Warda

Casseurs, contestation, et autres contes étranges.

A force d’entendre dans les médias appartenant à des grands industriels que la contestation de la loi El Khomri (réforme du Code du travail) était menée par une poignée d’enragés de la CGT, de dangereux vandales rouges, une horde barbare qui pulvérise voitures de police et tout ce qui se présente sur son passage, le doute.

J’ai donc décidé d’aller voir de mes propres yeux le 14 mai 2016 à Paris. Et là, surprise. Dans le cortège, des femmes, des vieux. La CGT, mais aussi d’autres syndicats : FO, SUD. Des partis politiques d’extrême gauche. Des associations de défense des droits humains, de lutte contre les discrimination et la misère. Où sont les « casseurs »? Bien en amont du cortège. Organisés, cagoulés, jeunes, agressifs. Tout était démoli sur leur passage à l’arrivée du cortège.  Difficile de croire que les manifestants ont quelque chose à voir avec ces actes de malveillance. Ces actes sont cependant bien commodes pour discréditer un mouvement, renforcer des dispositifs de sécurité et menacer le droit qui est celui de manifester.

Manifestation contre la loi El Khomri

Les vacances d’été arrivant, la contestation, surtout étudiante, se fane. Peut-être certains croient-ils que l’on pourra reprendre les manifs en septembre, après les vacances. Je crois que cela sera trop tard. Il est difficile de croire qu’un mouvement social puisse « prendre des vacances », et revenir, du sable dans les cheveux, battre le pavé de septembre.
Mais puisque l’on parle de contestation sociale, de contestation des puissants, et de la recherche d’un prétexte pour embastiller les contestataires, penchons-nous quelques instants sur le XVIIIe siècle français et l’oeuvre de D. A. F. de Sade, le « sulfureux » Marquis de Sade, qui fut emprisonné des années durant pour libertinage, qui avait une idée bien différente du mariage et de l’existence de Dieu que celle catéchisée en son époque, qui critiquait la Cour et le pouvoir royal.


Eric Delphin Kwégoué – dramaturge camerounais

En avril 2015, je participais à une rencontre avec Eric Delphin Kwégoué, proposée par l’association 63 Regards de Tours; et découvrais à cette occasion une écriture théâtrale singulière, et une culture de moi méconnue, par les échanges publics avec l’auteur, et par les mises en voix de ses textes proposées par des étudiants de l’Université François Rabelais de Tours …
Depuis 2010, l’association tourangelle 63 Regards, créée par Marion Chénetier-Alev et Philippe Lebas, a pour but de promouvoir le théâtre contemporain, d’intéresser un public toujours plus nombreux à des lectures du monde particulières, portées par des jeunes auteurs, peu lus et peu diffusés .

Ainsi, depuis 5 ans, l’association invite un auteur à Tours tous les ans, pour un temps d’échange collectif public, assorti de mises en voix et en espace de ses textes, par des étudiants de M1 du master Culture et médiation des Arts du spectacle de l’Université François Rabelais, et du Conservatoire. Les étudiants ont travaillé pendant une année universitaire sur l’ensemble de l’œuvre de l’auteur dans le cadre d’un atelier spécifique ; et, sous la direction de Philippe Lebas, ont choisi des textes en vue d’une restitution finale au Volapük (lieu de résidence artistique à Tours). Autre partenaire de l’événement, le collège La Bruyère, notamment les élèves qui suivent la classe à horaires aménagés théâtre.

Les invités des trois premières éditions étaient : Christophe Pellet, Pauline Sales, Sylvain Levey. En 2014, 63 Regards mettait le théâtre québécois à l’honneur, en invitant la comédienne et dramaturge Evelyne de La Chenelière. Cette année, c’était au tour du camerounais Eric Delphin Kwégoué ; auteur, metteur en scène et comédien, et également éditeur d’auteurs africains. Une écriture originale, traversée par le multilinguisme du Cameroun : Anglais, Français, Camfranglais. Pour Kwégoué, le patois est la langue de l’émotion : certaines pièces sont pensées, ressenties en patois, puis écrites, « traduites » en français. Une différence linguistique, héritée du temps de la colonisation européenne, source de conflits et de violences : dans la pièce Out, la jeune Sophie est chassée par son père pour avoir parlé anglais, et se rebaptise elle-même Out. A ce maillage linguistique s’ajoutent les différences confessionnelles et ethniques. Eric Delphin Kwégoué appartient à une famille Bamiléké ; il a d’abord été formé au théâtre rituel. On retrouve cet univers métaphysique dans ses pièces, notamment L’Ombre de mon propre vampire, dont un extrait a été présenté au Volapük par les étudiants de l’atelier.

La présentation de ses pièces « extrêmement variées », de son écriture « très dense et non conformiste » – Marion Chénetier-Alev – permet au public de découvrir la réalité d’un pays souvent mal connue ici. Depuis 1982, la « démocrature » de Paul Biya fait la vie dure aux artistes qui abordent dans leur œuvres des thèmes comme la condition féminine, le viol, le tribalisme, la polygamie, la dictature, le poids des traditions, autant d’aspects qui entravent la liberté. Rappelons au passage que Out est une commande de l’Institut Français de Paris, qui a soutenu la résidence d’écriture. Out traite de l’homosexualité, longtemps interdite par la loi camerounaise, et qui est toujours gravement punie par la population. Sophie, chassée par son père, est persécutée par le directeur de son lycée, car homosexuelle, ainsi que sa compagne qui meurt tabassée.

Pour l’auteur, au Cameroun, les gens ont si peur de la guerre, qu’ils prient pour le maintien du régime actuel. « Pour soigner la violence, il faut être violent », dit-il. Il faut malmener le spectateur pour créer (peut-être) un déclic. En effet, dans ses pièces, l’interpellation du public est frontale ; « la fiction enrobe à peine le sujet, le public est mis devant le problème » – Marion Chénetier-Alev.

Découvrez  ci-après les archives sonores de cette rencontre, et les mises en voix de L’Ombre de mon propre vampire et de Pressentiment à vif par les étudiants de l’atelier théâtre, le 24 avril, au Volapük.


Bibliographie d’Eric Delphin Kwégoué :
L’Ombre de mon propre vampire, dans un recueil collectif intitulé Contemporain Cameroun, éditions Ifrikiya, Yaoundé, 2011.
Les Génétiques, dans un recueil collectif intitulé Les Dramaticules. Cinq dramaturges camerounais, Les éditions Scène d’Ebène, Association Koz’art, Douala, 2014.
Autopsie d’une poubelle, éditions Ecritures théâtrales Grand Sud-Ouest

Textes à paraître : 
Question de terre, éditions Clé, Yaoundé, 2015
Par amour jusqu’à la mort, Harmattan, Yaoundé, à paraître.


Littérature haïtienne.

Il est des pays que l’on rêve de visiter. A défaut d’avoir pu me rendre encore en  Haïti, je visite l’île par sa littérature et sa musique; et avec deux amis estimés, je vous propose de vous arrêter sur trois auteurs : Yanick Lahens, Jacques Stephen Alexis, Frankétienne…



J’ai eu le plaisir de rencontrer l’auteur Yanick Lahens à la librairie La Boîte à Livres à Tours, et d’échanger avec elle sur son roman Bain de Lune (Prix Fémina 2014). Par ailleurs, il y a dans mes connaissances Guillaume Cingal, et Magali Renouf, qui enseignent tous les deux à l’Université François Rabelais, et sont passionnés par les littératures d’Afrique et d’Outre-Mer.
Guillaume Cingal vous présentera Frankétienne, La Méduse orpheline; et Magali Renouf, Jacques Stephen Alexis, Le Romancero aux étoiles dans les deux émissions qui suivent. La première émission présente les trois auteurs de manière chronologique, la seconde cherche des traits communs à ces trois écritures, et porte un regard critique sur les politiques d’édition françaises. Les émissions sont émaillées de lectures et de musiques haïtiennes. Bonne écoute !




Trois auteurs « français pas de souche »

Romain Gary, Cavanna, Lydie Salvayre. Qu’ont-ils en commun ? Voyons, voyons… Trois auteurs français reconnus… Ah, ils sont fils et fille d’immigrés, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les débuts de l’histoire française de leurs familles n’ont pas été des plus simples…
Pour chacun de ces auteurs, je vous propose une escale dans une de leurs œuvres, un roman autobiographique, où il est justement question de leur enfance, de leur itinéraire dans la langue française.

