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Être une « expat » au Congo (RDC) : de la lune de miel à l’éveil

Être une expatriée (une « expat » comme on dit), ce n’est pas simple tous les jours. Pour éviter de prétendre aux généralités, je vais assumer ce billet à la première personne, même si je crois sincèrement que d’autres que moi s’y reconnaîtront…

Des débuts en forme de lune de miel

Mes premiers mois en République Démocratique du Congo, c’était la lune de miel.  Petite « muzungu » (mot swahili pour « blanche ») fraîchement débarquée de ma Belgique natale, je laissais mes yeux s’émerveiller.  La nature était si belle, les Congolais si souriants, le chaos apparent (et souvent réel) de la ville si pittoresque et les différences si surprenantes… bref un enchantement.

Sans avoir pourtant jamais eu l’âme d’une humanitaire, je sentais mon cœur descendre vers ma main. J’étais touchée par la vie quotidienne, le courage des mamans qui transportent leurs charges, la difficulté de la vie sans confort, les efforts journaliers pour beaucoup de personnes,  simplement pour se nourrir, et la joie de vivre de tous, malgré les incertitudes liées aux conditions de vie et  de  sécurité.

Donc, mon Congo était alors comme une pub d’Unicef à la fin de laquelle vous vous sentez coupable d’être né ailleurs et de ne rien donner à ceux d’ici.

Enfants de Minova (Photo de Maryse Grari)

Désenchantement

Et puis… je me suis fait avoir.  Pas toujours personnellement.  Mais plutôt par le système.

J’ai compris qu’il fallait supporter la « motivation » et les « tracasseries », ces petites escroqueries qui égrènent le quotidien de quiconque veut obtenir quelque chose de certains fonctionnaires ou employés, même simplement la paix. J’ai découvert les mensonges et paroles non respectées.

J’ai souffert aussi de constater que pour beaucoup, je n’étais pas une personne venant d’ailleurs avec toute la richesse de sa différence mais simplement un « portefeuille ambulant », et que si certains affichaient franchement un Donne-moi ! dans la rue, d’autres, plus subtils, attendaient le second rendez-vous pour faire comprendre clairement que leur intérêt dans ma personne était purement financier.

Durant cette deuxième période, j’ai tout vu en noir, aveugle dès lors à toutes ces choses qui me faisaient m’émerveiller quelques mois plus tôt. Amère de constater ce qu’est en réalité cet « article 15 »* que j’entendais les Congolais mentionner et qui pourrait se traduire par « tous les moyens sont bons pour s’en sortir, surtout les moins moraux ». J’étais désabusée de voir l’abondance des « moyens » en question, d’autant qu’ils s’exerçaient à mes dépens.

« Se cogner contre mur »-Peggy & Marco Lachmann-Anke – CC0

Une maturité réformée

Cependant, de même que dans la trilogie « thèse-antithèse-synthèse », est venue doucement une troisième étape.  Je ne parlerai pas de « révélation » mais de « lucidité ».

J’avais déjà voyagé avant, et vécu dans plusieurs pays.  Mais je dirais que si ces voyages ont formé ma jeunesse, celui-ci a réformé ma maturité.  En effet et heureusement, elles étaient loin, déjà, les certitudes de mes 20 ans.  Les années et la vie m’avaient appris cette chose essentielle : le doute, est seul capable de vous pousser à vous demander à tout moment si vous portez des œillères… et lesquelles.

Or, vivre au Congo, c’est s’en prendre plein la poire (si vous me permettez l’expression).  Ou, en d’autres mots, c’est regarder soi-même, le pays d’où on vient, les valeurs, l’ordre mondial et même le dictionnaire dans un miroir assez semblable à celui d’une salle de bain éclairée au néon.  Ce qu’on y voit est souvent loin d’être flatteur.  Cependant, petite revanche : les Congolais et leurs mœurs aussi y ont un teint plutôt blafard.

Tout n’est pas « blanc » ou « noir »

Une des choses fondamentales que j’ai dû apprendre est que tout n’est pas blanc ou noir.  Et je ne fais pas là référence à la couleur de peau des Congolais et à la mienne, même s’il pourrait s’agir d’une belle illustration de mon propos car leur peau se décline entre des nuances de café au lait ou de caramel, et la mienne passe à l’écarlate ou au bronze quand il fait chaud.

Plus sérieusement, le « blanc » et le « noir » que je mentionne, ce sont ces raccourcis que l’on prend pour juger.  Difficile ici de les éviter, surtout que beaucoup de Congolais ne sont pas en reste en la matière.  Je m’énerve encore souvent en entendant ce « Vous, les Blancs… » qui annonce rarement un compliment, ou « C’est la faute de la communauté internationale… » comme si cette nébuleuse était clairement définie pour quiconque. Je me lasse également devant ces dualités entretenues en politique entre « majorité » et « opposition(s) », « ennemis sataniques » et « martyrs angéliques » ou « temps béni d’avant la colonisation » et « horreur complète dès l’arrivée des Blancs ».  En matière de mauvaise foi, beaucoup de Congolais sont rois.  Ils se rédigent et se racontent les histoires qui leur conviennent, c’est-à-dire celles qui entretiennent cette illusion confortable qu’ils ne sont en rien responsables de leurs difficultés et de leur destin.

Difficile parfois de savoir où on se situe dans tout ça.

« Terre-se redéfinir » – Peggy & Marco Lachmann-Anke (CC0)

En ce qui me concerne, j’ai rencontré des Congolais fantastiques qui sont devenus des amis et m’ont montré une des voies.

Utile ?… peut-être, mais jamais indispensable

D’abord, en me faisant réaliser que personne ne m’avait demandé de venir.  Ça paraît idiot mais beaucoup de mes compatriotes occidentaux ont du mal à s’en souvenir.

Si l’organisation qui les emploie a été invitée parfois, ce n’est pas leur cas en tant que personnes et donc, de même qu’on s’attend à ce que nos propres immigrés s’intègrent en évitant de cracher sur nos sociétés, ce serait bien qu’ils fassent pareil.

En privé, soyons clairs, il nous arrive à tous de nous défouler. Je l’ai dit, vivre au Congo donne matière à enrager et une soupape est nécessaire. Mais ensuite, il faut se souvenir d’une chose essentielle : prendre partie n’est jamais anodin.  Beaucoup de Congolais s’en foutent de l’avis des Blancs quand il leur est contraire mais s’en servent comme argument pour se positionner.  Si on n’y prend pas garde, on est instrumentalisé.  Et si on est arrogant, on se mêle de leurs affaires, ce qui ne serait rien si ça ne risquait pas de devancer un « Oops » au moment où le « petit Blanc » se casse ou se fait chasser.

