple mais leur impact socio-culturel fait partie des plus grandes avancées de nos sociétés.

Drag-queen
RuPaul par David Shankbone via Wikipédia

Le drag, c’est quoi ?

Quand je dis que je vais à un concert de drag queen, on me demande très souvent ce que c’est, une drag queen. Non, ce n’est pas un groupe de rock. Ce sont des artistes, la plupart du temps des hommes, qui se fardent de tous les attributs féminins, jusqu’à l’excès : maquillage, perruques extravagantes, talons hauts et haute couture… Presque une gageure de nos jours, alors que face à la misogynie, les femmes doivent se cacher dans l’ombre de la prudence. Quand tu es drag queen, tu n’as pas de gêne à être belle et sexy. C’est un plaisir de se faire belle, de mettre des talons hauts et une robe courte.

« Mais pourquoi font-ils ça ? ». C’est une question dont la réponse unique et valable pour toutes et tous n’existe pas. Par ailleurs, cela peut être l’expression artistique ou l’expression de soi, un besoin de dire et de se faire entendre.

Les drag queens chantent ou réalisent des numéros de « lip-sync » (ou playback), dansent, font du stand-up, participent à des concours de beauté, ainsi que beaucoup d’autres performances… On pourrait aussi citer le burlesque, la spécialité de Violet Chachki, que je suis allée voir au Bataclan ce lundi. Violet, belle et glamour, habillée en haute couture, reflète une confiance en elle que nous sommes beaucoup à lui envier. « C’est un truc de minorités, ça, non ? » Non,il n’y a pas de minorités ici, on est tous égaux, tous réunis pour célébrer la diversité, le talent et la joie de vivre.

Le drag, c’est l’art

L’histoire du drag est presque aussi longue que celle de l’art. Ceux qui ont étudié le théâtre savent qu’en Grèce antique, les rôles féminins étaient incarnés par les hommes. D’ailleurs, c’est la définition même du mot drag, dont les lettres renvoient à « DRessed As a Girl » (habillé en fille). Ces comédiens étaient-ils les premières drag-queens ? On pourrait le penser. Le même subterfuge a été utilisé pour des vaudevilles aux XVIIIe et XIXe siècles. Ensuite, d’objet de curiosité, elles ont été rétrécies au rang d’artistes d’underground restant dans leurs « familles drags » et performant uniquement lors de bals. Mais petit à petit elles ont regagné l’intérêt d’un public plus large.

En tant que millenial russe, j’ai grandi avec les clips de MTV, toute une pop culture où se croisaient notamment diverses icônes gays. Donc pour moi voir Freddie Mercury, ce chanteur reconnaissable à ses énormes moustaches mais surtout le leader du groupe Queen, habillé en femme dans le clip « I want to break free », ce n’était pas du tout choquant. Mon amour pour Freddie m’a ouvert les portes d’émissions sur la culture gay underground. Plus tard, j’ai commencé à m’intéresser à Lady Gaga avec ses looks extravagants… Je me rappelle l’apparition du boys band ukrainien « Kazaky » dont les membres dansaient magnifiquement bien sur les talons hauts. Attirée pas l’esthétisme et la sensualité, j’ai dû souvent googler « hommes sur les talons ».

Ainsi l’image de la drag queen RuPaul s’est-elle imprimée sur ma rétine. Quand je tombais sur les photos de RuPaul, qui est en quelque sorte la mère de toute les drag queens, je savais que c’était RuPaul. Je ne saurais même pas expliquer d’où je connaissais cette super model et chanteuse, activiste, cette drag mother. Son émission « RuPaul’s drag race » (qui a remporté plusieurs Emmy Awards) a permis aux drag queens de la Terre entière d’avoir un nouveau souffle et sa propre place dans la culture mondiale. Celles qui passent dans l’émission vivent la fantaisie d’être superstar, elles sont reconnues par leurs pairs, mais surtout elles permettent aux autres, qui n’ont pas autant la lumière, d’être mieux acceptées et comprises par leurs proches. Comme dit RuPaul :

« Drag race brings families together »,

RuPaum drag-queen
RuPaul’s Drag Race via giphy.com

 

L’émission de RuPaul, que j’ai découvert ensuite sur Netflix, a donné une visibilité hors du commun au drag, à tel point que les gagnantes de ces compétitions burlesques et décalées obtiennent une visibilité et une célébrité gigantesque. Le drag est certes un art, une discipline rude où il faut beaucoup s’entraîner pour faire sa place, mais RuPaul a également su en faire un empire financier, avec ses produits dérivés, ses shows débridés et ses divas millionnaires.

Le drag, c’est la philosophie

L’impact culturel et social des drag queens est significatif. Ce qu’elles projettent prend une toute autre dimension. Cela s’intellectualise et devient le modèle de courage et de l’acceptation de soi et d’autrui, notamment grâce à Sasha Velour, ma drag queen préférée. Avec son intelligence remarquable et son charisme, à travers ses performances et son art, lors de ses interviews ou de ses apparitions publiques, elle explique l’importance du changement de la perception de la sexualité et le danger des stéréotypes et les rôles cadrés de genre. Elle lutte aussi contre la violence envers la communauté LGBTQ+ (lesbiennes, gays, bis, transgenres, queers…) du monde entier, particulièrement en Russie, où elle a fait une partie de ses études. Dans ce pays, les lois contre la soi-disant « propagande homosexuelle » sont très libres d’interprétation et peuvent coûter la vie de personnes innocentes.

Drag-queen Sasha Velour
Sasha Velour Drag Race Finale via giphy.com

Le drag, c’est l’activisme

En plus de leur lutte pour la communauté LGBTQ+, dont elles sont devenues des icônes, les drag queens ont contribué aussi dans le combat pour leurs droits civils aux États-Unis, tout comme en Europe. Leurs personnalités très diverses luttent pour chacun d’entre nous : ceux qui cherchent le body positivisme, l’émancipation des femmes, le militantisme pour les droits des queers. Mais qui dit « queer », en anglais « étrange », dit « nous tous ». Parce que nous sommes tous un peu étranges et à part, tous uniques, et nous méritons tous les mêmes libertés.

Le drag, c’est l’amour

C’est l’amour pour la liberté et pour la vie, et pour le respect des différences. C’est l’amour des proches qui t’acceptent et qui sont fiers de toi, qui partagent avec toi des moments différents : des hauts et des bas.

Pour toutes ces raisons les drag queens sont aussi des ambassadrices interculturelles et peut-être les plus grandes humanistes de nos jours. Elles se moquent les unes des autres, mais elles savent aussi faire de la bienveillance leur mot d’ordre. Elles sont solidaires, elles font preuve d’empathie, la compassion et la compréhension, et ce quelles que soient leur apparence, leur origine ou leurs idées. Elles sont peut-être premières à montrer à quel point la diversité peut être avantageuse et enrichissante pour chaque individu, pour chaque société.

 


Ambassadeurs de l’interculturel

Notre monde n’est pas parfait : il a des injustices, des préjugés, du chauvinisme, du racisme, du favoritisme. Notre monde est agressif, il est jaloux, il est insécure. Toutes les personnes vivantes sur cette Planète ont eu ça en héritage. On continue donc à vivre dans ce monde comme il est. C’est parce que l’on se croit petit pour l’améliorer, on ne se croit pas en mesure de faire les changements considérables. Parfois nous-mêmes jugeons quelqu’un au premier regard, parfois quelqu’un nous attribue une étiquette.

Etudiants ambassadeurs qui vivent à l'international
Ambassadeurs de l’interculturalité
Crédit : Flickr
Mon chemin pour devenir ambassadrice

Je me souviens de ma toute première expérience à l’international qui a été décevante et douloureuse. On m’avait dit : « Mais comment vous vous comportez ! Vous êtes l’ambassadrice de votre pays ! » Je n’ai rien répondu. Que pouvais-je répondre, moi, déçue de moi-même et effrayée d’ignorance des gens, moi, affaiblie de garder ma personnalité, j’étais assise dans ce bureau des bureaucrates, incomprise et ridiculisée. Je me suis juste dit : « Je ne suis pas ambassadrice de mon pays. Si les gens veulent juger tous les Russes par moi, c’est leur problème ». Mais je n’ai pas osé le dire à l’autre.

Depuis mon travail profond sur l’interculturel, j’ai accepté le fait que chacun soit jugé comme représentant de la ou les cultures de son pays. Forcément les gens que nous rencontrons, feront la conclusion du pays de notre passeport en se basant sur nous, sur nos paroles, sur nos comportements, nos croyances, notre respect de la loi, de la vie de la société. C’est comme ça que le constructivisme social, d’après Peter L. Berger et Thomas Luckmann, se crée. Si la réalité se crée, je veux être l‘une de ses constructrices.

J’ai réalisé une chose importante : si je ne peux pas m’empêcher d’être l’ambassadrice de mon pays, je veux être ambassadrice des valeurs que je projette, du comportement ouvert aux différences, combattante d’égalité des chances et de liberté de parole. J’ai choisi de vivre à l’interculturel, donc je suis devenue l’ambassadrice de l’interculturel et je sais que je ne suis pas seule à se retrouver dans ce poste.

Témoignage

Aiperi, une ambassadrice de l’interculturalité, témoigne sur son choix :

« Parce quil n’y a rien de mieux que la diversité culturelle. Une culture cest une richesse dun peuple. Ça serait dommage de vivre à l’époque de la mondialisation et de ne pas en profiter ! J’aimerais tellement découvrir les traditions, le vécu des autres personnes qui des fois n’est pas si différent du mien et partager aussi ma culture. Je pense quon se focalise trop sur nos divergences au lieu de chercher les points communs. C’est drôle mais je me retrouve trop en ma copine brésilienne et mon ami marocain alors que nous venons tous de différents continents. C’est pourquoi je n’arrête pas de répéter à tout le monde qu’il faut être ouvert d’esprit car en restant trop renfermé sur soi-même on risque de rater des belles opportunités et des belles rencontres pleines de richesse! »

Bertrand, un autre ambassadeur interculturel confirme :

« Ce mélange des cultures et des histoires apporte une force en plus dans tous les domaines ».

Voulez-vous aussi devenir ambassadeurs de l’interculturel?

J’ai posé la question sur mon instagram parmi les gens qui me suivent, si quelqu’un voulait devenir l’ambassadeur de l’interculturalité. En fait, je voulais juste confirmer que beaucoup de mes amis et les gens de mon entourage étaient sensibles à ce sujet. À ma grande surprise, même les gens que je croyais ignorants, ont répondu volontaires. On a besoin donc de les guider. Lancer une discussion, c’est une chose, inviter vers les actions est une chose complètement différente. J’ai donc proposé de commencer par des actions simples pour arriver aux plus complexes : aider une touriste étrangère à trouver son chemin ou inviter une connaissance qui vient d’un autre pays à la maison pour un dîner. C’est en partageant des activités que nous pouvons créer des constructions interculturelles.

Peut-être les ambassadeurs de l’interculturalité ne changent pas le monde entier. Mais ils changent certainement le monde de beaucoup de personnes qui se sont senties exclues, solitaires, non comprises et qui savent que les gens qui valorisent la diversité existent et sont de plus en plus nombreux.


Je ne tolère pas, j’analyse

Ce post est un point de vue non populaire sur un sujet sensible qui peut submerger certaines critiques. Je vous prie de ne pas faire des conclusions rapides, prenez le temps nécessaire pour réfléchir et comprendre ce que je veux dire par les mots durs et limités. Je n’ai pas des réponses à tous les problèmes interculturels, je me questionne et je vous invite à une discussion saine.

Tolérance
« Tolerance » by Mary Mackay, Berlin Wall, Berlin
Crédit : Flickr

 

Que veut dire la tolérance?

Dans le monde interculturel on demande souvent d’avoir de la tolérance vis-à-vis d’autrui. Tout le monde tolère sans cesse tout le monde. Mais avez-vous déjà eu l’impression que derrière la tolérance des certaines personnes se cache l’indifférence. « J’accepte la présence d’autrui, tant que cela ne me touche pas, tant que ce n’est pas dans mon quartier, tant que la personne en question ne s’adresse pas à moi directement ». Ils ferments les yeux, ils préfèrent ne pas savoir ce qui existe, ce dont les gens ont vraiment besoin.

Pour moi, la vraie tolérance n’est pas une acceptation que l’autre et ses problèmes existent quelque part. Pour moi, c’est l’analyse des moments irritants, du comportement inattendu et surprenant. Mais c’est aussi des questions et la recherche des réponses dans un endroit plus sombre de notre inconscience. Là où notre espace personnel est devenu invasif par la présence (involontaire) d’autrui.

Il y a quelques années, quand les médias ont parlé constamment de l’arrivée des réfugiés accueillis en nombre en Allemagne, j’ai suivi un reportage sur la  collocation  entre des allemands et des demandeurs d’asile. L’idée était qu’une famille allemande loue une chambre de sa maison à un réfugié, voire à une famille entière de demandeurs d’asile. Le loyer était payé par l’État ou des associations. Une famille allemande qui a accueilli une famille syrienne, a témoigné pour ce reportage. Ils décrivaient leur quotidien où une chose importante était les dîners ensemble. Tout comme la famille allemande présentait la cuisine traditionnelle, leurs colocataires leur apprenaient aussi la cuisine syrienne. Sans aucun doute cela a permis la meilleure intégration.

