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Sephora, l’épouse de Moïse

Certaines femmes ont joué un rôle extraordinaire dans l’histoire du monothéisme, mais on ne sait presque rien d’elles. Il en est ainsi pour Sephora (Tsippora), l’héroïne du deuxième volet de la trilogie « La Bible au féminin ». Elle était la femme du prophète Moïse, elle était noire, elle était belle. Elle l’a poussé à aller libérer son peuple du joug du Pharaon et le guider vers Canaan, le pays « de lait et de miel ». 

« Je suis noire et belle, fille de Jérusalem. Comme les tentes de Quédar, comme les tentures de Salomon. Ne me voyez pas si noire, celui qui m’a basané c’est le soleil.» Le Cantique des cantiques. 1, 5-6

En commençant son livre par ce verset controversé du Cantiques des cantiques, l’auteur de « Tsippora »,  entend rétablir la véritable histoire de Sephora. Représentée comme une femme blanche à la Chapelle Sixtine, elle était pourtant une fille du pays de Kouche, que l’on situe vers le Soudan et la Nubie (sud de l’Egypte) et elle avait la peau d’ébène.

La jeunesse de Moïse (détail : Les filles de Jéthro), fresque de la chapelle Sixtine, réalisée par Sandro Botticelli (1481-82). Wikipédia.

Il est important de préciser cela, tant sa couleur de peau a joué un rôle dans l’accomplissement de son destin de femme. Recueillie par Jethro alors qu’elle n’était qu’une enfant, Sephora deviendra sa fille préférée. Pourtant, seul Moïse, l’étranger, verra sa véritable beauté, lors de sa fuite au pays de Madiân pour échapper aux hommes de Pharaon.

Cet homme aux allures de princes intrigue dans le pays de Jethro, qui le prend en affection et l’accepte comme gendre. Pourtant, alors qu’ils mènent une vie paisible dans la cour de Jethro, et qu’elle a déjà eu deux enfants de lui, Gershom et Eliezer, Sephora refuse de l’épouser avant qu’il ne prenne le chemin de l’Egypte. Elle est la première à croire que lui seul peut aller délivrer les Hébreux, réduits en esclavage par  Pharaon et qu’ainsi est la volonté de Dieu.

« Je sais qui tu es ! Je t’ai vu en rêve avant même de te rencontrer. Je sais qui tu es et qui tu peux devenir. Le temps qui t’attend n’est pas dans les pâturages de Madiân. »

Hatchepsout, celle qui a recueilli Moise au milieu des roseaux, celle qui regna sur l’Egypte puis fut renversée par son mari et neveu Thoutmès le troisième, est aussi l’une des raisons qui conduisent Moïse vers les terres d’Egypte. Les rumeurs sur sa mort vont bon train et Sephora incite Moïse à aller saluer une dernière fois celle qui fut comme sa mère.

C’est ainsi que Moïse et Sephora prirent le chemin de l’Egypte, après l’épisode du buisson ardent où Dieu s’adressa a Moïse. D’après le roman, ils furent nombreux, ceux de Madiân, à les accompagner. En chemin, Sephora sauve Moïse de la colère de l’Eternel en accomplissant la circoncision de leur fils Eliezer. Cet acte représente pour les juifs la marque de l’alliance avec Dieu.

Mais les temps qui attendent Sephora en arrivant en Egypte ne l’épargnent guère du racisme et des complots au sein du peuple de Moïse, rejetée en premier lieu par Aaron et Myriam, les frères et soeurs de sang de son époux. Jethro dira d’eux que même s’ils furent physiquement libérés de l’esclavage, ils demeurèrent esclaves dans leurs esprits :

«Tsippora, mon enfant, n’oublie pas qu’ils sont perdus à eux-même car Pharaon à massacré, a coup de fouet, et sous le poids de ses briques, ce qui était leur innocence dans le coeur de Yhwh.»

C’est ainsi que Sephora fut écartée et séparée de son époux bien-aimé, pendant des années, durant les dix plaies d’Egypte et même lorsque la mer rouge s’ouvrit devant lui, exactement comme elle l’avait vu en rêve.

Sipporah (Sephora), vue par le photographe James C. Lewis, Nofi.

Ainsi Marek Halter écrit, pour signifier le rôle des femmes dans l’histoire :

« la libération d’un groupe humain passe par celle de la femme. À l’intérieur d’un groupe soumis, la femme est doublement soumise. À partir du moment où elle se libère, le groupe est obligé de revoir ses principes.» Tsippora, Jeune Afrique, janvier 2004.

Les sources historiques et religieuses divergent sur la descendance de Moïse et de Sephora de la version donnée par Marek Halter. L’auteur reconnait une part d’invention dans son roman (Cf. article Jeune Afrique) du fait du peu d’éléments existants sur la vie de Sephora dans les textes bibliques.

Mais par ces libertés, Marek Halter a su mettre en lumière un personnage oublié, et nous faire regarder d’un œil nouveau l’histoire de Moïse. En effet, s’il est un personnage éminemment important dans la Bible comme dans le Coran, peu retiendront ne serait-ce que le nom de son épouse Séphora. Il m’a paru essentiel de revenir sur son histoire, à une époque où les polémiques sur la couleur de la peau ou les origines font encore naitre des débats inutiles et stériles, des millénaires plus tard.

C’est selon moi, la force de l’œuvre de Marek Halter, de nous permettre de relire la vie de personnages religieux comme Khadija, Aïcha ou Sarah, à la lumière de nos propres réalités. Il nous plonge dans leur univers de femmes, et dépeint avec précisions les émotions qui auraient pu être les leur, forçant notre admiration devant leurs persévérances et redonnant toute leur humanité à ces héroïnes oubliées.

Marek Halter, en fervent défenseur du dialogue interreligieux, nous pousse aussi à voir les points communs dans la généalogie des trois grandes religions monothéistes : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam. A une époque où les extrémismes de tout bord semblent gagner du terrain chaque jour un peu plus, on ne peut que saluer une telle initiative et inviter tout un chacun à se pencher sur ces histoires.  


Sarah, la femme d’Abraham

Il était une histoire à l’origine des trois religions monothéistes mais dont (presque) personne n’a entendu parler. C’est l’histoire de Sarah, celle qui est, dans la Torah, la Bible et le Coran, l’épouse d’Abraham (Ibrahim pour les musulmans), le père des croyants. Elle lui donna un fils, Isaac, alors que tout le monde la croyait stérile. Dans ce premier volet de la trilogie « La bible au féminin », Marek Halter présente une héroïne fière et passionnée qui vous embarquera avec elle au coeur de ses souffrances. 

L’enfant rebelle

L’auteur revient sur la jeunesse de Sarah, qui s’appelait alors Saraï, fille des puissants d’Ur, peuple polythéiste que l’on situe dans la Mésopotamie antique (Irak actuelle).

Le roman s’ouvre sur la frayeur de celle qui, toute jeune fille découvre le « sang des femmes » entre ses cuisses. Sa réaction est à la hauteur des épreuves qui l’attendent, puisque ce sang signifie par tradition que la jeune fille est en âge de se marier avant la prochaine lune.

En dépit de son amour immense pour son père, Ichbi Sum-Usur, elle ne peut se résoudre au destin qu’il lui a choisi, celui d’épouser un fils de puissant dont elle ne sait rien. Au cours de la cérémonie de mariage aux rituels surprenants et aux chants explicitement sexuels, l’enfant qu’elle est encore prend peur et devine qu’elle ne sera jamais heureuse aux côtés de cet homme.

Sa fuite l’emmène au-delà des portes de la ville, où elle rencontre le jeune Abram (qui deviendra Abraham). Après un retour forcé auprès des siens, elle ne cesse de penser à lui et au baiser qu’ils n’ont pu échanger. Elle fuit une seconde fois, pressentant un nouveau mariage, et dans un acte de désespoir, va trouver chez une Kassaptu (sorcière), une « herbe de sècheresse » qui la rendra stérile.

La Sainte Servante d’Ishtar

L’absence de règle justifie d’élever la jeune Saraï au rang de Sainte Servante d’Ishtar, déesse de l’amour et de la sexualité. Par cette fonction, elle devient également gardienne du temple, et effectue de sensuelles danses du taureau, devant les cornes de l’animal en furie et les yeux des jeunes guerriers, pour leur donner la force d’aller au combat. C’est dans ce temple que des années plus tard, Abram, son amour de toujours, viendra la chercher pour lui proposer de devenir sa femme et de fuir avec lui.

Déplacement de Sarah et d’Abraham d’Ur en Egypte vers 2100 avant notre ère. Crédit :Profs d’Histoire lycée Claude Lebois – Canalblog

L’épouse

Une nouvelle vie commence pour celle qui s’appelle désormais Sarah, épouse d’Abraham son bien-aimé. Elle apprend la vie simple au point de ne plus se distinguer des autres femmes nomades, bien que sa grande beauté et l’amour d’Abraham ne cessent de susciter leur jalousie. Mais Abraham, affirme qu’il n’existe qu’un seul Dieu, Yhwh, et que celui-ci lui a parlé. Accusé de renier ses ancêtres, il est contraint de quitter sa famille avec Sarah et tous ceux qui le croient.

Leur destin les conduit jusqu’à Canaan (Israël & Palestine actuelle), puis jusqu’en Egypte lors des années de sècheresse. Sarah est alors livrée à pharaon par Abraham qui la présente comme sa sœur pour sauver son peuple. A cet instant de l’histoire, on souffre en même temps que l’héroïne, on se révolte avec elle, et on prend surtout toute la mesure de la force de cette femme, dont la beauté ne se fane jamais, à son grand désespoir.  Elle va jusqu’à proposer sa servante, Hagar à Abraham pour lui faire un enfant : Ismaël, le fils que son Dieu lui a promis. Mais la jalousie la ronge et la douleur de ne pas pouvoir enfanter la renferme sur elle-même au point parfois d’en perdre la raison.

La mère

S’ « adressant sans honte au Dieu Très-haut d’Abraham », elle finit par être exhaussée et donne naissance à Isaac, le fils qu’elle n’attendait plus et qui pourtant la comblera de joie jusqu’à son dernier souffle, lorsqu’elle pria « le Dieu Très-haut que l’on se souvienne longtemps de Sarah et d’Abraham » (Marek Halter).

Tombeau des patriarches à Hébron. Crédit photo : Wikimedia Commons

La tradition dit que Sarah et Abraham reposent au tombeau des patriarches (mosquée Al-Ibrahim pour les musulmans) aux côtés d’IsaacJacob, et leurs épouses Rébecca et Léa. On dit que c’est ici qu’était la grotte de  Makhpéla, où Abraham fit élever le tombeau de Sarah selon ses dernières volontés pour bâtir « la première maison de tout un peuple » (Marek Halter).

