Ritzamarum Zétrenne

Haïti : faut-il ne pas organiser le carnaval ?

Sur les réseaux sociaux, l’organisation du carnaval cette année est plutôt décriée par beaucoup d’internautes haïtiens. Beaucoup croient que l’heure n’est pas au plaisir.

Certains internautes n’y vont pas par quatre chemins. La conjoncture exige l’annulation des festivités carnavalesques, pensent-ils. Des hashtags ont même été lancés en vue de faire valoir cette position. #AbaKanaval, #NouPapDanseSouFatra, #NouPapDanseSouKadav… on peut en trouver toute une liste. Le message est clair : « Nous ne voulons pas de carnaval cette année ».

Contexte inapproprié

L’argumentaire est tout aussi clair que convaincant. Le pays vit l’une des périodes les plus sombres de son histoire. L’année 2018 a été marquée par de nombreux bouleversements socio-politiques et économiques. L’insécurité a regagné en puissance, surtout dans la zone métropolitaine. La Commission épiscopale justice et paix (CE-JILAP) a publié un rapport qui fait état de plus de 800 personnes tuées en 2018, dont près de 600 tuées par armes à feu.

Dans de nombreux quartiers de l’aire métropolitaine, les gangs armés sèment la terreur au nom du « social », concept très galvaudé dont le sens varie d’une zone à une autre ou d’une personne à une autre. Et tout cela sans que les autorités concernées ne puissent faire quelque chose pour changer la donne. Parallèlement, la décote vertigineuse de la monnaie nationale par rapport au dollar aiguise la précarité dans les quartiers populaires particulièrement, et renforce l’insécurité alimentaire dans le pays en provoquant la montée des prix des produits de première nécessité sur le marché.

Point besoin de remplir toute une page pour montrer que le pays va mal, comme le dirait Tiken Jah Fakoly. L’on aurait pu parler de l’insalubrité, du problème d’électricité, de la quasi-absence des services de santé adéquats, de l’interminable crise des écoles publiques, etc.

Face à cette débandade généralisée dans laquelle le pays se retrouve, d’aucuns croient qu’organiser le carnaval serait comme un déni total de la réalité du pays, le parfait exemple d’un « je-m’en-foutisme » inapprivoisé.

Il est toutefois intéressant de remarquer que cette batterie argumentative s’attaque surtout (ou uniquement) au côté plaisir du carnaval.  L’un des Ashtags, #NouPapDanseSouFatra, en témoigne grandement. Carnaval ainsi vu est synonyme de bamboche ou de réjouissances populaires tout court. Ce qui n’est pas du tout faux d’ailleurs !

Eviter le simplisme

Néanmoins il faut remarquer que réduire le carnaval aux réjouissances populaires est d’un simplisme pour le moins exagéré. Le carnaval, c’est aussi l’une des plus grandes manifestations culturelles du pays qui rassemble et expose des milliers d’artisans, d’acteurs, de danseurs, d’artistes divers et autres. Nous sommes témoins chaque année de la beauté des festivités carnavalesques à Jacmel, et nous en sommes fiers. Hier encore, le carnaval national attirait beaucoup d’Haïtiens de la diaspora et des étrangers. Le carnaval haïtien, bien organisé, est un bouquet d’art. Pour ainsi dire, le carnaval, ce n’est pas [uniquement] de l’argent dépensé dans des tortillements de hanche pour le bonheur des jouisseurs. Même si c’était un événement organisé pour ceux qui aiment ce genre de plaisir, l’on n’aurait pas totalement raison de le déclarer inutile. Car, en fait, de même qu’on a le droit de ne pas accorder priorité à ces plaisirs, d’autres ont le droit de les placer au centre de leur vie. Il n’y a pas un sacro-citoyen qui est habilité à choisir quelle manière ou quand on doit s’éclater dans le pays. Malheureusement. Bon bref !

J’ai rencontré, dans le cadre de mon émission « Pacific nan zòn nan » que je présente sur la radio Pacific, des responsables de bandes à pieds à Bel-air, quartier situé au cœur de la capitale. J’ai pu faire un constat : « malgré les soucis, la période carnavalesque est pour beaucoup de gens une période symbolique qui est d’une grande importance ». J’ai rencontré plusieurs responsables de bandes à pieds, mais je vais utiliser surtout des témoignes de Tibo, le porte-parole de « Grap Plezi On The Move », une bande à pieds vielle de plus de 40 ans.

« C’est un moment spécial pour toutes les bandes à pieds. Quand une bande ne sort pas, on a comme l’impression de voir s’envoler en fumée un bout de notre âme de peuple », raconte Tibo. Beaucoup de bandes à pieds profitent de cette période pour louer les esprits qui les guident. Au fait, chaque bande à pieds, raconte Tibo, possède un « lakou » où l’on organise une fête annuelle « en mémoire des esprits qui permettent au groupe de progresser ». En outre, dit Tibo, à chaque fois qu’une bande sort, c’est toute la communauté qui s’y retrouve car ils considèrent les bandes comme une marque identitaire pour leur communauté.

« Le carnaval haïtien présente en miniature toute l’existence du peuple haïtien : son histoire, ses connaissances, ses créations, ses moralités, ses vicissitudes, et même ses aspirations. »

C’est dire que le carnaval est l’une des traditions du pays qui restent en vie malgré tout. Et comme l’a dit élégamment Jean Maxius Bernard : « Le carnaval haïtien présente en miniature toute l’existence du peuple haïtien : son histoire, ses connaissances, ses créations, ses moralités, ses vicissitudes, et même ses aspirations. Sur le parcours, c’est toute la culture populaire d’Haïti qui défile devant les spectateurs. » Plus loin, ce dernier cite Michel Lamartinière Honorat qui, à son tour, voit dans le carnaval les éléments culturels permettant de rester en contact avec les anciennes traditions du pays : « L’Indien, l’Espagnol, le Noir et les Français, tous les aïeux qui nous ont laissé leurs mœurs et coutumes se retrouvent côte à côte dans nos fêtes carnavalesques. »

Le musicologue et professeur associé à l’Université du Québec à Montréal, Claude Dauphin, cité par le Collectif Haïti de France dans un article sur le carnaval haïtien, souligne qu’en Haïti « le carnaval apparaît comme un moment exceptionnel de subversion : renversement des rôles, aplanissement des barrières, réfutation des comportements appris ».  Le carnaval est ainsi l’occasion de dénoncer les dérives gouvernementales, tares et les maux de la société en général.

Carnaval ou pas carnaval ? La question devrait se poser autrement. Doit-on organiser des festivités carnavalesques où les politiciens corrompus manipulent les groupes musicaux à produire des meringues pour alimenter leur machine propagandiste ? Va-t-on organiser un carnaval sans créativité ni couleurs que celles des t-shirts des entreprises du secteur privé et des potentiels candidats ? Sans aucun doute, le carnaval ne doit être réduit à cela. Au-delà des dérives, le carnaval haïtien reste la plus grande fête populaire de notre peuple et la principale vitrine de la culture haïtienne dans toutes ces facettes.


#MondoCorrespondance : « Je n’ai pas abandonné »

Je m’adresse dans cette #MondoCorrespondance à Valentine et Amos, aux mondoblogueurs, et à toute l’équipe derrière Mondoblog.

Chers tous,
S’il est quelque chose qui marque un grand tournant dans ma vie, c’est mon arrivée sur Mondoblog en 2017. C’était important pour moi de pouvoir rejoindre cette plateforme qui rassemble de nombreux blogueurs francophones en vue d’un partage de la diversité culturelle. Je ne crois pas avoir tort d’avoir cru que c’était un grand exploit d’être sélectionné parmi les lauréats pour la saison 6. C’est encore un grand privilège pour moi de faire partie de ce réseau. En deux ans sur Mondoblog, beaucoup de choses ont changé. Et j’ai appris plein de choses. Alors, je ne compte pas m’effacer sur la blogosphère encore moins abandonner la plateforme.

La naissance d’une passion

Pour quelqu’un qui a commencé à bloguer en 2012, ce n’est qu’en 2017 que j’ai compris réellement combien cette activité est importante. Sur Mondoblog, j’ai appris à donner un sens, une orientation ou mieux une ligne à ma plume. Donc, j’ai commencé à comprendre ce qu’il me fallait pour être un blogueur. Le Social haïtien reste, du moins pour moi, l’une des meilleures réalisations de ma vie. J’y tiens énormément.
Et puis naît cet amour pour le web, le code, le numérique… En 2015, j’ai commencé à écrire pour le quotidien Le National, l’un des deux quotidiens de mon pays. Quand je suis arrivé sur Mondoblog deux ans plus tard, j’ai vu améliorer sérieusement la qualité de ma plume. Ici, j’ai appris à faire la différence entre écrire pour le web et le papier. Je me suis vu plonger dans le monde du numérique comme un poisson qui s’abandonne en mer profonde.
Au début, quand je vois une ligne de code, je me demande perplexe comment quelqu’un fait-il pour comprendre ces trucs. Mais bon ! Ici, j’ai appris qu’un blogueur serait meilleur s’il connait les codes. Ici, j’ai donc pris le risque de commencer à lire des tutoriels sur le HTLM, le CSS…pour ne rien comprendre au départ. Aujourd’hui ? Non je ne sais pas coder !!! Mais quand je vois une ligne de code, je peux comprendre ce qu’il y a dedans. Je connais les balises. Je peux même changer des couleurs de fond, des polices, ajouter des arrière-plans avec du CSS. J’ai entamé avec un cours de Webmaster en ligne que je compte boucler à tout prix cette année. Je gère aujourd’hui mon propre magazine (palmes-magazine.com) grâce aux connaissances que j’ai acquises sur Mondoblog.
Grâce à Mondoblog, je peux me targuer d’avoir même à moitié aujourd’hui ce qu’un journaliste du 21e siècle devrait avoir en termes de connaissances et de maîtrises des outils rédactionnels et des outils de la toile. Bon bref ! Mon papier n’a pas eu vocation d’être trop long.

A mes amis…

…je dois renouveler tout mon attachement. A l’aube de cette nouvelle année (ce que j’aurais dû faire depuis un lustre), je tiens à informer à toute la communauté que je n’ai pas abandonné. Pendant une année, j’ai été des plus actifs sur la plateforme. Mais j’étais contraint de ralentir (bon d’accord, de stopper) sur ma production.
En janvier 2018, j’ai été promu « Journaliste Chef de Rubrique » au quotidien Le National. Durant la même période, j’ai dû faire d’autres expériences à la radio et à la télévision jusqu’à aujourd’hui. Mon blog a donc payé le prix. Il m’a fallu en effet prendre un peu de temps pour m’adapter à ma nouvelle fonction. Ce qui est fait.
Maintenant je décide de revenir au bercail. Je sais… je ne vais pas être aussi actif qu’au départ. Mais je vais rester présent sur le réseau. Car, je porte cette plateforme dans mon cœur.
Ici j’ai fait des amis extraordinaires. Je me garde de citer uniquement Amos Traore et Nahata Balama Valentine avec lesquels je reste en contact malgré mon absence sur la plateforme. Merci à vous ! Merci également aux encadreurs de la plateforme. Vous m’avez appris énormément de chose.
Alors, mon papier vous dit : « Je n’ai pas abandonné. »


« Pitit Marasa » (jumeaux) et pouvoirs mystiques en Haïti

En Haïti, les enfants jumeaux sont souvent considérés comme des êtres mystérieux dotés d’un pouvoir bénéfique ou maléfique. Par rapport à cela, un « marasa »  (traduction créole de Jumeau) est le plus souvent un enfant qui fait peur au point que certains d’entre eux sont victimes d’isolement. Ont-ils réellement un quelconque pouvoir ? D’où vient celui-ci ?