Mettre la naïveté hypocrite au placard

Il faut aussi garder à l’esprit un élément important pour vivre des relations saines : laisser tomber l’angélisme.

Si je n’apprécie pas le système des commissions, détournements ou petites et grandes compromissions, ce n’est pas moi qui l’ai créé et si un jour, comme je l’espère, il y sera mis fin, ce sera par les Congolais eux-mêmes.  En attendant, j’ai pris le parti de ne jamais demander d’où vient l’argent des gens qui me sont chers.  Et des autres encore moins.

Aaah, je vois déjà les sourcils des hypocrites se froncer.  Ainsi, par exemple, ceux de ces Belges bienpensants qui ont rapidement oublié les petits voyages aux Pays-Bas ou au Luxembourg pour réceptionner les rentes des capitaux cachés au Trésor Public belge.  Ou ceux de ces saints travailleurs humanitaires et défenseurs des droits de l’Homme qui placent opportunément dans la colonne « pertes » les montants astronomiques qu’ils ont dû laisser filer au profit de personnes qui les ont détournés afin que les vraies bénéficiaires puissent espérer en voir les miettes.

Pas « sympa » de dire ça ?  Mais honnêtement, qui me contredira ?  Peut-être quelques chevaliers blancs moralisateurs qui se découvrent soudain une passion contre un régime qu’ils disent avoir toujours méprisé mais qu’ils ont attendu de dénoncer tant qu’ils n’avaient pas trouvé un poulain à  soutenir pour sa notoriété et la leur.

Un égoïsme assumé pour un  éveil dans le respect

Enfin, « trouver ma voie », c’est aussi avoir la modestie d’admettre qu’au final, je m’occuperai toujours d’abord de mes propres affaires et intérêts.  C’est plus facile pour moi de m’avouer cela car mon fonds de commerce n’est pas basé sur une propension quelconque à dire aux Congolais comment régir leur pays.  Donc, si je peste souvent, c’est gratuitement… et si je me réjouis, aussi.

Car je peste en effet.  Il n’y a rien de pire que de voir des gens souffrir ou s’engluer et de se demander si on pourrait contribuer aux solutions.  Sans vouloir imposer, parfois j’aimerais au minimum pouvoir exprimer publiquement mes idées mais comme je l’ai dit, l’équilibre est fragile entre collaboration et ingérence quand on n’est pas chez soi et qu’on n’a pas de mandat.

Alors, en petite muzungu qui a atterri au détour de son chemin de vie dans ce pays immense, je tente d’y trouver l’éveil et mon évolution, tout en réfrénant mon impatience de voir la République Démocratique du Congo en faire autant.

Route sinueuse du Masisi (Photo de Maryse Grari)

Maryse Grari

(Janvier 2018)

*Bien que n’étant pas inscrit dans la Constitution de la RDC,  l’article 15, qui stipule que chacun doit se débrouiller, est d’application depuis des lustres au Congo-Kinshasa. Son origine est donc obscure, mais invoquer « l’article 15 » est une habitude connue de tous dans un pays miné depuis des décennies par la misère. L’expression signifie en quelque sorte : « Les aléas de la vie obligent ! C’est la débrouillardise ! »


Quand les valeurs donnent le prix : deux manières de voir le tableau le plus cher du monde.

Le 6 décembre 2017, un tableau de Léonard de Vinci a été adjugé au Prince Mohammed Ben Salmane pour 450,3 millions de dollars.  Ce portrait du Christ s’envolera vers le pays de Mahomet rejoindre un musée du Louvre qui n’est pas français.  En partant d’un échange réel avec une  jeune Congolaise, j’ai imaginé ce dialogue, traduction de deux mondes et de deux manières de voir.

–  Quatre cent cinquante millions de dollars…

La jeune fille répète le montant, incrédule, en détachant chaque syllabe.  A mes yeux déjà, cette somme est inconcevable mais pour elle qui n’a jamais tenu dans ses mains 1000 dollars en sachant qu’ils lui appartiennent, c’est au-delà de l’entendement.

–  Et un homme a payé ce prix-là… Mais pourquoi, maman ?

Je ne suis pas sa mère.  La jeune fille travaille pour moi.  Ici, en République Démocratique du Congo, on ne dit juste pas « madame ». Je la vois fixer, sur l’écran de la télévision, le visage du Christ peint.  Je veux lui expliquer mais je cherche mes mots.  Le prince héritier d’Arabie Saoudite vient d’acheter cette toile de Léonard De Vinci (le « Salvator Mundi »), l’élevant au premier rang des tableaux les plus chers au monde.  Ça dit tout et rien à la fois.  Rien, en tout cas, pour la jeune Congolaise assise devant moi, du moins si je ne lui donne pas plus d’éléments.  Elle-même cherche à comprendre, ça se voit.

–  Il est en or, le tableau ?

Je souris, plus encore devant sa déception quand je lui réponds « Non ».

– C’est un tableau peint sur une toile tirée sur un cadre de bois. Une œuvre d’art.

Elle ne cache pas une moue de dédain.  Si l’objet avait été en or, alors sa valeur aurait peut-être eu un sens.  À ses yeux, pour que quelque chose soit acheté à un tel prix,  il faut qu’il soit fait d’un métal précieux ou qu’il soit très, très grand.  Le reportage, lui, montre une peinture plus petite qu’un homme.  Pas vraiment impressionnant.  Je poursuis :

– Mais tu dois savoir que ce tableau est très vieux : plus de 500 ans. Celui qui l’a peint est un artiste célèbre : Léonard De Vinci.  En fait, il s’agit d’un objet très rare et donc très précieux.

J’ajoute, conditionnée par mon vernis de culture : « D’ailleurs, ça fait partie du patrimoine de l’humanité, tu sais ».

La jeune fille n’est pas assez hypocrite pour me fournir un « Ah oui, bien sûr » prétendument savant.  Je lis dans son regard : Patrimoine de l’humanité…  et alors ? Une partie de « l’humanité », dans son pays (la RDC), se meurt tous les jours dans l’indifférence générale ou la résignation. C’est une humanité qui tombe sous les machettes ou les balles, qui expire faute des bons traitements et qui s’épuise dans une vie de labeur et de privation.  Une humanité par définition sans patrimoine.  Alors une toile, même vieille, ne devrait pas avoir plus de prix que cette vie…

Je me dis qu’à sa place, j’aurais de la rancœur. Mais elle, au contraire, cherche toujours à comprendre la bizarrerie des Blancs.

–  Le peintre… le Léonard… c’est lui qui a réclamé ce montant ?

– Non, voyons, il est mort depuis longtemps.

–  Alors, qui en profitera ?

– Celui qui avait acheté le tableau : un collectionneur.

