Warda

Reportage au Festival d’Avignon

Radio Campus au Festival d’Avignon

Cette année encore, j’ai eu la chance d’aller au Festival d’Avignon. Cette année, le festival fêtait ses 70 ans, et pour la première fois je n’y allais pas pour distribuer des tracts pour un spectacle du OFF, à des passants plus ou moins agréables, et lassés d’avoir été déjà vingt fois sollicités. Non. J’y allais pour faire mon métier : des reportages radiophoniques! 🙂

C’est grâce à la constitution d’une rédaction inter-Radios Campus que cela a été possible! Nous venions de Paris, de Lyon, de Montpellier, d’Avignon, de Tours, de Marseille… Vive les radios associatives libres et indépendantes! En cliquant ici, vous pourrez réécouter les émissions en direct de cette belle aventure!

Avignon 2016 - équipe Radios Campus!Regardez comme nous sommes jolis et contents!

Trois reportages sonores

Ce premier reportage est une promenade dans Avignon. On y entend une compagnie du OFF présenter son spectacle, Camille Vallat, costumière qui a réalisé les costumes de Ceux qui errent ne se trompent [IN] pas de Maëlle Poesy. On y entend aussi des extraits de Tristesses [IN] de Vandalem : très bon spectacle. Théâtre, musique live, vidéo, chant, chorégraphie : un art total anticipatoire, qui met en garde contre les malversations d un parti extrémiste, prêt à sacrifier des vies humaines pour le pouvoir, auquel on obéit par peur ou par appât du gain, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Détournement des symboles, utilisation des victimes sacrifiées, rendus possible par nos petites lâchetés quotidiennes… On vous aura prévenus…
Puis la parole est donnée à Margaux, militante au CEMEA, une association d’éducation populaire qui permet à des jeunes de découvrir le festival d’Avignon. Et puis, un monsieur qui présente son spectacle, un monologue, présenté dans le OFF, et enfin, un journaliste de La Marseillaise du Vaucluse, qui explique pourquoi le festival ne le rend pas très enthousiaste…



Et puis, comme un spectacle c’est ce que l’on voit sur scène, mais aussi tout ce qui se passe dans les coulisses, j’ai eu envie de rencontrer plusieurs membres d’une même équipe artistique, pour comprendre une démarche artistique, et comment ce que nous voyons sur scène est le fruit de mois de travail en équipe. Ainsi j’ai d’abord rencontré – avec Marion Pastor, comédienne – Bérangère Vantusso, metteur en scène de l’Institut Benjamenta; et Déborah Boucher, qui a réalisé les perruques des marionnettes du spectacle. Puis je suis allée rencontrer le comédien Guillaume Gilliet et Arnaud Paquotte, créateur sonore. Ces quatre interviews montrent l’importance qu’a chaque professionnel dans un projet artistique, comment leurs talents et compétences se complètent. Et derrière le métier, il y a aussi un parcours personnel, un regard sur notre réel, une histoire commune, qui s’écrit au fil des créations ensemble.



Enfin, à quelques encablures de bus du bouillonnement d’Avignon-centre, je me suis rendue à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour rencontrer Tristan Plot, éducateur d’oiseaux. Il travaille avec Marie Vialle et Pascal Quignard sur le spectacle La Rive dans le noir, où l’on peut voir une corneille et une chouette effraie. Bienvenue dans l’univers des oiseaux de scène !



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Et il faut bien le dire, le festival d’Avignon, ce sont aussi les bistrotiers qui vous chassent de leur terrasse parce que vous avez fini votre sirop, et qu’une famille de quatre personnes voudrait s’asseoir. Ils entendent déjà les pièces tomber dans l’escarcelle du bar d’en face.
Le bistrotier – secoue les chaises et la table à coté de la mienne, en soupirant ostensiblement, ton sec – Bon, vous prendrez autre chose?
Moi – dans un sourire – Vous voulez que je parte, c’est ça?
Le bistrotier – ton presque agressif – Ben si vous ne prenez qu’un sirop, oui.
Pauvres gens, il faut les comprendre. Le festival, c’est le gros de leur chiffre d’affaire. Deux pintes et deux coca, c’est plus rentable qu’une « connasse » entrain de derusher ses enregistrements devant un Pac à l’eau.  Et puis la dame s’était déjà assise en me toisant, et en posant ses achats des soldes sur mes pieds. Peut-être, après tout, que cette terrasse tout à l’entrée de la rue des Teinturiers était un repaire de gens délicieux. J’aurais du me renseigner.

13667856_10154291804923431_3020324188711818212_o« Toi qui entre ici, abandonne toute espérance » – Dante Alighieri, Inferno

Je n’aime pas couper la parole aux gens qui m’accordent du temps. Si je viens les interviewer, c’est parce qu’ils savent, et moi non. Je ne crains pas de passer pour une andouille, et de poser des questions qui peuvent paraître simplistes, voire sottes, plutôt que de faire des réflexions sophistiquées et pédantes. Je suis plus médiatrice culturelle que critique d’art. Ce qui m’intéresse, c’est que les gens se regardent, et se parlent, s’écoutent, et pas de prouver que j’appartiens à une élite intellectuelle autoproclamée. C’est une position qu’il faut tenir en serrant parfois un peu les dents, face à des snobs, qui confondent le drapeau belge et le drapeau allemand, se racontent leurs dîners avec tel metteur en scène pour vous exclure avec mépris de leur conversation, étalent leur vie privée, et sont si imbus de leur personne et amoureux d’eux-mêmes, qu’ils prennent pour des avances un sourire aimable, ou les questions que – feignant l’intérêt par politesse – vous leur posez. Il est tentant et aisé de répondre à leurs provocations mais pourquoi ajouter du vain à la vanité?


Identité : française?

Quand j’avais trois ans, à l’école, ma meilleure copine avait des centaines de petites nattes, et je la trouvais si gentille et si jolie, que moi aussi, j’aurais aimé avoir la peau noire!

20160326_141632Cet enthousiasme déplaisait à mon père, mais je ne savais pas trop pourquoi.
J’ai un nom flamand, et un prénom qui veut dire à peu près « abeille », en grec ancien. En moderne aussi, peut-être. Je n’avais jamais trop fait attention à tout cela, jusqu’à ce que j’arrive au lycée. Ce n’était pas n’importe quel lycée! Un lycée avec beaucoup d’enfants de familles riches, catholiques pratiquantes, et « bien français ». Tous ces détails ont leur importance, je vous assure.


« Quand même, tu es moins française que moi »


Un jour, un garçon m’a dit « Quand même, tu es moins française que moi ». Je ne comprenais pas bien. Mais il était bien élevé, bien habillé, et je me disais que ça devait être une plaisanterie raffinée que ma basse extraction ne me permettait pas de comprendre. Et puis, quand j’ai enfin compris, j’en ai eu le souffle coupé. Alors, quoi? On pouvait être plus ou moins français? C’était la première fois que je comprenais que pour certains, il existait une différence entre moi et Marie-Andrée de T. même si nous avions la même carte d’identité, étions possiblement née dans le même hôpital, et finirions pareillement en poussière. Ça m’a laissée perplexe quelques temps. Puis, un matin, sur le chemin du lycée, je croise un camarade de classe. Tandis que nous passons devant le temple protestant (où je croyais devoir aller seulement en cachette), le voilà qui s’exclame « Ah, il faudrait mettre une bombe là-dessous! » Les derniers mètres qui nous séparaient du lycée m’ont semblé insupportablement longs.

J’ai vu un jour un ami d’origine algérienne insister pour que nous quittions vite les bords de Loire. La nuit tombait. Il avait peur. Quand nous sommes passés près d’un groupe de jeunes gens désœuvrés, à l’allure étrange, ils nous ont insultés et craché dessus. C’était des skinheads.


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« ça n’est pas un nom français, ça! »


Quelques années plus tard, ayant perdu mon travail, et plus fauchée que les blés, je bénéficiais de la CMU (Couverture Maladie Universelle). Je vais pour me faire faire de nouvelles lunettes, avec des sous mis soigneusement de coté. Quitte à les avoir toute la journée sur le nez, autant en avoir des belles! Je choisis donc une monture qui me plait (pas la moins chère) et qui ne m’enlaidit pas trop. L’employé me prie de le suivre au comptoir pour enregistrer mon achat. Il voit que j’ai droit à la CMU, et dans le magasin bondé, commence à me faire remarquer que, quand même, je devrais peut-être choisir un modèle moins cher, compte tenu de mes revenus… Puis là, il voit mon nom. Il me le fait répéter et épeler trois fois, en disant bien fort que « ça n’est pas un nom français, ça! » Puis il insiste à nouveau très fort et très lourdement sur le fait que, quand on a la CMU, hein, il faut peut-être réfléchir à deux fois, avant de choisir une monture à… Excédée je lui réponds que je suis « française », et que je n’ai pas l’habitude d’acheter quand je n’ai pas l’argent pour, que je veux ces lunettes-là et pas d’autres. Dans la boutique, personne ne moufte.


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 Quelqu’un qui aime les autres n’est pas « français »?


En juin 2015, j’ai l’honneur d’aller à Rabat, au Centre Jacques Berque pour une formation d’anthropologie visuelle. Parmi les participants, hormis une professeur d’université, je suis la seule « française ». Au début, quelques plaisanteries innocentes, allusions plus ou moins volontaire à la colonisation… Moi, je reçois tout ça comme des gifles. Certes, je peux comprendre la colère et la méfiance des Tunisiens, Algériens, Marocains que j’ai devant moi. Je sais bien, pourquoi ils réagissent comme ça. Mais moi, je suis ici pour apprendre, et parce que mon grand-père est passé par Fès, Meknès… Je ne viens rien prendre, je ne me considère pas au dessus de qui que ce soit. Je suis en colère, et je pleure. Plus de blagues, après ça, mais des amis que j’aurai toujours grand plaisir à revoir.

Un jour, un ami africain, surpris de me voir écouter des chants peuls, lire des poètes malgaches et comoriens, faire une émission sur la littérature haïtienne, et aimer autant le Sahara me demande comment je fais pour m’intéresser autant aux autres, comment je peux être si peu « française ». Son étonnement me touche, et me fait aussi beaucoup de peine. Comment se peut-il, que quelqu’un de si peu exceptionnel que moi, lui semble avoir une attitude extraordinaire? Par quels tristes moments est-il passé, pour dire que quelqu’un qui aime les autres n’est pas « français »?

Je n’ai pas de réponse à cette question, ni à celle de savoir vraiment si je suis « française » ou pas, tant ce mot renvoie à des moments que j’aurais préférés ne pas vivre.


A celui qui se débine – poésie fine

Petite traversée de la culture française par un poème à un soupirant peureux…

A CELUI QUI SE DÉBINE

J’avais d’abord pensé vous envoyer des roses,
Mais monsieur le curé a défendu la chose.
J’avais d’abord pensé vous envoyer bouler,
Mais qu’il n’y parait, vous étiez moins grossier.
J’avais d’abord pensé goûter un peu d’absinthe,
Mais l’ivresse vous donnait quelques craintes.
J’avais d’abord pensé citer Verlaine,
Mais vous ne ménagiez pas votre peine.
J’avais d’abord pensé qu’un soir
Mais vous philosophiez trop dans le boudoir.
J’avais enfin pensé, pour conclure
Mais lâche, vous talonniez déjà votre monture.
Je pense enfin que vous ne devriez pas souhaiter
Ce que vous craigniez de voir arriver.


Le nanar français des années 70 : valeur historique

Le nanar est, selon la définition proposée sur le site Nanarland.com, le site des mauvais films sympathiques, un film « drôle car mauvais », avec décors en carton-pâte, monstres en mousse, plans nombreux sur des poitrines opulentes, dialogues et intrigue indigents. Il y a du nanar gnangnan, du nanar martiaux, nanar fantastique ou à mains armées, et il faut dire que la valeur d’archive de ces œuvres est souvent assez méprisée.
(ceci est un vrai faux article universitaire)

Le cinéma dit « des années 70 », période délimitée par mai 68 et le film « Vivement dimanche » de Truffaut sortit en 1983, est un cinéma militant, engagé, qui témoigne des luttes sociales dalors, et du combat des femmes pour la liberté de disposer de leur propre corps.

Parallèlement à ce cinéma de combat : le nanar. Les « nanars » des années 70 ne nous montrent pas lHistoire mais une représentation mâle et outrancière de la société dalors. Même, les situations sont parfois à peine vraisemblables, et lhumour particulier dont ils sont teintés les tire parfois vers le surréalisme.

On pense le monde en fonction de son sexe, de lépoque et du milieu socioculturel lon naîtAinsi, l’objet culturel est contextuel, répondant à un horizon d’attente (au goût du jour) ou s’ingéniant au contraire à le décevoir (révolutionnaire). Le film, en tant qu’objet culturel, n’échappe pas à cette règle. Le « nanar » est un sous-genre, il appartient à la culture populaire, et n’est donc pas considéré comme faisant partie des chefs d’œuvres représentatifs de l’époque. Il n’en n’est pas moins un objet culturel ; et contiendrait donc un reflet – fût-il déformé et déformant – de la société dans laquelle ces films furent produits. A linstar du cinéma de Jean Benoît Levy, il est aussi une source pour lhistorien.

 

Calmos, Bertrand Blier, 1975



Comme
la lune
, Joel Seria
, 1975



Les
Galettes de PontAven
, Joel Seria
, 1976



Et
la tendresse, bordel ! Schulmann 1978



Nanana, nanana, nanar!

Relèvent de la catégorie des « nanars » certains films français à lhumour grivois et outrancier, volontiers misogynes, produits dans les années 70 par des réalisateurs masculins, alors que les mouvements féministes étaient en plein essor. Le « nanar » se situe du coté de la provocation. Les personnages des « nanars » relèvent du cliché : la femme adultère, le patron paternaliste et vicieux, le vieux beau, la vamp, ou encore la jeune femme naïve. Laction a pour cadre la France moyenne des voisins bienspensants, lon va boire un perroquet au bistrot, et saérer à la campagne ou en bord de mer. Largot et le dimanche en famille sont de rigueur, le road movie fréquent (Les Valseuses, Calmos…). L’intrigue reste souvent assez faible, et c’est le charisme d’acteurs comme Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort ou Jean-Luc Bideau, Pieplu, qui donne tout leur relief aux dialogues très crus et très imagés. Pas de bon nanar sans bons acteurs, donc.