Wedlène et Wedline, deux petites filles âgées seulement de 7 ans, sont considérées chez elles et dans leur communauté à Petit-Rivière de l’Artibonite, au nord du pays,  comme des enfants spéciales. Pour être des jumelles, ces fillettes sont traitées d’une manière exceptionnelle dans leur famille et dans toute la zone. En effet, tout le monde est convaincu que ces enfants sont dotées d’un pouvoir mystérieux qu’elles peuvent à volonté utiliser pour faire le mal ou le bien.

Apparemment, elles ont eu recours à plusieurs reprises à ce « pouvoir » pour résoudre leurs problèmes. Leur plus grande victime reste Widline, une grande soeur qu’elles n’aiment pas trop apparemment. « Nous lui avons donné une migraine chronique afin qu’elle ne puisse jamais aller au tableau à l’école. Nous avons voulu la rendre inculte », racontent-elles, anodines, comme si elles prenaient plaisir à ce mal.

Quand on interroge Widline, la présumée victime, son discours n’est pas différent. Elle croit bien avoir été ensorcelée par ses soeurs cadettes à plusieurs reprises. Toute la famille y croit d’ailleurs. Y compris la mère. « Oui, elles ont fait ça plusieurs fois », répond la mère. Mais cette dernière a dû les supplier pour enlever « le sort ». Quand on leur demande pourquoi elles en veulent à leur soeur, leur réponse a été instantanée. « Elle n’est pas belle », martèlent-elles.

Apparemment, entre celles-là, il n’y a pas de conflits ouverts. Wedlène et Wedline s’entendent à merveille pour dominer. Cependant, dans certains cas, les jumeaux s’entre-déchirent et se font la guerre. « C’est toujours des bagarres à la maison. Jamais ils ne s’entendent sur quelque chose », raconte une femme dans un tap-tap assurant le trajet Carrefour/Centre-Ville.

Dans ce tap-tap, une femme est montée avec deux petits enfants, des jumeaux explique-t-elle. L’un de ces enfants âgés de moins de deux ans terrorise la mère pour qu’elle lui donne de l’eau après en avoir déjà bu un petit sachet afin d’empêcher à la mère d’en donner à l’autre enfant. Selon la mère, il agit ainsi chaque jour. Il veut tout. Un comportement qui résulte de l’attention particulière que la mère porte à son jumeau, informe la femme, l’air succombée.

Une possibilité qu’une autre femme du tap-tap essaie de confirmer. Cette dernière informe avoir deux jumeaux à la maison, une fille et un garçon, qui la fait vivre un enfer, à cause de leur jalousie. « Le problème, c’est la fille. Elle veut toujours se comparer avec l’autre », informe cette femme qui se dit être protestante.

Soleil et Lune : les sources du pouvoir des « Marasa »

Dans les deux derniers cas, l’on peut constater que l’un des jumeaux domine l’autre. Et ce n’est pas un hasard, explique la mambo Euvonie Georges Auguste, grande servante de la « Konfederasyon nasyonal vodouyizan Ayisyen » (Confédération nationale des vodouisants haïtiens) (KNVA). « Ces enfants ont la chance d’être influencés par deux grands astres, le soleil et la lune. Et c’est là, la source de leurs pouvoirs », explique Euvonie G. Auguste. Toutefois, si chacun d’entre eux est influencé par l’un des deux astres, c’est celui qui est influencé par la lune qui sera le plus fort. « Dans le vodou, le soleil diminue le pouvoir. C’est pourquoi les vodouisants portent toujours un chapeau pendant le jour. Mais la lune augmente le pouvoir », précise-t-elle.

Ainsi, la mambo a-t-elle confirmé le caractère mystérieux des grossesses gémellaires. Pour elle, les jumeaux sont réellement dotés de pouvoirs magiques les rendant exceptionnels. Un pouvoir qu’ils détiennent, selon la prêtresse vodou, de leur double influence de la lune et du soleil. Le nom « marasa » qui les qualifie est d’ailleurs une déformation du mot « Maroulisa » qui, selon la mambo, signifie Lune et soleil.

À en croire Euvonie G. Auguste, les « pitit marasa » sont tellement mystérieux que leur naissance donne beaucoup de pouvoirs à leur génitrice. « Dans le vodou, une femme qui a donné naissance à des jumeaux devient automatiquement une femme mystique, une femme de pouvoir », avoue la mambo. Même leurs cadets, appelés « DoSou » (Do= à côté de, Sou = sage : DoSou signifie, selon Euvonie G. Auguste, celui qui est près du sage), héritent également de leur pouvoir.

Remarquons que cette croyance ne fait pas toujours le bonheur de ces enfants gémellaires. Si dans certaines familles, ils sont considérés comme des êtres utiles, capables de résoudre certains problèmes de la famille grâce à leur magie, ils sont plutôt vus comme une « malédiction » dans d’autres. En effet, les jumeaux sont tabous pour beaucoup de gens dans la société.

Même à l’école, ils sont souvent isolés à cause de la peur que les gens développent à leur égard. Wedlène et Wedline racontent que beaucoup d’enfants ont souvent peur de jouer avec elles à l’école. Même dans leur quartier elles sont souvent vues comme des « porte-malheur ».

L’explication scientifique

Les scientifiques donnent pourtant des explications sur les naissances gémellaires. D’abord, ils distinguent les vrais des faux jumeaux. Selon le site doctissimo. fr, il arrive que le zygote, oeuf formé lors de la fécondation, se divise en deux sans que l’on sache pourquoi et à quel moment exactement. « C’est ce qui va donner des jumeaux monozygotes, encore appelés vrais jumeaux », explique doctissimo.

En revanche, explique le site spécialisé en information santé, les jumeaux dizygotes ou faux jumeaux ne sont pas conçus de la même façon. « En principe, lors de chaque ovulation, un seul ovocyte arrive à maturation. Il sera fécondé par un spermatozoïde. Dans le cas des jumeaux dizygotes, il y a eu émission de deux ovocytes. Ceux-ci seront alors fécondés par deux spermatozoïdes, très souvent au cours du même rapport sexuel, et donneront de faux jumeaux. Ces derniers peuvent être de sexe différent et se ressembler ou pas… comme deux enfants d’une même fratrie », lit-on sur doctissimo.

Cet article a déjà été publié par l’auteur au quotidien Le National le 22 janvier 2018

https://www.lenational.org/pitit-marasa-pouvoirs-mystiques-haiti/


Haïti : aucune leçon tirée du tremblement de terre de 2010 !

Le 12 janvier 2018 marque le 8e anniversaire du meurtrier tremblement de terre qui a plongé de nombreuses familles haïtiennes dans le deuil et a laissé derrière lui plusieurs centaines de milliers de sans-abris. Huit années après, l’on ne peut pas dire que le pays a retenu les leçons de ce cataclysme. Au contraire, certains constats portent à croire que les Haïtiens, et surtout les autorités haïtiennes, oublient déjà cette douloureuse expérience ou refusent de comprendre que le pays se retrouve dans un environnement à haut risque sismique.

Huit années après le tremblement de terre de janvier 2010, dont le bilan a été des plus catastrophiques, ses séquelles se font encore sentir dans le pays. Encore aujourd’hui, de nombreuses personnes vivent encore sous les tentes. De nombreux bâtiments de l’administration publique détruits sous les secousses telluriques ne sont pas encore reconstruits.

L’on se rappelle que le tremblement de terre de janvier 2010 a provoqué des dégâts dépassant le total de la production de richesse dans le pays pendant un an. En effet, le Fonds monétaire international a évalué les dégâts provoqués par le séisme de 2010 à 120 % du PIB annuel.

Le rapport d’évaluation des besoins après désastres (PDNA) a montré qu’« en frappant au coeur l’économie et l’administration haïtiennes, le séisme a touché de façon aiguë les capacités humaines et institutionnelles des secteurs public et privé, ainsi que des partenaires techniques et financiers internationaux et certaines Organisations non gouvernementales (ONG) ».

À côté de l’impact humain (plus de 220 000 personnes ont perdu la vie et plus de 300 000 ont été blessées), le séisme de janvier 2010, selon le PDNA, a provoqué une destruction massive des infrastructures dans les zones touchées. « Environ 105 000 résidences ont été totalement détruites et plus de 208 000 endommagées. Plus de 1 300 établissements d’éducation, plus de 50 hôpitaux et centres de santé se sont effondrés ou sont inutilisables. Le port principal du pays est rendu partiellement inopérant. Le Palais présidentiel, le Parlement, le Palais de Justice, la majorité des bâtiments des ministères et de l’administration publique sont détruits », lit-on dans le PDNA 2010.

Cependant, en dépit de toutes ces pertes, l’on ne peut pas dire que le pays a retenu les leçons. Si l’on s’accorde à admettre que les constructions anarchiques ont été à la base de nombreuses pertes en vie humaine, l’on ne prend, jusqu’à présent, aucune mesure drastique au niveau du bâti afin de réduire la vulnérabilité du pays.

Alors que le microzonage sismique de certaines régions du pays montre que les risques sont grands, les constructions anarchiques continuent de se multiplier dans ces zones. Le centre-ville, la vallée de Bourdon, Morne-Hercule, Canapé-Vert et Jalousie, toutes des zones (à Port-au-Prince) très exposées au risque sismique selon les résultats préliminaires du microzonage sismique de l’aire métropolitaine  sont surtout caractérisés par le pullulement de constructions hors-normes.

Les autorités n’ont, à aucun moment, mis des balises pour freiner la prolifération des constructions anarchiques dans le pays. Canaan (au Nord de Port-au-Prince) est l’une des preuves de l’irresponsabilité de l’État à ce niveau. Dans cette zone habitée de déplacés du séisme, ce sont surtout des constructions faites sans aucune norme. Et leur nombre s’accroit chaque jour alors que les autorités n’en disent mot.

De même, la ville du Cap-Haïtien, considérée comme une zone à haut risque sismique selon plusieurs études, est sans doute oubliée par les autorités. Et pourtant, selon ces études (évaluation du risque sismique au nord d’Haïti par la firme Miyamoto, 2015 ; diagnostics de vulnérabilité des bâtiments par le BRGM, 2015 ; évaluation des risques liés au Tsunami sur le nord d’Hispaniola, firme Artelia, 2014), de nombreuses infrastructures importantes de la ville du Cap- Haïtien sont exposées au risque.

Le port et l’aéroport (car construits dans des zones à risques) sont exposés à la liquéfaction en cas de séisme et à la submersion en cas de tsunami. La centrale électrique du Cap-Haïtien est également en zone de submersion en cas de tsunami. Ajoutées à celles-là, d’autres constructions qui sont également très vulnérables. La mairie et le complexe administratif du Cap, la délégation du Nord, le lycée Philippe Guerrier ainsi que l’Hôpital universitaire Justinien ne seront probablement pas épargnés.

