isabellekichenin

Dis-le moi

 

Dis-moi que tu aimes

Que tu la sens toi aussi

La fenêtre s’ouvrir

Sur un monde-poème

Que tu vois toi aussi

Cette beauté à mourir

Ces couleurs irréelles

Ce monde parallèle

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu aimes

Que tu aimes

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu m’aimes

Que tu m’aimes

Raconte-moi tes sourires

Quand tu ne t’expliques plus rien

Quand le mystère s’étire

En volumes aériens

Quand le son cristallin

Tintinnabule jasmin

Et le blanc s’ingénue

En nuances inconnues

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu aimes

Que tu aimes

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu m’aimes

Que tu m’aimes

Ô de là où je suis

Je-tu souris, tu-je frémis

Aux sillons de ton cœur

Charmante petite sœur

J’allège ta tête des sornettes

J’évapore les peurs

Je suis là, près de toi

Sans juge ni lois

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu aimes

Que tu aimes

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu m’aimes

Que tu m’aimes

Tu les entends, les carillons

Les cliquetis harmonieux ?

Comprends qu’ils sonnent le clairon

D’un monde qui veut aller mieux

Dis, tu les vois ces formes bizarres,

Curieuses beautés géométriques ?

C’est le voile qui doucement s’égare

Et défie tes yeux gymnastiques

Comment ça, tu ne m’entends plus

Tu as perdu la connexion ?

Souviens-toi des poèmes lus

Écoute-les mieux, tes petits frissons

Et les oiseaux qui tiennent conseil

Elle est venue l’heure du réveil

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu aimes

Que tu aimes

Dis-le moi, dis, dis-le

Que tu t’aimes

Que tu t’aimes

Isabelle Kichenin

 


Petit meurtre sur napperon

Mohammed Aïssaoui et Grégoire Delacourt animaient hier un réjouissant atelier au salon du livre de Paris, en partenariat avec le Figaro littéraire. « Vous voulez tuer votre voisin(e). Pourquoi ? ». Telle était la consigne de l’exercice. Je partage avec vous ce « petit meurtre sur napperon » écrit en temps limité.

Napperon. CC Pixabay

Colette ajuste le napperon au centre de la table et dispose symétriquement les deux verres à Porto, le seau à glace et la coupelle à cacahuètes. Le premier coup de sonnette lui laisse le temps de sourire à son reflet dans le miroir du couloir. Sa mise en plis et ses pattes d’oie rieuses ne la trahiront certainement pas. Colette se sait insoupçonnable.

Il y aura sûrement enquête, oui. Quoi que. Qui s’inquiètera du décès d’un vieillard ? Il mourra sûrement dans son lit. Il boira son Porto. Mangera ses cacahuètes. N’y devinera pas le goût du poison. Elle attendra un peu puis lui dira.

« Tu vas mourir cette nuit, voisin », elle lui dira. Il n’osera pas demander pourquoi. Ou peut-être que si. « Tu devrais plutôt demander pour qui », elle lui répondra.

Colette laisse le troisième coup de sonnette s’étirer un peu. Son écho sur les murs du couloir semble lui renvoyer en réverbération les pleurs et les cris de ses anciennes collègues. Ces chagrins, vieux de quarante ans, hantent toujours ses nuits. Avec elle, il n’avait jamais rien tenté. La crainte de son mari, sûrement. Maintenant que son cher Ernest dort sous terre, elle peut les venger, ses anciennes amies détroussées, humiliées, licenciées. Oui, elle va sécher définitivement ces larmes et enfin pouvoir passer une bonne nuit.

Le quatrième coup de sonnette se fait plus insistant. Elle imagine son voisin s’impatienter sur le palier et ça la réjouit. Elle imagine Monsieur Boulet, contremaître en retraite, ruminer son impuissance face à cette porte close.

Colette inspire un grand coup et lui ouvre la porte.

– Bonsoir, cher voisin. Comme c’est aimable d’avoir accepté mon invitation. Depuis toutes ces années, nous aurions dû prendre cet apéritif ensemble bien plus tôt.

 

Isabelle Kichenin

 


Des livres et moi

Mes livres. Ils me racontent. Me chuchotent. M’hurlent parfois. L’amour, les chagrins, l’espoir, l’envie, l’impuissance…

 

 

Je feuillète ma bibliothèque comme un album photo.  Cet album commence à 39 ans. Comme si avant il n’y avait rien. Comme si avant je n’étais rien.

Pourtant, je l’ai souvent regardé, mon « album-livres » des 39 premières années. À chacun de mes déménagements, c’était ma première mission : déballer mes livres, leur faire marquer leur nouveau territoire tel un gri-gri bienveillant. Je les classais par émotions, par sensations.
Boris Vian et Philippe Djian me racontaient les années collège. Regarder les couvertures de L’écume des jours et 37°2 le matin suffisaient à m’insuffler la brise vivifiante de l’adolescence, celle de tous les possibles. Milan Kundera, Baudelaire, Sartre, Boulgakov, Henry Miller et Anaïs Nin faisaient résonner en moi la lycéenne punkette rebelle et amoureuse. Mon cœur s’écartelait au souvenir de ses dialogues décousus avec mon cerveau. Je caressais les couvertures des Fleurs du mal, de L’Existentialisme est un humanisme (une première édition dénichée en vacances sur un marché d’Aix-en-Provence), de Sexus, d’un tome violet du journal d’Anaïs, et je ressentais à nouveau le délicieux mélange d’excitation et de confiance à l’idée de ce monde que je commençais à peine à croquer.
Puis venaient les livres amers. Ceux qui réveillaient les douleurs des coups encaissés et des chemins ratés. Henry James, René Depestre, Cortazar, Axel Gauvin, Arundathi Roy, Garcia Marquez, Nabokov, Alessandro Baricco, Modiano et tant d’autres « pages-doudou », réconforts d’années universitaires abîmées.
J’aimais particulièrement les « hors-temps », ceux que je n’associais à aucune époque tant ils s’étaient lovés au creux de moi : Le petit prince et Quand j’avais cinq ans je m’ai tué d’Howard Buten. Je mettais toujours beaucoup de temps à leur trouver une place. Je tenais à ce qu’ils se sentent bien. Confortables.
Je feuillète ma bibliothèque et je m’aperçois que tous ces petits bonheurs ne me manquent plus. Je les sais bien au chaud dans des bibliothèques amies, en Nouvelle Calédonie où j’ai dû les laisser. J’en ai ramenés quelques-uns, moins d’une dizaine, dont ceux d’Olivier Adam dont la petite musique m’apaise tant. J’en ai achetés quelques autres, dont ceux de Nathacha Appanah, qui semblent bien s’entendre avec Adam. Je viens d’en finir un qui, je crois, aimera discuter avec Saint- Exupéry et Howard Buten : Ma reine, de Jean-Baptiste Andréa. J’en entame un autre, Fief de David Lopez. Je crois qu’il sera bien à côté de Djian et Despentes.
Je feuillète mon « album-livres » et j’attends impatiemment 2018 et ses promesses.