Au-delà de cette incroyable histoire d’amour, j’ai découvert une femme qui a transcendé toutes les règles sociales pour épouser son homme qui n’était alors qu’un mar.Tu (un homme-sans-ville) mais dont le destin bouleversa celui de l’humanité. J’ai été touchée par l’enfant qui ne peut se résoudre aux règles sociales de son rang mais aussi par la femme qui, malgré l’amour inconditionnel de son époux, ressent dans ses tripes le malheur de ne pas pouvoir enfanter. Entre spiritualité et humanité, ce roman écrit à la première personne donne vie au personnage de Sarah auquel on s’attache au fil des pages, en nous faisant oublier par sa modernité, l’époque à laquelle il se réfère.

 

 


Aïcha : deuxième épouse du prophète Muhammad

Je m’en vais vous parler de l’histoire de celle que l’on appelle la mère des croyants : Aïcha bint Abi Bakr, deuxième épouse du prophète Muhammad. Troisième volet de la trilogie de Marek Halter après Khadija et Fatima, le roman Aïcha nous éclaire sur la vie de celle qui fut la plume du prophète. Un destin de femme émouvant qui nous transporte au-delà de nos idées reçues et dans les tourments de son cœur.

La mémoire de l’islam

Le roman commence à la première personne, comme pour signifier au lecteur qu’il sera irrémédiablement embarqué bien au-delà de sa lecture, dans la vie de celle dont le destin plane encore sur le monde musulman.

« Moi qui suis devenue l’épouse de Son Messager quand je jouais encore avec mes poupées en chiffon, j’ai vu la parole du Coran naitre sur les lèvres de mon bien-aimé comme un nourrisson fragile avant de se répandre aux quatre horizons. »

Lorsque j’ai entamé la lecture du livre d’Aïcha, je l’ai fait avec une teinte de scepticisme, car j’étais encore marquée par l’emprunte de « Khadija », que je vous ai évoqué ici et de « Fatima », sa fille, qui fut élevée comme un garçon. Mais dès la lecture de ces premières lignes, j’ai lu le roman d’une seule traite, le temps d’un aller-retour en train.

Aïcha a eu un rôle essentiel dans la vie du prophète mais aussi de tous les musulmans. Cette belle rouquine fût d’abord la fille de l’ami le plus cher du prophète, Abu Bakr, également le premier calife de l’islam, avant de devenir l’épouse de Muhammad alors qu’elle n’était pas encore pubère. Durant ses premières années de mariage, elle fit preuve d’une capacité de mémorisation incroyable. Lorsque Muhammad eu la révélation, Aicha était le plus souvent à ses côtés afin de mémoriser les versets du Coran qu’il récitait. On dit d’elle qu’elle était la mémoire de l’islam ; comme nous explique Marek Halter, «la plupart des hadiths, des règles concernant le prophète auxquels tout musulman se réfère, c’est elle qui les a écrites ». Dans son roman, il explique le rôle important qu’elle a joué en toute conscience :

« Aujourd’hui encore, je ne suis que l’œuvre de Muhammad le Messager. De cela, je sais que Dieu le Miséricordieux est satisfait. Il a voulu que ma mémoire soit incomparable afin de la mettre au service de Sa volonté et de Son Envoyé. En temps de paix comme en temps de guerre, Muhammad, mon époux très aimé, y a puisé les mots et les enseignements qu’il y avait déposés comme dans un coffre précieux. »

Epouse bien-aimée du prophète

Mais au-delà de la vivacité intellectuelle d’Aïcha, j’ai été touchée, en lisant son histoire, par la sincérité de son cœur et de ses paroles qui ont guidées sa vie de femme. En effet, l’auteur dresse le portrait d’une femme éperdument amoureuse de son époux, Muhammad, et extrêmement fière de la place spéciale qu’elle occupe dans son cœur. Ainsi, on dit qu’elle était la femme préférée du prophète. Ce sont aussi ses tiraillements intérieurs, ses jalousies, ses doutes… qui en font un personnage attachant. En lisant ses mots, on s’identifie facilement à elle, car ses questionnements sont aussi ceux de milliers de femmes à travers le monde, aujourd’hui encore. Quelle est notre place dans la société, dans notre famille et dans notre propre maison ? Comment faire passer nos idées, défendre nos valeurs dans un contexte où les puissants sont majoritairement des hommes ? Comment bâtir solidement notre couple, faire des compromis tout en gardant notre identité ? Comment être reconnues à notre juste valeur ?

Ainsi, lorsqu’Aïcha est accusée d’infidélité, on comprend sa douleur alors qu’elle est prête à se laisser mourir si son mari doute d’elle. Plus tard, Muhammad recevra une révélation dans laquelle Aicha sera innocentée, mais le mal causé par le doute ne pourra être réparé. Son cœur est aussi mis à l’épreuve chaque fois que le prophète prend une nouvelle épouse, lors d’une bataille victorieuse afin de concrétiser une alliance. La jalousie la ronge et altère sa joie de vivre, alors qu’elle reste digne grâce à sa foi indéfectible et à cette place unique que Muhammad lui a fait, dans son cœur comme dans sa vie. Elle finira, en dépit de cette jalousie, par nouer une relation fraternelle avec Hafsa, l’une de ses coépouses (fille d’Omar, un autre compagnon du prophète) qui deviendra son alliée dans la maison, face aux multiples rivalités qui s’installent.

La relation d’Aïcha avec Fatima, la plus jeune fille du prophète, dont l’âge est proche du sien, sera également tumultueuse. Alors que l’une veut garder son père auprès d’elle, le protéger et apprendre auprès de lui l’art de manier les armes, l’autre veut chérir son époux et passer le maximum de temps à ses côtés tandis que ses compagnons et les affaires de la cité l’accaparent. Pourtant, vers la fin de la vie de Muhammad, ces tensions s’apaiseront et chacune des deux femmes trouvera une place auprès de lui : Fatima lui donnera une descendance alors qu’Aïcha ne peut avoir d’enfants. Son épouse bien aimée le soutiendra et le conseillera dans ses choix et dans la gestion de la communauté.

Il faut bien comprendre que, par les alliances qu’elles suscitaient, mais aussi leurs personnalités et leurs qualités, chacune des épouses eu un rôle à jouer dans la vie de la communauté des croyants, en perpétuelle construction. Cette place se fera en complémentarité avec celle des hommes, notamment les compagnons du prophète.

Mère des croyants

Après la mort du prophète, Aicha s’opposera pourtant à la succession d‘Ali (mari de Fatima et cousin de Muhammad) pour le califat. Elle finira par prendre les armes contre lui au cours de la bataille du Chameau où elle sera vaincue, faite prisonnière puis ramenée à Médine, où il lui sera permis de finir paisiblement sa vie (Source : Univeralis). Certains voient ici les prémices de la Fitna (la discorde) qui aura lieu après la mort du prophète, et aboutira à la division entre chiites et sunnites. Mais ceci est encore une autre histoire…

Miniature représentant la bataille du chameau. Crédit image : 15minutehistory.org

Alors, après avoir refermé les dernières pages du roman « Aïcha », je comprends le rôle essentiel qu’elle a joué auprès du prophète mais également auprès de la communauté des musulmans (umma) toute entière. L’auteur, Marek Halter, met un point d’honneur à « réhabiliter » la place d’Aïcha dans l’Histoire qui a eu tendance à être oubliée. Loin des clichés de femmes musulmanes soumises qui perdurent aujourd’hui, les premières femmes de l’islam jouèrent un rôle essentiel dans une société mecquoise où les traditions patriarcales et le rôle des « clans » prédominaient.

Je n’ai désormais qu’une envie, continuer d’apprendre sur toutes ces femmes ayant jouées un rôle central mais qui, à travers les âges, ont été écartés de la vie active des trois grandes religions monothéistes (le judaïsme, le christianisme et l’islam).


Trésors de l’islam en Afrique : métissage culturel entre la péninsule arabique et le continent noir

L’Institut du Monde Arabe nous fait voyager entre les terres d’origines de l’islam et ses terres d’adoption en Afrique subsaharienne, dans l’exposition « Trésors de l’islam en Afrique : de Tombouctou à Zanzibar », jusqu’au 30 juillet 2017. Je partage avec vous mes découvertes en déambulant au milieu d’œuvres toutes plus belles et plus colorées les unes que les autres.

Aïda Muluneh, City life, 2016. Crédit photo : Pascaline

Commerces et diffusion de l’islam

Né en 622 dans la péninsule arabique, l’islam se diffuse dès le VIIIème siècle en Afrique subsaharienne grâce au commerce et à la construction progressive d’un réseau de marchands dépassant les frontières des pays et des continents. Des alliances économiques aux pactes politiques, en passant par la guerre sainte (jihad), les facteurs de cette expansion sont nombreux et complexes, dépassant les clichés contemporains d’une religion sanguinaire.

Dans le sillon de ces échanges, un processus d’appropriation de la religion par les sociétés africaines se développe d’est en ouest du continent, amenant parfois au syncrétisme avec des pratiques traditionnelles ancestrales. L’idée selon laquelle l’islam a été imposée unilatéralement sur le continent est donc déconstruite au fil de l’exposition. Quelles que soient les origines de l’expansion de l’islam, il y a eu un véritable métissage culturel et la construction d’un patrimoine islamique propre à l’Afrique subsaharienne vivace, encore aujourd’hui.

Photographie d’Hara (Ethiopie). Crédit photo : Pascaline

De Tombouctou à Zanzibar

Des centres intellectuels pour l’enseignement de l’islam apparaissent comme à Tombouctou (Mali) et des cités musulmanes émergent comme à Harar (Ethiopie), souvent qualifiée de quatrième ville sainte de l’islam. Dans les ports d’Afrique de l’est, des intermariages sont conclus entre des musulmans étrangers qui s’intègrent à la société locale. Une culture Swhailie émerge alors dans cette région, caractérisée par la pratique de l’islam, le commerce et de développement de villes swahilies dont les plus grandes deviennent de véritables cités-Etats.

En Afrique de l’ouest, l’islam s’est développé par les routes sur lesquelles transitaient l’or et les esclaves. Les marchands puis certains rois du Sahel adoptent officiellement la religion, donnant naissance aux premiers pouvoirs musulmans dans la région. L’histoire du sauvetage clandestin des manuscrits de Tombouctou, patrimoine culturel témoignant de l’effervescence sous le royaume Songhaï (15-16ème siècle) émeut les visiteurs qui peuvent découvrir quelques pièces historiques. En 2012, il aura fallut déployer un élan d’ingéniosité pour faire sortir les précieuses reliques dans un Mali sous occupation jihadiste. Mais la religion ne doit pas être assimilée à ces pratiques extrémistes et marginales, c’est le message distillé tout au long de l’exposition et illustré par des pièces d’époque, qui témoignent de l’histoire et des pièces plus récentes.

Bannières calligraphiées de Rachid Koraïchi. Crédit photo : Pascaline

Confréries et pratiques

L’islam est divisé en différents courants, parmi lesquels le soufisme trône en bonne place en Afrique subsaharienne. Cœur spirituel de la tradition islamique, le soufisme est structuré en confréries (tarîqas) qui diffusent les enseignements d’un maitre (cheikh). Il existe autant de confréries sur le continent (Shâdhiliyya, Qâdiriyya, Tijâniyya, Mouridiya…) que de pratiques religieuses.

