Jule

Gegenwelt

– Sie gehen gerne in Gegenwelten…
– Ja.

Contre-monde. Un Loch, immense, du sable, beaucoup de sable, des roches sur lesquelles je venais m’écorcher. C’était il y a sept ans.

Aujourd’hui plus vert, une oasis ? On dirait bien. Du bois, des arbres, des fleurs qu’ils ont plantés au fil des ans, Hannes, Pierre, Luc, Thomas, Samuel (deux fois), Antoine. Je grave leur nom, les encre : Hannes, Pierre, Luc, Thomas, Samuel (deux fois), Antoine comme une litanie, litanie, litanie.

– Je ne suis pas un personnage. C’est ce que tu fais, tout le temps, tu prends les gens et tu en fais des personnages Mais moi je ne suis pas un putain de personnage.

Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) AntoinePierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) AntoinePierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) AntoinePierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) AntoinePierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Pierre Luc Thomas Samuel (deux fois) Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine Antoine

– Wie gehen Sie hin ?
– In diese Gegenwelt ?

Il y a plusieurs façons d’y aller.

  Se rendre dans un contre-monde, méthode 1 : la lecture

Facile, accessible. Risque ? Minime. Plonger s’immerger dans un livre. J’y pense le matin, le soir, me réjouis d’aller au lit, seule avec lui, l’emporte partout avec moi, absolument partout, même s’il pèse lourd et que je sais parfaitement que je n’en tournerai pas une page de la journée, l’emporte avec moi pour savoir que si je veux, quand je veux, où je veux, je plonge dans ce contre-monde.

  Se rendre dans un contre-monde, méthode 2 : l’écriture

Différence : l’adjectif possessif remplace ici l’article indéfini. Mon contre-monde. Je lance la playlist “écriture” principalement composée de l’album “We Sink” de Soley. Je plonge dans mon contre-monde et me tiens prête à l’animer. Sous ma plume je retrouve mes personnages préférés. Plonger et animer. Leur faire dire ce que je veux exactement, par exemple :

Tu es belle, tu me manques, je crève d’envie de te revoir de sentir ta peau sous mes doigts j’ai mal au corps tellement je pense à toi.

Leur faire dire ce que je veux entendre et sourire, pleurer, sourire en pleurant, tac, tac, tac marionnettes, plonger dans mon contre-monde et l’animer.

  Se rendre dans un contre-monde, méthode 3 : la mise en scène

Mesdames et messieurs nous sommes ravies de vous accueillir dans ce contre-monde écrit, mis en scène et interprété par… Moi-même. Méthode dangereuse mais efficace, consistant à quitter totalement la réalité. Perdre pied. Devenir personnage pour de vrai.

– Meinen Sie Avignon ?
– Ja, Avignon. Aber genauso wie das Restaurant, wohin ich immer freitags gehe, denn ich weiß, dass Thomas hinter dem Tresen steht.

Devenir personnage soi-même. C’est quand j’ai oublié mon contre-monde trop longtemps, quand j’ai oublié de m’y rendre et que tourner des pages m’emmerde, que l’écriture ne suffit plus. S’y rendre. Directement. En personne. Sans passer par les mots sans passer par la plume. Prendre sa valise et s’y rendre. C’est être le marionnettiste et la marionnette, c’est quand je lui souffle à l’oreille :

– Tu es ma plus belle histoire d’amour.

Et qu’en vérité je pense :

– Tu es ma plus belle histoire, tout court.

C’est pleurer, vibrer et jouir, et la nuit en rentrant se coucher c’est tout noter, tout documenter, pour plus tard tout relire. Ne plus manger ne plus dormir. Dans ce contre-monde plus rien de ça n’existe.

– Was finden Sie dann in dieser Gegenwelt ?

Des corps et des frissons. Chaque décision est déclenchée par une pulsion. Ce monde est sensuel. Sinnlich. Sinnlich und sinnlos. Sensuel, oui.

Je m’illumine, mon corps se tend dans le fauteuil en cuir. Me voilà déjà prête à refaire ma valise. Il le sent, prend encore quelques notes, soupire et m’annonce le verdict :

– Aber genau das wollen wir ab jetzt vermeiden…

Wollen je ne sais pas mais oui, j’imagine…


Maigrir d’amour et d’eau tiède

Je suis partie dans la nuit avant la nuit. J’ai traîné ma valise dans la lumière d’un soleil éteint. Je n’ai pas regardé à droite je n’ai pas regardé à gauche tout droit, tout droit jusqu’à la gare. On est venu la chercher elle s’effondre dans les bras qui l’enserrent.

— Tu as maigri ! Tu as mangé ?
— Je crois, hier oui.

Maigrir d’amour et d’eau tiède.
Dans la voiture elle pleure.
Le matin elle pleure. Elle ne veut pas se lever. À quoi bon se lever si ce n’est pas pour le retrouver.
Ce soir elle ne se changera pas trois fois
Elle ne remettra pas de rouge à lèvre
Ils n’iront pas au théâtre
Leur peau ne se frôlera pas
Ses doigts ne caresseront pas sa cuisse son bras son genou son pied
Il ne se collera pas dans son dos à la sortie
Il n’embrassera pas sa nuque
Ils ne marcheront pas dans la rue collant toutes les parties de leur corps tout ce qui est possible
Ils ne pousseront pas la grille
Ils ne s’assiéront pas à la table du jardin
Ils ne boiront pas de vin
Ils ne monteront pas dans la chambre
Ils n’allumeront pas la petite lampe
Ils ne se souriront pas
Ne s’embrasseront pas
Il ne dira pas tu es belle à crever
Il ne dira pas j’ai envie de toi
Ni avec les yeux ni avec le corps ni avec la voix
Ce soir elle n’entendra pas sa voix
Demain non plus
Alors pourquoi, pour quoi faire.

Elle se retourne remonte le drap. Dans l’oreiller elle hurle.

Quarantaine. Isolement. Sevrage. Centre de désintoxication. Internée de son plein gré. Zone tampon.

— Mange un peu.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Ne reste pas en plein soleil comme ça.

Je ne veux pas manger. Je n’ai pas faim. Laissez-moi en paix laissez-moi mourir de faim ces grognements ces spasmes ces points noirs devant mes yeux ces bégaiements ces absences c’est tout ce qui me reste pour me sentir vivante pour me sentir.