Romain Gary – La Promesse de l’aube

François Cavanna – Les Ritals

Lydie Salvayre – Pas pleurer


Romain Gary – la Promesse de l’aube

En 2014 a été célébré le centenaire de la naissance de Romain Gary, né Romain Kacew, à Vilna, dans l’Empire russe ; actuelle Vilnius en Lituanie. Mort en 1980 à Paris, après avoir servi la France da2014-06-18 02.15.11ns l’Armée de l’Air pendant la Seconde Guerre Mondiale, Romain Gary a été diplomate en plus d’être un grand romancier, et s’offrit même le luxe de recevoir deux prix Goncourt, dont un sous le pseudonyme d’Emile Ajar, en 1975, pour La Vie devant soi.

En 2014, donc, nous vîmes fleurir les commémorations en tous genres ; et je vous recommande d’ailleurs la plupart des très bonnes émissions qui furent alors diffusées sur France Culture. Oui, il ne faut pas y voir du « francentrisme » : il y a surement de très bonnes radios non françaises qui ont fait de très bonnes émissions sur Romain Gary, mais je n’ai pas eu la chance de les entendre; et puis quoi qu’en disent quelques grincheux, à part en cas de grève, où l’on n’échappe pas aux playlists indigentes, j’aime écouter cette radio justement parce que les gens parlent sans brailler, qu’il n’y a pas de pub pour le supermarché du coin, et que ça préserve mon capital auditif. Mais revenons-en au sujet qui nous occupe. Ce n’est pas 2014 qui me fit découvrir Romain Gary, mais un ami cher, que je considère même un peu comme mon père, et qui m’a prêté – et attend probablement que je lui rende – La Vie devant soi.

Une mère russe
Dans ce roman autobiographique, La Promesse de l’aube, Romain Gary nous montre comment l’amour de sa mère pour lui et pour la France,  et sa détermination, ont fait de lui l’homme qu’il fut. En effet, miséreux en Empire russe/Pologne/Lituanie, selon l’époque, elle avait une foi inébranlable en la France, où son fils était appelé à « grandir, étudier devenir quelqu’un »:


– Qu’est-ce qu’il y a, maman?
– Rien. Viens m’embrasser.
J’allais l’embrasser. Ses joues sentaient le froid. Elle me tenait contre elle, fixant, par dessus mon épaule, quelque chose de lointain, avec un air émerveillé. Puis elle disait:
– Tu seras ambassadeur de France.
Je ne savais pas du tout ce que c’était, mais j’étais d’accord. Je n’avais que huit ans, mais ma décision était déjà prise : tout ce que ma mère voulait, j’allais le lui donner.
– Bien, disais-je, nonchalamment.
(…) Ma mère essuyait des larmes de bonheur. Elle me serrait dans ses bras.
– Tu auras une voiture automobile.
Elle venait de parcourir la ville à pied. Par dix degrés au dessous de zéro.


Une utopie maternelle
Pour la mère de Romain Gary, la France était l’espoir d’une vie meilleure pour son fils, un rêve pour lequel se débattre dans un quotidien gris prenait sens. Se heurtant au réel français, loin de cette utopie maternelle, le jeune Romain Gary découvrit bien assez vite que, pas plus qu’ailleurs dans le monde, la bêtise, la cruauté et l’injustice ne sont absentes en France.


(…) Elle mettait à évoquer pour moi la France tout l’art des conteurs orientaux et une force de conviction dont je ne me suis jamais remis. Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu, et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef d’oeuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui et à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. « J’ai été à Nice et à Paris. » – c’est tout ce qu’elle avait consenti à me confier. (…) Plus tard, beaucoup plus tard, après quinze ans de contact avec la réalité française, à Nice, où nous étions venus nous établir, le visage ridé, maintenant, et les cheveux tous blancs, vieillie, puisqu’il faut bien dire le mot, mais n’ayant rien appris, rien remarqué, elle continua à évoquer, avec le même sourire confiant, ce pays merveilleux, qu’elle avait apporté avec elle dans son balluchon; quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de mon propre cœur, je passais d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement. (…)


Les vertus de l’humour
La littérature, l’écriture et l’humour comme trésors, pour celui qui affirme en 1938 « Je suis Français », alors que l’armée persiste à le regarder comme un naturalisé de fraîche date (1935), et potentiellement suspect, qu’il convient de saquer, et de maintenir à un grade inférieur.


Toutes ces mésaventures firent que je m’enfermais de plus en plus dans ma chambre, et me mis à écrire pour de bon. Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens de justice et de compassion. Instinctivement, sans influence littéraire apparente, je découvris l’humour, cette façon habile et entièrement satisfaisante de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus. L’humour a été pour moi, tout au long du chemin, un fraternel compagnonnage; je lui dois mes seuls vrais instants de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à travers notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, de supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. Certains de mes « amis », qui en sont totalement dépourvus, s’attristent de me voir, dans mes écrits, dans mes propos, tourner contre moi-même cette arme essentielle; ils parlent, ces renseignés, de masochisme, de haine de soi-même, ou même, lorsque je mêle à ces jeux libérateurs ceux qui me sont proches, d’exhibitionnisme et de muflerie. Je les plains. La réalité est que « je » n’existe pas, que le « moi » n’est jamais visé, mais seulement franchi, lorsque je tourne contre lui mon arme préférée; c’est à la situation humaine que je m’en prends, à travers toutes ses incarnations éphémères, c’est à une condition qui nous fut imposée de l’extérieur, à une loi qui nous fut dictée par des forces obscures comme une quelconque loi de Nuremberg. Dans les rapports humains, ce malentendu fut pour moi une source constante de solitude, car, rien ne vous isole plus que de tendre la main fraternelle de l’humour, à ceux qui, à cet égard, sont plus manchots que les pingouins.



Cavanna – Les Ritals

En janvier 2015, parce que des fanatiques armés jusqu’aux dents massacraient avec courage des civils armés de crayons et de feutres, nous fûmes presque tous « Charlie ».

Le Canard Enchainé
Le Canard Enchaîné
La CAF aussi.
La CAF aussi.

Et au rythme des défilés, des marches blanches dominicales qui permettaient à certains commerçants « Charlie » de faire des ouvertures exceptionnelles de leur boutique, un nom se fit entendre à nouveau, nom qui commençait à être oublié des générations neuves et ignorantes : François Cavanna, journaliste, écrivain, et dessinateur de presse, cofondateur de Charlie, justement.

charlie
Quand c’est Charlie, c’est permis!

Curieusement, il ne me semble pas qu’on se soit beaucoup intéressé au fait que Cavanna (1923 – 2014) – puisqu’on a soudain reparlé de lui, et même fait des films à son sujet – était fils d’un immigré italien et d’une mère française, et qu’il raconte avec humour cette enfance merveilleuse dans le quartier « rital » très pauvre de Nogent-sur-Marne où il a grandi, ainsi que le racisme ordinaire dont sa communauté était victime. Je me demande pourquoi. Alors que l’on cherche à créer du « dialogue » et du « lien social » dans les « quartiers sensibles », et que l’on défend la fonction intégrative – ou « intégrationnelle »? – de l’école de la République ; et, puisque le gouvernement était Charlie, ce livre n’a pas été mis au programme et largement distribué dans les collèges. Tous les collèges. En août 2015, à l’occasion de mon anniversaire, une très bonne amie, qui avait du m’entendre penser tout haut, m’offrit Les Ritals, avec sur la page de garde : « Bon anniversaire camarade ! »

L’école
Puisqu’on parle du milieu scolaire, la transition est toute trouvée pour ce premier extrait, où il est justement question de l’école :


Les Ritals, on est mal piffés. C’est parce qu’il y en a tellement par ici. Les mômes français ne risquent pas le bout de leurs pompes dans nos rues à Ritals, mais à l’école, là, ils se rattrapent. Se sentent costauds, les petites vipères. On voit bien que leurs parents se privent pas de débloquer sur nous autres, à la maison. Tiens, rien que les vacheries que ces merdeux nous balancent, ça pue la connerie de leurs vieux : « Les Ritals, vous êtes bons qu’à jouer de la mandoline! » De la mandoline, j’en ai seulement jamais vu. L’idée de mon père jouant de la mandoline… « Dans votre pays de paumés, on crève la faim, alors vous êtes bien contents de venir bouffer le pain des Français! » Pardi. C’est normal, non? S’ils se laissaient mourir sur leur tas de cailloux, les Ritals, on les traiterait de faignants. Ils vont là où il y a à bouffer. Là où un gars qui a deux bras et du cœur au ventre à une chance de dégoter un croûton au bout d’une journée de sueur. Les Français sont bien contents de le vendre, leur sacré fameux pain français, à ces gros ploucs si travailleurs, si bien élevés, si humbles, qui se coltinent les brouettes de béton à leur place. (…)
Il y a bien aussi les Russes, mais les Russes, c’est pas des étrangers. Ils font des métiers de Français. Les Français ne les méprisent pas, ne se foutent pas de leur gueule à l’école. C’est eux qui méprisent les Français. Il parait que c’est tous des princes et des marquises, et qu’ils se sont sauvés à cause des Bolchévicks qui tuaient tous les aristocrates. Les Français ne les aiment pas beaucoup, les Français n’aiment personne, mais on sent qu’ils ont de la considération parce que c’est pas des vrais pauvres mais des gens riches qui ont vécu des choses très tristes, comme dans les feuilletons.