La magie du « nanar » réside dans la sympathie que suscite ses personnages ; qui, en dépit de tous leurs travers, arrivent à capter la bienveillance du spectateur. Trop excessifs pour que le spectateur ait envie de s’identifier à eux – même si, dans le fond, il leur ressemble un peu quand même – les personnages de ces « nanars » sont touchants par leur quête du bonheur.

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Contexte

 

1960 Cavanna, Choron : création du magazine HaraKiri

Mai 1968

1970 HaraKiri : « Bal tragique à Colombey : un mort » ; interdiction du magazine ; naissance de Charlie Hebdo

1972 Bukowski Les Contes de la Folie ordinaire

1973 Carole Roussopoulos, Y a qua pas baiser

Truffaut, La Nuit américaine

1974 Blier, Les Valseuses

1975 LONU décrète « Lannée de la femme »

Promulgation de la loi Veil sur linterruption volontaire de grossesse

Goetlieb, Alexi, Diament : Fluide Glacial

Carole Roussopoulos, Maso et Miso vont en bateau

Truffaut, LHistoire dAdèle H.

Sortie officielle en France de Lenfer pour Miss Jones

Le Parlement légifère sur le film X.

Joel Seria, Les Galettes de PontAven

Bertrand Blier, Calmos

1976 Réunification du VietNam et début des boat people

Carole Roussopoulos, LIP

Joel Seria, Comme la lune

1977 Les Nations Unies reconnaissent la Journée internationale de la femme, à la date du 8 mars (adopté en France en 1982)

Yannick Bellon, LAmour violé

Agnès Varda, LUne chante, lautre pas

François Truffaut, LHomme qui aimait les femmes

1978 François Truffaut, La Chambre verte

Blier, Préparez vos mouchoirs

Schulmann, Et la tendresse ? Bordel !

1983 Truffaut, « Vivement dimanche ! »

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  • Fictions appartenant à un sousgenre, comment les « nanars » des années 70 donnentils, en filigrane, une photographie de la société dans laquelle ils ont été produits ?

  • Sans regard documentaire, et sans volonté de montrer lHistoire, pourquoi sontils aussi à considérer comme une archive ?

  • Comment quatre films de fiction, appartenant à un sousgenre, rendentils témoignage dune époque ? Que nous en disent-ils ?

 

Les rapports entre les deux sexes société patriarcale et féminisme, le malaise masculin

Dans Calmos, on voit JeanPierre Marielle et Jean Rochefort quitter le domicile conjugal et la « tyrannie féminine » pour le calme de la campagne et les plaisirs de la bonne chère. Bientôt rattrapés par leurs épouses auxquelles ils échappent, ils seront rattrapés par un bataillon de femmessoldats aux propos grivois, avant dêtre transformés en objets sexuelscar seuls survivants encore viables de leur espèce. Dans Et la tendresse ? Bordel ! , lhomme du couple tendre est au chômage, et cest madame qui travaille et ramène de largent à son homme au foyer. Alors, dans ces films aussi misogynes que pouvait être extrême le féminisme de lannée 1975 – « année de la femme », rappelonslesopère une inversion des rôles sociaux. Les femmes ne tiennent plus seulement les rôles de victimes ou de garces. De plus, dans Calmos, les hommes souffrent de lexpression du désir féminin, qui les chosifie. Traduction des angoisses dune génération dhommes en perte de lévidence de leur pouvoir sur lautre sexe ? Et si les femmes prenaient vraiment le pouvoir ? Jean Rochefort (Calmos) serait terrorisé dans le métro par Sylvie Meyer, nue sous son imperméable. Si les femmes prenaient le pouvoir ? Elles feraient subir aux hommes ce qu’ils leur font subir.

On note par ailleurs que, si les premiers rôles reviennent aux hommes dans les films de Seria, ils mettent en scène des hommes gouvernés par leur basventre et bernés par les femmes. Dans Calmos, les hommes ne sont plus maîtres chez eux, et gagnent le maquis. Dans Et la tendresse ? bordel !, le super macho finit émasculé par une patiente de psychiatrie au bord dune piscine. Ils sont au premier plan, mais ce ne sont pas des super héros. Quils soient gynécologue, réparateur de frigos ou vendeur de parapluies, dans le fond, ils aspirent à la même chose : une petite vie tranquille, avec une gentille femme qui prend soin deux, et qui ne vient pas les embêter avec toutes sortes de revendications. Dégoulinant de mépris pour la gente féminine et incapable dautre chose que de réflexions salaces, incapables de sadapter à un nouveau rapport des sexes et cherchant à fuir, les hommes des « nanars » ne valent finalement guère mieux que les femelles enragées ou les idiotes qui leur font face. Le « nanar » ne serait-il pas plus misanthrope que misogyne ?

Il ne s’agit pas seulement de clichés sur les femmes, trahissant une subjectivité machiste. Les personnages masculins sont aussi des clichés. Donc il est fait appel à un savoir populaire commun, qui permet d’identifier facilement les acteurs d’intrigues peu touffues. Le « nanar » est un divertissement populaire. La situation du vieux beau cédant aux charmes d’une jeune femme aguicheuse alors que sa femme est laide et détestable faisait déjà rire en 1901 dans Rêve et réalité de Zecca, ou dans Pay day.

Le rire provoqué par toute cette mascarade prend un goût légèrement amer, lorsquil montre une société qui réclame une liberté dont elle ne sait finalement que faire.

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La pornographie boom du film porno, libération des mœurs.

Alors quil voit des femmes nues à tous les arrêts de bus pour vendre des yaourts, le spectateur daujourdhui trouve osé tous ces corps nus qui se trémoussent dans les « nanars », notamment la clinique vouée à la procréation défilent les femmes dans Calmos, le dancingpiscine nudiste de Et la tendresse ? Bordel !, ou léloge que fait Marielle des fesses nues de sa compagne. Pas sur dailleurs que Dominique Lavanant, Brigitte Fossey et dautres se vantent aujourdhui davoir joué en tenue dEve dans un « nanar ». La nudité y est montrée sans fard, de manière frontale, en plan fixe, sans effet datténuation par un effet déclairage. Pourtant, il y a fort à parier que ce nest pas vraiment les corps nus qui outraient les spectateurs des années 70.

En effet, la libération des mœurs revendiquée par mai 68 rendit possible la promulgation de la loi Veil en 1975 ; mais aussi les confessions radiophoniques de Ménie Grégoire et le développement du film X. Le phénomène du film X dure 12 ans, de 1973 à 1984. En 1973, sur 200 films produits en France, 19 sont des films X, 58 sur 214 en 1977, 142 sur 302 en 1978 – presque la moitié! – puis 66 sur 240 en 1979. Le porno soft se trouve aussi dans les films publicitaires. Le déclin de ce cinéma est  à une loi adoptée en décembre 1975 par le Parlement qui permet à la commission de censure de classer les films dans la catégorie X. Les films sont montrés dans des salles spécialisées, les producteurs se voient pénalisés par une augmentation de la TVA. Limportation est surtaxée, ce qui incite à une surproduction nationale (cest donc bien quil y avait une réelle demande pour ce genre de cinéma). La loi avait pour objet de juguler lengouement populaire pour le cinéma X, qui venait à faire de lombre au cinéma « normal ».

Donc, sans y être habitué ou indifférent, le spectateur de lépoque voyait souvent passer des corps nus ou des situations érotiques dans son champ visuel. La nudité faisait même partie de lhorizon dattente du public des films X, sensible peutêtre à lesthétique du « nanar ». On voit dailleurs apparaître dans Calmos la porno star Claudine Beccarie, face au gynécologue campé par JeanPierre Marielle. En employant des acteurs de films X, le « nanar » sinscrit définitivement du coté de la provocation. Mais, dans Calmos, l’étalage de chair mène au dégoût, à l’écœurement, on ne peut plus regarder ni désirer d’avoir trop vu, et l’on s’en va trouver refuge chez le curé de campagne. Plus qu’un éloge du porno, le nanar semble un pamphlet contre le porno. La libération de la femme est telle qu’elle aboutit à une clinique de la procréation. L’acte sexuel, cette fois décidé et voulu part les femmes, sert donc uniquement à procréer. N’est-ce pas un retour aux préceptes de l’Église catholique, desquels la société voulait se libérer en mai 68 ? Le nanar serait-il pessimiste, et ne croirait-il qu’en l’Éternel Retour ?

Ajoutons aussi que les femmes au physique ingrat – ou moins conforme aux canons de la beauté occidentale : minceur, jeunesse – ne sont pas, ou peu montrées nues : ce sont les épouses légitimes, les femmes-soldats et les matonnes de Calmos. Et celles qui ne sont pas objet de désir masculin osent exprimer leur désir de femmes : c’est à cet endroit que la libération des mœurs à l’écran se fait plus obscène. Une femme qui exprime son désir devient « indésirable » ou masculine.

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La satire sociale : le beauf, le patron et monsieur Toutlemonde 

Peutêtre le « nanar » sen prendtil plus sauvagement aux bonnes mœurs et à la morale, lorsquil fait ses héros des femmes et maris infidèles, des cocuson les retrouve dans les quatre films du corpuset dénonce lhypocrisie du couple légitime ? L’ennui et le désamour caractérisent les couples nanaresques ; et « les chaînes du mariage sont si lourdes, qu’il faut être deux pour les porter. Parfois trois. », Alexandre Dumas.

Dans Et la tendresse ? Bordel !, qui du patron consommateur de femmes ou de l’homme du couple de biens-pensants est le plus odieux ? Celui qui ne cache pas ses pulsions, et les dit très crûment, ou celui qui, tiré à quatre épingles, quitte sa femme prétendant aller travailler pour rendre visite à sa maîtresse ? Celui qui n’a aucune honte, ou celui qui feint ? Le réalisateur invite le spectateur à cette interrogation, lorsqu’il fait dire les mêmes mots aux deux couples illégitimes :

 

La femme : « J’ai l’impression que tu ne viens que pour « ça » »

L’homme : « Allons, tu sais bien que non ! »

 

Les femmes dailleurs, ne sont pas en reste. Lorsque le vendeur de parapluies des Galettes de PontAven revient en mari prodigue au domicile conjugal, il surprend sa femme, qui se refusait à lui, quil croyait « bigote », en posture et compagnie des plus inattendues. Quant à la mère de la jeune femme romantique de Et la tendresse ? Bordel !, après avoir élevé sa fille dans la méfiance des hommes qui ne « pensent quà ça », ne lui ditelle pas que si lhistoire devient sérieuse, il faudra « y » penser ? La jeune femme, dailleurs, sémeut de ce revirement.

Avançant avec le masque de la fiction bouffonne, et puisquil sen prend aussi bien aux féministes quaux machos et aux bourgeois, le nanar nestil pas plus subversif que le film militant ?

Élan de liberté : autour de mai 68, des journaux tels que HaraKiri ou Charlie Hebdo allaient très loin dans le politiquement incorrect et dans la provocation, dans le « mauvais goût ». On retrouve ce ton dans le « nanar ».

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Pour en finir avec le nanar

Les « nanars » donnent à voir une société en pleine mutation, qui cherche quelle place faire aux femmes, comment construire un nouveau rapport entre les sexes, et quel sens donner à la liberté sexuelle. Lamour libéré bouscule les institutions que sont le mariage et la famille ; la notion de « couple légitime » perd son sens puisquelle ne garantit pas le bonheur. Le « masculin » et le « féminin » aussi sont à redéfinir.

Ces questionnements, on les retrouve aussi dans les films militants. Mais les « nanars », en dépit de leur voix criarde, leur donnent une teinte sombre, mélancolique.

Quarante ans plus tard, on légifère sur la parité hommefemme, sur le mariage entre personnes du même sexe. A diplôme équivalent, les femmes sont toujours moins payées que les hommes. Le nombre de familles recomposées a explosé. Les chantiers de réflexion révélés par les « nanars » sont toujours ouverts, mais notre société en crise manque peutêtre un peu dhumour
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Bibliographie

Ciné-ressources : catalogue collectif des bibliothèques et archives de cinéma.

Erotisme et cinéma, Gerard Lenne, La Musardine, Paris, 2009

Caméra militante, Carole Roussopoulos, Metispresse, coll. Plan Sécant, Genève, 2010

« Le spectacle du « manque féminin » au cinéma  : un leurre qui en cache un autre », Denise Pérusse, Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 8, n° 1-2, 1997, p. 67-91.

« La femme et le type  : le stéréotype comme vecteur narratif dans le cinéma des attractions »

Pierre Chemartin et Nicolas Dulac

Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 16, n° 1, 2005, p. 139



Dire la monstruosité de la guerre : Lars Noren

Que nous l’ignorons ou feignons de l’ignorer, la guerre, les conflits armés font des milliers de victimes chaque jours dans le monde. Depuis des mois, des gens arrivent de loin en Europe, pour sauver leur vie, pour échapper à « là-bas », tout en regrettant leur terre.
Qu’advient-il de ceux qui ne peuvent pas partir ? Qu’advient-il de l’humanité de ceux qui, pas morts encore, survivent ? Que reste-t-il d’eux ? Dans sa pièce Guerre, Lars Noren apporte sa réponse à ces questions.

à Marion Chénetier – Alev, passionnant professeur d’écritures théâtrales

 

Où ? Quand ? Qui ? Comment ? Pourquoi ?

Fin d’une guerre sans nom, qui n’est située nulle part dans l’espace, ni dans le temps. Il pourrait s’agir des Balkans, comme le laissent supposer les prénoms des personnages; mais cela pourrait aussi bien être la Seconde Guerre Mondiale et sa débandade de soldats Russes et Américains, ou le Rwanda… Nulle part. Donc partout. La fin de guerre que met en scène Lars Noren est universelle.