Dans la piscine elle enchaîne les longueurs. Elle nage, hypnotisée, ses lèvres sont bleues elle nage encore, ses dents claquent elle nage encore, sa jambe crampe elle ne s’arrête pas, elle aimerait se noyer, elle aimerait faire une crise cardiaque.


Le bruit de nos corps

Texte écrit à l’occasion d’un projet radiophonique en train de voir le jour. Stay tuned.


Hall des arrivées, aéroport. Dans la foule qui se presse fleurs et valises à la main tu serais là et moi pas loin. Un mur, une vitre, une barrière. Là.

J’imagine le bruit de nos corps. Clac. Le bruit qu’ils feraient que feraient nos deux corps se rencontrant à nouveau. Car je me jetterais dans tes bras. Tu les ouvrirais grand les refermerais vite. Et juste avant que je m’y presse dans les derniers mètres tu plongeras ton regard dans le mien une lueur de bonheur allumera ton visage et moi, cette fois-ci, je ne fuirai pas tes yeux je regarderai toi cette fois-ci je ne dirai rien rien rien. Clac. Le bruit de mon corps contre le tien clac nos clavicules clac nos côtes clac l’os de nos mâchoires ton nez se précipiterait dans mon cou respiration mes lèvres sur ton épaule j’embrasserais ta peau douce toujours douce. Tes bras m’enserrent, tout se touche rien ne se décolle.

Tu es belle me souffles-tu à l’oreille. Je lève les yeux au ciel mais contre les frissons naissants je ne peux rien tu gagnes toujours. Mes mains remonteront sur ta nuque mes doigts se perdent dans tes cheveux cette fois c’est toi qui trembles tu embrasses mon cou et ma gorge et ma b- attends.

Dans le hall certains certaines attendent encore et se demandent ce qu’est cette forme qui se déplie sans se mouvoir. Un thorax blanc coton lin marron huit pattes nues et des poils blonds sur le dessus.
Un enfant : c’est son frère?
Sa mère : son amoureux.
Elle : un jumeau.

Tu souris contre mon cœur.

J’imagine le choc de nos corps clac et la vague me submerge. Soulagement. Soulagement soulagement soulagement soulagement soulagement soulagement soulagement soulagement ta respiration qui s’allonge les soupirs les miens tes mains qui dévalent la courbe de. Manque manqué manquera tu et moi- dans un bruit de ventouse nos corps se détachent. Dans mes yeux un voile puis la netteté les couleurs vives ton visage a changé lumineux plus lumineux le monde autour de moi résonne. Je t’inspire comme j’inspirai mon rail m’effondre et dans la foule, je disparais.

 


T’aimer de loin

Tu m’as dit « Grimpe » j’ai dit « hein ? » tu as dit « grimpe » et tu as appuyé sur la pédale. Je t’ai regardé t’éloigner, j’étais saoule. GRIMPE. J’ai couru, j’ai sauté sur le porte-bagage. Je me suis accrochée à ton pull. Je n’ai su résister à tes hanches. Mes jambes pendaient sur le côté dans la nuit il est quatre heures du matin tu me ramènes à la maison. Devant nous les amis pédalent et boivent on rit. On prend toute la place toute la route j’ai peur qu’on nous voit j’ai peur qu’on se prenne une voiture tu es mort saoul mais tu pédales tu m’as dit « je te ramène » et tu me ramènes je suis assise sur le porte-bagage je m’accroche à toi je souris je ne vois pas la route mes jambes pendent sur le côté j’ai peur. J’ai peur et je ris. C’est la plus belle nuit le plus beau moment que je vis depuis… Depuis.

Je sais que tu te sens seul tu l’as dit à B. l’autre jour. Je sais que tu te sens nul, inutile, que ta vie n’est pas celle que tu aurais voulu vivre que rien ne va que ça fait des années que rien ne va et qu’à chaque pas en avant c’est mille pas en arrière et maintenant c’est la jungle et tu sais que jamais tu ne t’en sortiras. Mais moi je t’ai vu. Je t’ai vu je te vois je t’aime et j’aime l’effet que tu as sur moi. J’aime ton corps j’aime être contre toi. Quand je te vois je perds mes mots je ne sais plus quoi dire comment le dire les syllabes s’emmêlent et se confondent mais ce n’est pas important. Ce n’est pas important parce qu’on n’est pas fait pour parler toi et moi. On est fait pour se toucher. S’effleurer. Il y en a qui parlent de tout qui peuvent s’échanger des millions de mots pendant que nous échangeons des millions de frissons. Je ne connais pas grand chose de ta vie je ne me rappelle plus du nom de tes parents de tes frères et sœurs de tes amis je ne sais plus où tu as vécu toutes ces années mais je connais chaque pore de ta peau chaque muscle chaque poil chaque reflet et la couleur de tes yeux la profondeur de tes yeux chacun de tes cils ta langue. Eux je les connais. Tu ne me manques pas. Je ne pense jamais à toi. Mais quand je te vois… Quand je te vois. Je n’ai pas su pourquoi tu me remerciais l’autre jour. Maintenant je comprends. On ne s’est pas embrassés ce soir-là. On n’a pas baisé on n’a rien dit. Tu as compris que je n’étais pas libre que je ne serai plus jamais libre qu’un autre avait mon cœur et moi je n’ai rien fait pour te reconquérir. On s’est frôlés. On a laissé les autres nous regarder du coin de l’œil un brin inquiets un brin charmés. Toi et moi les deux morceaux brisés du même miroir. Toi et moi côte à côte un puzzle en 2 pièces. Facile à faire facile à recoller. Tu as passé un bras autour de mes épaules, autour de mes hanches, tu m’as proposé ton écharpe quand j’ai eu froid, tu m’as raccompagnée à la maison tu m’as serrée contre toi. Je t’ai serré en retour. Fort. Longtemps. J’aurais voulu t’embrasser j’aurais voulu te déshabiller j’aurais voulu te dire de monter te faire l’amour contre le mur de l’immeuble c’est faux je n’ai rien voulu de tout ça toi et moi on ne fera plus jamais ça parce qu’on sait ce qu’on est on sait ce qu’on n’est pas. Toi et moi on est fait pour se frôler. Se faire vibrer habillés. Se faire du bien se sourire. S’aimer de loin. S’aimer de loin.


Funambule

Ma vie je la passe sur un fil. Parfois je tombe. Et quand le soleil brille je m’envole. Une semaine de chaleur et je monte, monte, monte et je fais tout pour ne pas regarder en bas car je sais que plus je monte plus la chute sera violente. Plus le temps de s’en remettre sera long. Deux semaines pour une chute de vélo. Un mois pour une chute de cheval. Combien pour une chute de fil ?