Encore une fois, son visage exprime le dépit.  Non seulement ce n’est qu’une toile mais ça n’enrichit même pas cet artiste dont on prétend que son talent le justifie.   Soudain, pourtant, son expression s’illumine :

–  En tout cas, l’acheteur aime beaucoup Notre Seigneur Jésus. C’est bien, ça.  Moi aussi.

J’éclate de rire.  J’espérais jusque-là arriver à rendre les choses plus claires mais elle vient encore de me désarçonner.  C’est moi qui ai commencé : il faut que j’assume.

– En fait… le Prince en question, c’est un Musulman.

–  Alors, il ne croit pas en Jésus-Christ ?

– Pas comme toi, non.

–  Mais pourquoi il veut mettre son portrait chez lui ?

– Je doute qu’il le fasse. La toile sera exposée dans un musée.

–  Ah bon ?

« Un musée »…  je dois expliquer ça aussi.  Il n’y en a pas au Congo.  Quand les gens ont du temps, ils vont chanter à l’église ou boire un « sucré » sur une terrasse.  Ils marchent et visitent leurs connaissances.  Ils parcourent le marché.  Ils ne vont pas s’extasier ni même se cultiver.  Il n’y a pas grand-chose pour cela, pas pour un prix abordable en tout cas.

–  A Kigali, il y en a un, je crois. Sur le génocide.

– Ça, c’est un mémorial. Pour qu’on n’oublie jamais l’horreur de ce qui s’est passé au Rwanda… mais un musée regroupe de très belles ou de très anciennes choses. C’est un espace pour se souvenir aussi, mais de ce qui existait, de ce qui est beau. Ou pour admirer des talents.

Elle a baissé les yeux, soudain triste.

–  Nous, on n’a pas besoin d’un endroit pour se souvenir de la guerre.

Dans la province du Nord-Kivu, frontalière du Rwanda, la guerre fait partie de la vie.  Tous ne la subissent pas dans leur chair mais les souvenirs ou, plus récemment, les images d’horreurs partagées par les réseaux sociaux rappellent à chacun que jamais elle n’est vraiment finie.

Je ne veux pas faire perdre à la jeune fille sa joie.  Son sourire est précieux : c’est son rempart.  Il faut que je trouve comment continuer pour la distraire.

– En fait, il y a des objets, des statues ou des monuments qu’on ne voudrait pas voir disparaître. Ils font partie de notre histoire.  Ça les rend précieux à nos yeux.

–  Oui mais si c’est cassé, on reconstruit.

–  Mais ce ne sera plus pareil.

–  Non… c’est vrai…. comme après le volcan. Mais c’est la vie.  Regarde la ville de Goma, maman.  Avant le volcan, elle n’était pas comme ça.  Maintenant, c’est bien aussi.

–  Et cette ville d’avant l’éruption de 2002, elle ne te manque pas ?

–  Je ne sais pas. J’ai oublié.  Maman dit qu’on a une plus grande maison maintenant.

Autour de moi, la poussière noire témoigne.  La lave a tout recouvert.  A Goma, on marche sur cette matière de feu durcie, on construit avec elle.  Elle est le ciment de cette ville chaotique et nouvelle, dressée dans un écrin de paradis.

Observant la jeune fille, je me sens dépitée.  Je réalise que je ne lui ai rien appris.  En fait, c’est plutôt elle, comme souvent ici.  Pour peu qu’on s’ouvre un peu, les Congolais nous démontent nos certitudes de Blancs tandis qu’on s’évertue à croire qu’on peut mettre à niveau les leurs. Tenace pourtant, je ne rends pas les armes. J’ai une dernière comparaison à lui offrir comme précision.

–  Vois ça comme pour les objets : les lampes, les rallonges, les tuyaux. Tu sais bien que si tu veux de la qualité, il faut acheter « l’original », pas le produit chinois.  Or, c’est beaucoup plus cher parce que c’est rare et meilleur. Tu vois ?

–  Donc le tableau… c’est un « original » ?

– Tout à fait !  A plus d’un titre, d’ailleurs.

Je soupire d’un air satisfait, mais la jeune fille secoue la tête.

–  Pour ce prix-là, alors, il n’a pas été malin, Léonard.  Il aurait dû en peindre plusieurs.

Et oui… la culture, l’art ou le patrimoine national viennent souvent au second plan quand on a la survie comme seule préoccupation…

Maryse Grari

(Décembre 2017)


Pas d’endroit où pleurer

En Afrique comme ailleurs, les manifestations au cours desquelles une partie de la population descend dans la rue ne sont pas toujours des succès.  Parfois des gens meurent.  Leur nombre est brandi par les médias, les analystes et une partie de la classe politique.  Peu est dit par contre sur ceux qui ne sont pas « tombés », tués ou brisés à jamais ces jours-là.  Pourtant, le lendemain et les jours suivants, ils se retrouvent hagards, orphelins des espoirs qu’ils avaient mis dans leur mouvement et privés d’un lieu de mémoire simplement parce que leur mobilisation n’a donné lieu à aucun changement.  Ces gens-là n’ont pas d’endroit où se pleurer, où s’inspirer, où croire.  J’ai juste voulu tenter d’imaginer leurs mots.

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On n’a pas d’endroit, tu sais.  Pas d’endroit où aller.  Pas d’endroit où pleurer.

Certains ont posé quelques briques plus loin… où ça ne dérangeait pas.  Des briques de mauvaise qualité qu’ils ont dressées, là.  A la va-vite.  Comme si c’était n’importe quoi.  Juste un muret.  Et puis, ils les ont peintes aux couleurs du drapeau.  C’est du rouge qu’il aurait fallu plutôt.  Ils ont écrit aussi… une date et quelques mots.  Pour dire que des gens sont « tombés ».  C’est tout.

Or, on est tous tombés ce jour-là.  De haut.  Il n’y a pas de raison de pleurer, dit-on.  C’est vrai.  On ne les connaissait pas au fond, ceux qui ont laissé leur vie.  On ne sait même pas où ils sont enterrés.  Ce n’est pas vraiment eux qu’on pleure, d’ailleurs.  C’est nous.  Et tout ce qu’on n’a pas gagné un matin dans la rue.

On a tellement espéré, tu vois.  Beaucoup.  On a pensé qu’il se lèverait enfin, le vent, chez nous.  On s’est dit qu’on l’obtiendrait aussi, ce changement, pour nous.  On y a cru si fort… mais on était fous.

On n’a pas d’endroit où pleurer, tu sais.  Pas vraiment.  Notre endroit à nous, en fait, c’est le temps.

Tout le monde a oublié, déjà.  Même nous.  Le rythme de nos années, au fond, n’a pas bougé.  Il y a beaucoup de petits murets dans le monde, partout.  On a toujours des briques pour ça, on dirait.  Pour des lieux où on ne fait que passer. Pas où commémorer.  Le rouge viendrait sûrement à manquer si on les en recouvrait.