Le parler Rital et la langue française
Là où Gary évoque l’accent russe de sa mère, que l’on entendait encore dans sa voix, Cavanna propose une étude et une transcription du parler des immigrés italiens de l’époque :


(…) Ca fait que les Ritals qui mettent un peu le nez dehors de leurs ghettos de Ritals se débrouillent vite fait avec le Français. Mais, aussi longtemps puissent-ils vivre, ils seront toujours trahis par le zézaiement. Rien à faire, ils zozottent. Le çeveu sur la langue italien, ça ne part qu’avec la bête. L’oreille ritale ne discerne pas un « j » d’un « z ». Ils sentent bien que c’est pas tout à fait pareil, mais ils ne voient pas bien en quoi. Alors ils bricolent un truc entre les deux, à moitié « j », à moitié « z », si bien que pour les oreilles française, ce son bâtard est identifié comme un « j » mal prononcé si c’est un « z », comme un « z » dans le cas inverse. La rose devient la roje, l’argent devient l’arzent, manger devient manzer, Joseph devient Zojeph, de toute façon, on dit Jopo, qui s’entend Zouzou, parce que les o ils aiment pas tellement non plus, les Cisalpins, va savoir pourquoi.
Il y a encore des tas de choses marrantes, par exemple le « mica » italien, qui veut dire « pas » et qui redouble la négation, exactement comme « pas » en Français. En dialetto, il devient « mia ». Accent final sur l’i, le a final ne s’entend pas, ça donne à l’oreille quelque chose comme « mie », juste comme dans le Rabelais en vieux français que j’aime tant. « G’no mie » : « Je n’en n’ai pas » (Je transcris comme j’entends) Là où le vrai italien (« il vero ‘talian ») dit « l’abbiamo fatto » (Nous l’avons fait), le dialetto dit « G’l’oum fa ». C’est bien plus près du « J’l’on fait » que j’entends quand je vais chez grand-père, qui se trouve pourtant tout ce qu’il y a au plus au centre de la France.


L’enquête ethnologique et linguistique est savoureuse. Les souvenirs sont racontés sans misérabilisme, ni complaisance. Et si la langue énergique et chahuteuse de Cavanna n’a rien à voir avec celle plus précieuse de Gary, lui aussi fait bon usage de l’humour et de l’autodérision face à la bêtise ambiante. Certes, les Français apparaissent bas de plafond, racistes et incultes ; mais, étouffée de règles et de principes, la communauté ritale n’est pas idéalisée non plus.


Chaque samedi midi, maman m’attendait sur le trottoir. Du fond du vestibule, je courais à elle : « Maman, j’ai zéro faute! » Elle, pas crâneuse, tiens! Les voisines de la rue, jalminces. Ma qu’est-cé qu’il est intellizent, votré Francva, madama Louvi! (Une femme mariée porte plutôt le prénom de son mari que son nom de famille, surtout quand il risque d’y avoir confusion avec une dame plus considérable. Dire « Madame Cavanna » serait presque blasphématoire à l’égard des Cavanna plus huppés. le manant n’a rien à gagner à porter le nom du seigneur. – del signoure.) Maman, c’est « madama Louvi », ou même « madama Gros Louvi ». Et les commerçants où je vais faire les commissions, ils l’appellent Mme François. « Il apprende bien, votre Françva, madama Louvi. Il a la tête qu’il apprende tout ce qu’i veut. Ca sara fatiguant, no, d’avar la tête qu’alle travaille tout le temps commé ça, no? Ca sara pétêt’ pas bon pour la crvassance, no? Il est un pétit peu pâlot, votré Françva, no? » C’est là que j’ai commencé à me prendre pour un petit génie.


Et le « petit génie » Cavanna a un rapport magique à cette langue française aménagée par les Ritals, aux mots, et même aux lettres. Langue qu’il voit comme un trésor, et non comme une prison.


(…) Les choses pour moi, c’est d’abord des mots. Des mots écrits. Si on me dit « cheval », si tout seul dans ma tête, je pense « cheval », je vois le mot « cheval », imprimé, attention, pas écrit à la main, imprimé en minuscules d’imprimerie, je le vois, là, devant moi, noir sur blanc, avec le hargneux crochet de son « c », au bout à gauche son « h » pas trop aimable non plus qui dépasse en l’air ainsi que le « l », son « v » prétentieux au milieu, son « e » très gonzesse, son « a » pansu, assis sur son gros cul. « Cheval ». Après, seulement après, je vois la bête. Tout ça se fait beaucoup plus vite que je l’explique. A une vitesse fantastique. Mais j’ai quand même le temps de bien le voir, le mot, avec tous ses détails, sa physionomie, son mauvais caractère ou son clin d’œil complice. Les mots sont vraiment des copains. (…)
Ca explique que très vite, j’ai su mettre l’orthographe. La grammaire m’a toujours été jeu proposé, aux règles passionnantes, jeu de logique et d’architecture. 1 (…)

Note en bas de page de l’auteur:
1. Je sais, c’est très mal porté de dire ça aujourd’hui. L’orthographe est un instrument de torture forgé par la classe dominante pour snober les croquants, la grammaire un galimatias insultant toute logique et toute cohérence, la langue française un tas de boue tout juste bon à entraver l’essor de la pensée. Voilà comment on doit causer, qu’on se veuille jeune loup dans le vent ou contestataire bon teint. Allez vous faire foutre! Le français est la plus amusante, la plus scintillante, la plus stimulante pour l’esprit et l’imagination de toutes les langues qu’il m’a été donné de connaître en quelque intimité. (…) Tas d’imaginations débiles que vous êtes, bande de feignasses à qui il faut tout mâcher, saletés des sociétaire de la Comédie-Française qui supprimez les « e » muets dans les alexandrins, si vous saviez, petits cons, ce qu’on peut se marrer avec des virgules et des passés simples (que vous appelez « imparfait du subjonctif », en vous croyant malins!), si vous saviez! Plus qu’avec une guitare, merdeux, bien plus! Et sans faire chier les voisins.



Éternel retour?
Les économistes ou historiens rigoureux bondiraient surement en me lisant mais – chacun son métier, après tout! – j’ai eu un goût de déjà vu, une inquiétante étrangeté dans l’œil et dans l’actualité en poursuivant ma lecture :


(…)
Un jour le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque là, il avait supporté, parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau. Mais voilà qu’à leur tour, les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action Française
Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là, c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi, et qu’ils pourrissaient tout. (…)
Oui. Un jour donc, le gouvernement s’avisa, pour lutter, qu’il disait, contre le chômage, de renvoyer chez eux tous les immigrés, c’est à dire tous les Ritals, à part eux, en fait d’immigrés, il n’y avait pas grand monde par nos banlieues.
(…)
Il commença à en partir pas mal. Des familles dont les gosses ne parlaient que le français (…)
Et papa revint avec la carte verte. « Repassez dans deux mois. » Dans deux mois et quinze jours, le billet d’aller simple pour Bettola, Provincia di Piacenza, Italie. Maman, foudroyée. « Moi aussi? » « Vous aussi, madame, bien entendu. » « Mais je suis française! » »Vous êtes italienne par votre mariage, madame. Avez-vous fait une demande expresse pour conserver votre nationalité d’origine? Non? Alors vous êtes italienne, sans aucun doute. » « Et le petit? » « L’enfant peut rester, il conserve le droit d’option jusqu’à la majorité. » « Que fera-t-il sans nous? » « C’est votre affaire, madame. Au suivant! »


3 auteurs
3 auteurs

Lydie Salvayre – Pas pleurer

Lecteur, si tu es arrivé jusqu’ici, bravo. Pour reposer tes yeux et pour le plaisir de tes oreilles, je partage avec toi cette émission de radio, que j’ai réalisée pour Radio Campus Tours. Il s’agit d’une interview de Lydie Salvayre, que j’ai eu la chance de rencontrer à l’occasion de son passage à Tours, enrichie de lectures de l’oeuvre par la comédienne Helena Fernandes. Pas pleurer a valu à son auteur le Prix Goncourt 2014. Les parents de Lydie Salvayre venaient d’Espagne, et fuyaient la guerre. On retrouve une maman terrible, Montse, qui parle « fragnol », langue hybride, entre le français et l’espagnol. Et puis les questions de l’auteur, qui déroule non sans humour cette histoire familiale : Les mots émigrés sont-ils une menace pour la langue ? Qu’est-ce que le « nationalisme » ? Faut-il craindre le retour du religieux ?