Transpirer le monde

Est-ce que c’est ça l’angoisse de la page blanche ? J’ai toujours cru que c’était quand on n’avait plus rien à dire. Moi j’ai beaucoup de choses à dire. Enfin l’impression d’avoir beaucoup de choses à dire. Le problème c’est que je n’ai plus la force d’écrire. Plus envie ? Mon Dieu que c’est triste. Ce matin j’ai allumé mon téléphone pour m’aider à me réveiller, comme d’habitude, m’aider à ouvrir les yeux. Et puis il y avait ce post de cette copine journaliste. Qui expliquait pourquoi elle écrivait. Une envie, un besoin, une habitude depuis l’enfance, un moyen d’expression incontournable. Chaque mot, chaque virgule aurait pu être de moi. Sauf que ça fait des mois que je n’écris plus. Que j’écris peu. Tristesse. Pourquoi ? J’ai mille idées. Parce que je me suis faite bouffer par la vie digitale, déjà. Qu’au lieu de m’ennuyer et de laisser mon imagination faire le travail, j’actualise mes mails en permanence. Dans les transports, dans la rue, aux toilettes, tout le temps. Qu’au lieu d’écrire sur la beauté d’un rayon de soleil, le bonheur de s’allonger dans le sable après de longs mois d’hiver, au lieu d’écrire sur l’homme au chapeau haut de forme que je surprends à déambuler sur le toit de mon immeuble, j’en fais des posts Instagram. Pourquoi je n’écris plus ? Parce que mon boulot c’est d’écrire. Que j’écris sur des coupe-oignons et des friteuses professionnelles, sur des assurances automobile et des plantes en pot. Que je traduis les mots des autres. Et que je n’ai plus la force d’écrire ce que moi j’aimerais dire. Parce que je ne prends pas le métro mais que je pédale, difficile d’écrire dans ces conditions. Parce que je me mets la pression partout : acheter moins de plastique, consommer régional, soutenir les commerçants de mon quartier, fringues déjà portées, cuisiner mes lunch box du midi, manger moins de viande, pas de sucre, être une bonne amie, une bonne fille, une bonne coloc, une bonne petite amie. Alors rajouter ça à la liste, écrire, c’est trop. Et puis parce que parfois, souvent, mon niveau de confiance en moi frôle le zéro. Si j’avais vraiment du talent, si j’intéressais vraiment des gens, je ne me poserais pas ces questions… Si ? Ni 100% blogueuse, ni 100% journaliste, ni 100% copywriter, ni 100% traductrice, je me délite en pourcentage et tout ça me fatigue. Cercle vicieux. Louer un bureau pour séparer les choses. Se concentrer sur ça et pas sur ça. Réduire les pourcentages. Et bam voilà que se pose la question de l’argent. Du temps libre. Et il fait beau dehors… Mille raisons de ne pas écrire. Et en face mille raisons d’écrire. La principale ? Parce que ça me fait du bien. Écrire me fait du bien. Raconter des histoires, raconter mes histoires. Qu’importe le nombre de lecteurs et de lectrices, qu’importe que les moindres détails de mon existence se retrouvent archivés sur le net. Chaque vague d’émotions, chaque déception, chaque joie qui entrave mon corps, une fois en mots une fois postée une fois livrée aux internets c’est un poids de moins sur ma poitrine. Des mois que je n’écris plus que je ne mets plus rien en mots et la boule gonfle et gonfle en moi il faut changer cela. Temps de changer cela. Alors on fait quoi : on s’impose un horaire, un nombre de textes ? On crée une rubrique Jule’s mood sur le magazine, on réinvestit le blog ? On coupe Instagram, Facebook, Twitter, on fait quoi ? On achète un sac à dos plus grand. On y emporte l’appareil photo, le micro. On coupe internet, on vit le monde, on traduit le monde, on transpire le monde oui, on transpire le monde.


Des hauts, des bas, des trains

Le cœur accroché à la neige au-dehors, elle se rappelle d’un temps où le reflet de son sourire dans la vitre suffisait à la faire danser. Un temps où les hauts étaient très hauts, et les bas très bas oui, c’est vrai, mais les hauts très hauts. Un temps où son corps lui était si léger qu’il ne se prenait pas dans les débuts de trottoir. Aujourd’hui les bas sont moins bas, mais les hauts bien moins hauts. Et s’il est reposant de ne plus s’écorcher sur le plâtre des murs, l’énergie, la légèreté, la lumière lui manquent.

Désormais son ventre est dur. Ses pieds sont lourds. Son visage éteint. Elle ne veut pas finir comme sa mère. Elle ne veut pas afficher la bouche retournée de ceux qui pensent et ne disent pas.

Lundi tout a changé. Lundi, mardi, mercredi, jeudi et puis aujourd’hui, vendredi, le réveil a sonné à 7h55. Le petit déjeuner était prêt à 8h15. Les dents lavées à 8h55, et à 9h08 le S-Bahn quittait le pont. Cette routine dure depuis cinq jours, et voilà cinq jours qu’entre 9h08 et 9h31 elle affiche sur le visage une lumière ancienne et délicieuse, de la couleur des ampoules qu’on a depuis toujours et qu’on s’étonne de ne jamais remplacer. Cinq jours qu’elle se sent plus légère. Cinq jours que son cœur s’accroche à la neige au-dehors et que ses battements se confondent avec ceux de sa vulve, de son clitoris, elle ne sait pas où ça frappe exactement mais ça résonne en bas, ça pulse entre ses jambes, ça doit être ça qu’on appelle le bas-ventre, ce mot à la fois si précis et si vague qui la faisait gonfler d’excitation plus jeune, quand elle le découvrit pour la première fois dans un ouvrage de Diderot, c’était Jacques le Fataliste.

Oui, cela fait cinq jours qu’elle se sent haute. Pendant vingt-trois minutes seulement mais tous les jours, et tous les jours un peu plus haute.