Ça semble loin déjà.  On a marché, manifesté.  Pacifiquement, on le voulait.  Violemment, il paraît.  On était bien seuls au fond sur nos routes ce jour-là.  Il manquait à nos côtés ceux qui nous y avaient envoyés.  Ça a dégénéré.  Certains se sont figés sous des coups trop zélés.  Il y a eu des pleurs et des cris.  On a fui.  Surtout pour notre vie.   On s’est dispersés dans l’attente.  Mais c’était déjà fini.

On n’a rien gagné, ces jours-là.  On n’a rien à fêter.  Des absents de la rue ont écrit des rapports et parlé aux médias.  Ils nous avaient donné les mots jusque-là.  Ils nous les ont repris.  Même eux ne connaissent pas les noms de ceux qui sont tombés sous les slogans.

Héros, voyous, manipulés,… peu importe au fond ce qu’on a été pour un temps.  Si ça change un jour, on aura un monument.  Un beau.  Inauguré officiellement.  Pas pour ceux qui sont morts ou pour nous, ça non.  Plutôt pour une victoire qu’on n’est pas certains de goûter.

En attendant, on n’a pas d’endroit où pleurer.

Maryse Grari

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Entre Nord et Sud, des visions différentes du temps ?

Entre le Nord et le Sud, Europe et Afrique, il n’y a pas que le « temps-météo » qui change.  Notre vision du temps qui s’égrène aussi est bien différente.  Sans tomber dans le jugement de l’autre, j’ai voulu, avec une pointe d’humour, m’essayer au jeu des miroirs.  Afin de réfléchir un peu ou de sourire de soi-même.

Les « Blancs », ces prétendus maîtres du temps

Nous, les Blancs, le « Temps », on le passe, on le prend, on le consacre… Bref, on croit qu’il nous appartient et que la montre, tel un compte en banque, est l’outil pour nous faire mesurer nos dépenses et nos richesses en la matière.

Persuadés d’être « maîtres » de notre temps (dans tous les sens du terme), on se sent frustrés quand on le perd, et rageurs quand c’est à un autre qu’en revient, selon nous, la faute.  Donc, on presse, on accélère, on pousse, pour gagner ou regagner ce temps que l’on espère encore récupérable et présent… un temps présent que l’on tente d’arracher au futur.

En outre, on observe les mouvements et les actions de notre entourage en fonction du rapport rapidité/efficacité auquel nous sommes habitués.  On se compare.  On ne marche pas, on court.  On se dépêche.  Quand on se sent incapable de tout faire, on s’interroge sur notre organisation.  On prend même un cours de « gestion du temps » afin d’apprendre à redéfinir nos priorités et à mieux utiliser chaque seconde.  Gérer son temps devient une véritable obsession.  On se croit maître du temps quand on en est l’esclave.  Pas simple, surtout quand le temps dépend aussi des éléments.  Marcher quand il fait froid ou pleut se fait d’un pas rapide, mais de manière plus alanguie quand on a chaud.  On aménage le temps pour ménager l’effort.  L’été et sa saison ensoleillée sont synonymes de vacances, de repos, de « prendre du temps pour soi » et de le laisser filer tel un ruisseau, sans s’en préoccuper, jusqu’au moment où il est fini et qu’on remet le turbo.

La découverte d’un espace-temps différent

En arrivant sous les tropiques, le choc est donc énorme.  Tout prend beaucoup de temps.  On s’étonne.  On apprend à planifier les tâches d’une matinée en une journée entière qu’on termine épuisés et frustrés quand tout n’est pas réalisé.  Alors, on s’énerve.  Sur nous-mêmes et surtout sur les autres : ceux qui semblent ne jamais se presser.  Habitués à faire faire via des services ou des machines, on oublie le temps et l’effort que prennent des actions « simples » comme laver, faire la lessive et les courses.  Nous, pour faire de l’exercice, on organise des moments ou des activités.  On part parfois en vacances seulement pour marcher, on va en salle pour se muscler et on transpire dans des habits dédiés.  On ne mesure pas le poids des pas sur les routes poussiéreuses, ni celui d’un drap trempé qu’il faut tordre à la force des poignets, ni encore celui des bidons d’eau inlassablement remplis, transportés et déversés.  On se dit témoins de la lenteur quand en fait, c’est beaucoup d’énergie qui, devant nos yeux indifférents, est dépensée.  Un temps besogneux plutôt que gâché.

Femme congolaise faisant la lessive. (Photo de Maryse Grari)

Et puis, on attend.  Les autres, le plus souvent.  Avec notre montre levée.  Fâchés de constater que le délai pour nous « impératif » est pour un autre « indicatif ».

Ainsi, un simple rendez-vous peut devenir un vrai défi.  Même cette météo qui nous conditionne au pays ne nous semble plus une excuse quand elle influence différemment.  Par exemple, quand il pleut au Congo, celui qui marche s’abrite.  Peu importe le rendez-vous prévu.  Plutôt que d’être « à temps », il attend.  La perspective d’arriver à l’heure dans le futur vient au second plan par rapport à l’urgence du présent : rester au sec.  Dans les rues, tout se fige au niveau des passants.  Ils ne passent plus.  Seul le temps passe.  Ainsi que la pluie qui s’écoule inexorablement là où elle trouve place.

Un « déjà » ou un « je suis en route » qui fait sourire

En tant que « Blancs », nous pensons être très conscients de notre temps perdu parce que nous comptons les minutes, impatients que nous sommes de voir arriver notre interlocuteur du sud.   On s’agace quand, au téléphone, à la question « où es-tu ? », il répond simplement « je suis en route ».  Après quelques mois d’acclimatation, on apprendra pourtant cette subtilité qui consiste à demander « quelle route ? ».  Car celle qu’il avait mentionnée ne le dirigeait pas forcément vers nous…

On est éberlués aussi quand arrivé enfin, notre ami nous déclare avec un grand sourire « je suis déjà là ». Déjà ??!!  Non, mais c’est une blague, se dit-on !  Alors qu’il est en retard !  Là encore, on peste, notre montre en étendard.  Pas de provocation ni de flagornerie, pourtant, dans ce mot qui nous semble si mal choisi.  Juste une joie sincère qui balaie ces excuses qu’on pensait être en droit d’attendre.  C’est que pour notre ami, son absence au moment prévu est déjà du passé.  Bien ancré dans l’instant présent, il est simplement heureux d’être arrivé.

Le retard comme attribut de pouvoir

Il ne faudrait cependant pas généraliser ni caricaturer.  Il y a des « Blancs » capables de vivre l’instant présent ou même avec retard, et des « Noirs » attachés plus que tout au respect des horaires.