Cela dit, par rapport à son activité sismique active, le pays peut faire face, à tout moment, à un tremblement de terre majeur. Et, pour certaines régions, il y a même de grands risques de tsunami. Mais, huit années après le séisme meurtrier de janvier 2010, aucune mesure solide n’est prise, que ce soit au niveau du contrôle du bâti ou de la formation, pour réduire la vulnérabilité du pays.

Il faut reconnaitre toutefois qu’après 2010, grâce à la mise en place du réseau de surveillance sismique national, la population est beaucoup plus informée sur l’activité sismique du pays. Ce qui représente une note positive. Ainsi, les gens ont-ils la chance de rester vigilants. Cependant, l’on conviendra qu’aucune vigilance ne peut empêcher que des gens meurent lors du passage d’un tremblement de terre quand les constructions ne respectent aucune norme.

Le tremblement de terre de janvier 2010 devait pourtant servir de prétexte aux autorités pour définir des balises au niveau du bâti empêchant que les gens construisent n’importe comment et n’importe où. Mais, dans les faits, l’on constate plutôt la prolifération des constructions anarchiques ici et là, aux yeux de tous, sans aucune intervention des autorités. Peut-on dire que le pays n’a rien appris du tremblement de terre de janvier 2010 ?

Cet article a été publié par l’auteur le 11 janvier 2018 au quotidien Le National

https://www.lenational.org/haiti-aucune-lecon-tiree-tremblement-de-terre-de-2010/


Haïti : ces problèmes auxquels il faut s’attaquer en 2018

Certains problèmes qui rongent la société haïtienne depuis toujours ont tendance à empirer avec le temps. L’année 2017 qui fait ses valises le montre à clair. Qu’il s’agisse de l’insécurité, la corruption, la dégradation environnementale ou le manque de soins de santé efficaces, certaines plaies deviennent de plus en plus béantes et nécessitent une prise en charge urgente en 2018 si l’on veut vraiment offrir un cadre de vie plus ou moins agréable aux Haïtiens.

1. Insécurité

L’insécurité représente l’une des plus grandes plaies du pays. Depuis des décennies, l’État haïtien n’a pas réussi (ou peut-être n’a jamais tenté) à prendre des mesures efficaces pour garantir la sécurité dans le pays. Au contraire, ce phénomène, sous toutes ses formes, gagne en intensité au fil des années, jusqu’à s’imposer comme un fléau national.

En 2017, l’insécurité et le sentiment d’insécurité ont été manifestes. Selon la Commission épiscopale nationale Justice et Paix, « la zone métropolitaine de Port-au-Prince ne se trouve pas dans les conditions pour parler valablement de sécurité organisée. » L’organisation a dit n’observer aucune décision de l’État pour corriger la mouvance des gangs ou groupes armés dans le pays.

Pour le troisième trimestre de l’année 2017, la Commission a dénombré 72 victimes de la violence, dont 44 tuées par balle. Alors que pour le deuxième trimestre on comptait 109 cas de violence avec 96 tués par balle. On observe vite que le nombre de gens tués par balle est beaucoup plus grand. En cette fin d’année, les fidèles catholiques pleurent la mort du révérend Joseph Simoly, tué par balle à Pétion-Ville.

L’insécurité fait peur en Haïti et se révèle l’un des phénomènes à éradiquer dans le pays. Le développement du tourisme est fonction de la sécurité que le pays a à offrir aux visiteurs étrangers. Car nul n’aura envie de mettre le cap vers un pays où la sécurité n’est pas du tout garantie.

2. Corruption

La corruption représente l’un des plus grands fléaux qui rongent les institutions haïtiennes. Au fait, de nombreux rapports internationaux ont démontré que le pays se retrouve au top des pays les plus corrompus du monde. C’est un phénomène endémique à l’ensemble des institutions publiques du pays, selon Transparency International. Même le président de la République ne le cache pas. Dans de nombreuses interventions publiques, dans le pays ou devant les tribunes internationales, Jovenel Moïse se montre toujours offusqué par le niveau de corruption qui sévit dans l’administration publique.

De nombreux scandales de corruption ont éclat en 2017 dans le pays. Le dossier de surfacturation de kits scolaires ayant fait tomber le ministre des Affaires sociales, Roosevelt Bellevue, aura été l’un des dossiers ayant fait du bruit en 2017. Le dossier PetroCaribe a continué encore de défrayer la chronique à l’approche du nouvel an. Il y a eu même des marches contre la corruption dans le pays en 2017.

En 2018, le pays doit continuer d’élever la voix contre cette pratique pernicieuse au fondement même de l’État de droit. Pour contrecarrer le détournement des ressources de l’État et permettre à chaque Haïtien de bénéficier des services sociaux de base, il faut se mettre d’accord pour mener une lutte sérieuse contre la corruption.

3. Dégradation environnementale

C’est un secret de polichinelle qu’Haïti fait partie des pays au monde les plus vulnérables sur le plan environnemental. Les chiffres font vraiment peur à ce niveau. Nous avons 42 millions de m³ de terre qui finissent en mer par année. Rien d’étonnant, car, nous coupons 50 millions d’arbres par année dans le pays. Ce qui fait que 99 % des 30 bassins versants majeurs du pays sont déboisés.

Partout dans le pays, et surtout dans les principaux centres urbains, les constructions anarchiques se multiplient. Le morne l’hôpital (Port-au-Prince) est un exemple poignant de l’irresponsabilité de l’État. Les gens dénudent les mornes pour construire des taudis pour s’abriter, menaçant ainsi leur propre vie, étant exposés à des glissements de terrain, et, en vertu du principe de l’externalité, la vie des gens qui habitent en aval.

Par ailleurs, l’insalubrité devient un phénomène indomptable dans le pays. Sans compter les multiples risques qui planent sur la tête des Haïtiens. Haïti fait partie des pays les plus vulnérables face au changement climatique. D’ailleurs, nous avons même été la plus grande victime des catastrophes naturelles en 2016.

Le séisme de janvier 2010 a détruit près de 120% du PIB national. L’ouragan Matthew a provoqué des pertes estimées à près de deux milliards de dollars américains. Il y a donc nécessité de se pencher davantage sur la situation environnementale du pays en 2018. Car, toute relance de l’économie nationale doit tenir compte des aléas naturels.

4. Soins de santé

L’état des lieux de la situation sanitaire d’Haïti ne provoque que de l’indignation. Comme Cluford Dubois l’a écrit dans un article paru le 12 décembre dans les colonnes du quotidien Le National, « pour une population de 10 745 665 habitants (IHSI/2016), le système de santé haïtien dispose de seulement 911 médecins, 3018 infirmières et de seulement 62 dentistes. » En outre, toujours selon le même article, sur l’ensemble du territoire haïtien, d’après les données disponibles, l’on ne dénombre pas moins de 1048 établissements de santé répartis comme suit : 32,92% de centres de santé sans lits (CSL), 14% de centres de santé avec lits (CSAL) et 11,64% d’hôpitaux. Le journaliste a précisé que pas moins de 125 sections communales du pays ne disposent d’aucun établissement de santé.

Pour le peu d’hôpitaux et de centres de santé qui existent dans le pays, ils fonctionnent dans des conditions exécrables. D’ailleurs, il n’existe pas un seul hôpital en Haïti détenant l’accréditation internationale. C’est dire que la situation est grave. Plus d’hôpitaux, et de meilleures qualités de soins dans ceux existants : voilà un objectif à se fixer pour l’année qui vient.

Cet article a été publié par l’auteur au quotidien Le National le 27 décembre 2017

https://www.lenational.org/problemes-auxquels-faut-sattaquer-2018/


Top 5 des jeunes Haïtiens les plus inspirants en 2017

Ces jeunes ont chacun, à leur façon, prouvé que tant que l’on a un rêve auquel on s’accroche, l’on peut réaliser de grands exploits dans sa vie. Dans un pays où les jeunes peinent à trouver des raisons de ne pas fuir, ceux-là se sont érigés comme des modèles de réussite parfaits. En 2017, ils ont représenté une source d’inspiration indéniable pour chaque jeune Haïtien.

  1. Michel Joseph, le chasseur de prix


Michel Joseph a été surnommé par Le Nouvelliste, l’un des quotidiens d’Haïti, « le chasseur de prix ». Justement, ce jeune journaliste reporteur  a déjà remporté trois prix internationaux. En 2017, il a été le premier lauréat dans la catégorie personnalité Radio TV et Internet, et lauréat du «Super Prix Jeunesse de la francophonie 3535 ». Ce mois de novembre, il vient d’être investi, en Guinée, président de la section haïtienne de l’Union de la Presse francophone.

Auparavant, Michel Joseph a déjà raflé plusieurs prix. Déjà en 2014, il a été élu « meilleur journaliste » de son média. En 2015, il a été le lauréat du Prix du Jeune Journaliste en Haïti, catégorie presse radiophonique, décerné par l’Organisation internationale de la Francophonie. En 2016, il a remporté le prix Chaffanjon du reportage multimédia.

Passionné du reportage, Michel Joseph s’est servi de ce genre journalistique pour servir son pays. Dans ses reportages, il traite de sujets à caractère social qui, le plus souvent, sont considérés comme tabous en Haïti. Ce journaliste de 29 ans aura longuement marqué sa génération ayant ouvert la voie à un journalisme utile en Haïti.

  1. Valéry Moïse, le leader du futur

C’est le président Barack Obama lui-même, en 2016, qui a présenté Valéry Moïse comme un modèle à suivre. L’organisation Diagnostik Group dont il est cofondateur a bel et bien séduit l’ancien président américain. C’est une organisation qui s’occupe de l’amélioration des soins de santé en faveur des enfants abandonnés dans le plus grand hôpital pédiatrique en Haïti. Le jeune médecin haïtien « s’était distingué tant par son caractère que par son intelligence. Il a été choisi comme un modèle de sérieux, de discipline, de passion et de compétence », écrit Le Nouvelliste.

Après cette distinction, Valéry Moïse a promis de continuer sa lutte pour le changement. Et son engagement a été salué en 2017 par l’europe. En effet, le jeune médecin a été invité par l’Europe à intégrer « le très restreint et prestigieux réseau des Nouveaux Leaders du Futur ». C’est un reseau lancé par la Fondation Universale via le Forum Crans Montana. Une grande première pour un Haïtien.

Valéry Moïse, conscient de sa responsabilité, profite de chaque instant de sa vie pour encourager la jeunesse de son pays. Sur les réseaux sociaux, il invite chaque jour les jeunes à croire en leurs capacités à faire d’Haïti un pays où il fait bon de vivre.

 

  1. Etzer Émile, la nouvelle tête qui brille dans le secteur économique

En 2017, Etzer Émile aura été le plus brillant jeune économiste et analyste de la politique économique d’Haïti. C’est avec brio que ce jeune de seulement 32 ans s’est taillé une place de choix dans cette sphère si restreinte en Haïti. Au moment où la loi de finances de l’exercice 2017-2018 faisait des remous dans l’actualité locale, Etzer Émile a été cet économiste qui a abordé la question avec le plus d’équilibre.

Quelques mois plus tard, il a présenté son essai économique qui, d’ailleurs, a été très sollicité dans le pays. Dans son livre « Haïti a choisi de devenir pauvre. Les vingt raisons qui le prouvent », le jeune économiste passe en revue les choix individuels et collectifs post-Duvalier qui expliquent la déchéance haïtienne d’aujourd’hui. Il invite les jeunes de son pays à oser.

Pour en savoir plus sur son parcours, rendez-vous ici.