Cela m’a énormément marquée. Au contraire des mots solidaires ou des dons d’argent aux personnes abstraites, c’était une vraie bravoure d’inviter des étrangers, des inconnus à sa table, partager ce qui semble très simple, le repas. Ce geste est extrêmement difficile : la nourriture, les capacités culinaires, les habitudes nutritionnelles et les goûts varient tellement d’une personne à l’autre que rien que l’odeur inhabituelle peut causer un blocage et donner l’envie de s’éloigner de la personne.

Or, la tolérance est réelle lorsque la personne est prête à partager le pain avec un inconnu dont la présence même peut gêner.

Vous pouvez vous renseigner à propos de cette initiative de partage de logement via le site d’une plateforme

www.fluechtlinge-willkommen.de

dont le but est de ne pas laisser les réfugiés vivre dans les camps, mais avoir leur coin sécurisé et bienveillant.

La tolérance, c’est le doute

Dans le management interculturel, on nous apprend à être curieux et à l’aise. Mais pour arriver à ce stade, à mon avis, il faut faire un grand travail sur soi, sur ses peurs, ses incertitudes. Cela ne veut pas dire que vous ne ressentirez jamais la gêne, que la présence d’autrui ne vous déstabilisera jamais. Mais vous devez comprendre pourquoi cela vous arrive pour dépasser cette irritation.

La non-violence et le respect font partie de mes règles principales. Mais même avec cette approche-ci, ce serait un mensonge si je disais que je suis comme un poisson dans l’eau dans n’importe quelle culture et que je tolère tout homme sur Terre.

J’ai fait mon coming-out et ai honnêtement admis que je ne peux pas tolérer une certaine culture. Je me suis excusée auprès des amis de ce pays,  et j’ai expliqué pourquoi. Mais il y a des choses que je ne pourrais jamais accepter, ni voir se passer près de moi. Je n’accepte pas le comportement arrogant, ni la posture de supériorité intellectuelle et de droit vis-à-vis des femmes, je ne tolère pas l’idée que l’on doit faire tout pour quelqu’un qui a un statut important ou juste une idée qu’il a de ce statut. Bien sûr, cela ne venait pas de nulle part, cela venait de mon expérience personnelle et j’ai fait ce genre de concision. J’ai honte. Mais je ne laisserai pas passer ce comportement inacceptable pour moi.

La tolérance, c’est l’analyse

Il est inutile d’être tolérant dans ce cas. Je suis pour l’analyse. Je travaille sur moi-même. Pire si j’ai ignoré mon comportement. Je cherche les raisons, je cherche les réponses dans mon éducation aussi, dans ma culture.

Il existe les différences culturelles, mais il existe les valeurs humaines aussi. Il y a les habitudes et coutumes qui peuvent me paraître bizarres mais je ne vais pas démunir mon respect à cause de ça. Je vais essayer de comprendre ou au moins accepter que quelque part cela fasse aussi du sens. Mais là où la dignité d’une personne est touchée, je ne pourrais jamais l’excuser par la différence des cultures. C’est absurde. C’est hypocrite.

La tolérance, c’est le doute, le doute sur ses capacités d’analyser. C’est la reconnaissance de la possibilité que nos croyances puissent être confondues, que nous sommes tombés dans un jugement primitif.

La tolérance, c’est la critique

La tolérance est aussi d’accepter la critique. Quand sur la terrasse d’un café on me dit : « Vous, les Russes, vous êtes des envahisseurs ! Vous avez occupé la Crimée et vous n’avez rien eu ». Vous ne pouvez pas contredire parce que c’est la vérité et le moindre commentaire peut être vu comme la défense et le déni. Personne ne dit que la tolérance et le respect sont faciles. Bref, il fait avaler la critique et analyser.

Je suis humaniste. Je privilégie la nature de notre être, nos origines. Nous ne sommes pas parfaits et ne le serons jamais. Mais nous devons faire de notre mieux.

Nous sommes tous capable de bonté, d’amitié, d’amour. Mais nous n’avons pas tous la même façon de penser, les mêmes goûts, les habitudes qui sont uniques en quelque sorte pour chaque individu.

Nous avons encore cet atavisme de protéger notre territoire, cette peur que si quelqu’un s’approche vers nous, c’est pour nous faire du mal. La tolérance ne vient pas naturellement, il faut avoir la volonté d’accepter autrui et la patience de le comprendre.

Quelle est votre approche de la tolérance ? Que pourriez-vous ne jamais tolérer ?


Sommes-nous tous obsédés par nous-mêmes et le monde numérique ?

Nos vies sont numérisées au point que nos profils sur les réseaux sociaux deviennent plus importants que nos actes réels, que nos relations avec des proches. Mais ces usages renferment-ils la vérité absolue ?

Société numérique des réseaux sociaux
Crédit: pixabay.com
Réseaux sociaux

Les gens prennent des centaines de selfies pour en publier un seul. On choisit la posture, les habits, la luminosité, le contraste, on essaye des filtres…et les heures s’écoulent, la journée se termine, la vie passe à côté. Une fois publié, on attend des likes, des commentaires, des nouveaux followers. On revérifie le nombre des likes chaque instant, on regarde qui a exactement liké : ce besoin que les individus ont à obtenir une reconnaissance sociale constante, cette fameuse course aux « like », on constate que ces usage entraînent des phénomènes malsains, notamment une forme de narcissisme absolu. Je ne juge pas, je fais pareil.

L’amitié se juge aussi par des like réciproques. Les membres de la famille ne sont pas toujours autorisés à voir tout le continu de nos profils. On n’ajoute pas nos amoureux dans les amis avant que cela ne soit une relation exclusive et officielle. Ou jamais, même. Certains choisissent un partenaire en fonction de sa présence sur les réseaux, pour former un couple de rêve…mais imaginaire. « Je ne sais pas si je vais continuer à le voir, il n’est vraiment pas photogénique ! » m’a déclaré une amie. On redéfinit toutes les notions de société : qui est un bon ami, une sœur attentive, un copain gentil ? Ils sont ceux qui regardent toujours nos stories, mettent des like, écrivent des commentaires, les premiers, bien sûr. Les jeunes ridiculisent les grands-parents par une pseudo-coupure de la distance générationnelle. On se blesse par des mauvaises interprétations, un manque de smiley, des textos laissés sans réponse, du ghosting.

On ne voit pas la vérité, on voit ce que la personne nous montre.

Le temps où l’on a parlé de double vie sur les réseaux sociaux et la vraie vie, a presque disparu. Maintenant ce phénomène a une triple facette : montrer ce qui est vrai en prétendant que ce n’est pas vrai pour pouvoir se libérer de la vérité. Une amie à moi qui souffre de solitude, voire d’un début de dépression, publie toujours des photos sur Instagram avec des textes méchants et/ou dépressifs. Quand je lui en parle pour voir son état d’esprit, elle nie tout : « Tu sais très bien les réseaux, ce n’est qu’une image. J’ai choisi celle d’une fille dépressive qui mange tout le temps et qui déteste tout le monde. C’est juste mon style ». Sauf que, même étant une mauvaise amie comme je suis, je ressens sa souffrance. Elle montre une soi-disant fausse image de soi pour parler du soi réel.

Sensations vives numérisées

Un voyage ne va pas exister si les photos le prouvant ne sont pas prises. Les gens cherchent à montrer une vie luxueuse à tout prix, même si les prix n’en sont pas abordables. On est coincé dans une boîte de jalousie envers la vie des autres. Je prends le risque de dire que la perte des photos ou des écrits est égale à la perte d’un proche car malheureusement, la mémoire humaine n’est pas parfaite, elle défragmente l’information et efface des souvenirs. Avec les contenus numériques, tout devient flux, un faible ressenti.

Moi qui ai perdu toutes les photos des voyages extraordinaires, des rares photos avec un chéri, des amis, de la famille, mes écritures, mes notes, mes réflexions, mes brouillons d’un roman, ce qui reste dans ma tête ne me satisfait pas. Les voyages, je pourrais les refaire ; les souvenirs d’un ex, tant mieux qu’ils soient partis. On peut tout refaire, mais cela sera une nouvelle création, un nouveau ressenti. Cela ne sera jamais comme avant. Donc oui, pour moi, ce qui n’est pas numérisé, n’a quasiment jamais existé.

Quelles sont les vraies couleurs des choses ? Quelles sont les vraies factures de tissu, des objets ? Il faut que l’on réapprenne à voir cela sans Photoshop. Quels sont les noms des plantes, des arbres, des oiseaux qui nous entourent ? Essayez d’en nommer quelques-uns sans les googler.

Quand on regarde un tableau, on remarque chaque couche de peinture, on a une idée de l’âge de ce tableau. Notre œil collecte l’information différemment et les signaux qu’il envoie vers notre cerveau, créent des perceptions totalement différentes. Je ne m’inquiète pas pour le monde réel, sa beauté ne sera jamais remplacée par tous les effets spéciaux du monde virtuel.

Toujours en ligne

Mais le numérique m’a affectée aussi. Qui suis-je sans lui ? Que pourrais-je sans ses vastes avantages ? C’est mon métier, mon domaine,  un outil indispensable pour une blogueuse. Je soutiens à 100 % le progrès et parfois trouve même qu’on est en retard par rapport à nos ambitions technologiques. Je suis sûrement une mauvaise personne pour conseiller de vivre dans une grotte, allumer un feu, chasser les sangliers. Présente sur les réseaux, je déteste que l’on me reproche de ne pas avoir répondu à tel ou tel message, ou d’avoir attendu quelques jours, semaines ou mois pour y répondre. Mais je n’ai pas trouvé la bonne formule pour dire aux amis que oui, j’ai déjà publié 3 tweets, 5 stories et un post fb mais toujours pas répondu à leur message.

Soyons francs. Je ne sais pas comment les autres utilisent les réseaux sociaux. Moi, je fais défiler les publications dans le métro, en faisant la queue ou attendant quelqu’un. Pour prendre une photo amusante et la publier, cela prend environ 3 minutes et je repars physiquement et mentalement ailleurs, à mon travail, faire du sport ou sortir avec des amis. Répondre immédiatement à un message engage une conversation plus longue, cela demande l’attention et des réflexions. Je ne mentionne même pas les groupes de discussion quand en 5 minutes on peut avoir plus de 60 messages à lire dans plusieurs bulles apparues. Cela donc prend plus de temps, ce que je n’ai pas toujours. Mais quand je réponds, je suis présente et à l’écoute de la personne à 100%.

Autre sorte d’obsession

On a beau penser que l’homme est exclusivement un être social, que le progrès nous a fait plus fort et intelligent, en réalité, cela nous a aussi fait perdre beaucoup de connaissances liées à la nature. Ces « rudiments » humains ont disparu dans le numérique.

A l’opposé des accros du numérique, il y a ceux qui cherchent à revenir vers des origines, vers la nature. Ceux qui apprécient des vraies rencontres entre amis, les dimanches en famille, des longues promenades dans un parc, un week-end déconnecté, du jardinage (même urbain). Il se peut que ces personnes ne soient pas rares. Mais vu qu’ils ne publient pas leur vécu vif, nous n’en savons quasiment rien.

Je suis persuadée que l’homme a toujours besoin de se ressourcer dans la nature. Aucun dimanche devant le Netflix ne donnera le même repos qu’une heure de promenade dans l’herbe, pieds nus. Je suis sûre que chacun a quelque chose d’agréable à faire, autre que surfer sur Internet (même si c’est mon blog et si cela me fait extrêmement plaisir), sans risquer  une nouvelle obsession.


Les Russes peuvent quand ils le veulent, mais ils ne le veulent jamais

Je dis toujours cette phrase pour expliquer le trait de caractère national. On est paresseux et en même temps on est tellement sûr de nous que l’on fait tout au dernier moment.

Cet article a initialement été publié sur : comcult.mondoblog.org

Cela ne donne pas toujours des bons résultats. On regrette ensuite de ne pas avoir anticipé les choses, mais on continue toujours le même schéma. Cela s’est vérifié avec la Coupe du monde. Russie. 2018.

Le gardien russe Akinfeev
Le gardien russe Igor Akinfeev Crédit: commons.wikimedia.org

Dimanche 1er juillet 2018. Tout le monde s’est dit que cela sera dur pour les Russes en huitièmes de finale. Beaucoup de gens soutenaient l’Espagne. Moi aussi, je voyais le fiasco, du genre 0-5 pour l’Espagne, vu que la Russie n’avait jamais été un pays fort dans ce championnat. Après l’élimination de l’Espagne, les Russes ont tous été sous le choc et dans la joie ; certains diront peut-être même que les Russes se sont, encore une fois, dopés.

Je suis exigeante vis-à-vis de l’équipe russe, c’est dû à la confiance que j’ai en elle.