D’ailleurs, j’ai vu beaucoup de Congolais râler lorsqu’une de leurs « autorités », c’est-à-dire une personne « importante » ou se percevant comme telle (surtout si elle a un pouvoir politique) fait attendre tout le monde lors d’une conférence ou d’un séminaire par exemple.

Telle une galante désireuse de marquer son entrée et d’attirer tous les regards, l’autorité pénètre parfois dans la salle, à grand fracas, mais avec deux heures de retard.  De quoi chambouler tout un programme ?  Même pas !  Car les organisateurs des événements excellent dans l’exercice subtil du planning modulable.  Ils ont certes planifié le discours du représentant du pouvoir suffisamment tôt pour montrer que son illustre présence est indispensable au lancement des travaux.  Cependant, ils ont aussi prévu à sa suite, dans l’ordre du jour, des allocutions aisément reprogrammables.  Les autres speakers savent bien, de toute façon, qu’ils risquent d’être interrompus dès l’entrée de l’autorité dans la salle.

Ce ne sont pas toujours les personnes les plus hauts placées qui poussent à de telles pirouettes, au contraire : elles, ont souvent un agenda trop chargé pour se permettre un flottement d’horaires.  Alors pourquoi certaines autorités piétinent le temps des autres lorsqu’elles devraient être un exemple ?

Un temps révélateur de classes

Faire attendre une assemblée et soigner son entrée est une affirmation de pouvoir.  On entend des murmures de désapprobation dans l’assemblée, certes, mais rien de plus. Fâcher une autorité en Afrique, c’est risqué, qu’on soit Blanc ou Noir.  Dès lors, on sourit et on se tait.

Détenir le pouvoir, c’est donc être le maître du temps et imposer le silence.  Parfois, c’est un silence qui nous coûte vraiment, en tant que « Blanc » quand lors d’un rendez-vous, la même autorité ose, d’un air gourmand, nous faire des reproches pour le mini retard qu’elle croit avoir identifié chez nous.  C’est un silence doublé d’un sourire forcé quand elle nous reçoit après plus d’une heure d’attente dans l’antichambre, juste pour nous rappeler de cette manière qu’on n’est pas chez soi.

Or, c’est vrai, on n’y est pas.  Et puis, surtout, on n’est pas les plus à plaindre.  Dans les banques ou les administrations, il est coutumier de voir des dizaines de personnes attendre, parfois pour rien ou parfois pour se voir dire en fin de journée qu’elles devront revenir le lendemain.  Les employés ne s’émeuvent pas devant leurs compatriotes et ces derniers ne se révoltent pas.  Mais quand arrive un Blanc ou un Congolais aisé, il est invité à passer devant tout le monde.  Dans les premiers mois de notre arrivée, on se sent coupable de contrevenir ainsi à cet intérêt général que notre éducation nous a appris à considérer.  Plus tard, on passe et on dépasse en regrettant juste qu’ils ne trouvent pas moyen de mieux s’organiser.  Le respect octroyé à notre temps est révélateur de classes.

Le temps n’est donc pas égalitaire du tout.  Il se prend en otage, se décline ou se méprise selon celui qui détient l’ascendant.  La couleur de peau n’est pas l’élément déterminant.  Le temps est un enjeu de pouvoir ou en devient la traduction.  Pour tous.

Il paraît que l’expression « On a les montres, ils ont le temps » date de la colonisation.  Qu’importe car beaucoup de nos amis du sud savent encore vivre le présent, souvent avec le sourire en fanion.  Et puis, à quoi sert notre montre quand c’est eux qui en dessinent le cadran ?

Maryse Grari


Choc des civilisations culinaires – Partie 2 : bien manger en Afrique centrale aussi

(–> Pour lire ou relire la première partie de ce récit, cliquez ici. )

Savoir quoi manger : un choix cornélien

En Belgique, pour que nul ne puisse oublier qu’il a le choix ou le devoir de faire des choix alimentaires chaque jour, des brochures nous sont distribuées chaque semaine dans nos boîtes aux lettres avec les promotions de nos commerçants et les nouveaux produits.  Le tout agrémenté de recettes pour nous inspirer au cas où notre talent de cuisinier serait en panne d’idées…

Nos magazines et programmes TV nous rappellent en outre que pour être en bonne santé, il faut manger mieux, tenir compte de nos allergies, d’intolérances jusque-là inconnues (au lactose, au gluten, au sucre, à la viande) et de certains principes comme le refus des pesticides et de produits à l’empreinte écologique ou carbone trop importante.

En résumé, notre cerveau de consommateur occidental a, dans le tiroir « Manger », une véritable bibliothèque d’informations, de suggestions, de données et d’idées.  Génial mais épuisant.

Pour alléger le processus de décision, des geeks ont même développé des applications informatiques qui peuvent nous dire ce que nous allons manger ce soir et ce qu’il nous faut comme ingrédients pour y arriver.

Encore mieux, on peut s’abonner à un service de livraison journalière d’une caisse en carton contenant les produits et la recette.  Le choix est ainsi fait par un autre et la diversité assurée.  Bien sûr, cela a un coût mais « le temps, c’est de l’argent » et prendre une décision soi-même quand le choix est trop grand prend du temps. Donc, autant dépenser l’argent qu’on a, se dit-on, puisque le temps est souvent une denrée trop rare.

Au cas où la lassitude s’installerait malgré tout, il nous est possible d’essayer, par exemple, des viandes « exotiques » comme l’autruche, la queue de crocodile, un civet de renne ou du « sauté de kangourou à mijoter » (ça ne s’invente pas !) pour remplacer les poulet, bœuf, veau, mouton, agneau, canard, coq, dinde, porc, lapin, sanglier, chevreuil, … considérés comme (trop) traditionnels.  Et je ne parle ni des poissons ni des préparations.

Bref, en société d’hyperconsommation, les choix proposés dépassent les frontières et compliquent tout.

Manger en Afrique : aussi un plaisir

Contrairement à certaines idées reçues, tous les Africains ne meurent pas de faim.  Il n’y a pas que désert ou sécheresse.  La brousse est riche en animaux et végétaux et surtout les champs et fermes existent aussi près de l’équateur.  De plus – il faut le rappeler aux Occidentaux -, l’Afrique n’est pas un pays mais un continent où chaque pays est différent et contient en son sein des régions et tribus aux habitudes et cultures variées, y compris en matière culinaire.

Certes, le pouvoir d’achat est parfois(souvent) limité, ce qui rend compliqué l’accès à l’alimentation, surtout en milieu urbain.  Certes également, un pauvre paysan de village (pour peu que la guerre, l’insécurité et les intempéries ne l’empêchent pas de cultiver, cueillir ou élever quelques animaux) sera davantage certain d’avoir quelque chose à manger que le pauvre des villes condamné à chercher assez d’argent chaque jour pour se fournir de quoi préparer et cuire un repas.