Du dikhr (récitation des noms de Dieu) en passant par le pèlerinage sur les lieux des tombeaux des saints (Fès-Maroc- pour les Tijanes et Touba- Sénégal- pour les mourides) ou encore la récitation du chapelet, les gestes du sacré prennent de multiples formes. Ils sont tout autant d’indices sur la multitude de facettes que revêt l’islam en Afrique. Mais dans l’océan indien comme en Afrique de l’Ouest, les confréries se posent comme des garants des valeurs traditionnelles et s’opposent à la présence européenne durant la période coloniale. Souvent présentes sur tout le continent, elles participent aux échanges diplomatiques avec le monde arabo-musulman. L’emprunte de ces relations se retrouve également dans des productions matérielles issues de siècles de métissage culturel et artistique.

Khanga : tissus Swahilis avec des proverbes. Crédit photo : Pascaline

Diversité des arts islamiques

Que ce soit par l’architecture, la calligraphie, la broderie, la joaillerie ou toute autre sorte d’artisanat, des spécificités propres aux régions africaines islamisées émergent, mêlant inspirations du monde arabe et traditions locales. Des alphabets nouveaux combinant diverses écritures, des « gris-gris » en cuir renfermant des textes sacrés, des fleurs de lotus des bijoux swahilies inspirées de l’art islamique et indien, ainsi que des œuvres plus contemporaines tels que les photographies (portraits) d’Omar Victor Diop et les bannières calligraphiées de Rachide Koraïchi…

Les exemples de ces influences mutuelles des arts et cultures d’islam sont multiples et déclinés tout au long de l’exposition, pour le plus grand bonheur du visiteur à la fois dépaysé et émerveillé par la palette de couleurs chatoyantes qui s’offre à lui. Puissent-ils venir témoigner de la beauté d’une Afrique plurielle et magnifier les cultures d’islam du monde entier, dans les yeux du plus grand nombre.


Exposition : l’Afrique des routes

L’Afrique… Vaste sujet pour un terme englobant qui recouvre de multiples réalités. Sujet à bien des controverses, le continent africain intrigue autant qu’il fait parler. Mais connaissez-vous vraiment l’Afrique ? Vous qui pensez à la misère et à la guerre à chaque fois que l’on prononce ce mot… Certainement mal, moi aussi d’ailleurs. Car l’histoire que nous avons apprise était biaisée, floutée, incomplète sur ce continent au milles visages. Pour remédier à cela, dimanche dernier je suis allée visiter l’exposition « L’Afrique des routes » au musée du Quai Branly et je vous livre ici mes impressions.

L’Afrique, berceau de l’humanité

L’exposition commence sur un constat : l’être humain vient de l’Afrique, le continent qui a la plus vieille histoire du monde. Les preuves se trouvent là, sous nos yeux, dans la salle d’exposition. L’Afrique, berceau de l’humanité n’est donc pas un mythe…

« A partir de 300 objets et 5000 ans d’histoire de ce contient, l’exposition montre toute sorte de routes : fluviales, commerciales, humaines, esthétiques, religieuses, coloniales, intellectuelles… » (Source : RFI)

Commerçants, missionnaires et scientifiques ont sillonnés le contient et entraîné des brassages culturels très anciens, alors que les relations avec les autres continents (Asie, Europe…) existaient déjà. Un autre préjugé tombe ici, celui selon lequel l’Afrique serait un continent isolé, laissé pendant longtemps en marge d’un monde qui avançait. En fait, je comprends que de nombreuses découvertes et inventions ont eu lieu en Afrique, avant même qu’elles n’émergent en Europe où ailleurs.

J’apprends aussi que de nombreux royaumes ont marqués l’histoire de l’Afrique et du monde, par leur grandeur et leurs peuples : le royaume Mossi au Burkina-Faso, le royaume du Bénin au Nigeria actuel, le royaume de Ségou au Mali, le royaume du Dahomey au Bénin actuel…​

Les routes des empires. Extrait de l’exposition, Quai Branly

Grands leaders africains

Je découvre des personnages emblématiques du continent, auxquels de nombreux artistes ont rendu hommage, de grands rois et reines tels que La reine de Saba, dont je vous ai déjà parlé : de son histoire d’amour avec le roi Salomon naquit Menelik 1er, premier d’une dynastie de grands rois juifs en Ethiopie. Bien plus tard, en 1325 il y eu l’empereur malien Kankan Moussa qui parti en pèlerinage à la Mecque, accompagné de milliers d’hommes. Il y dépensa des quantités d’or incroyable et resta dans les mémoires des chroniques arabes. L’empire du Mali était à son apogée. Il est considéré comme l’un des hommes les plus riches de tous les temps et sa déchéance reste encore aujourd’hui mystérieuse.

Au moment des luttes pour les indépendances, ils furent nombreux à se battre contre l’envahisseur. De 1816 à 1828, le règne de Chaka Zulu en Afrique du Sud, fondateur du royaume des Zoulous a marqué les esprits par sa lutte contre l’avancée coloniale et l’unification de la région, constituant un sentiment nationaliste dépassant les clivages ethniques (Source : Universalis).

En 1957 Kwame Nkrumah, après une victoire écrasante aux élections législatives au Ghana (Gold coast) força les britanniques à concéder l’indépendance du pays qui changea de nom à ce moment là. Son discours panafricaniste a inspiré de nombreux autres leaders africains.

Souvenirs africains

Petit à petit au fil de la visite, je fais le rapprochement avec les lieux que j’ai visité sur le continent. Ici on me parle de la Nubie en Haute-Egypte, dont la construction du barrage d’Assouan par Nacer inonda une partie des témoignages de cette culture. Je me rappelle d’une visite au musée de la Nubie dont le délabrement témoignait de l’abandon de cet héritage par le gouvernement égyptien. Un peu plus loin, je lis l’histoire de ces familles métisses de la bourgeoisie saint-louisienne et je pense immédiatement aux Signares et à leurs maisons à haut balcons. J’apprends aussi que le général Fadherbe, qui donnera son nom au célèbre pont de Saint-Louis créa, en 1857, le corps  des tirailleurs sénégalais. Ils mèneront de nombreux combats pour la France, souvent en premières lignes, au nom de la colonisation. Pourtant la reconnaissance et le devoir de mémoire tarderont à venir pour ces combattants dans une injustice de l’Histoire que l’on a tenté de « blanchir ». Plus j’avance dans l’exposition, plus je ressens mes lacunes sur une Histoire dont j’ignore presque tout où plutôt dont je n’aurais eu qu’une seule version.

La période sombre de l’esclavage me ramène à la maison des esclaves de l’Île de Gorée, et au discours parfois controversé de son conservateur du patrimoine, Joseph Ndiaye, qui explique aux visiteurs le commerce triangulaire avec une émotion teintée de théâtralité.

L’évocation de la guerre du Biafra au Nigéria dans les années 1960 me renvoie au magnifique livre de Chimamanda Ngozi Adichie, « L’autre moitié du soleil ». La rébellion Ibo du Sud Est du pays fut réprimée dans le sang après avoir déclaré l’indépendance de la République du Biafra. Alors que la France soutenait discrètement les rebelles, le Royaume-Unis, l’Union soviétique et les Etats-Unis ont soutenu le gouvernement Nigérian. Le conflit fut plus d’un million de morts et marqua les esprits occidentaux et amorça un tournant dans l’action humanitaire avec l’avènement des « French Doctors ».

Il est impossible de faire le tour de tous les sujets abordés dans l’exposition qui apparaît plutôt comme un point de départ pour comprendre l’histoire de l’Afrique et de ses routes, pour questionner, approfondir, discuter. Plus de trois heures de visites et ce sont des univers tout entier qui s’ouvrent à moi, me donnant envie d’en savoir plus sur l’histoire de ce contient et de voyager… encore et encore.

A la fin de la visite, la question des vagues de migrants venus notamment d’Afrique jusqu’en Europe parfois au péril de leurs vies est évoquée. De nouvelles routes se sont formées, creusées par les inégalités, les guerres et les blessures d’un continent trop souvent malmené. En espérant que cette exposition contribue à forger un nouveau regard sur ces histoires de vie et sur l’héritage culturel d’une Afrique millénaire.

Crédit photo: Pascaline. Quai Branly

 

 


Recette : mon thiebou dieun sénégalais

Deux ans au Sénégal m’ont permis d’apprendre à loisir les trucs et astuces de la cuisine sénégalaise. Seulement voilà, mon truc à moi, ce sont les pâtisseries : sucrées, chocolatées, meringuées… J’aime autant les faire que les manger! Mais lorsqu’il s’agit de rester des heures dans la cuisine pour mijoter des plats longs et élaborés, je fuis souvent en cours de route… Aujourd’hui pourtant, j’ai décidé de cuisiner un bon thiebou dieun (dit thièp) sénégalais, le plat national. Extraits.

Le thiep, c’est une affaire de longue haleine ! Une course de fond où les principaux protagonistes seraient mérou/capitaine ou autre poisson sportif, carottes, tomates, patates douces, chou, aubergines, oignon, ail ou encore le piment, clou du spectacle ! Vous inviterez les légumes que vous affectionnez, et vous doserez le piment à votre convenance, étant donné qu’il est plus ou moins apprécié selon les contrées.

Mais le véritable roi de l’arène, comme son nom l’indique en wolof, c’est le thièp, autrement dire, le riz ! Matin, midi ou soir, les sénégalais adorent le riz. Pas étonnant donc que leur plat national porte son nom. On en oublierait presque le dieun, c’est-à-dire le poisson dont l’aura et le charme sont pourtant occultés par le panache du riz. Il faudra le choisir de préférence brisé, car c’est économique et encore meilleur.

Pour accompagner le piment, vous ajouterez du bouillon de cube, sel, poivre, et éventuellement d’autres ingrédients magiques des mamans sénégalaises (poisson séché, bissap, yett…). Le concentré de tomate démarquera le thièp rouge du thièp blanc, bien que ce dernier contienne d’autres ingrédients très appréciés tels que le dakhar (tamarin) et le soul. Mais chacun des deux types de thièp a quand même ses adeptes.

Pour savoir comment organiser tout ce petit monde, vous irez voir quelques recettes dénichées ici et , et vous adapterez en fonction des ingrédients qui vous sont disponibles. N’oubliez pas que l’essentiel de votre recette sera tout l’amour que vous aurez mis dedans! Il existe autant de recettes de thiebou dieun que de foyers au Sénégal, ne vous tracassez donc pas à vouloir réaliser la recette parfaite, car elle n’existe pas. Chaque sénégalais vous dira que le meilleur thièp est celui que sa mère prépare…

Parfait, le mien ne l’est pas, mais j’en suis excessivement fière. A tel point que j’en ai partagé toutes les étapes de sa réalisation avec mes amies sénégalaises. Vous en retrouverez quelques unes ci-dessous, qui pourront vous aider dans le processus laborieux !