Gérard Mordillat – La Brigade du rire : une certaine idée de la France

En ce mois de mai français gris et pluvieux, où certains passent la Nuit Debout pour appeler le gouvernement à plus de justice sociale, sur fond de démantèlement du Code du Travail, voici un roman syntone, et qui n’oublie pas d’être drôle.
En résumé
Une bande de vieux copains, anciennes gloires du handball local, se retrouvent des années après. Il y a Kowalski, l’indigné, l’Enfant-Loup coureur de jupon et bagarreur, bientôt épris de la belle Suzana, infirmière en psychiatrie; Isaac, roux et distributeur de films; Hurel le chef d’entreprise qui lit secrètement Marx. Et aussi Dylan, prof d’anglais et poète, vivant avec les deux jumelles Muriel et Dorith; Rousseau, resté le plus beau, et prof d’économie, Victoria, acrobate. A cette joyeuse bande s’ajoutent d’autres personnages mineurs, pas toujours indispensables, mais qui servent à étoffer les personnages principaux, à leur donner une existence propre – si on peut dire – hors du groupe et du tronc commun de l’histoire principale, qui se présente comme une rue traversée de venelles.
Des profils variés, donc, dans lesquels chacun pourrait se trouver un homologue approximatif, et qui donne un panel de tous les mécontents de la France d’aujourd’hui, de tous ceux qui sont touchés par l’injustice et la bêtise des puissants, et qui disposent – outre du droit de manifester librement dans la rue et d’exprimer leurs opinions – d’une arme des plus efficaces : l’humour.


 Quatrième de couverture

Constitués en « Brigade du rire », par jeu, ils kidnappent Pierre Ramut, l’éditorialiste vedette de Valeurs Françaises, et, dans un bunker transformé en atelier, l’installent devant une perceuse à colonne. Forcé de travaillé selon ce qu’il prescrit dans ses papiers hebdomadaires – semaine de 48 heures, salaire de 20% inférieur au SMIC, productivité maximum, travail le dimanche – Ramut saura désormais de quoi il parle…


La critique du gouvernement et des médias
Je voudrais maintenant m’arrêter sur quelques extraits du roman, qui à mon sens reflètent l’image que l’auteur veut transmettre de l’actuel gouvernement et des médias français, et renvoient à une actualité sociale qui n’est peut-être pas perçue hors de nos frontières.

La critique du gouvernement


(…)
Pour se distraire, il alluma la radio.
Un ministre soi-disant socialiste pérorait sur les pauvres. Grâce aux réformes qu’il entreprenait, ils pourraient désormais voyager en bus plutôt qu’en train : « Oui, ils pourront voyager plus facilement, car l’autocar c’est huit à dix fois moins cher que le train. Pourquoi? Parce qu’il y a trop de normes, et qu’on a protégé le secteur ferroviaire… »
L’Enfant-Loup ferma le poste d’un geste rageur.
– Espèce d’enfoiré! jura-t-il.
Puis, apostrophant son pare-brise:
– On sait bien ce que tu veux, des esclaves qui conduiront tes autocars quarante-neuf heures et plus par semaine, comme les routiers! C’est ça ton rêve: plus de service public, plus de syndicats, que des patrons qui s’en mettront plein les poches! Et tant pis s’il y a des accidents!
Les socialistes désormais si ouvertement de droite, étaient disqualifiés à ses yeux. Ils n’étaient plus des adversaires ni des faux-frères, mais des ennemis. Quant à la droite conservatrice, elle s’accouplait sans vergogne avec les néo-fascistes. La société n’était plus démocratique, ni républicaine. Il n’y avait plus de vertu, que de la cupidité et du cynisme. (…)


Il est fait là allusion aux « autocars Macron »: fin 2015, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron a fait voter une loi dont le but est de développer le marché des lignes de bus sur de grandes distances (plus de 100km). Cela devrait, selon le ministre, développer des milliers d’emplois, et proposer une alternative plus économique que le train. En effet, le prix des billets de train, notamment sur les lignes à grande vitesse (TGV) a considérablement augmenté ces dernières années, devenant inaccessibles aux moins fortunés, qui pourraient ainsi faire le choix d’une mobilité ralentie (voyage en car plus long) à celle d’une mobilité économiquement réduite. Pour capter cette clientèle désargentée, qui fait souvent le choix du covoiturage, notamment par le site blablacar, les compagnies de bus proposent des tarifs volontairement très bas. Deux questions : la multiplication des autocars est-elle compatible avec la baisse de la pollution? Quelle longévité pour ces entreprises qui semblent pour le moment peu rentables et quel salaire pour leurs employés?


(…)
Kol émis un petit rire.
– Ils te font faire un « bilan de compétences ». Tu dois tout mettre sur la table : ce que tu as fait, ce que tu sais faire, ce que tu aimerais faire, tes projets professionnels… Après quoi, le type ou la bonne femme qui te reçoit conclut que, dans la situation actuelle, au regard des résultats, il ou elle ne voit pas ce qu’il pourrait te proposer ou faire pour toi. Tu repars humilié de t’être laissé traité comme une pièce de mécanique qui passe au contrôle de qualité avant d’être mise au rebut. Ceux qui t’ont reçu, eux, sont contents, ils ont fait leur job. Ils peuvent adresser la facture à Pôle Emploi, ou je ne sais pas qui. C’est devenu un métier de recevoir les chômeurs pour leur dire qu’il n’y a rien à espérer… Ça rapporte.
(…)


Dans cet extrait Kol, licencié par l’imprimerie où il travaillait suite à un important mouvement de contestation dont il était l’un des éléments les plus actifs, fait part de son expérience de chercheur d’emploi. Pôle Emploi, anciennement Agence Nationale Pour l’Emploi, est souvent raillée pour son inefficacité supposée, et la rudesse de ses conseillères. De nombreux comiques l’ont mis en scène. Extraits:

 

Le Palma Show

 

Parfois, même les chroniqueurs de la sérieuse radio France Inter s’y mettent:


Dans cet extrait des Brigades du rire, l’auteur – comme dans la vidéo précédente de Vincent Dedienne – fait allusion aux nombreuses agences privées qui prennent le relais de Pôle Emploi pour le suivi des chômeurs, et qui sont payées par Pôle Emploi pour remplir des missions très proches des siennes. La demande étant très forte, l’accompagnement à la recherche d’emploi est donc aussi un marché porteur.

Ces deux extraits donnent un aperçu romancé du contexte dans lequel surviennent les manifestations actuelles contre le projet de loi de réforme du Code du Travail de madame El Khomri. Pour comprendre quelles étaient les inquiétudes et les revendications des acteurs sociaux – notamment les syndicats, auxquels il est fait allusion à de nombreuses reprises dans le roman – je me suis rendue à leur rencontre avec mon zoom, lors d’une manifestation de Tours, en mars 2016.


La critique des médias
Gérard Mordillat par son personnage Kowalski, dit Kol, décrit des journalistes en quête de sensationnel, de contenus vendeurs, de « télé-réalité », plus que de réalité de terrain et de désir d’informer. Des journalistes soumis à la commande de leur « patron » (NB: au cours de ces dernières années, de nombreux organes de presse ont été rachetés par des grands patrons).