Les cinq personnages d’ailleurs, pas plus que le conflit, n’ont de nom pour le lecteur. Il s’appellent A, B, C, D et E. Cinq voix qui prennent corps sur scène et qui ne deviennent des personnages que dans le discours des autres personnages. Leur identité (prénom, âge, sexe) et les liens qui les unissent n’existent que dans ce qu’ils en disent. Ils se définissent les uns, les autres; les uns part rapport aux autres. Ainsi:

A: la femme de D, mère de B et C, maîtresse de E, prof.

B: fille ainée de B et D, Beenina, soeur de C, adolescente, prostituée.

C: fille de A et D, Semira, 12 ans, « débile ».

D: mari de A, père de B et C, frère ainé de E, mécanicien, fait prisonnier pendant deux ans, rentre aveugle.

E: l’oncle Ivan, frère de D, amant de A, a étudié à l’université, s’est fait réformer.

D rentre chez lui, aveugle, espérant retrouver une famille aimante, sa place de mari et de père. Mais la guerre a tout changé. Tous le voyant disparu en avaient déduit qu’il était mort, l’avaient supposé – voire espéré.. Ils ont vécu autrement. Sans lui et dans un pays en guerre. E, son frère, a pris sa place à la tête de la famille, sans que personne n’ait à s’en plaindre. B. se prostitue pour subvenir aux besoins de ce nouveau groupe familial. La famille d’avant-guerre n’existe plus que dans les souvenirs de D, qui ne peut voir au présent.

Par ailleurs, la pièce ne se découpe pas en actes ou en scène. Il n’y a aucune indication explicite de début et de fin de scène. Cependant, douze fois dans le texte se trouve:

Noir.

Lumière.

Cette indication semble découper l’œuvre en treize tableaux, treize levers de rideau, ou treize fois fermer et ouvrir les yeux.

La fin d’un monde, ou l’impossibilité de rejouer la comédie familiale; voilà ce que nous donne à voir Lars Noren. Et c’est par le voir et le dire des personnages que le lecteur devient spectateur.


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Rue de Tours. crédit : Warda

I. La Fin d’un monde

a. Le délabrement

Les conséquences de la guerre se lisent dans les décors et les objets, les corps des personnages et leur esprit.

Voilà ce qu’est la maison, d’après la première didascalie:

Une cour misérable. Un mur endommagé avec un châssis de porte. Quelques chaises en plastique. Des vieux cartons. Deux matelas par terre.

Ni confort, ni intimité. Rien de beau ni de précieux. Le chien Dino est mort, il a été mangé, il n’en reste qu’une mâchoire dans la chaussure de Semira. Les fleurs que Semira va chercher pour son père sont « en plastique ». Seuls les humains ont survécu parmi les ruines.

Les couleurs ont disparu, et avec elles le beau et la capacité à regarder:

A prend le papier de chewing-gum de B, le regarde. Je n’ai pas vu de couleurs depuis si longtemps.

Il ne reste que le vert foncé du manteau militaire élimé de D, et le rouge des lèvres et de la jupe de B: les couleurs du soldat et de la « pute » ( Rouge étant aussi la couleur du sang). C se rêve vêtue d’une robe blanche, de souliers blancs, portant des fleurs roses et blanches pour son enterrement: tenue immaculée qui s’oppose aux draps qu’elle décrit ainsi: « Ils sont sales. C’est de la crotte, de la pisse et des petits pois. Ils puent. »

La déchéance physique relait le délabrement des lieux. Chaque personnage porte sur son corps les stigmates de la guerre. A, de son propre aveu, n’est « pas belle » et a « l’air d’un squelette »; B a une grande croix tracée dans le dos au couteau, les cheveux coupés, les lèvres peintes; C a le bras droit paralysé; D est aveugle et  maigre ; E gémit de douleur lorsqu’il retire son pull.

Ces enveloppes corporelles abritent la déchéance psychique, qui se traduit par un langage pauvre et ordurier. Les mots « merde » et « pute » prolifèrent dans tout le texte. Ils sont employés par tous les personnages excepté E, pour qualifier des inanimés (B: « brouillard de merde », D à C: « Tu n’a pas de merde [rouge à lèvres] sur le visage. ») ou s’insulter(D à A: « Tu n’es qu’une merde! »). C’est d’ailleurs D qui les utilise le plus, en ponctue ses phrases (… , merde.) Il introduit ces mots dès son arrivée; il autorise en un sens la violence verbale. Non pas que la violence était absente des relations entre les trois femmes avant son arrivée; mais sa présence rompt un équilibre précaire qu’elles avaient trouvé sans lui. Au retour du père, B et C traitent leur mère de « vieille conne » et de « pute de merde ». Hors présence ou évocation du père, le langage des trois femmes ne reflète pas tant l’ordure dans laquelle elles vivent. En effet, au tout début de la pièce, avant qu’il ne soit fait mention du père, elles semblent davantage touchées par une forme d’écholalie:

A (…) Va te laver… Semira, va te laver.

Habille-toi…habille-toi.

C’est toi qui pue, c’est toi qui pue.

B Arrête… Arrête.

Elles se font l’écho de leur propre parole. L’écholalie révèle souvent un trouble psychique, C n’est-elle pas taxée de débilité?. Les trois femmes montrent également un émoussement affectif, caractéristique des personnes ayant subi un grave traumatisme: elles sont indifférentes aux violences ou aux menaces de D:

A Tu n’as qu’à me frapper. (…) Fais ce que tu veux. (…) Viole-moi si tu veux. Ca m’est déjà arrivé… tant de fois. (…) Ca n’a plus d’importance.

D saisit C par le bras et la frappe Si tu dis encore une fois ce mot [pute], je te tue, je te massacre.

C Je m’en fiche pas mal.

Ceux qui n’ont pas fait la guerre ont tous vécu des choses monstrueuses, qu’il s’agisse de torture ou de viol, et le texte est émaillé de leurs courts récits, sans pudeur et sans émotion. A et C racontent leur viol à D, B raconte ses clients à C et à E, E raconte à D comment il a du battre son propre fils à mort. Une voix blanche qui contraste avec le désir de vengeance de D envers celui qui a forcé un autre prisonnier à lui brûler les yeux. Le civil apparaît comme victime principale de la guerre, sans défense face aux forces armées, sans désir de vengeance, sans espoir de retrouver son foyer.

b. la deshumanisation

La guerre, ou la violence légale, met fin à toutes les limites et rapports hiérarchiques sociaux qui tiennent une société humaine. Elle libère les pulsions meurtrières et sexuelles. Ainsi, D, alors que A sa femme se refuse à lui, se tourne vers B, devenue femme, lui demande de « remettre du rouge », et lui dit « tu n ‘as plus de papa ». La guerre abolit le tabou de l’inceste.

Les personnages ont réussi à s’adapter à ces nouveaux rapports de force. Chacun a mis en place une stratégie de survie. B vend son corps, E a choisi la fuite, D s’accroche à des souvenirs qu’il veut croire heureux, A surinvestit sa relation avec E, C adopte une attitude immature. Tous rêvent d’un ailleurs, lorsqu’ils ont rempli le besoin primaire de manger (manger de l’asphalte, de l’herbe, manger le chien, payer de son corps un repas chez l’ennemi d’hier, manger plus que les autres). Manger ou être mangé:

D Vous l’avez mangé? Vous avez mangé Dino?

(…)

C Mais eux aussi, ils nous mangeaient.

B Qui ça?

C Oui, ils mangeaient les êtres humains [les cadavres]… Les chiens.

D Oui, mais ce sont des chiens.

L’homme se place ici en deçà de l’animal domestique, il approche la bête sauvage.

On retrouve le topos de la jeune fille et la mort: B et C mettent en scène leur enterrement, l’érotisent. L’une veut être enterrée totalement nue, l’autre en robe d’une blancheur immaculée, mais avec « des sous-vêtements sexy ». Le désir de mourir ou de tuer dépasse celui de vivre. Les personnages se demandent même comment ils ont pu échapper à la mort, qui a emporté tous leurs amis dont ils énumèrent plusieurs fois les noms au cours de la pièce.

Spectateur est personnages sont cernés par l’horreur dans un présent et un lieu où vivre est devenu impossible.


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Rue de Tours. crédit : Warda

II LA COMÉDIE FAMILIALE

a. LE TROUBLE-FÊTE

Personne ne se réjouit du retour de D. Il ne manquait pas. Son rôle de mari et de père était rempli en son absence par son frère, E, l’oncle Ivan. Même, aidant B et C à faire leurs devoirs, intéressé par les choses intellectuelles et sans la violence misogyne de D, aimé de A, il semble remplir mieux ces rôles que lui.

D après un long temps. Tu n’es pas contente que je sois vivant.

A Contente? Un temps Pourquoi je devrais être contente?

Chacun a trouvé des bénéfices secondaires à son absence. Sa femme a trouvé un compagnon dont elle se sent plus proche, pour lequel elle éprouve des sentiments:

A J’étais morte quand j’étais avec lui. Ce qui m’arrivait n’avait aucune importance, je n’avais pas d’émotion. Je ne pouvais pas parler. Mais quand tu es venu, j’ai commencé à vivre, pour la première fois. Je n’ai jamais été aussi heureuse que pendant cette année-là, malgré la guerre, la faim, la saleté, la peur. Je remercie la guerre…

Son frère cadet s’est vengé des mauvais traitements qu’il lui infligeait en tant que frère aîné en prenant sa place et sa femme. La guerre les a libérés de D et de sa violence, leur a permis de s’émanciper. Ses filles n’acceptent ses marques d’affection qu’à contre-cœur, il les serre toujours trop fort, trop longtemps; A lui refuse les droits qu’il prétend avoir sur elle, son corps ne lui appartient plus: « Ce n’est pas à toi. Rien n’est à toi. » D n’est plus maître dans sa propre maison.

A, en présence de B et C, en vient même à suggérer à E de tuer D. Et puisque E dit « n’être pas fait pour ça » (alors qu’il a tué son propre fils), ils envisagent de fuir tous les quatre.

Il fallait, pour survivre au hui clos familial d’avant-guerre, se mentir à soi-même. D, auquel A reproche d’avoir « toujours été aveugle », ne finit-il pas par reconnaître « Je n’ai jamais été heureux. »?

B. Faire semblant

Chacun tente de rentrer dans son rôle d’avant-guerre, sans y parvenir. Tous ont trop changé.

D Qu’est-ce que vous avez?

A Ce n’est rien

C Non

D Bon alors, soyez un peu gaies.

B Je suis gaie.

C Moi aussi.

D Alors montrez-le.

B On est gaies, comme des pinsons.

C Piou, piou, piou…

Le lecteur avant d’être spectateur perçoit combien les courtes affirmations des deux sœurs sonnent faux. Elles prétendent être gaies à la demande, Mais il y a une réelle discordance entre leurs propos, et la façon neutre, sans entrain dont ils sont énoncés (point, points de suspension plutôt que d’exclamation).

Le retour de D entraîne un nouveau mensonge. A est incapable de lui dire que son frère a pris sa place. Gênée par les questions de D au sujet de son frère, elle ment que celui-ci a disparu dans une tempête de neige. B et C reprochent à A de mentir (B Tu veux toujours mentir, C La vérité ça libère (…) ), se font plus insultantes et irrespectueuses, mais jouent le jeu. Le mensonge de A utilise la cécité de D, qui ne voit pas que son frère est assis à la même table que lui, et condamne E à une présence-absence silencieuse. A ne résout rien, elle laisse en suspend; son mensonge tend le texte comme il tient ensemble les personnages. Elle donne à ses filles un pouvoir sur elle (révéler le secret), ce qu’elles ne font pas, puisque cela ne serait pas dans leur intérêt.

Lars Noren met en scène la violence domestique quotidienne et ses conflits larvés: le terreau des guerres.


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Rue de Tours. crédit : Warda

III Le voir et le dire

A VOIR

Pas de retour victorieux à Ithaque pour D. Nul besoin de se déguiser, il est un mendiant. Pénélope a été violée par ses prétendants et n’espérait pas son retour. Pas de brillant fait d’armes à son actif; il n’a pas aveuglé le cyclope, mais rentre sans voir. Les siens ne célèbrent pas un héros, mais le méprisent, une fois leurs dernières craintes évanouies.

A Je ne supporte plus de te voir. Va-t’en.

D Tu as dis quoi, espèce de sale truie? C’est comme ça qu’on parle à un héros de la guerre qui a sacrifié ses yeux pour son pays?

A Un héros de la guerre, toi?

D Oui, moi. Conduis-toi comme il faut.

A C’est quoi ce héros qui revient en mendiant et qui laisse sa propre fille vendre son corps chaque nuit, aveugle de merde?

Avoir perdu la vue ne lui attire aucune sympathie, il est considéré comme un fardeau supplémentaire. (A Que va-t-on devenir?) Son handicap est utilisé contre lui (C le pique avec un bâton, A et E rient de le voir s’agiter en tous sens)et permet aux autres personnages de lui cacher la vérité. Ne pas voir devrait lui épargner l’horreur de ce qu’est devenu sa famille. Mais le pire reste à voir et même un aveugle n’y échappe pas:

B commence à se peindre les lèvres (…)

(…)

C Tu en as vraiment mis beaucoup.

B Oui, il faut que ça se voit.

C Ça se voit. On ne voit que ça.

B Il faut qu’on le voit dans l’obscurité

D Qu’est-ce que tu as sur le visage?

(…)

Tu n’es quand même pas une pute.

(…)

Ce sont les putes qui en mettent [du rouge].

Considérant au début de la pièce comme une grâce divine la possibilité de retrouver la vue, il finit par souhaiter rester aveugle, car « il n’y a que de la merde à voir ».

D ne voit pas la différence entre le jour et la nuit, se perd d’ailleurs entre les deux. Les indications de lumière, lumière forte, noir a destination du spectateur lui permettent d’isoler les différents moments (à défaut de parler de scènes) de la pièce, sans pour autant donner les indications de jour et de nuit qui font défaut à D. Comme D., le spectateur se trouve face à des êtres détruits par la guerre. Mais, si il les voit, il ne peut les voir autrement, alors que D ne les voit plus mais les voit dans ses souvenirs: cessité en chiasme. Le spectateur n’est pas omniscient. Il voit E, mais il n’a pas tout vu, il ne les a pas vu avant. Et si l’on considère que les pièces de Noren sont surtout jouées en Union Européenne, la plupart des spectateurs n’ont, par bonheur, jamais vu la guerre.

