Nicxon Digacin

Journaliste, qu’as-tu fait de si grave ?

A l’occasion de la « journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes », je publie ce texte en solidarité à tous les confrères du monde entier qui sont victimes de menaces ou d’injustice à cause de leurs activités de journaliste.

Journaliste Brignol Lindor

Lundi. Midi. Tout le monde bouge. La ville cadence à son rythme habituel. Les écoliers, portant de jolis uniformes multicolores, donnent aux rues un surplus de gaieté et une touche de beauté indescriptible. Les marchandes ambulantes arpentent les trottoirs à vendre des légumes, du riz, du maïs… Je continue à pédaler tranquillement ma bicyclette jusqu’à la Place-des-Abeilles. La Place-des-Abeilles, une plage sauvage à l’entrée nord de la ville de Petit-Goâve, une tanière paradisiaque bordée de manguiers et de cocotiers fertiles. Je m’allonge sur le gazon en contemplant les mouvements de la mer. Bercé par la brise et le chant des merles, je m’endors.

Je me réveille 2 heures plus tard. Je reprends ma bicyclette, je pédale tranquillement pour retourner chez moi. La ville a l’air étrange tout à coup. Les rues sont vides. Il n’y a personne sous les galeries des maisons. Toutes les portes sont fermées. Même les chiens errants ont disparu. Le silence est cimetière. Quelque chose de très grave a dû se passer pour plonger la ville dans une telle inertie ! Une grande frayeur m’empare.

A l’entrée de mon quartier, une femme ne peut contenir ses larmes. Elle saute, les mains sur la tête, elle crie : « ils l’ont tué à coup de pioches et de machettes. Ils l’ont haché. Pourquoi lui ? Mon Dieu, pourquoi Brignol ? »

La crampe empoigne mes membres. Je ne peux plus continuer à pédaler. Mes entrailles me démangent. Aucun doute, c’est bien toi, Brignol Lindor, le journaliste idole de la ville, qui viens d’être assassiné. Les milices du pouvoir te reprochaient de ne pas parler en leur faveur. Les menaces couraient depuis plusieurs semaines. Ils voulaient te faire taire à jamais.

À la maison, tout le monde reste scotché devant la télé. La chaine diffuse en boucle les images de ton cadavre mutilé gisant dans le sang. Des trous creusés dans ton dos avec les pioches, des traces de lame de machettes partout sur ton corps, des morceaux de ta chair découpée traînant par terre. La scène est horrible, défiant le plus glaçant des films d’horreur. Un énième journaliste, un ami, un porteur d’inspiration pour les jeunes, vient d’être englouti par la barbarie des éternels livreurs de deuil.

Qu’as-tu fait de si grave pour mériter une telle fin? Quel crime as-tu commis pour être soumis à tant d’atrocité ? Ton crime, c’est d’avoir été un brave journaliste impartial, c’est d’avoir été un éclaireur pour notre petite ville. Ton péché impardonnable, c’est de t’être engagé à apporter à nos concitoyens, dans des conditions très difficiles, des informations sur ce qui se passe à travers le pays. Ta bravoure, ta rectitude et ton refus de vendre ton âme t’ont disgracié aux yeux de ceux qui passent leur vie à essayer de cacher le soleil.

Brignol Lindor, là où tu es auprès de ceux qui ont donné leur sang pour un monde libre et juste, sache que l’impunité ne s’est pas arrêtée. Ils continuent à torturer, tuer et oublier les journalistes. Mais sache, Brignol, que par delà des dangers de mort et des obstacles de toutes sortes, il y a des jeunes qui ont pris la relève. Ils continuent le travail. Brignol, dis à tous les autres journalistes martyrs qui sont là-haut avec toi, Jean Dominique, Jacques Roche, Claude Verlon, Ghislaine Dupont et tous les autres, que nous ne les oublions pas. Nous nous regroupons en une vraie famille pour continuer la mission. Nous pourrons peut être un jour disparaître comme toi, mais d’autres prendront la relève. Le journalisme est immortel.


Et si les Haïtiens étaient un peuple résilient ?

Il y a de ces points de vue que j’hésite souvent à publier, car c’est tellement facile de se faire attribuer tous les noms négatifs en Haïti quand on exprime une opinion qui va à l’encontre de celle de la foule. Mais, bref, je m’y suis habitué avec le temps. Je ne m’en soucie guère… Et je place mon mot.

resilience-disaster-haitiQuoiqu’en dehors du pays et très occupé dans des activités professionnelles, je prends le soin de suivre les actualités d’Haïti. Surtout depuis le passage de l’ouragan Matthew, j’essaie de m’en informer au quotidien. En tant qu’Haïtien qui a vécu toute sa vie en Haïti et qui compte y rester en dépit de tout, en tant que citoyen très directement touché par la situation du pays, je crois que, nous les Haïtiens, nous devons commencer par nous regarder en face et prendre conscience de nos bêtises, nos laideurs, nos lacunes et nos échecs. C’est très gentil de se faire complimenter, mais c’est surtout très dangereux de se faire applaudir pour des qualités que l’on n’a pas. Il est temps, ceci depuis bien longtemps, que nous arrêtions de nous voir comme le peuple fort, la nation laborieuse, courageuse et fière. Nous ne sommes plus rien de tout cela depuis bien longtemps. Cet enfermement dans la prison de nos exploits passés nous empêche de voir que nous sommes dans le pire état que puisse se trouver un peuple. Et comment recouvrer sa santé si on refuse d’admettre qu’on est malade et qu’on a besoin de se faire soigner !

De la résilience à la résignation

Alors que de partout on nous envoie l’aumône en nous félicitant pour notre résilience, je constate qu’il manque à l’Haïtien cet ingrédient essentiel qui a permis à beaucoup de peuples de se relever avec fierté de situations catastrophiques ; ce même ingrédient qui nous a valu le titre de premier peuple noir indépendant : la résilience. L’Haïtien n’est plus un peuple résilient. La résilience suppose la capacité à se relever, se réorganiser et se reconstruire après avoir été terrassé par des tragédies. L’une des caractéristiques de la résilience est la capacité à se créer une image forte afin de se protéger de la pitié de l’entourage même si une fragilité intérieure demeure. « La résilience est la capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’évènements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes parfois sévères » (M. Manciaux et coll., 2001).

Combien de tragédies avons-nous connues ? Comment les avons-nous gérées ? Nous sommes-nous mobilisés pour nous relever ensemble dans un élan de solidarité nationale ou nous sommes-nous seulement contentés de supplier la pitié d’autres peuples ? Nous en sommes-nous ressortis mieux qu’avant, réorganisés, mieux soudés ? Le constat est là, chacune des catastrophes qui nous frappent emporte avec elle une partie de nous et de ce que nous représentions dans le monde.