(…)
– Je ne suis pas un acteur, pas du tout, s’emporta Kol, se dégageant, c’est là le problème! Les journalistes voulaient me voir comme ça. J’en ai entendu un glisser à un autre type dans son genre que j’étais un « bon client ». Un bon client pour quoi? Pour faire l’article à sa place, pour lui servir la soupe qu’il assaisonnerait comme il veut? Tu comprends, pour eux, notre grève, c’était comme une pièce de théâtre ou un film dont j’étais la vedette, et dont ils attendaient du spectacle. Pourquoi on se battait, ce qu’on pensait, ce qu’on vivait, ils s’en foutaient comme de l’an quarante. Ils ne cherchaient qu’un sujet. Un « sujet »! Comme si nous étions dans je ne sais quelle monarchie dont ils seraient les rois.
(…)
Il eut une grimace de dégoût.
– Je me souviens de la fois où une radio avait envoyé un reporter devant les portes de l’imprimerie quand le patron essayait de nous empêcher d’entrer.
(…)
Il n’y a eut aucun affrontement mais les reporters ont tellement intégré le discours que leur patron attendant d’eux qu’ils se foutent de la réalité. Ils sont là pour servir la soupe patronale, et ils la servent. Ils préféreront toujours filmer des femmes en pleurs que des types déterminés à ne pas se laisser faire. Et jamais – jamais! – ils ne les laisseront exposer les vrais motifs de la grève. (…)


Plus loin, Gérard Mordillat s’ingénie à mettre en scène celui auquel profite l’enlèvement de Ramut, qui copie ses articles, couche avec sa femme et se fait nommer directeur du journal imaginaire et conservateur Valeurs Françaises, dont le titre ressemble à s’y méprendre à Valeurs Actuelles.  L’arriviste Alexandre Camiri « n’occupait le bureau directorial que depuis vingt-quatre heures, ayant exigé que toute la déco soit refaite à son gout, le mobilier changé et redistribué selon ses plans. » Cet épisode n’est pas sans rappeler la polémique qu’avait crée Mathieu Gallet, fraîchement nommé à Radio France, en faisant refaire la décoration de son bureau.
Voici donc la « feuille de route » – selon l’expression en vogue – d’Alexandre Camiri :


– On va rajeunir le look (…) la rédaction, on va faire péter nos couleurs! Je veux que ça flashe, je veux que ça crache, je veux que ça éblouisse!

(…) je veux supprimer le service culturel! (…) D’abord, tout le monde se fout de la culture. Du smicard au Président de la République, tout le monde s’en fout! (…) De toute façon, plus personne ne lit de livres, et dans dix ans c’en sera fini du cinéma en salle… (…) J’ai une liseuse, un Ipad, un Iphone, que demande le peuple? (…)

Je vire les dessins de presse. J’en ai mare de leurs blagues à deux sous et de leurs gribouillages. Là aussi, n’importe qui peut dessiner, il suffit de s’entraîner en répondant au téléphone. Non, je veux de la photo. (…)

Du gratos! On va en finir avec les agences de merde et les photographes qui se prennent pour des artistes. On piquera tout ce qu’on veut sur Instagram ou sur Flickr. (…) On va sucrer aussi la correction (…) Sincèrement, à quoi ça sert? Dans tous les ordis, il y a des correcteurs automatiques d’orthographe. On a plus besoin des tatillons de la virgule, des emmerdeurs diplômés, des singes grammairiens (…) Et entre nous, qu’il y ait des fautes ou un participe mal accordé, je m’en fous, comme 90% de nos lecteurs qui ne le remarquent même pas! (…)

Il faut aussi faire le ménage parmi les maquettistes. Tous les journalistes doivent être capables de mettre en page leurs papiers, ou alors il faut qu’ils changent de métier.

(…) plus de pigistes (…) plus de remplacements (…) plus de note de frais qui ne soient approuvée par moi. (…)


C’est à se demander ce qu’il resterait dans le journal d’Alexandre Camiri, qui étale sans réserve aucune son mépris de la culture, des métiers artistiques, et de l’esprit critique. On se rapproche du catalogue Ikéa.

Coussin Ikea
Tout est dit

C’est quelqu’un qui veut imposer à une foule anonyme son point de vue, qu’il considère universel – « tout le monde s’en fout » – et sa médiocrité personnelle – nullité en grammaire, inculture – comme mesure de toute chose. Il confond visiblement, et délibérément, le métier de journaliste (enquêter pour informer), avec celui de publicitaire (créer pour vendre un produit) ou de chargé de communication (vendre une idée, une personne morale); alors que ce sont des démarches diamétralement opposées.
Par ailleurs, plutôt que de rémunérer des professionnels pour un travail de qualité, il encourage le vol de fichiers d’une valeur relative. S’il existait, Alexandre Camiri ignorerait tout, vraisemblablement, de la Charte d’éthique professionnelle des journalistes, qui dit, entre autres choses, qu’un « journaliste digne de ce nom »: « Refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication. »
A travers ce personnage, l’auteur semble nous mettre en garde contre la dérive qui s’opère actuellement, d’une presse libre, indépendante, impertinente, vers le spectacle informatif, dit « infotainment », où on s’amuse plus qu’on ne s’interroge.

Cette défiance vis à vis des médias, cette volonté de défendre le milieu culturel, se retrouvent d’ailleurs dans les discours que l’on peut entendre aux A. G. de Nuit Debout, place de la République, à Paris. En effet, parmi les nombreuses commissions, il y a une commission « Culture » et une commission « Communication » pour répondre à la presse. De passage à Paris début avril 2015, j’ai été tendre mon zoom place de la République, pour récolter quelques paroles de l’A.G. du 49 mars 2016. Au milieu des harangues parfois un peu ampoulées, s’entendent toutes les inquiétudes et tous les espoirs des « nuit-deboutistes ».



 

Pour conclure cet article déjà bien dodu, je cite une dernière fois Gérard Mordillat, qui fait citer Robespierre à l’un de ses personnages :


– Le 2 décembre 1792, Robespierre déclarait à la tribune de la Convention : « Quel est l’objet premier de la société? C’est le maintien des droits imprescriptibles de l’Homme. Quel est le premier de ces droits? Celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous ses membres les moyens d’exister. »

Nuit Debout - Paris


Une Place à Table: un festival gourmand pour la Fondation Abbé Pierre

Voilà des mois que Nicolas Simarik et Olivier Dohin, artistes culinaires (pour résumer…), préparent des conserves alimentaires, expérimentent des recettes, cherchent des élément de décoration avec les résidents des pensions de famille de Tours (37), Ancenis (44), Angers (49) et Nogent-sur-Marne (94) du réseau de la Fondation Abbé Pierre


Voici quelques photos de cette aventure :

Une place à Table - Fondation Abbé Pierre

 


Les objectifs de ces ateliers sont multiples : prendre plaisir à cuisiner les produits donnés par la banque alimentaire, collectés par glanage, à les réinventer, à les manger et savoir les conserver. Dans ces ateliers a été produite une foule de bocaux, qui partiront au festival « Une place à table », organisé par les pensions de famille de la région Grand Ouest de la France, où seront invitées les autres pensions de famille, et les habitants. Le festival se tiendra à Préfailles, du 24 au 28 mai 2016.

En plus de succulentes conserves, les pensions de familles de Tours – Fondettes partiront à Préfailles avec un collage sonore, que j’ai eu le plaisir de préparer avec les résidents. Il s’agit d’une oeuvre collective – comme les bocaux! – puisqu’ils ont participé à la prise de son et au montage. Ce collage sonore sera proposé à l’écoute dans une « LUNCH BOX », où l’on pourra voir également une exposition de photos prises au cours  des ateliers…


L’oeuvre, en exclusivité mondiale:


Cette aventure sonore se poursuivra au cours du festival, puisque les résidents de Tours collecteront sons et témoignages…

Un mot sur la précarité alimentaire …
L’aide alimentaire aux plus démunis repose, en France, majoritairement sur le travail des associations comme les Restos du Cœur, le Secours Populaire, la Croix Rouge, la Fédération Française des Banques Alimentaires.
Ces associations viennent en aide à des milliers de personnes tous les ans, été comme hiver.
L’insécurité alimentaire, en résumé, c’est manger des choses peu variées, de qualité moyenne voire médiocre, en quantité souvent insuffisante, et tout ça par manque d’argent. Le plaisir de manger devient rare; surtout quand on boit un bol de soupe debout dans la rue en plein hiver, pour seul repas de la journée.

La Fondation Abbé Pierre, qui milite depuis des années pour que les plus défavorisés aient accès à un logement décent est particulièrement sensible à ce problème, que connaissent la majorité des gens aidés. La Fondation, c’est un réseau de pensions de famille et de boutiques solidarité – accueil de jour dans toute la France.

