tanguywera

Pour un retour à l’âge de pierre

Deux photos

Deux photos que tout oppose. Voilà ce qui nous vient à l’esprit quand on s’essaye à résumer le passé, dans les contrées où je réside.

Chez nous, en Ardenne belge, le passé semble cantonné à deux clichés. Le premier est d’une netteté presque grisante : chaque détail a été saisi par l’objectif d’un photographe méticuleux : historiquement daté, documenté, cartographié. Le second, au contraire, est flou, diffus,  vague et semble ne s’encombrer ni de noms, ni de chronologie, il est « le passé » sans autre forme de procès. Voilà tout.

Le premier, c’est décembre 44, l’offensive des Ardennes qui, dans chaque hameau, dans chaque maison, dans chaque famille a laissé une trace nette, un récit vif, une relique.

(CCO) Dog Company – The Royal Tiger Tank à La Gleize

Le second, c’est le portrait un peu flou d’un groupe d’hommes en sarrau. Meuniers, laboureurs ou rémouleurs, qui sait ? Derrière eux, un outil dont on ne sait plus bien dire, aujourd’hui, s’il servait aux moissons ou à égorger le cochon. Leur village, leur nom et leur date de naissance importent peu : ils sont l’Ardenne éternelle : ni riche ni pauvre : travailleuse.

Nos pères

Ils ressemblent à nos pères et aux pères de leurs pères avant eux. Des générations qui ont vécu, dit-on, un éternel demi-paradis à l’abri du clocher, sous la férule de l’instituteur du village. C’était un monde à l’abri du monde. C’est peut-être cela qui fait tout son caractère, son authenticité : c’est que nulle part sur la photo, on ne semble déceler la moindre trace d’un ailleurs venu importuner le temps long des veillées villageoises.

Sans finesse mais pas sans noblesse, préservé, authentique, paisible… ce passé-là, au regard de l’autre, sanglant, violent, destructeur, semble nous répéter inlassablement qu’il ne peut venir rien de très bon de l’extérieur.

(CCO) Tanguy Wera – Racinothèque de Vielsalm

Ainsi j’étais bercé par le double-mythe d’un extérieur menaçant et d’un entre-soi rassurant.

Puis j’ai croisé un rabbin, John Cockerill et des marchands de Venise.

John Cockerill

John Cockerill est arrivé ici alors que l’activité sidérurgique proto-industrielle avait déjà connu ses heures de gloire sur les berges de la Lienne, bucolique ruisseau alors semé de forges et moulins. Les scories, déchets des hauts-fourneaux locaux, contenaient encore tant de minerai que l’homme d’affaires avait semble-t-il flairé la piste de ce recyclage à peu de frais. Ce que l’homme d’ici avait laissé comme déchets, le nouveau venu en fit un trésor.

Tiens, n’y aurait-il pas là, un message pour aujourd’hui ?

(CC) Cinquante ans de scorie – Enrico Sanna

Les marchands de Venise et le rabbin de New-York

Bien avant la révolution industrielle, dès le XVIe siècle, les marchands venaient déjà de Venise et Stuttgart, chercher, sur les bords de la Lienne et du Glain, un bijou géologique unique au monde.

(CCO) Tanguy Wera – Musée du coticule, Vielsalm

Sous le sol de Vielsalm et Lierneux, deux paisibles bourgades, le coticule, avait patienté des 480 millions d’années avant d’être réclamé par le monde entier. La pierre à rasoir allait devenir célèbre. Au fil des siècles, on punaisa sur la carte d’un atelier ardennais, les noms exotiques de Bombay, Singapour et Buenos Aires.

(CCO) Tanguy Wera – Musée du Coticule

1982, la veine est épuisée et les temps ne sont plus aux rasoirs manuels.

1994, l’extraction et la taille du coticule reprennent.

Aujourd’hui, en 2019 on dit que le grand rabbin de New-York vient en personne choisir les pierres dont il usera pour aiguiser le tranchant de ses couteaux sacrificiels. Loin des bonds technologiques, un retour à la terre… un retour à la pierre.

Tiens, n’y aurait-il pas là, un message pour aujourd’hui ?