Nous sommes devenus plus pauvres, plus incompétents, plus mesquins, plus vulnérables, plus irresponsables, plus corrompus, plus dépendants. Absence de disposition préventive en cas de désastre, absence de stratégie post-désastre, absence de projet durable. N’était-ce pas la charité d’autres pays, nous ne serions même plus en mesure de survivre par nous-mêmes.

Arrêtons de nous venter, de scander que nous sommes un peuple résilient et courageux. Il y a une grande différence entre résilience, courage et résignation. Nous sommes aujourd’hui un peuple fainéant et découragé dont la plus grande force est la résignation. Nous n’avons pas perdu le sourire ni notre appétit pour la bamboche, pas parce que nous sommes résilients et courageux mais parce que nous acceptons notre condition de misère. Nous avons si longtemps attendu, les bras croisés, que notre pays devienne une place vivable, que nous devenions désespérés après tant d’années d’attente et d’inaction.

Voila ! Nous nous résignons. Nous n’avons plus d’espoir, plus d’attente. La condition dans laquelle nous vivons ne nous révolte plus. Informez-vous de ce qui se passe aux frontières de nos voisins vous comprendrez notre niveau de désespoir. Brésil, Colombie, Equateur, Argentine, Pérou, Mexique, Chili, etc. Ils sont dépassés par le flot d’immigrants illégaux haïtiens qui déferlent dans leurs frontières. Beaucoup d’entre eux meurent sur le trajet en cherchant à fuir la misère du pays. Nous ne croyons plus en notre capacité à construire ensemble un pays. Comme aime le dire un de mes anciens professeurs, nous avons perdu même notre capacité à avoir honte.

Et si nous étions un peuple résilient ?

Pour un peuple résilient, chaque catastrophe, chaque tragédie est une opportunité d’innover, de créer, de devenir plus fort et mieux muni contre les adversités. Moins de sept (7) ans de cela un séisme a tué plus de deux cent mille (200.000)  Haïtiens et détruit une bonne partie du département de l’ouest. Maintenant un ouragan a tué près d’un millier de gens et rasé des zones entières. Sans ajouter les différentes épidémies qui nous exterminent à petit feu. Nous semblons être les plus malchanceux sur la terre. Comme si le Bon Dieu ne veut plus de nous sur la planète. Mais saviez-vous qu’Haïti n’est pas le seul pays au monde à être régulièrement frappé par de graves catastrophes naturelles ? Le problème, ce ne sont pas les catastrophes. Le problème, c’est nous.

Nous ne pouvons pas éviter les catastrophes naturelles, il y en a que nous ne pouvons même pas prédire. Mais nous pourrions, si nous nous entendions pour le faire, construire les infrastructures préventives adéquates pour éviter d’avoir autant de pertes. Si après chaque désastre naturel nous construisions de nouvelles infrastructures adaptées, nous serions aujourd’hui un pays fort, muni de grandes infrastructures. Si après chaque catastrophe nous élaborions et appliquions de nouveaux plans, nous aurions aujourd’hui un peuple avisé et bien aguerri qui ne s’agenouille pas face aux tragédies.

Malheureusement nous nous comportons toujours en victime. Nous ne sommes responsables de rien. Tout ce qui nous arrive est la faute de quelqu’un ou de quelque chose. Au lieu de faire travailler notre matière grise pour trouver la bonne formule qui nous permettrait de construire ensemble un pays vivable pour tout le monde, nous préférons nous plaindre et sombrer dans la passivité.

Je suis impatient de voir mes concitoyens se réveiller de leur hébétude, se serrer la ceinture, se révolter et prendre leur destinée en main. Je suis impatient de voir mon peuple arrêter de faire pitié au monde entier. Je suis impatient de voir mon peuple redevenir travailleur, ambitieux, courageux et fier. Je suis impatient de voir mon peuple retrouver sa résilience d’antan et tirer profit de tous ses déboires.


Dieu nous a-t-il créé avec tout ce dont nous avons besoin pour décider, agir et vivre la vie qui nous plait ?

Ce blog n’est pas un espace pour parler de mes croyances religieuses ni pour faire la promotion d’une doctrine quelconque. Mais je me permets d’y publier cette petite réflexion que j’ai faite au cours du weekend dernier, après avoir reçu des messages de quelques amis me souhaitant courage en me disant que « tout ce qui arrive est la volonté de Dieu ».  Il y en a à qui j’ai répondu : « Mais non, ce n’est pas que la volonté de Dieu, c’est aussi la mienne ».

Dieu nous a-t-il créé avec tout ce dont nous avons besoin pour décider, agir et vivre la vie qui nous plait ?A mon avis, cette attitude à tout mettre sur la responsabilité de Dieu est parmi les plus dangereuses chez les gens qui se disent chrétiens. Ma motivation pour la publier ici vient surtout du fait que cette façon de raisonner n’est pas seulement l’apanage des chrétiens mais de toute la population haïtienne.

« Tout ce qui arrive est la volonté de Dieu » !? Je réponds NON. Tout ce qui arrive n’est pas la volonté de Dieu. Il ne nous a pas crées comme des robots à qui le moindre geste doit être dicté. Il ne nous a pas créés comme des handicapés mentaux et physiques qui auraient inlassablement besoin d’assistance. Il nous a créés semblables à lui. Donc il nous a dotés de pouvoir, de capacités et de liberté de prendre des décisions.

L’une des premières indications de Dieu à l’Homme à été de lui rappeler qu’il est un Etre libre de prendre une décision, qu’il est libre de choisir lui-même sa façon d’agir. Bien sur Dieu lui a aussi expliqué les bonnes et les mauvaises façons d’agir et leurs conséquences. Mais cela ne change en rien sont statut d’Etre libre, doté de pouvoir et de capacité à décider d’agir de telle ou telle autre façon. Relisez l’histoire d’Eve, d’Adam et des fruits défendus dans le jardin d’Éden…

Un échapartoire collectif pour ne jamais se sentir coupable de rien

« Quand quelque chose arrive, c’est que cela devait arriver de toute façon et que cela aurait quand même arrivé même si on avait agi différemment ». C’est la réflexion la plus simpliste et la plus rachitique que je n’ai jamais entendue. C’est le meilleur prétexte de ceux qui ne veulent jamais progresser ni prendre conscience de leurs irresponsabilités et de leurs bêtises. La plupart des évènements de notre vie arrivent parce que tout simplement nous l’avons voulu ainsi, parce que nous avons agi de manière à ce qu’ils arrivent ainsi. Si vous n’observez pas les principes de prévention et que vous attrapiez une maladie, ce n’est pas la responsabilité de Dieu mais la conséquence de votre comportement. Si vous ne cherchez pas d’emploi et que vous passiez votre vie dans le chômage, ce n’est pas parce que le dessein de Dieu était que vous soyez un éternel chômeur mais parce que vous êtes un vrai paresseux.