Le samedi, le S-Bahn ne passe pas à 9h08. Il passe à 9h12. Puis à 9h22. 9h32. Trois minutes, trois minutes suffisent à retourner le monde. Elle n’était pas dans le S-Bahn de 9h12, ni dans celui d’après. Quand elle est arrivée sur le quai il était 18h33. 18h42 quand elle est montée dans la rame. Vers le Nord cette-fois. Et cette fois son cœur ne s’accroche à rien car il n’y a rien à quoi se raccrocher. Le train rejoint le centre-ville. Pas d’arbre. Pas de neige. Pas de lac. Des tunnels, des stations souterraines. Dehors est noir. De la couleur des larmes qui submergent ses yeux. Bientôt le jean est trempé. Elle appuie sa tête contre le siège et se laisse pleurer. Elle n’aura pas la force de descendre au prochain arrêt. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Elle compte les stations et renonce, tant pis si c’est le terminus. Dans quelques minutes ça ira déjà mieux. Dix peut-être, les larmes cesseront. Elle y verra moins flou. Mais pour l’instant l’air est humide et sur la vitre s’affichent des images qu’elle avait oubliées. D’anciens amants, des scènes d’amour. Des hauts, très hauts. Et puis les cris, les ruptures sur des ponts parisiens. Des bas, très bas.



Salle de classe

J’ai l’impression d’être une maîtresse d’école. Une salle de classe. Deux élèves. A ma gauche, la première de la classe, brillante, jupe plissée et tresses en épis de blé. Elle lève le doigt, trépigne sur sa chaise, elle a réponse à tout. Sa phrase préférée : c’est normal enfin, regarde, tous les autres le font.

Ils tombent amoureux.

Ils vont au cinéma, au restaurant, en week-end dans des relais-châteaux.

Ils font du sport.

Ils se tiennent par la main.

Se présentent leurs amis, leurs parents.

Et puis il y a l’autre élève. Dans un coin de classe. Incapable de s’asseoir parce qu’informe, instable. Une boule grise. Poilue. Pas humaine mais on prétend que si, comme dans ces films étranges que j’aime bien. Une boule grise, poilue, qui grogne. Qui ne sait pas parler. Un esprit rationnel dirait qu’elle n’aurait pas pu arriver au CE1 avec ce niveau de langage mais je ne suis pas quelqu’un de rationnel. Celle-là est silencieuse, et pourtant, impossible à ignorer. Toujours là. Un peu menaçante. Cet enfance bizarre, qui fait pitié et peur en même temps. Qu’on aimerait cajoler mais qui pourrait s’attacher. Qui disparaît, qu’on cherche des yeux avant de sentir un frisson d’horreur parcourir son échine parce qu’elle est là, derrière soi.

Jupe plissée la regarde en grimaçant. Dégoût. L’autre grogne. Doucement, puis plus fort, puis elle s’agite. Les lampes crépitent, la lumière vacille, les meubles vibrent, la boule explose. Elle hurle, gargarismes étranges, renverse tout sur son passage, les meubles, les chaises, brise et fracasse, puis elle se jette à mon cou. Elle me renverse, m’étrangle, me griffe, attrape un pied de chaise pour me battre. Elle me frappe, brise mes os un par un et ma tête éclate.

Jupe plissée regarde par la fenêtre en mâchant un chewing-gum. Elle attend que ça passe, que la tempête se calme. Plus tard elle me regardera panser mes plaies, éponger le sang, ranger la classe. Elle tournera ses yeux vers moi et me dira « je serais toi… » et je fermerai les yeux pour ne pas l’entendre.

Tu crois que je n’ai pas déjà essayé jupe plissée? De la mettre à la porte? De la virer? Elle est toujours là, TOUJOURS LÀ. Et tu auras beau me séduire avec tes idées à la con et tes « c’est normal » et tes envies de câlins, d’amour, de promenade main dans la main près du lac et de dégustation de putain d’amandes grillées, elle sera TOUJOURS LÀ.

« Le problème c’est que vous êtes tiraillée entre deux émotions. Une partie de vous a très envie de vivre cette relation, d’aimer, de sentir cette proximité, cette intimité, mais l’autre est terrifiée a l’idée de se perdre dans l’autre. Chacune tire d’un côté et vous… Vous êtes au milieu. On s’arrête là pour aujourd’hui Mme A.? Ca fera 60€. »


Travaille

Mon cœur bat vite. Trop vite. Comme au temps des pilules des ecstasys. Je suis allongée sur un lit blanc. Cela fait vingt-quatre heures. J’ai dormi treize heures. La chambre est blanche et bois. Le lit est grand. La fenêtre donne sur l’aéroport. Les avions atterrissent dans un grand bruit. Il fait chaud. 31 degrés. Lisbonne. Cela fait vingt-quatre heures que je n’ai pas quitté la chambre. Je suis allongée sur un lit blanc. Parfois mes yeux quittent l’écran de mon ordinateur je regarde mes jambes je regarde mes pieds nus je regarde mes muscles qui se contractent par à coup je prends mon pouls j’ai peur et je sais qu’il ne faut pas avoir peur. J’ai du mal à respirer mon ventre ne se gonfle plus, tordu, serré, mes doigts hésitent je lis et relis lis et relis ils sont beaux vous êtes beaux. N. et S. vous êtes sur le point de venir au monde c’est effrayant excitant à la fois je ne veux pas vous rater je veux compter vos doigts et savoir que vous êtes parfaits mais rien n’est jamais parfait je suis bien placée pour le savoir rien ne sera jamais parfait et c’est pour ça que vous êtes si beaux je veux vous faire honneur je veux être digne de vous mes yeux se perdent je fixe mes pieds je fixe mes jambes et je te vois S. dans le fond qui travaille qui me regarde qui me rejoint qui s’allonge sur moi et je te vois S. et je pense à toi et je me demande si je t’ai mérité un jour je me demande pourquoi nous nous sommes rencontrés je te dédierai ce roman et tu m’en voudras sans doute de te le dédier mais il est à toi il te doit tout je te dois tout je te dois celui-là.