  1. Préparez la farce dans un pilon
  2. Farcir le poisson et le faire frire
  3. Coupez les légumes et lavez-les
  4. Faites frire les oignons
  5. Ajoutez le concentré de tomates puis les légumes
  6. Laissez mijoter au moins 1h heure
  7. Cuisez le riz dans le bouillon qui contient tous les arômes du poisson et des légumes

En France, nous cuisinons le plus souvent des plats rapides et simples et nous restons moins d’une heure en cuisine. Au Sénégal, le thiep se prépare presque chaque jour, surtout à Dakar et à Saint-Louis, où les gens en raffolent, et il demande des heures de préparation. C’est lorsque l’on s’y essaie que l’on comprend vraiment la patience des femmes qui le cuisine pour nourrir leur famille.

Une fois terminé, le thiep est traditionnellement servit dans un grand plat commun où chaque convive mangera la part qui se trouve en face de lui. Les légumes et le poisson sont disposés au centre et la cuisinière les répartira entre les invités. Attention, n’allez pas picorer en face de vos voisins, même si personne n’osera vous l’avouer, c’est très impoli !

Bonne dégustation !

Dans les familles musulmanes, avant de manger, on dit bismillah. Chez les chrétiens, on dit souvent le benedicité.

Maintenant, c’est à vous de jouer…

C’est prêt! Crédit photo : Pascaline


La bataille de Karbala : le culte du martyr par les chiites

Mon histoire commence à Dakar, dans une petite rue du quartier du Plateau (centre ville), au cœur de la communauté libanaise de la ville. Elle nous mènera ensuite jusque dans une petite ville du désert irakien, à Karbala. C’est dans cette ville qu’a eu lieu une bataille historique, le 10 octobre 680, qui est au cœur du déchirement de l’Islam entre chiites et sunnites (courants de l’Islam). C’est aussi l’origine d’une grande fête : Achoura, célébrée chaque année en Irak mais aussi au Sénégal et dans le monde entier. Cette bataille m’a été racontée par une dame libano-sénégalaise chiite, rencontrée par les hasards de la vie.

Tout avait commencé lors d’une discussion à propos du nouveau président libanais, Michel Aoun, et du système électoral du pays qui réserve les principaux postes de l’État aux trois plus importantes communautés religieuses (chrétiens maronites, musulmans chiites et musulmans sunnites). Puis la discussion avec Fatima avait glissée vers les chiites du Sénégal dont cette sénégalo-libanaise d’une cinquantaine d’années  faisait partie. « Il y a beaucoup de chiites au Sénégal », m’affirmait-elle, « dans notre groupe de prière, il y a même un jeune homme sénégalais qui nous a raconté la bataille de Karbala avec beaucoup d’émotion ! »

Quelle était donc cette bataille si importante pour la communauté chiite ? 

La mosquée de l’Imam Hussein à Karbala. Crédit : Wikimedia commons

J’allais bientôt en savoir plus… Fatima me raconte que cette bataille est un moment très important pour la mémoire collective de sa communauté. Elle me dit que chaque année en Irak, des centaines de milliers de personnes affluent vers la petite ville de Karbala pour commémorer le décès de l’Imam Hussein, petit fils du prophète Mahomet, né de l’union de sa fille Fatima et de son cousin Ali. Ils ont eu deux fils ensemble : Hassan (né en 625) et Hussein (né en 626). Mon interlocutrice ajoute, pleine d’admiration, que durant le pèlerinage, les habitants ouvrent leur maison aux pèlerins et leurs offrent les meilleurs mets à manger et parfois même de quoi dormir.

J’apprendrai plus tard que la bataille de Karbala a eu lieu environ 50 ans après la naissance de l’Islam et qu’elle marque un tournant dans l’histoire de cette religion car elle signe l’apogée de la division entre chiites et sunnites. Elle symbolise le culte du martyr par les chiites. Mais pour mieux comprendre son importance, il faut revenir aux premières années de l’Islam

Après la mort du prophète Mahomet, des divisions quant-à sa succession à la tête de la communauté ne tardent pas à arriver.

Les trois premiers califes de l’islam (632-656) sont Abu Bakr (qui réprime le retour à l’apostasie, c’est à dire tout abandon volontaire de la religion), Omar et Othman (qui consolident l’Etat et conquièrent l’Iran, l’Afrique du Nord et l’Asie centrale jusqu’aux confins de l’Inde). Les deux derniers finiront dans le sang.

Carte de l’Irak. Crédit : Wikimedia commons

En 656, Ali (le cousin du prophète Mahomet) succédera à Othman, après l’assassinat de ce dernier. Mais la division de la communauté est déjà ancrée et irréversible. La dynastie des Omeyyades règne à Damas et s’oppose à la descendance d’Ali, qui sera finalement assassiné en 661. Ses fils, Hassan puis Hussein, lui succèderont. Il est impossible de comprendre le schisme originel de l’islam sans s’arrêter sur la mise à l’écart d’Ali qui, aujourd’hui encore pour les chiites, constitue le coup d’Etat initial, la faute première, le début de la décadence de l’islam majoritaire. (Source : Le monde, La bataille de Karbala : le baptême de sang des chiites, Henri Tincq, 30 juillet 2007.)

En octobre 680, l’armée des Omeyyades et son calife, surnommé Yazid l’imposteur, coupe l’accès des populations à l’eau de l’Euphrate et la route de Koufa, au sud de Bagdad. Le combat qui attend Hussein et ses proches est inégal car les notables de Koufa se sont désolidarisé les un après les autres. Hussein et ses proches sont décapités et leurs cadavres sont souillés.

« La vie des femmes est épargnée, mais Zainab, demi-soeur d’Hussein, est transférée de force à Damas où elle vivra jusqu’à sa mort en résidence surveillée. Quant à son épouse, princesse iranienne selon la légende, elle aurait été tuée en fuyant ou réfugiée en Iran. Les dépouilles des « martyrs » sont ensevelies à Karbala où, chaque année, le jour de l’Ashura, les chiites défilent encore en pèlerinage. » Source : Le monde, La bataille de Karbala : le baptême de sang des chiites, Henri Tincq, 30 juillet 2007.

Lorsque Fatima me raconte comment Hussein, le petit fils du prophète s’est fait assassiner à Karbala, elle en a des frissons. Elle m’explique le massacre subi par Hussein et ses proches dans cette bataille qui ressemble à un piège. Les soutiens du petit fils du prophète le lâchent un à un et l’armée des Omeyyades est désespérément plus équipée et plus forte. Les derniers descendants du prophète sont torturés, décapités par des mains de musulmans. Leurs corps sont piétinés par les sabots des chevaux et des chameaux. Les soldats s’acharnent sur le cadavre d’Hussein dans une ultime humiliation teintée de cruauté. On raconte même que le gouverneur de Koufa, Ubayd Allah Zyad, cure les dents du cadavre d’Hussein.

Je comprends que cette histoire a un symbolisme important pour mon hôte. Elle me dit avec une émotion teintée de révolte que si l’on est musulman, on ne peut pas renier la descendance de son prophète et elle ne comprend pas que l’on puisse lui faire du mal.

Au moment où elle prononce ces mots, je comprends toute la problématique qui déchire le monde musulman encore aujourd’hui, de l’Irak à la Syrie, en passant par le Liban et la Palestine, plus de 1300 ans après la bataille de Karbala. Je comprends la complexité qui se situe au cœur des croyances, là où l’intime et le sacré dépassent tout raisonnement politique, économique, social ou encore tout sentiment nationaliste. Mais au même moment, j’ai la conviction que si l’on veut comprendre ce qui se joue au Moyen-Orient aujourd’hui, il nous est indispensable de nous pencher sur un pan de l’histoire dont nous sommes (presque) totalement ignorants. Les liens avec l’histoire récente sont souvent démontrés, bien qu’au fond ils restent ignorés. Si nous nous intéressions un peu plus à cette région du monde (pas si lointaine), nous aurions certainement un regard nouveau sur les événements qui se passent ici et là bas…

Pour en savoir plus :
Conférence Orient XXI/Le Monde des Religions : « Chiisme, autorité politique et pouvoir » le 23 février 2017 à l’Auditorium du journal Le Monde (80, boulevard Auguste Blanqui, 75013 Paris).


10 leçons de séduction universelle #MondoChallenge #Relationshommesfemmes

J’aurais aimé ne jamais avoir à rédiger cet article. J’aurais aimé que tout ce qui va suivre tombe sous le sens pour ces messieurs. Seulement voilà, nous sommes au 21ème siècle, à l’heure où la pornographie a envahi petits et grands écrans, et la poésie n’a plus trop sa place dans les relations femmes-hommes. Pourtant, de Dakar à Paris, en passant par les régions de France du Sénégal et d’ailleurs, les femmes aiment qu’on les séduise et certains principes sont universels. D’autres sont intimement liés aux cultures et traditions des pays. Messieurs, à vous de jouer…

Leçon numéro 1 : soyez original

Traditional gujarati couple. Crédit image : arsalankhanartist

Évitez, s’il vous plait, les phrases toutes faites trouvées sur internet du type « Le bleu de tes yeux a envahi mon cœur », en particulier dans les régions du monde ou quasiment aucune femme n’a les yeux bleus, sauf en portant des lentilles colorées ! Les « psssst pssst », « la joliiiie », « la mignonne », « mademoiselle » n’ont également pas leur place dans ce guide des bonnes pratiques tant ils sont humiliants pour les deux protagonistes de l’histoire. Pourtant, selon le pays, ces techniques sont plus ou moins appréciées. Au Sénégal, certains hommes affirment que les jeunes filles adorent être interpellées dans la rue, complimentées, remarquées. Pourtant, jusqu’à ce jour, je n’ai encore jamais rencontré de couple qui s’était formé de cette manière, ni ici, ni ailleurs. Je vous mets au défi d’en trouver un ! Certain privilégieront l’approche amical, joueront les confidents pour mieux séduire la dame ! C’est à double tranchant : soit ça passe, soit ça casse et vous serez à jamais relégué au rang d’ami fidèle.

Leçon numéro 2 : ne soyez pas avare

Si une fille vous plaît, rien de tel pour la faire fuir que de compter vos Euros, vos CFA ou autres Dalasi (monnaie gambienne) devant elle ou dans son dos. Oubliez donc les rencarts au McDo (ou à la Brioche dorée, à peu près son équivalent à Dakar) voir pire, les rencarts au McDo où chacun paie sa part. Il ne s’agit pas de matérialisme mais un minimum d’investissement de votre part lui prouvera que vous ne « visez pas tout ce qui bouge » et que c’est elle que vous voulez séduire. Dans de nombreux pays, c’est l’homme qui invite la femme et qui paie sa part, inutile d’évoquer l’égalité femmes-hommes pour y déroger et faire quelques économies, la galanterie fait toujours recette auprès des femmes et si vous jouez les pingres, c’est d’une femme que vous allez faire l’économie ! Pire encore est de jouer sur la différence culturelle en expliquant à votre belle que dans votre pays, les femmes paient leur part. Un jour prochain viendra où elle apprendra la vérité, et vous perdrez toute votre dignité !