Nous attendons un changement en Haïti depuis plus de deux siècles. Nous refusons d’accepter que c’est à nous de faire ce changement et que Dieu a déjà fait son travail en amont avec les pouvoirs et la liberté qu’il nous a légués lors de notre création. En mettant à notre disposition tous les ingrédients nécessaires pour bien vivre, Dieu nous a aussi laissé la liberté de les utiliser à notre guise. Donc nous sommes l’unique concepteur et seuls responsables de la plupart des choses qui nous arrivent.

Comme une mère admirant son fils qui fait son lit tout seul en utilisant les conseils qu’elle lui a donnés, Dieu est admiratif quand nous utilisons les capacités et dons qu’il nous a donnés pour traverser nous-mêmes les moments de la vie comme des enfants matures et responsables.

Nous aurions une meilleure société avec des gens honnêtes capables de regarder en face leurs bêtises et assumer leurs responsabilités, si nous arrêtions de chialer et de tout mettre sur la responsabilité de Dieu. Nous aurions fait énormément de progrès si nous acceptions que certains échecs ne sont que le fruit de nos bêtises et que certains exploits ne sont que les résultats de nos bonnes actions.


Qu’ont-ils fait de notre dignité ? *

Qu'ont-ils fait de notre digniteEn lisant un journal, le weekend passé, j’ai trouvé une annonce pour un poste vacant dans une ONG internationale qui travaille Haïti. Comme je cherche du travail et que j’ai les qualifications requises pour le poste, je me suis décidé à postuler.

Arrivé au local de l’ONG, j’ai trouvé une longue file de personnes qui attendaient debout devant la barrière, sous un soleil ardant, ayant chacune une grande enveloppe jaune à la main. Ils se piétinaient, s’engueulaient, se bousculaient. Leurs visages décharnés, crépis d’un mortier de sueur et de poussière, évoquaient les visages de nos ancêtres sur les négriers. Un peu découragé, je ne voyais pas comment j’allais faire la queue dans cette ligne qui ressemblait à un volcan en éruption, où près d’une trentaine de personnes me précédaient. Je n’avais pas le choix. J’ai absolument besoin d’un emploi. Je me suis résigné. J’ai fait la queue. Le soleil chauffait tellement fort sur ma tête que j’arrivais à peine à respirer. Les voitures qui passaient à toute vitesse nous couvraient de poussière.

Ces scènes d’humiliation se jouent tous les jours devant les locaux des institutions qui recrutent. Qu’ont-ils fait de notre dignité?

On a attendu près d’une heure avant que le gardien, un entre-deux-âges de très grande taille, avec son fusil en bandoulière, le front plissé, ouvre la barrière. Puis, comme un bourreau à des prisonniers que l’on s’apprête à exécuter, il nous fait signe de lui remettre les enveloppes. L’un après l’autre, on s’exécute mais la ligne était interminable parce qu’à chaque instant de nouveaux postulants arrivaient.

De retour chez moi. L’esprit soucieux, je me questionnais sur le sort  qui attend ces CV quand on sait que, tout le monde le sait, d’une part, les gardiens qui ramassent les CV ont très souvent des proches qu’ils cherchent à privilégier. Ainsi, parfois ils n’acheminent pas tous les dossiers reçus au recruteur, pour augmenter la chance de sélection de leur(s) proche(s). Quelle chance mon CV a-t-il donc d’arriver au recruteur? Seuls un heureux hasard et la providence, si cela existe, éviteraient à mon CV d’être dans le lot que ce gardien ne remettra pas à son patron. D’autre part, l’ONG accepte des centaines de CV alors qu’il n’y a qu’un seul poste vacant. Vont-ils se donner la peine d’examiner tous les CV qui leur seront parvenus? En outre, ce n’est pas moi qui l’invente, c’est une réalité ici: beaucoup d’institutions – particulièrement celles du secteur public – ne publient des offres d’emploi que pour donner l’impression d’avoir une politique de recrutement équitable alors qu’en réalité le recrutement se fait parmi les amis ou les membres de familles des grands potentats de l’institution. Et si cette ONG n’est pas différente de ces institutions-là, que puis-je espérer après tous les sacrifices que j’ai faits pour leur apporter mon CV?

Ce sont ces mêmes questions que se posent chacun de ces jeunes, comme moi, en quête d’un mieux être, qui étaient à la queue leu leu comme de vulgaires naïfs devant la barrière de l’ONG. C’est le même sort qu’ils portent tous sur leurs épaules et dans leurs entrailles rongées par la misère et le désespoir. Ce sort suit, dès la naissance, chaque Haïtien dont aucun membre de sa famille n’a une histoire dans l’oligarchie haïtienne. Entre frustration et désespoir, je ne sais pas quoi choisir. Mais les deux sont en ébullition en moi, comme ils le sont, d’ailleurs, en chaque individu qui se voit refuser toute chance d’essayer d’avancer dans la vie.



* J’ai écrit ce texte en été 2010, deux jours après avoir vécu l’enfer en cherchant du travail. Aujourd’hui j’ai un boulot, mais les choses n’ont pas beaucoup bougé en 5 ans. Je viens d’être témoin d’une scène pareille à celle que j’ai vécue en 2010 et décrite dans le texte. Cela m’a interpellé et j’ai décidé de republier le même texte, car les choses n’ont pas vraiment changé pour mes frères. 


…et tu es partie pour ne plus jamais revenir

 

Un petit bout de poésie pour casser le rythme

Partie sans revenir

Par ces nuits sans sommeil qui s’entrecroisent dans mon lit

Tel un cadavre dans son sépulcre qui doit réapprendre à mourir

Je remets des couches de chair aux ossements de nos souvenirs

Et je revois ton corps vidé qui s’échoue sur le mien

Ta tête sur ma poitrine

Tes cheveux défaits qui se perdent dans mes narines

Ton souffle qui caresse ma nuque

Le cillement alangui de tes paupières qui s’éteignent

La pureté de ta nudité qui s’étale sur moi

Tel un nuage blanc dans le ciel obscur d’une nuit fragile

Nos corps transpirant entrelacés dans les draps défripés

Essoufflés entre deux galipettes surdosées

Les débris de nos envies déchaînées renaissaient toujours

Par petit bout, tour à tour

On se désirait encore et toujours

Sans toi, ma demeure n’est que géhenne.


Avoir 29 ans en Haïti

Nicxon DigacinAujourd’hui, j’ai 29 ans. « C’est très peu. Il te reste encore beaucoup de choses à vivre », me diraient certains. Oui, j’avoue que ce n’est pas un très vieil âge. Mais avoir 29 ans en Haïti, c’est comme avoir marché dans la vallée de la mort pendant de longues années sans encore y laisser sa peau.