  1. Jean Max Dumond, le concepteur de Robot


Jean Max Dumond est certainement l’un des jeunes Haïtiens les plus inspirants. Avec quelques objets de récupération d’appareils électroniques, du papier mâché décoré, de PVC, ce jeune Haïtien de 31 ans est parvenu à fabriquer un robot intelligent en 2017. Robot Dumax est même capable d’échanger avec les humains. Quoi de plus inspirant ?

Le concepteur de « Robot Dumax » n’a pourtant fait aucune étude académique dans le domaine de la robotique. Mais ce jeune n’a pas voulu fuir son pays, et de préférence, a décidé d’innover. Autodidacte, Jean Max Dumond a inventé son robot pour aider son fils   de 3 ans, atteint de mutisme sélectif, d’apprendre le langage et de s’ouvrir à son entourage. Un objectif qu’il a atteint.

5. Mike Bellot, l’inventeur du sac à lumière


Après avoir perdu son cousin en Haïti, Mike Bellot a été inspiré pour inventer un sac à lumière.  En fait, son cousin a perdu sa vie dans un incendie causé par une bougie que celui-ci a utilisée pour l’éclairage. Cette tragédie l’a touché tellement qu’il a dû se lancer avec passion pour inventer ce sac. Pari gagné pour ce jeune de 26 ans qui est parti étudié les politiques mondiales et le commerce international à l’Université de Tamkang, à Taïwan.

Selon les informations qu’il a communiquées à Le Nouvelliste, « Solo Bag » est équipé d’un panneau solaire, d’une batterie intégrée, d’un port USB, d’un GPS pour la localisation et d’une lampe LED intégrée. Son sac permet aux étudiants qui n’ont pas accès à l’électricité d’étudier en toute sécurité et à moindre coût et de faire leur devoir durant la nuit. « Le sac fournit également suffisamment d’énergie pour qu’une famille recharge des téléphones mobiles, des tablettes et d’autres appareils électroniques », lit-on dans ce quotidien.


#MondoCorrespondance : L’identité nationale ne se réduit pas à la langue du pays

Bonjour Valentine,

J’ai reçu ta correspondance comme une planche de lumière, le sédatif qui m’a permis de garder mon calme et préserver les étincelles d’optimisme qui agonisaient en moi. J’adore ton attitude optimiste qui te fait rêver pour ton pays et pour toute l’Afrique. De toute façon, hommage au dernier thème du #MondoChallenge, le monde n’est pas si sombre que ça ! Le changement est possible partout, il suffit d’y croire et de s’y accrocher.

Concernant la crise qui affecte ton pays, laisse-moi te dire que le Cameroun n’est pas le seul pays à être frappé par un tel problème. Certains pays le gèrent mieux que d’autres. Ou peut-être que le problème ne prend pas la même tournure ici et ailleurs. En Haïti par exemple, nous avons deux langues officielles : le créole et le français. Ce dernier étant la langue de l’enseignement à tous les niveaux, même si la majorité des Haïtiens parlent créole. Le point commun avec ton pays, c’est que beaucoup de préjugés sont construits autour de cette question linguistique.

La langue est l’une des causes de discrimination et de stigmatisation en Haïti

En dépit de récents efforts, nous ne parvenons pas à nous défaire de cette malédiction « diglossique ». Qui sait bien parler français est intello. Il est considéré comme un tout autre type de personne. Malheur à celui qui ne sait pas parler français et qui a besoin de service dans un bureau quelconque (public ou privé). Et pourtant, bien que l’école se fasse en français, elle ne permet pas vraiment à l’élève haïtien de maîtriser la langue de Molière (on le dit à tort).

Encore aujourd’hui, la langue reste l’une des causes de discrimination et de stigmatisation chez moi. Nos sénateurs et députés n’ont pas cessé d’être des objets de moquerie sur les réseaux sociaux, le plus souvent pour des fautes de français dans les assemblées parlementaires.  Et ceux qui prennent la parole le plus souvent en créole sont considérés comme peu intelligents ou tout simplement incultes.

Créole vs français ?

Mais conjointement à cela, un autre problème surgit. Depuis quelques temps, nous avons une académie de langue créole en Haïti, l’AKA (Akademi Kreyòl Ayisyen, littéralement en français, Académie du Créole haïtien). De nombreux efforts sont multipliés chaque jour pour valoriser le créole, le présentant très souvent comme étant notre identité. Deux étudiants haïtiens et un étranger ont même déjà présenté leur mémoire en créole.

L’académie a même déjà présenté des travaux sur  la standardisation de l’orthographe du créole. Quoique personnellement je ne sois pas toujours d’accord avec l’idée d’une académie d’une langue (on ne fabrique pas une langue tout de même), je dois reconnaitre que l’académie, en œuvrant à la standardisation du créole, fait un travail utile sur ce point.

« Je ne comprends pas cette tendance à mettre deux langues sur un ring »

Le problème qui survient, c’est qu’en essayant de valoriser le créole, certaines personnes ont tendance à le camper en face du français. « Le créole est plus beau que le français », « le créole est une langue poétique », « le français est une langue importée », et patati, patata. Le créole étant considéré comme une langue inférieure depuis toujours dans le pays, aujourd’hui, ces personnes-là, on dirait, veulent renverser la tendance. Au créole maintenant de prendre le dessus sur son « rival » ! Je ne comprends pas cette tendance à mettre deux langues sur un ring.

Le plus grand prétexte utilisé est que le créole doit être considéré comme l’identité de l’être haïtien. Une sorte de « nationalisme essentialiste » prend forme comme le décrit le linguiste – terminologue Robert Berrouët-Oriol. En ce sens, on est haïtien que par la langue créole. Réductionniste, non ?

Au-delà de vos langues, vous êtes Camerounais

Cela me fait penser à la situation que tu m’as présentée dans ta dernière correspondance. Si j’ai bien compris, certains Camerounais pensent que c’est leur langue (français ou anglais) qui leur concède leur identité camerounaise, en ce sens que l’anglophone se voit comme un camerounais, ce que le francophone n’est pas, et vice versa. Je suis sûr qu’au-delà de votre langue, d’autres éléments vous rassemblent et vous lient l’un à l’autre. Car, je répète ici le linguiste précité, « ce n’est pas la langue en soi qui constitue l’identité : […] elle exprime un corps d’idées qu’émet une communauté linguistique dans un contexte donné et à un moment précis de son histoire pour nommer l’identité nationale ainsi que les rapports sociaux à l’œuvre dans un territoire. »

Patrick Charaudeau, dans son texte « Langues, discours et identités culturelles » nous explique que « les communautés se construisent autour de valeurs symboliques qui les inscrivent dans des filiations historiques diverses ». Il s’ensuit pour affirmer en revanche que « ce sont des communautés qui sont davantage des « communautés de discours » que des communautés linguistiques ».

Et la question que ce penseur s’est posée nous aide à mieux nous approcher de la crise de ton pays. « Est-ce qu’on change de culture quand on change de langue ? Est-ce qu’un Basque, un Catalan, un Breton ou un Corse – pour ne prendre que quelques exemples, brûlants il est vrai –, changent de culture lorsqu’ils parlent le basque, le catalan, le breton ou le corse ? », s’interroge Charaudeau.

« Ce n’est pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, mais le discours (les usages) »

Charaudeau nous explique un peu plus clairement ce qui suit : « Malgré des idées tenaces concernant l’existence et le rôle que peut jouer une langue par rapport à l’identité d’une communauté sociale, l’identité linguistique ne doit pas être confondue avec l’identité discursive. Cela veut dire que ce n’est pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, mais le discours (les usages). »

À l’État de ton pays d’élaborer une politique linguistique conforme à la réalité du pays où chacun aura la même chance peu importe sa langue. Voilà pour ce qui est de ma réaction par rapport à cette crise que traverse ton pays.

Au départ, j’ai voulu te parler de l’un des lieux touristiques de mon pays, mais au final, ma plume s’est affranchie. Elle écrit ce qu’elle veut on dirait ! Rire ! Je devrai donc faire ça dans un autre billet. Mais dis-moi, comment traite-on de cette question dans les médias de chez toi ? Qu’en disent les intellectuels du pays ?

Salut ! J’attends ta prochaine #MondoCorrespondance !


#MondoCorrespondance : « J’ai du mal à espérer »

Note de l’équipe de Mondoblog : #MondoCorrespondance est un échange de lettres entre Mondoblogueurs de différents pays, sous forme de billets, lancé par Ritzamarum Zétrenne

 

Salut mon amie,

Je ne peux malencontreusement pas répéter la formule rituelle « je suis heureux de t’écrire cette lettre » en m’adressant à toi aujourd’hui. Pour te dire vrai, je n’ai que peine et désolation devant mon ordinateur en t’adressant cette correspondance. C’est l’état d’esprit naturel de tous les jeunes de mon pays à chaque fois qu’ils commencent à parler d’Haïti.

Hier, le 17 octobre, c’était la  commémoration du 211ème anniversaire de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le fondateur de la patrie. Aucun doute qu’on t’a probablement appris que c’est Toussaint Louverture le héros qui nous a libérés de l’esclavage. Je ne sais pour quelle raison l’histoire occidentale a toujours tenté d’hachurer le nom de Dessalines comme le père de la révolution haïtienne de 1804. Mais c’est bien lui le héros de la Crête-à-Pierrot qui a mis fin au système esclavagiste à Saint-Domingue (ancien nom de la partie française de l’ile d’Haïti, actuelle république d’Haïti.) Toussaint Louverture n’en est que le précurseur. Bref.

Au moment où le président de la république commémore l’assassinat honteux de Jean-Jacques Dessalines, des milliers d’haïtiens ont gagné les rues ce 17 octobre 2017. Les premières décisions du président de la république n’ont pas manqué de faire des bouderies. Le 17 octobre est un jour symbolique pour les manifestants. C’est le jour de la mort d’un héros. Celui qui a voulu éliminer toutes formes d’inégalités entre les haïtiens.  Dieu sait combien il a échoué. A l’heure qu’il est, son âme ne se repose forcément pas en paix.

Deux-cents-onze ans après la mort de Dessalines, les luttes pour le pouvoir continuent de fragiliser l’existence des haïtiens. Le pouvoir est devenu une sorte de gâteau dont chacun veut trouver la meilleure tranche. Pendant ce temps, le peuple souffre quasiment privé de tous les services sociaux de base.

« … un pays où il est plus facile de mourir de faim que de trouver une raison de sourire »

Nous sommes dans un pays où il est plus facile de mourir de faim que de trouver une raison de sourire. Dans ce pays, la majorité de la population vit sous le seuil de la pauvreté. C’est insolite mais, le pays dont je te parle fait partie des pays au monde où la nourriture quotidienne coûte le plus cher.

Mon amie, j’ignore comment ça se passe dans ton pays, mais chez moi les jeunes ont peur du lendemain. On vit dans l’incertitude que la situation du pays puisse s’améliorer. La société nous demande de faire des études, mais ma sœur, elle nous rejette après avec nos diplômes. Nos cerveaux fuient le pays à cause de cela. Chômage, insécurité…beaucoup de jeunes veulent aller loin de ce pays même si au fond d’eux, ils aiment leur patrie. Ils sont plusieurs dizaines de milliers d’haïtiens à avoir quitté le pays pour se rendre au Chili  ces deux dernières années. Ceux qui sont partis pour le Brésil, les États-Unis et le Canada ne sont pas moins nombreux. Nous n’avons pourtant pas un pays en guerre. Les gens partent parce qu’ils ont du mal à espérer un avenir meilleur ici.