Isabelle Kichenin


Son paletot vert

En séance de dédicaces de mon premier roman, Gourmande, traitant des violences faites aux enfants et de leurs séquelles sur les vies adultes, je fais la rencontre émouvante d’une dame au paletot vert.
Scène de dédicace de Gourmande (c) Enilorac photography

 

Elle portait un gilet vert d’eau. À La Réunion, on dit « paletot ». C’est un de mes mots préférés, je ne sais pas pourquoi. Il roule bien en bouche et je lui trouve quelque chose de douillet, désuet et chaleureux. Un paletot, c’est le câlin d’une mamie, le petit verre d’eau sucrée, la mangue juteuse coupée avec précaution.

Elle portait un paletot vert, donc. Un gilet visiblement tricoté main.

Elle tournait autour de la table depuis un moment. Tentait de s’immiscer parfois dans les conversations des lecteurs venus se faire dédicacer mon roman. Puis elle s’est éloignée, est allée profiter du buffet offert par la librairie.

Je commençais à ranger mes affaires, presque prête à partir, quand elle m’a interpellée.

– On peut se parler un peu ?

Bien sûr qu’on pouvait se parler. Bien sûr, que je pouvais l’écouter.

Elle portait un paletot vert d’eau et un chagrin lourd à ployer. Mon livre évoquait les violences faites aux enfants ? Elle pouvait en parler, elle, de la violence. Elle connaissait bien la question. Elle la connaissait au plus profond de son ventre. De ce ventre qui avait porté de nombreux enfants. De ce ventre qui avait porté cet enfant qu’elle ne verrait plus. Cet enfant qui avait préféré mourir plutôt que de grandir avec le poids des violences.

Elle portait un paletot vert et un rire cristallin, mutin, curieusement joyeux, s’échappait régulièrement de sa gorge, comme pour jeter une poignée de paillettes multicolores sur la noirceur de son histoire. Elle s’est soudainement levée. Est allée fouiller dans un gros sac plastique qu’elle avait rangé à la caisse. Est revenue avec une enveloppe blanche.

Là, sur cette table de dédicace, la dame au paletot vert me montre ses photos de famille, les prouesses sportives de l’un, les espoirs musicaux de l’autre, l’élégance de ce fils disparu. Je la vois chercher dans mon regard l’approbation. Elle a essayé d’être une bonne mère, non ?

L’heure tourne, et nous devons partir. Je la salue et remonte la rue à pieds, la tête pleine de photos d’une famille que je ne connais pas et le cœur serré d’une douleur que j’ai accueillie.

Le contraste avec le bar du théâtre où je me rends ensuite m’apparaît alors trop violent. Jouer le jeu des mondanités. Écouter un avis sur mon petit texte publié. Tout ça me semble d’une insupportable vacuité. Je suis encore avec la dame au gilet vert. Je me demande pourquoi elle se promène avec ses photos de famille dans un sac plastique. À quoi ressemble sa vie ?

Et puis arrive cet homme, pédophile jugé et condamné. Il me salue et me félicite pour mon livre. Le souffle me manque. Les mots aussi. Je rêve d’un grand paletot vert où me lover.

 

Isabelle Kichenin


Carambole carambar

Carambole Cco Wikipedia

 

Quand ma vie était carambole

Je faisais des bonds des cabrioles

J’avais les cheveux porc-épic

Le cœur étoilé vitaminé

De la poésie dans mon soubik*

Et des soupirs à se damner

Carambole

Coupe au bol

Carambar

Coudes au bar

Quand ma vie était carambole

Jeux de kadoks et pigeon vole

Je rêvais pastille et paletot

Je me couchais tard me levais tôt

Je vendais du rêve dans mon bertel*

Et des baisers douceur de miel

Carambole

Coupe au bol

Carambar

Coudes au bar

Quand nos vies étaient carambole

Pétillantes salades de fruits

Un trait de rhum joli joli

Incantations au Dieu Éole

On rêvait que l’Alizé nous porte

Là bas là bas de l’autre côté

Au pays des crêtes en cohorte

Et des majeurs fièrement dressés

Carambole

Coupe au bol

Carambar

Coudes au bar

Et nos vies se faisaient carambar

Sucre chimique rêves de gloire

Peugeot 103 et trois fois rien

Pogo nerveux regards malins

Salut à toi peuple zoulou

Ni Dieu ni Maître et puis c’est tout

De carambole en carambar

On l’a rêvé le grand bazar

Carambole

Coupe au bol

Carambar

Coudes au bar

 

Isabelle Kichenin

 

* Soubik : Panier en fibres de vacoa tressées

* Bertel : Sac à dos en fibres de vacoa tressées

 

 


Maman Gandhi punk

 

Graff Gandhi punk Saint-Leu (c) IK
25 ans après, je retrouve une amie de lycée. 
On est aujourd'hui toutes les deux mamans. 
Un graff d’un Gandhi punk semble résumer nos vies.

Les enfants jouent au salon. Ils se connaissent depuis quelques heures et semblent déjà s’entendre. La magie de l’enfance. Ça ne s’embarrasse pas de précautions, de mots mesurés, de minauderies, l’enfance. Ça écoute ses intuitions. Ça enclenche le radar à bienveillance et ça se laisse porter par la vie.
À l’étage, on évacue l’embarras des retrouvailles à coups de grosses gouttes de sueur. On appuie de toutes nos forces à tour de rôle sur le gonfleur et on y croit. On va y arriver ! On va finir par le gonfler ce matelas !