Leçon numéro 3 : abandonnez les clichés à la première approche

Traditional polish couple. Crédit image : arsalankhanartist

Parfois, il est difficile d’engager la discussion avec une inconnue. Ce n’est pas une raison pour dire n’importe quoi ! Lorsque vous renvoyez à la femme qui vous plait son signe distinctif le plus évident à vos yeux (son origine, sa couleur de peau, ses lunettes, sa petite taille…), cela peut-être très désagréable pour elle, et ne contribue en rien, à lui signifier qu’elle est exceptionnelle à vos yeux ! Certains ont l’habitude d’utiliser la plaisanterie pour signifier à une femme qu’ils s’intéressent à elle : évitez. Vous deviendrez vite lourds et perdrez toutes vos chances ! Si elle est en couple et que vous dénigrez son amoureux, là aussi, peu de chance que vous puissiez conquérir son cœur. Tournez-vous plutôt vers une femme dont le cœur est libre, vous gagnerez du temps.

Leçon numéro 4 : soyez naturel et simple

Vous avez certainement de belles qualités, ce n’est donc pas la peine d’en faire des tonnes. Si la femme que vous convoitez est aussi formidable que vous le pensez, elle le remarquera certainement. Inutile d’étaler votre travail, votre nouvelle voiture ou tout votre CV professionnel ou amoureux. Vous y gagnerez en respect et en crédibilité. Et vous éviterez par la même occasion de vous faire plumer par les plus téméraires… Attention, être naturel ne veut pas pour autant dire lui parler comme à vos potes ! Venez comme vous êtes, en sommes, mais avec élégance !

Leçon numéro 5 : soyez surprenant

Crédit image : arsalankhanartist

Rien de tel pour nous séduire qu’une bonne surprise. Que vous soyez en couple ou célibataire, cette règle vous concerne. En effet, la surprise n’est pas réservée aux débuts de relations ni au temps des premiers flirts, au contraire, une relation doit se nourrir par des attentions mutuelles. J’ai vu trop souvent des hommes mariés ou en couples prendre leur relation pour acquise, et vaquer à leurs occupations plutôt que de se préoccuper de Madame. Surprendre, c’est casser la routine, donner un peu de piment à la relation, qui sans cela, risque de s’essouffler très vite, passées les premières passions du début. On connait désormais les astuces et des femmes sénégalaises pour plaire à leurs maris : le bin-bin, ce petit collier de perles noué autour des reins, le thiouraye et ses odeurs envoûtantes, le bethio, ce petit pagne affriolant… Mais comment les hommes font-ils pour plaire à leurs femmes et les (re)conquérir ? Beaucoup de femmes d’aujourd’hui ont besoin que les efforts se fassent dans les deux sens, que Monsieur y mette du sien, les aide à la maison, avec les enfants, cela ne gâche en rien sa virilité, bien au contraire. Une amie ibadu (surnom donné aux filles voilées au Sénégal) me disait qu’elle cherchait un mari toubab, car d’après ce qu’elle avait vu à la TV, ils aidaient plus leurs femmes dans les tâches ménagères que les sénégalais. Je lui ai répondu que malheureusement, il restait encore beaucoup à faire dans les foyers, malgré les apparences… Les actions romantiques et les hommes aux petits soins sont souvent réservés aux films hollywoodiens…

Leçon numéro 6 : soyez romantique

On ne le dira jamais assez. A l’heure des sites de rencontres à la Tinder et des « sex friends », certains pensent que le romantisme est devenu ringard. Pourtant, il y a mille et une façons d’être romantique, selon les cultures et les traditions. Au Sénégal, le romantisme est lié à la tradition du mariage qui demeure dans la tête de chaque jeune fille. Les cadeaux, les « je t’aime », les invitations, la présentation à la famille et aux amis sont autant de signes d’engagements. En France, le romantisme est lié à la tradition cinématographique et artistique, dans des clichés un peu nostalgique dignes des films de Woody Allen que l’on aime tant. Le grand amour libre et rebelle qui transcende toutes les normes et qui passe au dessus de tout, c’est notre truc ! L’amour qui vous tombe dessus au coin de la rue lors d’une soirée pluvieuse où vous n’aviez même pas prévu de sortir, qui vous fait tourner la tête, on adore !

Leçon numéro 7 : soyez attentionné

Crédit image : cricistan.com

Ne comptez pas les efforts que vous faites pour Madame, mais abstenez-vous de lui en faire la remarque. Même si elle ne dit rien, elle apprécie, croyez-moi ! Les petites attentions sont parfois les plus mignonnes, parce qu’elles sont inattendues.

Leçon numéro 8 : faites lui des compliments

Une nouvelle coiffure, une jolie robe, un peu de maquillage… Les femmes adorent sentir que leurs coquetteries déployées pour vous plaire sont remarquées. Ne soyez pas hypocrite, mais lorsque vous aimez, vous la trouvez belle, même si c’est en pyjama ou après une journée fatigante, ne vous privez pas de lui dire !

Leçon numéro 9 : soyez sincère

A trop vouloir jouer le jeu de l’auto-promotion, exacerbé par l’effet « réseaux sociaux » et « selfies », certains hommes oublient que la sincérité est parfois leur meilleure arme de séduction. A longueur d’année, nous sommes sollicitées par des beaux-parleurs qui vendraient père et mère pour nous conquérir. C’est devenu comme un bourdonnement désagréable à nos oreilles et nous n’y prêtons plus grande attention. Prenez le contre pied de cette tendance et ayez le courage d’être authentique ! Vous aurez au minimum le mérite de rendre le jeu de séduction agréable et nous ne pourrons jamais vous en vouloir pour cela !

Leçon numéro 10 : prenez des initiatives

Sindhi couple. Crédit image : arsalankhanartist

Les hommes se laissent souvent porter par le vent et… par les femmes. Que ce soit pour les décisions importantes dans le couple ou pour un premier rendez-vous, faites preuve d’initiatives ! Sur ce point aussi il peu y avoir des différences selon la société où l’on vit : au Sénégal, traditionnellement dans un couple marié, c’est l’homme qui subvient aux besoins de la famille alors que la femme s’occupe du foyer. Ce modèle est en train d’évoluer avec des femmes qui travaillent de plus en plus et ne peuvent pas tout faire. Mais la question de l’indépendance financière change beaucoup de choses dans la relation et les prises de décisions. En effet, comment prendre des décisions importantes dans le couple si vous n’êtes pas indépendante ? Ici où ailleurs, les couples redéfinissent leurs fonctionnement avec les évolutions sociales. D’une femme forte qui « porte la culotte » à une femme dont le destin est inexorablement lié à la compréhension de son mari, des équilibres se cherchent. Le poids de la tradition, de la société, ou la perte de repères : chacun peine à trouver sa place et son rôle et c’est un véritable jeu de funambules qui caractérise les relations femmes-hommes d’aujourd’hui, en France, au Sénégal et ailleurs.

Et dans votre pays, comment ça se passe ? Racontez-moi…

 

 

 

 

 


Khadija, première épouse du prophète Mahomet

Après vous avoir présenté le personnage fascinant de la Reine de Saba, je poursuis mes lectures dans l’univers de Marek Halter. Je vais vous parler ici d’une femme dont le destin à changé la face du monde : Khadija bint Khuwaylid. Elle fut une riche marchande mecquoise, veuve qui épousa en seconde noce Muhammad Ibn Abdallah. Il était à l’époque appelé un « homme de rien », mais deviendra le dernier prophète de l’Islam…

Couverture du livre de Marek HalterKhadija était une riche marchande de la Mecque qui dirigeait d’une main de maître les affaires léguées par son défunt mari. Elle était respectée de tous, par le rang qu’il avait tenu dans la citée, mais aussi par la place qu’elle avait su gagner avec respect, dans une société où les hommes décidaient. Ainsi, eux seuls étaient autorisés à siéger à la mâla, communauté des riches marchands de la ville. Malgré son rang et le respect qu’elle inspirait, Khadija ne pouvait pas déroger à la règle, et lorsque le perfide Abu Sofyan lui proposa le mariage ou la guerre, elle dût se rendre à l’évidence qu’il avait raison sur un point : il lui fallait se remarier.

Mais ce qu’elle tût à tous, c’est qu’elle brûlait d’amour pour le jeune Muhammad, ce jeune caravanier qui travaillait pour elle, depuis le premier jour où elle l’avait vu. L’évidence se révéla à elle peu à peu, même si elle le chassait d’abord de ses pensées. Elle, la saïda Khadija pouvait-elle épouser cet « homme de rien », pauvre et illettré, qui était beaucoup plus jeune qu’elle ? Que diraient les riches clans de la Mecque ?

Elle fut finalement la première à croire en lui, et son amour pour lui le porta jusque dans les rangs des hommes les plus respectés de la Mecque. La sagesse de Muhammad fit le reste.

Un profond respect et une admiration mutuelle ponctuèrent leur amour, leur permettant d’affronter vents et marrées ensemble, dans un soutien l’un envers l’autre qui demeura sans faille jusqu’à son dernier souffle.

Dans ce récit historique Marek Halter dépeint le portrait d’une femme d’exception au caractère de feu qui apprit l’humilité auprès de son jeune époux, alors qu’elle lui apportait sa fougue et sa force.

Son histoire nous fait partager les rêves et les angoisses de Khadija tout en retraçant les événements importants de la Mecque et de la Ka’bâ, son sanctuaire. Toute cette histoire constitue les fondements de l’Islam et nous explique aussi le contexte dans lequel est née cette religion. Les croyances en divers idoles, les rivalités entres clans, l’esclavagisme, l’absence de parole publique pour les femmes étaient les réalités de cette époque qu’il nous est difficile d’imaginer aujourd’hui. Mais l’impuissance des hommes faces aux catastrophes telles que les épidémies, la sécheresse ou les inondations transformèrent peu à peu les habitants de la Mecque qui n’avaient pas fui et leurs croyances.

A travers les questionnements de Khadija, on comprend peu à peu son cheminement spirituel et celui de son époux, qui sont intimement liés. Comment croire en des dieux qui les ont abandonnés ? Quelles conséquences peuvent avoir la destruction de la statue d’une déesse en albâtre ? Comment interpréter les signes du destin ? Comment faire face à la perte d’un enfant ? Comment être une femme forte tout en respectant son époux devant les hommes de la citée ? Quelle est l’histoire des « peuples du Nord » qui croient au Dieu unique ? Quelle est l’histoire de la pierre noire et du pèlerinage à la Mecque ? Quelles sont les légendes racontées à ce sujet ? Comment Ibrahim a découvert la source Zamzam (que les pèlerins ramènent aujourd’hui à leur retour de la Mecque) ?