Avant le début de match j’affirmais à mes amis que les Russes peuvent parfois faire des miracles. Je me disais que peut-être la terre natale pouvait aider l’équipe russe. Mais même moi, qui connais le caractère russe, je me disais dans mon for intérieur que, face à l’Espagne, notre caractère ne ferait pas grande chose. On a beau compter sur la force de caractère, quand une équipe de football mondialement reconnue joue en face de toi, tes croyances ne sont pas très utiles.

Un de mes amis a parié pour la Russie (il était le seul sur 21 paris !). Je rigolais, j’ai même dit qu’avec le brésilien naturalisé russe, Mário Fernandes, alors peut-être on aurait une petite chance de gagner, grâce à ses origines. « Je compte plutôt sur la magie de ton berceau natal ! » me répondit cet ami. Je voulais croire, croire à ma propre théorie.  Et, en effet, j’avais raison en disant que les Russes peuvent tout quand ils le veulent… cette pensée confortait ma croyance : si l’on gagnait, alors moi aussi quelque part, j’aurai une chance pour la réussite.

Les Russes ne lâchent rien. Les Russes n’abandonnent pas l’affaire même si tout le monde autour d’eux dit qu’il y a très peu de chance, qu’avoir l’espoir n’est pas toujours bien et que parfois il faut laisser passer. Les Russes sont têtus.

Avec la prolongation, j’étais intriguée par la fin du match, la victoire semblait quasiment dans nos mains. Avec le tir au but, je n’y croyais pas. C’était tellement proche, cette sensation du miracle qui semblait se réaliser, je croyais tomber dans les pommes. Les mains en sueurs, le corps froid par la panique, le souffle arrêté, j’étais scotchée devant l’écran : « Est-ce vraiment possible ? Est-ce arrivé ? ». Le miracle s’est bel et bien produit, la Russie l’a emporté, 5 buts contre 4 !

Les Russes ne savent pas perdre, ils n’aiment pas entendre dire « non », mais ils savent convaincre et ils savent se battre pour la victoire, donc pour ce qu’ils désirent le plus au monde.

Et voilà Igor Akinfeev, le gardien, « avec les mains qui poussent du bon endroit » (expression russe pour décrire une personne qui ne laisse pas tomber les choses). Voilà les Russes qui, pour la première fois dans l’histoire du pays moderne, atteignent les quarts de finale de la Coupe du  monde. Et la la première fois depuis 1970 si on compte l’équipe soviétique ! Donc ils le peuvent, quand ils le veulent. J’espère qu’ils le voudront aussi face à la Croatie, rendez-vous le 7 juillet…


Les Russes peuvent quand ils le veulent, mais ils ne le veulent jamais

Je dis toujours cette phrase pour expliquer le trait de caractère national. On est paresseux et en même temps on est tellement sûr de nous que l’on fait tout au dernier moment. Cela ne donne pas toujours des bons résultats. On regrette ensuite de ne pas avoir anticipé les choses, mais on continue toujours le même schéma. Cela s’est vérifié avec la Coupe du monde. Russie. 2018.

Le gardien russe Akinfeev
Le gardien russe Igor Akinfeev Crédit: commons.wikimedia.org

Dimanche 1er juillet 2018. Tout le monde s’est dit que cela sera dur pour les Russes en huitièmes de finale. Beaucoup de gens soutenaient l’Espagne. Moi aussi, je voyais le fiasco, du genre 0-5 pour l’Espagne, vu que la Russie n’avait jamais été un pays fort dans ce championnat. Après l’élimination de l’Espagne, les Russes ont tous été sous le choc et dans la joie ; certains diront peut-être même que les Russes se sont, encore une fois, dopés.

Je suis exigeante vis-à-vis de l’équipe russe, c’est dû à la confiance que j’ai en elle.

Avant le début de match j’affirmais à mes amis que les Russes peuvent parfois faire des miracles. Je me disais que peut-être la terre natale pouvait aider l’équipe russe. Mais même moi, qui connais le caractère russe, je me disais dans mon for intérieur que, face à l’Espagne, notre caractère ne ferait pas grande chose. On a beau compter sur la force de caractère, quand une équipe de football mondialement reconnue joue en face de toi, tes croyances ne sont pas très utiles.

Un de mes amis a parié pour la Russie (il était le seul sur 21 paris !). Je rigolais, j’ai même dit qu’avec le brésilien naturalisé russe, Mário Fernandes, alors peut-être on aurait une petite chance de gagner, grâce à ses origines. « Je compte plutôt sur la magie de ton berceau natal ! » me répondit cet ami. Je voulais croire, croire à ma propre théorie.  Et, en effet, j’avais raison en disant que les Russes peuvent tout quand ils le veulent… cette pensée confortait ma croyance : si l’on gagnait, alors moi aussi quelque part, j’aurai une chance pour la réussite.

Les Russes ne lâchent rien. Les Russes n’abandonnent pas l’affaire même si tout le monde autour d’eux dit qu’il y a très peu de chance, qu’avoir l’espoir n’est pas toujours bien et que parfois il faut laisser passer. Les Russes sont têtus.

Avec la prolongation, j’étais intriguée par la fin du match, la victoire semblait quasiment dans nos mains. Avec le tir au but, je n’y croyais pas. C’était tellement proche, cette sensation du miracle qui semblait se réaliser, je croyais tomber dans les pommes. Les mains en sueurs, le corps froid par la panique, le souffle arrêté, j’étais scotchée devant l’écran : « Est-ce vraiment possible ? Est-ce arrivé ? ». Le miracle s’est bel et bien produit, la Russie l’a emporté, 5 buts contre 4 !

Les Russes ne savent pas perdre, ils n’aiment pas entendre dire « non », mais ils savent convaincre et ils savent se battre pour la victoire, donc pour ce qu’ils désirent le plus au monde.

Et voilà Igor Akinfeev, le gardien, « avec les mains qui poussent du bon endroit » (expression russe pour décrire une personne qui ne laisse pas tomber les choses). Voilà les Russes qui, pour la première fois dans l’histoire du pays moderne, atteignent les quarts de finale de la Coupe du  monde. Et la la première fois depuis 1970 si on compte l’équipe soviétique ! Donc ils le peuvent, quand ils le veulent. J’espère qu’ils le voudront aussi face à la Croatie, rendez-vous le 7 juillet…


En Russie, tout le monde sait jouer au foot, sauf l’équipe nationale de foot

Cette blague circule en Russie depuis mon enfance, donc les années 90, quand l’équipe de foot de l’URSS a cessé d’exister et tous les joueurs des pays voisins – avec le bon climat pour s’entraîner (la Géorgie, l’Arménie, etc) – sont partis pour constituer leurs équipes nationales. Depuis, l’équipe de Russie n’a pas eu beaucoup de lauriers… d’après les Russes.

Ce billet a été publié originellement sur comcult.mondoblog.org.

Quand on me demande quel est le sport national russe, je réponds le hockey, le biathlon, tous les sports de glace, ce qui paraît logique, on est un pays d’hiver. Même si en été il fait chaud (aussi en Sibérie !). Mais en réalité, le football est bien plus présent dans nos vies que n’importe quel autre sport. Enfants, quand les garçons sortent de chez eux pour jouer un peu dans la rue, ils font du foot.

Je me rappelle quand j’avais 11-12 ans, à mon école, on avait organisé une sorte de championnat de foot  avec des déguisements comiques. Pour gagner, les équipes devaient être habillées le plus absurdement possible et faire des sauts ridicules pour que le jury remarque notre talent de comédiens. Rejoindre une des équipes était possible pour tous les enfants, y compris les filles. Je ne savais pas du tout jouer au foot, mais j’étais responsable des costumes drôles pour notre équipe.

On avait convenu d’inverser un peu les rôles. Les garçons étaient censés jouer en portant les jupes et les filles des pantalons et avec des moustaches peintes à l’aquarelle. Je me rappelle comme c’était difficile de convaincre les garçons de porter des jupes. Ils ont donc décidé de les mettre dessus leurs shorts. On a insisté pour faire de jolies coiffures pour les garçons en argumentant que nos adversaires allaient beaucoup hésiter face à nous dans ces costumes.

On avait très peur de perdre ce concours. Les garçons au niveau de la tactique de jeu, les filles au niveau des costumes. Depuis l’époque soviétique, on disait toujours que c’est l’amitié qui gagne à la fin des compétitions dans les écoles. Cette fois-là, personne n’a pensé à l’amitié. On voulait gagner. Gênés par nos propres costumes, on a joué comme des vrais pros et on a remporté ce concours. C’était la première et unique fois où je jouais au foot. La même année, en 2002, l’équipe de Russie ne s’est même pas qualifiée pour les 8e de finale.

L’équipe moderne de Russie n’a rien gagné

Les connaisseurs de football vont me dire que l’équipe de la Russie est assez forte et donne parfois des bons résultats. Tout cela est lié à une erreur de perception. Les Russes sont généralement des maximalistes : aller jusqu’aux huitièmes de finale n’est pas une victoire. Au même temps pour le Pérou ou le Maroc, rien que d’être qualifié cette année pour la Coupe du monde après plusieurs décennies d’absence est une victoire.

L’équipe russe a été fondée dans l’Empire russe en 1912. Et depuis cela on n’a jamais gagné la Coupe du monde. En 1960, l’équipe de l’URSS a gagné le championnat d’Europe, puis on a eu quelques tentatives aux finales en 1964, 1972 et 1988. Mais l’équipe de Russie moderne n’a jamais été connue pour ses résultats.

Cependant la culture des supporteurs est bien plus avancée que les victoires de l’équipe. Les Russes n’aiment pas perdre, rien qu’une idée que nous pouvons ne pas réussir nous rend colérique, voilà pourquoi il y a eu les violences entre supporteurs anglais et russes avant le match de l’Euro 2016 en France.

Un match nul pour les Russes est une perte. D’ailleurs, nous avons fait match nul contre l’Angleterre. Quand, par exemple, le match nul entre l’Islande et l’Argentine donne quand même l’impression de victoire morale aux Islandais.

Les Russes chérissent leurs invités

La préparation de cette coupe du monde a été beaucoup critiquée, à cause des raisons politiques et organisationnelles. Effectivement, derrière tout cela il y a des motifs différents : la politique nationale agressive, le budget de 13,2 milliards de dollars pour la coupe, les stades non terminés à temps, les stations de métro pas du tout pratiques pour être fréquentées après le championnat, etc.

Mais ce championnat est important pour le peuple russe, pour ne pas se sentir isolé, pour pouvoir communiquer et faire connaissance avec les gens du monde entier. Pour que le monde entier sache aussi que les gens n’ont rien à voir avec la politique nationale. Les Russes n’aiment pas perdre, mais les Russes chérissent leurs invités et les moments passés ensemble.


En Russie, tout le monde sait jouer au foot, sauf l’équipe nationale de foot

Cette blague circule en Russie depuis mon enfance, donc les années 90, quand l’équipe de foot de l’URSS a cessé d’exister et tous les joueurs des pays voisins  –  avec le bon climat pour s’entraîner (la Géorgie, l’Arménie, etc) –  sont partis pour constituer leurs équipes nationales. Depuis, l’équipe de Russie n’a pas eu beaucoup de lauriers… d’après les Russes.

Ballon du foot
Crédit : pixnio.com

Quand on me demande quel est le sport national russe, je réponds le hockey, le biathlon, tous les sports de glace, ce qui paraît logique, on est un pays d’hiver. Même si en été il fait chaud (aussi en Sibérie !). Mais en réalité, le football est bien plus présent dans nos vies que n’importe quel autre sport. Enfants, quand les garçons sortent de chez eux pour jouer un peu dans la rue, ils font du foot.

Sport pour les enfants

Je me rappelle quand j’avais 11-12 ans, à mon école, on avait organisé une sorte de championnat de foot  avec des déguisements comiques. Pour gagner, les équipes devaient être habillées le plus absurdement possible et faire des sauts ridicules pour que le jury remarque notre talent de comédiens. Rejoindre une des équipes était possible pour tous les enfants, y compris les filles. Je ne savais pas du tout jouer au foot, mais j’étais responsable des costumes drôles pour notre équipe.

On avait convenu d’inverser un peu les rôles. Les garçons étaient censés jouer en portant les jupes et les filles des pantalons et avec des moustaches peintes à l’aquarelle. Je me rappelle comme c’était difficile de convaincre les garçons de porter des jupes. Ils ont donc décidé de les mettre dessus leurs shorts. On a insisté pour faire de jolies coiffures pour les garçons en argumentant que nos adversaires allaient beaucoup hésiter face à nous dans ces costumes.

On avait très peur de perdre ce concours. Les garçons au niveau de la tactique de jeu, les filles au niveau des costumes. Depuis l’époque soviétique, on disait toujours que c’est l’amitié qui gagne à la fin des compétitions dans les écoles. Cette fois-là, personne n’a pensé à l’amitié. On voulait gagner. Gênés par nos propres costumes, on a joué comme des vrais pros et on a remporté ce concours. C’était la première et unique fois où je jouais au foot. La même année, en 2002, l’équipe de Russie ne s’est même pas qualifiée pour les 8e de finale.