Je ne sais pas si elle se dit la même chose que moi. Une défi silencieux dope mes muscles endoloris : si je gonfle ce matelas, ma vie retrouvera la légèreté de l’adolescence. Ni Dieu ni maître. Never mind the bollocks. J’ai 16 ans et je suis immortelle.
25 ans qu’on ne s’est pas vues. Les amitiés sincères se jouent du temps et de la distance. Autour d’un verre de vin, on refait le monde et la pulsion de vie, l’anticonformisme de nos années lycée semblent avoir su résister à la maternité, aux tempêtes, aux chagrins. L’étincelle malicieuse maquille toujours nos yeux. L’envie de créer, d’aider, d’aimer, parfume toujours nos cœurs.

Never mind

the chakras

Le lendemain, attablées face à l’océan Indien qui accueillait jadis nos cris adolescents, on s’inquiète un peu trop pour nos enfants rieurs. Et nos regards se posent sur un graff. Face à nous, un Gandhi punk semble résumer nos vies. Nos garçons s’étonnent de nos éclats de rire.
– Tu vois, ce dessin, c’est un Gandhi punk et il nous ressemble. Gandhi, c’est un homme qui s’est battu pour la justice et la paix. Et les punks … ben … les punks ce sont des gens qui aiment la liberté et qui rejettent les règles inutiles. Nous, quand on était jeunes on était punk. Et maintenant… ben maintenant on ressemble un peu plus à Gandhi : on cherche la justice et la paix.
Mon fils semble convaincu par l’explication. Moi, un peu moins.
« Vis comme si tu devais mourir demain. Apprend comme si tu devais vivre toujours. » J’ai forcément mis un pouce un jour sur ce panneau Facebook signé Gandhi, en bonne quadra philosophe de clavier. Il n’empêche que je me sens toujours l’index vigoureux. Celui des indomptables. Never mind the chakras.

Isabelle Kichenin


Lignes d’écriture

Quelque part, à La Réunion, dans les années 60, un petit garçon s’applique à ses lignes d’écriture pour oublier la faim. Travail de fiction en cours en vue d’un roman.
Bureau d’écolier – CCO domaine public

 

Aujourd’hui j’ai attrapé une sauterelle. Tous les garçons me couraient après dans la cour de l’école. Ils allaient me la prendre. Ils sont plus rapides que moi. Forcément, je suis si petit. La cloche a sonné et j’ai englouti la sauterelle. Ça croquait encore sous mes dents quand je suis entré dans la classe. La maîtresse m’a vu mâcher et elle n’a rien dit. Je crois qu’elle m’aime bien. Je m’applique fort aussi. Mes cahiers sont propres. Mon écriture fine et bien tracée. Je serre bien ma plume entre mes doigts. Je dose bien l’encre. Je me concentre très fort sur ces lignes d’écriture, comme pour mieux déplacer mon esprit de mon estomac à mes mains. Ne penser qu’à ces lignes. Oublier les gargouillis qui crispent mon ventre. Oublier les spasmes qui remuent le vide de mon estomac.

a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a. a.a.a.a.a.a.

b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b. b.b.b.b.

C’est rond un « b ». C’est bon. Comme une cuisse de poulet.

 

c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c. c.c.c.c.

C’est drôle un « c ». Ça ressemble à une bouche ouverte. Une bouche qui va mordre. Qui va croquer.

 

d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d. d.d.d.d.d.d.d.d.

« D » comme dents. À quoi elles me servent mes dents ? Je les utilise si peu. Peut-être que celles que j’ai perdues ne repousseront jamais ? Peut-être que mon corps a compris que ça ne servait à rien puisque je ne mange presque plus ? Peut-être que mon corps économise son énergie pour me garder en vie ? Vivant mais sans dents…

– Lucien ! Tu es encore en train de rêver !

– Non madame. Pardon madame.

– On ne dit pas « pardon madame », mais « je vous prie de bien vouloir m’excuser, madame ». Répète !

– Je vous prie de bien vouloir m’excuser madame.

– Tu m’écriras une page de « d » pour demain.

– Oui madame.

Une page de dents inutiles. Ça m’occupera l’esprit pendant que mon estomac digèrera le quart de queue de sardine et la cuillère de riz que le foyer nous sert chaque soir. Inutile de saliver, ma bouche ! Il n’est même pas quatre heures. Si tu salives, les gargouillis vont se faire plus bruyants et je n’arriverai plus à me concentrer !

 

f.f.f.f…. J’aime bien le « f ». Tout en courbes et en finesse. Il me donne envie de voler.

 

La nuit je vole parfois. Mon corps devient si fin qu’il s’évapore entre les barreaux des fenêtres. Je touche les étoiles. Je ris très fort. Papa me fait tourner comme un avion. Jean-Claude rigole aussi. Même maman Joséphine a l’air contente.

Elle me manque. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle me manquerait.

Maman Joséphine n’est pas une maman comme celle des histoires que nous lit la maîtresse. Maman Joséphine n’a pas de câlins au bout de ses bras. Au bout de ses bras, elle a une bouteille et parfois aussi une savate ou une ceinture qu’elle fait claquer très fort sur mon dos, mes fesses, mes cuisses. Quand ses bras se mettent à claquer, je ferme les yeux et je serre les dents très fort. J’essaie de ne pas crier. Je sais que si je crie, c’est pire. Je serre les dents très fort et je retiens ma respiration. J’essaie de disparaître. Et je disparais pour de bon ! Maman Joséphine ne me voit plus. Elle reprend sa bouteille. Se met à chanter. À rire parfois aussi. J’aime bien quand elle rit. Parfois on rit avec elle, Jean-Claude et moi. Et on a vraiment l’impression d’être une famille.

 

Isabelle Kichenin


Mes âmes sœurs

Je vous croise parfois

Au détour des chemins

Dédales virtuels

Antiques parchemins

Je vous retrouve alors
Comme si c’était hier
Comme si nos retrouvailles
Devaient durer toujours

Nul besoin aujourd’hui

De feindre la surprise

Vous me plaisez l’ami(e )

Je vous l’ai déjà dit

Dans cette vie antérieure
Cet autre espace-temps
Où vous étiez ma sœur
Ma mère mon amant

Nous nous sommes aimés

Haïs ou jalousés

Nous nous sommes tatoués

Du même fer rouillé

Celui des vieilles âmes
Condamnées à errer
Conséquence du blâme
Aux indociles lancé

Fallait-il une case

Où nous enfermer

Retors rebelles Pégase

Petits princes poings levés

Dessine-moi un mouton
Un métier une maison
Dogme Dieu prison
Dessine-moi ce monde seize
Treize et trois c’est petit
Et qu’au diable ne plaise
Ma curieuse confrérie

Je vous croise parfois

Et je vous reconnais

Certains ont préféré

Se passer de ce Moi

Attendre le prochain tour

Pour se parler d’amour

Mon ange cortiqué
Ame sœur suicidée
Sache qu’il est long ce tour
De manège sans toi

Je tâche désormais

D’entendre sans faillir

Les cœurs en cornets

Les cerveaux qui transpirent

Je pleure aujourd’hui
Tes années amputées
Et je blâme la nuit
Jeunesse écervelée
Ce Moi adolescente
Qui ne t’a pas reconnu

S’il était vain l’amour

Qu’ Angello repose

Et attende nos retours

En cultivant sa rose.