Les pensions de famille de l’Ouest de la France ont décidé d’organiser le festival « Une Place à Table » du 24 au 28 mai 2016, à Préfailles, au bord de la mer: une occasion de partager un moment festif avec des pensionnaires de toute la France, et les habitants de la commune. Ici un article paru dans la presse régionale pour en savoir plus sur le festival.

Pourquoi « faire du son » avec les pensions de famille?
Dans ma ville, Tours, il y a deux pensions de famille, La Bazoche et Le Hameau Saint-Michel, et une autre à Fondettes, juste à coté: Le Phare. J’ai rencontré les résidents du Hameau et de la Bazoche à l’occasion des Salons de Musique de Sébastien Boisseau (il y a un article à ce sujet sur le blog), puis je suis retournée à la Bazoche le 31 décembre 2014, pour enregistrer des témoignages à l’occasion de la nouvelle année. Quand l’hôte de la pension La Bazoche Delphine Laugier m’a parlé de ce projet, j’ai eu tout de suite envie de venir avec mon zoom. Quand, parlant du festival « C’est pas du luxe! » organisé par la Fondation, elle m’a rapporté qu’un résident avait dit « Les gens nous regardent pas dans la rue, mais là, ils sont près à payer pour nous voir! », j’ai eu envie que les résidents fassent cette chose sonore avec moi. Et voilà!


Non, mais allô, quoi!

« Allô, allô? », s’obstinent certains sur votre répondeur. Ah, le répondeur… Peut-être êtes-vous de ceux qui n’écoutent jamais vos messages, et puis, un jour, il y en a un important, à écouter absolument, et il va bien falloir écouter les 32 messages qui le précèdent. Et puis, finalement, à l’écoute, on trouve quelques perles: le message interminable, l’inutile, le plein de mauvaise foi, celui qui vous prend en flag’ sur facebook et à faire le mort au bout du fil… Vous n’avez plus envie de les effacer, alors, comme il se trouve que vous avez cassé votre tirelire et acheté un enregistreur Zoom H4… Et que vous apprenez à vous en servir… Et puis, tiens, vous avez aussi une petite collection de « ratés », de petits morceaux coupés dans vos interviews radiophoniques… Et si on collait tout ensemble? Hein, et si on ajoutait quelques petites musiques frétillantes, pour lier le tout?

Eh bien, pour toi, public, voici un savoureux cocktail audio, à base de voix de :
– David le projectionniste,
– Yvan le documentariste,
– Eric le prof d’anglais,
– Serge Joncour l’écrivain,
– ma maman,
– la dame d’EDF qui est toute embêtée,
– la dame des détecteurs de fumée au bout du rouleau,
– la dame qui loue plus son appartement et qui fait des mensonges

Et des frétillantes musiques suivantes :
– tarentelle sicilienne,
– Carmen Miranda
– Offenbach

Oui, il y aurait beaucoup à dire sur l’auteur premier de cette espèce de phrase en titre.

Femmes sans tête
Femmes sans tête

Ou plutôt sur l’utilisation qu’en ont fait des vendeurs de soupe télévisuelle sans scrupules. Elle gagne beaucoup d’argent en se contentant d’être celle qu’elle est; ils en gagnent beaucoup plus en donnant cette pauvre icône au peuple. Oui, manant, on te vend Nabilla, et tu achètes, tu avales, tu en redemandes! Non, elle n’est pas « comme toi », non, elle ne « représente pas les petites gens ». Elle est l’image que l’on veut te donner pour rêver : paillettes, fric et surtout, SURTOUT rien de subversif ou de militant. Rêve d’argent facile devant ta télé, pendant ce temps – là, ne prends pas conscience de la misère intellectuelle dans laquelle on t’enferme. Que chacun reste bien à sa place.
Rien n’est gratuit, en ce bas monde. Alors, si c’est Nabilla qui est couverte d’or, à la télé, et pas sa voisine de pallier un peu grosse, mais qui a eu mention très bien au bac, puis est au chômage avec son bac+5, alors qu’elle est arrivée en France à 13 ans, c’est peut-être pas un hasard… Etre pauvre, ça n’a jamais été synonyme d’être c.. (T’es pauvre, et tu lis pas de bouquins, non mais allô? Allô, y a quelqu’un? ) Par contre, s’arranger pour que ça le devienne… ça peut être utile…


Le Festival International des Nomades de M’Hamid El Ghizlane 2016

En mars dernier se tenait la 13ème édition du Festival international des Nomades de M’Hamid El Ghizlane. Un festival aux portes du désert, dirigé par Nourredine Bougrab et Madeleine Le Floc’h, aidés de nombreux bénévoles.
Dans une première émission Le Dahu, je me suis interessée à la programmation musicale du festival; j’ai pu échanger avec Nourredine Bougrab, Jero Ferec, guitariste flamenco qui accompagnait La Nati, et Alain Plume, percussionniste, qui jouait avec Afel Bocoum et Mamadou Kelly…


Dans une seconde émission, je suis allée à la rencontre des artisans et des festivaliers français. Je propose aussi quelques extraits de la conférence animée par la réalisatrice du documentaire Caravane to the Future; elle échangeait avec des anciens caravaniers de M’Hamid El Ghizlane.


 

Ces deux émissions mettent en avant un lieu qui semble hors du temps, par ses paysages, ses traditions séculaires, et l’affection réelle que lui portent ceux qui y viennent et y reviennent encore… Au delà de la musique, il y a une volonté réelle de la part des organisateurs de conserver et transmettre un patrimoine, à travers de nouveaux médias, que sont les conférences par des universitaires, et le cinéma documentaire.
Une inquiétude, cependant, sourd dans les propos, enregistrés ou non. Il est question du dispositif de sécurité, que l’on veut des plus sûrs, et puis des touristes, qui viendraient moins nombreux… En toile de fond, les événements tragiques qui ont couté des milliers de vies humaines sur le continent africain et sur le continent européen. Et puis, il y a Afel Bocoum, qui, sur scène, lance un message d’amour, un appel à la fraternité; invite qui veut à venir les voir au Mali, qui dit aux gens de ne pas avoir peur… Afel Bocoum, qui dit tout haut de ne pas avoir peur des terroristes qui empêchent les peuples de s’aimer… Ces mots raisonnaient bien, dans le désert…


En passant par le Sahara…

En mars 2016, j’ai eu la grande chance de visiter la région de Guelmim, au Maroc. Je logeais dans une maison d’hôte traditionnelle, en terre battue, dans l’oasis de Tighmert, tout près de Guelmim. Cette jolie Maison Saharaouie est tenue par Saliha Pascal, sa fille Zineb, et leur ami Abidine. J’ai pu goûter de la viande de chameau, le seffa aux cheveux d’ange, voir Abidine servir le thé, avec un petit berrad chauffé sur des braises, et le faire danser dans des petits verres; et Zineb danser une danse traditionnelle, drapée d’un voile noir…
Saliha Pascal m’a permis de rencontrer plusieurs coopératives féminines produisant des tapis, des objets en palme tressée à Tidelt, Tigmaght, Taghjijt.
En cliquant sur le lien suivant, vous verrez quelques photos de ce voyage :

Maroc, Région de Guelmim

J’ai également croisé la route d’un groupe de jeunes musiciens touarègues, les Kel Tamasheq Oued Noun. Il se trouve en effet que les jeunes gens répètent à la Maison Saharaouie. Un après-midi de mars, ils jouaient au Jardin Touaghil de Guelmim. Je partage avec vous ce concert en plein air, vous découvrirez leur style qui mèle des chansons traditionnelles hassanies, puise dans les musiques touarègue et saharaouie, dans une tonalité vibrante et électrique.  Vous entendrez également le directeur de l’Association Touaghil pour le Développement présenter le jardin, et une interview de Mohamed Chihab, le chanteur du groupe, et de Saliha Pascal, le manager du groupe :


Complainte post-coiffeur

A Guillaume C.

On a pensu à Lavoisier,
Pour qui tout se transforme, rien ne se perd ni ne se crée,
Voyant que le coiffeur gardu les longs cheveux coupés.

On a pensu à l’Univers immense,
Nous, petite chose qui pense,
Sachant que poils-tête gardés pour la Science.

Hop
Hop

Il voulu tester si que les roux deviennent bleu pastel,
On se sentu choquée par de tels criminels!
ça coutu moult pépettes,
De se retrouvu avec tête de triplette!

Adieu frisure,
Carré momoche de chasteté!
Grand bénéfice pour la solitaire écriture,
La recherche de piges, de contrats, aidée!


Théâtre : roulez, jeunesse!

