rimamoubayed

D’une fenêtre à l’autre…

Expérience d’une nouvelle rédigée à trois, chacun de son côté. La thématique est « De ma fenêtre ». Trois mondoblogueurs, dans trois pays, Abdelkrim Mekfouldji, Samantha Tracy et moi:  l’histoire commence en Algérie, se poursuit à Dakar et se termine à Tripoli, au Liban.

Du courrier, je n’en reçois presque jamais.

A longueur de journée, toutes sortes de notifications font vibrer mon téléphone portable, question de m’avertir à chaque fois que le monde extérieur souhaite faire irruption dans mon quotidien. Mais une lettre, une vraie, portant les empreintes de son expéditeur, pliée et glissée dans une enveloppe cachetée… jamais, presque jamais. Or, je ne sais quel hasard a fait parvenir jusqu’à ma porte ce courrier qui, ironie du sort, ne m’est même pas adressé. Cela m’a-t-il empêchée d’y fourrer le nez ? Pas du tout. Pas que je sois particulièrement curieuse, mais je n’aurais pas pu faire autrement après avoir lu, écrits en grandes lettres au-dessus de l’adresse du destinataire, ces mots qui ont mis un peu plus de lumière dans mon regard, un peu plus de feu dans mon cœur et un grand sourire sur mes lèvres : A l’inconnu d’Alger.

Accoudée à ma fenêtre, une tasse de café à portée de main, les rayons timides du soleil de mars sur les joues, j’ai ouvert la lettre et je l’ai lue d’un trait, comme une assoiffée qui reçoit en pleine gorge l’océan, une naufragée qu’une vague lance contre un rocher auquel elle tente, de toutes ses forces, de s’agripper.

D’une fenêtre à Alger, un roman est tombé. D’une autre, à Dakar, une lettre est partie, comme un avion en papier, avant d’atterrir à mes pieds. Devant ma fenêtre, à Tripoli au nord du Liban, j’invente, les yeux fermés, les premières lignes d’une longue lettre que je ne tarderai pas à coucher sur les lignes d’une feuille arrachée à un cahier…

Photo by JosiE on Reshot
Photo by JosiE on Reshot

A l’inconnu d’Alger

Au lieu d’une lettre, vous en recevez en ce jour deux, rangées dans une même enveloppe. Deux lettres qui vous sont adressées par deux femmes : une que vous connaissez à peine, à en croire ses lignes et l’autre que vous n’avez jamais rencontrée, que vous ne rencontrerez sans doute jamais. Cette dernière, c’est moi.

Une lettre provenant du Sénégal au lieu de parvenir en Algérie, a fait escale chez moi, au Liban avant de repartir chez vous. Je l’ai lue et du coup, je me suis glissée sans crier gare dans une histoire qui n’est pas la mienne. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à jeter un œil par votre fenêtre. Je suis entrée chez vous, j’ai feuilleté le livre que vous aviez sur les genoux. J’ai connu, avant vous, les détails de la vie de la femme qui vous intrigue. Elle aussi, j’ai eu le toupet de me mettre à sa fenêtre et d’admirer les rues de sa ville. Je vous dois peut-être des excuses, à vous deux ; et pour me faire pardonner, je vous invite à tremper vos lèvres dans mon café.

Chez moi, le matin, les femmes lisent l’avenir, réunies autour d’une tasse, les yeux rivés sur le marc, sans y croire vraiment. Quelquefois pour chasser l’ennui, la plupart des fois pour faire naître, dans le cœur l’une de l’autre, un espoir qui, au réveil, n’est pas toujours au rendez-vous. Au réveil, moi aussi, souvent, je broie du noir. Ces jours-là, mon café, lui, est blanc. Installé sur le bord de ma fenêtre, il puise ses couleurs et ses saveurs dans ce petit monde qui s’offre à mon regard.

Du haut de mon septième étage, depuis que je suis née, j’ai droit au même morceau de ciel et, au loin, au même pan de montagne.

J’ai à portée de vue, presque à portée de main, les mêmes terrasses et les mêmes balcons, excroissances qui en disent long de ce qui se mijote à l’intérieur de chaque maison, entre-deux où on s’ingénie à montrer sa vie comme on étend son linge ou à la cacher. On s’y installe, seul, plongé dans ses pensées. On l’aménage en observatoire. On y invite son voisin pour bavarder devant une tasse de thé. Ou alors, chacun chez soi, accoudé à la balustrade, le cou tendu vers le bas, vers le haut _ ça dépend_ on se salue, on s’enquiert de la santé de chacun, on lance la conversation, on l’alimente ; les rires fusent en même temps que les rumeurs ; les minutes passent, parfois les heures… Et dans cet éternel décor, impérissables sont les fleurs, les pousses de menthe et de basilic plantées dans des pots de fortune. Incontournable est cette balançoire aux coussins bariolés, aux jointures qui grincent. Inévitable est ce rideau de tissu à rayures ou à gros carreaux que l’on tire pour tenir loin du mauvais œil et des regards indiscrets, les secrets de sa cuisine, le décor de son salon, mais aussi les rêves et les cauchemars que la dernière nuit en partant a laissés sur les oreillers.

J’aperçois aussi les fenêtres qu’on ouvre puis qu’on referme, selon le temps qu’il fait dehors ou, tout simplement, selon l’humeur du moment. Il y a celles aux volets toujours clos, scellés par un lourd voile de poussière laissé là par les années. Il y a celles, comme la mienne, qu’on ne ferme jamais ni de jour ni de nuit. Ecran sur lequel défilent des histoires vraies, souvent inachevées. Narine ouverte au vent et aux senteurs qu’il ramène. Bouche offerte à tout venant. Oreille tendue aux bruits, aux murmures et aux chants solitaires.

Inconnu d’Alger, mes seuls mots vous montreront-ils là où va mon regard ?

Vous emmèneront-ils, des étages plus bas, vous guideront-ils sur les traces de mes pas ? Saurez-vous deviner ce que les années ont effacé et ce qu’elles ont laissé dans mon vieux quartier ?

Même avant l’aube, ma rue est déjà réveillée. Les prieurs du matin prennent la route des mosquées. Chapelets à la main, des « dua’a » aux lèvres, ils ont foi que le matin leur apportera la subsistance du jour, et peut-être, celle des jours qui vont suivre. Sur les vieilles façades, les fenêtres s’allument l’une après l’autre en même temps que se répand l’odeur de la cardamome. Sur les trottoirs, les commerçants se saluent et lèvent, en murmurant « bismillah », les stores de leurs magasins. « Abou Omar » pousse dehors son étalage, met un peu d’ordre sur ses étagères en attendant le camion de son fournisseur. Les ménagères ne tarderont pas à arriver, réclamant haut fruits et légumes frais. Son voisin, « Jamil el Abadaye », un septuagénaire dont le surnom d’homme brave et costaud est resté collé à son prénom, a déjà mis à fond le son de sa radio. La voix mielleuse de « Feyrouz » se mêle bien vite au chahut des écoliers. Ces derniers ne sont pas pressés de traverser la rue en direction du grand portail devant lequel les attend un directeur d’école, la tête chauve éternellement recouverte d’un bonnet de laine, les gros sourcils froncés et pas tout à fait réveillé. Petites filles et petits garçons se bousculent à l’entrée du magasin du vieux Jamil, véritable caverne d’Ali Baba où chacun satisfait à sa guise les caprices de sa gourmandise.

A huit heures précises, une sonnerie retentit. Le brouhaha monte, s’élève vers les plus hauts étages environnants. Puis les bousculades s’arrêtent et le calme se rétablit. Les magasins du coin finissent d’ouvrir leurs portes. Karim, le plombier, s’installe sur sa chaise au milieu d’un labyrinthe de tubes et de tuyaux et guette les passants. Abou Saïd est déjà penché sur sa machine à coudre à pédale. Souad continue d’épousseter les quatre coins de sa boutique de lingerie jusqu’au moment où sa voisine, Em Talal lance l’appel au café. Sa mercerie est unique. Les boutons de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs qu’elle range dans des bocaux sont vendus comme des bonbons dont la vue vous met l’eau à la bouche. D’autres, sont précieusement rangés dans des écrins, bijoux que la vendeuse est fière de montrer à celle qui les coudra sur un habit du dimanche ou au dos d’une robe de mariée…

Tout ce monde, vu de ma fenêtre, me réjouit, réveille en moi des souvenirs.

J’ai été un jour cette petite écolière au tablier rose, cette cliente gourmande qui d’une main tendait une pièce, de l’autre recevait un morceau de loukoum caché entre deux biscuits, une poignée de guimauves en forme de sabots, une sucette ronde ou une pyramide de jus. J’ai été cette fillette qui croquait à belles dents la chair d’une pomme en attendant que sa maman finisse de choisir une à une les pommes de terre, les courgettes et les tomates du repas de midi. J’ai salué des centaines de milliers de fois le vieux Abou Saïd qui me répondait d’un signe de la main.

Je connais une à une les dalles du trottoir en béton. Adolescente timide, je baissais la tête, par pudeur, par respect des bonnes mœurs et je les comptais. J’en observais les bords et je les interrogeais sur le chemin qu’avait pris, en sortant du lycée pour rentrer chez lui, mon professeur de français. Je n’étais pas la seule à être tombée amoureuse de ce jeune homme plein de charme. Il avait ce don de chanter les textes en les lisant, chant que rendait encore plus charmant son accent. Il nous parlait de voyages, faisant naître dans nos esprits des images resplendissantes de paysages lointains. En classe, nous buvions ses paroles, nous épousions ses rêves qui devenaient les nôtres. Plus que lui, nous rêvions de gagner son Alger natal.

Le jour où il nous a annoncé son départ imminent, mon cœur s’est serré. Incapable de faire taire plus longtemps mes sentiments, j’ai glissé dans son cartable, portant mes initiales et plié en quatre, un papier où j’ai recopié, d’une main tremblante, les paroles de sa chanson préférée :

« Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si vous y tenez autant que moi
Prenons rendez-vous
Un jour n’importe où
[…]
Le hasard souvent fait bien les choses
Surtout si on peut l’aider un peu
Une étoile passe, et je fais un vœu
Nous nous reverrons un jour ou l’autre
Si Dieu le veut. »

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=GxuxzGPfIwI

 


Femme, pour ta journée …

Le téléphone portable, en mode silencieux, à moitié enfoui sous les coussins du grand canapé en faux velours défraîchi,  vibra plusieurs fois au cours de la matinée. L’écran, en clignotant, dérangea à peine la lourde pénombre dans laquelle elle avait fait exprès de plonger la totalité de la maison.

Plus que les autres jours, elle tenait à échapper aux regards indiscrets.

Elle avait donc tiré les rideaux de la chambre à coucher au-dessus du lit encore défait et ceux de la cuisine dont elle avait pris soin d’ailleurs d’attacher les pans à l’aide d’une rangée de pinces à linge. Les volets du salon étaient restés, eux aussi, obstinément fermés.

Elle était seule.

Cauchemars et idées noires tournoyaient au plafond. Un fauteuil renversé se prélassait dans un coin. Quelques assiettes sales s’entassaient dans l’évier. Sur la table, au fond d’une tasse de café refroidi se noyait son regard. Les bruits de la rue bourdonnaient dans ses oreilles, remplissaient sa tête. Depuis combien de temps était-elle assise à sa place? Combien d’heures se sont écoulées depuis le moment où la porte d’entrée avait claqué, où la clé avait tourné?

Les questions traversaient son esprit sans faire halte.

Ses membres ankylosés appelèrent son corps à bouger. Elle traîna les pieds à travers les pièces dont elle regardait les murs sans les voir. D’ailleurs, il lui eût été difficile de les reconnaître sans les cris qui, quelques heures plus tôt, les faisaient vibrer, sans ces injures qui s’y heurtaient, rebondissaient et venaient la frapper au dos, au ventre, en plein visage…

Le téléphone portable vibra encore une fois.

L’écran qui clignotait lui renvoya vaguement l’image de ses paupières gonflées, de sa joue balafrée. Elle y lut en bougeant à peine ses lèvres ensanglantées:

Offre promo. Femme, pour ta journée, prends ton corps en main et refais-toi une beauté.

 

 


Un après-midi dans son pays

   Cet après-midi là, elle portait une robe blanche sans manches, à volants. Elle avait hésité un instant puis, esquissant une grimace, elle avait  haussé les épaules avant de se laisser tomber dans l’herbe. Elle avait retiré le long ruban qui retenait sa chevelure  aussi  noire qu’une nuit sans étoiles et avait secoué la tête de gauche à droite pour faire danser, sur ses épaules et le long de son dos, le flot de ses boucles folles. Elle avait enlevé ses sandales et de ses petits doigts, avait balayé tout ce que la terre qu’elle venait de fouler avait collé aux plantes de ses pieds : des cailloux et quelques feuilles de thym sauvage. En d’autres circonstances, elle aurait pris soin de ne pas les écraser, se serait arrêtée, penchée pour les ramasser. Elle aurait soulevé le bas de sa robe comme le faisaient les femmes de chez elle, et aurait entassé dans cette poche de fortune les tiges à feuilles vertes dont le parfum lui faisait tourner la tête. Or, le temps n’était pas aux cueillettes. Les timides feuilles de mâche, les pissenlits, les pâquerettes et toutes ces jolies plantes qu’elle n’aurait su nommer ne pouvaient que patienter, l’observer et camoufler ses traces lorsqu’une patrouille, habituée à son stratagème, ferait semblant de battre les sentiers à la recherche de sa cachette…

De loin, de très loin même, sa mère avait commencé à l’appeler. La voix douce et mélodieuse avait insisté, essayé tous les chemins pour parvenir jusqu’à elle. Dans son coin, sans bouger, elle avait lorgné un oiseau posé sur la première branche de l’arbre derrière lequel elle s’était tapie. Il ne fallait surtout pas qu’il arrête son chant, qu’il prenne son envol et dévoile son emplacement. Elle lui avait juste adressé un clin d’œil complice. La bête ailée, encore plus rebelle qu’elle ne l’était elle-même, lui avait tourné le dos et après avoir sauté de branche en branche, avait fini par s’en aller, fière d’avoir troublé le calme de cette belle journée de mai.