II.Dire

L’urgence domine les prises de parole. La syntaxe est celle de la langue orale courante (pas d’inversion sujet-verbe pour les questions). Les phrases courtes, souvent non-verbales ou sans complément. L’emploi de l’impératif et de l’ affirmation renforce la violence du propos. Le lexique est pauvre et ordurier, on y trouve des phatèmes (ben, hein, ouais). C’est un écriture sans fioriture, la seule accumulation que l’on y trouve est la litanie de B: elle énumère toutes ses connaissances mortes et dit vouloir les rejoindre.

La violence et le mensonge tendent le texte comme la peau couvrant un abcès. D’autres éléments lui donnent son rythme: les silences et le non dit, le double-sens et l’ambiguïté de certaines répliques.

Avec ses silence, un temps, un temps bref, un long temps, la pièce s’approche de la partition musicale Chaque silence abrite une vérité qui ne peut être dite, même si elle arrive à la surface des mots prononcés…C’est dans les échanges entre A et D qu’ils sont les plus nombreux.

Parfois, croyant dire des vérités générales, le personnages vont au-delà de leur intention initiale, ils « ne croient pas si bien dire », la vérité du propos leur échappe:

A Ce n’est que du rouge à lèvres. Toutes les filles en mettent, de nos jours.

→ ce qui devrait apaiser D laisse voir la cohorte de jeunes filles qui, comme Beenina, se prostituent.

D De nos jours, c’est à la mode d’être mince.

C Oui.

Silence

→ en effet, les privations alimentaires donnent rarement des rondeurs pleines de charme.

Lars Noren s’ingénie aussi à créer des ambiguïtés. Ainsi, dans ce qui semble une tirade au regard de la longueur des autres répliques, D brosse un portrait négatif de E, le dit bon à rien, juste à rêver. « C’est mon papa. », dit alors C… filiation rêvée, ou réelle?

Ces répliques à double sens distillent un humour noir que seul le spectateur peut goûter, puisqu’il conserve une certaine distance avec les personnages.


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Rue de Tours. crédit : Warda

LE MOT DE LA FIN

Les personnages ne suscitent ni sympathie, ni empathie. D est violent, autoritaire et obtus; mais il est infirme et on veut se débarrasser de lui. E a plus de réflexion, mais c’est un « planqué », et il a pris la femme de son frère. Ni bons, ni mauvais: cela permet au spectateur de s’identifier aux personnages. Nous ne sommes maîtres ni de nos mots, ni de nos désirs et nous sommes tous potentiellement violent, la guerre est dans nos mots. Nul ne sait quelle stratégie il adopterait pour survivre à une guerre.

On retrouve une cruauté semblable à celle de L’Oiseau bariolé de Kosinski, et l’idée que « ça n’existe plus, les enfants. » Kids, de Fabrice Melquiot, est moins sombre. Certes, cette toute jeune fille – aussi…- cherche dans les ruines un « lipstick » bien rouge, bien voyant, dont elle se tartine les lèvres pour plaire… Mais la communauté d’orphelins est joyeuse, vivante et pleine de rêves. Ils s’aiment autant qu’ils s’insultent, alors que A,B,C, D et E ne semblent réunis que par le hasard et la nécessité.


Casseurs, contestation, et autres contes étranges.

A force d’entendre dans les médias appartenant à des grands industriels que la contestation de la loi El Khomri (réforme du Code du travail) était menée par une poignée d’enragés de la CGT, de dangereux vandales rouges, une horde barbare qui pulvérise voitures de police et tout ce qui se présente sur son passage, le doute.

J’ai donc décidé d’aller voir de mes propres yeux le 14 mai 2016 à Paris. Et là, surprise. Dans le cortège, des femmes, des vieux. La CGT, mais aussi d’autres syndicats : FO, SUD. Des partis politiques d’extrême gauche. Des associations de défense des droits humains, de lutte contre les discrimination et la misère. Où sont les « casseurs »? Bien en amont du cortège. Organisés, cagoulés, jeunes, agressifs. Tout était démoli sur leur passage à l’arrivée du cortège.  Difficile de croire que les manifestants ont quelque chose à voir avec ces actes de malveillance. Ces actes sont cependant bien commodes pour discréditer un mouvement, renforcer des dispositifs de sécurité et menacer le droit qui est celui de manifester.

Manifestation contre la loi El Khomri

Les vacances d’été arrivant, la contestation, surtout étudiante, se fane. Peut-être certains croient-ils que l’on pourra reprendre les manifs en septembre, après les vacances. Je crois que cela sera trop tard. Il est difficile de croire qu’un mouvement social puisse « prendre des vacances », et revenir, du sable dans les cheveux, battre le pavé de septembre.
Mais puisque l’on parle de contestation sociale, de contestation des puissants, et de la recherche d’un prétexte pour embastiller les contestataires, penchons-nous quelques instants sur le XVIIIe siècle français et l’oeuvre de D. A. F. de Sade, le « sulfureux » Marquis de Sade, qui fut emprisonné des années durant pour libertinage, qui avait une idée bien différente du mariage et de l’existence de Dieu que celle catéchisée en son époque, qui critiquait la Cour et le pouvoir royal.


Eric Delphin Kwégoué – dramaturge camerounais

En avril 2015, je participais à une rencontre avec Eric Delphin Kwégoué, proposée par l’association 63 Regards de Tours; et découvrais à cette occasion une écriture théâtrale singulière, et une culture de moi méconnue, par les échanges publics avec l’auteur, et par les mises en voix de ses textes proposées par des étudiants de l’Université François Rabelais de Tours …
Depuis 2010, l’association tourangelle 63 Regards, créée par Marion Chénetier-Alev et Philippe Lebas, a pour but de promouvoir le théâtre contemporain, d’intéresser un public toujours plus nombreux à des lectures du monde particulières, portées par des jeunes auteurs, peu lus et peu diffusés .

Ainsi, depuis 5 ans, l’association invite un auteur à Tours tous les ans, pour un temps d’échange collectif public, assorti de mises en voix et en espace de ses textes, par des étudiants de M1 du master Culture et médiation des Arts du spectacle de l’Université François Rabelais, et du Conservatoire. Les étudiants ont travaillé pendant une année universitaire sur l’ensemble de l’œuvre de l’auteur dans le cadre d’un atelier spécifique ; et, sous la direction de Philippe Lebas, ont choisi des textes en vue d’une restitution finale au Volapük (lieu de résidence artistique à Tours). Autre partenaire de l’événement, le collège La Bruyère, notamment les élèves qui suivent la classe à horaires aménagés théâtre.

Les invités des trois premières éditions étaient : Christophe Pellet, Pauline Sales, Sylvain Levey. En 2014, 63 Regards mettait le théâtre québécois à l’honneur, en invitant la comédienne et dramaturge Evelyne de La Chenelière. Cette année, c’était au tour du camerounais Eric Delphin Kwégoué ; auteur, metteur en scène et comédien, et également éditeur d’auteurs africains. Une écriture originale, traversée par le multilinguisme du Cameroun : Anglais, Français, Camfranglais. Pour Kwégoué, le patois est la langue de l’émotion : certaines pièces sont pensées, ressenties en patois, puis écrites, « traduites » en français. Une différence linguistique, héritée du temps de la colonisation européenne, source de conflits et de violences : dans la pièce Out, la jeune Sophie est chassée par son père pour avoir parlé anglais, et se rebaptise elle-même Out. A ce maillage linguistique s’ajoutent les différences confessionnelles et ethniques. Eric Delphin Kwégoué appartient à une famille Bamiléké ; il a d’abord été formé au théâtre rituel. On retrouve cet univers métaphysique dans ses pièces, notamment L’Ombre de mon propre vampire, dont un extrait a été présenté au Volapük par les étudiants de l’atelier.

La présentation de ses pièces « extrêmement variées », de son écriture « très dense et non conformiste » – Marion Chénetier-Alev – permet au public de découvrir la réalité d’un pays souvent mal connue ici. Depuis 1982, la « démocrature » de Paul Biya fait la vie dure aux artistes qui abordent dans leur œuvres des thèmes comme la condition féminine, le viol, le tribalisme, la polygamie, la dictature, le poids des traditions, autant d’aspects qui entravent la liberté. Rappelons au passage que Out est une commande de l’Institut Français de Paris, qui a soutenu la résidence d’écriture. Out traite de l’homosexualité, longtemps interdite par la loi camerounaise, et qui est toujours gravement punie par la population. Sophie, chassée par son père, est persécutée par le directeur de son lycée, car homosexuelle, ainsi que sa compagne qui meurt tabassée.

Pour l’auteur, au Cameroun, les gens ont si peur de la guerre, qu’ils prient pour le maintien du régime actuel. « Pour soigner la violence, il faut être violent », dit-il. Il faut malmener le spectateur pour créer (peut-être) un déclic. En effet, dans ses pièces, l’interpellation du public est frontale ; « la fiction enrobe à peine le sujet, le public est mis devant le problème » – Marion Chénetier-Alev.

Découvrez  ci-après les archives sonores de cette rencontre, et les mises en voix de L’Ombre de mon propre vampire et de Pressentiment à vif par les étudiants de l’atelier théâtre, le 24 avril, au Volapük.


Bibliographie d’Eric Delphin Kwégoué :
L’Ombre de mon propre vampire, dans un recueil collectif intitulé Contemporain Cameroun, éditions Ifrikiya, Yaoundé, 2011.
Les Génétiques, dans un recueil collectif intitulé Les Dramaticules. Cinq dramaturges camerounais, Les éditions Scène d’Ebène, Association Koz’art, Douala, 2014.
Autopsie d’une poubelle, éditions Ecritures théâtrales Grand Sud-Ouest

Textes à paraître : 
Question de terre, éditions Clé, Yaoundé, 2015
Par amour jusqu’à la mort, Harmattan, Yaoundé, à paraître.


Littérature haïtienne.

Il est des pays que l’on rêve de visiter. A défaut d’avoir pu me rendre encore en  Haïti, je visite l’île par sa littérature et sa musique; et avec deux amis estimés, je vous propose de vous arrêter sur trois auteurs : Yanick Lahens, Jacques Stephen Alexis, Frankétienne…



J’ai eu le plaisir de rencontrer l’auteur Yanick Lahens à la librairie La Boîte à Livres à Tours, et d’échanger avec elle sur son roman Bain de Lune (Prix Fémina 2014). Par ailleurs, il y a dans mes connaissances Guillaume Cingal, et Magali Renouf, qui enseignent tous les deux à l’Université François Rabelais, et sont passionnés par les littératures d’Afrique et d’Outre-Mer.
Guillaume Cingal vous présentera Frankétienne, La Méduse orpheline; et Magali Renouf, Jacques Stephen Alexis, Le Romancero aux étoiles dans les deux émissions qui suivent. La première émission présente les trois auteurs de manière chronologique, la seconde cherche des traits communs à ces trois écritures, et porte un regard critique sur les politiques d’édition françaises. Les émissions sont émaillées de lectures et de musiques haïtiennes. Bonne écoute !




Trois auteurs « français pas de souche »

Romain Gary, Cavanna, Lydie Salvayre. Qu’ont-ils en commun ? Voyons, voyons… Trois auteurs français reconnus… Ah, ils sont fils et fille d’immigrés, et le moins que l’on puisse dire, c’est que les débuts de l’histoire française de leurs familles n’ont pas été des plus simples…
Pour chacun de ces auteurs, je vous propose une escale dans une de leurs œuvres, un roman autobiographique, où il est justement question de leur enfance, de leur itinéraire dans la langue française.

Romain Gary – La Promesse de l’aube

François Cavanna – Les Ritals

Lydie Salvayre – Pas pleurer


Romain Gary – la Promesse de l’aube

En 2014 a été célébré le centenaire de la naissance de Romain Gary, né Romain Kacew, à Vilna, dans l’Empire russe ; actuelle Vilnius en Lituanie. Mort en 1980 à Paris, après avoir servi la France da2014-06-18 02.15.11ns l’Armée de l’Air pendant la Seconde Guerre Mondiale, Romain Gary a été diplomate en plus d’être un grand romancier, et s’offrit même le luxe de recevoir deux prix Goncourt, dont un sous le pseudonyme d’Emile Ajar, en 1975, pour La Vie devant soi.

En 2014, donc, nous vîmes fleurir les commémorations en tous genres ; et je vous recommande d’ailleurs la plupart des très bonnes émissions qui furent alors diffusées sur France Culture. Oui, il ne faut pas y voir du « francentrisme » : il y a surement de très bonnes radios non françaises qui ont fait de très bonnes émissions sur Romain Gary, mais je n’ai pas eu la chance de les entendre; et puis quoi qu’en disent quelques grincheux, à part en cas de grève, où l’on n’échappe pas aux playlists indigentes, j’aime écouter cette radio justement parce que les gens parlent sans brailler, qu’il n’y a pas de pub pour le supermarché du coin, et que ça préserve mon capital auditif. Mais revenons-en au sujet qui nous occupe. Ce n’est pas 2014 qui me fit découvrir Romain Gary, mais un ami cher, que je considère même un peu comme mon père, et qui m’a prêté – et attend probablement que je lui rende – La Vie devant soi.

Une mère russe
Dans ce roman autobiographique, La Promesse de l’aube, Romain Gary nous montre comment l’amour de sa mère pour lui et pour la France,  et sa détermination, ont fait de lui l’homme qu’il fut. En effet, miséreux en Empire russe/Pologne/Lituanie, selon l’époque, elle avait une foi inébranlable en la France, où son fils était appelé à « grandir, étudier devenir quelqu’un »:


– Qu’est-ce qu’il y a, maman?
– Rien. Viens m’embrasser.
J’allais l’embrasser. Ses joues sentaient le froid. Elle me tenait contre elle, fixant, par dessus mon épaule, quelque chose de lointain, avec un air émerveillé. Puis elle disait:
– Tu seras ambassadeur de France.
Je ne savais pas du tout ce que c’était, mais j’étais d’accord. Je n’avais que huit ans, mais ma décision était déjà prise : tout ce que ma mère voulait, j’allais le lui donner.
– Bien, disais-je, nonchalamment.
(…) Ma mère essuyait des larmes de bonheur. Elle me serrait dans ses bras.
– Tu auras une voiture automobile.
Elle venait de parcourir la ville à pied. Par dix degrés au dessous de zéro.


