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Haïti Futur promeut le livre et l’art haïtiens à Paris

Du samedi 1er au dimanche 2 décembre 2018, a lieu à Paris la cinquième édition du Salon du livre et la vingt-quatrième édition de l’art haïtien à Paris sous la houlette de l’association Haïti Futur en collaboration avec les éditions Zellige et la librairie Le Divan. Un large éventail d’ouvrages haïtiens et de produits artisanaux a été présenté au public.

 

C’est dans les locaux de la mairie du 15e arrondissement qu’a lieu cet événement ayant mis à l’honneur les écrivains Emmelie Prophète et Gary Victor des éditions Mémoire d’encrier qui a célébré cette année ses quinze ans. Organisée autour du thème « Haïti et la littérature francophone des Amériques », toute une pléiade d’activités, entres autres, des conférences, des tables rondes, des séances de dédicace, des rencontres avec des auteurs invités a constitué le menu du salon.

Les deux journées ont été riches en activités. Une foire gastronomique mettant en valeur la gastronomie locale s’est tenue pendant les deux jours. La journée du samedi a été ponctuée d’une table ronde sur le créole avec Frantz Gourdet des éditions LEVE et Josette Bruffaerts-Thomas suivie d’une conférence avec Emmelie Prophète, Castro Desroches et Gary Victor (Haïti et les écrivains francophones des Amériques) et d’une causerie de Valérie Marin La Meslée avec Gary Victor (Gary Victor, ses œuvres, ses rêves, ses combats). Deux autres conférences, l’une sur la diffusion du livre en Haïti (Monique Lafontant, Dieulermesson Petit-Frère, Frantz Voltaire et Emmelie Prophète) et l’autre sur la présentation de l’ouvrage d’Yves Chemla, ont été présentées la journée du dimanche.

Signalons qu’une belle soirée d’hommage, agrémentée de chansons et de textes avec les voix de James Noël, le guitariste Amos Coulanges, le percussionniste Atiassou Loko, a été rendu au photographe, peintre et poète haïtien décédé le 29 octobre dernier. Son livre, « Un homme peau noire, peau rouge, un homme de toutes les saisons », qui vient de paraître aux éditions Mémoire d’encrier, a été, à cette occasion, présenté au public.

Parmi les autres auteurs présents à cette édition du Salon du livre, citons Makenzy Orcel, Cstro Desroches, Yves Chemla, James Noël, Dieulermesson-Petit Frère de LEGS ÉDITION, Frantz Voltaire du Cidihca, Rachel Vorbe et Maïde Maurice. Outre le salon du livre, une grande exposition d’œuvres artisanales haïtiennes a lieu dans l’une des plus grandes salles du rez-de-chaussée de la mairie.

Créée en 1994, Haïti Futur est une association œuvrant dans le développement d’une éducation de qualité en Haïti, la promotion de la culture haïtienne et de l’entrepreneuriat.


Face à la mère ou dialogue au bout de la mort

Face à la mère, Les solitaires intempestifs, 2006

Face à la mère est une pièce de Jean-René Lemoine parue en 2006 aux éditions Les Solitaires Intempestifs. Écrit dans un style bien ciselé, d’une écriture limpide et douce, le texte se veut être un rendez-vous avec l’absente – la mère disparue dans les terres de l’enfance, le pays natal. Un dialogue au-delà de la mort pour ré-inventer la présence de cette femme-mère.

 

Un fils et une mère se parlent –le fils écrit à la mère. Dans le clair-sombre de l’exil. Au-delà de la mort. Du temps et de l’espace. Cet exil sans retour forgé par le temps et la distance, la mer et les frontières que nous inventons à cœur/chœur perdu. À force de silence, de repli sur soi.

Le fils parle à la mère –cette mère enseignante assassinée un soir dans la maison familiale. Le cœur serré, mélancolique, la voix lourde comme une pierre et les paroles toutes empreintes de regrets et de remords. Et ce trop-plein d’amour de cette mère qu’il n’a pas voulu supporter le temps de son vivant. Le temps qu’il s’apprêtait à entrer dans l’âge adulte. Parce qu’il avait besoin d’intimité. De liberté. Ne plus se sentir épié. Pour ne pas devenir un saint comme la mère toujours enveloppée dans son costume de sainte.

Face à la mère est ce monologue polyphonique –récit de ce fils qui s’adresse à sa mère morte. Ou plutôt un dialogue impossible, improbable sur le passé familial, sur le pays qui se meurt. Plus qu’une pièce de théâtre, le texte se veut aussi un récit de mémoires, de champs/chants de souvenirs. Avec des blessures qui saignent. Des cicatrices qui ne ferment pas.

Tout le texte est traversé par des échos douloureux. Des séparations qui n’en finissent pas. Des souvenirs épars : l’enfance, le départ pour l’exil, les allers-retours de l’Afrique à l’Europe, le père qui s’en va refaire sa vie à Kaboul. Des soupirs prolongés. Des cris de joie et des brins de bonheur fugaces. Que quitter son pays est aussi difficile et dur de se séparer des siens.

Face à la mère est une pièce ou plutôt un texte, un poème en trois mouvements, tel La divine comédie de Dante, autour d’un seul et même vécu : l’amour filial, l’amour de la terre natale. Chant/champ d’amour, quête de réconciliation, de soi et de l’autre qui dit l’impossibilité du dire et les rendez-vous manqués qui heurtent l’existence, même après la longue odyssée (sans retour) qui conduit à la félicité.

Jean-René Lemoine, Face à la mère, Paris, Les Solitaires Intempestifs, 2006, 64 pages.

 

Dieulermesson Petit Frère


« Haïti est un pays de merde », dixit Donald Trump

Une douche froide. C’est le moins que l’on puisse dire en réaction à des propos racistes, méchants et irresponsables tenus par l’actuel président des États-Unis, Donald Trump, à l’encontre de notre chère Haïti le 11 janvier dernier.

La nouvelle a eu l’effet d’une traînée de poudre. De toutes parts fusent des réactions, les unes aussi violentes que les autres. Le peuple noir dans son ensemble se sent humilié, rabaissé, blessé dans sa dignité et dans son orgueil. Dans un élan de fraternité et de solidarité, il clame haut et fort sa désapprobation et son refus d’accepter l’inacceptable. Habitué et élevé dans une culture militante, ce peuple a appris à se battre pour obtenir ce qu’il désire, d’où ce sentiment de fierté qui l’habite toujours en dépit des circonstances adverses.

Quand à nous Haïtiens, principale cible des flèches enflammées de M. Trump, ou est passée notre fierté patriotique ? Quel type de dirigeants assure le leadership de notre pays ? La réaction collective est quasi-nulle. Le pays est réduit au silence parce que notre droit d’aînesse est vendu, mais heureusement nos racines sont nombreuses, profondes et vivaces. Çà et là se dressent encore des Haïtiens et des Haïtiennes qui prennent le contre pied des insinuations du président Trump et qui font des marchepieds pour aller plus loin et plus haut où ils n’ont jamais été encore.

Si cet incident fâcheux nous laisse des cicatrices profondes, il détient en outre un aspect positif : celui de réveiller notre conscience nationale et de nous propulser enfin sur la route du changement pour qu’Haïti redevienne « la Perle des Antilles ». Mais quel autre événement va déclencher notre changement de mentalité ?

Marie Vivianne Gilles


Haïti : état des lieux après la déclaration de Donald Trump

©Time Magazine

« Haïti, Salvador et les pays Africains sont des « trous de merde », aurait déclaré le président Américain Donald Trump au bureau ovale lors d’une présentation de projet sur l’immigration par les sénateurs, le jeudi 11 janvier 2018. Depuis lors, des commentaires et des réactions ne cessent de pleuvoir des pays concernés mais aussi d’ambassades et de personnalités du monde entier.

Le ministère des Affaires étrangères d’Haïti a été la première instance du gouvernement à se prononcer sur la question. Il a fait sortir une note de presse dans laquelle le gouvernement condamne ces propos qualifiés de déplacés du premier président du monde.

Les réactions des Haïtiens d’un peu partout sur les réseaux sociaux ne se sont pas faites attendre non plus. Contrairement aux années précédentes, ce 12 janvier 2018 a été quasiment consacré aux débats sur la question, si l’on tient compte des nombreux commentaires qu’on pouvait lire dans le fil d’actualité de Facebook. Nombreux sont ceux qui étalaient les problèmes d’Haïti pour tenter de donner un sens à cette déclaration, au moment où d’autres en ont profité pour exprimer leur fierté à l’égard de leur pays en dépit de tout.

Quant au premier ministre Haïtien, Jack Guy Lafontant, sa déclaration sur la question lors d’une visite à Jérémie a laissé plus d’uns perplexes et sur leur faim : « on ne sait pas s’il a dit ça. Il (Donald Trump) a dit qu’il ne les a pas dits. Mais s’il les avait dits, ce serait regrettable».

L’ambassade d’Haïti aux États-Unis a reçu de nombreux messages de solidarité et d’excuses de milliers d’Américains.

L’ONU et d’autres instances Américaines présentes sur le sol Haïtien ont aussi présenté leurs excuses au nom du peuple Américain aux Haïtiens.

