reves

Le miracle de la vie

Souvenir précédent: Mon petit ange s’en est allé

Que faire maintenant que mon petit ange s’en est allé ? Tout le monde en avait une idée. Pour ma mère, il fallait demander aux dieux de nous révéler « l’assassin » et préparer une vengeance. Pour madame, le « problème » que j’étais venait de se résoudre tout seul et je pouvais désormais retourner dans mon village. Emile quant à lui, estimait que j’avais besoin de soins psychiatriques. Chacun d’eux avait probablement raison. Si on pouvait d’une manière ou d’une autre me donner un coupable, je me vengerai volontiers. Si je n’ai plus d’enfant, pour quelle autre raison Emile m’accorderait-il l’attention et l’affection dont il faisait preuve depuis la naissance de notre fils ? S’il fallait revenir au traitement des premiers jours, je préfère rentrer chez moi. Et s’il y avait des soins pour effacer cette sensation de vide intérieur, cette conscience de la perte de mon enfant à chaque réveil, je veux bien.

Chaque matin, mettre un pied devant l’autre me demandait, j’avais l’impression, une force surhumaine. Alors j’écoutais les uns et les autres, murmurer, chuchoter, discuter de ce qui allait être le reste de ma vie. J’avais perdu la notion du temps. Il m’arrivait de pleurer souvent, très souvent. Puis malgré moi mes yeux se fermaient finalement pour s’ouvrir sur un souvenir de Gabriel. Tout ce qui m’entourait me le rappelait : cet adorable chausson qui est resté dans mes mains alors qu’on m’arrachait son corps sans vie, ce berceau vide à coté de mon lit que je ne me résolvais pas à déplacer, les yeux compatissants d’Emile quand il venait prendre de mes nouvelles… Gabriel était partout.

Parfois je me demandais comment allait Emile ? Il ne laissait transparaitre aucune émotion. Il était compatissant envers moi mais sans plus. Je me demande si cette tragédie l’affectait vraiment ou alors comme madame, il y voyait une fin tragique certes, mais une fin tout de même à cette histoire invraisemblable.

A bout de forces sans doutes et à court d’options certainement, six semaines après le décès de mon fils ma mère finit par faire nos valises. Il n’y avait pas grand chose à emporter. A 18ans, mon aventure maritale s’achevait avec la perte de mon premier enfant. Cette vie mondaine dont je rêvais dans mon village natal était bien loin de la réalité.

Le jour du départ, Emile était venu seul, me faire ses adieux. Il tenait ma main et cherchait visiblement ses mots. Il n’était pas évident de résumer ces deux années tumultueuses que nous avions vécu. Mais alors qu’il tenait mes mains entre les siennes et que je me remémorais tous ces souvenirs, il y avait une seule et unique constante, jamais je n’oublierai Emile. Jamais, je n’oublierai cet homme qui m’a initié aux plaisirs de la chair, jamais je n’oublierai cette sensation d’allégresse le jour où je suis devenue mère et jamais je n’oublierai son premier regard sur ce petit être que nous avions conçu. « Jamais je ne t’oublierai Emile ». Il n’y avait plus rien à ajouter. J’essayais de retirer mes mains des siennes. C’est alors que je vis une larme rouler sur ses joues. C’était la première fois que je le voyais pleurer.

Emile ne voulait pas me voir partir et moi non plus à vrai dire. Pour la première fois depuis le décès de Gabriel, j’éprouvais autre chose que cette immense tristesse. Ce n’était pas de la joie mais plutôt un sentiment de sérénité. J’étais à ma place dans les bras d’Emile et tout le reste n’avait plus d’importance. Ma mère s’en alla toute seule et ce jour fut le premier jour du reste de ma vie.

Je ne me défaisais pas du souvenir de mon enfant mais la vie reprenait le dessus. Emile entreprit de m’inscrire dans ce centre spécialisé pour apprendre la couture. Il partageait son temps entre madame et moi. Ce drame ultime nous avait définitivement rapproché. Je retrouvais le Emile dont j’étais tombée amoureuse dans mon village et j’avais envie de faire partie de son univers. Je m’habituais finalement à cette capitale dont j’ai tant rêvé.

Les mois passèrent et on arrivait au premier anniversaire du décès de notre petit Gabriel. Pour l’occasion, amis et famille étaient présents. Une cérémonie commémorative avait été organisée et chacun venait nous témoigner sa sympathie. Alors que je serrais des mains, embrassais des joues, recevais des accolades, je n’avais qu’une seule pensée. J’attendais avec impatience la fin de cette journée pour annoncer à mon mari que j’étais enceinte.