Il fait chaud

Il fait chaud. Vraiment chaud. 30.8 affiche le thermomètre. Il y a une semaine j’avais un k-way. Des chaussettes, mais chaussons n’étaient pas rangés. Ce matin je danse. That look you give that guy, instead of me. J’écarte les bras, je balance d’un pied sur l’autre, je souris. Je caresse mes cheveux qui dégoulinent, je sors de la douche, il fait chaud. Vraiment chaud. C’est arrivé d’un coup comme ça. Hier il pleuvait, aujourd’hui il fait beau, trop chaud. Personne n’a eu le temps de s’y habituer. On garde les vestes, les écharpes dans le sac, et à deux heures du mat’ on se plaint d’avoir alourdi son dos pour rien. Dans la rue on transpire sous les tee-shirts en maille trop chaud, les jeans trois quart quand même trop chauds, les chaussettes en coton. On se donne rendez-vous au parc alors qu’on aurait dû aller au rayon clim du Bauhaus d’à côté. C’est arrivé d’un coup. Mes pores se sont ouverts et tout est sorti. La tristesse, l’injustice, la solitude, la crainte, et puis tout est rentré. L’odeur des peupliers, le cri des oiseaux, le chant des enfants, les pizzas en terrasse et le bruit des balles de tennis qu’on frappe sur la place d’en bas. J’ai compris pourquoi Berlin est magique l’été. Enfin compris. C’est la possibilité qui nous est donné de s’asseoir dehors. Sur un banc sur un trottoir sur l’herbe du parc sur un toit terrasse sur un balcon sur un muret debout en posant ses bières sur la boîte aux lettres. La ville est à nous tous et nous prenons la ville nous envahissons la ville nous aspirons ses sourires et rions en plein air, vas-y, ressers-moi une bière. J’ai chaud au cœur.


Le bain

Elle avait réussi à le mettre dans un bain. Il détestait les bains. Il avait toujours détesté les bains, et voilà qu’il était nu dans l’eau trop chaude qui bientôt serait trop froide. Elle parlait, elle lui posait des questions, il répondait mécaniquement, en partie absorbé par la température de l’eau trop tiède, en partie concentré sur son sexe avec lequel jouait le pied de M. Il avait peur qu’elle glisse. Ça glisse une baignoire. Elle pourrait glisser, dévaler vers lui, et son talon viendrait s’écraser sur ses testicules. Quelle horreur. Il avait eu assez d’accidents de la sorte dans sa vie. C’est pour ça qu’il n’aimait pas les fellations d’ailleurs. Lors de sa toute première expérience déjà, bien qu’il rêvait depuis longtemps de la moiteur de la bouche des filles, il avait peur, comme tous les hommes, de leurs multiples stalactites. En plus il avait toujours été un garçon craintif. Sans doute le fait d’avoir grandi entouré de femmes, couvé, effrayé par tous leurs charmes. Sa première pipe, c’est Colette Paul qui la lui avait faite. Colette Paul c’était la fille du curé du village normand dans lequel S. avait grandi. Mortrée. Une toute petite ville avec beaucoup d’églises. Colette Paul en fait c’était la nièce du curé, mais tout le monde savait que c’était sa fille. Tout le monde savait parce qu’il n’avait pas pu s’empêcher de demander à ce qu’elle s’appelle comme sa Sainte préférée, sa mère. Colette l’avait pris par la main à la sortie du catéchisme et l’avait conduit près des sources. Dans cet endroit mystique, à la naissance de tout, Colette avait déboutonné son pantalon de velours et l’avait pris dans sa bouche. Puis au moment où, enfin, il se détendait, oubliant les fourmis qui lui mordaient les doigts — il avait les deux mains plantées dans la fourmilière, Colette, la bouche travaillant autour de son sexe plus dur que jamais, prêt à jouir, raclant sa gorge, éternua.

— Et pourquoi tu n’aimes pas les bains d’ailleurs ?

T. sursauta. Il porta immédiatement la main à son sexe désormais empli d’une douleur sourde, mais rencontra le pied de M. Il s’en dégagea mine de rien, essayant de ne pas la vexer.

— C’est parce que tu n’aimes pas te détendre ?

— Je n’ai pas besoin de me détendre.

­— Ha ! C’est la meilleure.

— Je fais des maths si je veux me détendre.

— Pourquoi avoir une baignoire alors ?

— Je n’ai pas choisi d’avoir une baignoire.

— Ta femme prenait des bains ?

— Ma femme n’a jamais vécu ici, tu le sais.

— Mais elle prenait des bains ?

— Je ne sais pas, sans doute oui.

M. eut l’air pensif, mais il savait qu’elle pouvait continuer des heures avec ses questions. Elle nourrissait une certaine obsession pour son passé, comme si elle cherchait à le cerner, plus qu’à le connaître. Il n’aimait pas vraiment cela. Pourtant il répondait machinalement, comme un enfant. Elle regarda le carrelage plus attentivement, cherchant sans doute le moyen de poser le plus habilement possible la question qui la démangeait.

­— C’est donc le bain le problème, pas moi.

Son regard fixait à présent son sexe mou. Il n’avait jamais su lire les gens, mais à quarante-deux ans – quarante-trois, il savait reconnaître les moments où il aurait dû maîtriser cet art. Il avait suffisamment entendu les mots « moi » et « problème » dans les phrases prononcées par Anne pour savoir que là, justement, il aurait dû savoir quoi répondre. Il porta à nouveau la main à son sexe, instinct de protection.

— À quoi tu penses ?

— À ma femme.

Merde, se dit-il en voyant les yeux de M. se figer dans les siens. Mais elle aussi commençait à le connaître. Il avait d’ailleurs la désagréable sensation qu’elle le connaissait bien mieux qu’il ne la connaissait lui. Il aurait bientôt la très désagréable sensation qu’elle le connaissait mieux qu’il ne se connaissait lui-même. Mais à ce moment-là, dans cette eau définitivement froide, ce n’était pas encore le cas.

— Je n’aime pas les bains car je n’aime pas ne rien faire. Si je suis immobile, c’est que je suis en train de faire des maths. Donc il me faut un crayon, un papier, comment veux-tu que j’écrive dans une baignoire ?

— Tu ferais tout tomber dans l’eau.

— Exactement. Et puis l’eau c’est pas un endroit dans lequel on peut se concentrer longtemps. Elle change tout le temps.

— C’est le changement qui t’angoisse ?

— Non ! Tu le sais, je ne travaille jamais à mon bureau.

— Tu travailles en espionnant les gens dans des cafés.

— Je n’espionne personne. J’ai besoin du bruit ambiant. Et j’aime regarder par la fenêtre.

— En fait il te manque une fenêtre dans ta baignoire.

— Voilà. Place une fenêtre là, il dessina un rectangle sur le mur, et vide l’eau !

M. souleva son corps de quelques centimètres. Ses seins d’adolescente pointaient vers le ciel au moment où le niveau de l’eau commença à descendre. T. lui sourit.

— Allez viens minette, tu as froid.


Exponentiel

Elle ouvrit les yeux, la chambre était plongée dans le noir. Les oiseaux s’extasiaient au-dehors. Elle souleva la couverture, posa ses pieds sur le sol et alla ouvrir le rideau. Dans le champ, Paul, le voisin, lui fit signe sur son tracteur.