L’Haïtien est souvent le premier à dénigrer son propre pays et à faire l’éloge de pays étrangers mieux structurés. Cette déclaration insultante du président Trump saura-t-elle réveiller les consciences endormies et le patriotisme qui nous fait si souvent défaut ? C’est mon vœu en tout cas. Le mal est déjà fait. À nous de prendre notre avenir en main.

 

Régine Édouard


Haïti, le pays de toutes les urgences…

Ceux qui vivent sont ceux qui luttent

Victor Hugo

Cette citation du poète et romancier français Victor Hugo de Victor Hugo date de plus d’un siècle. Il est plus qu’évident qu’elle vaut tout son pesant d’or et tiendra longtemps la route tant qu’il pleut encore de vie sur cette terre. Est considéré comme mort celui qui ne se bat pas pour donner un sens, une raison d’être à sa vie. Car jamais la vie n’a été un spectacle auquel l’être humain a été invité à prendre son pied en regardant passer le temps. Encore moins une pièce de théâtre dans laquelle il s’offre en spectateur, mais plutôt un acteur conscient du rôle qu’il est appelé à jouer. Vivre requiert du courage, de la force, de la dignité et du pouvoir –le pouvoir de l’intelligence surtout– de vouloir changer sa situation, transformer sa communauté, comprendre l’autre, son petit cercle d’amis, tendre la main à celui qui souffre, se battre pour de vrai pour sa cité, pour son peuple quand il vous a choisi pour défendre ses intérêts et qu’il puisse vivre mieux.

Nous avons toujours vécu dans l’urgence dans ce pays mais l’urgence de vivre mieux n’a jamais été la priorité de ceux qui nous dirigent et qui malheureusement nous prennent toujours pour des spectateurs et non comme des acteurs pourvus du droit d’avoir un regard sur la chose publique, en un mot sur les affaires de la res publica. Faute de connaître nos droits et d’être toujours présents quand le devoir nous appelle, nous avons toujours vécu dans l’indifférence, donnant ainsi libre cours et plein pouvoir aux fossoyeurs de la patrie qui savent en tout temps comment profiter de notre innocence et notre ignorance. Le grand poète Carl Brouard avait raison de dire dans son poème « Vous » que

« [Nous sommes] une grande vague qui s’ignore, [que nous sommes] les piliers de l’édifice[1] »,

à savoir cette république que nous avons mise debout, et qu’en un seul vrai soulèvement, tout pourra s’écrouler : le président et tous les autres mal élus imposés par les mains invisibles.

Tant que nous aurons un État

« au service d’un petit groupe et toujours prêt à refouler ou contenir le gros de la population dans une sorte de hors-normes, dans une périphérie un peu sauvage et archaïque, aux abords et en dehors de la République[2] »,

l’incertitude sera toujours à nos portes. Il y aura toujours des casses, des rêves brisés et des jours sombres. Car

« La colère au pays est facile et salutaire. À vivre la faim, l’injustice, le racisme et l’exclusion, l’Haïtien a le légitime désir de vouloir incendier l’île[3] ».

Et personne ne pourra nous faire croire le contraire.

Haïti est le pays de toutes les urgences et de toutes les impasses. Un pays toujours en état d’urgence, malheureusement nous ne sommes pas toujours en état d’alerte face aux mensonges, l’injustice et tous les féaux qui nous rongent, nous décapitalisent et nous sucent le sang. Nous n’avons jamais su profiter des urgences pour forger des issues heureuses à nos rêves qui meurent étouffés en l’espace d’un cillement. De vrais et bons départs pour d’heureux lendemains. C’est que nous ne savons pas toujours reconnaître les vraies urgences.

Dans Passion Haïti, ce journal ou ce carnet combien passionnant et foisonnant de couleurs, d’images, de vies et de contrastes à travers lesquels Rodney Saint-Éloi revisite ce pays,

« cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes les interrogations, de toutes les douleurs »

pour répéter Yanick Lahens[4], l’auteur montréalais résume le rêve de tout Haïtien, le pauvre autant que celui faisant « partie de cette élite barbare et répugnante[5] » : partir. Il lui faut partir pour « fuir cette marée d’amertume[6] ». C’est cela de nos jours, l’urgence pour cette classe d’Haïtiens incapables de tout, du pire comme du bien, du droit de vivre comme du droit de rêver…

Aujourd’hui devant l’urgence de dialoguer, de construire un vrai pays où il fait vraiment bon de vivre et d’habiter, sans faux-semblants, sans masques et simulacres, il y a aussi et surtout urgence de lire. Le livre est le seul vrai lieu d’une construction véritable.

 

Dieulermesson Petit Frère

 

 

[1] Carl Brouard, « Vous », Pages retrouvées. Œuvres en prose et en vers , Port-au-Prince, Panorama, 1963 p. 20.

[2] Lyonel Trouillot, Haïti (re)penser la citoyenneté, Port-au-Prince, HSI, 2001, p. 87.

[3] Rodney Saint-Éloi, Passion Haïti, Montréal, Hamac, 2016, p. 19.

[4] Yanick Lahens, Guillaume et Nathalie, Port-au-Prince, éd. Lune, 2008, p. 41.

[5] Op. cit., p. 15.

[6] Ibid, p. 17


« Ayiti anvi viv », le cri d’une jeunesse (désemparée)

La Radio nationale d’Haïti (Rnh) a réalisé ce samedi 2 septembre 2017, à Alvarez resto club, sis à l’avenue Jean Paul II, la grande finale de son concours de slam organisé au cours des vacances d’été à l’intention des jeunes du pays. Une soirée riche en couleurs qui a mis sous le feu des projecteurs la voix de la nation qui commence déjà à renaître de ses cendres.

C’est sur le thème très évocateur « Ayiti anvi viv » que s’est déroulé, pendant les mois de juillet et d’août, ce concours. Ils étaient une trentaine de jeunes d’horizons divers à prendre part à cette compétition considérée par plus d’un comme le grand événement des vacances aux côtés de « Woulib », « La grande roue des vacances », autres émissions éducatives, culturelles et ludiques conçues pour combattre l’oisiveté et le délaissement chez les vacanciers. Après avoir reçu les slams sur un disque enregistré, un jury a été constitué au sein de la station pour évaluer les œuvres aux fins de diffusion sur les ondes de la radio. Puis le public a été invité à voter pour le concurrent de son choix. De cette première sélection, 20 slameurs ont été retenus desquels 10 ont été choisis par le jury pour s’affronter en finale.

Il était déjà 17h 20 minutes quand le maître de cérémonie, Jean Robert Raymond, dit El Senior, accompagné de Staloff Troffort (la révélation en matière d’animation à la Rnh d’après les propres mots du D.G. Marc Exavier) aouvert la soirée. Place au numéro un de la radio, Marc Exavier, qui ne va pas par quatre chemins pour souligner que le concours se veut

un pari sur l’espoir et l’avenir. Il visait, entre autres objectifs, à inciter les jeunes à écouter et fréquenter la radio, stimuler la créativité des artistes, susciter une attitude positive et optimiste chez les jeunes et les encourager dans des actions susceptibles d’améliorer les conditions de vie dans le pays.

À un moment où nombre de jeunes mettent les voiles vers le Chili, le Brésil ou le Japon et d’autres destinations de l’Amérique considérées comme des « eldorados », parce que ce pays ne leur offre aucune ouverture, parce que tous les horizons sont bouchés, le concours a été un bon stimulant pour redonner l’espoir et insuffler le désir et le goût de vivre et de croire en l’avenir d’Haïti. Les textes sont d’une grande richesse thématique et expriment le malaise, la révolte, le ras-le-bol de chacun des dix slameurs, comme les héros des Dix hommes noirs d’Etzer Vilaire face au désenchantement et la situation de décrépitude du pays. Ils évoquent une série d’événements, dix au total comme les dix plaies d’Égypte, perçus comme accrocs au développement du pays : la colonisation, la corruption, l’exode rural, l’explosion démographique, les cyclones, la dictature, l’occupation américaine, la Minustha et le choléra, le séisme de 2010, la mauvaise gouvernance, l’analphabétisme.

Pour James Dufresne, journaliste de la Rnh, l’un des instigateurs de l’activité à la radio,

ce concours a permis à chacun de ces jeunes de découvrir leur talent (caché) de slameur et à d’autres de mettre leurs talents en évidence .

De son côté, le coordinateur des activités estivales à la radio, Jean-Charles Molière Louis, précise qu’

il s’inscrit aussi dans une autre dynamique.Celle de remettre la radio sur les rails, de créer l’envie d’écoute, de se familiariser avec elle et surtout de rééditer l’exploit de 2004 avec le tandem Marc Exavier-Gary Augustin de regretté de mémoire, (ce 2 septembre amène la troisième année de sa disparition).

Ce n’est pas Mirline Pierre de LEGS ÉDITION, partenaire du concours, qui dira le contraire :

comme activité intellectuelle et ludique, le concours a permis, entre autres, d’éveiller la capacité créatrice chez les jeunes et leur a permis d’exprimer leur perception sur l’Haïti d’aujourd’hui et de projeter un autre regard sur l’Haïti rêvé.