Une utopie maternelle
Pour la mère de Romain Gary, la France était l’espoir d’une vie meilleure pour son fils, un rêve pour lequel se débattre dans un quotidien gris prenait sens. Se heurtant au réel français, loin de cette utopie maternelle, le jeune Romain Gary découvrit bien assez vite que, pas plus qu’ailleurs dans le monde, la bêtise, la cruauté et l’injustice ne sont absentes en France.


(…) Elle mettait à évoquer pour moi la France tout l’art des conteurs orientaux et une force de conviction dont je ne me suis jamais remis. Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu, et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef d’oeuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui et à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. « J’ai été à Nice et à Paris. » – c’est tout ce qu’elle avait consenti à me confier. (…) Plus tard, beaucoup plus tard, après quinze ans de contact avec la réalité française, à Nice, où nous étions venus nous établir, le visage ridé, maintenant, et les cheveux tous blancs, vieillie, puisqu’il faut bien dire le mot, mais n’ayant rien appris, rien remarqué, elle continua à évoquer, avec le même sourire confiant, ce pays merveilleux, qu’elle avait apporté avec elle dans son balluchon; quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de mon propre cœur, je passais d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement. (…)


Les vertus de l’humour
La littérature, l’écriture et l’humour comme trésors, pour celui qui affirme en 1938 « Je suis Français », alors que l’armée persiste à le regarder comme un naturalisé de fraîche date (1935), et potentiellement suspect, qu’il convient de saquer, et de maintenir à un grade inférieur.


Toutes ces mésaventures firent que je m’enfermais de plus en plus dans ma chambre, et me mis à écrire pour de bon. Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens de justice et de compassion. Instinctivement, sans influence littéraire apparente, je découvris l’humour, cette façon habile et entièrement satisfaisante de désamorcer le réel au moment même où il va vous tomber dessus. L’humour a été pour moi, tout au long du chemin, un fraternel compagnonnage; je lui dois mes seuls vrais instants de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à travers notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, de supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. Certains de mes « amis », qui en sont totalement dépourvus, s’attristent de me voir, dans mes écrits, dans mes propos, tourner contre moi-même cette arme essentielle; ils parlent, ces renseignés, de masochisme, de haine de soi-même, ou même, lorsque je mêle à ces jeux libérateurs ceux qui me sont proches, d’exhibitionnisme et de muflerie. Je les plains. La réalité est que « je » n’existe pas, que le « moi » n’est jamais visé, mais seulement franchi, lorsque je tourne contre lui mon arme préférée; c’est à la situation humaine que je m’en prends, à travers toutes ses incarnations éphémères, c’est à une condition qui nous fut imposée de l’extérieur, à une loi qui nous fut dictée par des forces obscures comme une quelconque loi de Nuremberg. Dans les rapports humains, ce malentendu fut pour moi une source constante de solitude, car, rien ne vous isole plus que de tendre la main fraternelle de l’humour, à ceux qui, à cet égard, sont plus manchots que les pingouins.



Cavanna – Les Ritals

En janvier 2015, parce que des fanatiques armés jusqu’aux dents massacraient avec courage des civils armés de crayons et de feutres, nous fûmes presque tous « Charlie ».

Le Canard Enchainé
Le Canard Enchaîné
La CAF aussi.
La CAF aussi.

Et au rythme des défilés, des marches blanches dominicales qui permettaient à certains commerçants « Charlie » de faire des ouvertures exceptionnelles de leur boutique, un nom se fit entendre à nouveau, nom qui commençait à être oublié des générations neuves et ignorantes : François Cavanna, journaliste, écrivain, et dessinateur de presse, cofondateur de Charlie, justement.

charlie
Quand c’est Charlie, c’est permis!

Curieusement, il ne me semble pas qu’on se soit beaucoup intéressé au fait que Cavanna (1923 – 2014) – puisqu’on a soudain reparlé de lui, et même fait des films à son sujet – était fils d’un immigré italien et d’une mère française, et qu’il raconte avec humour cette enfance merveilleuse dans le quartier « rital » très pauvre de Nogent-sur-Marne où il a grandi, ainsi que le racisme ordinaire dont sa communauté était victime. Je me demande pourquoi. Alors que l’on cherche à créer du « dialogue » et du « lien social » dans les « quartiers sensibles », et que l’on défend la fonction intégrative – ou « intégrationnelle »? – de l’école de la République ; et, puisque le gouvernement était Charlie, ce livre n’a pas été mis au programme et largement distribué dans les collèges. Tous les collèges. En août 2015, à l’occasion de mon anniversaire, une très bonne amie, qui avait du m’entendre penser tout haut, m’offrit Les Ritals, avec sur la page de garde : « Bon anniversaire camarade ! »

L’école
Puisqu’on parle du milieu scolaire, la transition est toute trouvée pour ce premier extrait, où il est justement question de l’école :


Les Ritals, on est mal piffés. C’est parce qu’il y en a tellement par ici. Les mômes français ne risquent pas le bout de leurs pompes dans nos rues à Ritals, mais à l’école, là, ils se rattrapent. Se sentent costauds, les petites vipères. On voit bien que leurs parents se privent pas de débloquer sur nous autres, à la maison. Tiens, rien que les vacheries que ces merdeux nous balancent, ça pue la connerie de leurs vieux : « Les Ritals, vous êtes bons qu’à jouer de la mandoline! » De la mandoline, j’en ai seulement jamais vu. L’idée de mon père jouant de la mandoline… « Dans votre pays de paumés, on crève la faim, alors vous êtes bien contents de venir bouffer le pain des Français! » Pardi. C’est normal, non? S’ils se laissaient mourir sur leur tas de cailloux, les Ritals, on les traiterait de faignants. Ils vont là où il y a à bouffer. Là où un gars qui a deux bras et du cœur au ventre à une chance de dégoter un croûton au bout d’une journée de sueur. Les Français sont bien contents de le vendre, leur sacré fameux pain français, à ces gros ploucs si travailleurs, si bien élevés, si humbles, qui se coltinent les brouettes de béton à leur place. (…)
Il y a bien aussi les Russes, mais les Russes, c’est pas des étrangers. Ils font des métiers de Français. Les Français ne les méprisent pas, ne se foutent pas de leur gueule à l’école. C’est eux qui méprisent les Français. Il parait que c’est tous des princes et des marquises, et qu’ils se sont sauvés à cause des Bolchévicks qui tuaient tous les aristocrates. Les Français ne les aiment pas beaucoup, les Français n’aiment personne, mais on sent qu’ils ont de la considération parce que c’est pas des vrais pauvres mais des gens riches qui ont vécu des choses très tristes, comme dans les feuilletons.


Le parler Rital et la langue française
Là où Gary évoque l’accent russe de sa mère, que l’on entendait encore dans sa voix, Cavanna propose une étude et une transcription du parler des immigrés italiens de l’époque :


(…) Ca fait que les Ritals qui mettent un peu le nez dehors de leurs ghettos de Ritals se débrouillent vite fait avec le Français. Mais, aussi longtemps puissent-ils vivre, ils seront toujours trahis par le zézaiement. Rien à faire, ils zozottent. Le çeveu sur la langue italien, ça ne part qu’avec la bête. L’oreille ritale ne discerne pas un « j » d’un « z ». Ils sentent bien que c’est pas tout à fait pareil, mais ils ne voient pas bien en quoi. Alors ils bricolent un truc entre les deux, à moitié « j », à moitié « z », si bien que pour les oreilles française, ce son bâtard est identifié comme un « j » mal prononcé si c’est un « z », comme un « z » dans le cas inverse. La rose devient la roje, l’argent devient l’arzent, manger devient manzer, Joseph devient Zojeph, de toute façon, on dit Jopo, qui s’entend Zouzou, parce que les o ils aiment pas tellement non plus, les Cisalpins, va savoir pourquoi.
Il y a encore des tas de choses marrantes, par exemple le « mica » italien, qui veut dire « pas » et qui redouble la négation, exactement comme « pas » en Français. En dialetto, il devient « mia ». Accent final sur l’i, le a final ne s’entend pas, ça donne à l’oreille quelque chose comme « mie », juste comme dans le Rabelais en vieux français que j’aime tant. « G’no mie » : « Je n’en n’ai pas » (Je transcris comme j’entends) Là où le vrai italien (« il vero ‘talian ») dit « l’abbiamo fatto » (Nous l’avons fait), le dialetto dit « G’l’oum fa ». C’est bien plus près du « J’l’on fait » que j’entends quand je vais chez grand-père, qui se trouve pourtant tout ce qu’il y a au plus au centre de la France.


L’enquête ethnologique et linguistique est savoureuse. Les souvenirs sont racontés sans misérabilisme, ni complaisance. Et si la langue énergique et chahuteuse de Cavanna n’a rien à voir avec celle plus précieuse de Gary, lui aussi fait bon usage de l’humour et de l’autodérision face à la bêtise ambiante. Certes, les Français apparaissent bas de plafond, racistes et incultes ; mais, étouffée de règles et de principes, la communauté ritale n’est pas idéalisée non plus.


Chaque samedi midi, maman m’attendait sur le trottoir. Du fond du vestibule, je courais à elle : « Maman, j’ai zéro faute! » Elle, pas crâneuse, tiens! Les voisines de la rue, jalminces. Ma qu’est-cé qu’il est intellizent, votré Francva, madama Louvi! (Une femme mariée porte plutôt le prénom de son mari que son nom de famille, surtout quand il risque d’y avoir confusion avec une dame plus considérable. Dire « Madame Cavanna » serait presque blasphématoire à l’égard des Cavanna plus huppés. le manant n’a rien à gagner à porter le nom du seigneur. – del signoure.) Maman, c’est « madama Louvi », ou même « madama Gros Louvi ». Et les commerçants où je vais faire les commissions, ils l’appellent Mme François. « Il apprende bien, votre Françva, madama Louvi. Il a la tête qu’il apprende tout ce qu’i veut. Ca sara fatiguant, no, d’avar la tête qu’alle travaille tout le temps commé ça, no? Ca sara pétêt’ pas bon pour la crvassance, no? Il est un pétit peu pâlot, votré Françva, no? » C’est là que j’ai commencé à me prendre pour un petit génie.


Et le « petit génie » Cavanna a un rapport magique à cette langue française aménagée par les Ritals, aux mots, et même aux lettres. Langue qu’il voit comme un trésor, et non comme une prison.


(…) Les choses pour moi, c’est d’abord des mots. Des mots écrits. Si on me dit « cheval », si tout seul dans ma tête, je pense « cheval », je vois le mot « cheval », imprimé, attention, pas écrit à la main, imprimé en minuscules d’imprimerie, je le vois, là, devant moi, noir sur blanc, avec le hargneux crochet de son « c », au bout à gauche son « h » pas trop aimable non plus qui dépasse en l’air ainsi que le « l », son « v » prétentieux au milieu, son « e » très gonzesse, son « a » pansu, assis sur son gros cul. « Cheval ». Après, seulement après, je vois la bête. Tout ça se fait beaucoup plus vite que je l’explique. A une vitesse fantastique. Mais j’ai quand même le temps de bien le voir, le mot, avec tous ses détails, sa physionomie, son mauvais caractère ou son clin d’œil complice. Les mots sont vraiment des copains. (…)
Ca explique que très vite, j’ai su mettre l’orthographe. La grammaire m’a toujours été jeu proposé, aux règles passionnantes, jeu de logique et d’architecture. 1 (…)

Note en bas de page de l’auteur:
1. Je sais, c’est très mal porté de dire ça aujourd’hui. L’orthographe est un instrument de torture forgé par la classe dominante pour snober les croquants, la grammaire un galimatias insultant toute logique et toute cohérence, la langue française un tas de boue tout juste bon à entraver l’essor de la pensée. Voilà comment on doit causer, qu’on se veuille jeune loup dans le vent ou contestataire bon teint. Allez vous faire foutre! Le français est la plus amusante, la plus scintillante, la plus stimulante pour l’esprit et l’imagination de toutes les langues qu’il m’a été donné de connaître en quelque intimité. (…) Tas d’imaginations débiles que vous êtes, bande de feignasses à qui il faut tout mâcher, saletés des sociétaire de la Comédie-Française qui supprimez les « e » muets dans les alexandrins, si vous saviez, petits cons, ce qu’on peut se marrer avec des virgules et des passés simples (que vous appelez « imparfait du subjonctif », en vous croyant malins!), si vous saviez! Plus qu’avec une guitare, merdeux, bien plus! Et sans faire chier les voisins.



Éternel retour?
Les économistes ou historiens rigoureux bondiraient surement en me lisant mais – chacun son métier, après tout! – j’ai eu un goût de déjà vu, une inquiétante étrangeté dans l’œil et dans l’actualité en poursuivant ma lecture :


(…)
Un jour le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque là, il avait supporté, parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau. Mais voilà qu’à leur tour, les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action Française
Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là, c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi, et qu’ils pourrissaient tout. (…)
Oui. Un jour donc, le gouvernement s’avisa, pour lutter, qu’il disait, contre le chômage, de renvoyer chez eux tous les immigrés, c’est à dire tous les Ritals, à part eux, en fait d’immigrés, il n’y avait pas grand monde par nos banlieues.
(…)
Il commença à en partir pas mal. Des familles dont les gosses ne parlaient que le français (…)
Et papa revint avec la carte verte. « Repassez dans deux mois. » Dans deux mois et quinze jours, le billet d’aller simple pour Bettola, Provincia di Piacenza, Italie. Maman, foudroyée. « Moi aussi? » « Vous aussi, madame, bien entendu. » « Mais je suis française! » »Vous êtes italienne par votre mariage, madame. Avez-vous fait une demande expresse pour conserver votre nationalité d’origine? Non? Alors vous êtes italienne, sans aucun doute. » « Et le petit? » « L’enfant peut rester, il conserve le droit d’option jusqu’à la majorité. » « Que fera-t-il sans nous? » « C’est votre affaire, madame. Au suivant! »


3 auteurs
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Lydie Salvayre – Pas pleurer

Lecteur, si tu es arrivé jusqu’ici, bravo. Pour reposer tes yeux et pour le plaisir de tes oreilles, je partage avec toi cette émission de radio, que j’ai réalisée pour Radio Campus Tours. Il s’agit d’une interview de Lydie Salvayre, que j’ai eu la chance de rencontrer à l’occasion de son passage à Tours, enrichie de lectures de l’oeuvre par la comédienne Helena Fernandes. Pas pleurer a valu à son auteur le Prix Goncourt 2014. Les parents de Lydie Salvayre venaient d’Espagne, et fuyaient la guerre. On retrouve une maman terrible, Montse, qui parle « fragnol », langue hybride, entre le français et l’espagnol. Et puis les questions de l’auteur, qui déroule non sans humour cette histoire familiale : Les mots émigrés sont-ils une menace pour la langue ? Qu’est-ce que le « nationalisme » ? Faut-il craindre le retour du religieux ?