L’équipe moderne de Russie n’a rien gagné

Les connaisseurs de football vont me dire que l’équipe de la Russie est assez forte et donne parfois des bons résultats. Tout cela est lié à une erreur de perception. Les Russes sont généralement des maximalistes : aller jusqu’aux huitièmes de finale n’est pas une victoire. Au même temps pour le Pérou ou le Maroc, rien que d’être qualifié cette année pour la Coupe du monde après plusieurs décennies d’absence est une victoire.

L’équipe russe a été fondée dans l’Empire russe en 1912. Et depuis cela on n’a jamais gagné la Coupe du monde. En 1960, l’équipe de l’URSS a gagné le championnat d’Europe, puis on a eu quelques tentatives aux finales en 1964, 1972 et 1988. Mais l’équipe de Russie moderne n’a jamais été connue pour ses résultats.

Cependant la culture des supporteurs est bien plus avancée que les victoires de l’équipe. Les Russes n’aiment pas perdre, rien qu’une idée que nous pouvons ne pas réussir nous rend colérique, voilà pourquoi il y a eu les violences entre supporteurs anglais et russes avant le match de l’Euro 2016 en France.

Un match nul pour les Russes est une perte. D’ailleurs, nous avons fait match nul contre l’Angleterre. Quand, par exemple, le match nul entre l’Islande et l’Argentine donne quand même l’impression de victoire morale aux Islandais.

les Russes chérissent leurs invités

La préparation de cette coupe du monde a été beaucoup critiquée, à cause des raisons politiques et organisationnelles. Effectivement, derrière tout cela il y a des motifs différents : la politique nationale agressive, le budget de 13,2 milliards de dollars pour la coupe, les stades non terminés à temps, les stations de métro pas du tout pratiques pour être fréquentées après le championnat, etc.

Mais ce championnat est important pour le peuple russe, pour ne pas se sentir isolé, pour pouvoir communiquer et faire connaissance avec les gens du monde entier. Pour que le monde entier sache aussi que les gens n’ont rien à voir avec la politique nationale. Les Russes n’aiment pas perdre, mais les Russes chérissent leurs invités et les moments passés ensemble.

 


La robotique et l’intelligence artificielle peuvent-elles vraiment nous remplacer ?

L’intelligence artificielle passionne les humains depuis des siècles : de Frankenstein à Maria de Metropolis, une bonne partie de l’industrie artistique du XXème et du XXIème siècle a cherché à prévenir contre la dangerosité de l’intelligence artificielle pour notre société et nos vies.

Intelligence artificielle peut-elle vraiment réfléchir?
Crédit : pixabay.com

Notre peur de l’intelligence artificielle est basée sur au moins deux choses : d’une part, celle que les robots remplacent les travailleurs. Car l’instabilité économique et la mauvaise gestion des gouvernements ne rassurent pas sur la possible sauvegarde des emplois humains. D’autre part, il y a le fait que nous ne comprenons toujours pas clairement le fonctionnement des robots, leur code, etc. Cela fait quelque fois redouter que ces machines ne nous menacent.

Pourtant, nous avons créé des outils d’agriculture primitive, et cela ne nous a pas tués. Nous avons construit des maisons, cela ne nous a pas tués. Nous avons inventé des téléphones portables, cela ne nous a pas tués. Alors pourquoi les robots, qui sont aussi des machines, viendraient-ils nous mettre en danger ?

Peut-être que nous surestimons les capacités de l’intelligence artificielle. Les robots peuvent emmagasiner plus d’informations d’un coup qu’un humain, et sans oublier les détails importants. Mais il faut comprendre que, derrière ces machines, il y a un algorithme pré-saisi par l’humain. Pourquoi avoir construit ces intelligence artificielles ? Pour pouvoir trouver le plus vite possible une meilleure solution à un problème (une solution déjà connue et/ou réfléchie par l’homme). Mais s’il est plus efficace de ce point de vue, le robot, contrairement à l’homme ou la femme, n’est pas capable d’aller inventer une nouvelle solution, une qui n’aurait pas été prévue.

Intelligences artificielles et travail

Regardons ce phénomène dans le milieu du travail : un robot fait des calculs plus rapides et plus souvent justes que les humains. Un robot agricole est plus efficace dans les champs pour cultiver, pulvériser et récolter ; un robot dans les salles d’opération ne risque pas de trembler des mains, etc. Ainsi, les professions liées à l’agriculture, à la génétique, aux mathématiques et à l’ingénierie sont-elles plus en danger que celles des artistes et créateurs.

Par ailleurs, à mon travail, je constate qu’une fois qu’un logiciel cesse de travailler, le personnel se divise en deux parties. D’un côté, il y a ceux qui arrêtent le travail jusqu’à ce que le logiciel reprenne son fonctionnement, parce qu’ils pensent ne rien pouvoir faire sans ce programme informatique. À l’opposé, il y a ceux qui trouvent une solution « à la main » pour terminer une tâche avec des moyens simples mais efficaces et rapides. Ces gens créent des solutions hors de leurs schémas habituels, même dans des conditions de stress.

On a beau penser qu’un robot ne fait jamais de fautes, en pratique, on constate que ces programmes peuvent quand même réaliser des erreurs. Cela prouve qu’il y a toujours besoin d’un homme pour vérifier comment fonctionne un robot, pour le corriger si besoin. Car ces machines ne présentent pas de vraie intelligence, celle qui permet d’utiliser l’imagination, des chemins inhabituels, spontanés et créatifs. (Sauf, bien sûr,  si vous êtes fan de la série « Westworld », où l’intelligence cognitive de haut niveau se retrouve aussi chez des robots.)

En France, les emplois dans les services clients sont déjà largement robotisés. Si vous vous adressez à une entreprise, il y a des chances pour que ce soit un bot qui vous fournisse des réponses pour résoudre votre problème. Ou pas, car cela dépend de la saisie correcte et sans erreurs grammaticales ou d’orthographe de votre question, nécessaire pour qu’un robot puisse utiliser l’algorithme qui fournit ses réponses. Donc si vos formulations ne sont pas très précises, vous allez recevoir le message type : « Désolé, je n’ai pas compris votre demande. Réessayez ultérieurement ». D’ailleurs, à force de voir des robots qui ne comprenaient pas les questions, des chercheurs ont testé quel genre de discussion peut s’engager avec un bot. Résultat : les discussions les plus longues ont été celles où l’homme insulte le bot.

L’intelligence artificielle et l’interculturalité

Les emplois basés sur les relations interpersonnelles ou  la communication sont les moins en danger, surtout quand on parle de travail à l’international et/ou à l’interculturel. Un robot peut parler parfaitement toutes les langues saisies dans son algorithme, mais il ne peut pas nuancer les humeurs et les sentiments humains. Il ne peut pas lire entre les lignes et interpréter le regard, la façon de parler, bref, toutes les subtilités des cultures.

Le fonctionnement des robots est basé sur des schémas pré-saisis, il ne peut pas sortir de son cadre. Coder le comportement humain n’est pas complètement possible. Ce qui est purement humain reste humain. On s’en rend très bien compte si l’on considère les différences interculturelles : imaginez le nombre d’algorithmes qu’il faudrait mettre en place pour permettre les échanges dans une rencontre interculturelle. Des matrices comprenant des items de langage, des sentiments, des perceptions, des gestes, des contextes, qui permettent de voir des subtilités culturelles, ces matrices n’ont pas encore vu le jour. Le cerveau humain peut abandonner les interprétations et croyances évidentes parce qu’il se rend compte que ses perceptions peuvent le trahir, qu’il est capable de le pressentir. Mais ce pressentiment est impossible à expliquer scientifiquement… et donc à coder dans une machine.

 

Les robots et l’intelligence artificielle ne sont pas là pour nous remplacer mais pour donner un nouveau sens à notre existence. Si toutes les tâches mineures et mécaniques peuvent être réalisées par un robot, un homme pourrait se concentrer sur ce qui lui permettra de donner un meilleur sens à sa vie. Il pourrait se réconcilier avec la nature et pouvoir prêter attention à autrui.

Finalement, peut-être que notre crainte des intelligences artificielles vient de l’angoisse d’être plus ou moins capable de trouver un meilleur sens à la vie humaine.


Rêver, un piège interculturel

De quoi rêvez-vous quand la nuit tombe, quand tous les objets chez vous prennent leur calme ? De quoi rêvez-vous quand le soleil entre dans votre chambre, que vous vous lancez et tournez avec un oreiller comme si on vous dérangeait pendant qu’un nouveau rêve ne soit pas encore imaginé jusqu’au bout ?  De quoi rêvez-vous quand vous réalisez que vous n’avez pas entendu ce que dit votre ami, comme si vous étiez sorti faire une longue promenade des rêves ?

Rêver de son bonheur au bord de la mer
La mer fait toujours rêver : KB
Poursuivre son rêve

J’ai presque commencé cet article par des questions banales si vous rêvez beaucoup. Si vous rêvez autant que chaque muscle de votre corps se contracte en extase. Si vous imaginez chaque petit détail de votre Graal que vous êtes sûrs et certains de le tenir entre vos mains. Si vous gardez toujours l’espoir que bientôt vous obteniez ce Graal même si les autres vous disent que c’est un rêve d’enfant. Bien sûr vous le faites. Rêver, c’est dans nos cultures et donc inhérent à tout le monde.

J’ai failli écrire cet article avec une idée simple qu’il ne faut jamais abandonner son rêve et même si à la fin vous avez eu 1 % de tout grand nombre de vos rêves réalisés, ce que votre comptable vous a annoncé en coulissant une boule de gauche à droite sur le boulier de vos rêves, c’est bel et bien un grand accomplissement.  J’ai failli dire qu’il est clair que mettre les efforts pour un rêve, c’est un grand risque car on ne peut pas savoir en avance si on poursuit le bon rêve. Mais vous le connaissez déjà.

Motiver les autres

Je voulais motiver les autres mais que sais-je des autres ? Que sais-je de leurs rêves ? Je ne sais pas de quoi rêvent les amoureux, je ne connais pas de quoi rêvent mes amis, je ne suis même pas informée du rêve de ma sœur. J’étais tellement enivrée par mes rêves que le monde entier ne m’intéressait plus. Comme si quelqu’un m’avait dit la vérité absolue que très peu de gens poursuivent leur rêve. Je n’ai jamais donc demandé si les autres osent le faire comme moi. Je les regardais simplement avec des yeux en verre.

Pourtant je me souviens à quel point c’était ridicule et affreux de parler de ses rêves même avec des proches. Mais plus les étapes vers mon rêve étaient achevées, plus j’étais sûre de moi d’arriver vers mon plus grand rêve, comme s’il était déjà là, assis à côté de moi sur le canapé et lisait MON journal matinal en fumant un cigare. Il avait un sourire en coin, comme s’il me disait :

« ne me regarde pas avec tes yeux étonnés, comme si tu ne croyais pas que bien sûr je suis déjà là ».

Le rêve d’enfance

Enfant, mon activité préférée était de rêver. Je sortais de chez moi, entrais dans le jardin familial et là l’imagination m’avait amenée loin où tout était possible. En sautant sur un tas de terre, je m’imaginais sur scène en train de prononcer la parole de remercîment pour m’avoir choisie dans ce grand concours. Avec une baguette à la main, je me voyais tenir le rôle de guerrière dans un film, le plus important dans ma carrière. À la maison, en s’asseyant sur un vieux canapé, je prononçais l’extrait des interviews le plus honnête et jamais dit auparavant. Quand j’ai parlé de ce que j’avais construit dans ma tête pour l’avenir, il n’y avait aucun doute que cela se réalisera un jour, il fallait juste grandir pour tout accomplir. Rêver, c’est la meilleure chose que j’ai apprise. Et c’était ma cécité.

Aveugle et enivrée, j’évitais ceux qui rêvent beaucoup, je les vois bizarre, ne pas être de ce monde et ne pas parler une langue humaine. Pour être sincère, je les voyais comme les concurrents, je devais être seule à marquer l’histoire. Je m’entourais des gens que je croyais rêver. Ils me disaient : « Je ne peux pas passer plus de temps avec toi, j’ai un rêve à réaliser ». Aux autres je disais qu’avec une telle grandeur de mon rêve, ils ne sont certainement pas chaussure à mon pied. Je courais loin de tous ces gens avant que je ne tombe dans une fosse.

Je pensais que dire à un rêveur pas sûr de lui : « Poursuis-le ! Fais-le » avec une voix diabolique, soit la meilleure motivation évangélique. Je souhaitais leur bien. J’appris à rêver par moi-même mais personne ne m’a apprise à accueillir le rêve de quelqu’un d’autre, de le faire grandir. Quand un ami m’avait avoué qu’il voulait être chanteur, je lui dis froidement : « Deviens-le ». Ce n’était pas par méchanceté ou par moquerie de son rêve, je voulais juste lui dire qu’il a toutes les chances du monde que cela va se réaliser.