Étrangement, en refermant la dernière page de ce livre, j’ai eu la certitude que les tiraillements de Khadija me touchaient car ils ne m’étaient pas si étrangers. Elle essayait de rester forte dans les épreuves de la vie, mais n’était pas moins touchée par le doute et l’indignation face aux injustices, la peur de perdre les êtres aimés ou de les décevoir, le manque de ne pas les avoir à ses côtés, la volonté de rester digne tout autant que d’être juste, de plaire à son homme sans s’oublier, de protéger sa famille de l’adversité et des dangers, d’aider les autres tout en se préservant, de construire et consolider son empire sans devenir égoïste et sans finir seule… J’ai alors compris que cette femme au destin incroyable pouvait être un exemple pour nous toutes car il y a certaines réalités de femmes qui ne changent pas, quelque soit le lieu où l’époque…


Mais, elle était noire la reine de Saba !

Je voudrais vous parler d’une reine au destin incroyable, que l’on nomme souvent, sans presque rien savoir d’elle. La reine de Saba est un personnage mythique qui ne semble pourtant pas encore connu à la hauteur de sa grandeur…

J’ai un collègue que l’on appelle le « griot », car il a toujours les mots justes pour raconter des histoires et flatter les gens. Un matin, en bon séducteur, il voulait me complimenter et me comparer à la reine de Saba. J’étais justement en train de lire son histoire dans le livre de Marek Halter

A moi de répliquer : « mais elle était noire la reine de Saba »! Sa surprise me donna l’idée de raconter ce personnage…

Selon les traditions juive et musulmane, la reine du royaume de Saba, dans le sud-ouest de l’Arabie, aurait vécu vers le Xe siècle avant J.-C. (Encyclopaedia Univerrsalis)

La reine de Saba. Source :elishean.fr

Makeda, fille d’Akebo et de Bilqîs, fût reine de Saba, un royaume au sud de l’Arabie. C’était une reine à la beauté sans nul autre pareil. Elle perdit sa mère jeune et, avant la fin de son deuil, dut fuir, à cause de Shobwa, le traitre de son père, dont elle se souviendra toujours du nom. Akebo le grand ne se remaria jamais, pour lui donner son trône. Il lui légua également son caractère et son esprit guerrier. Dans leur nouvelle ville, Axoum, de l’autre côté de la mer rouge, ils développèrent le commerce, notamment avec le pharaon égyptien.

Un jour, un émissaire envoya à la reine une lettre de salutation d’un certain Salomon, roi de Juda et d’Israël. Intriguée, elle chercha à en savoir plus sur cet homme réputé bon et sage, son peuple et leurs cultures, mais également leur langue, l’hébreu. Elle voulut se rendre en Israël, officiellement, pour favoriser les échanges commerciaux…

Dans le récit biblique de la vie du roi Salomon (I Rois, x, 1-13), la reine de Saba rend visite à celui-ci accompagnée d’une caravane transportant de l’or, des pierres précieuses et des aromates. Cet épisode atteste l’existence de relations commerciales importantes entre Israël et l’Arabie. (Encyclopaedia Univerrsalis)

Tout en lui l’attirait, sans qu’elle ne puisse se l’expliquer. Mais pour conquérir le cœur du roi Salomon, qui avait plus de 100 épouses, il fallait bien plus que la beauté… l’assurance de son regard, les pointes de son caractère et la vivacité de son esprit eurent raison de lui. L’érotisme de leurs joutes verbales accompagnait l’effusion de passions qui déferlait sur eux au moindre regard mutuel.

Toujours selon l’Ancien Testament, la reine avait l’intention d’éprouver la sagesse de Salomon en lui donnant un certain nombre d’énigmes à résoudre. (Encyclopaedia Univerrsalis)

Elle le mit à l’épreuve pour tester sa sagesse. Les réponses du roi, plutôt que de le détourner d’elle, conquirent son cœur et tout son être, qu’elle lui dévoua pendant trois nuits et deux jours.

La tradition musulmane connait la reine de Saba sous le nom de Bilqis. Dans la Sourate des fourmis (Coran, xxvii), elle n’est pas nommée et son histoire est embellie par les commentateurs musulmans. Les Arabes ont donné une généalogie à Bilqis qui place ses origines en Arabie méridionale. La reine est au cœur d’un cycle de légendes très répandu. Selon l’un de ces récits, Salomon, informé par l’une de ses huppes que Bilqis rend un culte au soleil, lui écrit pour lui demander d’adorer Dieu. La reine lui répond en envoyant des présents, mais, piquée par son indifférence, décide de se rendre elle-même à sa cour. Entre-temps, les démons du roi, craignant que celui-ci ne soit tenté d’épouser Bilqis, lui chuchotent à l’oreille qu’elle a les jambes velues et les sabots d’un âne. Intrigué, Salomon fait construire un carrelage en verre devant son trône. (Encyclopaedia Univerrsalis)

Le royaume de Saba par rapport aux frontières actuelles. Source : sharezamy.fr

Pour rendre cet amour éternel et pour fuir la lassitude du temps, elle repartit dans son royaume… Après tout, se dit-elle, Salomon avait tant d’épouses, qu’il arriverait bientôt un jour où il se détournerait d’elle également. Dans un dernier geste d’amour avant de prendre la route, elle embrassa son Dieu unique, Yavhé, le Dieu d’Israël.

Selon la tradition éthiopienne, Makéda eu un fils, Ménélik, le fruit de son amour avec Salomon et le premier d’une grande lignée de rois africains, qui formait la dynastie royale d’Éthiopie. Certains récits voient ici l’origine des falashas, juifs éthiopiens. Mais ici commence une autre histoire…

 


Comment j’ai rencontré les douaniers gambiens

Quand on vit en Casamance, il y a un tas d’histoires qui circulent sur les douaniers gambiens et leurs folies. C’est un peu comme les anecdotes sur les douaniers américains lorsque l’on vit au Canada. On les entend si souvent que l’on ne sait plus si ce sont des mythes ou des réalités. Mercredi dernier, j’ai pu vérifier par moi-même ces histoires en prenant la route qui relie Ziguinchor à Dakar, et passer par ce petit pays anglophone, véritable enclave entre le Nord du Sénégal et la Casamance. Je vais vous raconter mon aventure…

Points de traversée de la Gambie : Banjul ou Farafenni. Crédit image : Wikipedia
Points de traversée de la Gambie : Banjul ou Farafenni. Crédit image : Wikipedia

J’avais réservé mon billet de bateau retour Ziguinchor-Dakar un mois à l’avance, pour m’assurer d’avoir une place en ce week-end de Tabaski (Aïd el-Kebir) où beaucoup de Sénégalais voyagent pour passer en famille la plus grande fête musulmane. Pourtant, en arrivant à Ziguinchor, quel ne fût pas mon étonnement en apprenant que le bateau était en panne et qu’il me fallait soit reporter mon billet, soit l’annuler. Du fait de mes obligations professionnelles, je n’avais pas le choix de la date et je devais me rendre à Dakar au plus vite. J’ai donc pris la route… Plusieurs étapes ont marqué cette longue traversée.

Première étape : 6h du matin à la gare routière de Ziguinchor, il me faut trouver une voiture pour aller jusqu’à la frontière gambienne. Première embûche, il n’y a pas de voiture, mais seulement un minibus. Nous voilà donc partis avec une playlist alternant Zikr (chants religieux) et mbalax (musique traditionnelle sénégalaise) à fond dans nos oreilles, histoire de nous assurer que nous sommes bien réveillés !

Deuxième étape : la frontière gambienne. Il faut d’abord négocier un taxi qui nous amènera au bac, le ferry qui traverse le fleuve Gambie. Les chauffeurs ont gonflé les prix car ils savent que les clients seront là en cette période de fête. Le taxi s’avance avec nos bagages pendant que je passe la douane : d’abord côté sénégalais, puis côté gambien. C’est ici que tout se complique. « You have to pay 5000 FCFA ! » ( vous devez payer 5000 FCFA) me lancent-ils sans laisser l’opportunité de négocier quoi que ce soit. Si l’on veut passer, il faut payer, point. Je tends donc mon billet de 5000 à contrecœur mais sans broncher et je retourne à la voiture. Dans ma tête, je me dis que quoi qu’il arrive, je dois arriver Dakar le soir même.

Troisième étape : le bac. Scènes irréelles et déconcertantes. Attendre. Attendre. Attendre sous le soleil, les pieds dans une boue rougeâtre qui ruine tous les vêtements. Payer 50 FCFA pour aller aux toilettes à la propreté approximative et se faire fustiger (en wolof) par la dame pipi à cause de chaussures sales qui vont ruiner son ménage. Se faire arroser les pieds avec une eau à peine plus propre.

Le bac de Farafenni. Crédit photo : sudonline.sn
Le bac de Farafenni. Crédit photo : sudonline.sn

Le bac arrive enfin de notre côté du fleuve. Mais il doit décharger passagers et véhicules qui se trouvent à son bord avant de nous laisser monter. Moments épiques. La foule se presse à l’entrée du bac alors que les camions débarquent un à un tout près de nos pieds. Si leurs freins lâchent, tout le monde se fait écraser ! Finalement, nous montons à bord sans incident. Ouf ! Nous allons nous asseoir sur les côtés du ferry au confort sommaire et je me dis à ce moment là que le bateau Aline Sitoé Diatta qui relie Ziguinchor à Dakar par la mer, est digne d’un 5 étoiles en comparaison ! Les vendeurs ambulants sillonnent avec difficultés entre passagers et véhicules pour proposer leurs chips, biscuits ou serviettes de toilettes, au cas où l’on voudrait s’éponger le front ou s’essuyer les pieds.

Une fois débarqués de l’autre côté du fleuve, nous devons prendre un autre taxi gambien pour aller jusqu’à la frontière nord du pays à quelques kilomètres. Il pleut, les gens se précipitent et les prix flambent ici encore. Pour éviter de rester bloqués les pieds dans la boue et sous la pluie, dépités, nous payons en oubliant un peu l’esprit de négociation. Nous n’en sommes plus à quelques CFA près… C’était la quatrième étape.

La cinquième étape n’est pas des moindre puisqu’un autre défi nous attend : la douane gambienne. Pour sortir du territoire du Président dont on ne prononce pas le nom sous peine de finir à Mansa Konko (célèbre prison de Gambie), il faut payer. Je fais donc la queue entre les chauffeurs de taxi et autres transporteurs venus s’acquitter de leur taxe douanière et tends les 1000 FCFA que l’on me demande. J’aurai donné 6000 FCFA (environ 9 Euros) à la douane gambienne pour traverser le pays, et à ce moment là, les grands principes de libre circulation des biens et des personnes de la CEDEAO (Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’ouest) me semblent bien loin.