Sais-tu qu’il m’arrive à moi aussi de perdre tout espoir d’un lendemain meilleur ? Chère amie, les politiciens nous ont tout pris ici. Nous avons quasiment tout perdu, mêmes nos illusions. Nous vivons sans un minimum d’espoir. Nous avons tous du mal à espérer.

Je te raconterai la suite dans une prochaine correspondance. Je m’arrête ici pour aujourd’hui. Je suis sûr que tu as plein de choses à me raconter sur ton pays. J’ai hâte de te lire.

Salut !


Haïti : à la rencontre de Kendaly Phèle, ambassadrice de la femme créole

Lumineuse, convaincante, imposante par son charisme, mais surtout humble. L’ambassadrice de la femme créole, Kendaly Phèle, n’est âgée que de 21 ans. Mais elle s’offre comme modèle à une jeunesse quasiment sans repère. Pour elle, une femme créole est au cœur même du développement de sa communauté. C’est un agent de développement qui transforme son savoir-faire en catalyseur de changement pour sa société à travers la culture.

Kendaly Phèle est cette jeune femme qui est sortie lauréate de la première édition du concours « Créo’la » en Haïti.  Une victoire qui lui a valu le titre d’« Ambassadrice de la femme créole ». Une femme qui doit être le gabarit d’une jeunesse qui s’effrite. Le modèle d’une jeunesse quasiment dépouillée de toutes valeurs.

Kendaly Phèle dans une prise de parole
Crédit photo: Complexe Promo

Avec ses cheveux crépus, Kendaly Phèle nous présente ce modèle de beauté sans artifice mais qui nous frappe dès le premier regard. C’est une jeune femme d’une intelligence extraordinaire et d’une éloquence rare qui nous invite à rêver d’une nouvelle Haïti malgré que les espoirs soient presque totalement volatilisés.

Née à Saint-Michel de l’Attalaye (dans l’Artibonite, nord de Port-au-Prince), la jeune femme de 21 ans semble incarnée l’intrépidité et la mission de Saint-Michel l’Archange. Sauf que pour elle, le diable à abattre est « le phénomène d’effritement de valeurs et l’absence relative de repère de la jeunesse haïtienne ».

Etre Créo’la, une grande responsabilité pour Kendaly Phèle

Kendaly Phèle, l’ambassadrice de la femme créole Crédit photo: Clark Photography

Sa participation au concours Créo’la s’explique d’ailleurs par le fait que cette initiative est prometteuse d’un avenir meilleur pour les jeunes haïtiens. « J’ose dire que cette initiative donne la possibilité à tout le monde de voir, malgré ce phénomène  d’effritement de valeurs et d’absence relative  de repère pour la jeunesse,  qu’il y a des jeunes qui croient en une Haïti meilleure et qui se donnent pour la concrétisation », a-t-elle confié à Le Social haïtien (LSH).

Dès le lancement du concours, la jeune étudiante en Sociologie à l’Université d’État d’Haïti (UEH) a été fascinée par le caractère innovant de l’initiative.  « … J’ai pu remarquer en des jeunes comme moi l’esprit innovateur qui offre à d’autres jeunes un espace pour se montrer à travers leurs capacités », a confié Kendaly Phèle.

Comme une personne ayant trouvé l’âme-sœur, le concours Créo’la a offert à Kendaly l’occasion d’explorer tout un nouveau monde. Pour elle qui aime les aventures, c’est une expérience on ne peut plus enrichissante. Et gagner ce concours offre à la jeune femme l’occasion en or d’être présentée comme un modèle.

Mais, plus que sa fonction de représentation en tant que Créo’la 2017, c’est son devoir qui l’enchante.  » Ce titre me donne pour responsabilité de me lancer dans la lutte pour une autre image de la jeunesse haïtienne », a-t-elle affirmé. En effet, le titre lui permet d’exposer sa capacité en tant que femme, qui est, pour elle, un mobile important  pour montrer la contribution féminine dans le développement de ce pays ».

La femme créole participe au développement de sa communauté

Kendaly Phèle recevant le titre de l’Ambassadrice de la femme créole Crédit Photo: Complexe promo

Lumineuse dans toutes ses prises de parole, Kendaly Phèle ne rate jamais une occasion de se faire admirée. C’est une jeune femme qui a toujours le mot pour convaincre qui est élue Créo’la 2017.

Interrogée sur ce qu’est une femme créole à ses yeux, la Créo’la 2017 n’y va pas par quatre chemins. « Une femme créole  haïtienne  pour ma part est une femme qui est apte à transformer son savoir-faire,  sa détermination et son charisme en un véritable catalyseur de changement pour sa société à travers la culture », a-t-elle soutenu.

A ce niveau, Kendaly Phèle met l’emphase sur le rôle fondamental que la femme peut jouer dans le développement de la société. C’est une sorte d’appel à l’engagement et à la responsabilité  de la femme dans le changement de son milieu.

En tant qu’Ambassadrice de la femme créole, son combat sera tourné notamment autour de la délinquance juvénile, de la migration et des conditions de vie de la population de sa communauté. Un rude combat digne de présenter réellement cette jeune femme comme un modèle pour ses paires et pour la société haïtienne en général.

 


Haïti: ces vies qui perdent de souffle près du site de décharge de Truitier

Truitier (Nord de Port-au-Prince) est cette zone qui donne son nom au site de décharge qui lui enlève illico sa qualité de zone. Quand on parle de Truitier, l’on se réfère plutôt à un lieu conçu pour recevoir les ordures de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Et pourtant, des gens respirent et se meuvent dans cette zone à la réalité biophage.

Il est 11 heures du matin quand nous avons emprunté cette route qui conduit tout droit au site de décharge de Truitier. Une sorte de tracée entre deux immenses montagnes d’ordures. L’odeur de divers déchets pourris n’embaume pas moins que la fumée qui émane de leur combustion. Et nous avançons certain de ne pas croiser une âme qui vit dans ce coin. Petit bout d’espoir qui bientôt volatilisera dans la fumée épaisse qui sert de repère à cette zone.

Des âmes qui respirent au milieu d’ordures

Dans le dos des échafauds d’ordures, l’on peut vivre de chaque côté de la route l’expérience traumatisante de constater des taudis habités, plantés comme de petits caveaux au milieu d’un cimetière abandonné. Même le plus grand optimisme ne permet de croire que des gens puissent réellement « vivre » dans un environnement pareil.

Nous sommes pourtant à des dizaines de kilomètres du site de décharge situé dans la zone. La vie ici s’apparente à la scène qui suit le climax d’un film de guerre. Désolation, tourments, détresse… l’on a plus envie de croire que les gens remarqués dans la zone sont de bons acteurs qui interprètent un rôle dans cette tragédie.

Et surtout que certains d’entre eux ont l’air de s’en ficher pas mal. L’on peut par exemple constater un homme qui avance dégustant (mais Dieu sait comment) son « pen ak zaboka ». Ou un petit groupe de gens qui, quelque peu hilarants, s’assoient aux côtés des grosses piles de déchets pour se partager un « kleren tranpe ». Ou encore un gosse qui roule à bicyclette au milieu des ordures, l’air plutôt émerveillé.

Apparemment, les mouches sont beaucoup plus nombreuses que les riverains. Il n’en est probablement pas moins pour les rats et les cancrelats. Le nombre des habitants n’ira pas en dessous de 800 personnes si l’on veut croire Moïse Jean Frémont. Ce dernier, président du Conseil d’Administration de la Section communale des Varreux dans la commune de Cité-Soleil, veut tout faire pour freiner ce drame.

Les leaders locaux s’en plaignent

« Les gens ne peuvent plus vivre dans de pareilles conditions. Ils ne peuvent plus respirer l’odeur nauséabonde provenant de ces ordures », croit le CASEC de la première section communale de Cité-Soleil. Mais que faire ? « Je crois qu’on doit cesser d’élargir le site. Il faut contraindre les chauffeurs des camions d’avancer beaucoup plus dans le site pour jeter les déchets », propose Fleurismé Alex, ASEC de la même section.

Plusieurs quartiers de la section des Varreux, à Cité-Soleil, connaissent cette tragédie qui est de cohabiter avec les déchets. Bassant, Vaudreuil, Martial, Village des rapatriés, Pois- Congo sont autant de quartiers, à en croire les leaders locaux, qui sont colonisés par les ordures. Toutes des localités qui sont voisines au site de décharge de Truitier.

Causes: parresse des chauffeurs?

Les chauffeurs des camions, expliquent les deux leaders, prennent de plus en plus l’habitude de décharger leurs ordures le long de la route dans tout espace vide qui s’y trouve. Le site étant quasiment saturé, informent-ils, les conducteurs de camions ne se donnent plus la peine d’y arriver. Les zones avoisinantes en paient le prix.

Comble de l’ironie, dans cette zone où tomber malade est plus certain que probable, il n’existe aucun centre de santé à proximité. Normalement, des gens qui vivent dans un environnement pareil vivent comme pour tomber malades. Ne pas avoir un endroit pour se soigner revient à dire qu’ils vivent comme pour mourir.

Il faut préciser qu’à Martial, l’une des localités susmentionnées, la Direction nationale de l’Eau potable et d’Assainissement (DINEPA) exploite une source pour desservir certaines communautés de Cité- Soleil notamment. Ce qui fait dire que le risque de tomber malade est plus urgent que sérieux quand on habite ces zones. Car, quand ces déchets se décomposent, ils s’infiltrent dans le sol pour empoisonner les nappes phréatiques.

« Nous avons sollicité plusieurs rencontres auprès de la direction du SMCRS, mais on nous nie jusqu’à présent. Et pourtant il faut agir. En ce sens, nous comptons entamer un mouvement avec les habitants de la zone pour empêcher les chauffeurs de débarquer leurs camions dans la zone », informe le CASEC de la première section communale des Varreux, qui n’est pas prêt à abandonner la lutte pour freiner ce phénomène.

Force est de reconnaitre que les déchets pouvaient être rendus utiles au lieu de fragiliser les communautés à ce niveau. Mais, nous en sommes loin. Très loin. En attendant des initiatives innovantes pouvant aider à la gestion des déchets, des vies se précarisent à Truitier comme dans beaucoup d’autres zones avoisinantes. Des vies qui perdent de souffle, peut-on dire.

Cet article a été publié par l’auteur le mardi 3 ocobre 2017 sur lenational.ht

https://www.lenational.org/vies-perdent-de-souffle-pres-site-de-decharge-de-truitier/


Haïti: les anciens étudiants d’Afrique continuent d’exiger leur intégration dans l’Administration publique

Suite au séisme dévastateur de janvier 2010, l’État haïtien a donné des bourses d’études à plus de 250 jeunes haïtiens pour étudier en Afrique et, pour certains, en Amérique latine. Au retour, ces jeunes devaient intégrer l’administration publique en vue de la renforcer. Mais, sitôt retournés au pays, ces jeunes sont, pour la plupart, oubliés par l’État haïtien. Certains d’entre eux cherchent, à tout prix, à forcer l’État à respecter ses engagements.