Isabelle Kichenin

 

 

 

 

 

 


Cœur de vinyles

Je n’ai toujours pas de platine. Alors, je regarde les disques vinyles. Je leur ai acheté une étagère. Je les ai classés. Ce soir je les regarde et j’accompagne mes souvenirs de bandes sons glanées sur Youtube. Otis Redding et Percy Sledge accordent mes jambes au rythme de mon cœur et réapprennent à mon visage la légèreté du sourire enfantin.

 

Vinyles (c) IK

Mon frère et ma sœur doivent certainement réagir comme moi. Comment faire autrement quand chaque dimanche, papa, ancien batteur d’un improbable petit groupe, nous alignait tous les trois et nous apprenait les chorégraphies rythm’n’blues ?

 

Ce soir je regarde à nouveau les quelques 33 et 45 tours miraculés et toutes les fêtes familiales me reviennent. Le Groupe folklorique de La Réunion, les Jokarys, la Compagnie créole, les Ségatiers de l’île Maurice, Oriental hit parade … Nuits de danse et de rire. Brassens, Renaud, chantés en chœur chez les bonnes sœurs à Cilaos, pastis et punch sur la table, cendriers débordant de mégots.

 

 

L’album de Gainsbourg manque à l’appel mais le souvenir reste. Celui d’une soirée passée à la maison sans les parents devant Dallas, son de la télé coupé, et tentant maladroitement de faire correspondre les mouvements de lèvres de JR Ewing aux paroles d’un morceau de 35 secondes du grand Serge, religieusement posé sur la platine.

 

 

Ce soir je retrouve aussi le 33 tours familial de Ziskakan. Je découvre que tout le texte de la pochette est écrit en créole et ça me bouleverse. L’album date de 1981. Pour les non Réunionnais, il faut replacer ce disque dans le contexte de l’époque. Le maloya (musique au rythme ternaire héritée de l’esclavage longtemps jouée clandestinement), était encore discret. Quant à la langue créole, elle n’était admise ni à l’école, ni dans les administrations.

 

 

Et puis, parmi les 45 tours, entre Johnny, Christophe, Julie Driscoll, j’affronte à nouveau cet improbable titre de Jeanne-Marie Sens « Tant et tant de temps ». C’est curieux comme une chanson mièvre peut faire sens au contact de la vie.
/ Le temps qu’il faut pour se connaître / Le temps qu’il faut pour naître et pour mourir aussi / ne sont que le temps d’une vie /

 

 

Quand on a retrouvé les disques, c’est celui-là qui m’a donné envie de pleurer. À nouveau. Deux heures plus tôt, je pleurais déjà comme une enfant. Et je sentais mon frère pleurer sur le banc derrière moi. Je le sentais contenir ses larmes. Je le sentais tenter de préserver ses enfants de son chagrin. Comme moi.
Deux heures plus tôt, lui et moi pleurions notre mère à l’église. Deux heures plus tôt, lui et moi recevions notre baptême d’orphelins. Ma sœur l’avait reçu la veille, et de façon plus violente, sans doute. Notre chagrin à nous se voyait étouffé par les 10 000 km et la journée qui nous séparaient de l’incinération de notre mère à Hauteville-les-Dijon.
On pleurait, donc, deux heures plus tôt, mon frère et moi, sur les bancs de l’église de La Bretagne, à Saint-Denis de La Réunion. Et puis on a retrouvé les disques. Et on a ri. On a ri de bon cœur, comme quand on était enfants. Parce qu’on avait retrouvé une partie des disques familiaux qu’on croyait volés depuis 20 ans. Et parce qu’on les avait retrouvés chez les meilleurs amis de nos parents. Je ne sais pas ce que s’est dit mon frère. Moi je me suis dit que Léonard et Eugénia, papa et maman, devaient bien se marrer quelque part autour de nous, et nous glisser comme ça – mine de rien et mine de crayon – que la vie sans rire, sans amour et sans fête, ressemblait à une belle discothèque de vinyles sans platine.

Ce soir je regarde à nouveau les disques retrouvés il y a presque quatre mois, et je découvre Hamidou Ouedraogo, « le chanteur voltaïque et sa guitare Yamaha ».

 

 

Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ce disque à la maison, pourtant acheté par mon père en 1977. En découvrant sur Youtube ces sonorités sahéliennes, j’entends mon intérêt pour l’Afrique et sa musique, révélé il y a 15 ans, après mes périodes punk, rock, chanson française. Je souris, je remercie … et je pardonne.

Chers parents, je vous dois tout.

Isabelle Kichenin


Jésus a un incroyable talent, ou le jour où j’ai failli trouver un éditeur 

Typewriter CCO public domain Pixabay

J’observe la falaise. Si ça tombe à nouveau, je suis morte. Là maintenant tout de suite. Si je meurs sous un éboulis, qui ira chercher mon fils à l’école ? Qui lui racontera une histoire ce soir ? Ça avance un peu devant, non ? Alors pourquoi suis-je à l’arrêt ? Plus d’une heure de quasi immobilité sur cette fichue route du littoral basculée. Ça laisse de l’espace au bavardage intérieur. Elle a aimé ! Elle a aimé et elle veut le publier ! Tiens, un paille-en-queue… Je le savais. C’est un signe.

Elle a « ri, pleuré, éprouvé du dégoût ». Elle me l’a écrit. Elle veut publier mon manuscrit mais n’est pas certaine d’être la bonne personne pour le faire.

Moi je ne suis pas sûre d’arriver à l’heure.

Saint-Denis. Enfin ! Parking fermé. Stationnement interdit. Rouler encore. Laisser encore le petit vélo pédaler et dérouler son monologue décousu.

– Un jus de fruit, oui.

Retourner au réel. Faire taire le brouhaha intérieur. Me concentrer et écouter la dame.

– D’abord je voudrais me présenter. Blablabla. Ma vie a changé quand j’ai rencontré Jésus.