Bientôt, il lui avait semblé entendre d’autres gazouillis, provenant de son ventre qu’elle avait serré de ses deux mains, pour le calmer, l’amadouer, le faire plier à son désir. Du bout de ses doigts, elle avait arraché un brin d’herbe. Elle l’avait glissé dans sa bouche, l’avait sucé, mâchouillé avant de le retenir entre deux dents pour faire durer le plus longtemps possible son goût acidulé qui lui chatouillait la langue.

La voix, au loin, avait disparu. Elle n’avait plus rien à craindre. A ce moment-là, même le soleil n’avait plus eu envie de se cacher. En repoussant l’ombre légère d’un nuage, il avait pointé le nez et l’avait regardée se lever, tourner sur elle-même en  levant le bas de sa robe, offrir son visage au ciel et son rire au vent…

 

Ce même rire traverse sa gorge à chaque fois que ses souvenirs se réveillent ; à chaque fois qu’elle saisit une  feuille de vigne ouverte, offerte comme une paume dont elle semble lire les lignes ; à chaque fois qu’elle roule habilement, de ses doigts à la peau ridée et couverte de taches, les feuilles vertes dentelées avant de les coincer entre ses phalanges enflées.

Cet après-midi là, et d’autres jours encore, la fillette capricieuse  avait fui la grande table en bois au milieu de laquelle trônait en vainqueur de tous les cœurs, de toutes les bouches et de tous les estomacs, un immense plat de Naranji qu’elle ne supportait pas.

Que d’années ont passé depuis qu’elle a quitté les paysages qui l’ont vue grandir et les personnes qu’elle a aimées. Aujourd’hui, assise en face d’elle, je porte dans mon cœur tous les lieux qu’elle a visités. Je grave dans ma mémoire tous les récits qu’elle m’a racontés. Je la vois tenir dans le creux de sa main, ce petit pays où elle n’est plus jamais retournée.

 


Lorsque mon enfant s’ennuie… #mondochallenge

Lorsque mon enfant s’ennuie, il rôde autour de moi. Il boude, fait la grosse tête, tire sur ma robe et pousse des soupirs.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il monte sur mes genoux, me caresse la joue, attire mon front vers le sien et me souffle au nez les plus beaux des « Je t’aime ».

Lorsque mon enfant s’ennuie, il s’éloigne, fait quelques galipettes, tombe, pleurniche, se relève, revient vers moi et s’éloigne encore.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il s’invente des cachettes, s’y glisse et, en attendant l’arrivée des patrouilles, il écoute les voix du silence dont celle de son coeur qui bat d’abord très vite, ensuite moins fort pour lui permettre  de compter, jusqu’à dix ou jusqu’à cent, tout dépend…

Lorsque mon enfant s’ennuie, il met de la couleur sur sa feuille, sur ses mains et même parfois sur un pan de mur.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il se hisse sur une chaise. Il arrête de respirer et, sur la pointe des pieds, tend sa main vers la plus haute des étagères.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il rêve d’aventure. Il prend un livre puis un autre et un autre encore, qu’il feuillette, qu’il serre très fort puis qu’il abandonne, qu’il entasse pour faire une tour ou une fusée, qu’il éparpille avant de s’allonger dessus et de prendre son envol vers les destinations les plus folles.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il devient quelqu’un d’autre, il est tour à tour coq, chiot, cheval et même parfois dragon ; roi, pirate, pompier et pourquoi pas moussaillon.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il ouvre les tiroirs, vide les placards. Il examine sans ciller sa vieille  petite voiture qui refuse de démarrer.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il déniche sous le lit le dernier morceau d’un puzzle qu’on n’avait jamais fini.

Lorsque mon enfant s’ennuie, il me pose toutes sortes de questions, me chuchote à l’oreille des « comment » au goût de miel, me crie au visage des « pourquoi » pleins de rage.

Lorsque mon enfant s’ennuie, vous ne le verrez jamais au fond d’un fauteuil ou en tailleur sur un tapis, le nez contre un écran, les doigts pris de frénésie. Car un enfant qui s’ennuie est surtout un enfant qui grandit, à qui on laisse le temps de découvrir et d’aimer la vie.


Celle qu’on croyait devenue indifférente #Mondochallenge #Indifférence

Je m’arrêtais un moment et, reprenant mon souffle, j’envoyais mon regard inquiet vérifier qu’elle était bien installée à sa place habituelle.

Du haut de mon promontoire, je devinais le bout de son foulard aux couleurs sombres derrière la haute clôture grillagée. Puis, aussitôt, je dévalais la pente raide à toute vitesse sur mes petits pieds. Parfois je fermais les yeux, abandonnant mes paupières closes à l’assaut du vent. J’avais l’impression de voler. Le sable et les petits cailloux qui se faufilaient entre la fine semelle de mes sandales d’été et la plante de mes pieds étaient pour moi la seule preuve que ces derniers avaient foulé le sol avant d’arriver à sa hauteur. Debout, devant sa chaise en paille tressée, elle suivait du regard ma course effrénée. Ya tayta ala mahl ! me criait-elle invariablement. Je m’arrêtais quelques instants à peine, le temps de glisser mes doigts à travers le grillage contre lequel je collais mon visage, avant de traverser, toujours en courant, le dernier bout de chemin qui me séparait de la porte d’entrée. Je martelais le bois de toute mes forces, avec mes petits poings, et je l’interpellais à tue-tête : Tayta… Tayta… Puis mon oreille venait prendre la place de mes mains afin d’entendre sa voix qui se rapprochait me lancer de loin : Yalla yalla !
Je me jetais dans ses bras, la renversant presque, et restais accrochée à elle tandis qu’elle me guidait, dans un dédale de salons et de chambres plongés dans une douce pénombre, vers une terrasse baignée de lumière. Elle s’asseyait,  me prenait contre elle et répétait à chaque fois, dans un éclat de rire, que j’étais devenue bien trop grande pour ses vieux genoux. Pourtant, elle ne me repoussait jamais. Je sentais dans mon dos, à travers le tissu de ma robe, sa main qui passait et repassait, qui dessinait des ronds puis caressait mes cheveux, relevant les mèches qui collaient à mon front. J’enroulais les siennes autour de mes doigts, elle étaient bouclées et rêches, je les tirais vers le bas pour les offrir à mon regard qui se délectait de les voir surgir de leur cachette avant d’y retourner d’un trait, quand je décidais de les lâcher. Sa voix me berçait de mots tendres, de surnoms au goût de miel. J’étais sa princesse, sa chatte, sa fierté, son bonheur.

Je m’arrête un moment et, reprenant mon souffle, j’envoie mon regard inquiet vérifier qu’elle est bien à sa place…

Je reste immobile dans l’embrasure de la porte, sur la pointe des pieds, mes talons aiguilles touchent à peine le sol. Elle est là. Elle devine ma présence. Elle tourne la tête. Elle me fixe du regard. Je ne bouge pas. Je ne dis rien. Je ne la quitte pas des yeux. Une chaise est poussée, parfois deux. Ils se lèvent, ils m’embrassent et me remercient, ils me demandent des nouvelles. Ils me parlent d’elle. Je les écoute à peine. Ils se tournent vers elle, montrent le plateau de son déjeuner puis son corps frêle. Ils me parlent encore d’elle qui ne leur parle plus, ne les reconnaît plus, ne s’inquiète plus de leurs malheurs chantés comme de tristes litanies. Elle ne ne sourit plus de leurs petits bonheurs qu’ils ne manquent pourtant jamais de lui raconter. Ils se désolent, blâment les années, maudissent le temps qui passe. Ils mentionnent le passage d’un médecin, parfois deux, dont ils répètent les paroles dans lesquelles reviennent des mots barbares : indifférence, apathie… Puis ils s’en vont.

Je m’approche d’elle, je me glisse à ses côtés. Je règle ma respiration au rythme de la sienne. Je sens son souffle contre mon visage. Je touche le sien, promène mes doigts sur les rides qui sillonnent ses joues creuses. J’embrasse ses petits yeux, son front, je caresse sa tête… Puis, d’un bond, je me lève. Elle sursaute. Ya tayta ala mahl, auraient peut-être souhaité murmurer ses lèvres qui, faute de quoi, tremblent légèrement. Tayta ya tayta : je souffle à ses oreilles. Je ne rêve pas. La pénombre dans laquelle la chambre est plongée ne m’empêche pas de voir sa tête danser. Légèrement. Dodeliner. Je la soulève d’une main, et je glisse l’autre sous son dos fatigué d’être resté trop longtemps allongé. Je dessine dessus, à travers le tissu de sa robe, des cercles qui s’élargissent, se resserrent…

Yalla yalla, dis-je au bout d’un moment. Et je saisis son assiette. Je pose la cuillère au bord de ses lèvres qu’elle entrouvre pour céder passage à la soupe tiède qui sent bon le poulet et les herbes fines. C’est elle qui a inventé, autrefois, la recette. A tâtons, du bout des doigts, je cherche sur les coins de sa bouche les grains de riz qu’elle a longuement sucés mais qu’elle ne peut plus avaler.  Et je recommence… Une clé tourne dans la serrure. Le bruit d’une porte qui se referme marque la fin du repas.

Je me penche vers elle. Et tout en essuyant sa bouche, lui signale que je pars, que mon travail m’attend, que je reviendrai. Elle me regarde. Hoche la tête. Elle a compris. Et au moment où un tiers signale sa présence, je la vois tourner la tête, le regard dans le vide… indifférente.

 


Préface

J’ai déjà écrit quelques histoires que j’ai inventées, construites de toutes pièces ; d’autres qui sont autant de versions de ma propre vie, de mes propres expériences que j’ai fait exprès, ou pas, de maquiller, puis de voiler comme une jeune mariée que l’on dérobe, le temps de faire une entrée prestigieuse, aux yeux de son promis. Je n’ai jamais pensé qu’un jour je serais dépositaire de l’histoire d’une autre, chargée de l’écrire, de la romancer dans le but de la camoufler, certes, mais surtout, faire en sorte que les pages soient tellement bien écrites qu’elles accrochent le plus grand nombre de lecteurs, et surtout de lectrices, m’avait-on précisé, non sans continuer que les femmes du monde entier devraient bénéficier de la sagesse de cette femme, de cette ambassadrice de la paix et cetera, et cetera…

A aucun moment, je n’ai mis en doute la sincérité de celui qui m’avait élue comme dépositaire de cette vie dont je devais disposer, il a été catégorique là-dessus, avec le plus grand soin. C’est surtout la question de sa partialité qui m’inquiétait. Comment être sûre de ne pas tomber sur une femme, comme il y a de plus ordinaire, une militante, selon ses propres termes, qui a enduré, autant, peut-être plus, voire moins, que toutes les femmes qui m’entourent, que j’ai connues ou que je connaitrais. Une autre question a surgi, ni plus, ni moins pertinente que la précédente, et qui consistait à savoir si j’étais faite pour la tâche qu’on voulait me confier. Saurais-je mettre en récit la vie d’une parfaite inconnue qui me ferait, aussi longtemps qu’il faudrait, des confidences qu’elle soufflerait d’abord à l’écran de son téléphone portable, situé à des milliers de kilomètres du mien.
L’inconnue. C’est ce prénom que j’ai saisi, sans trop réfléchir, en enregistrant son numéro de téléphone sur ma carte sim. La première description, assez brève, qu’on m’avait faite d’elle, quelques lignes qui sentaient un héroïsme empreint d’un curieux mélange fait d’admiration et de pitié, ne contenait en fait aucune précision qui me permettrait de l’identifier.
Je ne sais ce qui m’a poussé à relever le défi. Courage, lâcheté, peut-être les deux. Une curiosité, surtout, que ses premières phrases ont réussi à éveiller. I have two jobs. Le lendemain, elle n’en faisait qu’un, ce qui lui permettrait d’avoir un peu de temps pour moi. Un rendez-vous que j’ai attendu avec impatience…
14 août 2016


Un jour, tu comprendras

  Tu me reproches mes silences. Tu m’en as toujours voulu pour ces heures que je passe à méditer, perdu dans mes pensées confuses. Ça fait des années que tu menaces de me quitter. Et tu me reproches de ne pas te retenir.