Les anciens étudiants haïtiens d’Afrique et du Venezuela ne veulent plus évoluer en marge de l’administration publique. Après avoir passé plus de deux ans sans y être intégrés, ces jeunes cadres sont déterminés à faire pression sur les autorités étatiques en vue de leur nomination et de leur titularisation dans des institutions de l’État.

Dans une pétition adressée au directeur général de l’Office de Management et des Ressources humaines (OMRH), ces jeunes, regroupés au sein du Collectif des anciens étudiants haïtiens de l’Afrique et du Venezuela (CAEHAV), font exigences à l’État haïtien de respecter ses engagements.

Nomination et titularisation de certains d’entre eux, mis en stage de quelques autres, leurs revendications sont claires. Leur intégration dans la fonction publique est un droit non négociable. En effet, lit-on dans la pétition adressée à l’OMRH, « cette coopération (entre Haïti et certains pays d’Afrique et le Venezuela) avait pour motifs principaux le renforcement de l’administration publique et la mise en application des compétences acquises au service de la Nation ».

En ce sens, il est une obligation pour eux d’exiger de l’État haïtien le respect de son engagement. Au moment où de nombreux jeunes haïtiens quittent le pays pour se rendre en Amérique du Sud, eux ne veulent en aucun cas repartir. « Ils veulent que nous partions. Mais nous allons rester. Il faut qu’ils respectent leur engagement », affirme non sans conviction Federge Alexandre, une jeune femme faisant partie de ces cadres.

Bénéficiaire d’une bourse de l’État, Federge a quitté le pays en 2011 pour se rendre au Bénin. Pendant trois (3) ans, la jeune femme a fait des études en communication et journalisme avec l’idée de revenir servir son pays. D’ailleurs, retourner au pays lui était imposé comme à tous les autres boursiers. Mais, à sa grande surprise, l’État n’a, jusque là, manifesté aucun désir de l’intégrer dans l’administration publique.

Beaucoup auraient même pu rester dans leurs pays d’accueil et construire une carrière. C’est le cas par exemple de Fanfan Francilloux qui a trouvé un contrat dans une organisation béninoise. Ce jeune qui a étudié l’administration générale au Bénin était contraint par l’État haïtien de retourner en Haïti. Ce qu’il a fait le 29 décembre 2015. Mais depuis, le jeune vit dans le chômage sinon un stage dont il a bénéficié.

Au fait, après plusieurs mouvements de protestation organisés par ces cadres, notamment des sit-in de plusieurs jours à la primature en 2016, l’ex-Premier ministre Enex Jean-Charles a permis à 22 d’entre eux, via l’ORMH, de bénéficier des stages (non payés) dans plusieurs institutions publiques.

Leurs rapports de probation positifs, ces jeunes attendent maintenant leur nomination et leur titularisation en fonction de leur niveau de formation. D’un autre côté, ils exigent à l’État haïtien de mettre en stage les autres jeunes qui restent, jusqu’à présent, sans rien faire.

Plusieurs correspondances ont été adressées à cet effet à l’actuel directeur général de l’Office de Management et des Ressources humaines (OMRH). Mais ils déplorent que l’ORMH ne leur ait jamais répondu. Après leur pétition, ces jeunes menacent d’entamer une nouvelle phase dans leur lutte en cas de dédain des autorités.

Cet article a été publié par l’auteur le 11 septembre 2017 au quotidien Le National

https://www.lenational.org/anciens-etudiants-dafrique-continuent-dexiger-integration-ladministration-publique/


Quelle rentrée des classes en Haïti ? #MondoChallenge #LaRentréeDesClasses

Ce lundi 4 septembre, c’est la rentrée en Haïti. Si, certains enfants regagnent véritablement leur salle de classe, d’autres ne savent même pas quand ils auront la chance de faire leur « back to school ». Pour cause, la situation économique difficile des parents notamment.

Pendant ce temps, le gouvernement se vante de « nouvelles dispositions » prises en vue de la réussite de l’année scolaire. Programme de subvention et de dotation d’ouvrages scolaires, réhabilitation de la signalisation et des infrastructures routières, désenclavement et système d’éclairage des rues… bravo l’Etat, vous avez BEAUCOUP fait. La réussite de la nouvelle année est pleinement garantie. Même si dans les rues, ces dispositions n’ont pas toutes été réellement constatées.

Une rentrée sur fonds de crise

Il faut rappeler que la rentrée est annoncée cette année sur fond de crise. Qui ne se rappelle pas que l’année scolaire de l’année dernière n’a pas été bouclée à cause de mouvements de grève d’enseignants et/ou d’élèves ? En fait, l’on doit ici préciser qu’il est surtout question des écoles publiques. Les lycéens des classes à examens officiels ont dû, pour la plupart, volé de leurs propres ailes afin de tenter leurs chances aux examens d’Etat.

C’est dans tout le pays que des enseignants se sont soulevés contre un « système éducatif boiteux qui ne parvient même pas à les offrir le strict minimum pour vivre. C’est le ministre de l’Education nationale lui-même qui a déclaré au parlement (mai 2017) que près de 2700 enseignants, détenant leur lettre de nomination, travaillent chaque jour sans être rémunérés. C’est encore le ministre qui a reconnu que près de 3000 personnes enseignent dans le système sans nul statut.

Des directeurs d’écoles du Programme de Scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) de l’ancien président élu n’ont pas cessé d’exiger au gouvernement de leur payer. À cette date, la dette de l’État quant à ce programme s’élève à 3 milliards de gourdes, soit plus de 45 millions de dollars américains.

Outre cela, les problèmes récurrents du système éducatif haïtien sont loin d’être résolus. Nomination des enseignants, paiement d’arriérés de salaire… les mêmes problèmes continuent de menacer la nouvelle année académique.

La rentrée : casse-tête pour les parents

Ce lundi 4 septembre est loin d’être la rentrée de tous les écoliers. Même à Port-au-Prince, le nombre des écoles qui rouvrent leurs portes sont minimes. Il faut préciser que cette situation n’a rien de surprenant en Haïti. Les années antérieures en disent long. Les rentrées scolaires sont toujours l’affaire exclusive d’un petit groupe. Quel est le problème ?

D’abord, la situation économique des parents. Non, ce n’est pas que ces derniers ne connaissent pas l’importance de l’école dans la vie de leurs enfants. Au contraire, la rentrée est souvent une période de stress et de casse-tête pour les parents haïtiens.

Ils ne ratent jamais la moindre occasion de dénoncer les autorités qui ne leur accordent aucune subvention ou tout autre accompagnement pour la rentrée. Quand on leur parle, ils voudraient tous envoyer leurs enfants à l’école dès le premier jour. Mais, expliquent-ils, leur situation économique leur joue des tours. Certains racontent qu’ils doivent encore de l’argent dans les directions d’écoles sur l’ancienne année académique.

Pour certains enfants (un grand nombre), la rentrée est peut-être dans deux semaines. Dans trois ou quatre pour d’autres. Il y a également cette pratique en Haïti qui vise à envoyer les enfants à l’école au mois de janvier. Juste parce que les parents sont pauvres. Ils ne disposent que de la volonté d’envoyer leurs enfants à l’école.

La non-assistance de l’État retarde également la rentrée de certains enfants. Chaque année l’on parle de subvention sur les manuels scolaires. Mais en réalité, les prix des ouvrages ne cessent d’augmenter. L’année dernière, c’est après plusieurs semaines de classe que cette dite subvention a été effective. Pour cette année, elle reste jusqu’à présent incertaine.

Une école à plusieurs vitesses

Dans une situation pareille, l’école haïtienne fonctionne à plusieurs vitesses. Pour une série d’enfants, l’école consiste à passer dix mois en salle de classe. Tandis que pour d’autres, c’est 8 mois ou encore moins. L’on comprendra que ceux-ci n’auront jamais le même type de formation que les premiers.

Et pourtant, en fin d’année, tout le monde va subir les mêmes examens officiels. Donc, les performances ne seront jamais les mêmes. C’est pourquoi, très souvent, beaucoup se réfèrent à la tricherie aux examens d’État. Nombreux sont ceux qui cherchent à réussir, mais peu ont réellement cette chance. Car tous n’ont pas reçu la même préparation. Le taux de réussite (30,74%) aux derniers examens du baccalauréat en dit long.

L’on ne cesse de clamer que l’éducation élève l’homme à la dignité de son être. Cependant, à bien observer le système éducatif haïtien, l’on peut se demander si les autorités de chez nous saisissent réellement le sens de cette citation.


Camp « La Piste » : le cimetière des handicapés d’Haïti

Selon certains chiffres, le nombre de personnes vivant avec un handicap physique en Haïti a augmenté de 10 % après le séisme de janvier 2010. D’aucuns ne se sont peut-être jamais demandé ce qui est arrivé à ces Haïtiens que le tremblement de terre a paralysés ou rendus claudicants. C’est au Camp « La Piste », dans la capitale haïtienne, que beaucoup d’entre eux s’efforcent de rester en vie.

C’est dans la zone appelée « sou pis », ancienne aviation, à Port-au-Prince, que se situe le camp « la Piste », ce site aménagé pour recevoir les handicapés du séisme de janvier 2010. L’entrée de ce camp est ce genre d’endroit où le moindre souffle du vent peut être aussi calamiteux qu’une averse. Des abris, sorte de nids à rats, construits depuis 2011, parlent autant de misère que les pieds sans chaussures, les bâillements itératifs et les vêtements misérables des premiers enfants rencontrés.

Toutes sortes d’ordures jonchent ce sol à bout de souffle. C’est un environnement qui affiche « open for sickness » ici et là. Devant leurs « shelters » de galère, certaines personnes nous saluent d’un regard fatidique, humecté d’un « je n’en peux plus ». Nous sommes en un lieu où le sourire ne peut être qu’inattention.

« La Piste » est le camp des éclopés, des manchots, des amputés de jambes, des non-voyants, des sourds-muets. C’est également le camp des personnes vivant avec toutes sortes d’anomalies psychiques.

 « La vie ne peut pas être ça »

Scène de vie sur le camp la piste Photo: Ritzamarum Zétrenne

Au départ, soit en 2011, pas moins de 378 familles ayant chacune au moins une personne handicapée ont été placées par une organisation humanitaire sur ce site. « On a construit les shelters que vous voyez pour nous en nous promettant des maisons permanentes après 3 ans au plus tard. Mais, nous sommes abandonnés ça fait longtemps par cette organisation », a fait savoir Philogène Jocelyn.

Ce dernier est reconnu sur tout le site comme un leader pour la zone. Il est un non-voyant qui dirige la Congrégation des aveugles d’Haïti (COAH). Pour lui, il faut être inhumain pour oser avouer que les habitants du camp « La Piste » sont en vie. « La vie ne peut pas être ça. Non ! Au grand jamais », martèle Philogène, derrière ses lunettes noires, propres à dissimuler son handicap.

Sinon, ces gens qui respirent et qui se meuvent avec leurs handicaps, rien ne permet de croire que la vie existe dans ce coin. Il leur faut, le plus souvent, à ces personnes handicapées parcourir plusieurs kilomètres pour trouver de l’eau (non-traitée) pour étancher leur soif ou se laver et laver leurs vêtements. Leurs abris ne parviennent plus, pour la plupart, à tenir. Les planches étant pourries, ces constructions ne servent plus que comme espace pour s’abriter du soleil.