De catastrophes naturelles à tourbillons politiques, je suis un rescapé multiplement récidivé. Héritier d’une malédiction parfaitement structurée qui ronge ma terre, à l’instar de tous mes frères dont les parents n’ont aucun embranchement avec l’oligarchie en place, la vie ne m’a jamais ménagé. Elle n’a jamais hésité à me fouetter, me pincer, voire me mordre jusqu’aux os. Mon corps en garde les cicatrices. Mon âme en porte certaines blessures béantes. Chacune d’elles est la marque des guerres que j’ai livrées tantôt pour rester en vie tantôt pour essayer d’améliorer ma vie.

En 29 ans, j’ai vu mes frères s’émouvoir sans arrêt, sans jamais atteindre la bonne humeur. J’ai vu des gens désespérés s’ériger en libérateur des pauvres, puis s’enrichir et partir vivre dans le luxe derrière de géants murs barbelés. J’ai vu un peuple naïf et émotif se confier à des hommes cyniques. J’ai vu un pays qui se cherche en tâtonnant entre le déclin de son glorieux passé et son avenir toujours indécis.

En 29 ans, j’ai vu des choses changer, mais changer pour s’empirer. J’ai vu disparaître les forêts, les rivières et les oiseaux qui ont égayé mon enfance. J’ai vu de belles plages transformées en dépotoirs. J’ai vu de belles avenues changées en marchés publics. J’ai vu s’évaporer la convivialité, la solidarité et la confiance. J’ai vu un peuple vaillant s’agenouiller pour quémander son pain à tout venant. J’ai vu une jeunesse florissante sombrer dans la dépravation et la paresse.

En 29 ans, j’ai traversé les strates de mon pays d’une extrémité à l’autre, des très riches aux trop pauvres. J’ai vécu dans la crasse la plus infâme et côtoyé des gens de la très haute société. J’ai entendu, j’ai vu, j’ai vécu des choses. Beaucoup de choses. Les unes plus révoltantes que les autres. J’ai été victime du clanisme ; parfois stigmatisé, humilié, exploité, refoulé, incompris……

Mais, par-dessus tout, en 29 ans, je porte en moi un amour indicible et intact pour cette terre qui m’a enfanté. Terre mal aimée, terre généreuse, terre clémente; c’est ma terre, mon pays, mon Haïti. Elle m’a tout donné : ma force, ma chaleur, ma joie de vivre. Toute dépouillée et enchaînée dans ses souffrances, elle me comble avec le peu de charme qui lui reste. Son soleil me donne chaque jour l’énergie nécessaire pour traverser les années et affronter les tribulations de la vie.


Ils ont brûlé ma voiture !

J’étais en train de manger tranquillement, quand le gardien du restaurant est entré pour dire que les manifestants étaient en train de mettre le feu à une voiture. Je n’imaginais pas une seconde qu’il s’agissait de la mienne. Mais quand j’ai regardé au travers de la fenêtre, pas de doute, je ne pouvais pas y croire.

Un homme tenant un pistolet, le visage caché avec un mouchoir rouge, asperge d’essence mon véhicule. Un autre est en train de casser les vitres à l’aide d’un morceau de fer. Je fais un saut pour sortir et les en empêcher. Un client qui mangeait juste à côté sur une autre table me tire par la main : « Calme-toi. Ne sors pas. Mieux vaut perdre une voiture que de perdre ta vie. Si tu sors, ils peuvent te tuer. Ces gens-là sont sans foi ni loi ».

Je me rassois. J’essaie de contenir ma colère. Je ne sais plus ce que je ressens. De la rage, du dégoût, de la violence. Je tremble. Je pleure.

Moi qui ai toujours évité de me retrouver sur la trajectoire d’une manifestation de rue en Haïti ! La malchance a voulu que je sois au mauvais endroit au mauvais moment. En fait, je me demande s’il y a jamais de bons moments ni de bons endroits ici. La pire des exactions peut se produire n’importe où et n’importe quand.

Je me demande pourquoi ils se sont pris à  ma voiture. Je ne trouve qu’une réponse : parce que cela leur fait plaisir de détruire. Ce n’est pas parce qu’ils ont quelque chose contre moi personnellement. Non. Ils ne me connaissent pas. Je ne suis qu’un pauvre jeune professionnel qui se tue pour survivre. Je n’ai jamais fait de la politique. Je n’ai jamais travaillé pour une boite publique. Je n’ai jamais opiné ouvertement sur les actualités politiques du pays. Personne ne m’attaquerait pour des raisons politiques.

Je suis victime, ma voiture est détruite parce que tout simplement l’Haïtien a développé et cultive une haine forte contre les biens d’autrui. Quand tu possèdes quelque chose de plus qu’un autre, il cherchera à détruire ce que tu as pour te ramener à son niveau au lieu de travailler pour monter au même niveau que toi. Détruire est d’ailleurs le point central de toutes les manifestations qui ont lieu ici. Je ne suis pas la première victime. Beaucoup d’autres sont déjà passés sous les roues de ce train haïtien de destruction récurrente.

J’ai liquidé mon ancienne voiture à cause de ses pannes trop répétitives, il y a trois ans de cela. Pendant ces années, j’ai dû m’imposer une vie d’austérité extrême pour pouvoir économiser un peu d’argent pour me racheter une voiture. Il y a à peine deux mois que l’ai achetée. Et voilà qu’elle vient de partir en fumée en un clin d’œil. Pourquoi ? Pourquoi ? Frères haïtiens, dites-moi pourquoi !

Où trouverai-je de l’argent pour m’acheter une autre voiture ? Il n’existe pas de service d’assurance ici, sinon que des escrocs qui s’appellent assureurs. Aurai-je encore la force et surtout l’opportunité pour économiser pendant trois autres années ? Et si j’arrive un jour à trouver l’argent, pourquoi prendre le risque de le perdre dans ce pays où n’importe qui peut décider de tout détruire n’importe quand ?


Papa, où est mon avocatier ?

avocatierAlors que des milliers d’âmes s’apprêtent à faire le tour du Champ de Mars en se bousculant au rythme des assourdissants décibels que vomissent les chars carnavalesques, je prends ma valise, je quitte Port-au-Prince. Je pars à la recherche de silence, à la recherche d’un peu de vent frais. Je m’en vais revoir la terre où je suis né.

Après 5 heures de trajet, deux heures en bus et 3 heures à cheval, je suis enfin arrivé dans la petite localité où j’ai vu le jour. La joie des oncles, tantes, cousins et cousines heureux de me revoir après de longues années. Cela fait six ans que je n’ai pas mis les pieds ici dans ce petit coin perdu derrière les montagnes, à près d’une centaine de kilomètres de la ville de Petit-Goâve.

L’air dépaysé, je tourne en rond, je regarde partout. La zone est étrange. Je ne la reconnais plus. Elle est d’une nudité choquante. A l’entrée de la cour familiale, mon avocatier n’est plus ! Stupéfaction. Rage. Je me précipite vers mon père. Papa, où est mon avocatier ? Il est mort, mon fils me répond-il. Conscient de la douleur que cela provoque en moi, il essaie de me calmer en ajoutant des explications : je n’ai pas abattu ton avocatier. Je n’aurais jamais fait ça. Il est mort tout seul. Il a été piqué pas un insecte et s’est desséché par la suite. Nous l’avons donc utilisé pour faire du charbon de bois.