Les trois gagnants du concours Meschak Lebrun (Reste debout, 1er), Yourir Fleurissaint (Rèv sa, 2e) et Daniel Lamour (3e) ont été ovationnés par le public. Le jury composé du parolier Kébert Bastien (Keb), du slameur Jean Rollet Étienne du collectif Feu vers, du poète James Saint-Félix (Ti powèt) a fait un travail colossal. Resté sur sa faim, le public prend rendez-vous l’année prochaine pour une nouvelle édition du concours.

 

Dieulermesson PETIT FRERE, M.A.


Érol Josué règle ses comptes

Regleman est le titre du premier et seul album folklorique du chanteur et Hougan Erol Josué. 

Sorti en 2007, l’album garde encore toute sa fraicheur. Six ans après, l’œuvre n’a pas vieilli. Elle circule assez bien et suscite encore nombre de commentaires. Et c’est là le pouvoir de toute œuvre d’art : traverser le temps et les frontières. C’est pourquoi, toujours est-il que, devant l’œuvre d’art, peu importe la catégorie,  les jugements  formulés sont toujours immédiats et sans appel.

Avec un total de treize titres, le chanteur-houngan (re)visite toute la richesse de la culture populaire haïtienne. Les mythes fondateurs. Les croyances populaires qui constituent le ciment de notre identité de peuple, comme en parle l’Oncle dans les premières pages de son essai d’Ethnographie. C’est un moyen fort de revalorisation du vodou comme symbole important de l’identité culturelle haïtienne.

Chaque pièce composant cet album constitue un chef-d’œuvre. Le samba, à travers chacune d’elle, apporte un message de paix, de solidarité et d’amour pour le peuple haïtien. Un message de revalorisation de la culture et de la fierté nègres. Véhiculant un style musical qui mélange le rock, les rythmes (traditionnels) vodous et afro beat, racine et world beat. Une musique électrique. Envoûtante et ensorcelante qui donne une originalité, une touche et une richesse toute particulières à la musique racine haïtienne.

Enregistré chez Mi5 records aux Etats-Unis d’Amérique, avec une solide dose d’énergie, les morceaux se présentent les uns plus intéressants que les autres. Les énergies qui se dégagent de l’ensemble du disque constituent à elles seules des ondes capables de transformer chaque espèce, chaque être, chaque entité du cosmos en des formes particulières du visible et de l’invisible. Avec de fortes vibrations. Le prêtre-chanteur crée d’autres univers, inventent d’autres mondes avec d’autres entités aux multiples visages.

D’une voix en parfaite osmose avec les sons feutrés produits par ses musiciens -on s’imagine à cet égard toute la grâce et la retenue dans sa manière d’évoluer sur scène, de la chaleur dans son interprétation- Erol Josué a de la classe. Regleman est un hymne à la joie de vivre – »Ochan lavi » en est un exemple. Un titre énigmatique. Qui porte un secret dont seuls les initiés possèdent la clef. C’est ce qui lui vaut,  sans doute, ce cachet initiatique.

Le prêtre n’est pas dupe. En bon initié qui se respecte, avec  »Hounto Legba », le premier titre, il appelle, en ouverture Papa Legba, le maître des portes d’entrée et des carrefours. Pour lui frayer un chemin.  »Madan Letan » est aussi une invocation salutaire aux esprits de proximité pour un passage en douceur. C’est un garçon solide, un madichon. Qui connait le langage des  »sociétés » comme La souvenance qu’il dénomme  »société belle étoile ». Il appelle à la sagesse, la compassion des esprits  »Malkouth » pour venir en aide aux paysans, aux agriculteurs.

Pratiquant du vodou, Erol Josué est à la fois chanteur et danseur. Ayant vécu aux Etats-Unis, en France, il est un personnage fascinant.  Directeur du bureau national d’Ethnologie, il s’est installé à Port-au-Prince après le séisme de janvier 2010 établissant ainsi son péristyle dans le quartier de Martissant.  Il est issu d’une famille d’initiés qui valorisent les bienfaits du vodou. Ayant reçu le Master Dji Music Awards, Régléman a été classé parmi les dix meilleurs albums de l’année 2007 par Afropop Worlwide, Rock Paper Scissors et Soundcheck. Un disque à (re)découvrir!

Erol Josué, Regleman, mai 2007.

1- Hounto Legba

2-Madan Letan

3- La Souvenance

4- Madichon

5- Ochan Lavi

6- Balize

7- Atom pa

8- Gason solid

9- Vire wonn

10-Timoun yo

11- Yege Dahomen

12- Nadoki Nadoka

13- Krepsol

Avec la particpation de:

Roger Raspail, Tambour

Mario Masse, Flutes

Jorge Bezerra, percussions

Frank Nelson, Basse

Jean François Pauvros, Arrangement et cordes

Jaco Biderman, Lumière

Maksens Denis, Création vidéo

 

Dieulermesson PETIT FRERE

 


Un amour de Shakespeare

Mardi 11 avril 2017. Entre trois coups de l’alarme et le klaxon du train qui fait corps avec le silence du matin, le téléphone sonne. Les premiers rayons du soleil fendent le coin gauche de la grande fenêtre vitrée et déposent un jet de lumière dans la chambre. Je me soulève un peu pour voir le spectacle de l’aube. En face, les aiguilles de la petite horloge argentée placardée au mur semblent tourner au ralenti. Une sensation de déjà vu semble tout à coup m’emparer. Je me jette dans le lit et me mets à penser à la longue journée qui m’attend.

Sept heures trente. Je me mets à chercher des yeux le poster de de la femme nue couchée sur le dos, sexe béant d’où sortent des gens qui marchent dans le vieux Paris. À côté, une épigramme d’Aragon allégorisant le métro. Ce poster que j’ai eu de Juliette Combes et Sandrine Giraud lors du dernier salon Livre Paris. Il a sans doute disparu. Mes yeux se mettent à graviter autour du mur. À la recherche de tous ces visages d’écrivains, ces lignes lâchées par hasard, dans le plus beau désordre qui orne les contours de cette pièce que j’ai appris à connaître. Car elle garde tous les vieux secrets de mon enfance et tous les plaisirs minuscules ayant rempli ma vie d’homme et de bohémien candide. Toujours rien.

Sept heures quarante-cinq minutes. Le klaxon du train dehors envahit une nouvelle fois la pièce. Le téléphone sonne encore. Je décroche. À l’autre bout du fil, la voix d’Indran, le diplomate-poète, me tire rapidement de ma rêverie. Vite, je saute du lit, j’enfile mon pantalon et me dirige vers la douche. Mon voisin de chambre, Alain, dort encore. Hier, nous sommes rentrés aux dernières heures de la nuit. La fatigue, je l’ai encore plein les jambes. Lui, c’est dans tout le corps, paraît-il. En franchissant la porte, je l’appelle avec ma voix grave et cours vers l’ascenseur. En bas, tous les autres collègues attendaient, non sans peine, le signal du départ.

C’est notre deuxième journée de visite à Washington. Dehors, les gens vaquent à leurs activités. Tranquillement. Pas comme ces matins enneigés où on les voit courir dans toutes les directions. Ce mardi matin, il fait bon. L’air est doux et léger. Le temps est clair. Comme ces après-midis ensoleillés à Port-au-Prince quand les fonctionnaires empruntent le chemin du retour après une longue journée à regarder passer le temps. Sans rien faire.

Holiday Inn est l’un de ces grands hôtels de luxe situé dans le quartier chic à la sixième rue de l’avenue de l’Indépendance à Washington, dans le district de Columbia. C’est aussi un quartier administratif. En guise de petit déjeuner, je me contente d’une tranche de pain au beurre de cacahuète, une figue banane et un café. La cohorte longe l’avenue de l’indépendance, tourne à gauche juste a côté du national muséum du Smithsonian et prend la direction de la bibliothèque du Congrès. Après cette petite escale de plus d’une heure où nous avons visité le centre latino-américain, le fonds hispanique et d’autres parties intéressantes de ce plus grand centre documentaire du monde, c’est à la bibliothèque Folger Shakespeare, non loin du Capitol, que la curiosité a conduit notre regard.

Située dans le quartier de Capitol Hill, la bibliothèque Folger Shakespeare date de la première moitié du vingtième siècle (1932) et a vu le jour grâce à un financement de Henry Clay Folger et de sa femme Emily Jordan Folger. Dédiée à l’auteur de Romeo et Juliette, Hamlet et Macbeth, les deux pièces les plus célèbres de Shakespeare, ce grand dramaturge anglais de la Renaissance, la bibliothèque possède une vaste collection de ses œuvres imprimées. Au cours de cette visite, nous avons eu la chance de découvrir des documents datant du huitième siècle avant J.C. La bibliothèque Corpus Christi d’Oxford Collège a eu la généreuse idée de partager avec le public une exposition d’objets datant de plus de cinq cents ans, comme en témoigne le titre de l’exposition : « 500 ans de trésors d’Oxford ». Ce sont des manuscrits en langue grecque datant de la renaissance italienne, en hébreu et anglais. Sans oublier des sculptures remontant au seizième siècle.

Devant toutes ces fresques, ces belles pages de l’univers shakespearien, il n’y a pas mieux que de tomber en amour du dramaturge.