Sixième étape : gare routière à la frontière sénégalo-gambienne. Nous sommes désormais en territoire sénégalais et je dois avouer que je ressens un certain soulagement ! Il faut maintenant trouver un véhicule qui nous amènera jusqu’à Dakar. Mais les chauffeurs sont un peu réfractaires à faire ce long trajet sans la garantie d’avoir des clients au retour. Il faut donc négocier longuement, se regrouper entre passagers, leur courir après sur le parking. A ce moment là, en voyant la foule se déplacer autour d’eux comme des abeilles, je ne peux m’empêcher de penser qu’ils font un peu les divas, profitant de la situation pour obtenir quelques CFA de plus. Nous parvenons finalement à trouver un taxi 7 places et c’est un nouveau soulagement lorsque nous sommes installés à l’intérieur. J’ai réussi à éviter soigneusement les places les plus inconfortables du fonds, mais je me retrouve sur la place du milieu et je lutte pour me faire un peu d’espace aux côtés d’une drianké sénégalaise (femme sénégalaise aisée et bien en chair, idéal de beauté sénégalaise). A ce moment du voyage, tout mon altruisme est resté sur les rives du fleuve Gambie…

Lorsque nous prenons la route de Kaolack, avec un taximan aussi vieux que sa voiture, à une vitesse proche de zéro sur une piste de terre parsemée de trous, l’optimiste s’est évanoui et l’on se demande si on arrivera un jour à Dakar… La fatigue aura finalement raison de nous et tous les passagers s’endorment malgré le vacarme et les secousses, pour se réveiller aux portes de Kaolack. Puis Fatick, Mbour, Rufisque et enfin Dakar. Les paysages que l’on aperçoit entre deux « siestes » sont verdoyants et magnifiques et c’est une autre facette du Sénégal qui s’offre à nous.

La Casamance vue d'avion, quel confort! Crédit photo : Pascaline
La Casamance vue d’avion, quel confort! Crédit photo : Pascaline

Malgré toute la galère et la fatigue, ce voyage m’aura fait découvrir encore un peu plus le pays et mieux comprendre la galère que vivent les Casamançais lorsqu’ils veulent rallier la capitale sénégalaise. Le désenclavement promis par les politiques de tous bords prend tout son sens mais reste malheureusement encore aujourd’hui une illusion qui permettrait le développement de la région.


Femmes, mariez-vous !

Le 31 août dernier, c’était la journée mondiale du blog. Elle fût le point de départ d’une réflexion commune sur les jeunes femmes célibataires en Afrique pour trois copines qui partagent ce statut matrimonial, dans trois pays différents. Voici leur réflexion au sujet du mariage :

Si vous pensez que ce titre (« femmes, mariez-vous ! ») a l’air d’une injonction, vous avez raison ! C’est une réalité aujourd’hui en Afrique. Lorsque vous avez un certain âge, cette phrase vous obsède. Non, vous n’avez pas le droit d’avoir des ambitions professionnelles, vous devez vous marier avant. Vous n’avez pas le droit de rêver de faire le tour du monde, vous devez vous marier avant…Vous n’avez même pas le droit de vivre seule, vous devez vous marier avant.

Personnellement, les dictats me rendent rebelle. Alors, avec les deux rédactrices de ce billet, nous avons voulu mettre des mots sur notre ressenti. On a décidé de vous dire à quel point nous sommes des femmes libres et nous refusons de nous soumettre à des impératifs insensés.

Mon cas est bien particulier car actuellement, je vis en France. Vous pouvez donc croire que je suis loin des mondanités africaines et du culte du paraître. C’est vrai, je ne le vis pas au quotidien… Même si la distance est loin de régler tous les problèmes. Plusieurs amies subissent par téléphone un acharnement visant à les unir à un homme pour apaiser les inquiétudes de la famille.

Quant-à celles qui sont sur place, voilà ce qu’elles en disent…

Sinath, France

 

Être une jeune femme célibataire au Sénégal aujourd’hui signifie ne pas être mariée (en couple ou non, tant que ce n’est pas officiel, cela n’existe pas), rien à voir donc avec la conception française ou le concubinage est répandu et socialement accepté. Cela signifie que vous n’êtes pas reconnue comme une adulte aux yeux de la société, ni même comme une femme (mais comme une enfant). Vous n’avez pas de crédibilité, que ce soit au niveau personnel ou professionnel, c’est-à-dire que vous n’êtes pas considérée comme « responsable ».

Que vous soyez indépendante (même si vous travaillez et payez vos impôts !) n’y change rien, au contraire on vous trouvera « anormal » puisque en principe, vous devriez encore vivre en famille ou mieux, déjà être mariée. Si vous êtes étrangère on le tolère, si vous êtes sénégalaise (de nationalité ou d’origine), ce n’est pas, là encore, socialement accepté, et acceptable.

Il y a quelques jours, une collègue de travail me disait qu’« être célibataire, c’est être accessible à tous ». Une conception que je trouvais curieuse mais qui expliquait un certain nombre de comportements de la gente masculine à mon égard (que l’on se doit, bien sûr, de prendre comme des compliments)!

Alors je lui ai répondu que non, « être célibataire c’est seulement donner l’illusion d’être accessible à tous »… Messieurs, ne vous y trompez pas, ce n’est qu’une illusion ;)!

Pascaline, Sénégal

 

A l’occasion de la journée internationale du blog, je ferai ma féministe. Je ne vais pas commencer en disant : être une femme, c’est blablabla…!!! J’ai toujours écrit pour dénoncer des abus, pour décrire les choses des plus drôles, bizarres de mon quotidien. Pour ce faire, je vous parlerai d’un sujet bien féministe. Je suis une femme oh! Lol…

Le truc avec l’ascension sociale, est qu’elle vient avec un nombre de problèmes dont on ignorait l’existence. Dans le royaume des femmes, les femmes mariées et/ou mères possèdent des pouvoirs incroyables de respect et surtout de garantie…. Je vais éviter de faire de longues tirades. Voici les quatre choses qu’une femme célibataire, sans enfants, quelque soient les garanties salariales qu’elle présente, ne peut pas faire :

  • Avoir un bail, un grand appartement sans qu’une personne tierce (mariée) ne se porte garant
  • Avoir un compte en banque de près de dix millions (Francs CFA) demande que vous justifiez vos revenus. C’est normal. Là où je trouve ça un peu lourd, c’est qu’une des justifications est d’avoir un conjoint (c’est noté en tout petit chez mon banquier)
  • Obtenir un visa pour les pays de la zone
  • Obtenir la garde d’un enfant

Danielle, Cameroun

Pour finir, comme le dit si bien Danielle, ces constats « touchent l’identité de la femme, mais surtout son émancipation. Alors, pour la journée internationale du blog, je le dépose là et j’espère que les mentalités changeront.»

Avec la participation symbolique et le soutien feministe de Dieretou Diallo


Sur les traces des Signares de Saint-Louis

J’ai récemment visité la mythique ville de Saint-Louis, au nord du Sénégal, ancienne capitale de l’Afrique Occidentale française gorgée d’Histoire. En mission pour le travail, j’ai finalement trouvé quelques heures pour visiter la ville. Une amie m’avait conseillée de rechercher « les maisons des Signares » et je ne pouvais pas imaginer que cette suggestion allait m’emmener vers des histoires passionnantes…

Après avoir vagabondé dans les rues de l’île de Saint-Louis, mon attention a été attirée par ces belles maisons bourgeoises aux balcons en bois hauts placés, trônant sur les rues avec une coquetterie teintée de dédain. Les « maisons des Signares » doivent leurs noms à leurs anciennes propriétaires, qui furent la légende et le prestige de la ville de Saint-Louis, à l’époque coloniale. Les histoires singulières de ces métisses envoûtantes m’ont intriguées. Nini, héroïne du roman éponyme d’Abdoulaye Sadji, est l’une d’entre elles…

Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline
Maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Lorsque je me baladais dans les rues de la ville, j’imaginais très bien, dans ce décor historique, quelles avaient pu être les vies de ces femmes, entre mondanités et séduction. L’île de Saint-Louis est étroite et l’on comprend aisément la proximité entre les habitantes des maisons bourgeoises, côtoyant les anciens bâtiments de l’administration coloniale, et leurs fonctionnaires européens en quête de distraction. Les Signares doivent leur nom au mot portugais « senhoras » qui signifie « dames », et qui était employé au temps des comptoirs portugais, vers le 15ème siècle. Il s’applique alors aux femmes issues d’unions entre des sénégalaises et des européens hauts placés, acquérant ainsi un statut social élevé et des biens matériels. Traversant le temps et les régimes politiques, jusqu’aux colonies anglaises puis françaises du 19ème siècle, ces familles favoriseront ensuite le mariage entre « métis » pour conserver leurs cultures, leurs intérêts et leurs biens familiaux. Le terme s’élargit à toute forme de concubinage et tient surtout au rang social des intéressées et non à leur couleur de peau. Elles vivaient à Saint-Louis mais aussi à Gorée et Rufisque et sur la Petite-Côte du Sénégal.

Après avoir questionné l’employé de l’office du tourisme de Saint-Louis sans grand succès, j’ai finis par aller moi-même à la recherche de leurs histoires, dans les rues de la ville. Je suis alors tombée sur Nini… Dans la petite librairie par très loin de la mosquée située sur la rive Sud de l’île. Le roman d’Abdoulaye Sadji « Nini, mulâtresse du Sénégal » m’a fait voyager au-delà des faits historiques, dans le cœur de ses tourments. Ses descriptions m’ont emmenée jusque dans les salons feutrés des maisons bourgeoises Saint-Louisiennes. Elles m’ont laissées imaginer leurs ambiances à la fois délicieuses et scandaleuses, intrigantes et grisantes, mais aussi moroses et nostalgiques d’une époque qui n’a jamais vraiment existé.

Crédit photo : La signare Emilie Mervins en 1843. https://www.senegalmetis.com
Crédit image : La signare Emilie Mervins en 1843. www.senegalmetis.com/Signare_H3_Amelie_Mezven.html

Comme l’a expliqué son auteur dans la préface, avec des mots qui n’ont plus cours aujourd’hui :

Nini est l’eternel portrait de […] l’être physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de ses réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au dessus de la condition qui lui est faite, c’est-à-dire au dessus d’une humanité qu’il considère comme inférieure mais à laquelle un destin le lie inexorablement. »

Née dans une famille de Signares ou le modèle masculin est absent, Nini fait de son existence une inéluctable quête d’un amour mariage avec riche garçon blanc, et elle finit par être prise au piège de cette « bonne » société Saint-Louisienne excluante et raciste, y compris envers elle-même, à laquelle elle semble pourtant adhérer de toute son âme. Elle voit dans ce mirage, qui s’estompe au fil du temps, un moyen de quitter l’Afrique, qu’elle considère comme « terre de souffrance, de lamentations et de larmes, où l’homme subit la vie au lieu de la dominer ».

Cour d'une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline
Cour d’une maison de St-Louis. Crédit photo : Pascaline

Le roman et son narrateur sont durs, à l’image du cœur de son héroïne, dont on devine pourtant les fragilités dans la théâtralité de son comportement. Mais de ses rêves à ses désillusions, le triste destin de Nini vient nous frapper de plein fouet lorsque l’on prend conscience de son côté intemporel, transformant peut être l’intuition de son auteur en une malheureuse prophétie. Ainsi, écrivait-il en 1988, soit il y a presque 30 ans :

«  Des hommes sérieux, intéressés à la question m’ont dit que Nini est dépassé, mais je ne les crois pas […] Nous voudrions bien comme eux que Nini soit en effet un simple document à ranger parmi les pièces d’archives vétustes et millénaires. Ce serait de tout repos pour tout le monde, aussi bien pour eux que pour moi et pour tous ceux qui liront Nini. Mais en est-il ainsi ? L’histoire nous le dira ».