Il y a des gens qui ont un sacré carnet d’adresses quand même. Moi qui considérais mon interview de Simone Veil comme LA rencontre suprême…

Écoute la dame, on te dit.

Mais c’est comment de rencontrer Jésus ? Ça te saisit comme un coup de foudre ? Ça te picote ? Non, ça doit t’inonder… C’est ça… toutes tes micro- particules se liquéfient en un espèce de grand tout. Fluide, sucré, divin…

– Comme je te l’ai écrit, j’ai aimé ton manuscrit. J’ai ri, j’ai pleuré. Mais en le relisant je me dis qu’il manque quelque chose d’important : le pardon. Il faut que le personnage demande pardon à la fin.

– Ah ? Tu crois ? Je ne vois pas ce que ça apporterait à l’intrigue. Et je crains de tomber dans la mièvrerie.

Tiens, c’est curieux, la dame n’a pas le même regard. Sa lèvre supérieure se courbe en un curieux rictus.

– Comment ? Tu penses que le pardon est mièvre !

– Non. Mais je crois que la fiction doit laisser de la place au lecteur. On n’est pas obligé de lui donner le mode d’emploi, le sous-titrage.

– Tu sais, avec mon église, j’ai expérimenté la force du pardon. Je sais de quoi je parle !

Moi je ne sais plus où j’habite. Jésus sautille gaiement sur un élastique tendu entre deux falaises et me lance un clin d’œil.

– Allez quoi, petite : souris ! Tu as failli trouver un éditeur. Tu as devant toi une heure de méditation dans les embouteillages. Et si tu continues à craindre un éboulis, tu finiras même peut-être par apprendre à prier.

 

Isabelle Kichenin

 

 


AMOR

Dream catcher - pixabay- CCo
Dream catcher – pixabay- CCo

Son odeur dans mes draps

Mes doigts qui improvisent

L’alphabet braille du cœur

Dessinent dans les airs

Ses taches de rousseurs

Sa cuisse tatouée

Le contour de ses lèvres

Il y a des nuits comme ça

Où ses yeux amusés

Son esprit affûté

Font bouclier tendresse

À mes rêves tourmentés

De ces nuits séquencées

Insomnie apaisée

Nocturne champs de coton

Où l’amour avorté

Vient chasser les démons

Serrer fort l’oreiller

Fermer les yeux très fort

Et vouloir faire durer

Le rêve d’un amour mort.


Rock Sakay: l’événement littéraire réunionnais

Emmanuel Genvrin, fondateur du Théâtre Vollard, signe son premier roman chez Gallimard. Photo DR
Emmanuel Genvrin, fondateur du Théâtre Vollard, signe son premier roman chez Gallimard. Photo DR

Emmanuel Genvrin, fondateur de la mythique troupe de théâtre réunionnaise Vollard, publie son premier roman, Rock Sakay, à paraître chez Gallimard le 1er septembre. On a lu ce road-movie initiatique et on a suivi avec délectation Jimi, adolescent fan d’Hendrix, promener ses rêves, son amour passionné pour Janis et ses désillusions entre Madagascar, La Réunion et l’Hexagone.
Rock Sakay sera sans conteste l’événement littéraire de la rentrée réunionnaise, et on s’en réjouit.

Trois bonnes raisons de lire ce roman vif et coloré.

Rock Sakay d'Emmanuel Genvrin (Gallimard), en librairies le 1er septembre 2016.
Rock Sakay d’Emmanuel Genvrin (Gallimard), en librairies le 1er septembre 2016.

1/ Pour sa narration très visuelle

Les Réunionnais connaissent les talents de dramaturge d’Emmanuel Genvrin. À travers les pièces qu’il a écrites pour le théâtre Vollard, il a su créer un véritable théâtre populaire réunionnais en croquant petites et grande histoires (Lepervenche, Votez Ubu colonial, Baudelaire au paradis, Séga Tremblad…).

On retrouve chez Genvrin le romancier la force du Genvrin de théâtre : celle de tenir son public en haleine par une intrigue bien ficelée et une narration rondement menée. Ni introspection, ni longues descriptions, encore moins de figures de styles en quête de « prouesses » littéraires, dans Rock Sakay. Emmanuel Genvrin va droit au but. Il nous raconte une histoire et sait fort bien nous faire savourer le plaisir de tourner les pages. Consistants, ses personnages prennent corps dans l’action. Et on croirait les voir, comme on croirait déambuler à Tananarive, au Port, à Saint-Leu, à Paris…
Emmanuel Genvrin signe un roman visuel comme on les aime, un roman populaire, au sens noble du terme, comme en signait Garcia Marquez, comme en signe aujourd’hui Elena Ferrante. Et une adaptation cinématographique ne nous étonnerait pas.

2/ Pour mourir moins bête

On l’avoue : on a découvert la Sakay avec ce roman.
« La Sakay – prononcez « sakaille », piment en malgache – est la dernière aventure coloniale française (1952-1977), soit l’installation d’agriculteurs « Petits Blancs » réunionnais sur les plateaux du moyen-ouest de Madagascar. En dépit d’une authentique réussite – la ferme d’élevage de porcs sera la troisième du monde -, le gouvernement malgache mettra fin à l’expérience et expulsera les colons. Cet échec restera une plaie béante dans l’imaginaire réunionnais, comparable à celle des Pieds noirs d’Algérie. Eux s’appelleront « Pieds Rouges » à cause du sol de latérite », explique Emmanuel Genvrin dans sa présentation adressée par l’éditeur aux médias.
Le héros du roman, Jimi, adolescent noir de la Sakay, traverse cette époque troublée. Par amour pour Janis, sakayenne comme lui, il multiplie les voyages entre La Réunion, Madagascar et l’Hexagone, entre 1977 et 1994.
Comme il le faisait très bien au théâtre, Emmanuel Genvrin maille habilement petites et grande histoires. Les amours de Jimi, ses rêves de rock star, flirtent avec les soubresauts politiques de Madagascar, nous laissent deviner l’évolution de la société réunionnaise, dévoilent la vie des Réunionnais candidats à l’exil hexagonal à l’époque du Bumidom (bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer), évoquent le milieu artistique et intellectuel parisien, celui des gauchistes…
On referme Rock Sakay avec un peu de regret, celui de mettre un terme à ce très bon moment de lecture, mais aussi avec la satisfaction d’en avoir appris un peu sur notre zone océan Indien.