(CCO) Tanguy Wera – Ardenne Coticule, Lierneux

Pour aujourd’hui ou pour demain

Mais le plus important, c’est que le rabbin, Cockerill et ces marchands vénitiens nous racontent une histoire. Une histoire tout autre que celle de cette Ardenne centenaire isolée, préservée et presque consanguine. D’aussi loin qu’on s’en souvienne, il n’a donc jamais existé ce monde clos, préservé de l’étranger. La moindre de nos traditions porte en elle la trace d’un passage, d’un brassage, d’un métissage et déboucha sur une tradition plus riche encore.

Aujourd’hui recycler nos scories, relancer les moulins et rechercher des coticules, c’est peut-être un retour à l’âge de pierre mais c’est tout sauf un repli sur soi. N’est-ce pas précisément cela, ce que nous soufflent nos aïeux ?

(CCO) Tanguy Wera – Ardenne Coticule, Lierneux

 


Les condescendants

Nous n’avons rien cassé : pas un pavé n’a été descellé, pas un policier n’a été heurté, pas même une trottinette incendiée. En rentrant de la manif pour le climat, nous avions le cœur content, fiers citoyens engagés qui venaient d’accomplir leur mission dans le respect, la dignité, la décence. Il n’y a donc pas eu de violence dimanche, à Bruxelles. Ces amis du climat sont des sens-dents, de gentils chiens que l’on tient au collier.


Touriste !

C’était dans Charlie Hebdo et, comme souvent, ça piquait un peu. Comme une gifle ou un coup de soleil qu’on sait avoir mérité : on éprouve tout en même temps la douleur cuisante qu’ils procurent et l’espèce de soulagement masochiste de les sentir là où ils doivent être.

L’éditorialiste du journal satyrique, partant de la traversée de l’Atlantique de Greta Thunberg en voilier, nous confronte à nos propres contradictions. Élevant le débat bien plus haut que le bilan carbone de la seule adolescente en visite new-yorkaise, il nous questionne sans ménagement sur les raisons qui nous poussent à devenir, le temps d’une semaine ou d’un mois, des touristes.

(CC0) Markus Winkler – Unsplash

Sans crainte pour nos susceptibilités, il nous renvoie au visage l’absurdité d’aller photographier des monuments qu’on aurait bien mieux vus sur un écran plasma et d’aller fouler au pied des volcans, des parcs et des déserts pour la simple satisfaction d’y avoir été « en vrai ». Et de conclure :

Le monde s’emmerde, alors il fait du tourisme. Et le tourisme emmerde le monde entier.

 Rassurant, pourtant, il rappelle que le vrai voyage, c’est celui qui amène à rencontrer l’Autre, à confronter Sa vie à la nôtre et que cela, cette étincelle d’humanité, vaut bien au fond son pesant de kérosène parti en fumée.

« Ouf » se dit le lecteur-apprenti-ethnologue : moi, lors de ma dernière escapade à Zanzibar, j’ai parlé avec le guide des conditions de vie des locaux. À Caracas, j’ai mangé des haricots rouges dans le boui-boui sordide d’une abuela édentée, je ne fais donc pas partie de l’infâme catégorie des touristes, je suis un bourlingueur-reporter authentique !

(CCO) Peter Hershey – Unsplash

Aller plus loin…

Il faut aller un cran plus loin. Car il y a un point commun entre l’Allemand en chaussettes-sandales au bord du Machu Picchu, le pervers dans les rues de Bangkok, ma grande-tante qui bronze au Club Med à Agadir et moi lorsque j’arpente, insatiable, les rues de Vérone en quête de musées. Un point commun qui ne figure nulle part dans l’éditorial de Charlie : le plaisir.

Chacun d’entre nous dépense infiniment plus d’argent que nous aurait coûté un simple aller-retour cuisine-salle à manger. Pourquoi ? Parce que, chacun à notre manière, nous en retirons une forme de satisfaction autrement plus intense que le fait d’aller chercher une mousse au chocolat au frigo.

(CC0) Devaiah Mallangada Kalaiah – Unsplash

Concurrence des plaisirs

Alors y-a-t-il plus de noblesse à aimer documenter la vie d’un enfant des favelas au Brésil qu’à se dorer le sillon interfessier à Manille ? Peut-être.