Tu ne peux plus supporter que tes questions restent sans réponses, que tes sourires ne soient pas partagés. Tu ne veux pas croire que, par moments, j’oublie ton nom et celui de nos enfants.
» Y en a marre! Ras le bol!  » lis-je dans tes yeux, et sur tes lèvres. Ton inquiétude effleure ma conscience. Je perçois ta rage, mais je ne fais rien. Je ferme les yeux et tu n’es plus là. Plus personne n’existe et je suis à mille lieues de toi, de ce toit qui nous abrite, de ce lit que nous partageons depuis bientôt six ans.
Tu cries, et des fois, armée de patience, tu me parles. Tu murmures, la tête penchée vers ton épaule, des paroles que je n’entends pas. Que tu es belle! Je m’accroche à ton regard. J’émerge. Puis je sombre.
Nos deux filles te ressemblent. Elles sont joviales et tendres. J’aime bien sentir leur présence. Quand elles sont là, je sais que toi aussi, tu n’es pas loin. Dans quelque coin, tu nous observes et tu souris. Je baisse les paupières, je m’éloigne. Leurs rires me parviennent, de très loin, et ta voix me berce.
« Parlons-nous une même langue ? » Tu interroges mon mutisme qui te semble obstiné. Tu tentes de t’enfermer, toi aussi, dans ton amertume. En vain. Le silence m’appartient.

 Le soleil qui rythme vos journées se lève. Comme chaque matin, vous sortez. Je suis seul et je regarde, par la fenêtre grand ouverte, ta voiture qui s’éloigne, qui disparaît. Mon regard se voile, se perd à l’horizon. Une mouche se pose sur la vitre, quelque part en face de moi. Je ne la vois pas. Elle n’en est pas moins là, si proche, si menaçante. Je résiste. A la sueur qui couvre mon front. A l’onde qui parcourt mon dos. Au tremblement qui s’en prend à mes mains, puis à tous mes membres. Elle a bougé, alors que moi je n’ai pas fait un geste. Ni pour l’écarter. Ni pour la fuir. Elle n’a pas peur de moi. Elle me connaît. C’est elle qui m’a apprivoisé. Mon regard n’a jamais su se montrer aussi docile que mon corps. Il la cherche. Elle bat des ailes, se dérobe. Puis elle revient, insolente dans son évidence. Elle se multiplie. Elle est plurielle, comme autrefois ; lorsqu’elle se posait sur mes mains, se collait à mes bras, recouvrait mon visage, bouchait mes narines. Je ne respirais alors que l’odeur de la mort. A ce monstre qui l’a nourrie, elle a fini par ressembler. Une voix dans mon dos m’ordonnait de continuer …  » Creuse, Fossoyeur!  » Et je creusais. Je creusais avec une pelle, des fois avec les doigts. Cette terre que je gavais vomissait entre mes mains le reste de ses repas.

 La porte s’ouvre. Tu reviens. Je suis sauvé. Tu t’énerves de me trouver assis à la même place. Je ne me suis pas lavé. Je ne me suis pas rasé. Et puis ce pyjama, me déciderai-je à l’enlever ? Elle est là, entre toi et moi. Ne l’aperçois-tu pas? Elle reviendra demain et les jours qui vont suivre. Fidèle au rendez-vous, je ne lui résisterai pas. Je lui chanterai le début de mon histoire. Et elle ne m’écoutera pas.

« Je venais d’avoir dix-huit ans »

 comprendras
Patrick Marloné sur flickr

 Je venais d’avoir dix-huit ans. Cet âge où, sorti de l’enfance, tu trempes ta plume dans ton ambition débordante pour écrire en grandes lettres ton avenir, tes rêves et ce que tu attends de la vie. Je venais de décrocher mon bac, et sur le lot, une bourse qui allait me conduire à Berlin. Je voulais faire des études. De quoi déjà ? Je ne m’en souviens pas. Ma mémoire me trahit. Elle retient ce qui l’arrange. Comme le destin, elle fait de moi ce que bon lui semble.

 Il est midi. Les filles sont rentrées. Elles me prennent dans leurs bras. Je m’accroche à leurs petites épaules. Elles roucoulent, se taquinent, se tirent les cheveux puis s’éloignent en courant l’une derrière l’autre. Je ne fais rien pour les retenir.

 Ils étaient trois, ou quatre peut-être. Des colosses au visage fermé qui communiquaient par bribes de phrases qu’ils prononçaient presque sans bouger les lèvres. Je ne les avais jamais vus de ma vie. Ils ont frappé à ma porte alors que je vérifiais pour la énième fois le contenu de ma valise. Une valise ordinaire, en faux cuir noir. Je l’avais posée la veille sur le lit. Et j’avais passé la nuit à la contempler, à la meubler de projets et de paysages, fruits d’une imagination avide de départ.
Quand les inconnus m’ont annoncé que je devais les accompagner, que j’allais répondre à quelques questions et que ça ne durerait pas très longtemps, c’est à ma valise que j’ai pensé. Je l’ai regardée par-dessus mon épaule. Puis, le plus grand des trois m’a poussé devant lui dans l’escalier.
Le trajet a duré plus de deux heures durant lesquelles j’avais les yeux bandés. La route était cahoteuse. Les mouvements brusques du véhicule à l’intérieur duquel on m’avait engouffré rendaient plus pesante la présence des deux colosses à mes côtés. Je sentais leur haleine qui empestait le tabac bon marché. J’ai tendu l’oreille. Mais je n’ai pas réussi à saisir le sens d’aucune de leurs paroles. J’ai fait l’effort de ramener ma pensée vers ma valise, mais elle se dérobait curieusement. Ses contours devenaient flous.

 Tu nous appelles pour déjeuner. Je ne me lève pas. Je contemple ta silhouette dans l’embrasure de la porte. Je t’entends soupirer. Tu tournes le dos, tu t’éloignes. L’odeur de ton riz épicé me parvient, me chatouille les narines, et les idées.

 J’ai passé la nuit sur une chaise, les mains liées dans le dos. Je tremblais de froid, mais aussi de peur, je l’avoue. Les yeux toujours bandés, je ne pouvais deviner s’il faisait sombre ou clair. J’ai essayé de fixer ma pensée sur ce qui m’entourait, d’imaginer cette porte qui grinçait, ces grosses bottes qui passaient et repassaient devant moi, cette gorge qui râlait, cette bouche qui crachait… J’ai attendu les questions. Elles sont arrivées en même temps que les coups qui ont plu sur mon dos, sur mes épaules, sur mon visage et sur mes oreilles. Je n’entendais plus que ma petite voix : des cris de bête blessée, des sanglots, des hoquets. Puis, tout s’est arrêté. Je crois que me je suis évanoui.

 Deux petites mains me secouent. Deux autres posent sur mes genoux une assiette chaude. Je prends la cuillère qui reste suspendue en l’air pendant quelques minutes. Puis, je mange avec cet appétit qui t’étonne. Les bouchées se succèdent, se bataillent.

 J’ai repris connaissance. Recroquevillé à même le sol, je dérangeais le lent déplacement d’une foule dont je ne pouvais deviner le nombre. J’étais aussi incapable d’estimer, ne serait-ce qu’approximativement, la superficie de l’endroit où je me trouvais. Les murs étaient invisibles, quelque part derrière ces corps qui se dressaient autour de moi. Je me suis levé pour éviter le piétinement de ces lions en cage. De la cellule où je me trouvais, je ne voyais que le plafond. Je ne pouvais le manquer, ce plafond gris, couverts de taches verdâtres, si bas, qu’une fois debout, ma tête a failli s’y cogner.
Un cercle s’est resserré autour de moi. Une rumeur assourdissante s’est élevée et a semblé attirer deux gardes qui, en poussant la lourde porte en métal, ont renversé quatre ou cinq hommes qui étaient adossés dessus et qui, à leur tour, en ont renversé près d’une dizaine. Les cris de douleur se sont mêlés aux hurlements des deux gardes qui se frayaient un passage à l’aide d’une grosse massue. Je les ai vus venir vers moi, comme de grosses bêtes prêtes à m’avaler. Une fois arrivés à ma hauteur, ils m’ont assené deux coups dans le dos. Mon corps s’est tordu, je suis tombé sur les genoux. Vite, mon instinct m’a dicté l’ordre de me redresser et de les devancer. J’ai marché, comme dans un cauchemar, les yeux fermés pour ne plus voir les corps que je foulais.

« ô si tu savais! »

La nuit est tombée. Tu as fermé la fenêtre et tiré les rideaux. Tu sembles assoupie, au fond de ton fauteuil rose. Mais je sais que tu m’observes à travers tes paupières mi-closes. Est-ce que je te fais peur ? Je ne peux pas t’en vouloir. Ce que je vois dans le miroir m’effraie. Mais, toi, peux-tu deviner ce que je vois ?
« Qui sont-ils ? » Je ne m’attendais pas à ta question, je ne m’attendais à ce que tu m’adresses la parole, que tu brises ce silence où plongent nos soirées… « Depuis janvier, tu n’es plus le même ! » As-tu passé les huit derniers mois à rassembler ton courage, à trouver les mots pour m’interroger sur cette visite qui, pour moi, en a rappelé une autre que je croyais avoir enfouie, enterrée à jamais et qui, pour toi, a creusé ce fossé qui ne cesse de s’élargir entre toi et moi ?

 Escorté par les deux bêtes de garde, je suis arrivé dans une salle que je ne saurais décrire après toutes ces années. De ce moment date ma première rencontre avec celui qui allait gâcher ma vie. Et la tienne, serais-tu tentée de dire, si tu savais … Il était assis sur une chaise, le dos tourné à la porte, les deux pieds posés sur une table de bois. Il semblait m’attendre. A mon arrivée, on lui a chuchoté quelques mots à l’oreille et il a répondu d’un vague signe de la main. Puis, il s’est levé et, au lieu de se retourner, a donné l’ordre qu’on m’emmène jusqu’à lui. Il parlait de cette voix que nul ne songerait à contrarier. Nous sommes restés debout, silencieux, en face l’un de l’autre comme pour graver à jamais nos traits respectifs, dans le coin le plus profond de nos mémoires.

 Je sursaute, comme à chaque fois que je pense à lui. Quand c’est mon sommeil qu’il vient hanter, je me réveille, haletant, en sueur et je fais les cent pas entre les murs de notre chambre dont le plafond me semble si bas, si pesant… Aussitôt ta question posée, tu détournes ton regard que tu plonges dans un livre. Tu ne t’attendais pas à une réponse, j’imagine.

@Doug88888 sur flickr
@Doug88888 sur flickr

 Ce qui a suivi a dépassé, de loin, les plus vilains des tours qu’une imagination puisse jouer, les plus effrayants des cauchemars qu’une nuit puisse créer. Je suis entré tout de suite dans mes fonctions. « Fossoyeur », voilà ce qu’on attendait de moi. L’ai-je tout de suite compris ? Me l’a-t-on appris en me l’annonçant d’un ton solennel, en me décrivant, avec beaucoup de sang-froid, toutes les tâches qu’on attendait de moi ? Pas du tout. J’ai tout simplement été jeté dans un fossé. La pelle à la main, c’est ma propre tombe que je croyais creuser. Chaque mouvement, chaque geste renvoyait vers moi des morceaux de chair, des os mêlés à la terre. J’ai vomi, puis je me suis évanoui. La crosse d’un fusil venu s’abattre sur mon dos m’a ramené à la réalité. Une nuée de petites bêtes s’étaient agglutinées sur la totalité de mon corps, comme une seconde peau, comme un habit que je n’avais pas choisi. J’ai creusé debout, puis à genoux, ne pouvant plus maîtriser les mouvements de mon corps. Les larmes qui m’aveuglaient se sont mêlées au sang qui avait arrosé cet enfer où je ne voulais pas plonger. J’ai creusé, en pleurant, en implorant. Plusieurs fois, j’ai levé la tête et j’ai crié qu’on me laisse en vie, que j’étais innocent. De nouveaux coups me répondaient, me sommaient de continuer. J’ai creusé en priant, les yeux fermés. J’avais fini par me résigner. Puis les premiers corps sont arrivés, lancés du haut de la fosse. J’ai accueilli, en soupirant de soulagement, cette mort qui n’était pas la mienne. J’ai redoublé de frénésie, j’ai creusé, j’ai enfoui…

 «  Qui sont ces hommes ? » Décidément, tu ne veux pas abandonner la partie. « Depuis leur passage, tu es encore plus silencieux que d’habitude. » Tu as bien raison, et j’ai toutes les miennes, que tu as le droit de connaître. « Ils m’ont eu l’air d’être des gens très respectables. Vous avez parlé sans hausser la voix et pourtant… » Tu te tais, tu baisses la tête puis tu me regardes droit dans les yeux. « Je suis à peu près sûre qu’ils sont venus t’annoncer quelque chose. Tu as pleuré. Ton long sanglot avait quelque chose d’animal. Ils t’ont laissé pleurer. Ensuite, ils ont encore parlé et ils sont partis. Ils n’ont jamais remis les pieds dans notre maison, mais c’est comme s’ils y étaient restés, là, entre nous deux… » Tu gesticules, tu te lèves et restes plantée devant moi. Nos genoux se touchent presque.