3/ Pour y retrouver Danyèl Waro, les « cases à VAT », Jeumon …

À la fin du roman, on s’est surpris à relire les premières pages pour retrouver ce personnage, copain de lycée de Jimi au Tampon (ville du Sud de La Réunion), qu’on découvrira plus tard être le chanteur de maloya Danyèl Waro. On a savouré les anecdotes autour de l’engagement de cet artiste, tout comme on a apprécié les clins d’œil à La Réunion des années 80 et 90. Un instant, on a respiré le vent de liberté et de fête qui semblait rendre la vie si légère à l’époque. On a revécu les fiestas des « cases à VAT », ces grandes maisons Saint-Gilloises (station balnéaire de La Réunion) louées à plusieurs par des VAT (volontaires à l’aide technique). On a cru reconnaître la villa de la Pointe-au-sel, dont « on disait que le batteur Brancard et le guitariste Mastane y avaient vécu en ménage avec des femmes zoreils, que le chanteur René Lacaille y passait souvent, que Peters, Zoun, Bigoun, Loy – du groupe Carroussel – y avaient répété ». On a lu avec une pointe d’émotion l’évocation de la grande fête organisée par le Théâtre Vollard à Jeumon, devenu aujourd’hui Cité des Arts à Saint-Denis, et ses mille bougies

Bref, on vous recommande très chaudement la lecture de Rock Sakay et on se risque même à une confidence : on n’avait pas ressenti un tel plaisir à la lecture d’un roman réunionnais depuis L’Aimé d’Axel Gauvin.

Isabelle KICHENIN

Emmanuel Genvrin, Rock Sakay, Continents noirs Gallimard, sortie le 1er septembre 2016


Petits bonheurs de médiatrice

Enfants en atelier - Zistoires en cubes (c) IK
Enfants en atelier – Zistoires en cubes (c) IK

 

Depuis le 12 juillet, j’expérimente une nouvelle aventure : la médiation d’une exposition sur le livre jeunesse, Zistoires en cubes, à Saint-Paul de La Réunion. Et cette expérience me comble de petits bonheurs et de grandes surprises.

 

Ça commence le jour de l’ouverture. Discours officiels, petits fours, et déjà quelques enfants déambulant dans les « cubes-livres ». Des enfants venus avec leurs parents, invités à l’inauguration. Ceux-là batifolent entre les cubes avec aisance, choisissent des livres, écoutent distraitement mes explications, se prêtent volontiers aux jeux, questionnent, commentent, s’émerveillent.

Devant la porte ouverte, un groupe de jeunes semble défier du regard les convives du cocktail. Ils ont repris possession du parvis. Leur territoire depuis des mois. Depuis que cet impressionnant bâtiment a été livré et qu’il demeurait fermé. Je les avais déjà vus. Sur cet espace public se jouaient tractations en tous genres, ivresse et volutes matinales.

Soudain, je le vois s’avancer vers la porte. Quel âge a-t-il ? Dix ans ? Douze ans tout au plus. J’entends dans son coup d’œil bravache lancé aux copains le défi silencieux. Vous allez voir les gars. Il bombe le torse et entre fièrement. Je l’accueille d’un sourire, fais signe à ses copains de se joindre à nous et leur présente l’expo. Que d’émotion dans ces quatre paires d’yeux rivés sur l’album de Fred Theys, « Des abeilles et des hommes ». La lecture à voix haute de l’un d’eux, hésitante mais si pleine de sens. L’attente des trois autres. L’émerveillement commun.

Ils auraient pu choisir une BD. Ils ont choisi cet album poétique évoquant le rapport de l’homme à la nature, le libre-arbitre, le bonheur. Je m’emplis de cette image pleine d’espoir, celle de ces quatre petits garçons si lumineux, confortablement installés avec leur livre sur des coussins, tandis que les « grands frères » les observent, méfiants, de l’extérieur. Ils reviendront le lendemain, fabriquer une boîte à histoires avec l’auteure Emeline Grondin.

 

Cube Fred Theys "Des abeilles et des hommes", Zistoires en cubes (c) IK
Cube Fred Theys « Des abeilles et des hommes », Zistoires en cubes (c) IK

 

Mes petits bonheurs de médiatrice prennent l’allure renfrognée de l’adolescence le lendemain. Elles sont deux. Assises sur un muret voisin avec leur mère, sacs de courses aux pieds. Venir voir l’expo ? Leurs yeux se lèvent à peine des smartphones. Elles, les livres… Elles finissent par entrer. S’intéressent aux parcours de deux jeunes illustratrices réunionnaises. Semblent émues par le questionnement de l’une d’elles, Julie Bernard : « Doit-on vraiment choisir un métier ? Ne peut-on pas en inventer un ? Et quels métiers pourrait-on inventer qui fasse du bien au monde ? ». Elles gloussent un peu. S’apprêtent à sortir.

– Vous aimez la mode ?

Le geste étudié balayant la mèche de cheveux laisse apparaître un visage intéressé. La vue de l’album jeunesse flanqué d’un drôle de zèbre les fait rire. De la mode, ça ? De qui se moque-t-on ? Elles s’installent quand même sur le coussin, et me demandent de leur lire l’histoire. « Complètement zébré », de Joëlle Ecormier et Modeste Madoré. Bonheur.

 

Familles dans le cube de Fabienne Jonca et Modeste Madoré, Zistoires en cubes (c) IK
Familles dans le cube de Fabienne Jonca et Modeste Madoré, Zistoires en cubes (c) IK

 

Et puis il y a le grand bonheur. L’inoubliable. Celui qui fait cabriole. Chair de poule. Hérisson dans la gorge. Ce grand bonheur s’appelle Tania. Il porte une robe en wax aux couleurs vives et tient par la main un petit garçon à capuche. Le petit file participer à l’atelier de création de bande-dessinée animé par Moniri M’Baé.

Tania s’illumine devant chaque cube. Et s’arrête devant celui de Denis Vierge présentant la BD « Un marron », relatant la vie des esclaves en fuite et leur lutte pour la liberté au XIXe siècle à La Réunion. Tania semble happée par la couverture mettant en scène une famille d’esclaves marrons. Ses paroles se déversent en cascade comme pour empêcher la crue naissante de ses yeux.

– Il y a des enfants et des parents aujourd’hui confrontés à l’esclavage. Dans le milieu familial, il y a des personnes qui font souffrir, qui utilisent des mots blessants. Ces gens se renferment et c’est quand tu discutes avec eux qu’ils pleurent. Oui, l’esclave il est toujours là… C’est comme si on était habité par l’histoire des marrons. Ce qui nous aide, c’est parler, l’échange.