Arindal Pierre Richard est conseiller général de l’Association des personnes handicapées pour la promotion du sport (APHAPS). Si le tremblement de terre lui a fait perdre sa jambe, il ne lui a pas enlevé son courage et sa détermination à dénoncer le laxisme des autorités établies. « Ils passent tous les jours sur la route de la piste. Ils nous voient. Ils sont au courant de notre situation. Mais jamais ils n’ont pensé à faire quelque chose pour nous. Ils nous abandonnent volontiers. Mais ça, nous ne l’accepterons jamais, car nous sommes tous des Haïtiens », lance Pierre Richard entre déception et fureur.

 Quand tout le site se fait latrines

Une vue des latrines utilisées par les handicapés
Photo: Ritzamarum Zétrenne

À mesure que l’on avance sur le site, la précarité de la zone devient beaucoup plus poignante. Si ce ne sont pas des enfants handicapés, dépourvus de moyens de locomotion, qui se trainent sur le sol immonde du camp, ce sont des adultes qui lancent leurs matières fécales dans des sachets dans un canal qui chevauche le site.

En réalité informent quelques personnes, les rares latrines qui existent dans la zone sont déjà trop remplies. Les conséquences ne sont pas minimes. « Les gens vivent au milieu de leurs propres excréments. Nous avons des handicapés ici qui ne peuvent même pas se tenir debout. Donc, ils font leurs besoins n’importe où, même à l’intérieur des abris », regrette Guermann Otilus, un jeune de la zone dont le père est complètement paralysé.

C’est au milieu d’angoisse et de désolation que cette communauté vit sur le camp « La piste ». Aucune infrastructure adaptée à leurs conditions, et pourtant ils ont été placés là par une organisation humanitaire, disent-ils.

Dieumatanne Ilus, un exemple poignant de désolation

Dieumatanne Ilus en est l’exemple de désolation et de déprime. Elle préparait de la nourriture pour son petit garçon quand, au lendemain du séisme, ce dernier s’est évanoui. Mais à son réveil, elle n’avait plus le petit bonhomme qu’elle avait eu avant l’évènement. Son fils est devenu totalement paralysé et ne pouvant même plus prononcé un seul mot. « Ce n’est plus mon enfant. Il est devenu inconscient de toutes ces actions. Il ne sait même pas quand il a envie d’uriner ou déféquer », raconte Dieumatanne avec des larmes aux yeux.

Cette femme est placée sur ce site sans le moindre moyen de vivre. Même sa propre vie est en danger vu sa condition déplorable. « Ce sont des gens à l’église et de bons voisins qui me nourrissent chaque jour. S’ils ne me donnent pas quelque chose, je ne mange pas », se plaint-elle dans une voix remplie de tristesse. Malgré tout, Dieumatanne n’a pas le courage d’utiliser son petit garçon pour demander de l’aumône dans les rues de la capitale.

 Restaurant communautaire et maisons, leurs besoins urgents

Très souvent, des incidents se produisent aux alentours de site mettant davantage en danger les habitants qui s’y trouvent. Il est même arrivé, racontent-ils, qu’un sourd-muet ait été victime en circulant dans les périmètres du camp pendant que la police pistait des bandits.

Leurs revendications ne réduisent qu’en un mot : la présence de l’État. Ils veulent que les autorités se penchent sur leur situation. Restaurant communautaire, maisons plus ou moins décentes, latrines, électricité, eau potable… leurs attentes sont nombreuses. En attendant une intervention des autorités, leur zone n’est qu’un camp de déprime et de mort lente.

Cet article a été publié par l’auteur au journal Le National, le 30 aout 2017

https://www.lenational.org/camp-piste-cimetiere-handicapes/


Un mondoblogueur remporte le Prix du jeune journaliste en Haïti

La cérémonie de la remise des primes de la troisième édition du concours « Prix du jeune journaliste en Haïti » a eu lieu le 20 juillet 2017. Une cérémonie qui a consacré le jeune Hadson Archange Albert, un mondoblogueur haïtien, lauréat de la catégorie Presse écrite.

Avec son reportage, « Arris Desrosiers, le petit poucet qui montre déjà la voie face à la dégradation de l’environnement », Hadson Archange Albert a réussi à remporter le Prix du jeune journaliste en Haïti. Dans ce reportage, le mondoblogueur a voulu présenter au public un modèle d’entreprise, à l’initiative de deux jeunes, qui vise à recycler au moins 20 millions de sachets en plastique pour produire des sacs à main, sacs à dos entre autres.

En Haïti, les déchets en plastique représentent un sérieux problème. Non sensibilisée sur la gravité de la situation, la population jette incessamment, et sans gêne, des sachets d’eau et toute autre matière en plastique dans les rues.   Le manque de poubelle en vient à renforcer le problème qui, de plus en plus, tend à devenir indomptable.

C’est animé par le désir de combattre ce fléau qu’Hadson A. Albert est parti à la recherche d’initiatives visant la protection de l’environnement. Après avoir produit son reportage, Hadson dit avoir pensé au concours « Prix du jeune journaliste », dont la troisième édition voulait primer des reportages originaux présentant des initiatives innovantes dans le domaine environnemental en Haïti.

C’est ainsi que le jeune mondoblogueur a participé à ce concours organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Avec ce sacre, Hadson A. Albert rejoint Widlore Mérancourt, qui a remporté ce prix l’année dernière.

Un autre mondoblogueur s’est également distingué à cette troisième édition du « Prix du jeune journaliste en Haïti ». Worlgenson Noel a de son côté fini 3eme lauréat dans la catégorie Presse écrite.

Ce prix permettra à Hadson Archange Albert de participer à une manifestation intitulée « Médias et démocratie » qui sera organisée par l’Université Libre de Bruxelles (Belgique) début octobre dans le cadre du 20e anniversaire de la coopération Haïti-Wallonie- Bruxelles internationale (WBI). Le lauréat bénéficiera également d’un abonnement numérique au Monde diplomatique, d’un dictaphone, d’un manuel de journalisme, d’un dictionnaire de langue française, d’une attestation de participation…

 


Haïti: ces gens qui ne vivent plus depuis le 12 janvier 2010

Sept années après le tremblement de terre de janvier 2010, beaucoup de gens sont restés dans la crasse. Ayant perdu proches et biens sous les secousses telluriques, ces gens vivent dans des conditions exécrables attendant encore une intervention des autorités concernées. Nous sommes allés rencontrer quelques personnes dans un camp à Delmas 41(Une commune située au Nord de Port-au-Prince).

Le petit camp de déplacés de Delmas 41, à la rue Gabart, abandonné depuis sa genèse en 2010, n’est pourtant pas difficile à se faire voir. Entre ce camp à l’existence insolite et la Mairie de Delmas, il n’y a que quelques mètres. La distance est si réduite que le premier cri surgissant au milieu de ces sans-abris peut réveiller même d’un sommeil de plomb quiconque se trouverait à l’intérieur de la Mairie.

Aucune assistance depuis 2010

Cependant, après sept années, les 200 familles qui habitent ce coin immonde et insalubre n’ont jamais reçu la moindre assistance des autorités. Des organisations non gouvernementales ont seulement fait le recensement sur le camp donnant une petite carte à chaque famille avec l’espoir de les apporter mains fortes dans leurs déboires.

Mais, ils n’ont rien reçu. Sauf, informent-ils, des latrines qu’une ONG a fait construire sur le camp. Mais aujourd’hui, toutes ces latrines sont impraticables n’ayant jamais été entretenues. Les tentes de bâche et de vieilles tôles pourries pullulent ce petit camp au point qu’y circuler est un casse-tête.

Après sept ans, les prélarts sont tous délabrés et troués. Ce sont encore des logements de fortune qui abritent ces familles à Delmas 41. Leurs petites habitations misérables souffrent autant qu’elles les font souffrir. « Quand il pleut, nous sommes obligés de dormir debout », se plaint une femme rencontrée sur ce camp, honteuse de sa situation lamentable.

Une petite maison de fortune
Crédit: Ritzamarum Zétrenne

À l’intérieur de chaque tente, l’on peut remarquer un lit dont beaucoup sont sans matelas. De vieux tabourets leur servent de chaises. Pour certains, c’est à même le sol qu’il faut s’asseoir sur une roche ou sur des chaussures. Tout se fait à l’intérieur de ces tentes abimées.

Une communauté assoiffée de vie

Ici, selon les informations des habitants, de nombreux enfants, nés dans cet enfer, n’ont jamais pris les chemins de l’école. D’ailleurs, les parents n’ont aucun moyen. « La majorité des femmes ici sont obligés de vendre leur corps à force qu’elles ne trouvent rien à faire. Leur situation est vraiment chaotique », affirme Wolfort Dervil, le jeune homme responsable de ce camp.

Quand nous sommes arrivés, ce lundi 24 juillet 2017, sur ce camp de détresse, les gens que nous avons rencontrés sont plutôt des personnes assoiffées de vie. Au milieu de ces taudis de misère, des enfants cherchent quand même le moyen de sourire. Des jeunes tentent de refouler leurs émois par un joint de marijuana. Les jeunes femmes sont plutôt à l’aise dans leurs pantalons « san fouk ». Puisqu’il fait bon en ce lundi, l’inquiétude n’est pas trop grande. Mais, à chaque fois qu’ils entendent parler de la pluie, informent-ils, ils commencent à souffrir.

Des enfants qui essaient de s’amuser
Crédit: Ritzamarum Zétrenne

Selon Wolfort, le choléra a fait de nombreuses victimes dans cette communauté. Le jeune responsable redoute une éventuelle recrudescence de cette épidémie dans le camp en cette saison cyclonique tant les conditions de vie sont inhumaines. « Alors, nous demandons à l’État de penser à nous. Nous sommes là depuis longtemps. Nous voulons retourner à la vie », demande-t-il d’une voix plaintive et en feu.

Non loin de la Mairie de Delmas, les déplacés du camp de la rue Gabart se considèrent comme des gens privés de vie depuis 2010. Sept années plus tard, ils n’ont qu’une attente : sortir de leur situation crasseuse et revenir à une vie digne d’un être humain. Un droit qu’apparemment les autorités semblent oublier.

Cet article a été publié par l’auteur au journal Le National, le 25 juillet 2017

https://www.lenational.org/tentes-12-janvier-2010/


Médias en Haïti : déchéance du « quatrième pouvoir »

Il va sans dire qu’à l’heure actuelle, les médias occupent une place prépondérante dans nos sociétés. Mais, ce n’est pas sans tristesse que l’on constate les dérives dans lesquelles tombent ces différents instruments en Haïti.

Comme à l’échelle planétaire, en Haïti, les médias représentent un véritable pouvoir. Il fut un temps où c’était pour les citoyens des recours contre les abus des dirigeants. Un contre-pouvoir qu’on a joliment appelé, durant des décennies, le « quatrième pouvoir ». La voix des sans voix. Car les médias et la presse avaient un sens civique. Ils ont permis aux citoyens d’avoir un recours contre les injustices et les abus des pouvoirs politiques.

En Haïti, on se demande avec perplexité aujourd’hui si l’on peut encore considérer la presse comme un quatrième pouvoir, dans le sens d’un contre-pouvoir, comme ce fut le cas jadis. Rappellons-le : les médias ont joué un grand rôle contre l’occupation américaine d’Haïti au XXème siècle et contre le régime oppresseur des Duvalier.