Je m’affaisse sur une petite chaise qui se trouvait juste à coté. Comme si une partie de moi avait disparu. Comme si j’avais disparu. Nicxon n’était plus là. Oui, Nicxon, c’est ainsi que s’appelait l’avocatier. On portait le même prénom. On était deux bons amis. On a grandi ensemble. Il était témoin de mes premiers pas. J’étais témoin de ses premiers fleurissements. Les souvenirs remontent à grands flots dans ma tête. Je revois ces matins où je le grimpais pour cueillir des avocats. Je me rappelle ces saisons où ses fleurs m’apportaient de l’espoir et ses fruits du bonheur. C’était mon arbre, celui avec lequel on a enterré mon cordon ombilical le jour de ma naissance.

Si tu arrives chez moi, dans cette petite localité appelée Nantyap, tu seras étonné de voir que chaque arbre porte un nom qui correspond au prénom d’une personne qui habite dans les environs. A Nantyap et dans beaucoup d’autres localités avoisinantes, la tradition voulait que le cordon ombilical de chaque nouveau-né soit enterré avec une semence d’arbre. L’enfant et l’arbuste porteront le même prénom. Ils grandiront ensemble. En grandissant, l’enfant apprendra que l’arbre lui appartient et qu’il devra en prendre soin. Il protégera son arbre et empêchera qu’on lui fasse du mal.

Mes deux petites sœurs et mon petit frère, nés dans les années 90, n’ont pas d’arbre qui portent leurs prénoms. Aucun arbre n’a été planté pour marquer leur naissance. Pourquoi ? Peu après ma naissance, mes parents se sont convertis au protestantisme. Leur conversion exigeait d’eux de se détacher de toutes les pratiques ancestrales. On les convainquit que les pratiques de nos grands parents sont du vaudou et que le vaudou est satanique et barbare. À l’instar de tous les riverains qui ont choisi de se donner à l’église à cette époque, mes parents ont tout bonnement arrêté la pratique « une naissance/un arbre ». Ils sont devenus de fervents messagers pour annoncer aux incrédules d’arrêter toutes les pratiques hérités des ancêtres.

Aujourd’hui, à Nantyap, aucune personne âgée d’à peine 20 ans n’entendra parler de « planter un arbre avec le cordon ombilical du nouveau-né ». Plus aucun nouvel arbre n’a été planté à Nantyap. En moins de 30 ans Nantyap est devenu littéralement un désert. Nous nous évaporons au rythme que se perdent les traditions qui nous ont conçus

La disparition de mon avocatier m’a plongé dans de profondes réflexions. Cela m’a d’abord fait penser à la peine qu’a le gouvernement actuel et ses prédécesseurs à mettre en place une politique efficace pour reboiser le pays. Diverses initiatives sont prises. Des fonds sont mobilisés pour engager de grands spécialistes internationaux, pour voyager et prendre conseil auprès d’autres gouvernements. Des forums et des ateliers de travail sont organisés avec des experts étrangers. Mais malheureusement, comme toujours, nos dirigeants ne pensent jamais à chercher chez nous des éléments capables de contribuer à solutionner nos problèmes.

Ressusciter et valoriser la pratique « une naissance/un arbre » des paysans de Nantyap ne sera pas la solution miracle à la problématique du reboisement en Haïti. Cependant, imaginons combien d’arbres auraient été plantés à Nantyap pendant les 20 dernières années si cette pratique n’avait pas été abandonnée. Imaginons, dans un pays où le taux de naissance est parmi les plus hauts du monde, combien d’arbres seraient mis en terre par jour si toutes les familles l’adoptaient. Cette tradition n’avait rien de mauvais. Elle créait tout simplement un lien affectif entre l’homme et son environnement. Elle était l’expression d’une population consciente de l’importance des autres espèces dans l’équilibre de la vie sur terre. Au lieu de valoriser ce qui nous appartient, nous les détruisons pour les remplacer par des formules venant de l’étranger. Nous sommes incapables de prendre conscience de la valeur de nos valeurs. Nous acceptons que rien de bon ne puisse provenir de nous, de notre culture, de nos terres. Nous avons remplacé nos arbres aborigènes par des arbres importés parce que nous trouvons que nos arbres ne sont pas si jolis. Nous avons détruit nos espèces d’élevage pour les remplacer par des espèces importés parce que nous croyons que nos bétails sont trop chétifs. Nous avons rejeté notre culture parce que nous croyons qu’elle est barbare. Si nous ne cessons pas de rejeter ceux qui constituent la quintessence même de ce que nous sommes, nous risquons de ne plus nous reconnaître un jour.


J’ai publié ce texte en août 2014 au journal Le Nouvelliste. Je le partage aujourd’hui avec la communauté de Mondoblog, espérant toucher davantage de personnes sur la problématique du reboisement en Haïti.


Le soir au Champs-de-Mars

Champs-de-MarsIl est 22 heures. Je suis au Champs-de-Mars. 22 heures, c’est très tard pour être au Champs de Mars. Normalement, c’est déconseillé d’y rester même à 19 heures. C’est l’endroit où tout peut t’arriver, même les choses les moins imaginables. Du moins, c’est ce que l’on dit. Alors, qu’est-ce que je fais là? Je n’en sais pas trop. C’est juste un soir comme tant d’autres où l’envie de me fondre dans le décor de cette place magique l’emporte sur celle d’être dans mon lit. J’y vais souvent, surtout le soir. Assis sur un banc, les pieds croisés, mâchant un chewing-gum, le regard perdu, j’essais d’observer plusieurs scènes à la fois. Les scènes sont surréalistes, saisissantes, suffocantes……….

Au Champs-de-Mars le soir, l’air s’agite, le temps s’arrête. La nuit étale sa noirceur sur toute la place, telle un drap géant qui cache un lit. Les quelques ampoules clairsemées, faiblement allumées, forment un contraste cynique dans la nuit. Entre le crissement du feuillage des arbres, le sifflement des insectes nocturnes et le bruit des bars mobiles, les gens se sentent libres. Libres d’une liberté dégantée. Ils s’en vont et s’en viennent, s’abordent et s’engueulent.