 

Dieulermesson PETIT FRERE

 

 

 

 

 

 

 


Des journalistes haïtiens en visite d’exploration à Washington

Une délégation de huit journalistes du secteur culturel haïtien séjourne à Washington du 8 au 15 avril 2017 dans le cadre d’une semaine de formation en journalisme culturel à Voice of America. Organisée par l’ambassade des États-Unis d’Amérique en Haïti, cette visite exploratoire et d’échanges vise le renforcement des liens culturels et artistiques entre les peuples haïtien et américain. Conduite par le chargé d’affaires politiques et culturelles de l’ambassade, M. Indran Amirthanayagam, elle entend ouvrir les portes de la culture et de l’art américains pour aider à mieux connaître ce pays qui a conquis son indépendance en 1776, soit vingt-huit années avant Haïti, la première République noire du monde.

Diplomate et passionné de littérature, Amirthanayam souligne que cette visite sera aussi l’occasion pour les journalistes de se former, de visiter certaines institutions culturelles américaines, de se familiariser avec elles mais aussi de voir ce qu’il y a de commun entre les deux peuples. « Haïti et les États-Unis sont des voisins, parce qu’ils sont tous deux en Amérique et ont une histoire pas si différente, car les deux ont connu la colonisation. Cette visite donnera l’opportunité aux journalistes de réfléchir, faire connaître les liens culturels, économiques, le secteur privé et leur donnera une autre perception des rapports entre les deux pays qui souvent se réduisent uniquement à la politique ».

La journaliste attachée à la section culturelle de la Télévision nationale d’Haïti (TNH), Souzen Joseph, croit que c’est un voyage de prise de connaissance, de partage et de découverte d’un autre aspect des États-Unis d’Amérique. Ce sera l’occasion, souligne-t-elle, de mieux connaître le pays, son histoire et le type d’échanges à établir sur le plan artistique et culturel.

De son côté, le présentateur vedette de Koze Kilti, émission diffusée sur radio RFI et de Radio Télévision Caraïbes, Dangelo Néard, souligne la valeur de cette tournée culturelle appelée à redéfinir les relations entre les deux pays. « Ce sera une véritable rééducation du regard du journaliste culturel sur les États-Unis et je crois que la visite se veut aussi la manifestation d’une politique culturelle permettant de garder une certaine cohésion dans les rapports entre ces deux pays de l’Amérique ».

En plus des séances de formation et d’expérimentation dans les locaux de Voice of America, des visites guidées dans des musées, des rencontres à l’ambassade d’Haïti, au département d’État avec l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, Kenneth Merten, constituent le menu de cette tournée.

Les États-Unis sont un pays qui investit dans la culture, dans l’éducation, notamment dans les musées qui participent à la sauvegarde de la mémoire collective. Cette tournée entend donc faire découvrir toute la richesse et la variété d’une culture méconnue et qui témoigne du passé des deux peuples. Quel est, par exemple, la place de Smithsonian avec ses variétés de musées dédiés à la culture, l’histoire américaine, son rôle dans la conservation de l’histoire de l’Amérique, parce que Smithsonian n’est pas seulement les musées mais aussi les investigations, les chercheurs et ethnologues qui ont fait des travaux sur Haïti ? Les liens sont forts et ce sera donc une occasion de voir un autre aspect de la culture et tout ce qui unit les deux pays.

Les journalistes qui participent à la tournée:

Gaëlle Bien-Aimé, Radio Ibo
Joël Fanfan, Radio Visa FM
Souzen Joseph, Télévision Nationale d’Haïti
Chrislène Lubin, Radio Télé Pacific
Inrico Dangelo Néard, Radio Télévision Caraïbes, RFI
Dieulermesson Petit Frère, Le Nouvelliste, Magik 9, Blogueur RFI
Alain Pierre, Radio Express (Jacmel)
Mirline Pierre, Magik 9, Le Nouvelliste, Blogueuse RFI

 

Dieulermesson PETIT FRERE


Anie Alerte et Riva Nyri Précil en concert à Bam Café

Anie Alerte et Riva Nyri Précil seront en concert ce vendredi 3 mars 2017 à Bam Café à Brooklyn dans le cadre d’une soirée d’hommage aux femmes haïtiennes. Ce concert se veut une grande première dans la carrière musicale de ces deux étoiles montantes de la musique haïtienne. Les deux artistes qui évoluent en terre étrangère combineront leurs forces pour rendre un hommage bien mérité aux pionnières de la musique haïtienne.

Riva Nyri Précil croit qu’il n’y aurait certainement pas de musique haïtienne sans des icônes comme Emeline Michel, Toto Bissainthe, Lumane Casimir et Yole Dérose qui sont considérées comme des pionnières de la musique féminine haïtienne. «C’est pourquoi j’encourage les femmes à se supporter les unes les autres et à travailler ensemble pour pouvoir donner le meilleur d’elles-mêmes ajoute-t-elle». De son côté, Anie Alerte lance un appel à la solidarité et à la collaboration de tous pour montrer au monde que nous sommes un grand peuple et qu’ensemble nous pouvons réaliser de grandes choses.

Bam Café est l’une des magnifiques places de Brooklyn proposant des concerts gratuits. Comme centre multiculturel, il reçoit des artistes dans tous les domaines : musique, théâtre, danse, opéra et autres. Bam Café est le bar de l’Académie de musique de Brooklyn.

Née en Haïti, Annie Alerte a commencé à chanter à l’Église dès son jeune âge. En 2008, elle a obtenu la seconde place au concours Digicel Stars et en 2011, elle a participé au projet « Haïti cœur de femme » de Yole Dérose. Deux ans plus tard, elle a pris part à l’album « Vwalye », projet musical supporté par le programme Arcades. Alerte a eu la chance de travailler avec des musiciens et artistes professionnels de renom dont Fabrice Rouzier, Nicky Christ, Emmeline Michel et James Germain. Son premier album sortira au cours de l’année 2017.

Riva Nyri Precil est née à Brooklyn et a grandi en Haïti où elle a étudié sous la direction de grands maîtres de la scène artistique et culturelle haïtienne. Après des études en musique à l’université de Loyola dans la Nouvelle-Orléans en 2011, elle a eu une année de résidence à New York. En 2015, elle a commencé à travailler à la réalisation de son album solo en créole intitulé « Perle de Culture » qui est une sorte de musique traditionnelle haïtienne mélangeant à la fois, soul, rythmes africains et des éléments du jazz.

 

Dieulermesson PETIT FRERE


Ces journalistes qui ne lisent pas

La lecture est une amitié.

Marcel Proust, Sur la lecture.

J’ai écouté récemment sur les ondes d’une station de radio de la capitale, un long reportage sur une forme de relation amoureuse engageant des adolescentes (de 19 à 30 ans) et des personnes d’âge mûr (des quinquagénaires et sexagénaires). Cela m’a porté à réfléchir sur le drame de notre société. Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie, et nous sommes tous censés être au courant des causes de cette situation, ou plutôt de ce phénomène qui a pignon sur rue dans le pays ces dernières années. Point n’est besoin de nous attarder sur les notions de valeur, d’amour ou quoi que ce soit d’autre. Non, la plupart du temps, il s’agit d’une sorte de commerce sexuel – vu le côté purement économique de l’affaire. L’un est en quête de fraîcheur, l’autre cherche à gérer son quotidien.

Cependant, ce qui a le plus retenu mon attention dans ce dossier, c’est quand le journaliste a dit que « cette réalité qui ne date pas d’hier mais dont personne n’a osé en parler a été finalement mise sur le tapis ». Une phrase lâchée vaguement, comme un pet, dans laquelle les conclusions sont faciles et toutes faites retrouvées dans les copies de dissertation du bac et qui me porte encore plus à réfléchir sur le sens et l’importance de la lecture. L’on sait très bien que le travail du journaliste qui se définit de plus en plus comme un « directeur d’opinion » –c’est d’ailleurs avec beaucoup d’orgueil et de fracas que l’expression résonne de nos jours sur les ondes– ne diffère pas trop de celui de l’enseignant ou de l’éducateur appelé à formater les esprits. Comment diable peut-on être directeur d’opinion et ne pas (savoir) lire ? Comment peut-on vouloir bien traiter un sujet (qu’il soit banal, trivial ou pas) sans avoir pris le temps de fouiner dans les bibliothèques ou auprès des tierces pour se documenter ? À quoi servent les médias de nos jours ou plutôt comment devient-on journaliste en Haïti par ces temps qui courent? Cela vaut autant pour la fonction ou le métier de parlementaire, de pasteur, d’enseignant, ministre ou tout autre titre autrefois honorifique envahi de nos jours par une bande de racailles et de médiocres arrogants.

C’est que nous sommes tellement envahis par le syndrome du « Fast Food », tellement rongés par le virus de la facilité, de la médiocrité et de la paresse, nous ne faisons plus usage du bon sens et de la réflexion. Trop pressés de goûter aux délices du sensationnalisme, de profiter d’une campagne de popularisation, nous oublions ou négligeons souvent les petits détails qui auraient pu rendre nos créations plus viables, sérieuses et plus élégantes.