Quand je regarde cette BD, je vois mon histoire d’enfant devenue femme. Une petite femme qui a toujours du mal à s’exprimer. Je me sens isolée dans ma bulle.

– Vous ne voulez pas écrire ces mots pour les partager avec les autres visiteurs ?

– Non, écris, toi. Moi je parle.

 

Lettres de visiteurs suspendues au "fil de la liberté" dans le cube sur la BD "Un marron", Zistoires en cube (c) IK
Lettres de visiteurs suspendues au « fil de la liberté » dans le cube sur la BD « Un marron », Zistoires en cube (c) IK

Alors j’ai écrit les mots d’Anita et j’ai accroché sa feuille dans le cube, sur le fil de la liberté où pendaient déjà deux autres lettres à Ulysse, l’esclave marron héros de cette bande dessinée.

 

Isabelle Kichenin

 

Zistoires en cubes, exposition et ateliers gratuits, du mercredi au samedi, jusqu’au 15 octobre 2016, au futur CRR ouest, Chaussée Royale Saint-Paul.

Région Réunion – Commissaire d’exposition : Claudine Serre.


Blandine

Ballons - DL Pixabay
Ballons – DL Pixabay

 

Le vin d’honneur était servi dans la petite salle des fêtes. Deux ballons roses oubliés au plafond rappelaient à l’assemblée d’habits sombres que dimanche dernier, il y avait fête ici. Dimanche dernier, on mariait Solange.

Aujourd’hui on enterrait Blandine et Solange avait troqué robe blanche et sourire contre une mine aussi grise que son tailleur. Reine dimanche, elle rasait aujourd’hui les murs et masquait ses yeux bouffis derrière d’épaisses lunettes de soleil. Même son jeune époux ne semblait lui témoigner aucun soutien, et anesthésiait sa colère à grands coups de whisky.

Devant la porte, les hommes du village se risquaient discrètement à quelques commentaires, entre deux volutes de Marlboro

– Tu n’étais pas sorti avec elle, toi, Pablo ?

– Si, au collège … mais pas longtemps. J’aurais dû me douter…

– Une fille canon comme elle, c’était pas normal qu’elle soit toute seule… Un sacré gâchis tout ça…

– Ouais, un sacré gâchis. Et Frédo qui a épousé Solange… Il va faire quoi maintenant ? Moi à sa place j’aurais honte.

 

– Pardon, pardon. Excusez-moi…

Se faufilant entre les fumeurs, Solange les fit taire.

Ils la regardèrent allumer sa cigarette, ne purent affronter les lunettes noires qui les sondaient, écrasèrent leurs mégots au sol et retournèrent dans la salle.

Solange sentait la médisance, la curiosité malsaine et l’animosité qui l’enveloppaient depuis dimanche. Elle méritait tout ça. Elle avait tué Blandine.

« Si tu l’épouses, je me tue ». Elle n’avait pas cru Blandine capable d’une telle extrémité.

Elle aurait dû sentir le danger, pourtant, décrypter les signes. Elle aurait dû refuser ces cadeaux roses, rouges, à petits cœurs. Cartes postales attendrissantes d’adolescente devenues au fil des ans lingerie dérangeante et bijoux gravés à leurs initiales. Elle aurait dû voir tout ça, oui.

 

Solange aperçut par la fenêtre les deux ballons roses oubliés au plafond et un spasme lui souleva l’estomac. Elle se rappela ce mariage dont elle avait tant rêvé. Sa robe de reine choisie avec Blandine. Les multiples séances de retouches chez la couturière. La robe vert d’eau choisie pour Blandine. « Vert espoir pour les demoiselles d’honneur », avait lâché son amie dans un éclat de rire. Elle se souvint de l’attente devant l’église. Elle avait pardonné le retard de Blandine, calmé la colère de ses beaux parents. Elle avait fini par céder à son futur mari : on commencerait sans elle, tant pis.

Elle avait fait son entrée au bras de son père, le bonheur un peu terni par l’absence de sa meilleure amie. Elle se rappela le murmure de stupeur qui avait vrombi dans son dos, le silence du prêtre et son cri. Blandine marchait tête haute, arborant une robe de mariée. La même que la sienne.

Ensuite elle ne se souvenait plus. Elle s’était évanouie et les pompiers l’avaient transportée à l’hôpital. Frédo l’y avait rejoint quelques heures plus tard. Le temps de maîtriser Blandine, lui avait-il dit. Elle avait refait une de ses crises. Les hommes du village s’y étaient mis à plusieurs et avaient enfin fini par la ramener chez elle, lui faire avaler un calmant et la mettre au lit.

Solange écrasa son mégot au sol, regarda les feuilles du châtaigner se découper dans le ciel gris et eut une pensée pour les dernières heures de vie de son amie. Le voisin n’avait pas eu le temps d’intervenir. Cuvant devant sa télé, il avait vu Blandine par la fenêtre. Il l’avait vue se dévêtir, descendre l’escalier totalement nue, ouvrir la porte et se diriger vers le puits.

Les pompiers avaient difficilement repêché un corps sans vie, lesté d’un paquet gorgé d’eau. Entre les pages d’un dictionnaire dégoulinant, ils avaient trouvé des lettres. Celles de Solange.

Isabelle Kichenin

 


La clé

Key - DL - Pixabay
Key – DL – Pixabay

 

 Son pas lui sembla plus lourd et plus bruyant ce soir-là. Il sentit les graviers crisser sous ses chaussures de chantier et se dit que Sarah allait l’entendre.

Paul suspendit un instant son geste, interrompant sa marche, et laissa son pied flotter en l’air. Il s’imagina suspendre ainsi le temps, éloigner l’orage qui ne manquerait pas de gronder ce soir. Comme tous les soirs. Et où était-il et pourquoi rentrait-il si tard et il sentait l’alcool et les enfants il y pensait et comment on allait payer les factures si il buvait sa paie au bar. Paul ferma les yeux. S’il fermait les yeux, il éloignerait sans doute l’orage, oui. Les yeux fermés, il tentait de maintenir l’équilibre de sa position, genou gauche levé, jambe repliée. Si son pied ne touchait pas le sol, il aurait droit à une accalmie ce soir.