Bien sûr, le bourlingueur payé pour raconter des fragments de vie se sent vibrer dans la pratique de son art et il se donne le droit de mépriser celles et ceux qui perdent un temps précieux à siroter des Spritz au bord d’une piscine avant de retourner au turbin. Mais au fond, peut-on mesurer le degré de légitimité de sa présence loin de chez lui ? Quel est le ratio raisonnable en émission de CO2 d’un bon reportage sur la misère ? et d’un documentaire animalier ? d’un voyage scolaire ? À partir de quand a-t-on « mérité » son voyage ?

Retournons la question : quelles destinations sont assez nobles, assez enrichissantes humainement pour valoir la peine d’affréter des Boeings de voyageurs sans craindre de gaspiller inutilement un fioul qui viendra bientôt à manquer ?

(CCO) Jeremy Stenuit – Unsplash

Une autre culture?

Si seul compte le plaisir d’une confrontation interculturelle déroutante, alors pourquoi tenir absolument à être celui qui a fait la rencontre « en vrai » ? Le témoignage de ce pêcheur d’écrevisse est-il vraiment de meilleure qualité quand on s’est tartiné d’anti-moustique pour aller l’écouter ? J’en ai plus appris, sur la culture congolaise en lisant David Van Reybrouck et en sillonnant les allées du musée de l’Afrique Centrale à Tervueren qu’en vivant quatre mois à Kinshasa ! Aurais-je mieux fait de rester chez moi ?

(CC0) Tanguy Wéra – Africa Museum Tervueren

Par ailleurs, et pour beaucoup de mes amis africains, le plaisir de la randonnée, autant que celui de l’observation de la faune, de la flore, des vestiges ou des rites traditionnels semble une bizarrerie qui ne justifie en rien les sommes astronomiques que nous autres, Européens, sommes prêts à y consacrer.

Alors ce plaisir qui me fait payer cher pour traverser le riff à pied, voir les ruines de Carthage, les lémuriens malgaches ou les danses massaïes, ne serait qu’une variable culturelle, rien de plus ? Si c’est à ce point une construction datée, géographiquement et sociologiquement située… ça casse quand même le charme du city-trip à Venise en amoureux, du coup, non ?

À la maison

Aujourd’hui, c’est chez moi, au cœur des Ardennes belges, dans une bicoque décorée aux couleurs du Rwanda et de la Tanzanie de nos séjours passés que nous accueillons, l’espace d’un week-end, nous aussi, des touristes. Ils sont Belges, Hollandais, Anglais, Français, Espagnols ou Italiens et semblent penser que notre décor quotidien offre à leur esprit l’évasion nécessaire au tourisme de proximité.

Ils repartent heureux, disent-ils, nous répétant inlassablement la chance que nous avons d’habiter notre coin de verdure qui vit au rythme des saisons. Sont-ils de « bons » touristes aux yeux de l’éditorialiste de Charlie Hebdo, eux qui trouvent leur plaisir à mi-chemin entre le seuil de leur porte et l’ailleurs exotique ?

(CCO) Tanguy Wéra

Au fond, la question du voyage est bien plus profonde et cruciale que ne le laisse penser la vaine tentative de classification des bons et des mauvais touristes. Elle est emblématique de notre temps. Elle nous demande le prix, la manière et la raison d’un droit inscrit en toutes lettres dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis : la poursuite du bonheur.


Minority Report

Bilan tardif d’un mois de silence

C’était en avril dernier, autant dire, médiatiquement, une éternité. Je m’étais lancé le défi, à moi qui conjugue presque tous les attributs du statut de privilégié (jeune, blanc, hétérosexuel, diplômé, valide…) à une langue bien pendue de me taire pendant un mois.

Ce challenge avait tout d’un non-évènement : mon mutisme n’était pas de nature à secouer la toile, ni même les réseaux sociaux ou la blogosphère… Certes, l’un·e ou l’autre ami·e, la puce à l’oreille m’avair lâché, dubitatif, « tu nous raconteras », mais ça s’était arrêté là.

Mon ambition n’était pas, au terme du mois écoulé, de vous livrer, victorieux, un article sur toutes les idées brillantes que, durant un mois, j’avais tues. Au contraire j’ambitionnais de laisser, par mon mutisme, une portion infime d’espace médiatique, de temps d’antenne disponible à d’autres que moi : femmes, non-blanc·hes, non-cisgenres, non-diplômé·e·s, moins-valides, bref, toutes celles et ceux qu’on définit trop souvent par ce qui les éloigne d’une certaine norme.