À vrai dire, ce phénomène ou cette réalité à savoir « cette prétendue relation amoureuse qui n’est autre que du commerce sexuel » qui défraie la chronique n’a pas laissé indifférents les écrivains. Ceux d’ailleurs autant que ceux de chez nous. La littérature française du dix-neuvième siècle abonde d’exemples. Citons entre autres les cas de Marguerite Gautier et ses relations avec le duc de Mauriac, le comte de Varville et le comte de Giray dans La dame aux Camélias d’Alexandre Dumas Fils; les liaisons de Manon Lescault avec M. de B…, M. de G… M… dans Manon Lescault de l’Abbé Prévost; les liaisons dangereuses de Madeleine Forestier avec le duc de Vaudrec et le député Laroche-Mathieu dans Bel-Ami de Guy de Maupassant.

Chez nous, dès la seconde moitié du vingtième siècle, la romancière de talent, Marie Vieux-Chauvet a soulevé la question dans La danse sur le volcan , sorte de roman historique qui revient sur la colonisation française à Saint-Domingue. Dans ce roman, Bouche-en-cœur représente le prototype de ces filles qui se donnent à cœur joie à ces hommes âgés pour sauver le quotidien. Voulant toujours être bien parée, elle ne fait qu’avec les hommes de bonne position comme les marquis, les hauts placés du gouvernement ou des hauts-gradés.

Plus près de nous, Kettly Mars, dans Aux frontière de la soif revient en filigrane sur la question mais en soulève un autre aspect. Il est vrai que c’est plutôt le proxénétisme qui apparaît à première vue, mais en arrière-plan, des petites filles –à peine pubères–, coincés dans ce camp à Canaan, se livrent dans ce commerce avec des hommes âgés pour survivre. C’est plutôt Évains Wêche qui, avec Les brasseurs de la ville , à travers son héroïne Babette, a traité, de fond en comble, le sujet. Âgée seulement de dix-sept ans, elle se jette dans les bras d’Erikson, homme marié, dans la cinquantaine, dans l’espoir de changer sa situation et celle de sa famille. Wêche aura donc, jusqu’à date, écrit le plus beau roman sur cette réalité.

Et si nos journalistes prenaient le temps de lire?

Dieulermesson PETIT FRERE

 


Etre intellectuel, c’est être responsable…

Au cours de l’une de mes interventions au Mount Holyoke College dans le Massachusetts, une étudiante en Administration et Sciences Po, curieuse, l’air timide mais sûre d’elle-même m’a posé la question suivante : « Quel est le rôle ou plutôt l’apport des élites intellectuelles dans le développement de votre pays ? » Surpris et embarrassé, ne sachant quoi répondre face à une interrogation si délicate et qui exige le plus de prudence et de sincérité possible, je me suis mis à tourner autour du pot. Évoquant entre autres Jean-Price Mars qui, dans la préface de La vocation de l’élite soulignait le désarroi dans lequel il a trouvé l’élite de ce pays depuis l’intervention américaine dans les affaires d’Haïti. Comme si tout était perdu d’avance. Point besoin de se battre ou de faire quoi ce soit pour remettre les pendules à l’heure. Sur toutes les lèvres, dit-il, un seul leitmotiv : « il n’y a rien à faire[1] ». Finalement, je me suis tiré d’affaire tant bien que mal.

Des années plus tard, je me suis rendu compte qu’à quel point j’avais menti à moi-même et à cette étudiante et toutes les autres qui, suspendues à mes lèvres, les yeux grands ouverts, attendent une réponse qui pourraient les aider à comprendre le phénomène haïtien. Pauvre que je suis, je n’ai pas su comprendre, qu’en dehors de toutes formes de considérations politiques, économiques, il s’agit avant tout de « préoccupation des affaires humaines ».

C’est ainsi que je me suis mis à penser sur la véritable responsabilité des élites intellectuelles tel que l’énonce Chomsky. Il nous dit que l’intellectuel comme « agent moral » – et c’est à peu près tout ce qui le distingue du monstre – est confronté à « un impératif moral à rechercher et à dire la vérité du mieux possible, à propos des sujets qui importent et à ceux qu’elle intéresse au premier chef[2] ». L’intellectuel, dans ce sens, a donc une grande responsabilité devant la société. C’est donc à lui de donner le ton, de l’orienter vers la marche du progrès, de la civilisation par le biais des idées transformatrices. Lors des grands bouleversements et troubles politiques, il se doit d’agir de façon sereine et sans parti pris afin d’orienter l’opinion public – donc la société – dans le sens de la vérité, en dehors de quelque mobile que ce soit, sans se faire marchander. En plus d’inspirer confiance, il doit aider à créer chez le citoyen cette prise de conscience apte à le porter à comprendre les problèmes et complexités sociales et les moyens à mettre en œuvre pour mieux agir sur le social.

À ce titre, l’intellectuel, comme le courant électrique, représente un carrefour à deux pôles : l’éclaireur et le militant. Il « dispose de quantités d’outils qui lui permettent de connaître le monde[3] », nous dit le valeureux Frankétienne.

Ne me demandez surtout pas ce qu’il faut faire de l’intellectuel haïtien ni même ce qu’il fait ou à quoi pense-t-il !

 

Dieulermesson PETIT FRERE

 

[1] Jean Price-Mars, La vocation de l’élite [1919], Port-au-Prince, Presses nationales d’Haïti, 2001, p. 9.

[2] Noam Chomsky, Responsabilité des intellectuels [1996], Québec, Agone/Comeau & Nadeau, 1999, p. 15.

[3] Yves CHemla, Daniel Pujol,  « Le mouvement spiraliste. Frankétienne », Revue Notre Librairie : Littérature haïtienne. Des origines à 1960, No 132, Saint-Étienne, 1997, p. 114.


Incendies : entre mythes, indignité et origines

Wajdi Mouawad est né au Liban, le Pays du Cèdre. Metteur en scène et auteur de pièces de théâtre, il nous livre à travers Incendies une page d’histoire de son Liban assiégé par les forces armées israéliennes. Comment vivre et exister dans un pays miné par la guerre et les luttes fratricides ? voilà la question que semble soulever l’auteur dans cette pièce de théâtre parue pour la première fois chez Actes Sud en 2003.

Nawal Mawan est morte. Le notaire Hermile Lebel, son ami, convoque à son bureau les deux enfants, Jeanne et Simon Marwan, et leur fait part des dernières volontés de leur mère. À la fille, elle lègue la veste en toile verte avec l’inscription 72 à l’enclos », au garçon, « le cahier rouge » et au notaire son « stylo plume noir ». À chacun des enfants est confiée une enveloppe destinée l’une à ce père qu’ils croyaient mort et l’autre à leur frère dont ils ignoraient totalement l’existence. Une fois ce père et ce frère retrouvés et les enveloppes rendues, le notaire leur donnera une lettre qui leur confirmera cette vérité qu’ils auront eux-mêmes découverte. Une fois l’énigme résolue, et le silence brisé, « une pierre pourra alors être déposé sur m[s]a tombe/Et m[s]on nom sur la pierre gravé au soleil. »

Incendies est une pièce de théâtre qui porte sur la guerre civile libanaise, le conflit continu au Proche-Orient depuis soixante ans. C’est un cri contre les atrocités et les monstruosités des luttes fratricides et meurtrières qui ravagent cette part du continent asiatique, un appel à la paix, l’unité, au respect des droits de la personne. La violence est décrite dans toute sa laideur avec une force si vive qu’elle risque d’étouffer le lecteur et de le transformer en un véritable automate. Pas de mot pour qualifier ces instants l’innommable qui mettent sous nos yeux le côté et vil et abêtissant de l’humain.

Inscrite dans le même registre des textes appartenant à la littérature concentrationnaire au même titre que Si c’est un homme de Levi, L’écrivain ou la vie de Semprun ou La place de l’étoile de Mondiano et tant d’autres, Incendies est l’histoire tragique d’une femme torturée et violée par son propre fils. C’est également une réflexion sur l’identité, la quête de soi, la découverte de l’autre et la recherche de la vérité. Mélange de fiction et de réel, le livre se veut, pour reprendre les propres mots de Mouawad, « une question de conscience, de solidarité » à tous ceux et toutes celles qui sont victimes de la barbarie israélienne, de la monstruosité douloureuse.

La pièce est d’une modernité éclatante. Alternance de voix, écriture magique, dialogues vifs, l’intrigue mise en scène à travers Incendies est très poignante. L’auteur bouscule la chronologie et fait défiler chaque image, chaque scène sous les yeux du lecteur, dans une foule d’émotions, comme les épisodes d’un film. Méthode flash-back, tantôt dans le passé, tantôt dans le présent avec des projections sur le futur, on est comme happé, saisi par une série d’événements déroutants, un monde qui échappe, à première vue, à la compréhension du lecteur.

Camouflant merveilleux et réalisme, l’absurde semble quelquefois l’emporter sur la raison et l’urgence du dire. Plus qu’un mythe, Incendies est aussi l’histoire des silences, des horreurs et des atrocités, du scepticisme et de l’insoutenable légèreté de l’être. Économie de mots, lecture fascinante, d’une grande force et d’une rare beauté, avec cette tragédie familiale, Mouawad revient sur le vieux mythe d’Œdipe en proposant, tant soit peu, un autre regard.  Entre colère, violence et pardon, entre intime, politique et social, Incendies raconte l’histoire d’un lieu, d’une langue, des visages tristes, des corps meurtris, des silences qui étouffent et déshumanisent.