Les médias et les journalistes, comme l’a fait remarquer Kery James, dans son morceau « Vent d’État », se mettent plutôt au service du pouvoir politique. Les reportages des journalistes ou les sujets traités dans les émissions de débats portent surtout sur la politique. Les journalistes qui traitent des problèmes de société, qui font des reportages en vue d’une amélioration des conditions de vie de la population, sont (vraiment) rares en Haïti.

Le pouvoir politique parvient à contrôler les médias, qui perdent de vue les valeurs qui devraient les guider. En Haïti, il est fort difficile de trouver des médias et des journalistes qui soient réellement objectifs, indépendants ou qui exercent le métier en toute impartialité.

Les médias, entreprises capitalistes, cherchent par tous les moyens à rester en vie et à maximiser leurs profits. Et en ce sens, ils abandonnent progressivement leur mission première de former, d’informer et de divertir la population. Les médias sont plutôt devenus des instruments de manipulation de masse aux mains des secteurs politique et économique.

La radio, la télévision haïtienne et les journaux sont de plus en plus étrangers aux Haïtiens. Le contenu diffusé dans ces médias ne correspond pas toujours à la réalité du pays. Les médias qui devraient pouvoir contribuer au changement de comportement et au développement de ce pays, contribuent à le corrompre davantage.

Il suffit de zapper un instant sur la bande FM, un bon matin, et d’écouter les différentes éditions de nouvelles pour comprendre la gravité de la situation. Nous avons des journalistes qui, sans gène, encouragent une population naïve à consommer un riz jeté dans une rivière. Nous avons des journalistes qui incitent à la violence. Des journalistes qui défendent l’indéfendable au profit de leurs intérêts personnels ou en fonction de leurs accointances avec certains.

Quelle issue pour le citoyen (consommateur d’informations) face à une telle dégénérescence des médias ? Celui qui ouvre son appareil radio ou sa télé aujourd’hui doit être un citoyen avisé. On  ne peut plus se permettre de consommer naïvement les informations des médias qui, très souvent, sont pures désinformations fabriquées sous demande des parraineurs.

Comme le pense Ignacio Ramonet, « la liberté des médias n’est que l’extension de la liberté collective d’expression, fondement de la démocratie. En tant que telle, elle implique une responsabilité sociale ». Surtout dans un pays comme Haïti ou les politiques ne sont pas vraiment animés du désir de servir la population. Les médias devraient être un grand recours pour les citoyens. Les journalistes devaient être des serviteurs, des agents de développement qui présentent des programmes capables de contribuer au changement dans le pays.

Les médias ont une responsabilité sociale et celle-ci, je prête les propos de Vario Sérant, professeur de journalisme en Haïti, est due au fait que la liberté d’expression dont jouissent les médias est corollaire du droit du public à l’information. Mais quand on apprend à connaître les principaux patrons de médias, leurs accointances avec les politiques et les chefs d’entreprises, l’espoir n’est pas trop grand.

 


Haïti : nos compagnies téléphoniques, nos sangsues

En Haïti, deux compagnies fournissent des services de téléphonie mobile à la population. Jouissant de l’absence d’un cadre légal assurant la protection des consommateurs dans le pays, ces dernières les exploitent à outrance. Une situation qui provoque souvent un mouvement de grogne sur les réseaux sociaux.

Chaque jour, sur les réseaux sociaux, les Haïtiens dénoncent les abus des compagnies téléphoniques. Seules deux compagnies se partagent le marché dans ce secteur. Le consommateur qui voudrait changer de compagnie comprendrait vite qu’il tombera forcément de Charybde à Scylla ! Aucune issue pour celui-ci, bref, on est exploité de part et d’autre.

Vider le compte des clients

Les consommateurs qui se plaignent d’avoir perdu leurs unités de recharge sont légion dans le pays. Et le cas est si courant qu’on pourrait se demander si cela n’entre pas dans la stratégie de ces compagnies pour s’enrichir. Vider le compte des clients sans explication, voilà un fait bien courant que pratiquent les compagnies téléphoniques en Haïti.

Même les « Mégabyte » des clients s’envolent de manière inexplicable. Les bouderies des consommateurs qui dénoncent cet état de fait, y compris à la radio, ne suffit pas pour changer la donne. D’ailleurs, les consommateurs demeurent aux oubliettes de la législation haïtienne qui ne leur octroie aucune protection. Quant aux médias, ils n’optent pas toujours pour la critique de ces compagnies, car elles sont de très bons commanditaires.

Mauvaises qualités de services

Vient s’ajouter à cela les mauvaises qualités de services « offerts » par ces compagnies. A certaines heures de la journée, il est fort difficile d’accéder à internet via son Smartphone, ne serait-ce que pour utiliser Whatsapp ! Regarder une vidéo You Tube est très souvent un exercice compliqué qui devient complètement souvent impossible.

Il est même arrivé une fois qu’une émission de radio, très écoutée dans le pays, soit importunée à cause des mauvaises qualités de services des compagnies. L’animateur devait recevoir son invité pour un entretien téléphonique en direct. Mais des coupures intempestives à cause des problèmes de signal ont saboté l’émission de ce jour. Quelques heures plus tard, la compagnie téléphonique a publié une note pour s’excuser auprès de sa clientèle et a promis que ce genre d’incidents ne se répéteraient pas.

Mais elle n’a pas réussi à tenir sa promesse. Récemment, pendant plusieurs jours, les clients de cette même compagnie se trouvaient dans l’impossibilité d’envoyer des SMS. Cette fois, l’excuse est tout autre. Sur tous les portables, la compagnie a informé que des travaux étaient en cours sur le réseau. Ce serait donc la raison pour laquelle certains services sont restés paralysés pendant plusieurs jours…

Carte SIM en vente sans contrôle

Pire que tout cela, les compagnies téléphoniques ne connaissent pas toujours leurs clients. Elles n’ont pas d’informations pour les identifier correctement, par exemple leur adresse, etc. Des cartes SIM sont vendues partout dans le pays comme des lots de patate. On peut avoir autant de numéros qu’on veut ! Ce qui peut faire l’affaire des kidnappeurs. C’est dire que les compagnies téléphoniques contribuent à l’insécurité sans même s’en soucier.

La police nationale ne peut pas toujours compter sur les compagnies téléphoniques pour démasquer des brigands. Quand un ravisseur appelle quelqu’un pour demander une rançon, il n’a même pas besoin de masquer son numéro ! A quoi cela servirait-il puisque les compagnies ne détiennent pas d’ informations sur les utilisateurs !

Dans une telle situation, les clients ont besoin d’appeler le service à la clientèle pour se plaindre. Mais, la route leur est barrée : le service à la clientèle est très souvent inaccessibles. On peut appeler autant qu’on veut, un seul message : « tous nos agents son occupés à servir d’autres clients, restez sur la ligne, un agent va vous servir dans quelques instants ». On peut passer des heures à attendre… sans que ce fameux agent ne vienne nous servir. Au final, on nous propose d’appeler sur un autre numéro, plutôt payant ! La plupart des clients refuse. Mais après plusieurs tentatives le même mois pour appeler le service à la clientèle, la ligne est devenue payante. Donc, le client qui se trouve dans la nécessité de demander de l’aide doit payer pour parler aux agents du fameux service à la clientèle.

Quel recours pour les consommateurs ? Sans cadre légal ces compagnies continueront d’exploiter comme bon leur semble la population. La situation est d’autant plus grave que les compagnie de téléphonie ont financé les campagnes électorales des dernières élections dans le pays. Nul ne sait quelles promesses leur ont été faites.

 


Début de la saison cyclonique en Haïti : quand les autorités n’acceptent pas la réalité

Comme d’habitude, le 1er juin a marqué le début de la saison cyclonique en Haïti. L’occasion pour les autorités d’inviter la population à garder le calme, « tout est sous contrôle », essaient-elles d’infuser dans la tête des gens… Mais la réalité, à chaque coin de rue, donne une toute autre impression.

C’est par une « belle » cérémonie que le gouvernement haïtien a officiellement lancé, jeudi 1er juin, la saison cyclonique. Une cérémonie qui a réuni les représentants des trois pouvoirs de l’État, dont le chef de l’État et les présidents des deux chambres. Les maires de certaines communes de la zone métropolitaine de Port-au-Prince étaient également de la partie. Finalement, ministres, maires, premier ministre et président de la république, tous les hauts gradés étaient là pour faire croire à la populace qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Tantôt les autorités se vantent d’avoir fait déjà beaucoup pour préparer et anticiper la saison, tantôt elles promettent à la population de l’assister au cours de cette période tant redoutée. Où est la cohérence ?

Des mesures qui ne rassurent pas la population

Le ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, Max Rudolph Saint-Albin, a fait part de tout un ensemble de mesures prises par le gouvernement en préparation à la saison, « les actions de préparation pour la saison cyclonique, tant au niveau central que départemental, ont été initiées dès les premiers mois de l’année et se poursuivront tout au long de la saison », a-t-il affirmé.

Le ministre a annoncé, entre autres, l’organisation d’ateliers de travail, l’élaboration du plan de contingence national pour 2017, la poursuite de la sensibilisation de la population, l’identification de la liste des abris provisoires, le renforcement des comités communaux de la protection civile et de leurs brigadiers, etc.
De son côté, le président de la république, Jovenel Moise, a voulu rassurer la population : « je serai à vos côtés avec tout le gouvernement pour vous accompagner pendant toute cette période préoccupante », a-t-il annoncé. Une promesse que le président de la république ne pourra pas tenir seul : « j’encourage les acteurs étatiques et la Société civile à travailler ensemble et à redoubler de vigilance », a-t-il réclamé.

La supercherie des autorités

De son côté la mairie de Port-au-Prince n’a pas mâché ses mots. « Nous sommes prêts », ont dit les responsables de la mairie de la capitale. Une belle supercherie pour certains… un coup d’œil dans les rues de la capitale suffit pour désapprouver les autorités. Pour rappel : huit mois après le passage de l’ouragan Matthew, des milliers de gens vivent encore dans des maisons de fortune dans le grand sud du pays. De très nombreuses personnes souffre de malnutrition dans cette région. Sans compter que toutes les infrastructures routières et agricoles ont été sévèrement touchées par l’ouragan. Le bâti s’est fragilisé à un point tel que la moindre petite rafale est à redouter.

À Port-au-Prince et dans certaines communes avoisinantes, comme Tabarre et Cité-Soleil (Nord de la Capitale), les moindres gouttelettes de pluie plongent la population dans la galère, les déchets obstruent la plupart des canaux. Deux heures de pluie suffisent pour que des quartiers de la capitale, comme Martissant, La saline, Cité de l’Éternel, soient impraticables.

La question qui fâche

Récemment, il y a un mois de cela, de nombreuses zones de la capitale ont été inondées. La population se plaint de n’avoir reçu aucune aide jusqu’à présent. Les habitants des zones inondées affirment que les autorités ne leur ont point tendu la main. Cela pousse la population à prendre comme du charabia les promesses du gouvernement pour cette saison cyclonique, qui prendra fin le 30 novembre.
La question qui se pose est simple : comment un gouvernement, qui n’a pas pu répondre aux urgences des populations sinistrées lors de la saison antérieure, peut les protéger cette saison ? Ou encore, comment un État qui ne peut répondre aux urgences occasionnées par deux heures de pluie peut-il secourir la population pendant une période cyclonique qui va durer six mois ?