A suivre…


Mon petit ange s’en est allé

NB: Ce billet fait suite à

Notre première rencontre

Le mariage

Madame est servie

Le bébé

Il n’y a pas de plus grand bonheur au monde que celui de donner la vie. Je ne me lassais pas d’admirer ce beau cadeau que la vie venait de nous offrir. Quand il posait ses yeux sur moi, plus rien ne comptait. J’oubliais la difficile année que je venais de passer, cette situation inextricable dans laquelle je vivais et je ne m’inquiétais pas non plus de ce qui m’attendais. Mon monde était dans ses yeux. Il avait ceux d’Emile. Il avait également son air frondeur, son nez… Il avait tout de lui.

Mon enfant n’était pas maudit finalement. Après sa naissance, j’avais enfin l’impression de vivre. De la maison des parents d’Emile, nous sommes passés à un appartement en ville. Il était loin d’être neuf ou même spacieux mais j’étais si heureuse d’être chez moi. Emile l’avait aménagé pour moi. Il avait fait venir ma mère pour m’aider. Il était présent tous les jours, un père attentionné pour notre Gabriel et un mari pour moi. Je redécouvrais le Emile des premiers jours, drôle et amoureux. Je ne m’inquiétais plus de rien si ce n’est de comment devenir une « grande dame ».

Ma mère me regardait parfois avec une pointe d’envie. Elle n’avait pas connu ça. Une nouvelle naissance pour elle, c’était un accouchement difficile, une bouche de plus à nourrir et encore plus de travail au quotidien. Pour moi, cette naissance légitimait mon rôle d’épouse aux cotés d’Emile. Tout le monde était heureux de ce nouvel héritier et j’étais enfin un membre à part entière de la famille.

Gabriel était un bébé heureux. Il riait beaucoup et commençait à faire ses nuits dès le troisième mois de sa naissance. Je passais facilement des heures à le regarder dormir en imaginant à quoi ressembleraient ses frères et sœurs… Emile avait même évoqué un nouveau mariage pour effacer le souvenir de la triste cérémonie au village. J’avais deux ans pour organiser le mariage de mes rêves. Et, d’ici là, je serais une « grande dame ». Quand Gabriel aura grandi, je pourrai m’inscrire dans un centre spécialisé pour apprendre la couture.

Pour Emile, toutes les occasions étaient bonnes pour me faire plaisir. Pour fêter les cinq mois de la naissance de Gabriel, il m’emmena dîner au restaurant. Tout était si beau, si brillant. Je me sentais gauche dans cet univers qui n’était pas le mien. Emile se moquait gentiment de mes maladresses. Le souvenir de cette soirée fut inoubliable. Il me raccompagna mais ne pouvait pas rester. Il devait rejoindre « madame ». J’étais triste mais résignée. J’étais la seconde femme. Mais j’avais Gabriel et il n’était rien qu’à moi.

Emile s’en alla et je pris mon fils dans mes bras pour me réconforter. Il avait de la fièvre ce soir là. Ma mère me demanda de ne pas m’inquiéter. Ce n’était probablement rien de grave ou, du moins, rien qu’une de ses tisanes spéciales ne pouvait guérir. Après avoir élevé huit enfants, elle ne s’effrayait plus pour une simple fièvre, contrairement à la jeune mère que j’étais. Elle concocta la tisane que Gabriel but docilement. Mais il ne souriait plus comme à son habitude. Ses yeux étaient ternes. Cette nuit, en dépit des paroles rassurantes de ma mère, j’avais du mal à dormir. Je veillais sur mon petit, persuadée que cette fièvre cachait quelque chose de plus grave.

Au petit matin, mon bébé était toujours fiévreux et surtout très calme. Il ne pleurait pas, il ne gazouillait pas. Sans même un signe à ma mère endormie, sans même prévenir Emile, je me rendis avec lui à l’hôpital. Après l’avoir confié aux médecins, j’arpentais la salle d’attente dans un état second. Il m’était impossible d’aligner des pensées cohérentes. Combien de temps suis-je restée dans cette salle d’attente ? Je ne saurais le dire. J’ai le souvenir de ce médecin, au regard bienveillant, qui était venu me conduire dans cette chambre austère. J’ai souvenir qu’il m’expliquait un ensemble de choses mais je ne l’entendais pas vraiment. J’ai souvenir d’avoir pris mon fils dans mes bras. J’ai souvenir de son corps froid que j’essayais désespérément de réchauffer. Ses yeux étaient clos et il ne souriait plus. Mon ange, Gabriel, s’en est allé et j’étais à nouveau seule au monde.

A suivre…