Au Champs-de-Mars, le soir, c’est un entremêlement d’âmes disparates venues de toutes parts. Il y a de jeunes garçons, l’air effrayant, qui fument de la marijuana, jouent aux cartes, au domino et à d’autres jeux. Ils portent leurs jeans sous les fesses, le torse nu, le corps tatoué, les cheveux tressés ou colorés. Il y a des jeunes filles aux corps gracieux et aux tenues aguichantes qui déambulent et s’exhibent. Elles se promènent, s’approchent des gens, font des saluts trop gentils. Elles sont jeunes, très jeunes, entre 16 et 20 ans. Elles ont tout pour plaire aux pervers amants de la bonne chair : les fesses dansantes, la poitrine pulpeuse et le regard innocent. Il y a aussi des gens venus de loin juste pour s’évader, respirer, observer…….. Il y a surtout des mendiants en haillons qui passent et repassent en quémandant des centimes. Ils semblent être les éternels résidents du Champs-de-Mars.

Au Champs-de-Mars, le soir, la pudeur s’endort. Les interdits s’envolent. C’est la désinvolture, la démence, le saisissement, l’accablement. Des jeunes amoureux qui se bécotent sans cesse, une adolescente qui enlève son soutien-gorge et se fait sucer les tétons par son copain, un couple trop excité qui s’arrange sous un arbuste et entame des ébats surchauffés. Des clochards allongés sur le sol, perdus dans un profond sommeil, comme si tout était calme, comme s’ils étaient dans un monde à part. Des chiens décharnés qui reniflent partout sur le gazon à la recherche de quelques miettes. Des scènes et des scènes…….un spectacle indescriptible.

Le Champs-de-Mars, au cœur de Port-au-Prince, la plus grande place publique d’Haïti. Autrefois, l’une des plus belles de la Caraïbe. Toute délabrée, elle garde encore un peu de son charme et de sa folie.

Si tu visites Haïti, je te propose de faire un tour au Champs-de-Mars un soir. On ira ensemble s’asseoir sur un banc, les pieds croisés, mâchant des chewing-gums, essayant de capter plusieurs scènes à la fois.


Et si nous mangions la gourde ?

Gourde« Si tu as soif ou si tu meurs de faim, ne compte pas sur une gourde pour te sauver la vie ». Cette phrase ressemble un peu à la citation de l’écrivain français, Noctuel (1871-1945), qui disait : « Quand on a soif d’amour, il ne faut pas nécessairement se précipiter sur une gourde ». La gourde dont parle Noctuel dans sa citation et celle évoquée dans ma phrase n’ont pas la même définition. Moi, je fais allusion à la monnaie de mon pays, la gourde, unité monétaire officielle d’Haïti. J’ajoute « unité monétaire officielle » parce qu’il y en a une autre qui ne l’est pas, le « dollar haïtien » .

En Haïti, le salaire est payé en gourde. Mais quand tu vas au restaurant ou au supermarché, les prix sont soit en dollars américains soit en dollars haïtiens. Mais la monnaie qui a vraiment de la valeur ici c’est le dollar américain, le « billet vert » comme nous l’appelons affectueusement. Si tu veux impressionner quelqu’un, exhibe quelques billets verts… L’euro, ce ne sera pas aussi efficace, car ce dernier n’est pas très familier chez nous, même si en réalité un euro vaut plus qu’un dollar américain.

Dollar haïtien ! Mais c’est quoi ce cirque ?

Officiellement, le « dollar haïtien » n’existe pas. L’histoire relate que l’on a commencé à utiliser le terme dollar pour parler de la monnaie haïtienne dans les années 1920, sous l’occupation américaine. A cette époque, le dollar américain se changeait au taux de 5 gourdes ; donner un billet de 5 gourdes à quelqu’un équivalait à lui donner un billet d’un dollar américain. Ainsi, le terme dollar est resté dans le langage haïtien pour signifier un montant de 5 gourdes. Sauf que, entre-temps, les choses ont changé. Un dollar américain vaut actuellement 45 gourdes. Mais nous continuons à appeler dollar toute somme de 5 gourdes.

La gourde est tellement dévaluée par rapport au dollar US que les Haïtiens préfèrent, de plus en plus, utiliser le terme « dollar haïtien » au lieu de parler de la gourde. Dans beaucoup de restaurants, hôtels et supermarchés du pays, où l’on ne veut pas afficher les prix en dollars américains, on les affiche en dollars haïtiens. Cette stratégie a deux avantages. Premièrement, elle donne la fausse impression que l’argent qu’on a en poche n’est pas si inférieur au billet vert. Penser que 1000 dollars US valent 9000 dollars haïtiens est plus valorisant que d’affronter l’évidence que 1000 dollars US valent 45 000 gourdes. Deuxièmement, elle permet au commerçant de donner aux clients l’impression que le prix du produit n’est pas si exorbitant. Au lieu de dire que le plat de riz est à 250 gourdes, le restaurateur te dira que cela coûte 50 « dollars haïtiens ». En effet, 50 sonne moins fort que 250.

Mon inquiétude, ce n’est pas le fait d’utiliser l’expression « dollar haïtien » ou la gourde, mais c’est plutôt l’effet catastrophique du rapport gourde/dollar américain sur le coût de la vie. Il y a quelques mois, j’ai constaté que mon salaire ne répondait plus à mes dépenses alors que je ne fais pas plus d’achats que d’habitude. Au contraire, j’ai même réduit ma liste de courses et mon salaire n’arrive toujours pas à couvrir mes dépenses. Pourquoi ? Bien sûr, parce qu’il me faut plus de gourdes pour acheter un  dollar américain. Mon salaire diminue au rythme que se déprécie la gourde par rapport au « billet vert ». Quelqu’un qui gagnait 15000 gourdes soit 3000 dollars haïtiens, en janvier 2014, gagnait l’équivalent de 350 USD. Avec ce même salaire de quinze mille 15 000 gourdes, la personne gagne aujourd’hui l’équivalent de 330 USD. C’est ainsi que la montée du dollar américain agit automatiquement sur les prix des produits, car les produits que nous consommons, dans la majeure partie, sont importés et, par conséquent, achetés en dollars US.

Comment survivre avec des gourdes sans valeur?

La gourde face au dollar américainLa première option, à mon avis, serait que les employeurs augmentent les salaires proportionnellement à la montée du dollar américain face à la gourde. Hahahaa ! Je dois être sur une autre planète pour imaginer cette possibilité, car avec une telle proposition, il faudrait revoir les salaires tous les mois. Deuxième option, consommons les produits locaux. Mais non, il n’existe plus de produits locaux haïtiens. Tout est importé. Et le très peu que nous produisons se vend au triple plus cher que ce que nous importons. Enfin ! J’ai trouvé une dernière option plus réaliste et plus simple que les deux premières : cuisinons littéralement nos gourdes. Énigme résolue ! Imaginons, avec un salaire mensuel de 15 000 gourdes, nous pouvons faire bouillir 500 billets de gourde par jour. Il nous faudrait juste un peu d’eau et de sel. Puis, bang, toute la famille mangerait aisément.

Oups ! Je commence à perdre la tête. Pardonnez-moi, je ne suis pas fou. Je cherche simplement à trouver le moyen de survivre dans un pays où même la survie est un luxe.