Rêver, c’est interculturel

Dans la culture russe, si tu veux obtenir quelque chose, fais tout pour l’obtenir et ne mets jamais les obstacles sur table. C’est comme le rêve américain : sois le meilleur ou meurt. Au Nigeria, les gens disent qu’il faut prier pour ses rêves. Mais il faut faire le nécessaire en le formulant pour ne pas se retrouver dans une fosse, comme moi. Une amie m’a dit que : « les Français sont malgré tout optimistes, sinon ils ne perdraient pas autant de temps à manifester. S’ils font toutes ces grèves, c’est qu’ils croient en la possibilité d’obtenir ce qu’ils veulent », j’ai donc décidé de changer.

Sortir de sa fosse

J’ai mis beaucoup de temps pour sortir de ma fosse, j’ai grimpé avec mes mains et j’ai pris de la terre sous mes ongles. Là, en haut, je rêve d’apprendre à partager les rêves sagement et de savoir accueillir les rêves des autres pour les encourager avec toute la bienveillance et le respect.  Les rêves sont contagieux.  Peut-être serais-je passionnée par le rêve de quelqu’un d’autre ?



Une mystérieuse femme russe

Une voix douce et mélodique résonne toujours dans ma mémoire. Je me rappelle une fenêtre habillée de rideaux bleus et courts, un géranium blanc posé sur le rebord. A côté se tenait cette vieille femme dont le visage était parsemé de rides. Mais si beau et confiant. Celui de Praskovia Fiodorovna.

Une mystérieuse femme russe
Praskovia : Archive familiale

Praskovia Fiodorovna était une vraie femme russe : belle, éduquée, forte voire autoritaire, mais elle avait cette extraordinaire capacité à pardonner. Sa vie n’était ni simple ni joyeuse. Elle exigeait beaucoup des autres mais elle leur donnait encore plus.

Ce ne sont pas les médailles du travail qui sont trop lourdes, ce n’est pas le travail qui épuise, c’est juste la vie qui passe sans qu’on ait le sentiment de l’avoir vécue. Praskovia a étudié dans une école ordinaire, à 15 ans elle a commencé à travailler comme comptable dans un hôpital, à 40 ans elle s’est inscrite dans une école de médecine et a obtenu un emploi en tant qu’infirmière. « J’étais fatiguée des inspecteurs. On ne fait pas de comptabilité, mais on leur lèche les bottes », expliquait-elle.

femme au travail infirmières
Avec les collègues : Archive familiale

Il n’y avait rien d’inhabituel dans sa vie. C’était une femme comme toutes les femmes soviétiques de cette époque, qui construisaient leur vie après la guerre. Tout se déroulait comme chez les voisins, tout était comme chez les collègues. Ordinaire. Les enfants de cette génération n’observaient pas de différences dans leur vie, leur destin était tracé selon le modèle soviétique.

Enfance

Praskovia est née dans un village sibérien qui s’appelait Serebryanka. Quand elle a eu onze ans, sa famille a déménagé à Tobolsk, une ancienne capitale de province sibérienne. La décision de déménager a été prise par son père, Mikhail Fadéevitch, car il avait la possibilité de trouver un travail dans cette ville : «On ne peut pas survivre grâce au bétail, je n’irai pas au kolkhoz !», s’exclamait le père de Praskovia.

C’était une famille koulak, comme les soviets appelaient les gens qui avaient une propriété, une ferme et des économies. Les nouvelles lois stipulaient qu’il fallait donner tout son bétail au service de la commune (les gens n’avaient pas le choix), ce qui ne correspondait pas à la façon de vivre de ces koulaks. Ce régime communiste ne leur permettait pas de poursuivre leurs activités agricoles, voilà pourquoi beaucoup de familles de cette classe décidèrent de déménager dans des villes où ils pouvaient travailler comme salariés.

« On avait vécu sans avoir connu le chagrin. On ne se posait pas de questions sur la politique. Le pouvoir est un pouvoir. Mon père avait sa propre ferme, il y avait beaucoup d’animaux. Mais les soviets sont venus et lui ont dit de donner notre cheval et nos moutons au kolkhoz, autrement ils le traîneraient au tribunal. On ne pouvait rien faire ; évidemment, on ne voulait pas rejoindre le kolkhoz. Qui aurait pu se justifier ? On leur a laissé une vache et des poulets. 

Nous avons commencé à faire nos valises, mais notre voisin nous a vus et a commencé à faire une scène : « Où voulez-vous emporter toutes ces affaires ? Elles appartiennent au kolkhoz ! ». Je lui ai donc dit : « Vous êtes prêts à prendre tout. Sommes-nous des animaux ? Nous dormirons sur quoi ? Vous voulez que j’enlève ma dernière chemise ?! Tenez, prenez-la ! » et j’ai enlevé mon manteau tout en étant prête à enlever ma chemise de nuit (c’est tout ce que j’ai pu mettre cette courte nuit). Il ne s’attendait pas à ça, il m’a dit : « Calme-toi, la bagarreuse, partez en paix ».

Nous sommes partis de nuit, c’était l’hiver. Le père a enveloppé les plus petits de ses 5 enfants dans des couettes. Nous vivions chez une vieille dame chez qui mon père avait frappé une nuit et avait demandé un abri.

La vie dans la ville n’est pas devenue plus facile pour moi. Le matin, je nourrissais le bétail puis allais à l’école. J’étais intelligente, je prenais les choses comme elles venaient ; faire des études, c’était facile. Après l’école je faisais mes devoirs. Ensuite, j’allais deux rues plus loin ; à l’époque il y avait une petite forêt, j’en rapportais du bois (les voisins abattaient le bois et nous en donnaient un peu, ils avaient pitié de nous).

Parfois, après avoir porté l’eau jusqu’à la maison, mon dos ne se redressait pas ; il fallait en porter suffisamment pour arroser tout le jardin (on en avait un grand!), pour nourrir les vaches et pour la bania (le sauna russe). Le puits était au bout de la rue, cette corvée m’occupait toute la journée ! Ce n’était pas une activité joyeuse d’autant plus que je m’y attelais toute seule. J’allais chercher le pain, on n’en donnait que 200 grammes par famille. Je gérais beaucoup de tâches domestiques, je n’avais pas le temps de faire la queue (il y avait des files d’attente partout). Quand j’arrivais, les moujiks (les hommes paysans) me disaient : « Tiens ! Encore elle ! Vas-y, approche, on va te donner un coup de main », et comme ça j’accédais directement à l’entrepôt. »

La mère, Eugenia Gerasimovna, restait la plupart du temps à la maison avec ses filles cadettes ; de santé faible, elle ne pouvait pratiquement rien faire à la maison. Le père commençait à travailler tôt le matin et jusque tard dans la nuit dans une usine biologique, ainsi le quotidien de toute la maison reposait sur les épaules de Praskovia.

« Pendant la guerre, mon père a servi dans l’armée du travail. Il est parti en vacances  et puis il n’a plus voulu retourner dans l’armée, c’était une période terrible. On ne pouvait plus rien payer, le travail était infernal et il fallait nourrir la famille. Ils l’ont envoyé au tribunal et l’ont condamné à 10 ans de rétention. Je lui rendais visite en prison, pleurais, le directeur de la prison me disait alors : « Ne pleure pas, la guerre se terminera et tout le monde sera libéré. » Il était gentil, il disait :  « Tu n’as même pas peur des rats, tu te promènes ici ! Allez, les gars, ne la laissez pas entrer », riait-il ». On a vraiment libéré son père neuf mois plus tard.

1947

L’année de la mort de son père. Il s’est pendu. Pas de notes. « Écrivait-on à cette époque ? Personne ne s’y attendait. Tout le monde était occupé par ses propres affaires. C’est notre chien qui m’a fait sortir dans la cour, alors je l’ai vu. » Est-ce qu’elle était choquée par ce que son père avait fait ? Si on lui posait cette question, Praskovia soupirait profondément et répondait : « Dieu est avec eux, il ne faut pas remuer les morts ! ». Sa vision des choses était à part.

Son frère Mikhail était déjà marié, vivait séparément, sa sœur aînée Lisa s’était aussi mariée et avait déménagé. Praskovia, qui avait 24 ans, est restée seule à élever ses deux sœurs cadettes. « Tanya et Galya étaient petites. Mon chef, Alexeï Alexandrovitch Trunsky, un type sérieux, a déclaré qu’il ne nous accorderait aucune allocation ; si je pouvais pas les élever, il faudrait les placer à l’orphelinat ! Quel c***** ! Des années plus tard, alors qu’il était à la retraite, il est venu me demander de la bouse, je ne la lui ai pas donnée ! ». Au sujet de sa mère, elle disait : « Eugenia venait d’une famille riche. Mais elle ne savait rien faire à la maison ! Maman rugissait : « Pana (un diminutif de Praskovia), comment pourrais-je survivre sans toi ! Ne me laisse pas avec les filles » ». Praskovia racontait ceci d’un ton amer. « Maman est morte tôt, d’un cancer. »

« Avant le mariage, j’avais deux prétendants, les deux étaient chirurgiens, ils m’ont beaucoup aimée. Qu’aurais-je fait avec eux ? Il aurait fallu prendre soin de leurs mains, apporter ci, donner ça. Et moi, j’avais besoin d’un travailleur acharné qui sait tout faire dans une maison ! Les femmes y passaient déjà assez de temps. »

Mariage

En 1949 elle s’est mariée. Son mari, Mikhail, avait été blessé à la jambe pendant la guerre. Pendant longtemps il a caché cet événement à sa femme. « Quand nous allions marcher dans la campagne, je prenais de l’avance. Je lui demandais alors : « Pourquoi boitais-tu ? ». Et il me répondait : « Oh, j’ai un peu de callosité, vas-y, je te suis doucement ». Fortement blessé à la jambe, il a caché sa douleur. « Si je te l’avais dit, tu ne m’aurais pas épousé. » « Bien sûr, jamais je n’aurais commis une telle bêtise ! »

famille russe soviétique
Praskovia avec son mari Mikhail et leurs deux filles Valentina (à gauche) et Natalia (à droite) : archive familiale

« Mes belles-sœurs ont gâché notre vie aussi. Dès qu’elles avaient un souci, elles appelaient Micha (diminutif de Mikhail) pour qu’il aille les aider, alors qu’elles étaient en bonne santé ! « Est-il obligé de vous aider ? Il a déjà une autre famille ! », leur disais-je, et elles réitéraient : « Ben…quoi, il faut aider ses sœurs aussi ! ». Elles ne le laissaient pas tranquille.

Qu’il jouait bien de l’accordéon ! Quand nous allions au bal, toutes les filles s’agglutinaient autour de lui ! Et lui, tu sais, il ne faisait que jouer ! Il était un bon mari sauf lorsqu’il buvait. Je me suis battue de toutes mes forces contre cette mauvaise habitude. Il a même gardé une cicatrice au visage après que je l’ai frappé avec une planche en bois, un jour où il était revenu à la maison complètement ivre. Mikhail n’a pas bu pendant six ans, puis il est allé en vacances dans le Caucase et à son retour, il s’est exclamé : « J’ai recommencé à boire ! » S’il n’avait pas bu, il aurait vécu longtemps !

Le quitter n’était pas une option, on avait déjà deux filles. Partir dans une autre ville n’en était pas une non plus, il aurait fallu le faire plus jeune afin qu’il soit plus facile de s’y installer. J’avais un Polonais qui m’écrivait quantité de lettres (je l’avais rencontré au travail), il m’a proposé de m’installer chez lui. Mais comment ? Les enfants étaient petites, je ne les aurais pas abandonnées. Il a tenté de me convaincre pendant longtemps. Quel bel homme ! »

Elle se rappelait de toutes les discussions du passé, qu’elle racontait d’un air exalté comme dans une pièce de théâtre dans laquelle elle interprétait tous les rôles. Elle se souvenait de toutes les habitudes de son professeur de mathématiques préféré, Ivan Fiodorovitch, qui, après la mort de sa femme, avait élevé seul ses cinq enfants. « C’était un homme intéressant. Il me disait : « Parunya (un autre diminutif de Praskovia), vas-y, réponds ! ». Praskovia se remémorait le directeur de l’école, les conversations de ses voisines, les blagues des médecins-chefs et des autres responsables auxquels elle devait faire face.

« Micha traitait bien mes sœurs. Un jour, il est rentré du travail et on s’est mis à table ; j’ai commencé à le servir et il m’a dit: « Qu’est-ce que c’est que ça ? Commence d’abord par les filles et que je ne voie plus jamais ça ! », dépeignait-elle d’une voix sévère. « Je n’oublierai jamais cette fois où je suis allée chercher du foin. On a déchargé la charrette sur laquelle on avait assis Galya qui s’y était endormie, et on est partis. De loin on a entendu un moujik crier : « Hé, les imbéciles, tenez, vous avez laissé un enfant pour qui donc ? » Nous avons fait demi-tour et Galya, qui était tombée de la charrette, continuait à dormir par terre ! ». (Rires).