En tout cas, l’Afrique aussi cuisine.  Et même très bien.  Pas avec un à micro-ondes, un cuit-vapeur ou un four traditionnel.  Mais elle frit, saisit, mijote, blanchit, grille et fait sauter.  Il y a des différences par rapport à l’Europe, bien sûr.  En tout cas, je peux l’affirmer pour le Congo.

A Kinshasa, en allant passer notre commande tôt le matin chez notre petit vendeur de brochettes de chèvre installé sur le trottoir, on pouvait encore caresser le dîner.  Si vous demandez qu’on vous apporte un poulet du marché à Goma, il faut vous préparer, non pas à le mettre au frigo à son arrivée, mais à l’attacher en attendant de le tuer et le plumer.

Quant aux criquets qui se vendent –lorsque c’est la saison – comme des chips, ils ne coûtent pas 8 euros les 50 grammes comme dans nos épiceries fines mais sont « cueillis » à la main et frits en direct avec un peu de pili-pili.

Sinon, que peut-on dire de ce qu’on mange au Congo ?  Beaucoup !  La chèvre est délicieuse en ragoûts.  Les bananes plantain sont merveilleuses en frites.  Les fretins (ces poissons de très petite taille) sont des délices avec une panure légère.  Le foufou –cette boule de farine de manioc ou de maïs bouillie- est très pratique pour manger les plats en sauce avec les doigts.

Les épinards sont surprenants quand cuisinés aux arachides.  Le poisson salé perd son goût de sel une fois préparé.  La feuille de bananier parfume les aliments qu’elle emballe en papillote comme jamais.  Le tilapia grillé est une pure merveille et les haricots rouges savoureux et riches à souhait.  Le tout est bien entendu servi avec du pili-pili (pâte de piment) et cuisiné avec de l’huile de palme prétendument cancérigène.

Plat de foufou et chèvre en sauce
Plat de foufou et chèvre en sauce

Pour les puristes, il faut savoir que les légumes et les fruits qu’on trouve par exemple à l’Est du Congo, ont le parfum et le goût que la nature et le soleil leur donnent : un vrai concentré de saveurs.

Les avocats sont énormes par rapport à ceux qu’on trouve en Belgique, les choux-fleurs sont plus petits mais merveilleux, les tomates juteuses, les champignons hauts sur tige et fermes, le cerfeuil et les poireaux comme des miniatures de légumes au goût super concentré, etc.

N’oublions pas les fruits : bananes, ananas, fruits de la passion, fraises, goyaves… ainsi que les mangues comme celles, réputées, d’Uvira (ville du Sud Kivu) dont on a l’impression qu’elles sont confites tant le soleil les a  sucrées naturellement.

Entre manger pour se nourrir et manger-convivialité.

Le choix est donc là.  Même en Afrique.  Pas pour toutes les bourses cependant (ça, c’est malheureusement comme en Belgique), mais il est réel sans être exagéré.  Si beaucoup mangent du riz et des haricots lors de leurs (un, deux, ou trois) repas quotidiens comme nous, nous avalons des tartines, ils apprécient aussi le changement et les suppléments.

Manger doit d’abord nourrir, remplir le ventre.  Ensuite, manger doit se partager, même quand chacun s’occupe de son assiette. Enfin manger, c’est un plaisir.  Avoir le choix au moment de penser le repas n’est pas une corvée mais une joie car on sait là-bas combien beaucoup n’ont accès ni aux produits ni aux moyens de se les offrir.  Personne cependant ne râle d’avoir trois fois le même repas dans la semaine.  On ne stresse pas par manque de diversité.

Alors… la société de consommation occidentale est-elle vraiment une chance ?…

Je préfère laisser cette question sans réponse car à chaque retour d’Afrique, devant les rayons étalant fromages ou chocolats sur une hauteur de quatre étagères et une largeur plus grande que celle de ma maison, je me la pose aussi.  Et c’est quelque chose que j’apprécie.

En effet, vivre entre deux pays et continents, c’est avoir le luxe ou le potentiel de ne plus rien considérer comme acquis, parfaitement bon ou d’emblée mauvais .  C’est le contraire de l’habitude et du côté blasé.

Pensez-y la prochaine fois que vous vous demanderez, perplexe, ce que vous allez bien pouvoir cuisiner…

Maryse Grari


Mon Congo à moi … après celui de Maman

Si « le Congo de Maman » était celui de la fin de la colonisation belge, des jupes courtes et des shorts beiges, d’un Johnny Walker sans glace versé trop chaud sur des terrasses trop blanches…, si c’était celui de Cadillac et de vieilles Citroën parcourant des routes neuves encore trop larges…, quel est le mien, un demi-siècle après ?

Six mois dans ce pays ont murmuré des souvenirs à ma mère sa vie durant.  J’y vois désormais s’égrener doucement mes années.  Que me murmurera le Congo d’aujourd’hui quand je l’aurai quitté ?

Si le Congo de Maman était celui de tous les possibles et de tous les dangers, le mien a-t-il changé ?  Il n’y a plus de « Colons » ni d’ « Indigènes », mais des « Congolais » et des « Blancs ».  Sauf que les Congolais se définissent toujours par leur tribu.  Sauf que certains aussi sont vus comme des traîtres parce que pas nés d’ici.  Sauf qu’est considéré comme « Blanc » (muzungu, mundele…) celui aussi qui, né en Afrique du Nord, en Amérique du Sud ou en Asie serait perçu dans ma vieille Europe comme… un « autre ».

Maman a joué son Congo avec des cartes qui entre mes mains n’ont plus la même valeur.  Les plus riches du Congo d’aujourd’hui, les plus extravagants, sont Noirs, pas Blancs.  Ce sont les mieux habillés aussi. Ceux à qui on donne du « Général », de l’« Honorable » ou de l’ « Excellence » même inapproprié, juste pour être sûr de ne pas se tromper.

La plupart des Blancs, eux, semblent là par hasard.  Le hasard d’une mission qui place leurs 4×4 blancs sur les routes malaisées du pays.  Un hasard qui dure depuis trop longtemps.

Route de Goma (RDC-Congo)

Dans mon Congo à moi, je conduis peu mais j’ai un chauffeur que j’abreuve de « attention aux motards, aux enfants, à la vieille maman ! ».  Dans mon Congo à moi, ma maison est entourée de murs et de barbelés.  Elle est gardée par des hommes en tenue paramilitaire avec des bottes noires qu’ils ont la fierté de maintenir parfaitement cirées pour contrer la poussière.  Dans mon Congo à moi, je n’ai pas de « boy » mais un jardinier, un chauffeur et une femme de ménage. Et on me remercie de traiter mieux « mes gens » que les riches Congolais ne le font.  Pourtant, les Blancs comme moi sont à la fois accueillis et juste tolérés.