Crédit image : guide de l'île et du musée de Gorée. ecole.toussaint.free.fr
Signare : aquarelle de l’abbé David Boilat, (1853). Wikipedia

L’histoire des Signares est singulière dans le sens où elles ont su faire de leur métissage, à une époque où le racisme était encore plus présent qu’aujourd’hui, une véritable force pour assoir leur position sociale et économique. Pourtant, l’histoire de Nini nous montre qu’elles (ou leurs descendantes) furent parfois emprisonnées dans leurs propres rôles et dépeint la hiérarchisation de couleur au sein d’une communauté mulâtre n’ayant aucune considération pour les personnes noires. Une histoire ancienne certes, mais qui n’est pas sans nous rappeler certains débats actuels…

 


A Dakar… et (pas) si loin du Vietnam

Ce samedi 18 juin à Dakar, alors que le ramadan avait plongé la ville dans une douce torpeur, j’ai profité du calme insolite dans les rues pour aller voir un film documentaire de Laurence Gavron sur la communauté sénégalo-vietnamienne à la librairie l’Harmattan. « Si loin du Vietnam », comme son titre énigmatique l’indique, pourtant, ce film m’a ouvert un univers tout entier que j’aimerais partager avec vous…

Il faisait chaud cet après midi là dans les rues de Dakar, le taximan m’avait emmené beaucoup trop loin sur la VDN, et les passants m’indiquaient tous un chemin différent pour rejoindre la librairie, n’ayant en fait aucune idée de là où elle se trouvait ! Mais à force de persévérance et grâce à mon téléphone intelligent et son GPS, j’ai finalement pu arriver à destination.

Tout en douceur, je me suis alors plongée dans l’univers pluriel des métisses sénégalo-vietnamiens de Dakar…

Leurs récits sont dignes des chroniques de Yasmine Chouaki, dans mon émission fétiche, « En sol majeur », qui questionne les identités plurielles de ses invités.

Ainsi, le film nous berce entre le Sénégal et le Vietnam, à travers l’histoire des ses différents personnages :

C’est l’histoire du rapprochement de deux cultures en pleine guerre, peut-être l’un des seuls effets positif de l’horreur.

C’est l’histoire de soldats originaires des colonies, envoyé au front, dans un énième combat qui ne les concernait au fond, pas vraiment.

C’est l’histoire de ces jeunes sénégalais célibataires qui, en allant se battre pour la France en Indochine, on finalement rencontrer leurs femmes.

Et enfin, c’est l’histoire de leurs enfants, témoins de ces liaisons singulières qui leur rendent un hommage poignant.

Image extraite du film "Si loin du vietnam" de Laurence Gavron
Image extraite du film « Si loin du Vietnam » de Laurence Gavron

La chronologie des événements jalonnant ces vies nos permet une reconstitution historique des faits.

A la fin de la guerre, sentant le vent tourner, la plupart de ces familles décident de quitter le Vietnam pour rejoindre le Sénégal, où ils espèrent une meilleure intégration de leurs enfants.

Le film nous amènent dans les jardins de villas dakaroises, lors de retrouvailles portée par Madame Lame Hélène Ndoye, personnage essentiel du film avec qui on adorerait aller boire un café pour l’écouter simplement nous parler de sa vie. Il nous fait voyager jusqu’au Vietnam, à la rencontre de sa famille et de son oncle maternel incroyablement attachant. Au rythme des mélodies rétro, les images nous transportent dans l’Histoire avec des images d’archives dessinant ce que l’on appelait alors l’Indochine, le bateau du retour vers les terres d’Afrique, puis le Dakar d’hier, nous invitant à refaire le voyage avec eux.

Les témoignages en fin de projection furent tout aussi poignant, venant rompre définitivement avec l’idée reçue que les documentaires ne nous font pas voyager intérieurement.

Madame Ndoye, ciment de la communauté, comme tous en attestent dans le film comme dans la salle, s’émeut aux larmes en racontant l’histoire de sa mère, et me laisse les yeux humides, camouflés heureusement par l’obscurité de la salle !

Anne-Marie Niane, auteur de L’Etrangère, une nouvelle sur sa mère, a voulu rappelé que ce n’était pas tout rose. Leurs mères ont rencontré beaucoup d’obstacles sur leur chemin, mais comme elle le dit si bien « ça fait partie de la vie ». Leur soumission et leur sens de la famille leur a permis de s’intégrer au Sénégal mais aussi d’imposer le respect pour elles et leurs enfants. Pour la petite anecdote, on raconte que c’est cette communauté qui a rendu populaire les nems et divers mets asiatiques dans la culture culinaire sénégalaise.

Ce qui m’a le plus touché dans ce film, c’est la jolie manière dont ces enfants racontent leurs parents, leurs mères surtout, qui ont tout quitté pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants, dans une société qui sortait de la guerre où le métissage n’était pas encore très bien perçu.

J’ai aussi été impressionné par l’agilité avec laquelle tous jonglaient entre deux cultures à la fois si lointaines et si comparables.

La réalisatrice a su aborder un sujet peu traité avec sensibilité et donner la paroles à cette communauté pour nos faire prendre conscience de la manière dont la grande Histoire a pu chambouler des destins. Elle nous a donné envie d’en savoir plus sur son univers interculturel, et sur ses films documentaires mettant en scène différentes communautés, du Sénégal et d’ailleurs.

 

 

 

 


Hier encore…

Une année ça passe atrocement vite, surtout lorsque l’on se rapproche de la trentaine, quand le temps semble tout à coup s’accélérer. Il y a un an, je quittais Marseille, ma ville de cœur, pour Ziguinchor puis Dakar, qui m’appelait depuis longtemps. Hier encore, j’avais 20 ans comme disait Aznavour…

Dans quelques jours, cela fera donc un an que je vis au Sénégal. C’est donc le moment où jamais de faire le bilan, ou plutôt, de vous parler ici de ce que je n’ai pas écris durant tous ces mois. L’autre jour, je déplorais auprès d’une amie blogueuse de ne plus avoir cette douce naïveté des débuts : lorsque l’on arrive dans un pays que l’on ne connait pas et que l’on a envie de tout découvrir, puis de tout partager sur ces découvertes. Pourtant, j’aimerais pouvoir retrouver cette sensation. Je me sens nostalgique du temps où je posais pour la première fois les pieds au Sénégal me promettant d’y revenir. Nous y voilà, cela fait cinq ans. La vie est pleine de surprise et les promesses que l’on se fait à soi même peuvent forcer le destin.

Je me souviens de l’air chargé de poussière en descendant de l’avion, rendant le paysage vaguement rouge et les contours des immeubles un peu flous. Cette poussière c’est l’harmattan qui la provoque, venu du désert. Il nous pique les yeux et entre dans les maisons même lorsque toutes les portes sont fermées, obligeant les ménagères à des séances de ménage quotidiennes.

Je me souviens que j’avais un peu de mal a wakhaler (négocier) les taxis et que je me mettais sur le bas côté pendant que mes amis s’en chargeaient. Maintenant, j’ai compris que si c’est moi qui négocie en balbutiant quelques mots de wolof, c’est plus facile car le taximan comprend que je ne suis pas touriste et que je connais les prix. Il y en a qui sourient, d’autres qui s’énervent, mais c’est le jeu. Même si l’on n’est pas toujours d’humeur à « jouer » chaque matin, c’est le seul moyen de ne pas se faire « plumer ».

Je me souviens des marabouts, dont tout le monde me parlait mais dont je ne comprenais pas grand-chose. Il s’agit des guides religieux des différentes confréries musulmanes très présentes et influentes au Sénégal. Les taximan ont l’habitude de coller leurs photos dans leurs véhicules, et certains talibés (disciples) les portent parfois autour du cou.

Je me souviens du lakh, ce plat à base de mile et surmonté de lait caillé que je n’aimais pas vraiment…ce qui n’a pas changé ! Les familles ont l’habitude de le préparer le soir, souvent le dimanche en guise de repas. C’est aussi le repas que l’on sert le matin de la fête de korité, qui clôt le ramadan au Sénégal.

Je me souviens du thiep (plat national sénégalais), que je trouvais exotique et original. Mais après avoir mangé pendant des mois, thiep, kaldou, mafé, et autres yassa (spécialités culinaires sénégalaises) je dois bien vous avouer que je ne trouve ça plus du tout exotique, et encore moins original !

J’étais un peu maladroite pour manger dans le plat (commun), avant qu’une amie m’apprenne qu’il y a là un véritable savoir-faire à acquérir. Chacun doit manger la nourriture qui est devant lui, ne pas empiéter chez ses voisins, et attendre que celui qui a servit répartisse les morceaux de légumes, de viande ou de poisson entre les convives.

Je me souviens du mbalax et des soirées sénégalaises, en pensant à l’époque que c’était, avec le hip-hop, la seule musique sénégalaise écoutée dans les maisons. Mais je me suis rendue compte, en Casamance, que le mbalax n’y était pas vraiment populaire et que c’était plutôt le cas chez les « nordistes ». J’y ai découvert les musiques traditionnelles joolas, ou encore le « cabo » version capverdienne du zouk également très populaire en Guinée Bissau.

Je me souviens que lorsque quelqu’un m’abordait dans la rue pour discuter et surtout me vendre quelque chose, je souriais et répondait avec une ou deux blagues. Mais maintenant, je ne sourie plus et trace ma route pour ne pas appeler a la discussion car les sollicitations quotidiennes finissent par agacer. On apprend trop souvent aux femmes à sourire en toute circonstances, mais parfois, il est nécessaire de ne pas le faire, pas pour être désagréable mais pour défendre son « bout de gras ». J’ai donc décidé de ne plus sourire quand quelqu’un m’« emmerde ».

Il y a certainement beaucoup d’autres choses qui m’ont marquées en arrivant ici, mais je ne m’en souviens plus. Mes souvenirs ont été effacés par d’autres, plus actuels de ma vie ici. Les mangues puis l’hivernage casamançais et les pieds mouillés chaque matin en allant au travail, le bukut (cérémonie traditionnelle joola de passage a l’âge adulte pour les hommes), le djotaï autour du barada (discutions autour du thé), la rencontre avec ma famille de cœur qui a facilité grandement mon intégration et ma vie ici, les fêtes de korité et tabaski (respectivement 1er et 2ème aïd) en famille, puis Dakar, les embouteillages, les hamburgers, les excursions entre amis à la découverte du pays, les histoires racontées par les collègues sur la religion ou les croyances locales, les sorties culturelles, les petits coins tranquilles et insoupçonnés, les mille et unes choses à découvrir, encore…

Cela fait un an que je vis au Sénégal, mais je suis encore choquée, charmée, interloquée, désarçonnée, et un peu de tout ça à la fois chaque jours qui passe, ça doit être le signe que je ne suis pas tout à fait ennuyée ni tout a fait blasée de la vie ici, malgré tout… Pourvu que ça dur encore un an au moins…