Praskovia et Mikhail ont vécu ensemble pendant 37 ans, ils ont eu deux filles. « Nous construisions une maison. Les amis de Micha nous aidaient ainsi que mon neveu, Volodia. Les poutres empilées se sont mises à dégringoler, les hommes ont alors chuté, et tout a commencé à tomber sur Volodia. Je me suis interposée ; il valait mieux que je sois réduite en miettes plutôt que ce jeune homme. Je me suis alors retrouvée coincée, et tout est sorti de moi ! On est arrivés à l’hôpital et le médecin m’a dit « ! Vous n’êtes qu’une imbécile, qu’avez-vous fait avec votre bébé ! » Quelle douleur j’ai dû supporter ! Mikhail m’a consolée : « Ne pleure pas, eh bien, on ne fera plus d’enfants ». En 1986, Mikhail est parti. Praskovia est restée seule.

Sa vie a continué avec ses petits-enfants, tandis que ses filles menaient leur carrière. D’abord, elle a élevé trois petits-enfants, puis après une dizaine d’années, une quatrième « s’est ajoutée ».

Joie de vivre
Prakovia avec sa fille aînée Valentina et sa nièce Marguarita : archive familiale

« Je n’ai même pas vécu. Depuis l’enfance : l’eau à transporter, le foin à conserver, un travail dès mes 16 ans comme nounou, puis la guerre, le mariage (qui n’a apporté que des problèmes). Je suis ensuite devenue infirmière dans un hôpital ; mais pourquoi me suis-je tournée vers cet emploi ? Il aurait mieux valu rester dans le département de la comptabilité, la retraite aurait été plus élevée et je n’aurais pas dû cesser de travailler si tôt. Je pensais faire un beau geste : m’occuper de mes petits-enfants, mais maintenant ils me disent que si je ne les avais pas élevés, ils auraient grandi sans moi », racontait Praskovia.

Une voiture freine, une remorque se décroche et fauche Praskovia. Le conducteur part et ne sera jamais retrouvé ni condamné. Après cet événement, les problèmes apparaissent. À l’âge de 80 ans, ses jambes commencent à lui faire mal, non à cause de la vieillesse, mais à cause de cet accident. Elle n’a pas eu de fracture, mais Praskovia n’a pas pu marcher pendant un moment. Puis elle s’est habituée à la béquille. Des compresses de feuilles de choux appliquées la nuit sur ses genoux semblaient soulager la douleur. Elle a donc repris ses tâches quotidiennes.

2010

Clic… Clic… Les bûches partent dans tous les sens. Praskovia n’a jamais eu besoin de l’aide ou du soutien de quiconque. Malgré son âge, elle faisait tout à la maison et dans le jardin. Elle se demandait comment les autres vieilles femmes habitant un confortable appartement pouvaient se plaindre de leur santé et de leur impuissance.

Elle ne faisait pas confiance aux médecins, et, elle, ancienne ambulancière, n’aimait pas les importuner. « Que faire avec les vieux ! » Mais elle prenait soin des autres : « Mes petites-filles ne mangent rien, elles gardent la ligne. Moi, à leur âge, j’avais plus de formes et tout le monde me disait : « Oh, quelles jolies jambes elle a ! » ».

La plupart des gens se plaignent tout au long de leur vie. Praskovia affirmait : « Maintenant, je suis entrée dans la vieillesse, mais que ferai-je après ? ». La vie ne s’arrête pas avec la misère. Les gens ont encore beaucoup de choses à faire.

Le ramassage de la neige à la pelle…

La cour est presque nettoyée de toute la neige et il fait déjà nuit, cette vraie femme russe prénommée Praskovia range sa pelle dans le hangar. « Les filles, allumez la bouilloire, on va prendre un thé ! »

En octobre 2012, Praskovia est décédée après avoir mené une vie convenable, élevé deux sœurs cadettes, deux filles et quatre petits-enfants, et surtout leur avoir donné les clés pour affronter la vie. Elle a vu sa première arrière-petite-fille et aurait pu voir son premier arrière-petit-fils.

Ma grand-mère n’était pas obligée de me garder après la disparition de ma mère. Mais elle est restée près de moi, dure et méfiante. Moi, l’enfant gâtée par mes propres ambitions, je l’ai quittée pour suivre mes rêves. Durant ses derniers jours, alors que j’avais bien compris qu’il ne lui restait pas beaucoup de temps, je n’ai pas pu trouver la force de lui dire à quel point je l’aimais et lui étais reconnaissante.

Les relations familiales ne sont jamais simples, dites à vos proches ce que vous ressentez avant qu’il ne soit trop tard.


Rencontre avec Jessica Kartotaroeno, jardinière urbaine à Paris

Jessica Kartotaroeno, étudinate en 8ème année de médecine, « une poète des plantes », qui adopte le bricolage et le recyclage pour son jardin urbain, partage avec nous son histoire d’amour pour le jardinage.

récolte de radis urbain

– Jessica, tu es calédonienne, tu as habité à Paris, à Grenoble et là tu as été acceptée pour un poste à Genève ! Et tu as un jardin caché, littéralement. Tu cultives des légumes et des fruits sur ton balcon à Paris, ainsi qu’à Grenoble et tu obtiens toutes ces récoltes régulières impressionnantes ! Je souhaite énormément qu’un jour tu organises un atelier de jardinage urbain où tu pourras enseigner, aux débutants comme moi comment récolter les produits de ses efforts. Par quoi tu as commencé ?

– Merci Kristina pour cet interview exclusif. Un plaisir que mon passe-temps passionne et fait rêver certains et certaines. Par quoi j’ai commencé ? Jardiner dans des petites jardinières sur mon balcon parisien de 7m2, il y a 2 ans exactement. J’ai débuté avec des plantes « faciles » à cultiver comme les herbes aromatiques. C’est le truc du débutant. Puis je me suis lancée des défis plus risqués et jamais vu … Faire pousser des courgettes dans des bacs recyclés de WWF, des blettes, des coquelicots capricieux, des okras ! Entre temps, taper sur du bois, scier, imaginer et construire me faisait penser à autre chose et embellit mon esprit et mon appartement. Je combinais recyclage et jardinage, comme maintenant.

– Est-ce que tu as toujours jardiné en Nouvelle-Calédonie et ensuite à Paris ? Etait-ce un désir de renouer avec tes origines ?

-Eh bien, en Nouvelle-Calédonie je n’ai JAMAIS jardiné ! Même JAMAIS bricolé. C’était le travail de mon papa. Moi je ne faisais que la cueillette. Il disait que le bricolage « c’est pour les garçons ». FAUX ! Jardiner n’est pas non plus venu comme ça à l’idée d’un coup de tête. Mon histoire est un peu troublante Kristina. J’ai perdu mon papa il y a 4 ans lors de ma préparation au concours national d’internat de médecine, suivi de mon papi. Il s’en est suivi d’un douloureux deuil et d’une dépression… Concilier des études stressantes et mon deuil était devenu insupportable. Je n’avais plus confiance en moi.

Je ne jardinais pas à l’époque. En faite, je ne faisais RIEN. Puis thérapie après thérapie, mon petit ami a fait bouger les choses. Il pensait que « m’occuper » le corps et l’esprit me ferait « guérir ».
Ce que mon papa faisait de merveilleux c’était « donner la vie » avec sa main verte. C’est un merveilleux souvenir, un héritage. Donc ce que je fais actuellement, renoue exactement avec mes origines calédoniennes et campagnardes. Sur la photo, c’est mon papa avec une patate douce de 4-5 kilos. Ouais, t’as rien vu d’aussi balèze!

Cultiver une patate douce de 4-5 kilos
Crédit photo : Jessica Kartotaroeno

Peux-tu me donner un chiffre approximatif sur le nombre de kilos que tu récoltes par genre, ou par saison, combien de différentes sortes de fleurs ?

– Uhmm… Impossible car je ne les pèse jamais. Cependant, je peux te dire que des fois je n’en peux plus. Un jour j’ai trop de ci et un autre, trop de ça. (Rires) Auto-suffisance alimentaire. Je donne des légumes à mes amis aussi, lol. Je les nourris mes amis.

Plein de légumes : courgettes (il paraît que c’est ma spécialité, elles fondent comme du beurre sous ta langue), délicieuses fleurs de courges (tu vas adorer, c’est une tuerie) ; tomates (j’en pouvais plus cet été, y’en avait tellement trop), piments, poivrons, blettes , radis ronds et allongés, fenouil, aubergines, haricots nains, ladies fingers (okra), herbes aromatiques. Plein de fleurs (j’adore les fleurs) : comestibles, odorantes et décoratives. Voici ce que j’ai pu faire fleurir depuis 2 ans sur mon balcon et dans ma maison : coquelicots, bleuets, bulbes, glaïeuls, bougainvilliers, tournesol, rosier, cactus, tradescantia, string of hearts … Plus les plantes décoratives de la maison… Y’en a trop à citer. Je te rassure ma maison est très propre !

Récolte de courgette dans le jardin urbain

Tu n’as pas qu’un jardin urbain, mais tu utilises aussi des bacs recyclés, tu fais de la décoration avec des fleurs et des objets recyclés. Complètement DIY ( « Fais le toi-même »). Parle-moi un peu de cette pratique ?

-Mon copain m’a un jour inscrite à un atelier de « fabrication de table avec du bois de palette » pour me faire sortir de ma dépression. J’étais pas vraiment emballée à l’époque de me trimballer dans tout Paris pour taper sur des clous et faire un truc de « garçon »… Et en faite… ben c’était G-E-N-I-A-L. Je suis donc revenue chaque semaine pour y bricoler, CHAQUE SEMAINE, pour admirer le jardin potager. Cet endroit s’appelle la Recyclerie, situé dans le 19ème arrondissement de Paris, métro ligne 4, PORTE DE CLIGNANCOURT. C’est une ancienne gare réaménagée en repair café-restaurant-potager- ferme urbaine-discothèque… C’est compliqué à expliquer. Il faut visiter. Tu peux emprunter des appareils pour bricoler, pour manger. Un abonnement pour l’année et plein de privilège. Un endroit qui proclame « contre l’obsolescence programmé » ! Tout se recycle. Tu vois le genre… ECOLO quoi ! C’est là bas que tout a germé.

Objet d'art avec une plante

– Sur ton compte Instagram « kokonut_nc » ce n’est pas uniquement les photos de tes récoltes qui impressionnent, tu donnes vraiment envie de commencer à jardiner avec tes métaphores comme « guirlandes végétales » (pour les tomates), courgettes avec ses cicatrices, « copines de terre », « la joie végétale » etc. Cela est vraiment inspirant. As-tu un site où tu partages, peut-être tes conseils? Le monde entier doit être au courant ! Où trouves-tu cette inspiration ?

– Le « kokonut_nc » en hommage aux nombreux cocotiers calédoniens. Il parait que je suis « poète », « romantique » avec les plantes, m’a-t-on dit sur Instagram. J’ai beaucoup d’amour pour le monde végétal. Cela a beaucoup d’importance à mes yeux. S’il n’y pas de plante, il n’y a pas d’Homme. J’ai également un blog sur lequel je rédige des tuto rapidos sans chichi concernant mes constructions et mes plantations : kokonutdiygarden.wordpress.com. Certes, je suis plus active sur instagram. Cette inspiration vient de partout. Calédonie égale la nature par excellence.

Quand je marche dans la rue et que je vois un superbe magasin dont le prix des objets/ luminaires est exorbitant alors je m’imagine plein de choses. Et pouf je me suis construite un luminaire, puis un bureau…et hop une bibliothèque ! J’aime beaucoup le design scandinavien, les formes droites. NON NON pas Ikea s’il te plaît… Concernant les plantes, je suis fan de la botanique que j’ai réussie à apprivoiser en si peu de temps. Je deviens folle quand on me parle de plantes. Il faut me comprendre, j’ai vécu 18 ans dans une jungle idyllique d’1 hectare 10 en Nouvelle-Calédonie. Mon papa était jardinier de plus. Il avait d’incroyables mains de fée.

– Tu vis l’interculturalité au quotidien. Toi, originaire de la Nouvelle-Calédonie, ton copain de la Suisse, vos parents, vous tous partagez cette activité de jardinage. D’après-toi, est-ce qu’un jardin (autrement dit un besoin d’être rattaché à la terre), c’est quelque chose qui nous (les gens de différentes cultures) réunit ?

-Bien sûr. Il permet aux gens de passer du temps ensemble, de se connaître. J’ai rencontré plein de gens d’ethnies et de cultures diverses lors des différents ateliers que j’ai effectué à la Recyclerie. J’ai beaucoup d’expérience dans les plantes tropicales et par exemple, les français connaissent bien les produits de saison dits européens. Chacun partage ses connaissances dans un milieu relaxant et convivial !

– Souvent, en commentant tes photos, tu dis : « Cela fait du bien au moral». Quelle influence sur le bien-être apporte le jardinage ?

– Je te le dis franchement : bienfait physique psychique, satisfaction de voir un avancement des tes plantations chaque jour, tu ne fais que de créer la vie (bon c’est vrai que si tu es vraiment nul(le) et bien tu tues), tu récoltes les bonnes choses que tu as semées. LES PLANTES M’ONT SAUVEE. Elles continuent de le faire. Elles m’ont aidée à réussir mon concours. Je suis heureuse dans ma spécialité. Médicalement, le jardinage a été reconnu comme une parfaite thérapeutique dans le traitement du stress, de la dépression, de la perte de mémoire (Alzheimer notamment), tonicité, etc…

– Qu’est-ce que cela veut dire pout toi, l’interculturalité ? Pouvons-nous vraiment être interculturels ?