Consternée depuis longtemps par de nombreux programmes télévisés, publicités, jeux à destination des enfants, où on propose aux filles d’être de souriantes princesses pleines de paillettes et aux garçons de faire des trucs vachement plus aventureux à l’extérieur, où l’absence de fond n’a rien à envier à la laideur du dessin, ou le vocabulaire est indigent et les voix criardes, je fus tôt gagnée par la conviction que sur cette Terre, certains artistes avaient une conscience aiguë de l’intelligence des plus jeunes, et qu’il fallait, comme une petite plante prometteuse, lui donner bien des choses, pour qu’elle grandisse, et que demain ne soit pas peuplé d’abrutis à la tête vide, serviles, crédules, et dont le pouce préhenseur ne servirait plus qu’à cliquer sur une télécommande ou à envoyer des sms.

A l’occasion d’une formation sur les Écritures Théâtrales Jeunesse proposée par l’ANRAT (Association Nationale de Recherche et d’Action Théâtrale) et THEA – OCCE (Théâtre Coopération Ecole) à la MGI (Maison du Geste et de l’Image, Paris), j’ai eu le plaisir de découvrir des auteurs de théâtre jeunesse, qui écrivent avec impertinence, drôlerie, poésie pour les enfants des pièces sur tous les sujets qui peuvent susciter l’incompréhension, la douleur ou la peur chez un enfant – je n’énumère pas, vous n’avez quand même pas déjà perdu la mémoire! Et de façon totalement partiale, parmi les nombreux auteurs présentés par Katell Tison-Deimat, je partage mes petits préférés:


Philippe Dorin
Ils se marièrent et eurent beaucoup

Et puis nous n’étions pas là pour enfiler des perles. Alors, à la demande de Dominique Paquet et de son atelier d’écriture, nous avons consenti à produire un petit kekchose, en trente minutes, en se donnant secrètement la contrainte d’intégrer en clôture, en plus de l’incipit imposé, les deux citations provenant de poubelles de – vrais – auteurs offertes le matin même par Katell Tison Deimat dans des exercices de mise en voix:

Une ruelle sombre. Fin d’après-midi. IL, assis par terre, sur un ballon à plat. Une vielle clocharde, avec un déambulateur où pendent plein de sacs plastiques multicolores.

IL – N’approche pas, pouilleuse!
La Vieille – regarde le public – Voilà, qu’est-ce que tu veux répondre à ça… (à part) Petit con… ça a pas dix ans, et ça pense, et ça voit comme tout le monde… comme les adultes raisonnables. (avance péniblement d’un mètre, toute sa quincaillerie ballotte.)
IL – N’approche pas, pouilleuse, sinon…
La Vieille – ton mordant et tendre – Sinon quoi, mon chou? Tu te lèves, et tu montres à tous ces braves gens, là (regarde le public) que j’aurais de bonnes raisons de te répondre « Tais-toi, pisseux »? (Elle rit un peu méchamment)
IL – honteux, entoure ses genoux de ses bras – Comment tu sais ça, vieille bique?
La Vieille – se venge un peu – oooh! oh oh oh! Mais ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à manger la banane! Voyons, voyons… (S’accoude au déambulateur. Air inquisiteur) SOIT, il est dans les quatre heures, et c’est pas les vacances. OR tu es assis devant l’école, tout seul, caché derrière mes poubelles. Ton ballon est crevé, et si j’en crois mes narines habituées à ce genre de fumet, tu pues la peur et la pisse. DONC tu t’es fait avoir pendant la… (hésite) la « pause méridienne » (fière d’avoir réussi à caser cette expression, minaude) par ceux qu’ont les trottinettes de marque et les vraies Converse…
IL – Mamie… T’es détective, ou quoi?
La Vieille – Non, j’ai rien d’autre à faire de mes journées que vous regarder jouer. Avant, temps en temps, je pouvais encore distribuer des coups de canne, mais comme tu vois, le temps ne fait rien à l’affaire…
IL – Ben, heureusement que t’es une vieille qui pue, parce que tu sais, de nos jours, les gens qui matent devant les écoles, eh ben, on les embarque dans la camionnette bleue, et aucun n’en n’est jamais revenu, même pas ceux qui voulaient jeter les livres portographiques de la bibliothèque de l’école.
La Vieille – Ben ouais, vieux, et insoupçonnables… C’est pour ça que je vais me venger, moi, des trotinetteux qu’ont rasé mon chat. Tu m’aides?
IL – se lève, tenant son ballon sur ses fesses – On torture le plus laid?


Carnet
Carnet
Carnet 2
Carnet 2

 


Riz cantonais – 广式炒饭 – guǎngshì chǎofàn

Dans ce titre accrocheur, le nom d’un plat qui, pour bien des Français, résume l’identité culinaire chinoise. Inutile de nier, l’industrie agroalimentaire (#ThéorieDuComplot) en case partout, du rayon surgelés, aux cantines scolaires, aux buffets à volonté (les deux s’approvisionnant selon nos sources chez le premier).
Ne cédons pas à la fatalité, et procédons à une petite enquête de terrain. Selon Jacinthe, du restaurant Le Hong Kong (rue du Cygne à Tours) il faut verser l’œuf battu dans la poêle, sur le riz qui frit ; ensuite l’ensemble doit être bien mélangé pour que chaque grain soit enrobé d’œuf. Pour avoir un élément de comparaison et découvrir une autre façon de cuisiner le riz, il est recommandé de goûter le riz vapeur aux haricots en feuille de bananier.

Signalons par ailleurs et à toutes fins utiles, que Riz cantonais est le titre d’un documentaire de Mia Ma, récompensé au cours de la 13ème édition du Festival du Film Ethnographique Jean Rouch de Paris, en novembre 2015. Son propos est le suivant:

« Je ne parle pas trois mots de cantonais parce que mon père ne me l’a jamais parlé et parce que je suis nulle en langues. Ma grand-mère ne parle pas trois mots de français parce qu’elle n’a jamais eu envie de l’apprendre. Pour traduire entre elle et moi il y a mon père, mais il rechigne à le faire. Alors je vais rencontrer d’autres immigrés chinois, aux langues et parcours différents. Grâce à ces détours, la perte de la langue originelle trouve peu à peu un sens. »

C’est épatant : il suffit de sortir de chez soi et d’aller parler à ses proches voisins, pour qu’une idée reçue se dissipe…


JAZZ pour tous, partout : Les Salons Musicaux

Sébastien Boisseau, contrebassiste et artiste associé à la salle de jazz Le Petit Faucheux de Tours, France, pour la saison 2013-2015 a souhaité mettre en place des Salons Musicaux le temps de sa résidence, dans le but d’emmener le jazz partout, et surtout là où on en écoute rarement et où la « Culture » est parfois perçue comme un luxe. Il a donc travaillé avec l’association Cultures du Coeur, dont la mission est de rendre accessible les spectacles de qualité aux personnes en difficulté. Il y eut donc des concerts – pour être précis des duos, Boisseau feats un invité, musicien de jazz, avec lequel… il n’avait jamais joué avant.- dans les pensions de familles du réseau de la Fondation Abbé Pierre, dans un hôpital de jour en psychiatrie, dans des centres sociaux, dans un café associatif…

J’ai eu le plaisir d’assister à 3 de ces salons, pendant lesquels j’ai réalisé des captations sonores, dont j’ai fait une émission diffusée sur Radio Campus Tours, et des fonds sonores pour la soirée de clôture de ce cycle de salons.

Maintenant que vous avez cliqué sur les liens vous permettant d’écouter les sons mentionnés, je vous annonce  que ce projet a tellement bien marché (oui, quelque chose peut être gratuit, et ne générer aucun profit, tout en créant une certaine richesse…), qu’il y a de fortes chances pour qu’il se poursuive, au-delà de la résidence de Sébastien Boisseau; un nouveau cycle de concerts devrait démarrer d’ici peu.  Je vous propose ensuite une analyse – personnelle, bien sûr – de ce phénomène socio-culturel, là, juste après…


Sébastien Boisseau
Sébastien Boisseau – Contrebassiste de jazz

ANALYSE : ECOUTER DE LA MUSIQUELES « EMPÊCHÉS » – LE JAZZ

ECOUTER DE LA MUSIQUE

De la musique… Tiens, c’était quoi, d’ailleurs ?

Le dernier tube de… mince, comment s’appelle-t-elle ? …

De toute façon, elles ont presque toutes la même voix, alors, c’est difficile de savoir, de se souvenir…

C’était quoi ? Je ne sais plus.