 La plupart mouraient sous la torture, d’autres attrapaient toutes sortes de maladies qu’un manque d’hygiène et d’alimentation pouvait générer. Ils expiraient entre les mains, sous les pieds du tyran ou de ses chiens fidèles; ou dans le coin d’une cellule. Dès qu’un garde prononçait mon nom, je comprenais. Je me levais et, sans discuter, j’allais creuser, enterrer. Je revois encore ces faces où la terreur a gravé ses traits, fils, maris, frères que quelque part on attendait.
En janvier dernier, les hommes que tu as vus sont venus m’annoncer que je ne devais plus avoir peur, qu’ils tenaient le tyran, qu’il allait être jugé. Je devais préparer mon témoignage, révéler au grand jour toutes les atrocités. Et, depuis, ô si tu savais, le couteau danse dans ma plaie.


Le Liban, pays de tous les possibles

En tant que Libanaise, je ne m’étonne plus de rien. Plus aucun événement ne me touche, ne me perturbe ; car tout peut arriver, au pays de tous les possibles.

Dans mon pays, il est possible de vivre sans être jamais sûr si l’on est en temps de guerre ou en temps de paix.

Dans mon pays, il est possible de se retrouver sans président de la République.

Dans mon pays, il est possible que les députés décident de prolonger leur mandat.

Dans mon pays, il est possible de voir les tenants du pouvoir changer de discours comme on change de chemise.

Dans mon pays, il est possible de trouver sa maison, son quartier, noyés par la première pluie.

Dans mon pays, il est possible que la capitale devienne une décharge à ciel ouvert.

Dans mon pays, il est possible d’exporter ses déchets.

Dans mon pays, il est possible de payer des impôts sans rien attendre en retour.

Dans mon pays, il est possible que l’argent public soit gaspillé et que nul ne soit accusé.

Dans mon pays (qui compte près de quatre millions d’habitants), il est possible d’accueillir à bras ouverts près de deux millions de réfugiés venant de Syrie, d’Irak, ou du Soudan.

Dans mon pays, il est possible de vendre sa maison, ou le petit lopin laissé par ses ancêtres pour s’acheter une place, pour soi, pour sa femme et ses enfants, dans une barque de fortune pour aller n’importe où, mais ailleurs.

Dans mon pays, il est possible, croyez-moi, qu’un criminel, ancien ministre accusé d’actes terroristes contre ses compatriotes et ayant avoué ses crimes, soit jugé, emprisonné puis libéré sous caution, au bout de trois années.

Dans mon pays, il est aussi possible qu’un ancien criminel, jugé, emprisonné puis libéré, se présente aux élections présidentielles.

Dans mon pays, il est possible que des jeunes, croyant à la liberté d’expression, partis crier: « Nous réclamons des comptes » devant la porte d’un ministre, soient traînés de force, arrêtés, maltraités.

Au Liban, il est possible de vivre encore, révolté ou résigné jusqu’à l’insensibilité.


Madaya, j’ai rêvé de toi…

J’ai fait un rêve cette nuit.

J’étais assise au coin d’une rue. J’avais froid, je crois. Des frissons parcouraient mon corps. Je soufflais dans mes mains. Je les frottais les unes contre les autres puis, recroquevillée, je les enfonçais dans mon ventre, les glissais entre mes jambes… Rien n’y faisait, elles n’étaient plus que deux morceaux de marbre, deux vilains objets collés à mon corps, qui me faisaient souffrir et que je ne savais plus où mettre…

« J’ai faim« , murmura une voix dans mon dos. « Je meurs« , sanglota une autre à ma droite. Je les écoutai sans me retourner, le regard fixé sur mes mains qui allaient bon train, mendier une chaleur que mon corps ne pouvait leur prodiguer. « Du pain, du riz… » A présent, c’étaient de petits cris, des voix de plus en plus nombreuses, autour de moi, toutes faibles, comme le souffle d’un mourant qui expire son dernier vœu. Et soudain, je n’avais plus froid. La rumeur qui s’élevait, de plus en plus forte, en même temps qu’elle m’étourdissait, me réchauffa le corps, me brûla le cœur. Ils étaient si nombreux. Des jeunes, des vieux. Des enfants accrochés aux jupes de mamans qui, dans leurs bras, portaient des bébés trop fatigués d’avoir pleuré. Corps frêles, visages pâles, joues creuses, regards hagards. Je ne sais comment, il me sembla lire, sur le front de chacun, son nom, son histoire; et au fond des yeux, je vis défiler des rêves à n’en plus finir… Mon instinct porta mes doigts à mes poches. Il en sortit des bonbons, des biscuits et des douceurs sans noms qui me firent pleurer de joie. Des graines à profusion, du blé, des amandes et de grosses noix. Je sautai en envoyant en l’air mes bras, faisant pleuvoir cette nourriture autour de moi. Personne n’y toucha. Même les lèvres ne voulurent plus se desserrer. Du regard, ils me montrèrent de grosses chaînes et de lourds cadenas qui, entourant leurs chevilles, resserrant leurs poignets, les empêchaient de bouger.

Cette nuit, j’ai rêvé et, en me réveillant je pensais encore à ces pauvres gens affamés. Durant toute la journée, des écrans m’ont renvoyé leurs images: sur mon téléphone, sur ma tablette, ma télévision… ils étaient là, tout droit sortis de mon rêve. Je les ai reconnus et, tout d’un coup, j’ai encore eu froid, au coeur et aux mains.

Je suis sortie et il m’a semblé apercevoir une foule. Je m’en suis approchée et je me suis mêlée à ceux-ci qui, brandissant en l’air les photos des fantômes de mon rêve, criaient: « A mort le tyran! » Puis, au coin d’une rue, je me suis arrêtée. De grosses caisses recevaient des boîtes de conserve, des sacs de pâtes, de riz, de blé. D’autres, plus petites, des pièces, des billets. J’ai fait un don, remercié, félicité, prié. Et je m’en suis allée, l’esprit occupé à se figurer si, cette nuit, il serait encore temps de rêver.


Pénitence

Il ne pourrait dire exactement combien de temps il était resté dans cette pièce minuscule avec, pour seul compagnon, un vieux ventilateur qui ronronnait d’ennui au plafond. Il avait commencé par découvrir les lieux, sans doute pour apprivoiser cette peur qu’on avait voulu faire naître en lui et qui, effectivement, avait pointé le nez au moment où la porte s’était refermée.

« Affreux ce gris ! » avait été sa première pensée en regardant les murs de la pièce.
Il détestait cette couleur. On pouvait lui offrir une nouvelle boîte de feutres ou une merveilleuse collection de pastels, il retirait, sans attendre, le gris et toutes ses nuances, de la plus claire à la plus foncée. On pouvait lui demander de dessiner une souris ou de gros nuages chargés de pluie, il argumentait en gesticulant, inventait mille scénarios et finissait par poser sur son dessin les couleurs que son imagination voulait lui dicter. Mais point de gris. Jamais !

Il enregistra prudemment, comme s’il faisait un inventaire, tous les objets, tous les détails qui l’entouraient et il se promit de n’en oublier aucun. Ce n’était pas tous les jours qu’un bon élève comme lui, auquel on n’avait jamais eu rien à reprocher, allait en « pénitence ». Il avait fouillé dans sa mémoire pour trouver le mot. Il l’imagina, écrit en grandes lettres cursives sur le petit carnet qu’il aurait à présenter, le soir même, à ses parents. Son cœur se mit à battre la chamade. Il se raidit, ferma les yeux, serra les poings jusqu’à en avoir mal.

Si tu as la joie au cœur, tape des mains. Et les enfants tapèrent des mains. Tous, à l’unisson et il en fit autant. La pièce où on l’avait enfermé jouxtait la classe des plus petits de l’école. Si tu as la joie au cœur, claque les doigts. Il se détendit en imaginant les petits doigts qui se frottaient, les uns contre les autres, glissaient et n’émettaient qu’un léger bruissement. A leur âge, ça l’agaçait bien de ne pas savoir claquer des doigts, comme l’exigeait la chanson. Si tu as la joie au cœur, claque la langue. Il était déjà ailleurs. Il n’avait plus que quatre ans. Sa langue dansait dans son palais. Le son qu’elle émettait était juste assez fort pour parvenir à ses propres oreilles. Musique rythmée, aux notes douces, qui faisait balancer, même après des années, sa tête et son corps, de gauche à droite, d’avant en arrière. Si tu as la joie au cœur, tape des pieds. Et les petits souliers de marteler le sol couvert d’un grand tapis bariolé.

« Bizarre. Bizarre », trouva seulement à se dire Mme Dimani qui l’observait par une petite fenêtre, presqu’invisible de l’intérieur puisqu’elle l’avait habilement masquée par une grande armoire métallique. La cinquantaine, les cheveux relevés en chignon. Toujours le même costume bleu marine. « A croire qu’elle ne le lave jamais », plaisantaient les plus âgés de l’école dans son dos. Lui, jamais. Il n’osait même pas la regarder dans les yeux. Quand il lui adressait la parole, c’était toujours la tête basse, le regard rivé au sol. Il n’oubliait jamais les formules de politesse qu’elle chérissait : « je voudrais… », « s’il vous plaît… » et l’incontournable « je vous remercie » que les enfants devaient prononcer à n’importe quelle occasion, même suite à une rude correction. Evidemment, c’était pour leur « bien » qu’elle les entraînait dans son antre, qu’elle les y laissait aussi longtemps que nécessaire, le temps « qu’on réfléchisse à ce que l’on avait commis ! » Elle était fière d’elle-même et se félicitait de ses astuces qui lui garantissaient une supériorité sans égale sur tous ces petits êtres qu’on lui envoyait; rejetons qu’on ne pouvait plus supporter dans les classes.
Elle toucha son nez pour ajuster ses lunettes qui n’y étaient pas. Elle se ressaisit en les apercevant, à travers la vitre, sur sa table où s’amoncelaient, pêle-mêle, une dizaine de dossiers, quelques cahiers d’élèves et deux ou trois gobelets en plastique. Le garçon de neuf ans qu’elle voyait de dos se tortillait sur sa chaise, agitant mains et pieds. « Bizarre ! » répéta-t-elle encore. « Il a l’air heureux, pardi ! En vingt-cinq ans, j’en ai vu de toutes les couleurs. Les effrontés qui vous regardent sans ciller et qui, une fois que vous avez refermé la porte, font le tour de la pièce comme un lion dans sa cage. Les ‘‘ poules mouillées ’’ qui tremblent de la tête aux pieds et, une fois seuls, pleurnichent en se mouchant avec les manches de leur chemise. Les timides, les insensibles, les rêveurs, les rageurs… mais des heureux, comme des poissons dans l’eau, jamais vu !» Il lui fallut quelques minutes pour associer les gestes fébriles de l’élève qu’elle avait puni en l’enfermant dans son bureau aux paroles de la chanson entonnée à tue-tête par les enfants de la classe voisine. Et elle en voulut presque à ces derniers de perturber son stratagème. « Il est vrai que ce môme ne ressemble en rien à ceux qui ont déjà posé leurs fesses coupables sur ma chaise, continua-t-elle, en pensée. Toujours arrivé à l’heure. Le costume immaculé et bien repassé. Les souliers bien cirés. Les ongles régulièrement coupés. Les résultats scolaires… une vraie fierté ! » La Dimani n’en était que plus embarrassée. Elle avait fait un effort, toute à l’heure, pour ne pas montrer son irritation lorsque la maîtresse d’arabe, après l’avoir convoquée de vitesse dans sa classe, lui avait mis sous le nez, en le poussant négligemment par les épaules, le petit Farid Malwoun. Elle fut tentée de lui lancer, entre ses dents : « C’est pour le Malwoun que tu m’as fait grimper les escaliers, jusqu’au troisième étage ? C’est pour lui que j’ai laissé refroidir sur ma table mon premier café de la journée ! » Mais elle n’en fit rien. Elle se contenta de froncer les sourcils. « Il n’a pas fait son devoir, » avait déclaré la maîtresse sur un ton de magistrat. « Je m’en fiche ! » avait failli répliquer la surveillante. « Pas fait son devoir ? » répéta-t-elle plutôt, bien haut ─ de manière à se faire entendre de tous ─, en détachant les syllabes, question de se donner le temps de cogiter, de décider de ce qu’il fallait dire et/ou faire par la suite. Or, décidément, elle n’était pas du tout inspirée. Elle entraîna le coupable en dehors de la classe, puis devant elle, sur les escaliers, en direction de son bureau. Une fois arrivée devant le ‘‘ cachot ’’, elle avait déjà oublié la raison pour laquelle l’enfant était là et ne songeait qu’à la façon de lui faire payer le désagrément qu’il lui avait causé en l’obligeant à se déplacer. Son imagination, pourtant riche en ressources, ne lui dicta rien. Alors, sans rien dire, même pas le classique ‘‘ Tu réfléchiras là à la façon de réparer ce que tu as commis ’’, elle l’avait introduit dans son bureau où elle l’y avait laissé.

​Les enfants s’étaient tus. Il tendit l’oreille, ordonna à son cœur de se calmer afin de ne pas rater le début de la chanson suivante, mais… rien. L’endroit fut plongé à nouveau dans un silence inquiétant. Il regarda la porte. Il lui suffirait de se lever, de faire quelques pas, de l’ouvrir et de sortir. Et s’il tombait nez à nez avec l’ogresse ? Il rougit comme si elle pouvait lire dans ses pensées.