– Interculturalité, c’est quand plusieurs cultures agissent de manière synergique, afin de vivre en symbiose. Dans mon cas, calédonienne intégrée en France, d’origine indonésienne-japonaise, déménageant seule en Suisse-française, ayant vécu dans la brousse. Actuellement avec un écossais-anglais ayant toujours vécu en Suisse-germanique, plus citadin. On a gagné la palme d’or ! Si nous pouvons l’être interculturels? Oui bien sûr que nous pouvons et il le faut. Sans ça, il y aurait toujours des guerres, des gens écartés et en retrait. Si j’y crois c’est parce que la Calédonie regorge de multiples métissages. Des cultures tellement mixtes et variées. Il faudrait que tu viennes visiter !

– Un conseil comment commencer son jardin urbain ?

– Tout le monde peut se lancer. Pour débuter, s’acheter ou récupérer une jardinière. Du terreau, de la lumière et un peu d’espace. Je donne le nom des pantes pour les plantations du débutant : herbes aromatiques, radis, plants de tomates déjà acheté ou en graines, plants de fraisiers, petites fleurs mellifères. Je ne décourage pas mais les légumes comme les cucurbitacées en ville sont plus difficile à faire pousser et demande extrêmement beaucoup d’attention. Vous risquez d’être déçue les 1ères fois (patience recommandée). Il faut se renseigner sur les saisons. Internet aide bien au début ! Faites vous un calendrier. Pinterest c’est super sympa aussi ! Sur Insta, il y a plein de blogueurs prêts à vous répondre… dont moi !
Donner un peu de temps et patienter ! A la fin, vous savourerez!

jardin urbain sur le balcon


L’herbe est-elle plus verte à Paris ?

Nombre de personnes désirent s’immerger au cœur des échanges interculturels, mais souvent, une fois qu’elles s’y trouvent, elles les fuient. Elles se rendent compte que les affiches attrayantes des agences de voyages, sur lesquelles un sourire fait l’affaire, ne sont pas le reflet de la réalité.

Paris nous donne un défi pour aller à la découverte des échanges interculturels
A la découverte de Paris. Crédit photo : KB

Un jour, un ami m’a dit qu’il aimerait bien être comme moi et une partie de son entourage : tout abandonner et partir longtemps dans un pays où le soleil brille davantage, afin d’oublier ses problèmes et de simplement profiter de la vie ; mais il a son travail, sa maison et un crédit à payer. Voyager et découvrir d’autres cultures sont des expériences sans doute agréables, mais quand j’entends de pareilles phrases, j’entends surtout le regret. Comme si partir était le seul moyen d’avoir une vie de rêve remplie de rencontres, de découvertes et d’échanges interculturels.

Il est bien beau de croire que l’herbe est plus verte ailleurs, mais il est délicat d’apprécier un lointain voyage si l’on n’apprécie pas le quotidien sur place. Certains sont trop exigeants par rapport à leurs rêves et sous-estiment ce qu’ils ont à leur portée. Soit ces gens ne partent jamais, soit ils fuient en laissant tout derrière eux, y compris les êtres chers.

Je dirais que c’est un effet de huis clos : tu es enfermé avec des individus qui, d’après toi, ont vécu une expérience positive inoubliable que tu n’as toi-même pas eu la chance de vivre, mais au lieu de profiter de cette expérience (généralement volontiers partagée), tu préfères rester dans ton coin, et, en interdisant à ces individus de s’approcher de toi, tu te retrouves dans un espace encore plus restreint. Car tu crains d’être jaloux ou de ne pas vraiment comprendre leur ressenti.

Tu te places en dehors de l’expérience interculturelle car tu penses que l’unique façon de devenir comme ces gens-là, c’est de partir. Mais si tu n’es pas capable d’absorber cet échange chez toi, dans ton petit espace, il est fort probable que tu ne l’absorberas nulle part. Tu tenteras de faire connaissance mais cela demeurera superficiel car dès qu’un malaise sera ressenti, tu couperas tout contact avec autrui. En ne saisissant pas l’opportunité de cette ouverture interculturelle, tu t’enfermes dans l’idée que le seul moyen de découvrir le monde, c’est de partir.

Je faisais partie de ces gens pour qui les limites n’existent pas, je désirais toujours plus que ce que j’avais. Cela m’a pris des années pour comprendre que quoi qu’il m’arrive, je voudrais toujours de nouveaux défis, de l’adrénaline ; l’objectif atteint n’avait aucun intérêt pour moi. Mes découvertes interculturelles s’arrêtaient à mon arrivée sur un territoire inconnu parce que réaliser un voyage était un défi. En profiter n’était qu’un simple loisir sans but. Après avoir compris ceci, j’ai commencé à apprécier l’instant, à voir au-delà des petites choses, à m’étonner des détails que je n’avais jamais remarqués auparavant.

Je me sens parisienne et si quelqu’un me dit le contraire, je le prendrai mal.  Je connais bien Paris et j’adore me retrouver dans une ruelle inattendue. Je me demande combien de Parisiens s’arrêtent pour admirer la ville et la prendre en photo. Depuis cet été j’ai pris l’habitude d’aller à la découverte de petits quartiers et effectivement, les gens me considèrent comme une touriste, me demandent si j’ai besoin d’aide. Cela me donne l’impression désagréable qu’il est inconcevable qu’un local puisse admirer sa ville.

J’apprends à apprécier ce que j’ai, ce que je vis en cet instant. Je chéris les rencontres avec des personnes d’origines différentes, j’aime poser des questions paraissant peut-être sottes sur des coutumes et des clichés de leur pays. J’adore mentionner que j’ai un.e ami.e de telle nationalité m’ayant fait part de telle anecdote. Cela peut s’appeler la curiosité, l’ouverture d’esprit ou la bienveillance : les fameux composants de la compétence interculturelle.

Je sais de mon expérience qu’il faut commencer à appliquer ces techniques chez soi avant de partir à l’aventure. Je veux bien sûr appréhender non superficiellement d’autres pays ainsi que leurs véritables caractéristiques culturelles, mais c’est à Paris que j’ai décidé de m’installer. Cela ne m’empêchera pas de continuer à faire de nouvelles découvertes, grâce à l’internationalisation de nos villes. Pour moi l’herbe est plus verte ici, mais je suis bien curieuse d’apprendre à discerner toutes ses nuances.


Un environnement scolaire britannique « girl-friendly »

Les femmes sont considérées de la même façon que les minorités. Un statut intimidant. Comment la nature et la psychologie féminine nous ont-elles menés à ce résultat ? Après des siècles de combat pour les droits des femmes, ces dernières ont gagné la permission de porter un pantalon, de réussir à condition d’accepter les règles du jeu – règles masculines – et de bénéficier de certains avantages en contrepartie de leur statut de minorité. Le système éducatif est resté en dehors de cette lutte. Les écoles devraient-elles tenir compte du genre ?

Un environnement scolaire « girl-friendly »
Une fille doit être confiante dans l’environnement scolaire : KB

Le débat sur la mixité à l’école n’est pas terminé. Les filles se comportent différemment en présence de garçons, un fait confirmé par les biologistes et les psychologues (Younger, 2016). Souvent, les filles restent en retrait dans une discussion, de peur d’être ridiculisées. Je me rappelle bien d’une situation similaire au lycée (high school en Russie) pendant un cours d’éducation civique, durant lequel nous avions parlé de la culture, de ses sens et significations. J’avais levé la main et dit : “La culture peut s’envisager comme la civilisation ». Sans me laisser le temps d’expliquer mon point de vue, les garçons de ma classe avaient commencé à rire.

Cet incident portant sur la relation fragile entre les notions de « Kultur » en allemand et de « civilisation » en français, deux langues qui ont beaucoup influencé la langue russe, m’irrite toujours. L’institutrice, déjà épuisée par les comportements des adolescents dans la classe, ne m’avait pas demandé de précisions non plus.

Le système éducatif est très lié à la culture d’un pays. La mixité, l’enseignement laïc, l’égalité des chances sont des principes ne devant pas être considérés comme acquis. La culture est une force. Créer un environnement dans lequel des filles d’origines différentes se sentent à l’aise et peuvent s’exprimer librement est l’avenir du système éducatif.

The Girls’ Day School Trust (), un réseau britannique d’écoles indépendantes pour filles

Le @GDST a démontré l’importance de 4 points clés à développer :

Confiance : enquêter, réfléchir et pouvoir défendre son point de vue ;

Courage : être prête pour de nouveaux défis, prête à prendre l’initiative ;

Sérénité: assumer ses responsabilité, être consciente de soi-même et de son impact sur le groupe ;

Engagement : valoriser la collaboration et le partage des connaissances, pouvoir participer de manière critique dans un groupe.

Il est important de créer un environnement dit « girl-friendly » dans lequel les filles peuvent prendre des risques sans perdre la face, sortir de leur zone de confort et gagner des points sans craindre de menaces. Ce ne sont pas des outils ou de la méthodologie dont il est question, mais de la volonté des enseignants et de la compréhension des parents. Le GDST a mené une étude de cas où l’instruction des filles était assurée sans pédagogie spécifique aux filles : après avoir sécurisé cet environnement, les filles prennent confiance en elles et s’ouvrent à a réflexion et aux échanges.

Les stéréotypes sexistes dans la classe

Avez-vous déjà dit ou pensé que les garçons étaient meilleurs en maths ? Moi oui, et j’en suis vraiment persuadée. J’ai vraiment détesté l’algèbre et j’ai compté les jours jusqu’à la fin de l’année scolaire rien que pour me débarrasser de cette matière. Dans le même temps, j’ai beaucoup aimé la géométrie, notamment lorsque l’on devait démontrer des théorèmes ; ces exercices me semblaient magiques, comme si je défendais un innocent devant un tribunal en concluant : « Q.E.D ». Mais comme beaucoup de filles, j’étais plutôt attirée par la littérature et l’histoire, et j’ai donc abandonné la géométrie en me disant que de toute façon je n’étais pas assez douée et que c’était un truc de garçon.

Un autre stéréotype montre les filles comme surreprésentées dans les activités extra-scolaires. Effectivement, j’étais DJ, éditrice en chef du magazine de l’école, journaliste pour un journal de ma ville natale, écrivaine débutante, actrice au sein du théâtre de l’école, représentante de mon école à la mairie, etc.

Enfin, à cause du stéréotype selon lequel les filles doivent être plus appliquées, j’ai été critiquée pour mon apparence, mes habits. Parallèlement à cela, les garçons de ma classe pouvaient perturber le cours ou porter des vêtements de sport au quotidien sans se faire blâmer.

Certains stéréotypes se vérifient mais ils doivent rester raisonnables.

Carrière Vs. Famille

On dit souvent qu’on ne peut pas tout avoir et qu’une femme qui veut poursuivre sa carrière doit oublier l’idée de fonder une famille. Ou que celle qui a privilégié sa vie de famille n’atteindra jamais un échelon avancé dans sa carrière. Ce stéréotype est (en partie) le résultat de notre système éducatif, qui ne promeut pas suffisamment la confiance, le courage, la sérénité et l’engagement.

Regardons cette courte vidéo « Teach girls bravery, not perfection » de Reshma Saujani pour le TED

Le lien est clair entre le vécu scolaire et la gestion de carrière, y compris le comportement au travail. Si on répète 100 fois à une fille qu’elle ne pourra jamais avoir une vie de famille heureuse en étant carriériste/ambitieuse professionnellement, à la 101ème fois elle y croira.

Par ailleurs, la pression exercée sur les filles pour qu’elles obtiennent de bonnes notes tout en demeurant jolies et aimables provoque de l’anxiété et du stress. Nous avons besoin d’écoles qui abordent explicitement la question du genre en encourageant activement les filles à subvertir les stéréotypes de genre.

Ma position ici est ambivalente car on est de plus en plus confronté à la multiplication des genres, et non plus à une division en deux genres masculin et féminin. Séparer les classes en deux genres conduira à une restriction des personnalités de l’enfant. Les classes mixtes garantissent la diversité culturelle et de genre ; sans cela, comment les élèves pourraient-ils à la sortie de l’école gérer ces différences ? Le débat continue.


Solitude d’un étranger à Paris

Une notification dans un groupe Facebook avait déclenché une phase de mélancolie chez Mei. Elle ne remarquait plus que la triste couleur du ciel parisien, ses températures froides et l’arrogance de ses habitant. Une étudiante étrangère de ma promo exposait son âme triste et abîmée, se plaignant que sa vie n’était plus supportable au bout de 5 ans en France, qu’elle se sentait seule, qu’elle n’avait qu’un chat et qu’elle était trop malade pour s’en occuper. « Au moins tu as un chat », avais-je pensé.