Tim Mossholder (CC-BY) In the small town of Guadalupe, California, photographer, Lindsey Ross, took photos of women from the area and installed this mural on the side of a historic building. For more information, see this article.

Sur les radars

Mes premiers jours furent donc consacrés à guetter tout ce qui, dans mon espace médiatique immédiat, pouvait, de près ou de loin, s’apparenter à l’expression d’une personne différente de ma catégorie de privilégiés.

Le 3e jour, je découvris, ainsi, par le biais d’une chronique brillante de Sébastien Ministru, Un appartement sur Uranus, œuvre littéraire de Paul B. Preciado, transgenre qui travaille, je cite le chroniqueur, « à déconstruire la norme hétéro-centrée ». Paul B. Preciado floute les limites entre féminin et masculin, hétérosexualité et homosexualité… assez décoiffant !

Le lendemain, intéressant sujet sur les Drag Queens au journal de 13 heures. Le reportage n’a pour une fois pas pour but de mettre en lumière leur différence, mais bien d’attirer l’attention sur « l’offre culturelle qu’ils proposent ». Génial, on avance ! Ah… Le même jour, j’apprends qu’une députée wallonne est priée d’évacuer le parlement parce qu’elle a eu l’outrecuidance de s’y rendre accompagnée de… son bébé de cinq semaines. Vous avez dit régression ?

Dans un magazine belge à grand tirage, je lis, quelques jours plus tard, un article donnant la parole à Mariana Mazzucato, économiste américano-italienne qui consacre ses recherches à la crise de 2008. La présence féminine dans ce milieu est assez rare pour être saluée ! Naturellement, mon regard est attiré à droite par « les articles les plus lus » : me voilà aussitôt rassuré, sur les cinq articles en tête, cinq sont illustrés par les bouilles des ténors de la politique et de la pensée occidentale : des hommes blancs diplômés…

Capture d’écran du Vif L’express, le 2 août 2019

Les prénoms en « a »

Mais j’imagine sans peine ce que vous allez me dire. Depuis quelques mois, de nouvelles figures sont venues occuper l’espace médiatique. De Greta Thunberg à Anuna de Wever, de Carola Rakete à Pia Klemp, de Jacinda Arden à Alexandria Ocasio-Cortez, chacune transforme en une force extraordinaire ce qui, hier encore, aurait fait figure de double-handicap : femme et asperger, femme et exerçant un métier réputé masculin, femme et issue de la migration…

Elles se font entendre et dans ces conditions, prendre la parole détonne, dénote et agace ceux qui s’étaient installés confortablement dans l’habitude de ne voir l’espace médiatique occupé que par leurs semblables. C’est à qui réclamera le plus fort une fessée pour Greta, la prison pour Carola et un retour au pays pour Alexandria. La punchline arrogante permettant de jeter le discrédit sur la personne et la cause qu’elle incarne en même temps, c’est un doublé qui paye au royaume de la médiocrité.

Sea-Watch Captain Carola Rackete – Paul Lovis Wagner CC – BY-SA

Et maintenant on fait quoi ?

Alors dans le monde à naître, quel sera notre job, à nous autres privilégiés ? S’agira-t-il de choisir entre l’arrogance verbeuse et le silence respectueux ? Entre l’Ancien Monde où l’on occupe toute la banquette et le Nouveau où l’on se colle aux vitres dans l’espoir de s’y fondre dans la transparence ?

Et s’il existait (comme toujours) une troisième position ? Celle où, dans la minute qui précède chacune de nos prises de parole, nous autres, privilégiés, nous répéterions une vérité simple.

Une vérité qui, à n’en pas douter, traverse l’esprit de bon nombre de femmes noires homosexuelles, de gens réputés « différents » au moment où ils prennent la parole en public, une certitude qui est : « J’incarne une minorité ».

Oui moi, homme, blanc, cis-genre hétérosexuel, diplômé, à l’abri du besoin et de toute forme de persécution… je ne suis ni plus, ni moins, que le représentant d’une minorité parmi d’autres. Une minorité qu’injustement l’histoire a mise au-devant de la scène durant des millénaires. À moi de regagner ma juste place dans le concert des minorités diverses qui font l’humanité.