MOUAWAD, Wajdi, Incendies [2003], Paris, Léméac, 2009, 176 pages.

 

Dieulermesson Petit Frère


Deux blogueurs haïtiens au Sommet de la francophonie à Madagascar

Du 19 au 27 novembre 2016, les blogueurs Soucaneau Gabriel et Fedna David séjournent à Antananarivo (Madagascar), océan Indien, dans le cadre de la formation sur le blogging dispensée par l’équipe de Mondoblog RFI et l’Atelier des médias.

Fedna David et Soucaneau Gabriel sont deux jeunes animés d’un fou désir de découvertes, de savoirs et qui aiment s’ouvrir aux autres. Ils ont aussi le livre et la lecture comme points communs. Si David fait des études de lettres à l’École normale supérieure de Port-au-Prince et travaille comme responsable de commercialisation à LEGS ÉDITION, Gabriel est mémorand en communication sociale à l’Université de Port-au-Prince et a publié un recueil de poèmes (L’antre de l’ombre) qui lui a valu la mention spéciale du jury du prix Livres en folie de la première œuvre en 2015.

Il se considère comme un être qui se découvre chaque jour :

Happé très tôt par l’aventure de la lecture, j’ai découvert le goût de l’aventure. Je peux dire que ma vision du monde, mes goûts ont été façonnés par ce que je découvrais dans les livres. Amoureux de mon pays, amoureux de l’autre, de l’humain, je crois fermement que l’humain est capable de bonté.

Faisant partie de la 5ème saison de Mondoblog, les deux jeunes ont la chance de participer au XVIe Sommet de la francophonie à Antananarivo qui réunit les chefs d’État et de gouvernement francophones, en présence de la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie, Michaëlle Jean. À côté des rencontres, retrouvailles et autres opportunités, ce sera l’occasion pour eux de se former aux métiers du blogging, au Web marketing, au Networking et autres.

Cette formation est pour moi un rêve qui se réalise. Le jour où j’ai découvert l’art du blogging, j’ai voulu devenir une vraie professionnelle. Ce qui fait qu’à l’issue de la formation, je m’attends à posséder un bagage technique plus solide et de méthodes qui me permettront de mieux pratiquer l’art du blogging et aussi pour mieux maîtriser les notions élémentaires du Web journalisme,

nous confie l’ancienne rédactrice en chef de l’Île Magazine, le magazine culturel de l’École nationale des arts (Enarts). Tout aussi heureux d’être sélectionné, Soucaneau Gabriel croit qu’avec les NTIC, il s’avère important voire indispensable de se mettre au diapason.  Il espère profiter au mieux pour se former, s’ouvrir aux nouveaux outils de la communication.

Je vais participer à cette formation, l’esprit ouvert, prêt à apprendre et à expérimenter. Ce sera certainement l’occasion de rencontrer d’autres jeunes de l’espace francophone et d’échanger avec eux, mais à côté de la formation qui me sera bénéfique, bien sûr, je m’attends à découvrir un peuple, une histoire, une gastronomie, une autre façon de vivre, un autre rythme de vie. Je vais donc m’en imprégner et saisir un peu de leur énergie, de la matière qui me servira dans mes projets d’écriture à l’avenir.

À la question de savoir ce que ce Mondoblog a apporté dans leurs vies respectives, nos deux amis ne cachent pas leur reconnaissance à l’égard des concepteurs de ce si beau projet.

Mondoblog a aiguisé mon sens du partage et ma passion de la langue française. J’ai toujours eu envie d’aller vers les autres, d’échanger avec eux et Mondoblog m’a permis de faire cela et du coup de créer ma communauté,

précise Fedna David. Et à Soucaneau Gabriel de répondre :

Mondoblog m’apprend à être plus réceptif, à écouter la voix des autres, à apprécier la diversité. Dans ma vie quotidienne, je suis devenu plus curieux, plus observateur. Certaines histoires méritent d’être racontées, certaines voix  méritent d’être entendues. Dans ma vie professionnelle, en tant que journaliste, j’apprends aussi à maîtriser certains aspects du journalisme en ligne, le blogging, à agencer les contenus à travers la coexistence du texte, de l’audio et de la vidéo.

Piloté par l’équipe de l’Atelier des médias de RFI, composé de Simon Decreuze, Dylette Sadaoui, Manon Mella, Mélissa Barra et Ziad Maalouf et imaginé par Philippe Couve et Cédric Kalonji, Mondoblog est une plateforme qui réunit des jeunes du monde entier. Média et projet de formation internationale géré par Claudys Hyart et le club de RFI, il compte à ce jour près de huit blogueurs qui sont tous recrutés sur concours.

Pour lire les articles de Soucaneau Gabriel : Quête de liberté 

Pour lire les articles de Fedna David : Les billets d’Andeve

Dieulermesson PETIT FRERE


Cap-Haïtien reçoit la 28ème conférence internationale de l’Association des études haïtiennes

La 28ème conférence internationale de l’Association des études haïtiennes (Haitian studies association, HSA) aura lieu à l’Université publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH) du 10 au 12 novembre 2016. Organisée autour du thème : Les écosystèmes d’Haïti : Focus sur les réalités et les espoirs concernant l’environnement, les questions qui seront abordées par les différents intervenants toucheront précisément la problématique environnementale à travers des approches pluridisciplinaires. Des centaines de chercheurs, professeurs d’universités et étudiants venus de différents horizons partageront les fruits de leurs recherches sur Haïti, devenue depuis quelques temps la terre de toutes les fragilités.

Pour Legrace Benson, l’actuel président de l’association, ce colloque entend porter

une attention particulière, sur tous les aspects de l’environnement et des écosystèmes d’Haïti. […] Notre grand espoir est aussi de pouvoir disséminer ces connaissances au niveau des organisations communautaires et institutions scolaires primaires et secondaires. Nous espérons créer ainsi un « écosystème d’information » qui s’appuiera sur un relevé de nos ressources matérielles et sociales présentes dans nos environnements. Ces nouvelles connaissances seront étudiées dans nos ateliers puis deviendront des outils pour une meilleure utilisation dans les projets de changement de notre environnement.

De son côté, le vice-président, Carolle Charles, précise que :

le choix du Cap-Haïtien témoigne d’une vision de l’association de sortir de la république de Port-au-Prince, preuve d’inclusion et de diversité. À côté des nombreux projets de préservation du patrimoine culturel ou de restauration et de protection des ressources naturelles, Cap-Haïtien est aussi connu pour son importance historique et politique dans le processus ayant abouti à l’indépendance d’Haïti.

Ce n’est pas le directeur exécutif de l’Association, Marc Prou, qui dira le contraire. Selon lui, le colloque est un grand moment de rencontres et d’échanges qui réunit chaque année des étudiants, des étudiants diplômés, des anciens et émergents, des amis de longue date et des chercheurs autour d’une passion : le savoir.

«  J’encourage tout le monde à profiter pleinement du colloque, à visiter les remarquables monuments du Nord, dont la Citadelle, Vertières, le Palais de Sans-Souci, Bréda, tous des symboles de liberté et d’égalité pour tous.

En effet, durant trois jours, des sommités du monde intellectuel d’Haïti et de la diaspora échangeront sur des sujets variés touchant diverses disciplines mais ayant tous un point commun : la question écologique d’Haïti. Avec des tables-rondes, conférences, discussions plénières, projections et la tenue d’événements culturels, cette 28e réunion intellectuelle de HSA fera la part belle aux Capois. Des activités sont prévues le mercredi 9 novembre jusqu’en fin d’après-midi du jeudi en prélude à la cérémonie d’ouverture du colloque. En plus de l’événement baptisé Book launch qui n’est autre qu’un espace de présentation et de promotion des nouvelles publications des membres de l’Association, un prix d’excellence sera décerné au professeur Jean Casimir pour son expertise, son engagement dans la recherche en Haïti et la qualité de ses travaux. L’organisation Lambi Fund of Haïti sera récompensée pour ses divers services rendus au pays et des bourses seront également décernées à quatre étudiants (Manuelle Alix-Surprenant, Hadassah St. Hubert, Arnoux Lefranc, David Noncent).

Créée en 1978, l’Association des études haïtiennes offre un forum pour l’échange et la dissémination de savoir et d’idées afin d’informer les politiques, les pratiques et la pédagogie concernant Haïti à l’échelle mondiale, lit-on sur le site web. Elle dispose aussi d’un journal (JOHS, Journal of haitian studies), le Journal des études haïtiennes qui publie, avec le support du centre des études Noires, les travaux des membres. Constituée d’une équipe dynamique avec des membres tant en Haïti qu’à l’étranger, l’Association des études haïtiennes se donne pour mission de promouvoir essentiellement la recherche sur Haïti. Elle se veut également un espace d’échanges et de vulgarisation du savoir avec l’objectif d’éliminer les barrières qui séparent la diaspora haïtienne des Caraïbes et des différentes régions d’Haïti tout en prônant l’unité dans la diversité.