Elle émergea difficilement du sommeil. La nuit n’avait pas encore dit son dernier mot mais déjà les moineaux tentaient d’y mettre fin. Elle se leva sans attendre et tira le rideau. Elle fit signe à Paul, son voisin, qui démarra son tracteur dans la brume et répondit en inclinant la tête.

Elle s’éveilla brusquement au milieu de la nuit. Un cauchemar? Non, un bruit. Même les oiseaux, qui devançaient l’aube, s’étaient tus. Quelque chose de sombre passa devant sa fenêtre. Elle s’approcha, souleva le rideau. Paul, son voisin, la fixait au-dehors en caressant son chien.

Elle hurla dans son sommeil avant de se redresser brutalement. Comme un écho, les chants des oiseaux s’amplifièrent puis plus rien. Un coup de feu. Elle se précipita à la fenêtre. Paul, son voisin, venait d’abattre son chien à demi écrasé par le tracteur. Elle croisa le regard du maître avant que celui-ci ne lève son fusil vers sa fenêtre.

Inspiré par Crescendo, de Dino Buzzati


Emmanuelle Pagano – En résonnance

Elle va venir. Elle est sûrement sur la route. Dans sa voiture une place. A deux on est déjà trop serrés. Trop de souvenirs, trop de malaises. De non dits sans doute. Elle va venir.

Ta maman va arriver, on l’a appelée ce matin.
Je n’ai pas eu la force de dire à l’infirmière que non, elle n’allait pas venir. Enfin si, mais mal à l’aise. Pleine de souvenirs et de doutes. Je ne l’ai pas dit. C’était trop tard de toutes façons.

Vous vous rappelez ce qui s’est passé ?
Etrange ce soudain vouvoiement. C’est vrai que je fais plus que mon âge. C’est toujours moi qu’on envoie acheter l’alcool.

Non.
Si. Je me souviens très bien. J’étais dans les rochers avec Nadège. Les gros rochers en bas de la rivière, avant que l’eau ne se brise dans la mousse fraîche, à la cascade verte. On était assis dans les graviers à l’abri du pic, qui, à mesure qu’on grandit, nous déçoit beaucoup. J’éclairais au briquet les photos que Nadège faisait défiler entre ses doigts sucrés.
Elles sont belles.
C’est ce que je croyais lire dans ses yeux à la lumière de la flamme. Voulais lire.

Qui est-ce qui t’a appris la photo ?

J’ai appris tout seul.
Faux. J’ai appris en la regardant. En la désirant. En l’attendant. La mère. Ma mère. J’ai appris en la détestant. Je déteste ses photos. Ses poils qui traînent et ses miettes en tas. J’aimerais lui dire : je les déteste tes photos. Elles sont nulles, affreuses, débiles. J’ai honte. Tu me fais honte dans ta voiture pourrie, pleine de souvenirs à la con, de photos de moi où je ne suis même pas dessus. Mais je ne le dis pas. Ca lui ferait trop de peine. Elle se chiffonnerait davantage, se froisserait encore, et je sais qu’alors, j’aurais envie de la prendre dans mes bras. Et une envie ça brûle, ça fait mal aux doigts quand ça meurt.

Alex ? Vous m’entendez ?
Alex c’est mon grand-père.
Il est écrit Alex sur ton dossier.
Je sais. C’est aussi écrit sur mes papiers.

Silence.
Tu te souviens de ce qui s’est passé ? Non.

C’est flou.
Je vois la fille du gendarme avec ses deux gamins. Je la vois attacher le plus vieux, celui que personne pensait qu’il vivrait. Pierre je crois qu’il s’appelle, on l’entend lui hurler dessus parfois la nuit. Elle l’attache au tronc de l’arbre mort près du frêne. Je la vois qui

se tourne vers le plus jeune, il remplit son pistolet dans la rivière, les pieds nus dans l’eau glacée. Il serait tombé si l’autre fille ne l’avait pas rattrapé. Celle qui traîne tout le temps avec eux. Souvent on les voit sur les marches du HLM en face de la gendarmerie, la fille-mère comme dit ma belle-mère, et son fils, le plus petit, qui brossent à tour des rôles les longs cheveux noirs de l’autre fille.

Tu ne te souviens pas du tout ? Non.

Je vois Nadège, son visage qui s’est approché de moi, je sens ses baisers dans mon cou transpirant, et à travers ses cheveux, je devine les corps tendus de Sylvain et Nielle. Tendus sur les galets qui crissent. Ils ont bu, j’ai bu, on a tous bu, c’est les vacances ce soir, la lune est haute, elle nous salue et l’on boit. Mais Sylvain et Nielle eux, ils ont trop bu. Déjà morts ivres. Bouquetins des rivières. Nadège me tend la bouteille, encore. Je ne sais pas dire non. Je ne sais pas dire oui non plus. Je ne sais jamais quoi dire de toutes façons, et encore moins à Nadège.

C’est les pompiers qui vous ont amenés ici. Je sais.
Alors vous vous souvenez ?
Je connais Tony.

Et je connais Adèle aussi. Je souris en repensant à ses cris. Ses gamins, toujours prêts à faire une connerie. Quoi, parce que t’es plus dans mon car j’ai plus le droit de te faire la leçon ? Regarde-toi, regarde dans quel état tu t’es mis, tu me fais honte !

Votre maman est là, je la fais entrer ?

C’est sa main dans mes cheveux qui m’a réveillé, endormi d’abord, puis réveillé. Entre mes cils j’ai pu voir qu’elle n’avait pas pris son appareil non. Autour du cou c’est un foulard qui l’enserre. Un foulard que je ne lui connais pas, dont les fils qui s’enfuient viennent frissonner mon bras.

C’est moi qu’ils ont appelé. Je sais.

Maman.
Entre malaises et souvenirs on est toujours à l’étroit. Serrés l’un contre l’autre. Au fond, j’aime ça.

Texte écrit à l’occasion du Banquet d’Automne 2016 de Lagrasse. Inspiré des romans Ligne & Fils, Les Adolescents troglodytes, Le Tiroir à cheveux et En Cheveux d’Emmanuelle Pagano. Lu par le merveilleux Némo à l’occasion de la rencontre avec Emmanuelle Pagano (à écouter sur le site du banquet).