Ezra Comeau Jeffrey – Unsplash (CC-BY)


Et déjà, il danse

Depuis sa naissance, chacun de ses gestes semblait répondre au besoin instinctif d’assurer une fonction vitale : trouver de la nourriture, de la chaleur, dormir, manger, boire, dormir encore…

L’existence d’un nourrisson, dans ses premiers mois, n’a rien de poétique.

Et je ne vous parle même pas, ici, des matières fécales, morve, urine et autres reflux.

Non, simplement, même si elle se passe à merveille pour les parents et la progéniture, sans nuits blanches, incident grave ni pathologies effrayantes, je mets quiconque au défi de me trouver dans la première année d’existence d’un nourrisson l’expression de quelque chose qui dépasserait le bassement trivial : boire, manger, dormir, dormir encore…

Les cris d’un bébé, qu’on le veuille ou non, ce n’est pas du Mallarmé. Rimbaud avait beau être précoce, comme tous les mouflets, avant son premier anniversaire, il n’avait pas écrit un seul sonnet, pas même le moindre haïku.

(CC) Tim Bish – Unsplash

Attachement

Alors bien sûr, l’attachement se développe malgré tout.

À mesure qu’apparaissent les signes de ce qui constituera, jour après jour, une personnalité, l’amour inconditionnel des premiers instants se change en affection, en complicité décuplée par les échanges de regards, les rires partagés, les jeux inventés.

L’espièglerie nait et avec elle, une joie immense et sans cesse renouvelée. Tout ça, ok ! Mais de la poésie, de l’art, du transcendant, du divin, avouez-le, il faut se lever tôt pour en trouver chez un marmot.

(CC) Luma Pimentel – Unsplash

Puis…

Puis vient ce jour.

Il a un an et demi, peut-être même un peu moins. Il marche à peine, maitrise quelques mots basiques et achève difficilement le chemin de l’assiette à sa bouche.

Et il se met à danser.

Sur une mélodie à la radio ou sur le son électronique d’un module de jeu. Qu’importe ! Il accompagne les notes d’un mouvement cadencé, bat des mains en rythme, prend une inspiration, lève les bras et balance son derrière maladroit, il tourne sur lui-même d’un pas toujours hésitant mais déjà déterminé.

Dans cet instant précis, toute sa concentration, toute son énergie est consacrée entièrement à une activité qui ne sert à rien.

Bien sûr, un psychopédagogue, un psychomotricien ou un éthologue vous diront qu’il s’agit là d’une étape utile dans le développement sensori-moteur, la coordination des mouvements, que les agneaux, les chatons et les oisillons même, tous autant qu’ils sont, sautillent et ondulent de manière erratique pour apprendre l’équilibre, retomber sur leurs pattes…

(CC) Janko Ferlic – Unsplash

Je ne suis ni éthologue ni psycho-quoi-que-ce-soit. Et on n’ôtera pas de mon cerveau d’apprenti-père que, fondamentalement, danser, ça ne sert à rien!

Aller lancer le tourne-disque pour se mettre à se trémousser, ça n’a pas d’utilité physiologique immédiate comme dormir, boire ou déféquer. Ça n’a même pas d’utilité dans un moyen terme qui serait l’horizon de l’enfant : mon fils ne danse pas pour obtenir des bravos, des câlins ou des cacahuètes comme un singe savant, non, tout semble indiquer qu’il danse… pour danser !

Et bon Dieu, c’est précisément ça qui est beau !

Danser, c’est faire de son corps une œuvre d’art. Danser, c’est peindre sans pinceau une toile avec du vent, c’est jouer du Chopin sans piano, c’est écrire un poème sans prononcer un mot.

Art

À un an et demi, mon fils me réapprend ce qu’est l’art, cette pure abstraction, pure gratuité, pure expression qui ne s’encombre ni d’explications, ni d’artifices, ni de figuration.

Est art, au fond, ce qui ne fait rien d’autre qu’être.

Être là.

Être la chose la plus éloignée des besoins primaires.

Et pour cela, précisément, être beau.