Le programme du colloque est disponible ici.

Dieulermesson PETIT FRERE


Haïti, cette maladie qui tue le citoyen et qui s’appelle amnésie*

 

Nou fete lanmò Desalin

Men nou pa fete lavi Desalin

Se li k ban nou endepandans

Men nou di l mèsi ak yon konplo Pon wouj […][1]

Defile, Ram, 2008

Un peuple qui n’a pas la mémoire de ses ancêtres est condamné à disparaître. Point n’est besoin de chercher ailleurs pour comprendre que le rapport avec le passé est un élément clé du processus de construction de soi. C’est à partir de ce cap qu’il est possible d’évaluer son cheminement évolutif, de se fixer de nouveaux objectifs et de partir sur de nouvelles bases. Malheureusement chez nous, en Haïti, nous n’avons pas de très bons rapports avec notre mémoire. Nous avons la mémoire courte, dit-on chez nous comme pour signifier que nous n’avons aucune attache avec le passé.

À l’école, on ne nous a pas appris à célébrer la mémoire de nos ancêtres. On est en droit même de se demander si le cours d’instruction civique et morale fait encore partie du curriculum scolaire. Si tel est le cas, combien d’écoles sur le territoire s’y accommodent encore de nos jours. Nous vivons dans une société frappée par une amnésie brutale. Nous n’avons pas la mémoire de nos amours, même pas du passé. Nous avons perdu le sens de l’honneur. Quel Haïtien de nos jours se souvient des couplets de la Dessalinienne ? Savons-nous encore ce que cela veut dire être Haïtien ? C’est par la bouche de Manuel qu’il nous faut l’apprendre :

Si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes : c’est une présence dans le cœur, ineffaçable, comme une fille qu’on aime : on connaît la source de son regard, le fruit de sa bouche, les collines de ses seins, ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystère, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence[2].

Qu’enseigne-t-on de nos jours à nos progénitures dans les écoles, si école il en reste encore ? Avons-nous jamais pris le temps de nous interroger sur ce que nous voudrions faire vraiment de ce pays ? Avons-nous jamais pris le temps de nous interroger sur le sens de l’idéal dessalinien ? Il existe dans toute société où l’on véhicule les valeurs citoyennes, morales et républicaines des dates ayant une portée symbolique. Le 4 juillet aux États-Unis et le 14 juillet en France sont toujours célébrés en grande pompe. Ces dates-là, au-delà du fait qu’elles portent l’étiquette de fête nationale, évoquent bien des valeurs partagées autant collectivement que par chaque citoyen, quelle que soient son origine et son appartenance sociale ou ethnique. Autant que Patrice Lumumba est, aux yeux des Congolais, un héros national ou Georges Washington a une signification pour le petit américain de huit ou dix ans autant qu’Adolf Hitler représente un symbole pour l’Allemand de quatre-vingts ans qui vit même à dix-mille lieux de sa terre natale. Il ne s’est jamais passé une année sans que mon ami vénézuélien, depuis qu’il est ici en Haïti, ne célèbre le 5 juillet et la mémoire de Simon Bolivar.

Aucun respect pour les morts. Il suffit de regarder l’état d’insalubrité et de délabrement de nos cimetières, penser à ce qu’on y fait –de jour comme de nuit– pour se faire une idée du rapport infecte que nous entretenons avec nos morts. Dans les grandes mégapoles, le cimetière est perçu comme un lieu de recueillement. Ici, c’est plus qu’un lieu à fuir. Peu importe les conditions, l’essentiel est de pouvoir sauver sa peau. En 2004, Christophe Wargny écrit :

Haïti est bien un pays en laisse. Ou une île qu’on laisse. Laisser, c’est quitter, dans le sens français de l’île. Abandonner[3].

C’est la Perle brisée, dit-il.

Tout comme le premier janvier, le 20 septembre est une date d’envergure dans notre histoire. Elle porte une grande charge symbolique, c’est la date de naissance du père fondateur de la nation haïtienne, Jean-Jacques Dessalines. Malheureusement le 20 septembre 2016 a été une journée ordinaire. Aucun événement n’a été organisé en l’occasion. Quitte à ce qu’il soit festif ou réflexif. Pas un seul communiqué du gouvernement haïtien pour honorer la mémoire de l’Empereur. Pas un seul historien –reconnu comme tel ou autoproclamé- n’a pensé à attirer l’attention du public sur l’événement. Comme si la venue de Dessalines serait un simple et pur incident. Pas une seule émission radiophonique ou télévisée, autant que je sache, ne lui a été consacrée. Ne devrions-nous pas au moins prendre le temps de nous demander ce que nous souhaiterions transmettre comme valeur aux générations futures ?

L’on va certainement attendre le 17 octobre pour aller

jeter des fleurs

au Pont-Rouge

à Vertières

au Champ de Mars

(et) toutes les offrandes coulées dans la honte […][4],

pour répéter le poète haïtien René Philoctète.

Parce qu’ici, l’on nous a plutôt appris à commémorer la mort de nos ancêtres plutôt que leur naissance. Parce qu’ici, nous avons cette habitude d’honorer les morts plutôt que les vivants. Mais il peut arriver qu’on oublie également tout du 17 octobre. Car si l’on se souvient bien, une fois le ministère de l’Éducation nationale avait jugé bon de ne pas compter le 17 octobre au nombre des jours fériés dans le calendrier scolaire. C’était au cours de l’année académique 1999-2000. Une simple omission, avait-on pris le soin de préciser, sans la moindre gêne, devant les protestations des uns et des autres, en particulier les syndicats d’enseignants et les simples citoyens. Dans le politique comme le social et le culturel, partout l’amnésie.

Personne n’aura le courage de dire que Lyonel Trouillot est l’un des grands écrivains que le pays a produits ces vingt dernières années. Que Yanick Lahens est l’une des femmes-écrivains les plus représentatives sur la scène littéraire internationale. Que Marie Alice Théard est une référence en matière de promotion de l’art haïtien, en particulier la peinture. Ou que Wêche et Orcel sont deux voix sublimes de la nouvelle génération littéraire. Parce qu’un jour, Wébert Charles a eu le malheur de dire que Jean-Claude Fignolé est le plus grand écrivain contemporain vivant de la littérature haïtienne[5], une foudre d’injures lui était tombée dessus. C’est que nous aimons tellement faire semblant.

On aura beau chercher, en cette période électorale, à m’assigner à tel groupe ou camp politique pour avoir soulevé cette question. Inutile pour certains mais qui a toute son importance pour d’autres. Que m’importe. Il n’a jamais été autrement dans cette République. À partir du moment où vous vous mettez à défendre des valeurs citoyennes, l’on cherche toujours à vous coller des étiquettes. C’est que l’on nous a toujours enseigné à faire « comme monsieur Jourdain ».

Il est vrai que la culture populaire haïtienne a tant soit peu perpétué le nom et la mémoire de Dessalines par le biais des proverbes, contes et chants traditionnels, mais combien de nos écrivains ont pensé à faire de lui une figure littéraire, un être de papier. Tel que l’on voit des œuvres romanesques qui racontent les hauts faits d’armes de grands hommes qui ont fait l’histoire. Par exemple, le cardinal de Richelieu dans Les trois mousquetaires d’Alexandre Dumas, le roi Charlemagne dans La chanson de Roland, Rafaël Sánchez Mazas immortalisé dans Les soldats de Salamine de Javier Cercas. De la période dite pseudo-classique à nos jours, il existe très peu d’œuvres littéraires –tous les genres confondus– à être consacrés à Jean-Jacques Dessalines, encore moins à la révolution haïtienne[6].

Dans Haïti (re)penser la citoyenneté, Lyonel Trouillot écrit que :

Si l’on compare le corpus littéraire haïtien à ceux des pays d’Amérique Latine (Cuba, le Brésil, le Mexique…), Haïti a produit une littérature souffrant d’une grande carence d’épopée et de référents nativistes. […] Par ailleurs, quel héros de l’Indépendance (ou plus largement de l’Histoire) d’Haïti a acquis le statut littéraire de José Marti ou d’Ernesto Guevara ? Quel écrivain haïtien est à l’Artibonite (le temps aura peut-être manqué à Jacques Stephen Alexis) ou à la Grande-Anse ce qu’Amado est au Nordeste brésilien ou Vargas Llosa à l’Amazonie ? […] Quel événement historique haïtien a-t-il été accompagné par l’instruction publique ou les institutions étatiques ou privées ! Les États-Unis ont créé le « Thanksgiving » à grand renfort de supports institutionnels. La Seine a fait le tour du monde avec Villon, Apollinaire, Aragon et combien d’autres. Tant citée et tant écrite qu’on pourrait la croire aussi vaste que le Congo. Avons-nous un Péguy et sa « Muse endormeuse », sa Geneviève et sa Jeanne ? Il nous faut remercier Césaire, venu d’une île voisine, d’avoir su faire d’Henri Christophe une figure du patrimoine littéraire universel ![7]

L’on a souvent reproché à l’auteur de Kanndjawou, son côté démagogique et subversif mais il faut reconnaître qu’il a toujours été un écrivain sarcastique et novateur. Il nous faut autant de pages d’histoire que de romans sur ceux et celles qui, au prix de leur vie, ont pu inscrire ce bout de terre sur la carte du monde.