​Quelque part sur une petite table de travail qui occupait un coin du bureau, le téléphone sonna. Au même moment, l’ogresse et sa victime sursautèrent. La première se décida finalement à s’introduire dans la pièce. Sans jeter un regard à l’enfant, elle balaya d’un geste un fouillis de papiers qui étouffait la sonnerie du vieil appareil… gris ! Elle décrocha et lança aussitôt un « Allô ! » autoritaire qui cloua le jeune garçon à son siège. Suivirent des « oui », puis des « mmm » séparés par des intervalles de silence pendant lesquelles elle hocha la tête ostensiblement. Quand elle eut raccroché, elle tourna la tête à gauche puis à droite, comme si elle cherchait quelque chose. Puis elle se dirigea vers l’armoire métallique dont la porte lui résista un moment avant de s’ouvrir dans un grincement aigu. Elle en tira une pile de feuilles, et un stylo. Elle posa le tout bruyamment devant l’enfant qui avait suivi son manège du regard.
« Tu écriras là-dessus les raisons pour lesquelles ta maîtresse est fâchée. »
L’enfant ne comprit point pourquoi c’était à lui d’écrire alors que si la maîtresse le faisait, elle expliquerait mieux ce qui la « fâchait ». Il se garda toutefois d’exprimer sa pensée à voix haute. Et d’ailleurs, s’il avait voulu le faire, il n’en aurait pas eu le temps car, à peine avait-elle prononcé sa phrase, que la surveillante quitta la pièce en refermant la porte.

MALWOUN Farid​​​​​​                                                                                    Mercredi 16 mars 1988

​Il prépara la page, comme il avait l’habitude de le faire dans tous les travaux scolaires ; nota son nom, son prénom et la date, en traçant soigneusement les lettres. Il ne savait trop ce qu’il fallait écrire par la suite. Non que la consigne lui parût difficile, au contraire, il la trouvait d’un ridicule ! Et c’était justement là le problème. Il détestait tout ce qui était ridicule : les tenues qu’on voulait lui faire porter aux grandes cérémonies, les jeux qu’il était obligé d’inventer lorsque les copines de sa mère venaient accompagnées de leurs… filles ! Or, il avait toujours su se débrouiller. Rien de plus facile que de tacher la tenue obligatoire en y renversant un bol de chocolat ou en secouant, dessus, une tartine de confiture. Plus d’une fois, il avait fait semblant d’être fiévreux et avait filé dans sa chambre où il restait enfermé jusqu’au départ des visiteuses et de leur progéniture. Mais, là, la situation était différente.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâché ?
​Parce que je n’ai pas fait le devoir.

​Voilà qui était fait. Il posa le stylo, relut les phrases qu’il venait d’écrire, ajouta un e à la fin d’un adjectif qu’il avait oublié d’accorder. Dix minutes passèrent, pendant lesquelles il relut une centaine de fois ces deux phrases.
​Dans le couloir, quelqu’un secoua fébrilement une cloche. Il eut tout juste le temps de percevoir les sonneries qui retentirent, presqu’au même moment à chacun des étages supérieurs. Car tout de suite après, il entendit les cris de joie poussés par les gosses de maternelle. Une fois les portes ouvertes, ces derniers jaillirent de leurs classes. Leur course effrénée en direction de la cour des petits, leurs éclats de rire, le crissement de leurs chaussures, les bousculades, les inévitables sanglots et la voix des maîtresses qui s’égosillaient… tout cela parvint jusqu’à lui, remplit la pièce où il commençait à étouffer. Lorsque tout ce tapage devint un lointain bruit de fond, quelque peu rassurant, il tenta de brider son imagination exubérante qui avait commencé à lui jouer des tours. Non, il n’était guère perdu, oublié quelque part au milieu du dédale souterrain d’une pyramide géante. Non, il n’était pas pris au piège d’une malédiction. Le plafond ne devenait point de plus en plus bas ; les murs ne glissaient pas en sa direction…Il bondit sur ses pieds, respira un bon coup et tourna plusieurs fois autour de sa chaise.
« Pourquoi suis-je là ? » s’interrogea-t-il à mi-voix. Il jeta un coup d’œil à la feuille qu’il avait noircie. Cette feuille était son passeport pour la liberté, à condition de contenir la réponse à sa question et, en l’occurrence, à celle de Mme Dimani. Or, décidément, cette réponse ne s’y trouvait pas. Le rythme de sa respiration s’accéléra. Il était comme un condamné qui devait rédiger son propre plaidoyer avant l’arrivée du juge suprême.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâchée ?
Parce que je n’ai pas fait le devoir.


Il traça une ligne au-dessus de la réponse qu’il avait rédigée toute à l’heure, et se remit à écrire.

Tout a commencé hier, à neuf heures pendant le cours d’arabe. Les cours d’arabe, il y en a tous les jours sur mon emploi du temps. Et tous les jours, c’est pareil. La maîtresse arrive et s’arrête au seuil, le dos tourné à la classe. Elle converse un moment avec les autres maîtresses qui rejoignent elles aussi leurs cours. Puis, quand le silence règne à peu près dans le couloir, elle entre enfin, les sourcils froncés. Elle est presque toujours fâchée, la maîtresse d’arabe.
Elle pose son sac sur sa chaise. (Je ne sais pas si je dois dire « sa » chaise, je la vois rarement assise dessus.) Elle s’approche de moi. Je comprends tout de suite, que je dois m’écarter. Je me pousse, me colle presque à mon copain qui est assis à côté de moi, au premier rang. Nos livres eux-aussi se côtoient, se superposent pour faire place aux fesses de la maîtresse. J’éloigne mes livres pour qu’elle installe son derrière et je déplace le mien pour qu’elle puisse poser ses gros pieds sur mon siège.
​Et la leçon commence. La maîtresse, haut perchée, lit à voix haute. Nous, devant elle, répétons en l’imitant. Ensuite, sans se lever, elle désigne une page, indique un exercice. Tout le monde travaille. Le sifflement qu’elle émet, toutes les minutes, en passant sa langue sur ses dents m’empêche de me concentrer. Peu après, sa main saisit ma grande règle. Elle la glisse dans son dos, sous sa chemise et se met à se gratter. C’est mon père qui me l’a achetée, cette règle. Il m’a dit qu’elle était faite en bois de cèdre. C’est l’arbre qui se trouve sur le drapeau de mon pays. J’en suis fier, ma règle. Je la range avec le plus grand soin, la prête rarement aux copains. Dans mon cartable, pour pas qu’elle se casse, je la glisse dans mon livre d’Histoire. La maîtresse, elle, ne sait pas que ce n’est point une règle ordinaire. Parfois, je pense qu’elle ne sait même pas que c’est une règle.
​Dès qu’ils ont terminé, mes copains défilent, l’un après l’autre, devant elle avec leurs cahiers. C’est avec mon stylo rouge qu’elle corrige leurs erreurs, signe leur travail. Pendant qu’elle griffonne, ils me regardent, me font des grimaces. Moi, je ne bouge pas. Je résiste pour ne pas me tordre de rire.
Puis vient le moment où elle regarde sa montre puis se lève. Pas de chance pour les derniers arrivés. Elle les renvoie d’un geste, tape dans ses mains pour les calmer. Moi, je respire et, elle, se dirige vers son tiroir. Elle prend un sac en plastique transparent contenant une pomme, ou une banane, et un petit couteau. Tous les jours, c’est pareil. Elle épluche le fruit et le découpe. Les épluchures vont dans le sac, les morceaux de fruits dans une boîte carrée, de couleur rose, dont le couvercle porte un prénom tracé en grandes lettres de différentes couleurs : KIKI, avec une couronne à la place du point de chaque « i ».
Kiki, c’est sa fille. Tout le monde le sait. Tout le monde sait aussi que sa classe est située au fond du couloir des maternelles, puisque notre maîtresse le répète quotidiennement au facteur de la journée. Le facteur c’est celui qu’elle choisit pour aller remettre la boîte à sa « princesse », c’est comme ça qu’elle l’appelle.
Hier, c’est sur moi que la chance est tombée. Je n’ai pas caché ma joie. Fier comme un dindon, j’ai pris la boîte et j’ai filé comme une flèche à destination. C’est ce moment qu’elle a dû choisir pour indiquer, à tous, qu’il fallait faire à la maison la suite des exercices de la page. A tous, sauf à moi. Je l’ai découvert ce matin quand tout le monde a sorti son devoir. Tout le monde, sauf moi.

Pourquoi la maîtresse est-elle fâchée ?
Parce que je n’ai pas fait mon devoir.

Au moment où il posait un point final à son texte, la Dimani revint dans la pièce. Il était prêt et se sentait soulagé. Il l’entendit arriver et sans crainte, leva la tête et se mit debout. Or, il ne put s’empêcher de sursauter en apercevant dans ses mains, une petite boîte rose, carrée, avec deux couronnes sur le couvercle. Il lâcha inconsciemment le papier qu’il serrait entre ses doigts et qui glissa sous l’armoire en métal. Il ne tourna pas la tête, ne chercha pas à le ramasser. Sa geôlière elle-même ne semblait pas s’en soucier. Elle s’approcha de l’enfant et se pencha légèrement vers lui.

Il ne saurait dire, après toutes ces années, combien de temps il était resté dans cette pièce. Mais, il se souvient, qu’au moment d’en sortir, l’inoubliable Mme Dimani lui avait remis une boîte avant de lui lancer, en lui montrant la porte : « La classe au fond du couloir ! »


Beyrouth-Paris: Ô sang innocent !

Le monstre s’est déchaîné. Cette nuit, il a encore frappé. Nourri du sang des beyrouthins, il est allé étancher sa soif à Paris !

De part et d’autre de la Méditerranée s’élèvent les mêmes cris, coulent les mêmes larmes, le même sang innocent.

Au nom de Dieu, les explosions ont retenti. Au nom de Dieu, les tirs ont fusé. Allah Akbar!

Allah Akbar! Mon Dieu est Grand, Miséricordieux, Clément.

Allah Akbar! Mon Dieu est Amour, Sagesse, Générosité.

Ô sang innocent; ô sang des hommes, des femmes, des enfants; mon Dieu est Grand, Tout Puissant.

Ô Humanité choquée, révoltée, meurtrie; ne vous trompez pas d’ennemi.

Ils usent de ma religion pour masquer leurs traits, pour justifier leurs crimes. Ayez le courage, et l’honnêteté, d’écarter une fois pour toute ce bouclier.

Dévoilez au grand jour les vils desseins qui les animent. Osez montrer du doigt ce monstre sans foi, maître de leurs cœurs, de leurs corps; qui les minent.

Ô noble sang innocent, réclamez, avant de sécher, que la tête du vrai serpent soit coupée.

 


Il « pleure » dans mon pays

Depuis cette nuit, le ciel de mon pays pleure toutes les larmes de son corps meurtri. Il pleure son chagrin, son dégoût, sa honte.

Il a longtemps tonné, et entonné, mille cris de détresse, mille appels au secours.

De gros nuages gris se sont formés, petit à petit, et se sont nourris de la rage des uns, du désespoir des autres; puis ont obscurci un horizon qu’on devine à peine, derrière une foule de petits bateaux : coques légères sur un large tombeau.

Puis cette nuit, la pluie est arrivée sur les villes, sur les vitres et sur les toits. Entre les maisons, coulent des rivières qui charrient ordures et déchets que dame Négligence a patiemment amoncelés.

Il pleut sur ma ville et « il pleure dans mon coeur ». Je ne sais que trop la cause de cette langueur…

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Photo tirée de Facebook (collectif « vous puez »)

 

 

ordures

 

 


Message d’amour (1)

─ Samira… Ya Samira…
​La jeune fille sursauta et lâcha la pince à linge qui tomba à ses pieds. Elle la fixa du regard : le bout cassé, le fil de fer rouillé… Se concentrer sur les détails l’aidait à retenir sa respiration. Elle se figea et ne se baissa pour la ramasser que lorsqu’elle fut sûre que sa petite sœur avait rejoint sa mère qui s’impatientait.
​D’une main habituée, elle retira une à une les autres pinces qui retenaient la vieille nappe fixée en guise de rideau à la lucarne du grenier. Un faible rayon du soleil de cette fin d’après-midi était au rendez-vous. Il pénétra dans la pièce, caressa son visage pâle puis se promena longuement d’un bout à l’autre de la minuscule pièce au plafond bas. Certains jours, il ramenait une bouffée d’air frais, chargée des parfums de la rue, qu’elle happait à pleines narines. Le luxe.
​Elle colla son corps frêle au mur et posa ses deux mains sur les barreaux. Elle ferma les yeux et pria que l’attente ne fût pas longue.