Et le bébé docteur ne nous fera plus peur

Jean-Claude et son feu père. Ils font peur. L’unique fils de l’homme tout-puissant d’Haïti des années 60, nommé président à vie alors qu’il n’avait que 19 ans, l’un des plus jeunes chefs d’Etat qu’a connu le monde. Jean-Claude Duvalier, surnommé Baby Doc, aura passé sa vie entre honneur, puissance et démesure. Son père, avant de trépasser, lui avait légué 27 750 km2 de terre et de mer. Haïti lui appartenait. Le peuple, la faune et la flore, tout était à lui. Il pouvait tout faire. Exterminer qui il veut, protéger qui il veut, enrichir qui il veut, appauvrir qui il veut. Les échos de son pouvoir oppressif retentissaient dans les moindres recoins de la petite République.

A la chute de son empire, en 1986, un autre groupe accapare le pays. Haïti n’était plus la propriété d’un seul homme tout-puissant. Elle était devenue la proie de petits clans qui s’entredéchiraient pour avoir le monopole des exploitations de toutes sortes. Entre temps, Baby Doc entamait un long périple qui aura duré 25 ans en France. En janvier 2011, il revient à Port-au-au-Prince. Toujours entre honneur, puissance et démesure. Acclamé par une foule en liesse qui est allée l’accueillir à l’aéroport. Intouchable, en dépit des lourdes accusations qui pesaient contre lui. Il a continué à faire la fête sous les yeux des milliers de gens que son régime a torturés. Comme si le pays lui a toujours appartenu et lui appartiendra toujours.

La mort, ce 4 octobre 2014, a décidé que cet ancien dictateur président à vie parte à vie. Il est mort. Il n’est plus une menace pour ceux qui l’ont toujours redouté. En effet, même s’il était devenu inoffensif depuis son départ du pouvoir, Jean-Claude Duvalier recommençait à faire peur à son retour au pays en 2011. La liberté effrontée avec laquelle il vaquait à ses activités et la place prestigieuse qui lui était toujours réservée par le gouvernement actuel, lors des grandes cérémonies, représentaient une humiliation et une provocation pour la mémoire des familles exterminées sous son régime. Il faisait d’autant plus peur qu’il gagnait du terrain en popularité dans les sondages politiques. Il était même pressenti comme candidat aux prochaines élections présidentielles.

L’annonce de sa mort a provoqué un double choc. Un choc pour ses adeptes qui cherchaient à le ramener au devant de la scène politique. Un choc pour les victimes qui exigeaient justice et réparation. Jean-Claude Duvalier est mort. Il n’est plus possible qu’il redevienne président d’Haïti. Il n’est plus possible, non plus, qu’il soit jugé et condamné par un tribunal haïtien pour les torts que lui et son équipe ont causé à Haïti.

Mais, par-dessus tout, quelle leçon Haïti a-t-il retenu du passage des Duvalier qui ont atrophié l’histoire haïtienne pendant près de 30 ans ? 30 ans, c’est le temps qu’il a fallu à des pays comme le Canada, la Chine, le Brésil pour se développer et offrir des conditions de vie digne à leurs citoyens. 30 ans, c’est ce qu’il nous a fallu, nous autres haïtiens, pour permettre à un homme et à sa progéniture de devenir riche et puissant.


Le calvaire d’un patient ordinaire

Une sensation de fièvre. Une douleur à la main gauche avec une démangeaison aiguë au niveau du doigt majeur. Je crains d’être déjà sous les griffes de la chikungunya. Je me dépêche de quitter le bureau pour rentrer chez moi. Sur la route, je m’arrête à une pharmacie pour m’acheter du paracétamol. On dit que c’est très efficace contre cette fièvre qui fait rage au pays ces derniers temps. La pharmacienne m’annonce que le paquet se vend à 35 gourdes*. Stupéfait, je lui rappelle qu’il y a 2 jours j’en ai acheté à sa pharmacie et elle me faisait payer le paquet à 25 gourdes. Elle s’est contentée de me répondre que c’est le nouveau prix, à prendre ou à laisser.

Ici, chaque épidémie est une aubaine pour amasser de l’argent sur la souffrance des autres. On se concentre sur les petits avantages, les petits bénéfices que l’on va tirer pour soi-même. Après chaque période d’épidémie ou de catastrophe naturelle que connait le pays, les plus riches deviennent plus riches et les plus pauvres plongent davantage dans la pauvreté.

Bref. Ne nous arrêtons pas sur ces détails. Mon histoire est loin de se terminer. Comme je vous le racontais, j’ai acheté mes paracétamol à 35 gourdes. Mais ils ne se sont pas révélés efficaces cette fois. Je passe le reste de l’après-midi à souffrir. Maux de tête, fièvre, douleur au bras. Une nuit blanche…….

Le lendemain, ma mère, choquée par mes gémissements, me prépare une tisane. Sa tisane, une composition médicamenteuse presque magique tant elle a l’habitude de calmer rapidement les douleurs, n’a pas su me soulager. Dans ma tête, il ne reste plus qu’une option : aller à l’hôpital. Je vérifie mes poches. Je n’ai que 750 gourdes. Je passe en revue les feuilles plaquées sur le mur à coté de mon lit. Il y a l’adresse d’un hôpital pas trop loin de chez moi qui accepte en paiement la carte d’assurance maladie. Cela tombe bien, vu que je suis détenteur d’une carte d’assurance que je n’ai jamais eu l’occasion d’utiliser. J’y vais. Un médecin me reçoit. Il m’ausculte et m’explique que ma douleur au bras est due à un panaris. Il m’envoie faire des examens de laboratoire et me prescrit des médicaments.

Ma prescription en main, je passe d’abord à la pharmacie interne de l’hôpital. Ils n’ont pas les médicaments. Je m’en vais à une autre pharmacie. Ils les ont, le tout coute 815 gourdes. Il ne me reste que 250 gourdes en poche. Je demande de payer avec ma carte de crédit. Ils ne prennent pas de carte de crédit. Quelques mètres plus loin, j’aperçois l’enseigne d’une autre pharmacie. J’y vais. Je trouve tous mes médicaments pour 780 gourdes. Intrigué par la différence de prix,-je ne m’y attendais pas,-je décide d’aller voir ailleurs. Dans un bâtiment juste à coté, il y a une autre pharmacie. Là aussi, ils ont tous mes médicaments, le tout coûte 800 gourdes. Dans toutes ces pharmacies, on n’accepte ni de carte de crédit ni de carte d’assurance. Je retourne chez moi bredouille….

Ici, tu ne sauras jamais quand tu as payé quelque chose au prix normal. Tu auras beau arpenter des boutiques et trouver des prix moins chers que d’autres mais tu ne sauras jamais le bon prix. Les prix ne suivent aucune règle, aucun contrôle des autorités même dans un domaine aussi important que la santé. Et si tu veux acheter, il faut absolument que tu aies du cash. Oui, ici, c’est du cash ou rien. Mais pour avoir ce cash, il faut être en bonne santé pour passer des heures debout à faire la queue à la banque ou être assez chanceux pour tomber sur une caisse automatique qui n’est pas défectueuse. Là encore, il faut être client de l’unique banque qui dispose de quelques caisses automatiques dans le pays.