Quand il n’y a plus de souvenirs, plus de mémoire à partager et à transmettre, il n’y a plus lieu d’exister et d’habiter son pays, sa terre. Voilà pourquoi il est d’urgent de penser à une éthique de la mémoire et inventer, chacun à sa manière, un moyen de mettre ensemble, comme l’a si bien dit Marc L. Bazin dans l’introduction du premier tome de Des idées pour l’action[8], « pour construire un pays que l’immense majorité de v[n]os compatriotes n’aspire pas à quitter à n’importe quel prix ».

Dieulermesson PETIT FRERE

 

[1] Nous avons appris à fêter la mort de Dessalines

mais nous ne célébrons jamais sa vie

C’est lui qui nous a rendus libres et indépendants

Nous l’avons assassiné à Pont-Rouge en guise de remerciement…

(Tdr: Il s’agit des paroles de la chanson du groupe RAM)

[2] Jacques, Roumain, Gouverneurs de la rosée [1944], Montréal, Mémoire d’encrier, 2007, p.16.

[3] Christophe, Wargny, Haïti n’existe pas. 1804-2004: deux cents ans de solitude, Paris, Autrement Frontières, 2004, p. 15.

[4] René, Philoctète, Caraïbe, Port-au-Prince, Mémoire, 1995, p. 55.

[5] Wébert, Charles, « 10 romans haïtiens qu’il faut avoir lus dans sa vie », Le Nouvelliste, 21 avril 2014. https://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/129949/10-romans-haitiens-quil-faut-avoir-lus-dans-sa-vie.html

[6] Les recherches que nous avons effectuées nous permettent de préciser que seulement huit auteurs ont produit des textes dans lesquels Dessalines apparaît comme personnage. Il s’agit de Coriolan Ardouin (Le Pont-Rouge, voir Poésies complètes), Ignace Nau (Dessalnes, Poème), Liautaud Éthéard (La fille de l’empereur, Théâtre), Massillon Coicou (Vertières voir Poésies nationales), Charles Moravia (La crête-à-Pierrot,Théâtre), Dominique Hyppolite (Le torrent, Théâtre), Félix-Morisseau Leroy (Mèsi papa Desalin, Dyakout 1 ), Jean Métellus (L’année Dessalines, Roman), Jean-Claude Fignolé (Une heure pour l’éternité) et René Philoctète (Qui ira jeter des fleurs au Pont-Rouge, voir Caraïbe)

[7] Lyonel, Trouillot, Haïti (re)penser la citoyenneté, Port-au-Prince, HSI, 2001, pp. 56-57.

[8] Marc L. Bazin, Des idées pour l’action, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2008, p. 23.

 


*Le titre de l’article s’inspire d’un entretien de Madeleine Rebérioux à Nicolas Weil dans Les grands entretiens du Monde, Tome III. Penser le malaise social, la ville, l’économie mondiale, Le Monde Éditions, pp. 59-67. Le titre de l’entretien est « Cette maladie qui tue le citoyen et qui s’appelle chômage ».

Nous remercions vivement l’artiste plasticien Alain Snyers qui nous a autorisé à utiliser cette œuvre pour illustrer l’article.


Bain de lune de Yanick Lahens traduit en anglais

Bain de lune, le tout dernier roman de l’Haïtienne Yanick Lahens qui a eu le prix Femina en 2014 vient d’être traduit en anglais sous le titre Moonbath. La traduction est réalisée par l’écrivain et traductrice américaine Emily Gogolak pour le compte de Deep Vellum Publishing, une maison d’édition basée à Dallas dans le Texas, aux États-Unis d’Amérique. Préfacé par le prolifique auteur américain Russel Banks, le roman sort en librairie en été prochain, plus précisément le 13 juin 2017.

Le roman Bain de lune a déjà été traduit en italien par Martina Bucci sous le titre de Bagno di luna et publié par les éditions Gremese en 2015. Deux traductions dont l’une en espagnol et l’autre en norvégien sont en cours. Publié en 2014 par Sabine Wespieser éditeur à Paris, Bain de lune mêle deux récits, dont l’un évoque les péripéties d’une jeune fille échouée sur une plage et l’autre est consacrée à la saga familiale (Mésidor et Lafleur).

Inscrit dans le registre du roman paysan moderne, Yanick Lahens circonscrit son récit à Anse-Bleu, un village imaginaire qui fait écho au pays en dehors. Elle revient sur les pratiques vaudou –véritables éléments qui unissent les paysans- et surtout les catastrophes naturelles, la pauvreté et les abus politiques qui ont entravé le développement du pays. C’est un roman sur « la belle amour humaine », le vivre-ensemble et la souffrance, la résilience et le combat contre la misère mais également des éléments fondateurs du monde car « Dans toute cette histoire, écrit l’auteure, il faudra tenir compte du vent, du sel, de l’eau, et pas seulement des hommes et des femmes » (p. 11)

Auteure de nouvelles et de romans, l’oeuvre de Yanick Lahens est publiée en Haïti et à l’étranger et disponible dans les deux librairies La Pléiade (en ville et à Pétion-Ville).


« Lecture et Compagnie » insuffle l’espoir

Voilà déjà plus de deux ans depuis que « Lecture et compagnie », cette émission sur le livre et la lecture animée par le poète et professeur Marc Exavier, fait les délices de bon nombre de jeunes, lecteurs et passionnés des mots et des pages. Ayant vu le jour un matin de mars de l’année 2013, il s’agit de l’une de ces émissions à caractère éducatif et culturel qui propose d’insuffler le goût et l’amour du livre chez les uns et les autres. Diffusée initialement sur les ondes de la radio Solidarité, depuis le 26 mai 2015 dernier, elle change de quartier. Désormais, c’est à la rue Marcelin, sur les ondes de la radio Espace F.M, le 94.1, qu’elle dépose ses bagages.

Diffusée tous les dimanches de 11h à 13h, « Lecture et compagnie » est perçue comme une alternative à la médiocratie qui gangrène la radiodiffusion en Haïti. Presque sur toute la bande F.M, il n’est diffusé à longueur de journée que des idioties susceptibles de faire basculer nos jeunes enfants et adolescents dans la bêtise et le crétinisme aberrant. Quand il n’est pas question de Barcelone et du Real Madrid, donc de Messi ou de Ronaldo, ce sont les émissions creuses, vides de sens et de contenus, où des politiciens véreux, rétrogrades, imposteurs et pétris dans la pâte du mensonge qui comblent l’antenne avec leur vieux radotage. D’autres fois encore, ce sont des jeunes qui, avec la complaisance de directeurs d’opinions, crachent toutes sortes d’insanités sur les ondes.

Heureusement qu’il y a encore des gens qui pensent dans ce pays, et qui pensent aux enfants et aux adolescents en même temps qu’ils pensent à la relève. Le professeur-écrivain et journaliste Marc Exavier est de ceux-là. Grand consommateur de littérature et fin connaisseur de la chose littéraire, écrivain vivant en reclus, en dehors des bruits du monde, loin des imposteurs littéraires et accapareurs de tous les espaces et produits culturels (ceux par qui l’entreprise culturelle est sur le point d’être réduite à une peau de chagrin) lui, il comprend la nécessité d’être utile à son pays, à sa communauté, donc aux autres. Homme désintéressé, il croit dans le travail, le bon usage que l’on fait de son savoir en se mettant au service des autres. Depuis deux ans qu’il présente cette émission, n’étant pas rémunéré comme la plupart des autres émissions du genre sur le cadran, sa seule satisfaction, dit-il à ceux qui lui demandent pourquoi il y tient toujours, c’est quand il voit tous ces jeunes qui défilent à la radio, un livre en main, et partagent leurs expériences de lecture et les rapports qu’ils entretiennent avec le livre.

En effet, à cette émission, le livre est présenté sous toutes ses formes et coutures. Dans tous ses états. Avec pour seul objectif d’inciter les jeunes à la lecture en les invitant à mettre le livre dans leur quotidien. Le livre n’est que cet exercice de rien du tout pour bon nombre de gens qui ne savent pas que c’est le seul moyen que nous autres Haïtiens avons pour nous sortir de l’ornière du sous-développement. L’auteur de Chanson pour amadouer la mort croit qu’ « encourager les jeunes à lire, surtout dans des clubs de lecture comme Ciel (Club d’initiation et d’entraide à la lecture), Cijl (Club pour initier les jeunes à la lecture), Signet-Araka est un devoir ». D’où la nécessité de porter chaque jeune haïtien à faire du livre l’évangile de leur salut. Car les livres ont pour enjeu, comme nous le dit le psychologue Boris Cyrulnik, d’inventer la civilisation. Plus on lit, plus on navigue dans des mondes insoupçonnés. Parce que les livres, souligne le psychologue, font des nomades, et parce que le livre a cette capacité de rendre visible l’invisible en éliminant les frontières géographiques ou historiques, aussi est-il vrai qu’en lisant nous pouvons habiter l’univers.

Prenons les livres en otage et faites-en nos compagnons !