​La porte d’entrée claqua. Même plongée dans sa rêverie, elle ne pouvait manquer ce bruit, cette sonnerie d’alarme qui annonçait soit le départ matinal du père et du frère, soit leur retour en fin de journée. Cette porte s’ouvrait et se fermait rarement pour d’autres raisons.
En quelques secondes, l’ouverture fut rebouchée et les pinces retrouvèrent leur place. La jeune fille descendit quatre marches et se retrouva à la porte de la cuisine. Elle s’y engouffra et se trouva vite une occupation.
Elle entendit les deux voix masculines arriver derrière elle, poursuivre leur discours et s’éloigner de nouveau, ignorant sa présence. Ce qui l’arrangeait bien. On n’avait pas remarqué le tremblement de ses mains ni le rythme fou de sa respiration.
─ Nous recevrons bientôt les directives. Avise-toi de rester discret. Ne prends aucune initiative.
─ Dammi am yighli ! Mon père, ils nous provoquent sans arrêt et …
​Le père l’interrompit d’un geste et renversa d’un coup de pied la table basse, signifiant par là que le sujet était clos.
​Elle ne quitta pas son poste devant l’évier en vieux marbre blanc mais elle imagina sans peine le frère, serrant les poings et les dents, ravalant sa colère. La porte d’entrée qui claqua lui confirma ce qu’elle avait bien deviné : le jeune adolescent furieux était parti exprimer ailleurs son mécontentement.
​La scène était familière. Sans s’être jamais concertés, les autres habitants de la maison savaient qu’ils devaient se montrer discrets pour le reste de la soirée. Sa mère n’apparut point. La jeune fille et sa petite sœur, l’innocente Samira aux longs cheveux tressés, s’affairèrent pendant quelque temps dans la cuisine. Le repas servi sur un plateau dont on ne devinait plus la couleur fut posé sur la table basse, devant le « dieu de la maison ». L’éternel meuble avait été remis sur ses pieds, solide, têtu.
​Bientôt, des voix sourdes et une musique confuse jaillirent du petit poste de télévision. Lorsque le ronflement du père se joignit au concert, elle envoya Samira ramener le plateau et ordonna à l’enfant d’aller dormir. Elle lava la vaisselle, rangea la cuisine et respira à fond avant de remonter au grenier.

D’un geste machinal, elle écarta le linge qui la séparait du monde extérieur. Là, il faisait déjà nuit. De la rue mal éclairée, lui parvenaient des bruits de pas, des chuchotements. Elle n’avait pas besoin d’un grand éclairage pour distinguer les pieds des passants gravissant le grand escalier qui jouxtait son observatoire. Les souliers usés, poussiéreux de ceux qui montaient du souk en disaient long sur leur longue journée de travail. Elle y distinguait, collés à la semelle, des restes de légumes et de fruits pourris. Elle y lisait le même labeur, la même endurance. Mais elle ne devinait point s’ils étaient d’ici ou de l’autre région. « Les premiers sont les nôtres », songea-t-elle. Pour quelle raison, les derniers étaient voués à rester les autres, elle n’en savait rien.

♦♦♦♦

« Sandwich battata à votre goût, maallem Hamid ! lança-t-il d’un trait.
Puis il ajouta :
─ Soyez généreux en ketchup.

Maallem Hamid ne répondit point. Il se contenta de hocher la tête. Son sourire se noya sous sa grosse moustache blanchie par le temps. Il était sûr de satisfaire tout le monde.
Depuis déjà vingt, voire trente ans, il répétait inlassablement les mêmes gestes. Il régnait à lui seul sur son kiosque encastré dans la muraille qui touchait au grand escalier. Il avait toujours été là. Il faisait partie du décor. On le saluait d’un geste ou on s’arrêtait pour bavarder un peu avec lui le matin. A ce moment, on ne risquait pas de le déranger.
Il commençait sa journée en douceur, épluchait une dizaine de kilos de pommes de terre, les lavait, prenait même le temps de les égoutter avant de les découper en fines lamelles d’une épaisseur étrangement identique. Vers midi, il était moins disponible pour écouter les rumeurs ou pour commenter les dernières nouvelles du pays. A ceux qui gravissaient les marches de l’escalier, dans les deux sens, il adressait quelques mots, souvent incompréhensibles mais toujours sincères ou un geste de la main. Il répondait invariablement à tout le monde. Il les connaissait tous : ceux d’en bas et ceux d’en haut, comme il détestait les appeler. Sa clientèle « cosmopolite » faisait sa fierté.

Le vieil homme ne se lassait pas de lancer ses frites dans l’huile bouillante. Il les regardait d’un œil expert, savait bien le moment précis où il fallait les retirer, dorées croustillantes. Il les déposait dans un large plat en métal puis les soulevait de ses doigts tremblants sans se soucier de se brûler à l’huile encore trop chaude et les alignait avec dextérité sur un morceau de pain arabe. D’un geste machinal, devenu presque un tic, il s’essuyait la main sur le bas de son tablier, aussi vieux que lui. Il saisissait une bouteille en plastique déformée par l’étreinte de ses doigts. En un clin d’œil, il la renversait, la serrait à l’intérieur de sa paume et la balançait au-dessus de son chef-d’œuvre qu’il noyait de sauce rouge sang. En un tour de main, il enroulait le tout dans un papier brun et le tendait au client qui le dévorait déjà du regard.

─ Tfadal… tfadal…
Sa voix parvint au jeune homme comme venant d’un autre monde.
─ Qu’est-ce qui t’arrive, Bilal ? Sahten ya ebn l ghali.
Le fait qu’on lui rappelle sa généalogie tira au jeune homme une grimace. Fallait-il qu’on lui parle de son père juste au moment où il allait entamer son déjeuner-dîner. Il en eut l’appétit coupé. Il tourna le dos au vieil homme sans le remercier, fit quelques pas et s’arrêta pour manger, debout, adossé au mur de pierre. Manger pour remplir son estomac vide qui criait famine il y a quelques instants. Manger pour s’occuper, pour oublier sa fureur, pour ne plus penser. « Remplir le ventre et vider la tête », songea-t-il.
Un bruit de pas le fit retourner. Il reconnut sans peine la silhouette qui arrivait à sa hauteur. Hoda, la belle Hoda. Sirène dans sa longue jupe bleue. La tête basse, les yeux rivés vers la terre comme le voulaient les bonnes mœurs, elle montait discrètement les marches à côté de sa mère. Sa vue lui faisait toujours le même effet : une décharge électrique qui le prenait à la nuque, courait le long de sa colonne vertébrale et paralysait ses membres. A chaque fois, ça ne durait que quelques secondes où il se sentait vidé de ses pensées, de son énergie, seul au monde face à sa bien-aimée. Mais le retour à la réalité était toujours très dur. L’alliance qui brillait au doigt de la jeune fille l’aveuglait. Il détourna son regard et ravala un cri qui resta coincé au fond de sa gorge. Il regarda autour de lui et tout lui parut insupportable : l’odeur de friture alourdissant l’air qui semblait ne plus vouloir s’infiltrer dans ses poumons ; la lumière blafarde de l’ampoule du kiosque… Il lança son sandwich à peine entamé par terre, juste au pied d’une poubelle métallique presque vide que la municipalité avait installée là et juchée assez haut pour que le passant n’ait pas à se baisser ni à se donner une quelconque peine… Mais qu’importe, son repas trônait déjà sur un monticule de déchets de toutes sortes.
Bilal ne pouvait pas se soucier de la propreté de la ville. Qui s’en souciait d’ailleurs ? Mille pensées tourbillonnaient dans sa tête mais il n’écoutait qu’une seule voix. Celle de son père, le jour où le verdict était tombé.
« Bilal n’ira plus à l’école, c’est indiscutable. Au diable son brèfé. A quoi lui servira ce bout de papier ? Il me rejoindra au magasin. J’ai beaucoup de mal à servir tous les clients. Les employés me volent. Porter les caisses de légumes me brise le dos et… et… »
Ce jour-là, Bilal n’avait entendu aucun des arguments de son père. Il n’avait voulu rien écouter. Recroquevillé dans un coin de la maison, la tête dans les mains, il n’avait qu’une seule pensée. Et cette pensée allait vers Hoda. La jeune fille, elle, irait à l’école, aurait son brevet et, du coup, il ne serait plus digne d’elle.
Et il était loin de se tromper. Tout se savait dans cette région. Hoda réussit, à la première session. C’était en juin dernier. Et elle ne tarda pas à se fiancer à un jeune homme qui, lui, n’était pas un ignorant remplissant des sacs de tomates et de concombres à longueur de journée. Son prétendant présentait, pour la deuxième année consécutive, son bac technique. Il finirait par réussir, ou pas, peu importe… Il avait décroché Hoda, la belle Hoda.

♦♦♦♦

Elle soupira, laissa son regard errer le plus loin possible. A gauche, à droite… rien, ou plutôt, personne. Non que la rue fût déserte, mais celui qu’elle attendait ne donnait tout simplement pas signe de vie.
Elle inspira à fond. L’air qui effleura ses narines, remplit ses poumons, ne lui ramenait pas le parfum de son bien-aimé. Les patates de maallem Hamid s’entêtaient à masquer toutes les odeurs.
Elle devinait, sans l’apercevoir, le kiosque du vieil homme. Celui qu’elle attendait se serait-il arrêté là ? Elle se perdit dans ses pensées. Mais, bien vite, elle secoua la tête, comme pour chasser les idées noires. Il ne manquait que ça, se sentir en concurrence avec un sandwich de pommes de terre frites !
Elle quitta le grenier et alla se jeter sur sa couchette. Elle ne se sentait même pas la force de se changer. Elle se serra contre la petite Samira, la fleur de cette maison triste, de cette vie fade et ferma les yeux.
De la chambre d’en face, lui parvenaient les cent pas de sa mère. Les pauses marquaient régulièrement les moments où cette femme rongée d’inquiétude s’arrêtait au niveau de la fenêtre afin de balayer la rue du regard.
La jeune fille s’endormit. Elle n’entendit pas le frère rentrer. Elle ne le vit pas passer devant la porte de sa mère, sans y jeter un coup d’œil. Elle dormait déjà, d’un sommeil tourmenté de rêves étranges, lorsque cette dernière se décida enfin à fermer ses yeux rougis, une prière aux lèvres.

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Parfums d’enfance

Je n’y ai plus mis les pieds depuis plus de 20 ans. L’endroit n’est pas perdu. Il m’est donné, au moins une ou deux fois par semaine, de faire un petit détour du côté des vieux souks, de virer à gauche au lieu de rouler tout droit, pour voir apparaître la maison de ma grand-mère.

Mais, j’ai décidé de ne plus y revenir, pas sans elle. Donc, plus jamais.

Je n’ai pas connu les lieux du temps où mon père, mes tantes et mes oncles y ont grandi. Pourtant, chaque recoin me renvoyait l’écho de leurs voix, leurs éclats de rire, ou était-ce la voix de ma grand-mère qui racontait, sans doute plus pour elle que pour moi, les mêmes scènes de sa vie.

Elle était déjà vieille, très vieille, quand elle m’y emmenait. Je revois ses cheveux blancs frisés dont quelques boucles dépassaient de l’écharpe immaculée nouée sous son menton. Agée de cinq ans, je m’accrochais à sa main, trottais sur le gravier du chemin qui y conduisait. A huit ans, je l’y devançais, courant sur la pointe des pieds afin de ne pas écraser les fourmis. Ces petites bêtes étaient mes amies. C’est grâce à elle que nous avons fait connaissance. Elle connaissait tout sur elles : les fissures de la façade extérieure par lesquelles elles sortaient, les murs en pierres des maisons voisines qu’elles longeaient… Elle m’a appris à les guetter, à observer patiemment leurs interminables allers-retours, à émietter le pain pour les nourrir…

Son trousseau de clés m’a toujours fascinée. J’admirais sa capacité à retrouver, sans regarder, rien qu’en les tâtant de ses longs doigts ridés, les quatre clés qu’elle glissait l’une après l’autre, allant de bas en haut, dans les serrures de la vieille porte d’entrée. En bon gardien d’un trésor dont elle était seule à connaître les secrets, elle ne confiait à personne ces clés qu’elle glissait d’un geste rapide dans un petit sac en toile attaché à son cou et enfoui précieusement sous ses vêtements…

Elle poussait lentement la porte d’entrée, restait plantée sur le seuil pendant de longues minutes, murmurant une prière…

Une fois à l’intérieur, je pouvais passer des heures le nez collé contre cette porte dont les planches, aussi fatiguées que la vieille propriétaire des lieux, se relâchaient à plusieurs endroits. Je ne sais quel amusement je trouvais, enfant, à y glisser mon regard. Je me hissais sur la pointe des pieds, les doigts plantés dans le bois pourri dont je gardais des traces sous les ongles. Le dos tourné à ma grand-mère qui s’affairait en silence, la rétine éblouie par le soleil qui éclairait la cour extérieure, je guettais les passants dont je ne voyais que les jambes. Je tentais de deviner, à leur façon de s’habiller et de se chausser, d’où ils venaient, où ils allaient, s’ils étaient jeunes ou vieux… Je roucoulais, inventais à voix haute toutes sortes d’histoires sur leur compte…

Au bout d’un moment, c’était sa voix qui me ramenait à la réalité. J’allais la rejoindre dans ce gouffre en pierres qui ressemblait plus à une grotte qu’à un logis. A ses côtés, je n’avais plus du tout envie de parler. Il m’arrivait même de retenir ma respiration. A chaque visite, c’était comme si je découvrais les lieux pour la première fois.

Tout dans cet endroit me fascinait.