Le siamois aux yeux bleus
La solitude du chat : KB

Venue de Chine, elle se retrouvait seule dans un pays individualiste, sans véritables amis, sans copain, sans soutien de sa famille ; elle finissait même par dire qu’elle n’aurait jamais du venir en France. Elle demandait par ailleurs si quelqu’un pouvait garder son chat. Après quelques heures, elle n’avait reçu qu’un seul commentaire exaltant d’une camarade de classe. Je décidai de répondre aussi : « Je peux prendre ton chat, c’est quoi ton adresse ? »

Je n’aime pas les gens dépressifs qui essayent d’attirer l’attention en parlant de suicide. Elle ne m’a même pas répondu. Mais moi aussi, je sentais déjà que la dépression s’installait et paralysait petit à petit mes activités quotidiennes et ma vie entière.

C’était en septembre. L’administration de la résidence où j’étais heureuse avait décidé de ne pas prolonger mon bail, mes amis proches étaient partis dans leurs lointains pays, je devais suivre des études qui ne me plaisaient pas. Et j’étais seule. Ce jour-là, j’ai failli écrire un message Facebook infiniment triste racontant que j’étais isolée, opportuniste, agressive et asociale. Je ne l’ai pas fait – personne n’aime les gens dépressifs. Depuis cet automne,

je déteste septembre, le mois où le vent en emporte tant.

Ma tante me répétait de supprimer ce mot de mon vocabulaire. Facile, c’est le même mot dans toutes les langues que je parle. Dépression – Depression – Депрессия. Mais supprimer le mot ne garantit pas la suppression de cet état. J’avais utilisé les termes angoisse, tristesse, jours difficiles. Je ne pouvais pas oublier ce mot car je me voyais tous les jours pleurant sans raison, énervée à l’idée de sortir de chez moi, effrayée d’ouvrir un livre, paniquée devant mes méls qui s’accumulaient à une vitesse prodigieuse. J’avais un seul désir, celui de rentrer chez moi en Russie, sans jamais garder de contact avec tous ceux que j’avais connus en France. Je souhaitais juste disparaître et supprimer cette expérience de ma vie. Mais je sentais bien que je serais malheureuse là-bas aussi. Ce n’est pas le lieu qui me déprime. C’est moi-même.

Après un an dans cet état de paralysie, je me suis forcée à faire quelque chose, à dépasser ce point mort. J’ai commencé par mes études et je me suis inscrite dans une formation qui m’a permis de découvrir une étude sur le sentiment de solitude chez les expatriés. Il s’avère qu’après des années de vie dans un pays, malgré une belle carrière, des amitiés, des enfants nés dans ce pays, nombre d’expatriés se sentent seuls et incompris.

Phénomène social

En sociologie, on appelle ceci la « séparation » – lorsque les immigrés / expatriés conservent les habitudes et coutumes liés à leur culture d’origine et refusent de s’intégrer dans la culture du pays d’accueil – ou pire, la « marginalisation » – lorsque nous perdons ou n’acceptons plus notre culture d’origine et ne nous adaptons pas encore à une nouvelle culture. On peut constater ce phénomène chez les enfants des immigrés de la première génération, qui ne comprennent pas tout à fait la culture de leurs parents, ne parlent pas leur langue et ne pratiquent pas leur religion. Ils n’intègrent pas correctement les mœurs de leurs parents et dans le même temps, ils se sentent à l’écart dans leur pays de naissance, face aux différences entre les coutumes de leur famille et celles de leurs amis. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ?

J’étais effrayée. S’installer dans un pays étranger, y fonder une famille et rester solitaire ! Je me suis donc dit qu’il me fallait oublier tous ces mots qui rendent triste ou anxieuse. J’ai alors cherché ma voie ; je ne l’ai peut-être pas trouvée immédiatement, mais je me suis lancée, j’ai accepté les règles du jeu, j’ai commencé à distinguer plus nettement ma place dans ce pays.

Une fois que l’on s’est adapté, l’intégration dans une nouvelle société se déroule bien, mais pour atteindre cette étape difficile voire inaccessible, il faut beaucoup travailler sur sa perception de la vie ; recevoir des signes positifs des « autochtones » est très important également.

Se sentir le/la bienvenu.e

Dans mon cas, ces signes sont venus de la part de mes amis et des gens de mon entourage qui m’encourageaient par de petites phrases telles que « Tu vas finir par aimer la France », « Vas-y, chante avec nous cette chanson paillarde comme tous les Français : Z’en faites pas, les amies, ce que j’aime en lui… » », « Mais tu réfléchis comme une Française ! », « Pour moi un nez français est pareil au tien ». Je me sentais la bienvenue, je me retrouvais à faire partie de quelque chose de plus grand que moi. Cela m’a convaincue que je pouvais avoir une deuxième patrie et l’aimer avec la même intensité que la première.

Je ne tolère toujours pas les gens en dépression, mais j’essaye de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas les seuls à traverser cette phase. Nous sommes des êtres humains, nous avons besoin d’être entourés, c’est ce qui nous rend sociables. Or, si l’on ne se concentre que sur la solitude, elle ne partira pas.

Quelques années plus tard, j’ai consulté la page Facebook de cette fille de ma promo et j’ai vu qu’elle publiait des photos de son chat sain et sauf. Cette fille l’est aussi, elle a toujours son chat et se trouve toujours en France.


Home sweet home, que ce soit en France ou ailleurs

Le soleil se coucha et il m’emmena voir la ville de nuit. « C’est ici que je veux vivre ! », s’exclama-t-il en me désignant de belles propriétés dans un quartier chic. « Il ne te reste qu’à travailler de façon à gagner suffisamment », répondis-je. Je ne me fâchai même pas qu’il n’ait pas de temps pour moi à cause de son travail. Je respecte ceux qui poursuivent leur rêve, tout comme moi je poursuis le mien.

Chez-soi haussmannien
Maisons parisiennes: KB

J’ai quitté le domicile familial quand j’avais 17 ans pour aller faire mes études dans une autre ville sibérienne. J’avoue que partir ne m’a pas rendu si nostalgique car je ne concevais vraiment pas cette maison comme la mienne, mais comme celle de ma grand-mère. J’ai toujours été obsédée par l’idée d’avoir ma propre maison, de choisir une ville, un quartier, de trouver la décoration parfaite, adopter des animaux de compagnie et y vivre heureuse pour toujours.

À 21 ans, j’ai quitté mon pays dans le but d’avoir une vie exceptionnelle. Je n’étais pas malheureuse chez moi, ni en manque de possibilités, mais j’entendais cette voix qui me disait de partir. Partir de nulle part vers nulle part. Prendre cette décision a été facile, j’avais déjà ma bouée de sauvetage : une maison que je venais d’acheter en Sibérie sans jamais y avoir habité. Mais je savais que quels que soient mes accomplissements et les erreurs que je commettrais, j’aurais toujours un endroit vers lequel revenir.

Avoir un chez-soi est très important dans la vie, cela ne représente pas uniquement la stabilité financière, mais tout d’abord mentale ; on est en sécurité, on est stable. Quand on n’a pas de chez-soi, on n’a qu’une seule envie, celle de se cacher de notre famille, de nos proches, de la société, de couper tout contact. Sans rien dire, sans rien expliquer même si ceux que nous aimons ou qui nous aiment pourraient nous aider. La douleur d’être sans abri est insurmontable.

La solitude involontaire et indésirable conduit notre décision de nous éloigner.

Quelques années me séparent maintenant de ce jour où je suis partie sans savoir où aller ; cette capacité de notre mémoire à effacer les souvenirs négatifs rend cette histoire presque cinématographique. Mais la douleur d’être obligée de quitter la maison pour laquelle j’avais tant fait et dans laquelle je comptais vivre me revient chaque fois que je passe devant. Étrangère, seule, sans famille, sans garant français, sans revenus stables, on ne m’a pas prolongé mon bail simplement parce que je n’avais pas fourni mon certificat de scolarité avant la date limite (certificat que j’ai obtenu un mois plus tard).

Je vais mieux et je n’ai aucune envie d’y revenir mais il me semble que c’est une des rares choses que je ne saurais pardonner. J’ai mal vécu cette mésaventure, mais j’avais toujours mon filet de sauvetage en Sibérie, un chez-moi qui m’attendait et qui m’a sauvée par la seule pensée que je possédais une maison quelque part.

Des proches ont vécu la même situation : rejetés sans explications, sans la moindre raison. C’était douloureux aussi, cela reste douloureux. Je l’ai appris plus tard et j’ai alors partagé ce sentiment en comprenant que l’autre personne ne veuille ni de mon empathie, ni de mes conseils. On n’est pas protégé contre ceci.

J’ai appris qu’une fois qu’on est chez soi, à cet instant-là uniquement on se sent en sécurité.

Mon entourage pense que ma décision quant à la ville où je vais m’installer n’est pas négociable : inéluctablement Paris. La ville qui m’a choisie. La ville que j’ai choisie. Je me sens ici à ma place ; peut-être est-ce seulement l’arrogance d’une provinciale habitant enfin la capitale, mais les problèmes des grandes villes, ce rythme de vie, ne me dérangent pas.

En même temps, j’ai grandi dans une maison en Sibérie avec un vaste jardin où l’on plantait nos légumes et nos fruits, où l’on avait un petit pavillon entouré de fleurs, une cheminée et une rangée de bûches pour nous chauffer. Jardiner me manque certainement, voilà pourquoi j’ai un petit potager devant mes fenêtres parisiennes.

Fraise sur les fenêtres parisiennes
Potager parisien : KB

Penser au fait que mes enfants ne sauront pas comment une petite graine devient une grosse citrouille ou comment on coupe du bois me rend triste. Mais tant qu’ils auront leur propre maison, ils seront heureux, que ce soit un appartement en ville ou une maison en banlieue avec un jardin.

Un jour, je serai heureuse d’apprendre qu’il s’est installé dans ce quartier chic proche de cette mer turquoise, même si nos maisons sont vouées à être entourées de paysages différents.

KB


Émotions naturelles, vivre la rencontre à la française

Il était beau, fort et grand, souriant et un peu timide. Il me semblait avoir des yeux bleus comme cette mer derrière nous. Je remarquai que je ne savais pas comment les rendez-vous se déroulent en France. Il me regarda dans les yeux, serra mes épaules dans ses bras et répondit : « On n’a pas tant de différences ». J’étais plus âgée mais cela me fit plaisir qu’il me rassure.

Plage de Nice : KB

Cet été-là, j’ai débuté mon parcours dans les études culturelles en ayant une idée claire quant à mon positionnement : nous sommes tous pareils de nature, mais avec des habitudes et perceptions différentes. Je ne suis ni universaliste (celui selon qui les différences culturelles n’existent pas et les règles sont universelles), ni ethnocentriste (celui qui pense que sa culture est la référence à suivre), mais je crois que nos émotions naturelles (joie, tristesse, amour, haine, colère, peur, surprise etc.) nous font nous rapprocher les uns des autres, nous faire entendre et être compris. Darwiniste, je crois au postulat que les sentiments sont innés, universels et communicatifs; adepte de l’approche anthropologique, je suis persuadée que nous avons tous quelque chose en commun (voir les travaux de Claude Lévi-Strauss).

En examinant l’histoire, on remarque ce désir (peut être bien artificiel) d’être différent, remarqué, de suivre notre propre route, ce qu’on voit beaucoup dans les études culturelles ayant une approche psychologique (nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres). Ce désir nous aveugle, il nous fait oublier que notre nature est commune. On aime en France, comme on aime en Russie, on a peur aux États-Unis comme on a peur en Italie, la solitude nous rend mélancolique sur chaque continent de cette Terre. Les gestes, les intonations, les mimiques feront la différence, mais le fait de ressentir ces émotions nous rapproche. Nous pouvons faire des efforts pour admirer ces points communs et respecter nos différences.

Je ne crois vraiment pas que la vie avec mon amoureux sera impossible pour la seule raison que nous sommes nés sous un ciel différent, que ces traits culturels nous éloignent. Nos besoins humains sont identiques, nous voulons nous sentir en sécurité, avoir une vie stable et saine, et être aimés.

Une grande partie de nos croyances culturelles se trouve dans notre inconscient, on ne peut pas s’interdire facilement d’agir d’une façon ou d’une autre, ou, d’un seul coup, modifier nos préférences. Mais nous pouvons toujours trouver d’autres solutions. Je l’ai testé : grande amatrice de thé ayant une adoration pour la cérémonie familiale du thé à la russe (autour du samovar, chacun ajoutant un volume d’eau différent selon ses goûts), j’ai découvert que mon amoureux déteste le thé. Que faire si l’un adore le thé et l’autre ne boit que du café le matin ? Nous avons trouvé un point commun : le whisky. Les traditions évoluent et s’élargissent. En ce qui me concerne, j’ai ainsi la nouvelle habitude de boire un verre le weekend. Relève-t-elle de ma culture ? Oui, parce que je viens de me l’approprier et parce que j’ai des choses en commun avec celui qui semblait être un étranger culturellement différent.

Place Masséna, Nice : KB

Il avait des yeux marron mais ma perception culturelle de la beauté m’a fait bleuir ses yeux. De la même façon, il me voyait un peu plus grande, comme tous les Russes. Mais nous avons sans doute partagé un même sentiment d’amour pour cette mer turquoise.