Ce sera au soleil

Si un jour je déménage ce devra être au soleil
Dernier étage sous les toits sous l’étoile
Au soleil

Si un jour j’ai une maison j’achète une maison
Elle sera au soleil
Le rez-de-chaussée au soleil

Si un jour je monte à cheval ailleurs que là-bas ce sera au soleil

Je suis assise sur le parquet miel et or de la chambre
Le dos appuyé sur la longue fenêtre
J’ai ôté mon foulard
J’ai relevé les manches de mon pull
J’ai enlevé mon pull parce que j’ai trop chaud
Et maintenant j’avance car la vitre est brûlante
La vitre est brûlante et mon caraco brûle
Ma peau me brûle
Ma branche brûle
Au soleil

Si un jour je retourne là-bas dans l’autre Sud ce sera au soleil
Si un jour vous venez me voir au Sud ou au Nord ce sera au soleil
Si un jour je meurs qu’importe comment je meurs ce sera au soleil

Si un jour tu m’embrasses ce sera au soleil
Et s’il fait gris
S’il fait noir
S’il fait nuit et qu’il fait froid
Je brûlerai pour trois
Je brûlerai de soleil
Je brûlerai de soleil.

Illustration ©Chloé Desnoyers


Tu me manques

Septembre, le 13 exactement, je suis partie. Je t’ai quittée, je me suis envolée. Encore une fois. Je n’avais pas passé 10 jours dans tes bras que je repartais déjà. Pas très grande classe. Ça fait quoi un an, plus d’un an je crois que je le répète à tout va, à tout le monde, à moi : j’ai besoin d’une pause, il faut que je parte. Mais dans la lumière des soleils qui se lèvent, quand j’entends les feuilles des arbres bruisser sous ma fenêtre, quand je flâne au bord du canal, que j’achète une glace dans les petites rues de Neukölln, que nous buvons des verres jusqu’à pas d’heures au milieu du parc en bas, je te souris, et je me perds dans le vert des feuilles, l’air bleuté du froid qui revient, la neige qui frappe à ma porte, les gravillons qui emplissent l’appartement, je t’aime et je te hais, quatre ans que ça dure. Il paraît que la passion s’estompe, se transforme… Je ne sais pas.
Hier soir encore ce garçon, charmant, qui m’offrait un verre me disait « mais qu’est-ce qu’on fout tous là alors, si Berlin c’est si bien ». J’ai ri, je me suis excusée, chaque année j’y ai droit. Chaque fois que je pars pour quelques jours, quelques mois, sur les plages de Grand Bassam, sur celles, moins chaleureuses, du Danemark, à Paris, Marseille, Lausanne et Toulouse désormais.
— Qu’est-ce que je fais là ? J’ai besoin d’un break. D’un break de toi.
Tu l’as voulu tu l’as eu. Oui je sais. Je l’ai eu.

Tu m’as manqué… Tu me manques… Et tu me manqueras encore ces prochaines semaines.

Septembre : boire un verre en terrasse, dans la Dieffenbachstraße, sous les arbres, sous les grandes feuilles des arbres. Dans le calme, il y a du monde oui mais pas de voitures, seulement des vélos et des enfants dans des carrioles qui chantonnent sur le trottoir. Manger une glace au coucher du soleil, se retrouver sur l’Admiral Brücke, écouter les musiciens de rue, le brouhaha de tous ceux qui sont venus là, s’asseoir sur le pont, partager une bière le cul sur le pavé le dos contre le fer forgé, regarder le soleil se coucher là-bas, les cygnes qui font sécher leur plume sur l’herbe verte des berges où je m’installe avec une couverture, un livre, quelques fruits achetées sur la route.

Octobre : je meurs de savoir que je rate l’automne. Ici il fait encore plus de 20 degrés. Et je m’en plains. Je suis incorrigible… Mais je les vois sous mes yeux, je me repasse les photos, encore et encore, de ma rue, des arbres qui s’endorment sous mes fenêtres, du parc juste là qui rougis. Je pense à ma grosse veste en laine bleue que je porte en octobre, dans laquelle je m’enroule pour aller chercher un chaï latte avant de traverser le parc, avant de me serrer contre un bras amical, avec qui on rira. Me délecter du froid qui pique les joues quand elles rosissent de plaisir. Chaud-froid. Un peu comme les glaçons que glissait Thomas dans mon dos les soirs de canicule au mois d’août. Chaud-froid. Mon sucré-salé à moi. Les couchers de soleil devant lesquels on se dit que oui, là, tout de suite, on pourrait mourir parce qu’on a vu le plus beau ciel qu’il nous ait été donné de voir. Et puis se dire le lendemain qu’heureusement qu’on est pas mort parce qu’on aurait loupé celui-là. Répéter en boucle qu’il fait plus froid que l’an dernier, on aura un vrai hiver cette année. Le dire en faisant semblant de frissonner. Parce qu’au fond on les aime nos hivers à -15 degrés qui transforment tes rues en une vaie station de ski. Regarder les enfants patiner sur les petits lacs du Tiegarten sous les saules pleureurs hypnotisés. Laisser le vélo et marcher dans la neige. Ralentir. Tout ralentir. Parce que le froid endort nos sombres pensées, la neige éclate et illumine nos yeux. Parce que le froid nous pousse à trouver l’essentiel. Descendre au restaurant du coin de la rue, y retrouver les amis qui n’habitent pas loin, partager un repas, un vin chaud, un chocolat et rentrer boire du thé à la maison. Se serrer contre soi. S’enlacer.

Novembre : Je pense aux dernières feuilles qui viennent de tomber. Au rouge sombre qui m’obsèderait si je me penchais à ma fenêtre et regardais vers le sud, vers le parc, où le soleil serait caché derrière un voile de nuage froid. Je pense aux supermarchés qui ont sorti tous les chocolats de Noël, je nous entends nous plaindre, chaque année encore plus tôt, avant de dévaliser le rayon biscuits russes et autres spécialités de chez Lidl. Ça y est, la saison des raclettes peut commencer. Bastien et Romain, à La Käserie, sont débordés, je passe en coup de vent les saluer, et réserver une table pour vendredi. Les soupes sont enfin à la carte de tous les cafés, un thé au gingembre et une soupe carotte gingembre s’il vous plaît. J’entends ma langue qui crépite. On trépigne, les marchés de Noël n’ouvriront qu’à la fin du mois, il faut encore attendre pour une tasse de vin chaud et une Bockwurst. Currywurst pour toi ? Moi je vais peut-être me prendre un goulasch de rêne tiens ce soir. Il paraît qu’au marché de Noël de Gendarmenmarkt ils ont aussi des spätzle aux cèpes. On ira demain, tu finis le boulot à quelle heure ? Novembre, j’hésite chaque jour entre mes deux doudounes, parce qu’il fait froid oui, mais qu’à vélo il fait chaud. Chaud-froid. Plus je vais loin plus je me déshabille, le bonnet, les gants, je pédale, je pédale et le sang pulse, j’entends mon cœur qui bat fort et les gouttes de sueur qui dévale mon échine. Surtout ne pas ouvrir la veste, surtout ne pas ouvrir la veste, qu’importe la dose de gingembre quotidienne tu sais ce qu’il se passe les lendemains des jours où tu as ouvert la veste !