Gérard Mordillat – La Brigade du rire : une certaine idée de la France

En ce mois de mai français gris et pluvieux, où certains passent la Nuit Debout pour appeler le gouvernement à plus de justice sociale, sur fond de démantèlement du Code du Travail, voici un roman syntone, et qui n’oublie pas d’être drôle.
En résumé
Une bande de vieux copains, anciennes gloires du handball local, se retrouvent des années après. Il y a Kowalski, l’indigné, l’Enfant-Loup coureur de jupon et bagarreur, bientôt épris de la belle Suzana, infirmière en psychiatrie; Isaac, roux et distributeur de films; Hurel le chef d’entreprise qui lit secrètement Marx. Et aussi Dylan, prof d’anglais et poète, vivant avec les deux jumelles Muriel et Dorith; Rousseau, resté le plus beau, et prof d’économie, Victoria, acrobate. A cette joyeuse bande s’ajoutent d’autres personnages mineurs, pas toujours indispensables, mais qui servent à étoffer les personnages principaux, à leur donner une existence propre – si on peut dire – hors du groupe et du tronc commun de l’histoire principale, qui se présente comme une rue traversée de venelles.
Des profils variés, donc, dans lesquels chacun pourrait se trouver un homologue approximatif, et qui donne un panel de tous les mécontents de la France d’aujourd’hui, de tous ceux qui sont touchés par l’injustice et la bêtise des puissants, et qui disposent – outre du droit de manifester librement dans la rue et d’exprimer leurs opinions – d’une arme des plus efficaces : l’humour.


 Quatrième de couverture

Constitués en « Brigade du rire », par jeu, ils kidnappent Pierre Ramut, l’éditorialiste vedette de Valeurs Françaises, et, dans un bunker transformé en atelier, l’installent devant une perceuse à colonne. Forcé de travaillé selon ce qu’il prescrit dans ses papiers hebdomadaires – semaine de 48 heures, salaire de 20% inférieur au SMIC, productivité maximum, travail le dimanche – Ramut saura désormais de quoi il parle…


La critique du gouvernement et des médias
Je voudrais maintenant m’arrêter sur quelques extraits du roman, qui à mon sens reflètent l’image que l’auteur veut transmettre de l’actuel gouvernement et des médias français, et renvoient à une actualité sociale qui n’est peut-être pas perçue hors de nos frontières.

La critique du gouvernement


(…)
Pour se distraire, il alluma la radio.
Un ministre soi-disant socialiste pérorait sur les pauvres. Grâce aux réformes qu’il entreprenait, ils pourraient désormais voyager en bus plutôt qu’en train : « Oui, ils pourront voyager plus facilement, car l’autocar c’est huit à dix fois moins cher que le train. Pourquoi? Parce qu’il y a trop de normes, et qu’on a protégé le secteur ferroviaire… »
L’Enfant-Loup ferma le poste d’un geste rageur.
– Espèce d’enfoiré! jura-t-il.
Puis, apostrophant son pare-brise:
– On sait bien ce que tu veux, des esclaves qui conduiront tes autocars quarante-neuf heures et plus par semaine, comme les routiers! C’est ça ton rêve: plus de service public, plus de syndicats, que des patrons qui s’en mettront plein les poches! Et tant pis s’il y a des accidents!
Les socialistes désormais si ouvertement de droite, étaient disqualifiés à ses yeux. Ils n’étaient plus des adversaires ni des faux-frères, mais des ennemis. Quant à la droite conservatrice, elle s’accouplait sans vergogne avec les néo-fascistes. La société n’était plus démocratique, ni républicaine. Il n’y avait plus de vertu, que de la cupidité et du cynisme. (…)


Il est fait là allusion aux « autocars Macron »: fin 2015, le ministre de l’économie, Emmanuel Macron a fait voter une loi dont le but est de développer le marché des lignes de bus sur de grandes distances (plus de 100km). Cela devrait, selon le ministre, développer des milliers d’emplois, et proposer une alternative plus économique que le train. En effet, le prix des billets de train, notamment sur les lignes à grande vitesse (TGV) a considérablement augmenté ces dernières années, devenant inaccessibles aux moins fortunés, qui pourraient ainsi faire le choix d’une mobilité ralentie (voyage en car plus long) à celle d’une mobilité économiquement réduite. Pour capter cette clientèle désargentée, qui fait souvent le choix du covoiturage, notamment par le site blablacar, les compagnies de bus proposent des tarifs volontairement très bas. Deux questions : la multiplication des autocars est-elle compatible avec la baisse de la pollution? Quelle longévité pour ces entreprises qui semblent pour le moment peu rentables et quel salaire pour leurs employés?


(…)
Kol émis un petit rire.
– Ils te font faire un « bilan de compétences ». Tu dois tout mettre sur la table : ce que tu as fait, ce que tu sais faire, ce que tu aimerais faire, tes projets professionnels… Après quoi, le type ou la bonne femme qui te reçoit conclut que, dans la situation actuelle, au regard des résultats, il ou elle ne voit pas ce qu’il pourrait te proposer ou faire pour toi. Tu repars humilié de t’être laissé traité comme une pièce de mécanique qui passe au contrôle de qualité avant d’être mise au rebut. Ceux qui t’ont reçu, eux, sont contents, ils ont fait leur job. Ils peuvent adresser la facture à Pôle Emploi, ou je ne sais pas qui. C’est devenu un métier de recevoir les chômeurs pour leur dire qu’il n’y a rien à espérer… Ça rapporte.
(…)


Dans cet extrait Kol, licencié par l’imprimerie où il travaillait suite à un important mouvement de contestation dont il était l’un des éléments les plus actifs, fait part de son expérience de chercheur d’emploi. Pôle Emploi, anciennement Agence Nationale Pour l’Emploi, est souvent raillée pour son inefficacité supposée, et la rudesse de ses conseillères. De nombreux comiques l’ont mis en scène. Extraits:

 

Le Palma Show

 

Parfois, même les chroniqueurs de la sérieuse radio France Inter s’y mettent:


Dans cet extrait des Brigades du rire, l’auteur – comme dans la vidéo précédente de Vincent Dedienne – fait allusion aux nombreuses agences privées qui prennent le relais de Pôle Emploi pour le suivi des chômeurs, et qui sont payées par Pôle Emploi pour remplir des missions très proches des siennes. La demande étant très forte, l’accompagnement à la recherche d’emploi est donc aussi un marché porteur.

Ces deux extraits donnent un aperçu romancé du contexte dans lequel surviennent les manifestations actuelles contre le projet de loi de réforme du Code du Travail de madame El Khomri. Pour comprendre quelles étaient les inquiétudes et les revendications des acteurs sociaux – notamment les syndicats, auxquels il est fait allusion à de nombreuses reprises dans le roman – je me suis rendue à leur rencontre avec mon zoom, lors d’une manifestation de Tours, en mars 2016.


La critique des médias
Gérard Mordillat par son personnage Kowalski, dit Kol, décrit des journalistes en quête de sensationnel, de contenus vendeurs, de « télé-réalité », plus que de réalité de terrain et de désir d’informer. Des journalistes soumis à la commande de leur « patron » (NB: au cours de ces dernières années, de nombreux organes de presse ont été rachetés par des grands patrons).


(…)
– Je ne suis pas un acteur, pas du tout, s’emporta Kol, se dégageant, c’est là le problème! Les journalistes voulaient me voir comme ça. J’en ai entendu un glisser à un autre type dans son genre que j’étais un « bon client ». Un bon client pour quoi? Pour faire l’article à sa place, pour lui servir la soupe qu’il assaisonnerait comme il veut? Tu comprends, pour eux, notre grève, c’était comme une pièce de théâtre ou un film dont j’étais la vedette, et dont ils attendaient du spectacle. Pourquoi on se battait, ce qu’on pensait, ce qu’on vivait, ils s’en foutaient comme de l’an quarante. Ils ne cherchaient qu’un sujet. Un « sujet »! Comme si nous étions dans je ne sais quelle monarchie dont ils seraient les rois.
(…)
Il eut une grimace de dégoût.
– Je me souviens de la fois où une radio avait envoyé un reporter devant les portes de l’imprimerie quand le patron essayait de nous empêcher d’entrer.
(…)
Il n’y a eut aucun affrontement mais les reporters ont tellement intégré le discours que leur patron attendant d’eux qu’ils se foutent de la réalité. Ils sont là pour servir la soupe patronale, et ils la servent. Ils préféreront toujours filmer des femmes en pleurs que des types déterminés à ne pas se laisser faire. Et jamais – jamais! – ils ne les laisseront exposer les vrais motifs de la grève. (…)


Plus loin, Gérard Mordillat s’ingénie à mettre en scène celui auquel profite l’enlèvement de Ramut, qui copie ses articles, couche avec sa femme et se fait nommer directeur du journal imaginaire et conservateur Valeurs Françaises, dont le titre ressemble à s’y méprendre à Valeurs Actuelles.  L’arriviste Alexandre Camiri « n’occupait le bureau directorial que depuis vingt-quatre heures, ayant exigé que toute la déco soit refaite à son gout, le mobilier changé et redistribué selon ses plans. » Cet épisode n’est pas sans rappeler la polémique qu’avait crée Mathieu Gallet, fraîchement nommé à Radio France, en faisant refaire la décoration de son bureau.
Voici donc la « feuille de route » – selon l’expression en vogue – d’Alexandre Camiri :


– On va rajeunir le look (…) la rédaction, on va faire péter nos couleurs! Je veux que ça flashe, je veux que ça crache, je veux que ça éblouisse!

(…) je veux supprimer le service culturel! (…) D’abord, tout le monde se fout de la culture. Du smicard au Président de la République, tout le monde s’en fout! (…) De toute façon, plus personne ne lit de livres, et dans dix ans c’en sera fini du cinéma en salle… (…) J’ai une liseuse, un Ipad, un Iphone, que demande le peuple? (…)

Je vire les dessins de presse. J’en ai mare de leurs blagues à deux sous et de leurs gribouillages. Là aussi, n’importe qui peut dessiner, il suffit de s’entraîner en répondant au téléphone. Non, je veux de la photo. (…)

Du gratos! On va en finir avec les agences de merde et les photographes qui se prennent pour des artistes. On piquera tout ce qu’on veut sur Instagram ou sur Flickr. (…) On va sucrer aussi la correction (…) Sincèrement, à quoi ça sert? Dans tous les ordis, il y a des correcteurs automatiques d’orthographe. On a plus besoin des tatillons de la virgule, des emmerdeurs diplômés, des singes grammairiens (…) Et entre nous, qu’il y ait des fautes ou un participe mal accordé, je m’en fous, comme 90% de nos lecteurs qui ne le remarquent même pas! (…)

Il faut aussi faire le ménage parmi les maquettistes. Tous les journalistes doivent être capables de mettre en page leurs papiers, ou alors il faut qu’ils changent de métier.

(…) plus de pigistes (…) plus de remplacements (…) plus de note de frais qui ne soient approuvée par moi. (…)


C’est à se demander ce qu’il resterait dans le journal d’Alexandre Camiri, qui étale sans réserve aucune son mépris de la culture, des métiers artistiques, et de l’esprit critique. On se rapproche du catalogue Ikéa.

Coussin Ikea
Tout est dit

C’est quelqu’un qui veut imposer à une foule anonyme son point de vue, qu’il considère universel – « tout le monde s’en fout » – et sa médiocrité personnelle – nullité en grammaire, inculture – comme mesure de toute chose. Il confond visiblement, et délibérément, le métier de journaliste (enquêter pour informer), avec celui de publicitaire (créer pour vendre un produit) ou de chargé de communication (vendre une idée, une personne morale); alors que ce sont des démarches diamétralement opposées.
Par ailleurs, plutôt que de rémunérer des professionnels pour un travail de qualité, il encourage le vol de fichiers d’une valeur relative. S’il existait, Alexandre Camiri ignorerait tout, vraisemblablement, de la Charte d’éthique professionnelle des journalistes, qui dit, entre autres choses, qu’un « journaliste digne de ce nom »: « Refuse et combat, comme contraire à son éthique professionnelle, toute confusion entre journalisme et communication. »
A travers ce personnage, l’auteur semble nous mettre en garde contre la dérive qui s’opère actuellement, d’une presse libre, indépendante, impertinente, vers le spectacle informatif, dit « infotainment », où on s’amuse plus qu’on ne s’interroge.

Cette défiance vis à vis des médias, cette volonté de défendre le milieu culturel, se retrouvent d’ailleurs dans les discours que l’on peut entendre aux A. G. de Nuit Debout, place de la République, à Paris. En effet, parmi les nombreuses commissions, il y a une commission « Culture » et une commission « Communication » pour répondre à la presse. De passage à Paris début avril 2015, j’ai été tendre mon zoom place de la République, pour récolter quelques paroles de l’A.G. du 49 mars 2016. Au milieu des harangues parfois un peu ampoulées, s’entendent toutes les inquiétudes et tous les espoirs des « nuit-deboutistes ».