Dans ce Congo, je ne peux pas plus que ma mère passer pour une « touriste » car le tourisme n’y est toujours pas développé.  Le pays n’a rien perdu de sa beauté pourtant, ni de sa richesse, même si l’homme Noir a largement concurrencé le Blanc pour ce qui est de détruire la nature qui l’abrite.  Mais au Congo, c’est une nature qui se venge.  On peut construire des barrages et placer quelques trop rares panneaux solaires, la seule ici qui exploite vraiment l’eau et la lumière, c’est la végétation qui toujours s’étend.  C’est elle qui semble avoir le dernier mot, qui s’évertue à combattre la pollution, mais perd devant les sachets en plastique qui parsèment les abords des maisons et colorent puis tuent cette terre si riche en profondeur.  Malgré cela, mon Congo à moi est un Congo de paysages qui s’entêtent à être époustouflants.

Le Congo de Maman était celui de la différence, car rien ne ressemblait à sa Belgique natale.   Le mien est celui des contradictions.

En fait, mon Congo « à moi » n’existe pas.  On ne s’approprie pas ce pays, on ne le comprend pas : on l’effleure seulement.  J’ai vécu presque toute ma vie dans un Etat minuscule que je n’ai jamais parcouru en entier.  Le Congo est 80 fois plus grand et 1000 fois plus varié.  A cette échelle, s’en prétendre expert est déplacé.  Nombreux pourtant sont ceux qui le commentent pompeusement.  C’est « leur » Congo.  Celui de l’unique facette d’un diamant superbement taillé.  Celui qu’ils ont appris de leurs sources bien informées.

Je veux que mon Congo à moi reste modeste : celui de mes rencontres et de mes étonnements.  Il n’est pas un chapitre de ma vie : il est dans mon regard quoi que je voie.  Être d’un pays puis vivre ailleurs, c’est tout voir autrement, à jamais.  Mon Congo à moi n’est pas mon expertise, c’est mon propre changement.

Maryse Grari

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Choc des civilisations culinaires – Partie 1 : choisir quoi manger = source de frustration ?

Cela fait déjà quatre fois que dans une grande surface en Belgique, à mon retour d’Afrique, une parfaite inconnue m’interpelle tandis que j’achète de quoi manger. Je dois avoir « une bonne tête » comme on dit chez moi.

Il faut préciser que quand je rentre pour la première fois dans un des hypermarchés de mon pays, après avoir passé des mois en RDC (Congo), c’est toujours un choc.  Tant de produits, tant de choix, tant de nourriture, tant de… tout.

Des gammes de produits totalement différentes

Ça change des marchés certes hauts en couleurs de Goma. Ça change aussi des boutiques réservées aux expatriés ou aux plus fortunés où un paquet de chips importé se vend quatre fois le prix d’origine, où une boîte de cassoulet de catégorie  « premier prix » coûte autant qu’une portion préparée ici par le meilleur traiteur de la ville et où les cornichons sont des produits de luxe.

Normal : ce sont des choses qu’on ne fabrique pas sous le soleil d’Afrique et qu’on n’y mange pas couramment non plus.

Donc, quand je me retrouve devant tous ces rayons alignés, éclairés aux néons, baignés dans une musique choisie pour me faire dépenser, et que je suis confrontée aux différentes possibilités offertes par la société occidentale pour se nourrir, parfois mal, parfois trop gras, trop chimique, trop sucré, ou trop transformé…, j’ai souvent besoin d’un moment pour me ré-acclimater.

Rayon chocolat
Tout un rayon pour le chocolat

« On ne sait plus quoi manger »

C’est alors qu’à mes côtés, à plusieurs reprises, une dame est apparue.  Après un soupir à fendre le cœur devant les rayons de morceaux de viandes multiples préemballés (la dernière fois, c’était devant l’étalage de la centaine de fromages disponibles), elle me dit :

« Pff… on ne sait quand-même plus quoi manger, n’est-ce pas ? »

En 2010, quand j’ai entendu ça, j’ai failli tomber par terre.  J’avais envie de crier « Non, mais vous rigolez ?!  Vous êtes certaine que vous avez les yeux ouverts ? De quoi vous vous plaignez enfin ?  Avez-vous une idée de ce que c’est, ailleurs ? »

Au lieu de m’en prendre à cette pauvre dame qui n’y pouvait rien, j’ai simplement dit : « Oui, parfois le choix est si grand qu’on ne sait pas décider ».  Étonnée, elle m’a regardée avant de répondre « Probablement…  Ça doit être ça... » et de saisir un duo de saucisses de campagne qui se marieraient parfaitement avec le bocal de compote de pommes qu’elle avait déjà dans son caddy bien rempli.

Manger, manger bien, manger sain, manger varié

C’est sans doute la différence la plus frappante.  En Afrique, en général, on achète des produits puis on les cuisine.  En Belgique, c’est juste une des options car on peut aussi acquérir toute une série de plats et d’ingrédients déjà préparés.

Il peut s’agir de la boîte de petits pois qui nous a fait oublier depuis longtemps le verbe « écosser » et le goût de la petite boule verte crue ou cuite quand elle provient de la terre et non d’une eau de conservation sucrée.  Il y a aussi la lasagne ou le nasi goreng qui prétend être plus qu’un plat de riz sauté.  Ça va des préparations de viandes hachées, lardées, épicées, colorées ou marinées promettant un renouvellement continuel des sensations (ainsi qu’une bonne quantité de graisses cachées), à du fromage déjà coupé en cubes ou à du saucisson déjà tranché.

C’est sans compter les plats dont la photo de couverture inspire mais dont l’apparence réelle une fois l’emballage ouvert rappelle invariablement que c’est une mixture industrielle vomie par une grosse machine dans une barquette en plastique, et plus chère que prévu lorsque prétendument allégée.  Au pire, on trouve des poudres à milkshake protéinées supposées remplacer un repas avec peu de calories et un vague soupçon de goût chocolat.

En Belgique, on a donc du choix, et même des enseignes variées pour répondre aux différentes niveaux de pouvoirs d’achat.  On a aussi une bonne cuisine traditionnelle ainsi que le goût et l’ouverture d’esprit pour intégrer des habitudes culinaires venues d’autres pays.

On a enfin des produits de base ou du terroir de qualité et l’accès aux informations permettant de choisir au mieux.  Tout cela ne nous empêche pas de trouver normal de pouvoir acheter des tomates en plein hiver et des chicons en été, ni d’apprécier des haricots verts livrés quotidiennement du Kenya alors qu’on en produit sur nos terres. Mais bon… ça, c’est un autre débat.