Décembre : J’ai ressorti les derniers gros pulls. Le jaune, col rond, en angora et le noir avec les gros poils. J’ai fait de la place dans une de mes boîtes pour mettre tous mes collants et mes bas. Ça y est, il faut compter 5 minutes de plus avant de partir, le temps de tout enfiler. J’ai encore craqué pour une paire de chaussettes bien chaudes chez DM ce matin. Et j’ai passé la matinée à faire de la soupe et à la congeler. Carotte gingembre lait de coco. Tous les matins je me réjouis de mon thé de l’avent. Oui j’ai fait comme l’an dernier, j’ai racheté le calendrier avec les thés. Trop bon. Enfin je n’ai pas hâte de tomber sur l’infusion à l’anis. Fenchel Tee, rien que le nom me donne la nausée.
Décembre, le mois des frustrations. Je guette la météo, si elle ne me plait pas je regarde une autre météo, je télécharge trois applications. Il pourrait neiger d’une minute à l’autre, mais non, les températures remontent, 4 degrés, 6 degrés, ah -2 lundi, mais c’est parce qu’il fait beau ! Il fait beau alors il fait froid, et il fait chaud parce que c’est couvert. C’est le monde à l’envers. On ne peut ni rester dehors prendre le soleil, parce que c’est un soleil qui ne chauffe pas, ni rester dehors en attendant la neige puisque sous les nuages il fait trop chaud. Humide. Le pire de la météo. Alors je noie ma déception chaque soir avec du vin chaud. Ça y est, les marchés ont ouvert. Samedi j’irai à celui du Klunkerkanich, qu’il neige ou non, il n’y a pas de saison pour aller te contempler d’en haut. Panorama à 360 degrés, petites choses faites main, et dire qu’à Paris on paierait 15 euros (au moins !) pour accéder à un endroit comme celui-là. Décembre. 10 décembre aujourd’hui. Tu me manques, tu me manques atrocement. Je n’aurais pas fait les marchés de noël cette année. Je n’aurais pas frissonné sur mon vélo, je n’aurais pas râlé à l’idée de repartir de chez Mathilde, Lucie ou Chloé dans le froid, « venir ça va mais repartir fouuu j’ai la flemme ! » Et puis j’enfile mes gants, j’enfile mon bonnet de laine, celui avec le pompon, je mets mes écouteurs, j’enroule ma grosse écharpe, je mets mon jean dans mes chaussettes, aucun centimètre de peau ne dépasse. Je sors sur le trottoir, brrr, je détache mon vélo, l’enfourche et… Il suffit d’une bonne musique, alors je souris. Mes yeux pleurent et ça pique sur les joues, ça pique au coin des yeux mais souvent je souris. En arrivant j’ai chaud, j’ai transpiré dans mon pull en laine, enfin… Dans mon débardeur heat tech uniqlo sous mon tee shirt sous mon pull en laine. Dans une semaine je serai chez mes parents. Il fera chaud. Il fera beau. Pour nouvel an on trinquera avec une bonne bouteille que mon père aura choisie à la cave. Un bagnouls peut-être, c’est bon le bagnouls. Et je penserai à tes lumières, tes couleurs, je penserai aux explosions, à la joie des milliers d’enfants, des millions de gens qui seront sortis dans les rues pour allumer leurs fusées. Je continuerai à dire, oh non Berlin le 31 quelle horreur, alors qu’en vrai j’adore. Mais comme je le dis toujours, je reste à condition d’avoir accès à un toit et d’être en sécurité enfermée à double tour à partir de 16h00. Et pas à Kreuzberg !

Janvier : je n’aurais plus que 5 jours à attendre. Les rues auront été nettoyées, les marchés auront fermés. Je reviens au pire moment c’est ça que tu me dis ? Je m’en fous. Je m’en fous. Je ferai ce que j’ai dit. Je me lèverai avec le soleil, je me coucherai… Pas avec le soleil parce que 15h55 c’est un peu tôt quand même. J’irai à la piscine, un sauna par semaine, je m’inscrirai à la salle de sport pour pouvoir faire tout ça au même endroit, celle qui est juste en bas de chez moi. Je récupèrerai mon vélo, j’espère que Claude en aura pris soin ! Et puis je vais tout changer. Encore, oui je vais bouger tous les meubles, refaire toute la déco, je vais appeler Malte, il a l’habitude, on rira de mon incapacité à percer droit. Je lui ferai du café. Je me ferai un chai latte.

Amuse-toi bien en cette fin d’année. Pardonne-moi d’avoir douté de mon amour pour toi. Pardonne-moi parce que je douterai toujours. Je ne sais pas me poser. Je suis nulle en amour tu le sais… Sache en tout cas qu’à chaque fois que je parle de toi j’ai des étoiles dans les yeux, je suis chiante parce que je ne fais que parler de toi, pire qu’une adolescente amoureuse. Pire qu’une adolescente amoureuse.

Le 5 janvier je serai là. Moins d’un mois hey ! Moins d’un mois.


Ne pas me chercher

Tu crois que c’est qui qui allume le feu chez toi, qui tue des gens à coup de poings malveillants, te tatoue encore et toujours, te fait hurler dans tes rêves? Faut pas me chercher tu le sais.

Alors fais passer le mot. Et n’essaie pas de m’enterrer à coup de respirations à la con, d’arbre, de montagne et autres conneries de méditation. Faut pas m’enterrer vivante, et faut pas me chercher si tu veux pas me trouver. Tu me connais, tu sais ce qui hérisse mes cheveux emmêlés, ce qui pique ma peau dorée, fait brûler mes yeux gris sans reflets. Viens pas me faire chier ou assure-toi de fermer les fenêtres et de ranger les couteaux. Viens pas pleurer.

Faut pas me chercher fais passer le mot.