 

Pour conclure cet article déjà bien dodu, je cite une dernière fois Gérard Mordillat, qui fait citer Robespierre à l’un de ses personnages :


– Le 2 décembre 1792, Robespierre déclarait à la tribune de la Convention : « Quel est l’objet premier de la société? C’est le maintien des droits imprescriptibles de l’Homme. Quel est le premier de ces droits? Celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous ses membres les moyens d’exister. »

Nuit Debout - Paris


Une Place à Table: un festival gourmand pour la Fondation Abbé Pierre

Voilà des mois que Nicolas Simarik et Olivier Dohin, artistes culinaires (pour résumer…), préparent des conserves alimentaires, expérimentent des recettes, cherchent des élément de décoration avec les résidents des pensions de famille de Tours (37), Ancenis (44), Angers (49) et Nogent-sur-Marne (94) du réseau de la Fondation Abbé Pierre


Voici quelques photos de cette aventure :

Une place à Table - Fondation Abbé Pierre

 


Les objectifs de ces ateliers sont multiples : prendre plaisir à cuisiner les produits donnés par la banque alimentaire, collectés par glanage, à les réinventer, à les manger et savoir les conserver. Dans ces ateliers a été produite une foule de bocaux, qui partiront au festival « Une place à table », organisé par les pensions de famille de la région Grand Ouest de la France, où seront invitées les autres pensions de famille, et les habitants. Le festival se tiendra à Préfailles, du 24 au 28 mai 2016.

En plus de succulentes conserves, les pensions de familles de Tours – Fondettes partiront à Préfailles avec un collage sonore, que j’ai eu le plaisir de préparer avec les résidents. Il s’agit d’une oeuvre collective – comme les bocaux! – puisqu’ils ont participé à la prise de son et au montage. Ce collage sonore sera proposé à l’écoute dans une « LUNCH BOX », où l’on pourra voir également une exposition de photos prises au cours  des ateliers…


L’oeuvre, en exclusivité mondiale:


Cette aventure sonore se poursuivra au cours du festival, puisque les résidents de Tours collecteront sons et témoignages…

Un mot sur la précarité alimentaire …
L’aide alimentaire aux plus démunis repose, en France, majoritairement sur le travail des associations comme les Restos du Cœur, le Secours Populaire, la Croix Rouge, la Fédération Française des Banques Alimentaires.
Ces associations viennent en aide à des milliers de personnes tous les ans, été comme hiver.
L’insécurité alimentaire, en résumé, c’est manger des choses peu variées, de qualité moyenne voire médiocre, en quantité souvent insuffisante, et tout ça par manque d’argent. Le plaisir de manger devient rare; surtout quand on boit un bol de soupe debout dans la rue en plein hiver, pour seul repas de la journée.

La Fondation Abbé Pierre, qui milite depuis des années pour que les plus défavorisés aient accès à un logement décent est particulièrement sensible à ce problème, que connaissent la majorité des gens aidés. La Fondation, c’est un réseau de pensions de famille et de boutiques solidarité – accueil de jour dans toute la France.

Les pensions de famille de l’Ouest de la France ont décidé d’organiser le festival « Une Place à Table » du 24 au 28 mai 2016, à Préfailles, au bord de la mer: une occasion de partager un moment festif avec des pensionnaires de toute la France, et les habitants de la commune. Ici un article paru dans la presse régionale pour en savoir plus sur le festival.

Pourquoi « faire du son » avec les pensions de famille?
Dans ma ville, Tours, il y a deux pensions de famille, La Bazoche et Le Hameau Saint-Michel, et une autre à Fondettes, juste à coté: Le Phare. J’ai rencontré les résidents du Hameau et de la Bazoche à l’occasion des Salons de Musique de Sébastien Boisseau (il y a un article à ce sujet sur le blog), puis je suis retournée à la Bazoche le 31 décembre 2014, pour enregistrer des témoignages à l’occasion de la nouvelle année. Quand l’hôte de la pension La Bazoche Delphine Laugier m’a parlé de ce projet, j’ai eu tout de suite envie de venir avec mon zoom. Quand, parlant du festival « C’est pas du luxe! » organisé par la Fondation, elle m’a rapporté qu’un résident avait dit « Les gens nous regardent pas dans la rue, mais là, ils sont près à payer pour nous voir! », j’ai eu envie que les résidents fassent cette chose sonore avec moi. Et voilà!


Non, mais allô, quoi!

« Allô, allô? », s’obstinent certains sur votre répondeur. Ah, le répondeur… Peut-être êtes-vous de ceux qui n’écoutent jamais vos messages, et puis, un jour, il y en a un important, à écouter absolument, et il va bien falloir écouter les 32 messages qui le précèdent. Et puis, finalement, à l’écoute, on trouve quelques perles: le message interminable, l’inutile, le plein de mauvaise foi, celui qui vous prend en flag’ sur facebook et à faire le mort au bout du fil… Vous n’avez plus envie de les effacer, alors, comme il se trouve que vous avez cassé votre tirelire et acheté un enregistreur Zoom H4… Et que vous apprenez à vous en servir… Et puis, tiens, vous avez aussi une petite collection de « ratés », de petits morceaux coupés dans vos interviews radiophoniques… Et si on collait tout ensemble? Hein, et si on ajoutait quelques petites musiques frétillantes, pour lier le tout?

Eh bien, pour toi, public, voici un savoureux cocktail audio, à base de voix de :
– David le projectionniste,
– Yvan le documentariste,
– Eric le prof d’anglais,
– Serge Joncour l’écrivain,
– ma maman,
– la dame d’EDF qui est toute embêtée,
– la dame des détecteurs de fumée au bout du rouleau,
– la dame qui loue plus son appartement et qui fait des mensonges

Et des frétillantes musiques suivantes :
– tarentelle sicilienne,
– Carmen Miranda
– Offenbach

Oui, il y aurait beaucoup à dire sur l’auteur premier de cette espèce de phrase en titre.

Femmes sans tête
Femmes sans tête

Ou plutôt sur l’utilisation qu’en ont fait des vendeurs de soupe télévisuelle sans scrupules. Elle gagne beaucoup d’argent en se contentant d’être celle qu’elle est; ils en gagnent beaucoup plus en donnant cette pauvre icône au peuple. Oui, manant, on te vend Nabilla, et tu achètes, tu avales, tu en redemandes! Non, elle n’est pas « comme toi », non, elle ne « représente pas les petites gens ». Elle est l’image que l’on veut te donner pour rêver : paillettes, fric et surtout, SURTOUT rien de subversif ou de militant. Rêve d’argent facile devant ta télé, pendant ce temps – là, ne prends pas conscience de la misère intellectuelle dans laquelle on t’enferme. Que chacun reste bien à sa place.
Rien n’est gratuit, en ce bas monde. Alors, si c’est Nabilla qui est couverte d’or, à la télé, et pas sa voisine de pallier un peu grosse, mais qui a eu mention très bien au bac, puis est au chômage avec son bac+5, alors qu’elle est arrivée en France à 13 ans, c’est peut-être pas un hasard… Etre pauvre, ça n’a jamais été synonyme d’être c.. (T’es pauvre, et tu lis pas de bouquins, non mais allô? Allô, y a quelqu’un? ) Par contre, s’arranger pour que ça le devienne… ça peut être utile…


Le Festival International des Nomades de M’Hamid El Ghizlane 2016

En mars dernier se tenait la 13ème édition du Festival international des Nomades de M’Hamid El Ghizlane. Un festival aux portes du désert, dirigé par Nourredine Bougrab et Madeleine Le Floc’h, aidés de nombreux bénévoles.
Dans une première émission Le Dahu, je me suis interessée à la programmation musicale du festival; j’ai pu échanger avec Nourredine Bougrab, Jero Ferec, guitariste flamenco qui accompagnait La Nati, et Alain Plume, percussionniste, qui jouait avec Afel Bocoum et Mamadou Kelly…


Dans une seconde émission, je suis allée à la rencontre des artisans et des festivaliers français. Je propose aussi quelques extraits de la conférence animée par la réalisatrice du documentaire Caravane to the Future; elle échangeait avec des anciens caravaniers de M’Hamid El Ghizlane.


 

Ces deux émissions mettent en avant un lieu qui semble hors du temps, par ses paysages, ses traditions séculaires, et l’affection réelle que lui portent ceux qui y viennent et y reviennent encore… Au delà de la musique, il y a une volonté réelle de la part des organisateurs de conserver et transmettre un patrimoine, à travers de nouveaux médias, que sont les conférences par des universitaires, et le cinéma documentaire.
Une inquiétude, cependant, sourd dans les propos, enregistrés ou non. Il est question du dispositif de sécurité, que l’on veut des plus sûrs, et puis des touristes, qui viendraient moins nombreux… En toile de fond, les événements tragiques qui ont couté des milliers de vies humaines sur le continent africain et sur le continent européen. Et puis, il y a Afel Bocoum, qui, sur scène, lance un message d’amour, un appel à la fraternité; invite qui veut à venir les voir au Mali, qui dit aux gens de ne pas avoir peur… Afel Bocoum, qui dit tout haut de ne pas avoir peur des terroristes qui empêchent les peuples de s’aimer… Ces mots raisonnaient bien, dans le désert…


En passant par le Sahara…

En mars 2016, j’ai eu la grande chance de visiter la région de Guelmim, au Maroc. Je logeais dans une maison d’hôte traditionnelle, en terre battue, dans l’oasis de Tighmert, tout près de Guelmim. Cette jolie Maison Saharaouie est tenue par Saliha Pascal, sa fille Zineb, et leur ami Abidine. J’ai pu goûter de la viande de chameau, le seffa aux cheveux d’ange, voir Abidine servir le thé, avec un petit berrad chauffé sur des braises, et le faire danser dans des petits verres; et Zineb danser une danse traditionnelle, drapée d’un voile noir…
Saliha Pascal m’a permis de rencontrer plusieurs coopératives féminines produisant des tapis, des objets en palme tressée à Tidelt, Tigmaght, Taghjijt.
En cliquant sur le lien suivant, vous verrez quelques photos de ce voyage :

Maroc, Région de Guelmim

J’ai également croisé la route d’un groupe de jeunes musiciens touarègues, les Kel Tamasheq Oued Noun. Il se trouve en effet que les jeunes gens répètent à la Maison Saharaouie. Un après-midi de mars, ils jouaient au Jardin Touaghil de Guelmim. Je partage avec vous ce concert en plein air, vous découvrirez leur style qui mèle des chansons traditionnelles hassanies, puise dans les musiques touarègue et saharaouie, dans une tonalité vibrante et électrique.  Vous entendrez également le directeur de l’Association Touaghil pour le Développement présenter le jardin, et une interview de Mohamed Chihab, le chanteur du groupe, et de Saliha Pascal, le manager du groupe :


Complainte post-coiffeur

A Guillaume C.

On a pensu à Lavoisier,
Pour qui tout se transforme, rien ne se perd ni ne se crée,
Voyant que le coiffeur gardu les longs cheveux coupés.

On a pensu à l’Univers immense,
Nous, petite chose qui pense,
Sachant que poils-tête gardés pour la Science.

Hop
Hop

Il voulu tester si que les roux deviennent bleu pastel,
On se sentu choquée par de tels criminels!
ça coutu moult pépettes,
De se retrouvu avec tête de triplette!

Adieu frisure,
Carré momoche de chasteté!
Grand bénéfice pour la solitaire écriture,
La recherche de piges, de contrats, aidée!


Théâtre : roulez, jeunesse!

Consternée depuis longtemps par de nombreux programmes télévisés, publicités, jeux à destination des enfants, où on propose aux filles d’être de souriantes princesses pleines de paillettes et aux garçons de faire des trucs vachement plus aventureux à l’extérieur, où l’absence de fond n’a rien à envier à la laideur du dessin, ou le vocabulaire est indigent et les voix criardes, je fus tôt gagnée par la conviction que sur cette Terre, certains artistes avaient une conscience aiguë de l’intelligence des plus jeunes, et qu’il fallait, comme une petite plante prometteuse, lui donner bien des choses, pour qu’elle grandisse, et que demain ne soit pas peuplé d’abrutis à la tête vide, serviles, crédules, et dont le pouce préhenseur ne servirait plus qu’à cliquer sur une télécommande ou à envoyer des sms.

A l’occasion d’une formation sur les Écritures Théâtrales Jeunesse proposée par l’ANRAT (Association Nationale de Recherche et d’Action Théâtrale) et THEA – OCCE (Théâtre Coopération Ecole) à la MGI (Maison du Geste et de l’Image, Paris), j’ai eu le plaisir de découvrir des auteurs de théâtre jeunesse, qui écrivent avec impertinence, drôlerie, poésie pour les enfants des pièces sur tous les sujets qui peuvent susciter l’incompréhension, la douleur ou la peur chez un enfant – je n’énumère pas, vous n’avez quand même pas déjà perdu la mémoire! Et de façon totalement partiale, parmi les nombreux auteurs présentés par Katell Tison-Deimat, je partage mes petits préférés:


Philippe Dorin
Ils se marièrent et eurent beaucoup

Et puis nous n’étions pas là pour enfiler des perles. Alors, à la demande de Dominique Paquet et de son atelier d’écriture, nous avons consenti à produire un petit kekchose, en trente minutes, en se donnant secrètement la contrainte d’intégrer en clôture, en plus de l’incipit imposé, les deux citations provenant de poubelles de – vrais – auteurs offertes le matin même par Katell Tison Deimat dans des exercices de mise en voix:

Une ruelle sombre. Fin d’après-midi. IL, assis par terre, sur un ballon à plat. Une vielle clocharde, avec un déambulateur où pendent plein de sacs plastiques multicolores.