Les bougies allumées par ma grand-mère et collées à la roche des murs, se consumaient lentement et faisaient ressembler la pièce principale à un merveilleux ciel étoilé. Il n’y avait là aucun meuble, pas même une chaise. Je dessinais, dans ma tête, ceux que ma grand-mère me décrivait : les canapés en fer forgé et leurs coussins à fleurs, la table basse en forme de triangle et le vieux coffre dans lequel, racontait-elle, tous les habitants de la maison rangeaient leurs habits de fête. Les autres habits, ceux que l’on portait pour aller au marché, à l’école ou au travail s’empilaient, paraît-il, à l’étage, sur une grande table, recouverts d’un grand drap qu’on lavait et parfumait régulièrement. C’est là-haut que tous dormaient, petits et grands, dans deux chambres contigües. Je ne m’y suis jamais aventurée. La vieille dame m’en interdisait l’accès.
« Prends garde, me répétait-elle, l’escalier est trop vieux. Les marches sont cassées à plusieurs endroits. » Ces marches, j’en ai gravie une ou deux, peut-être trois, avant de redescendre au galop. Je les comptais du regard. Tantôt, elles étaient vingt-trois, tantôt vingt-sept ou même trente. A l’époque, je trouvais cela mystérieux et j’étais convaincue que ces modifications bizarres étaient l’œuvre du gros chat blanc, seule créature que j’ai vu entrer dans les chambres du haut. Ma grand-mère n’oubliait jamais de lui ramener de quoi manger et boire. Dès notre arrivée, nous le trouvions planté au pied de l’escalier. Il se frottait aux mollets de la vieille qui lui caressait le dos et la tête. Ce qui me rendait tellement jalouse…. La curieuse bête se restaurait, s’accordait encore quelques câlins et gravissait en quelques sauts les marches avant de disparaître dans un minuscule trou de lumière dont j’ignorais la source.

« Téta … d’où vient ce chat ? A qui appartient-il ? Comment peut-il monter là-haut sans se faire mal ? Que fait-il pour manger quand tu n’es pas là ? Téta… tu… tu… l’aimes, ce chat ? »

Elle me répondait à chaque fois d’une manière différente, de telle sorte que je n’ai retenu aucune de ces réponses qu’elle inventait sans doute pour me distraire. Pourtant, la dernière de mes questions, lui tirait, immanquablement, dans un éclat de rire, un : « C’est toi que j’aime ma petite bissé ! »

Et elle m’embrassait sur le front, puis sur les deux joues et me proposait de lui donner un coup de main.

Je comprenais alors qu’il était le moment d’aller dans la salle du trésor.

Cette pièce était sans doute la plus vaste, la plus aérée et la mieux éclairée de toute la maison. On y accédait en traversant un couloir, pas trop long et assez étroit. Une lucarne située légèrement au-dessous du plafond y diffusait une lumière douce. Depuis le seuil, un mélange d’odeurs remplissait mes petites narines, m’enivrait. J’avais l’impression de faire irruption dans un monde irréel, magique. Elle était tellement fière, ma grand-mère, de la forteresse parfumée qu’elle avait bâtie au prix de longues journées et d’interminables nuits sans sommeil. Elle pouvait se repérer les yeux fermés au milieu de son océan de bouteilles en verre.
A gauche, c’était l’eau de rose. On pouvait sentir dans ses cheveux, dans son cou et dans le creux de ses mains, le parfum des roses de Damas dont elle distillait les pétales pour fabriquer le précieux liquide.  A droite, c’était l’eau de fleur d’oranger, qu’elle préparait, me dit-on, mieux que quiconque au monde. Je m’inventais souvent des maux de ventre pour en boire quelques gorgées avant de me lécher les lèvres dans un soupir de satisfaction. En face, s’alignaient, en rangs serrés, une armée de bidons au ventre plein de mélasse de grenade. Le liquide épais était très foncé, aussi foncé que le bout des doigts de ma grand-mère. L’enfant que j’étais n’appréciait point le goût acidulé, bien que légèrement sucré de ce sirop. Ce goût s’associait sans doute dans mon esprit au martèlement de la cuillère que mon ancêtre tapait des dizaines, voire des centaines de fois, contre le fruit coupé en deux pour en extraire les graines ; au grincement aigu de la machine dont elle faisait tourner patiemment la manette afin d’obtenir un maigre filet de jus…

Elle ne savait ni lire ni écrire, ma grand-mère. Je ne l’ai jamais vue tenir de liste. Il lui suffisait de prononcer, comme une formule magique, le nom d’une personne pour se souvenir de ce qu’elle lui avait commandé :
« Deux bouteilles de may zaher et deux de may ward à Aïcha. Elle doit préparer les maamouls de la fête. Elle les fait bien à l’avance pour ne pas avoir à faire la queue au moment de les faire cuire au four d’Abou Jamil. »
« Trois bouteilles de debss remmen à Om Bassam. Elle les glissera dans la valise de son fils qui ne reviendra pas de sitôt d’Australie… »

La maison de ma grand-mère… c’est un livre qui raconte sa vie, la mienne, celle de mon père mais aussi celle de toute personne ayant eu, sur la langue, le goût de ces sirops auxquels se mêlait la sueur de son front.


Il était une fois, le Liban

Il était une fois, dans une montagne du Liban _celle qui fait face à la grande mer bleue_ un lopin de terre. Un petit lopin à la lisière d’une forêt couverte de cèdres aussi vieux que le monde. Sur cette terre, on avait fait bâtir une maison, celle-là que l’on reconnaissait à sa grande porte en bois de chêne. Un immense chêne aux branches noueuses, aux racines profondément enfouies dans le sol. Celui-ci qui était là, bien avant la maison et que l’on avait coupé pour la faire construire. C’était Ayoub qui l’avait bâtie. S’appelait-il vraiment ainsi ou était-ce en raison de sa patience et de son endurance qu’on lui avait collé ce surnom, lui qui avait taillé, transporté, posé l’une sur l’autre toutes les pierres de ces hauts murs blancs ?

Derrière ces murs, vécurent je ne sais combien de générations. Celles-ci avaient cultivé, tout autour de la maison, une vigne et une oliveraie. Deux champs qui avaient nourri généreusement, au fil des ans, enfants et petits-enfants.
En une année, nul ne saurait préciser laquelle, l’hiver se fit attendre plus que d’habitude et l’été arriva beaucoup trop tôt. La terre s’en offusqua, les champs s’en plaignirent et leurs arbres levèrent obstinément au ciel leurs longues branches stériles.
Enfants et petits-enfants courbèrent l’échine et suivirent la direction du vent. Ils s’en furent, de par le monde, traînant les pieds loin de ces murs, loin de ce toit.
Tous, sauf Ayoub, celui-ci à qui on avait donné le prénom _ou le surnom, que sais-je_ de ce glorieux arrière-grand-père; ainsi que son cousin qui _vous ne vous en étonnerez sans doute pas_ portait le même prénom. Pour ne pas les confondre, nous les désignerons à partir de là par Ayoub du raisin et Ayoub des olives car, comme leurs surnoms laissent entendre, l’un s’occupa de la vigne et l’autre de l’oliveraie.
La tâche ne fut point facile mais les efforts furent récompensés. Et ceux-ci qui pendant des années travaillèrent d’arrache-pied, à en perdre l’appétit et le sommeil, ne vinrent à se croiser qu’à de rares moments où, s’arrêtant pour reprendre haleine, se tournaient le dos pour continuer à suer, chacun de son côté.
Les grappes furent cueillies, les olives pressées. Au souvenir des sombres années, Ayoub de la vigne et celui des oliviers, chérirent leurs fruits et les enfouirent loin des regards, craignant d’en manquer. Chacun en priva son cousin et quand le reste de cette glorieuse descendance revint en réclamer, les disputes éclatèrent et la haine trouva son chemin vers cette montagne, vers ce lopin. Elle traversa la lourde porte de chêne et fit la loi dans cette maison où tous continuèrent de vivre, abrités par le même toit.
Ceux qui s’entouraient de grappes, en dégustaient à chaque repas, mais n’en enviaient pas moins, ces carafes pleines d’huile qu’ils apercevaient chez leurs cousins. Ces derniers en faisaient de même et ceux qui n’avaient rien en voulaient aux autres à qui ils reprochaient injustice et mauvaise foi.

Cette histoire s’était-elle achevée comme se terminent les jolis contes de fées?

Je n’en sais rien car, juste avant la fin, mon père baissait toujours le ton, se taisait puis reprenait à haute voix:

« Il était une fois, plusieurs fois même, dans une montagne du Liban, un lopin de terre… »


A bas mes principes!

Vous est-il déjà arrivé de renier vos principes, d’agir à l’encontre de vos convictions, de rejeter tout ce à quoi vous aviez cru autrefois?

 Autrefois…

Il y a eu beaucoup d’autres fois, comme cette fois; beaucoup d’autres soirs, comme ce soir…

Il y a eu beaucoup d’enfants: des filles, des garçons, des bruns, des roux, des blonds…

Il y a eu beaucoup d’autres appels dont je me rappelle, des petites voix qui se sont adressées à moi:

Madame, je vous en prie… ayez pitié de moi, je n’ai pas de famille. Madame, que Dieu vous protège, vous bénisse… que Dieu vous garde votre fils. Madame, vous avez l’air généreuse… aidez-moi et je prierai pour que vous soyez heureuse. Madame, achetez-moi ma marchandise… sinon, ce soir, j’aurai de mauvaises surprises. Madame, s’il-vous-plaît, rien que quelques billets… Dieu vous rendra tout ce que vous auriez payé.

Sur les trottoirs, dans les cafés, au milieu de la rue … ils sont partout. Semblables et différents.

Il y a les petits libanais. Trop pauvres pour aller à l’école, trop jeunes pour commencer à exercer un métier (mais, malheureusement, cela ne saurait tarder!), ils sont obligés de déambuler, de remplir leurs poches avant la fin de la journée.

Depuis quelques années, ce sont surtout des petits Syriens à l’avenir incertain. Ils se déplacent en bandes organisées (ou pas), vous attendent à la sortie d’un supermarché. Ils vous demandent l’aumône, ou alors de leur acheter cette marchandise que leurs petits bras transportent, de jour comme de nuit, sous le soleil brûlant comme sous la pluie.

… je réagissais comme ça:

Non à l’exploitation des enfants!

Non à ces mafias organisées!

Non à ce spectacle désolant!

Non à cette enfance privée de scolarité!

Autrefois, je tenais bon. Je fermais les yeux, je détournais mon regard. Je me faisais sourde. Je me faisais avare.

Bon, il y a cette fois  où j’ai acheté un cahier, des crayons, des couleurs et je lui ai appris à écrire son prénom et le mien. Il cachait le précieux matériel sous un banc, juste en face de l’université. C’est là où nous avions l’habitude de nous rencontrer. Jusqu’au jour où son frère, les sourcils froncés, est venu me crier qu’il  ne fallait plus le déranger!

Il y a eu ces autres fois où j’ai acheté une galette, des biscuits. Une bouteille d’eau ou de jus de fruits. Calmer leur faim, leur soif. Oui. Mais point d’argent! NON. Il ne fallait surtout pas devenir complice de ces adultes criminels, ces hors-la-loi, ces marionnettistes invisibles, sans coeur et sans foi!

Mais, ce soir…

Mais ce soir, tout a changé. En apercevant cet enfant, cette innocence brisée par la Guerre et par la vie, je n’ai pu m’empêcher de lui tendre quelques billets. A lui, au suivant et à l’autre encore qui, caché derrière une voiture, attendait son tour.

Venez, jeunes créatures! Plus jamais vous ne serez privés, ni de mon argent ni de ma pitié. Traînez partout où je serai, tombez-moi sous le nez. Mais surtout n’allez pas échouer, face au sable, dos au ciel, les habits mouillés, sur une plage puis sur les écrans de l’humanité!

 


Mireille au pays des merveilles

La voix du muezzin appelant les fidèles à la prière s’accompagna d’un remue-ménage qui lui était devenu familier : le matelas qui remuait sous elle, les draps repoussés qui venaient frôler son visage, la douce lumière qui éclairait la salle de bain, l’eau qui coulait et Walid qui murmurait… Elle garda les yeux fermés, compta les pas de son mari et devina le moment précis où la porte d’entrée devait se refermer dans son dos.

Elle resta allongée, se tortilla et s’étira longuement puis, se tournant vers l’oreiller tiède qui touchait au sien, y posa la tête et y enfouit son visage. Comme à l’aube de chaque nouvelle journée que la vie lui offrait, elle respira à pleines narines ce parfum unique que la peau de son homme laissait traîner longtemps après son départ. Et comme chaque matin, elle accompagna ce rituel du même questionnement. Avait-elle fait le bon choix ? Avait-elle eu tort de l’épouser malgré le refus obstiné de ses parents ? Connaîtrait-elle un jour ce regret, ces remords que lui avaient peints, à force de longues tirades, amis et voisins ? Voilà bientôt deux ans que ces questions venaient la hanter au réveil, comme on saisit un oiseau au vol. Et voilà qu’encore une fois elle se dérobait à l’assaut du passé et aux doutes de l’avenir. Elle porta deux doigts à son front, se signa et glissa un pied hors du grand lit.