Tanguant un peu, il tentait de se rappeler les jours soleil. Avant. Avant quoi d’ailleurs ? Il ne savait plus très bien ce qui avait déclenché l’orage. Ce qui l’avait déclenché vraiment. La perte de son boulot de cadre ? Les années de chômage ? La perte du désir de Sarah ? Non, ça n’était pas la perte du désir, non. Ça n’avait pas commencé comme ça. D’abord il avait eu honte. Honte de ce qu’il était devenu. Un inutile. Une charge. Alors il s’était puni. Il ne méritait pas une femme comme elle. Il s’était interdit la moindre caresse, le moindre contact avec ce corps superbe. Elle avait cru qu’il ne la désirait plus. Et l’orage avait commencé à gronder.

L’équilibre précaire de Paul s’évanouit et les gravillons grincèrent sous son poids. Il serra les poings. Sarah allait sortir. Crier. Pleurer. Il recevrait sans broncher ces coups de poings dans l’estomac, uppercuts vengeurs de cet amour frustré.

Dos au sol, Paul apprécia les secondes, puis les minutes silencieuses. Il finit par se redresser et s’inquiéta de la pénombre régnant toujours dans la cuisine de leur petite villa. Sarah ne l’avait pas entendu ? Pire peut-être : il n’arrivait même plus à l’agacer.

Il descendit les quelques marches qui le séparaient de la porte d’entrée et fouilla sa poche, appréciant le cliquetis apaisant du trousseau sous ses doigts. Petite musique rassurante. Preuve de son existence. De son utilité, peut-être ? Il ne tanguait plus du tout. Les six bières avalées chez Momo n’embrumaient plus son crâne. Paul regarda ses clés. Les mêmes qu’hier. Et avant-hier aussi. Les mêmes depuis dix ans. Attachées au scoubidou vert et bleu fabriqué par sa fille. Il tenta à nouveau d’ouvrir la porte. En vain. Cette fichue clé refusait obstinément d’entrer dans la serrure.

Paul perdait patience quand la lumière s’alluma dans la cuisine. Sarah le regardait derrière la fenêtre, secouant doucement la tête. Ses yeux lui demandaient pardon.

Isabelle Kichenin


Rendez vous

Theda Bara – DL – Wikipedia
Theda Bara – DL – Wikipedia

Rendez-moi mes chagrins

Rendez-moi mes soupirs

Sans eux je ne suis rien

Qu’une chair à mollir

 

Une pâte tiédasse

Qui ne sait que ployer

Une vulgaire bagasse

Succès succès damné

 

À tant craindre de rompre

J’oublie de me dresser

Contre les crocs des ombres

Le mépris des frustrés

 

A tant chercher le calme

Et la normalité

J’oublie de l’écouter

Mon cœur qui s’affame

 

Rendez-moi mes colères

Rendez-moi mes couleurs

Sans elles je ne suis rien

Qu’une armure lustrée

 

Une âme en conserve

Perdue au rayon frais

Un stupide emballage

Une plume sans verve

 

Rendez-vous, mes démons !

Je vous entends gronder

Libérez la drôlesse

De sa cage dorée

 

Je la sens trépigner

De ses prochaines farces

De ses parties de cache-cache

De ses genoux crottés

 

Je l’entends ricaner

D’égratigner mon cœur

D’y creuser des sillons

De joies et de douleurs

 

Rendez-vous bel amour

Avec toi je suis tout

Rêveuse de jour

Charmeuse de fous

 

Cascade d’émotion

Madone chaleureuse

Infatigable laboureuse

Du champ de possibles frissons.

 

Isabelle Kichenin

 

 


Des ronds dans l’eau

geisha DL Pixabay
geisha DL Pixabay

Cercles concentriques

Impriment un sourire

Sillons elliptiques

Vinyles souvenirs

 

45 petits tours de pluie

Et puis s’en vont

Aux oubliettes

Les galipettes

Câlins fripons

Je croque la vie

 

Cibles mouvantes

Evaporent les râles

Galettes émoustillantes

Refrain choral

 

45 petits tours de pluie

Et puis sen vont

Aux oubliettes

Les galipettes

Câlins fripons

Je croque la vie

 

Rondes aquatiques

Nageuses éphémères

Spirales cathartiques

Charmeuses de vipère

 

45 petits tours de pluie

Et puis sen vont

Aux oubliettes

Les galipettes

Câlins fripons

Je croque la vie

 

Isabelle Kichenin


Le cadeau

Box - DL Pixabay
Box – DL Pixabay

Je grattais la terre à la cuillère à soupe. Je n’avais pas de pelle. Des éclats de terre venaient salir mes mains, comme pour me rappeler la réalité de la scène. Je n’avais jamais rien déterré de ma vie. Un vers de terre gigota, remuant avec lui le dégoût qui emplissait ma bouche. Dégoût de moi. De ce geste quasi morbide.  Le sac plastique était là. Couvert déjà de la moisissure de ses quinze jours d’enterrement.

– Pardon papa.

Avais-je parlé ? Le flot permanent de pensées-paroles qui m’entortillait l’esprit depuis plusieurs mois finirait par m’avoir à l’usure. Voilà où j’en étais rendue : à déterrer un livre pour l’offrir à un homme. Un cadeau gri-gri, un filtre d’amour.

Mes tentatives maladroites d’époussetage dessinaient sur la couverture bleue de grandes traînées marron. Boueuses. Dégoulinantes d’auto-apitoiement. Déjà je regrettais d’avoir écouté le conseil de cette amie développeuse de personne.

– Tu dois trouver un objet qui symbolise la relation à ton père et l’enterrer. En l’enterrant, demande lui de te laisser vivre ta vie maintenant et d’aller en paix.

L’objet s’était imposé comme une évidence. La première édition non corrigée de l’Aimé, d’Axel Gauvin, dédicacée par l’auteur à mon père.

Enterrer un livre était au-dessus de mes forces. Enterrer celui-là me tuerait certainement.

C’était bien pour ça que je devais le faire. Pour tuer cette femme que j’étais devenue. Celle qui s’abrutissait d’hyper activité, celle qui fuyait tout lien. Celle qui se perdait aujourd’hui dans un amour « uniproque ».

Je regardais la couverture presque bleue de l’Aimé et la constellation de taches de moisissure semblait dessiner un symbole répugnant. Celui de cette exhumation insensée.

– Je vois un cadeau bleu. Avait dit le médium. Un cadeau bleu qui le fera revenir vers vous.

 

Isabelle Kichenin