IL – N’approche pas, pouilleuse!
La Vieille – regarde le public – Voilà, qu’est-ce que tu veux répondre à ça… (à part) Petit con… ça a pas dix ans, et ça pense, et ça voit comme tout le monde… comme les adultes raisonnables. (avance péniblement d’un mètre, toute sa quincaillerie ballotte.)
IL – N’approche pas, pouilleuse, sinon…
La Vieille – ton mordant et tendre – Sinon quoi, mon chou? Tu te lèves, et tu montres à tous ces braves gens, là (regarde le public) que j’aurais de bonnes raisons de te répondre « Tais-toi, pisseux »? (Elle rit un peu méchamment)
IL – honteux, entoure ses genoux de ses bras – Comment tu sais ça, vieille bique?
La Vieille – se venge un peu – oooh! oh oh oh! Mais ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à manger la banane! Voyons, voyons… (S’accoude au déambulateur. Air inquisiteur) SOIT, il est dans les quatre heures, et c’est pas les vacances. OR tu es assis devant l’école, tout seul, caché derrière mes poubelles. Ton ballon est crevé, et si j’en crois mes narines habituées à ce genre de fumet, tu pues la peur et la pisse. DONC tu t’es fait avoir pendant la… (hésite) la « pause méridienne » (fière d’avoir réussi à caser cette expression, minaude) par ceux qu’ont les trottinettes de marque et les vraies Converse…
IL – Mamie… T’es détective, ou quoi?
La Vieille – Non, j’ai rien d’autre à faire de mes journées que vous regarder jouer. Avant, temps en temps, je pouvais encore distribuer des coups de canne, mais comme tu vois, le temps ne fait rien à l’affaire…
IL – Ben, heureusement que t’es une vieille qui pue, parce que tu sais, de nos jours, les gens qui matent devant les écoles, eh ben, on les embarque dans la camionnette bleue, et aucun n’en n’est jamais revenu, même pas ceux qui voulaient jeter les livres portographiques de la bibliothèque de l’école.
La Vieille – Ben ouais, vieux, et insoupçonnables… C’est pour ça que je vais me venger, moi, des trotinetteux qu’ont rasé mon chat. Tu m’aides?
IL – se lève, tenant son ballon sur ses fesses – On torture le plus laid?


Carnet
Carnet
Carnet 2
Carnet 2

 


Riz cantonais – 广式炒饭 – guǎngshì chǎofàn

Dans ce titre accrocheur, le nom d’un plat qui, pour bien des Français, résume l’identité culinaire chinoise. Inutile de nier, l’industrie agroalimentaire (#ThéorieDuComplot) en case partout, du rayon surgelés, aux cantines scolaires, aux buffets à volonté (les deux s’approvisionnant selon nos sources chez le premier).
Ne cédons pas à la fatalité, et procédons à une petite enquête de terrain. Selon Jacinthe, du restaurant Le Hong Kong (rue du Cygne à Tours) il faut verser l’œuf battu dans la poêle, sur le riz qui frit ; ensuite l’ensemble doit être bien mélangé pour que chaque grain soit enrobé d’œuf. Pour avoir un élément de comparaison et découvrir une autre façon de cuisiner le riz, il est recommandé de goûter le riz vapeur aux haricots en feuille de bananier.

Signalons par ailleurs et à toutes fins utiles, que Riz cantonais est le titre d’un documentaire de Mia Ma, récompensé au cours de la 13ème édition du Festival du Film Ethnographique Jean Rouch de Paris, en novembre 2015. Son propos est le suivant:

« Je ne parle pas trois mots de cantonais parce que mon père ne me l’a jamais parlé et parce que je suis nulle en langues. Ma grand-mère ne parle pas trois mots de français parce qu’elle n’a jamais eu envie de l’apprendre. Pour traduire entre elle et moi il y a mon père, mais il rechigne à le faire. Alors je vais rencontrer d’autres immigrés chinois, aux langues et parcours différents. Grâce à ces détours, la perte de la langue originelle trouve peu à peu un sens. »

C’est épatant : il suffit de sortir de chez soi et d’aller parler à ses proches voisins, pour qu’une idée reçue se dissipe…


JAZZ pour tous, partout : Les Salons Musicaux

Sébastien Boisseau, contrebassiste et artiste associé à la salle de jazz Le Petit Faucheux de Tours, France, pour la saison 2013-2015 a souhaité mettre en place des Salons Musicaux le temps de sa résidence, dans le but d’emmener le jazz partout, et surtout là où on en écoute rarement et où la « Culture » est parfois perçue comme un luxe. Il a donc travaillé avec l’association Cultures du Coeur, dont la mission est de rendre accessible les spectacles de qualité aux personnes en difficulté. Il y eut donc des concerts – pour être précis des duos, Boisseau feats un invité, musicien de jazz, avec lequel… il n’avait jamais joué avant.- dans les pensions de familles du réseau de la Fondation Abbé Pierre, dans un hôpital de jour en psychiatrie, dans des centres sociaux, dans un café associatif…

J’ai eu le plaisir d’assister à 3 de ces salons, pendant lesquels j’ai réalisé des captations sonores, dont j’ai fait une émission diffusée sur Radio Campus Tours, et des fonds sonores pour la soirée de clôture de ce cycle de salons.

Maintenant que vous avez cliqué sur les liens vous permettant d’écouter les sons mentionnés, je vous annonce  que ce projet a tellement bien marché (oui, quelque chose peut être gratuit, et ne générer aucun profit, tout en créant une certaine richesse…), qu’il y a de fortes chances pour qu’il se poursuive, au-delà de la résidence de Sébastien Boisseau; un nouveau cycle de concerts devrait démarrer d’ici peu.  Je vous propose ensuite une analyse – personnelle, bien sûr – de ce phénomène socio-culturel, là, juste après…


Sébastien Boisseau
Sébastien Boisseau – Contrebassiste de jazz

ANALYSE : ECOUTER DE LA MUSIQUELES « EMPÊCHÉS » – LE JAZZ

ECOUTER DE LA MUSIQUE

De la musique… Tiens, c’était quoi, d’ailleurs ?

Le dernier tube de… mince, comment s’appelle-t-elle ? …

De toute façon, elles ont presque toutes la même voix, alors, c’est difficile de savoir, de se souvenir…

C’était quoi ? Je ne sais plus.

Peut-être que, quand on fait une marche-arrière pour se garer dans un parking souterrain, on entend, plus qu’on n’écoute.

Écouter de la musique, et ne faire que ça. Inventer un espace-temps où on ne fait que ça, écouter, volontairement, et rien d’autre en même temps. Écouter de la musique pour elle-même, et être consentant, présent physiquement et en pensée à cette écoute. Se rassembler et se concentrer sur la musique, d’abord en soi-même ; et puis avec les autres.

Dans notre quotidien , la musique arrive comme de nulle part, comme la lécithine de soja : partout, tout le temps, en quantité industrielle, sans que madame ou monsieur Tout-le-monde ne puisse rien dire d’éclairant sur le processus de fabrication, ni même la réfléchir, ni même la relier à une sensation physique ou émotionnelle personnelle plutôt qu’induite, ou part elle créer un lien avec l’autre.

Voir la musique entrain de se faire, ou plutôt, voir ceux qui la font, les musiciens. C’est vrai, ça, à force qu’on vous la serve toute prête dans vos oreilles, la musique, on oublierait presque qu’il y a des gugusses qui lui consacrent toute leur vie. Des gens qui font des années et des années d’études, juste pour jouer de la musique, pour en inventer. Ou alors, qui n’ont pas fait spécialement d’études, mais enfin, qui ne savent faire que ça, et le font très bien. Des gens qui en vivent, plus ou moins bien, et sans passer à la télé. La musique compressée au format mp3 semble flotter dans l’air, comme un spectre – qui hante l’Europe, mais pas seulement . Elle est désincarnée ; et sans chair, comment véhiculerait-elle encore un quelconque plaisir, un quelconque désir ?

Écouter de la musique : se rassembler – réfléchir – relier – désir

Oliver Sacks, neurologue et mélomane, a montré dans ses travaux que l’Homme est une espèce musicale : la musique pour nourriture philosophique, spirituelle ; musique qui soigne, aussi. Donc, la musique est un besoin, et en être privé une atteinte à la dignité et à la liberté.

La démarche des Salons Musicaux, en ce qu’elle permet une rencontre privilégiée avec les musiciens, répond à ce besoin. En effet, au cours d’un temps d’écoute collectif, les participants, peu nombreux, voient et entendent la musique se faire, tout près d’eux, et ils ont la possibilité d’échanger avec les musiciens, sur ce qui est vu, entendu et ressenti : intelligence collective.

LES « EMPÊCHÉS »

Un endroit où l’on voit jouer des musiciens, « en vrai ».

Ça s’appelle un concert, je crois.

Un concert… Aller à un concert ?

Aller voir un concert ?

Assister à un concert ?

Accéder à de la musique live, sans colorants, ni conservateurs, suppose un engagement physique (aller à), un coût financier, une capacité de concentration, la connaissance et le respect de certaines règles. Pour un habitué des concerts, lire de telles platitudes peut être exaspérant.

Pourtant, il y a certains de nos semblables, pour lesquels être à 20h30 à un endroit précis, puis rentrer vers 22h est une gageure, faute de moyen de transport, de conjoint pour garder les enfants. Être « enfermé » dans une salle, dans le noir, avec des inconnus peut être très angoissant. Ne pas parler la même langue, croire qu’une tenue particulière est nécessaire. Avoir honte de son apparence physique, de son manque de connaissances, de sa façon de se tenir, de parler. Penser que l’on n’est « pas assez bien », que l’on ne « mérite pas », que l’on n’est « pas capable », et parfois en venir à rejeter avec agressivité, parce que ça fait moins mal. Être dans un état psychique tel, que s’arracher à son lit demande un effort surhumain, tout comme rester assis et silencieux plus d’une heure.

Une association comme Cultures du Cœur joue un rôle fondamental auprès de ces personnes. L’accès à la culture est un droit ; encore faut-il avoir conscience de ses droits et de ses besoins, et qu’ils sont en principe, les mêmes pour tous. Cultures du Cœur dit à ces personnes qu’elles peuvent se construire, se nourrir elles aussi par la culture, qu’elles ont le droit d’avoir un point de vue, d’aimer, de ne pas aimer ; et que leur parole, telle qu’elle est, n’a pas moins de valeur qu’une autre.

Les Salons Musicaux font venir la musique dans le lieu familier : la pension de famille, le foyer, l’hôpital de jour, le centre social, le bar associatif. Et d’ailleurs, ils y sont invités. En effet, les participants sont associés à la préparation de l’événement:décoration de la salle, préparation d’un goûter à partager, invitations, affichage, accueil. Il ne s’agit pas seulement de leur apporter quelque chose qui leur manquerait, mais de faire appel à leurs compétences et d’écouter leurs envies. Les participants sont acteurs de ces rencontres, non seulement par leur présence et leur écoute, mais aussi en tant qu’organisateurs, à des degrés divers.

Ainsi, accompagner les Salons Musicaux est un engagement politique : «  (…) lart de se cultiver et cultiver suffisamment les autres pour que les hommes puissent se gouverner et jouir euxmêmes. », F. Pelloutier

LE JAZZ

Le jazz. Le djaz ? Le jase ?

De la musique d’ascenseur.

Une musique noire américaine, un peu vieillotte

École de jazz

Ça a l’air bien compliqué…

Pari audacieux, que d’inviter des oreilles qui n’y sont pas habituées, à écouter cette musique, souvent considérée comme l’apanage d’une élite. Et faire confiance à leur jugement, prendre le risque de la question déroutante, du déplaisir avoué, de l’ennui affiché ; même si le plus souvent, il s’agit d’enthousiasme, de surprise. Les participants sont souvent sensibles à cet aspect de la démarche des musiciens, qui viennent simplement devant eux, avec leur instrument, et qui « fabriquent » en direct la musique, tout près d’eux, pour eux, sans se cacher derrière une partition , sans le piédestal que peut être la scène.

La musique est écoutée, vue, ressentie et touchée. Toutes les questions sont permises, toutes auront une réponse. Comment s’appelle cet instrument ? Pourquoi le parquet a un effet sur le son ? Comment on devient musicien ? Pourquoi cet instrument ? Comment vous savez que l’autre va arrêter de jouer ? Et si l’autre a pas envie de jouer comme vous le lui proposez ? Est-ce qu’on peut jouer avec quelqu’un qu’on n’aime pas ? Est-ce que le jazz est plus facile à jouer que la musique classique ? Le style de musique intéresse autant que ceux qui la pratiquent.

Par ailleurs, les musiciens participant aux Salons sont des professionnels reconnus. Le choix est donc fait de proposer d’emblée une musique de grande qualité à des oreilles novices, sans passer par des « petites formes », du « facile », du… « populaire ». On voit bien que, si le public est « spécifique », la proposition artistique n’a, elle, aucune raison de l’être. Que ces rencontres suscitent une curiosité nouvelle pour cette musique est certain ; qu’elles en suscitent une pour la culture en général ne l’est pas moins. Expérience valorisante, les Salons Musicaux permettent de construire un nouveau rapport à la culture, et à soi-même. Ad augusta per angusta.

Dans la salle d’attente ou dans l’ascenseur, pour supporter la promiscuité soudaine avec ces personnes, qui tout comme vous, s’absorbent dans la contemplation de la porte métallique et de la moquette murale. Dans les boutiques, pour créer un hors-temps, vous faire rester plus longtemps, et vous faire dépenser plus. Dans le bus, dans les rues parce que c’est Noël, et que l’espace sonore public se doit de distiller joie et bonne humeur en cette période de fêtes. Au bout du fil, parce que l’on s’efforce d’écourter agréablement votre attente. De la musique, il y en a partout, tout le temps ; à tel point qu’on ne sait plus très bien ce qu’est le silence, voire qu’on a un peu la trouille, quand enfin, on tombe nez à nez avec lui. Anesthésie à force d’être « en compagnie » de la musique. Accoutumance à l’agression sonore permanente, d’ambiances musicales choisies pour vous et pour la multitude, sans questionner votre goût, mais pour apaiser votre cerveau vaguement inquiet, et le rendre plus disponible. L’expérience du Salon Musical, par son ambition, propose des outils à ses participants, pour écouter le jazz certes, mais aussi pour mieux prendre conscience de la société à laquelle ils appartiennent, être plus à l’écoute de leur environnement sonore et mieux le décrypter. Le succès des Salons Musicaux doit aussi à la capacité de travailler en réseau et de mener une réflexion commune des nombreuses structures et personnes qui s’y sont impliquées. Yes, we can !