Peut-être que, quand on fait une marche-arrière pour se garer dans un parking souterrain, on entend, plus qu’on n’écoute.

Écouter de la musique, et ne faire que ça. Inventer un espace-temps où on ne fait que ça, écouter, volontairement, et rien d’autre en même temps. Écouter de la musique pour elle-même, et être consentant, présent physiquement et en pensée à cette écoute. Se rassembler et se concentrer sur la musique, d’abord en soi-même ; et puis avec les autres.

Dans notre quotidien , la musique arrive comme de nulle part, comme la lécithine de soja : partout, tout le temps, en quantité industrielle, sans que madame ou monsieur Tout-le-monde ne puisse rien dire d’éclairant sur le processus de fabrication, ni même la réfléchir, ni même la relier à une sensation physique ou émotionnelle personnelle plutôt qu’induite, ou part elle créer un lien avec l’autre.

Voir la musique entrain de se faire, ou plutôt, voir ceux qui la font, les musiciens. C’est vrai, ça, à force qu’on vous la serve toute prête dans vos oreilles, la musique, on oublierait presque qu’il y a des gugusses qui lui consacrent toute leur vie. Des gens qui font des années et des années d’études, juste pour jouer de la musique, pour en inventer. Ou alors, qui n’ont pas fait spécialement d’études, mais enfin, qui ne savent faire que ça, et le font très bien. Des gens qui en vivent, plus ou moins bien, et sans passer à la télé. La musique compressée au format mp3 semble flotter dans l’air, comme un spectre – qui hante l’Europe, mais pas seulement . Elle est désincarnée ; et sans chair, comment véhiculerait-elle encore un quelconque plaisir, un quelconque désir ?

Écouter de la musique : se rassembler – réfléchir – relier – désir

Oliver Sacks, neurologue et mélomane, a montré dans ses travaux que l’Homme est une espèce musicale : la musique pour nourriture philosophique, spirituelle ; musique qui soigne, aussi. Donc, la musique est un besoin, et en être privé une atteinte à la dignité et à la liberté.

La démarche des Salons Musicaux, en ce qu’elle permet une rencontre privilégiée avec les musiciens, répond à ce besoin. En effet, au cours d’un temps d’écoute collectif, les participants, peu nombreux, voient et entendent la musique se faire, tout près d’eux, et ils ont la possibilité d’échanger avec les musiciens, sur ce qui est vu, entendu et ressenti : intelligence collective.

LES « EMPÊCHÉS »

Un endroit où l’on voit jouer des musiciens, « en vrai ».

Ça s’appelle un concert, je crois.

Un concert… Aller à un concert ?

Aller voir un concert ?

Assister à un concert ?

Accéder à de la musique live, sans colorants, ni conservateurs, suppose un engagement physique (aller à), un coût financier, une capacité de concentration, la connaissance et le respect de certaines règles. Pour un habitué des concerts, lire de telles platitudes peut être exaspérant.

Pourtant, il y a certains de nos semblables, pour lesquels être à 20h30 à un endroit précis, puis rentrer vers 22h est une gageure, faute de moyen de transport, de conjoint pour garder les enfants. Être « enfermé » dans une salle, dans le noir, avec des inconnus peut être très angoissant. Ne pas parler la même langue, croire qu’une tenue particulière est nécessaire. Avoir honte de son apparence physique, de son manque de connaissances, de sa façon de se tenir, de parler. Penser que l’on n’est « pas assez bien », que l’on ne « mérite pas », que l’on n’est « pas capable », et parfois en venir à rejeter avec agressivité, parce que ça fait moins mal. Être dans un état psychique tel, que s’arracher à son lit demande un effort surhumain, tout comme rester assis et silencieux plus d’une heure.

Une association comme Cultures du Cœur joue un rôle fondamental auprès de ces personnes. L’accès à la culture est un droit ; encore faut-il avoir conscience de ses droits et de ses besoins, et qu’ils sont en principe, les mêmes pour tous. Cultures du Cœur dit à ces personnes qu’elles peuvent se construire, se nourrir elles aussi par la culture, qu’elles ont le droit d’avoir un point de vue, d’aimer, de ne pas aimer ; et que leur parole, telle qu’elle est, n’a pas moins de valeur qu’une autre.

Les Salons Musicaux font venir la musique dans le lieu familier : la pension de famille, le foyer, l’hôpital de jour, le centre social, le bar associatif. Et d’ailleurs, ils y sont invités. En effet, les participants sont associés à la préparation de l’événement:décoration de la salle, préparation d’un goûter à partager, invitations, affichage, accueil. Il ne s’agit pas seulement de leur apporter quelque chose qui leur manquerait, mais de faire appel à leurs compétences et d’écouter leurs envies. Les participants sont acteurs de ces rencontres, non seulement par leur présence et leur écoute, mais aussi en tant qu’organisateurs, à des degrés divers.

Ainsi, accompagner les Salons Musicaux est un engagement politique : «  (…) lart de se cultiver et cultiver suffisamment les autres pour que les hommes puissent se gouverner et jouir euxmêmes. », F. Pelloutier

LE JAZZ

Le jazz. Le djaz ? Le jase ?

De la musique d’ascenseur.

Une musique noire américaine, un peu vieillotte

École de jazz

Ça a l’air bien compliqué…

Pari audacieux, que d’inviter des oreilles qui n’y sont pas habituées, à écouter cette musique, souvent considérée comme l’apanage d’une élite. Et faire confiance à leur jugement, prendre le risque de la question déroutante, du déplaisir avoué, de l’ennui affiché ; même si le plus souvent, il s’agit d’enthousiasme, de surprise. Les participants sont souvent sensibles à cet aspect de la démarche des musiciens, qui viennent simplement devant eux, avec leur instrument, et qui « fabriquent » en direct la musique, tout près d’eux, pour eux, sans se cacher derrière une partition , sans le piédestal que peut être la scène.

La musique est écoutée, vue, ressentie et touchée. Toutes les questions sont permises, toutes auront une réponse. Comment s’appelle cet instrument ? Pourquoi le parquet a un effet sur le son ? Comment on devient musicien ? Pourquoi cet instrument ? Comment vous savez que l’autre va arrêter de jouer ? Et si l’autre a pas envie de jouer comme vous le lui proposez ? Est-ce qu’on peut jouer avec quelqu’un qu’on n’aime pas ? Est-ce que le jazz est plus facile à jouer que la musique classique ? Le style de musique intéresse autant que ceux qui la pratiquent.

Par ailleurs, les musiciens participant aux Salons sont des professionnels reconnus. Le choix est donc fait de proposer d’emblée une musique de grande qualité à des oreilles novices, sans passer par des « petites formes », du « facile », du… « populaire ». On voit bien que, si le public est « spécifique », la proposition artistique n’a, elle, aucune raison de l’être. Que ces rencontres suscitent une curiosité nouvelle pour cette musique est certain ; qu’elles en suscitent une pour la culture en général ne l’est pas moins. Expérience valorisante, les Salons Musicaux permettent de construire un nouveau rapport à la culture, et à soi-même. Ad augusta per angusta.

Dans la salle d’attente ou dans l’ascenseur, pour supporter la promiscuité soudaine avec ces personnes, qui tout comme vous, s’absorbent dans la contemplation de la porte métallique et de la moquette murale. Dans les boutiques, pour créer un hors-temps, vous faire rester plus longtemps, et vous faire dépenser plus. Dans le bus, dans les rues parce que c’est Noël, et que l’espace sonore public se doit de distiller joie et bonne humeur en cette période de fêtes. Au bout du fil, parce que l’on s’efforce d’écourter agréablement votre attente. De la musique, il y en a partout, tout le temps ; à tel point qu’on ne sait plus très bien ce qu’est le silence, voire qu’on a un peu la trouille, quand enfin, on tombe nez à nez avec lui. Anesthésie à force d’être « en compagnie » de la musique. Accoutumance à l’agression sonore permanente, d’ambiances musicales choisies pour vous et pour la multitude, sans questionner votre goût, mais pour apaiser votre cerveau vaguement inquiet, et le rendre plus disponible. L’expérience du Salon Musical, par son ambition, propose des outils à ses participants, pour écouter le jazz certes, mais aussi pour mieux prendre conscience de la société à laquelle ils appartiennent, être plus à l’écoute de leur environnement sonore et mieux le décrypter. Le succès des Salons Musicaux doit aussi à la capacité de travailler en réseau et de mener une réflexion commune des nombreuses structures et personnes qui s’y sont impliquées. Yes, we can !