Elle renonça à ouvrir la fenêtre. Quatre étages plus bas, adossée à la façade de l’immeuble, une montagne d’ordures remplissait l’air d’une odeur nauséabonde. Les camions poubelles n’étaient pas passés depuis plusieurs jours. La fermeture de la déchetterie de Naamé le 17 juillet et l’expiration du contrat de la société de gestion des déchets avaient transformé les rues de Beyrouth en une immense décharge à ciel ouvert. La canicule n’arrangeait pas les choses. Des nuées de mouches festoyaient en tournoyant au-dessus d’une cinquantaine de sacs de déchets dont la plupart, éventrés par les rats et les chats de la région, offraient un spectacle peu accueillant : des restes de nourriture enlaçant des bouteilles en verre et reposant sur un lit d’emballages de toutes sortes.

Mireille laissa le climatiseur ronronner dans la chambre dont elle referma la porte pour y emprisonner une dose d’air frais. La coupure du courant électrique n’allait pas tarder à la priver de ce luxe. Elle s’avança dans le couloir, pieds nus, se gardant de mettre de la lumière. Cinq heures avaient déjà sonné à l’horloge du salon. Surprendre les rayons de l’aube s’infiltrer clandestinement dans son foyer lui réchauffait le cœur et elle s’y adonna avec l’insouciance d’une enfant. Elle prépara le café sans se hâter et, lorsque la clé tournée dans la serrure l’eût avertie du retour du prieur du matin, elle le versa dans deux tasses en porcelaine sur lesquelles une amie avait peint les initiales des deux époux. C’était l’un des cadeaux de leur mariage auquel elle tenait particulièrement. Ces deux tasses qu’on croirait excessivement fragiles avaient survécu à leurs déménagements successifs. Elle identifiait à ces objets leur couple qui avait surmonté tant d’obstacles. Que n’avaient-ils pas fait pour braver les préjugés d’une société qui n’admettait pas la différence ?

Une main posée sur son épaule la tira à sa rêverie. Elle virevolta et se laissa aller au doux bercement des deux bras qui avaient encerclé sa taille. Il n’y avait personne d’autre dans la maison. Mais, depuis le temps où ils avaient habité chez les parents de Walid, puis chez des amis avant de s’installer dans leur propre appartement, ils avaient pris cette habitude d’échanger en chuchotant, dans les bras l’un de l’autre, leurs plans pour la journée. Mireille aurait voulu faire durer à l’infini ce moment, arrêter le temps et vivre le reste de ses jours accrochée au regard de celui qu’elle aimait.

« Ça pue, dehors ! » s’écria Walid en s’écartant d’elle pour saisir sa tasse de café fumant. Elle trempa le bout de ses lèvres dans la sienne et lui répondit : « Ça pue partout à Beyrouth ! Et dans le pays ! » Elle eut un moment de silence et, avant de plonger dans une longue méditation, se ressaisit et lança d’un ton moqueur : « C’est nous qui allons puer ce soir si tu oublies encore d’appeler Abou Youssef ! » Abou Youssef était le sauveur du quartier où il arrivait tous les matins au volant de son camion-citerne. Il y revenait même plusieurs fois au cours de la journée. Mais il était impossible de lui tirer un seul litre d’eau sans passer au préalable par sa longue liste d’attente. « Je n’oublierai pas ». Et il se baissa vers elle par-dessus la petite table carrée couverte d’une nappe rouge à petites fleurs blanches et appliqua ses lèvres sur son front. Il saisit au passage la télécommande et mit en marche la télé qu’il avait installée dans la cuisine contre son gré.

La voix de la présentatrice remplit les quatre coins de la maison. Elle fronça les sourcils et renonça à s’énerver. Elle avait épuisé tous les : « Quelle mauvaise idée de débuter sa journée par le journal télévisé ! » ; les « Ce sont les mêmes infos, les mêmes reportages d’hier soir ! » ainsi que les « Je vais débrancher cette télé et te l’envoyer dans un colis au bureau ! ». Walid en avait assez rigolé et, d’ailleurs, elle se surprit, de jour en jour, à prendre goût à cette immersion matinale dans la réalité du pays. Ce n’est qu’après le générique qui annonçait la fin du journal, qu’elle se leva pour rejoindre son mari, déjà habillé et prêt à sortir. « Pour la 27e fois consécutive, le Parlement libanais a échoué à élire un président de la République », récita-t-elle à son intention. Tout en parlant, elle ajusta le col de sa chemise puis en caressa les manches. Walid marmonna une réponse incompréhensible et étouffa un juron. Il n’était point surpris, les interventions étrangères continueraient de paralyser le processus d’élection ainsi que toute autre tentative de tirer le pays du chaos. Et puis, « à quoi peut-on s’attendre de la part de ces députés qui ont pris l’initiative de prolonger leur mandat ? »

Mireille se mordit les lèvres et s’en voulut d’avoir gâché l’humeur de son mari. Elle maudit le Parlement et cette loi électorale qui ne voyait pas le jour ; elle maudit surtout cette petite télé, fenêtre ouverte sur l’enfer. Mais, Walid n’avait pas fini de vider tout ce qu’il avait sur le cœur. « C’est la République-poubelle ! » lança-t-il, cria-t-il presque, en brandissant la Une du quotidien local qui traînait sur la table de nuit. Puis, d’un geste brusque, il le laissa sur le lit et posa dessus une liasse de billets. Toute à l’heure, frapperaient tour à tour à sa porte, Abou Youssef, maître du business des camions-citernes et Doumit, le propriétaire du générateur électrique, auquel elle devait payer les cinq ampères qui permettaient que sa maison ne plonge pas dans l’obscurité entre deux coupures du courant. « Pourvu qu’ils ne tardent pas à se montrer ! »

Elle garda pour elle le reste de sa pensée. Elle devait sortir assez tôt, continuer à arpenter les rues de Beyrouth à la recherche d’un emploi. Elle répondrait à toutes les offres publiées dans le journal qu’elle prendrait soin d’acheter avant de débuter sa tournée. Trois mois ont passé depuis qu’elle avait perdu son poste de vendeuse dans cette boutique dont le propriétaire avait décidé de regagner le Canada. Il avait tenu un an et demi, espérant que la situation politique, économique, sécuritaire… du pays allait s’améliorer. Puis, il avait fermé ses portes et il avait pris le premier avion en direction de Montréal, la laissant au chômage. Combien de temps tiendrait le budget de sa petite famille qui, comme tous les foyers libanais, devait payer deux fois, à une institution publique et une autre privée, le téléphone, l’eau et l’électricité ?

Perdue dans sa réflexion, elle n’entendit pas les dernières phrases de son mari. Mais à voir le sourire qui s’était dessiné sur ses lèvres, elle comprit qu’il s’était efforcé de se détendre et de lui souhaiter une bonne journée avec ses mots tendres de tous les jours. Elle lui rendit son sourire et l’accompagna jusqu’à la porte contre laquelle elle s’adossa après l’avoir refermée. Elle ne lui avait pas parlé de l’invitation de ses parents. Elle s’était promis de lui en faire part au réveil. Pourquoi appréhendait-elle de plus en plus ces visites qu’elle faisait à sa famille en compagnie de son mari ? Walid s’y prêtait avec beaucoup de bonne volonté. Il avait sympathisé avec sa mère, établi des relations très respectueuses avec le reste de la famille. Et pourtant… Elle avait une idée très claire du tournant que prendrait la soirée.

Samedi soir, la bande serait au complet : oncles et tantes, cousins et cousines, sans compter quelques voisins, fidèles de la vieille maison de ce village où ses parents avaient l’habitude de passer l’été. Les rires fuseraient, les discussions iraient bon train et… tourneraient inévitablement vers la situation. On commencerait par demander des nouvelles de Beyrouth et des détails sur la crise des déchets. On s’informerait des manifestations et sit-in qui avaient lieu de plus en plus souvent dans la capitale. On évoquerait mille interprétations et autant de solutions-miracles. Puis viendrait le moment qu’elle redoutait le plus, cet instant où l’on commencerait à se lancer des accusations, à mettre sur le dos de l’Autre la paralysie du gouvernement et la corruption qui sévissait dans tous les secteurs. Les tons monteraient. Des chaises seraient poussées et il y aurait sans doute plusieurs personnes qui décideraient d’écourter leur visite… A ce moment précis, elle aurait envie de s’insurger, de les faire taire et leur crier : «  Vous puez !  »


Voir le monde à travers le regard d’un autre

Cela fait un peu plus de six ans que je regarde le monde à travers l’oeil d’un autre. Ceci dit, je dois préciser que mes propos ne sont nullement à prendre au sens figuré…

 

Depuis près de six ans, je porte dans mon corps quelque chose qui a appartenu à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui est né avec, mais qui n’est plus…

Le diagnostic

Il y a six ans, j’ai subi ce que les spécialistes appellent une Kératoplastie ou, plus communément, une greffe de la cornée. C’est à cause de mon kératocône: une déformation de la cornée qui a pour conséquence une baisse progressive de l’acuité visuelle.

Credit: commons.wikimedia.org
M Credit: commons.wikimedia.org

 

A droite: simulation de la vision d'une personne atteinte de kératocône. Credit: wikimedia commons
A droite: simulation de la vision d’une personne atteinte de kératocône. Credit: wikimedia commons

A l’âge de quinze ans, je me suis aperçue que ma vision était devenue floue et que j’avais du mal à lire les traces écrites laissées par mes professeurs au tableau. L’ophtalmologue que j’ai consulté m’a présenté mon cas qui, a-t-il pris soin de me préciser d’emblée, pouvait fort éventuellement évoluer : la cornée s’amincirait progressivement et prendrait de plus en plus la forme d’un cône irrégulier. La part de ses paroles que j’avais pu comprendre à l’époque me revient jusqu’à ce jour : « Porter des lunettes serait inutile », « Il lui faut des lentilles spéciales… des lentilles dures« , « ce sera un peu désagréable, surtout au début « , « un jour, on sera peut-être obligé de lui greffer une cornée »…

Très désagréable, en effet, a été le port des lentilles dures : picotements, yeux rouges et envie pressante de se frotter régulièrement les paupières. Mais, ce qui était encore plus désagréable, voire plus angoissant pour moi, c’était la perspective de se faire ôter une partie de mon corps, si minuscule soit-elle, et de la faire remplacer par un corps étranger, que le mien pouvait possiblement rejeter.

J’ai retardé autant que possible cette ultime solution : espacer beaucoup plus qu’il ne le fallait les visites chez l’ophtalmo, consulter un nouveau médecin dès que le dernier sur la liste évoquait l’éventualité d’une opération… Mais un jour, j’ai dû me rendre à l’évidence. Avec moins de 1/10 de vision à l’oeil droit et un kératocône de plus en plus aigu, je n’avais plus vraiment le choix.

La greffe

Voilà, je devais subir la greffe. On m’expliqua la procédure avec des mots simples. On me rassura quant au pourcentage de réussite de l’opération. On m’assura que je pouvais retrouver une vie normale au bout d’un mois… et on me précisa que je devais passer en sortant au bureau de la secrétaire qui devait régler, avec moi, un certain nombre de détails.

Cette dernière m’informa qu’il fallait s’occuper à ce stade-là du greffon; se procurer une cornée et qu’il existait pour cela deux moyens: soit on m’inscrivait sur une LONGUE liste d’attente (attente qui pouvait durer des mois et des années) pour obtenir un greffon gratuit, soit j’achetais moi-même une cornée pour une certaine somme (dans ce second cas, et dès que la somme serait versée, je pouvais être sûre d’être opérée dans un délai qui ne dépasserait pas deux ou trois semaines). Elle prit soin de me citer les avantages de la seconde option: cornée importée des Etats-Unis et accompagnée d’une fiche descriptive qui garantissait sa qualité…

Comme j’étais dans un état de transe, à mille lieues de cette clinique et de ces calculs, ce fut mon mari qui répondit à ma place, qui paya la somme et qui s’occupa de toutes les formalités. Toutes les promesses furent tenues. Deux semaines plus tard, je reçus un coup de fil. Je fus hospitalisée le jour même. Tout se passa à merveille.  Ma vision s’améliora de jour en jour. Une fois le dernier point de suture retiré, la greffe ne fut plus pour moi qu’un souvenir lointain…

A qui dois-je ce miracle?

Puis un jour, six ans plus tard, en me regardant dans la glace, je suis comme tirée d’un long sommeil. Je m’observe et j’examine, comme pour la première fois, cet oeil qui est le mien, mais qui contient aussi une part de cet Autre que je n’ai jamais connu. Et je me surprends en train de formuler à mi-voix mille questions qui resteront à jamais sans réponse: Etait-ce un homme, une femme ? Un garçon, une fille? A quoi ressemblait sa vie? Avait-il (elle) une famille, des amis ? Un métier, des loisirs? Comment a-t-il (elle) trouvé la mort?

J’imagine mille scénarios à cette fin dont je connais à peu près la date. Dans mon esprit, défilent des images créées par mon imagination: des taches écarlates, des blouses blanches, un trou noir puis une lumière vive qui m’éblouit.

Je porte dans mon corps quelque chose qui a appartenu à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui est né avec, mais qui n’est plus. Six ans après ce miracle, je me promets qu’un jour mon coeur battra dans un autre corps.

Quelqu’un vivra, grâce à moi, alors que je serai loin de là…