(–> Envie de connaître la suite et d’aborder « Bien manger en Afrique centrale aussi »?  Alors, cliquez ici.)

Maryse Grari


« Des morts téléchargées » : quand les réseaux sociaux nous servent des vidéos de massacres en différé

On ne voit bien qu’avec le cœur.  L’essentiel est invisible avec les yeux. (Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry)

Il y a quelques années, j’ai écrit un texte-fiction un peu bizarre où je me mettais en scène discutant avec des esprits.  Je l’ai porté en moi des mois durant avant d’en accoucher dans la douleur.

Les mots avaient commencé à émerger suite au visionnage de vidéos montrant les massacres de rue qui s’étaient passés à Bangui, en République centrafricaine.  Des gens qui pendant des années avaient cohabité en paix, toutes religions confondues, se retournaient les uns contre les autres dans la plus grande cruauté, instrumentalisés sous le prétexte de leur différence de foi dans un conflit politique initié pour l’appropriation de ressources et de pouvoir.

Mon imagination avait alors produit une vision de moi réveillée en pleine nuit pour découvrir dans mon salon quelques silhouettes éthérées, hébétées, pressées de me poser une seule question : « Tu étais là quand je suis mort ? ».  S’était engagé alors un échange et une conversation, surréalistes et glaçants.  « Non, je n’étais pas là ».  Pourtant, j’avais tout vu.

Grâce aux nouvelles technologies, la caméra d’un téléphone avait suffi pour capturer l’horreur et une simple connexion internet pour la partager avec de parfaits inconnus.  Grâce aux réseaux dit sociaux, j’étais rentrée dans l’intimité la plus crue de la vie de plusieurs hommes et je les avais regardés être battus, frappés à la machette, mutilés jusqu’au moment où leurs yeux ne montraient plus ni incompréhension, horreur ou douleur mais ce voile qui s’abaissait à jamais sur leur vie, leurs espoirs, l’amour qu’ils avaient donné et le souvenir de ceux qu’ils avaient chéris.  Je les avais regardés jusqu’au moment où ils n’étaient plus que des corps sans vie, des images figées comme tant de clichés de guerre nous en ont montrés.

J’avais regardé ces films, les larmes coulant sur mes joues, les yeux et les oreilles endoloris par les silhouettes, les soubresauts et les cris.  J’avais réalisé aussi qu’en dehors de ces hommes, il y en avait eu des millions qui étaient morts ainsi mais sans personne pour être là, pour savoir ou pour témoigner. Il y en avait eu, il y en avait et il y en aurait.

Imaginer une conversation avec leur fantôme et l’offrir à ma plume avait été une manière pour moi d’exorciser mon malaise et ma culpabilité mais également de rendre à ces inconnus une humanité que leurs bourreaux s’étaient évertués à leur ôter.  En effet, avant d’être ces masses sanguinolentes, ils avaient eu des rêves et une voix, une famille et des soucis, une identité aussi.  Dans mon texte et grâce à lui, ils se racontaient et narraient comme jamais leurs pensées et leurs sentiments lors de ces derniers moments de leurs vies.  A celui dont le bras s’était tendu soudain, la main levée, en direction d’un endroit que le cadre de l’image ne montrait pas, j’ai fait raconter.  Il tenait à distance la femme qu’il aimait tandis qu’elle se débattait pour se libérer des bras qui tentaient de lui éviter le même sort que le sien.  A celui dont la tête s’était penchée avant le dernier coup, résignée soudain, j’ai fait dire adieu et transcrit sa prière.

J’ai rédigé et j’ai pleuré.

Pendant des mois avant d’écrire, mon cœur a porté leurs histoires.   Même après, elles ne me quittent pas.  Un des « fantômes » m’a demandé : « Pourquoi as-tu voulu voir ? ».  Cette question, je me la pose encore…  Pourquoi en effet ?  Pour quoi ?

Pour savoir ?

Pour comprendre ?

Pour compatir vraiment ?

Pour me souvenir que les images violentes des fictions ne sont que le pâle reflet d’une réalité bien plus cruelle et dérangeante ?

Pour me réjouir du fait que ces films saisis au vol d’une folie permettront peut-être aux auteurs de ces actes d’être poursuivis au lieu de bénéficier de l’impunité que la peur, l’anonymat ou leur pays leur garantit ?

Pour porter un peu, moi aussi, le poids du traumatisme des vrais  témoins de ces faits ?  Alors que j’ai la chance d’avoir vécu jusque-là sans avoir dû voir ça.

Pour ne pas laisser des mots trop courants comme « génocide », « massacre » ou « exécution » perdre leur signification ?

Depuis, de nombreux films semblables ont circulé, relayés par les réseaux, tournés par des bourreaux ou par des témoins impuissants à agir d’une autre façon.  Ils montrent beaucoup d’hommes et de femmes de pays divers dont la fin est offerte au voyeurisme malsain ou à l’empathie sincère.

Je ne sais pas s’il faudrait interdire ces documents.  Je ne sais pas s’il faudrait s’interdire de les regarder.  Je crois seulement qu’il ne faudrait jamais oublier que la personne tuée existait vraiment, avec ses rêves et son histoire.  Il ne faudrait pas finir par considérer comme banal ce qui lui est arrivé.

Cependant, ne risque-t-on pas simplement de s’habituer ?…  Il paraît qu’on s’habitue à tout.

– Pour éviter cela, que faire ?

Peut-être juste ne jamais cesser de se poser la question.  Non ?…

Maryse Grari

 

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Je veux écrire (poème)

Je veux écrire pour moi, toi ou le souffle du temps.
Écrire pour exister au-delà de l'instant,
Pour sublimer le beau, le rien ou la souffrance;
Pour témoigner d'un regard, d'un silence, d'une absence.

Je veux écrire ces batailles oubliées de l'histoire,
Car trop petites parfois pour dignes de les voir.
Je veux écrire ces victoires sur la vie, le néant, 
Ces images de force, de doute, de dévouement. 

Ma Plume veut caresser les objets que tu touches,
Sentir l'odeur des lieux que tu as parcourus,
S'imprégner de ta sueur, tes pleurs et même ton sang.
Ou danser sur tes joies, tes envies et tes chants. 

Ma Plume veut donner voix à ce qui n'en a pas,
Approcher le soleil sans se brûler les ailes,
Faire revivre le sourire, les mots d'un disparu, 
Rendre couleurs aux souvenirs qui passent.

Que tu sois vivant, parti ou irréel, 
Je veux mûrir en moi l'expression que tu as
Jusqu'à ce que ma Plume enfin lui offre éveil
Et la laisse voler vers celui qui reçoit.

Maryse Grari

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