Revenons à ma péripétie…. Je me débrouille pour trouver du cash. Je me fais acheter les médicaments. Je suis les conseils du médecin. Malgré tout la douleur ne s’arrête pas. Elle s’envenime. Ne pouvant pas dormir, je téléphone au service d’urgence de l’hôpital au milieu de la nuit. On m’informe qu’il n’y a aucun médecin disponible à cette heure et qu’il faut attendre demain. J’attends. Je souffre. Je gémis.….. L’une des plus longues nuits de ma vie.

Le lendemain au petit jour, je me pointe à l’hôpital. Je demande à voir un médecin en urgence. La secrétaire m’annonce qu’il n’y a qu’un médecin disponible pour tous les cas, les autres étant malades de la Chikungunya. Elle me fait m’asseoir dans une petite salle et me promet de me faire signe dès que le médecin sera disponible.

Les minutes devenaient lourdes et interminables. Avec une douleur insupportable, on n’a plus la notion du temps. La démangeaison paralyse presque mon bras. Mon souffle s’affaiblit, les battements de mon cœur s’accélèrent. Je transpire. Je m’allonge, tel un trépassant, sur deux chaises dans la salle. J’imagine les cris de mes parents à l’annonce de ma mort suite à une simple douleur au bras. J’imagine l’étonnement de mes amis qui trouveront bizarre que je m’en suis allé si vite, les commentaires de mes collègues de travail qui s’étonneront de n’avoir pas su que j’étais malade. Je me sens m’en aller tranquillement…. Brusquement, j’entends une voix parler dans la salle. Je reconnais la voix. J’ouvre les yeux. C’est une ancienne connaissance. Il m’a reconnu. D’une accolade chaleureuse, il me salue. Je ne savais pas qu’il était le directeur de l’hôpital ! Soulagement. Il me prend en charge. Tout à coup, toutes les infirmières sont à mon chevet. J’étais invisible et anonyme dans la salle, au bord du trépas. Maintenant, tout le monde me prête de l’attention. Je suis traité en VIP. En quelques minutes, mon doigt est opéré… Ma souffrance allégée…. J’aurais passé une journée à gémir dans la salle d’attente, n’était cette personne qui m’a reconnu.

Nos hôpitaux sont caractérisés par l’insouciance et le mépris à l’égard des patients. La vie n’est plus une priorité. Le sens du « Servir » n’existe plus. Dans les couloirs des hôpitaux, les jeunes médecins et les infirmières, vêtus orgueilleusement de leurs toges, pavanent comme des stars. Ils prêtent plus d’attention aux compliments sur leur tenue qu’à la détresse sur le visage des patients. Leurs va-et-vient ne sont pas pour régler des urgences mais pour se faire voir en attendant que les huit heures s’écoulent. A l’hôpital et dans toutes les institutions de service du pays, la lenteur des actions et le piétinement des étiques font le fardeau des consommateurs. Des gens qui sont payés pour donner du service attendent d’être suppliés ou soudoyés pour offrir convenablement le service. Crois-moi, tu seras fier d’être Haïtien jusqu’au jour où tu as besoin d’avoir un service à temps et dans de bonnes conditions. Nous sommes paresseux, hautins et médiocres. Quand ce n’est pas la compétence qui nous fait défaut, c’est la négligence qui nous fait la peau. Combien de gens sont morts parce que des médecins ou des infirmières ont été négligents à leur égard ? Combien de personnes sont morts parce le prix de certains médicaments ont subitement augmenté à cause de ceux qui veulent profiter d’une épidémie ? Combien sont morts parce qu’ils n’avaient qu’une carte de crédit ou une carte d’assurance à leur portée pour acheter des médicaments en urgence ? Combien sont morts le temps qu’on arrive à passer la ligne pour récupérer un peu de cash à la Banque ? Combien de gens sont morts parce qu’ils n’avaient personne pour leur faire bénéficier d’un service VIP à l’hôpital ? Combien d’autres vont mourir parce que nous acceptons n’importe quoi sans oser lever le petit doigt pour exiger mieux?


*La gourde est la monnaie nationale d’Haiti. A la publication de cet article, 1 USD vaut 45.027 gourdes et 1 EUR vaut 57.197 gourdes. 

N.B. Ce texte relate une aventure vécue par son auteur, Nicxon Digacin. Il a été publié au journal Le Nouvelliste en juin 2014. 


Bienvenue dans ma tanière !

Bonjour !

Si vous suivez les actualités de mon pays, Haïti, vous n’avez peut-être pas besoin que je vous raconte ce qui s’y passe. Mais peut-être que oui, vous en avez besoin, probablement. Car ce que je vis n’est souvent pas ce qui vous parvient via le net, la télé et les journaux.

Plus de 200 ans après son indépendance, ma terre n’est que dégringolades, dérives, tourments et misères de toutes sortes. Le pire est que, outre les excès de colère de la nature avec ses ouragans, ses épidémies et ses tremblements de terre, la plupart des tribulations que connaît mon pays sont concoctées pas ses propres enfants. Avides de pouvoir et de luxure, ceux qui ont eu la noble mission de conduire Haïti à bon port n’ont fait que la dépouiller.

Dans ce pays où chacun a l’air de parler sa propre langue et personne ne comprend personne, on se sent comme des bêtes au cœur d’une jungle. Pour chaque Haïtien ne faisant pas partie du petit clan de ceux qui ont accès à toutes les richesses du pays, Haïti est un transit, un purgatoire en attendant d’être admis au paradis qui est soit le Canada soit les Etats-Unis soit n’importe quel autre pays où le manger et le boire ne sont pas un luxe. Nous voulons tous, nous les 90 % de la population qui sont privés de tout, trouver une terre qui nous accueillerait et nous traiterait comme des êtres humains. Nous voulons tous fuir, partir nous réfugier ailleurs.

Moi, au milieu de la jungle, j’ai trouvé une tanière : ma plume. Elle m’aide à évacuer la frustration et le désespoir qui engorgent mes veines. Ma plume, c’est mon refuge. Elle m’aide à disparaître quand ça va trop mal dans les alentours. Son encre est de sang. Elle ne crache que des mots de douleurs.

Alors, cher/chère ami/e, si vous cherchez à voir les belles plages et les belles zones touristiques d’Haïti, vous ne les trouverez pas sur mon blog. En fait, je ne les connais pas. Les gens de ma classe ne les connaissent pas. Mais si vous cherchez à connaître la vie de ceux qui vivent en dessous de la survie, oui, mon blog est là pour ça.

Bienvenue dans ma tanière !