Et si à un an et demi, on sait de manière si profondément lucide que le beau est aussi inutile qu’indispensable, alors cela doit vouloir dire qu’on a tout intérêt à ne jamais, jamais l’oublier.

(CC) Lubomirkin – Unspash


Mon enterrement de vie de jeune homme

J’avais 24 ans quand j’ai enterré ma vie de jeune homme.

Je l’ai enterrée comme tout le monde avec des amis de longue date dont l’imagination débordante m’a permis de revivre, sur un mode loufoque et décalé, les meilleurs moments de notre jeunesse. Instants fragiles de nostalgie insouciante.

Non, vous ne verrez pas les photos où je joue au golf champêtre déguisé en boy scout et les clichés des épreuves ravivant des souvenirs que la bière estompait au fur et à mesure. Vous ne les verrez pas parce que la loi tacite de tout enterrement de vie de jeune homme veut que ça reste « entre nous ».

(CCO) Luke Porter – Unsplash

Le Même et l’Autre

Nous ? Oui, nous. Nous qui nous connaissons depuis toujours, nous qui avons grandi ensemble, dans les mêmes quartiers, les mêmes rues, nous qui sommes du même sexe, avons fréquenté les mêmes écoles, fait les mêmes études… Un enterrement de vie de jeune homme, c’est la fête du Même. Plus tu me ressembles, plus on s’éclate !

Un enterrement de vie de jeune homme, c’est aussi censé inaugurer le passage « de l’autre côté », du côté de l’Autre. Quelques jours plus tard, le fêté quittera la communauté des « Mêmes » pour former un couple avec un·e Autre : autre sexe, autre famille, autre cercle d’amis, autre ville, autre histoire…

Avec les Mêmes, on avait des délires. Avec l’Autre, on a des projets.

Avec les Mêmes on a vécu des soirées mémorables, avec l’Autre on s’engage à construire, ni plus ni moins que… le quotidien. C’est terrorisant et enthousiasmant à la fois. Ça donne la sensation d’« avancer dans la vie » et en même temps c’est assurément beaucoup plus « prise de tête » qu’une partie de paintball entre copains.

Bon, c’est de la sociologie de garage, mais c’est du vécu, je vous l’assure.

Puis la politique

Entrer en politique, ça a été, pour moi, un enterrement de vie de jeune homme.

D’abord, il y eut des manifs, des associations, un parti.

Un Parti ? A Party ?… Qu’importe ! On est là, on s’éclate, entouré de mêmes. On chante les mêmes chansons, on danse sur les mêmes rythmes. On ne se connait pas tous, mais il règne une connivence qu’on croirait héritée d’une amitié d’enfance. Quand on débat, la plupart du temps, c’est à grand renfort de « Ah mais tu as tout à fait raison ! Et j’ajouterais même que… », « Ouais, carrément ! », « Mais clairement ! »

Puis on est élu et on se retrouve avec la responsabilité de construire un projet de société. On regarde à gauche, à droite… les Mêmes sont toujours là, bien sûr, mais seulement ils sont un peu plus loin, un peu moins nombreux, et le quotidien est peuplé d’Autres. D’Autres qui n’ont pas les même priorités, les mêmes valeurs, les mêmes convictions, les mêmes logiques, les mêmes histoires… or c’est pourtant avec ces Autres qu’on doit faire aboutir nos projets.

Alors on fait quoi ?

Alors soit on accepte…

Et il y a fort à parier qu’on en sorte grandi. Grandi parce que découvrir l’Autre, ça ne se fait pas tous les jours sans inconfort, sans divergences, sans frictions, mais on sort grandi parce qu’avec l’Autre, on construit des projets solides, des projets faits de compromis, de prise en compte de la différence, des réalités quotidiennes et habitudes surprenantes qui, réunies, font notre richesse et notre diversité.

 

Soit on refuse…

Hier, dans mon pays, un homme de 32 ans a mené son parti à la victoire. Certains disent que son projet, c’est la haine, l’exclusion, l’égoïsme, le dégout, la violence. Quand je l’ai vu, tout sourire, en 1re page du journal ce matin, j’ai douté de ce portrait au vitriol. Non, son projet, à Tom Van Grieken, président du Vlaams Belang* c’est un enterrement de vie de jeune homme permanent. Une célébration du Même comme projet.

Alors bien sûr, le Même rassure. Le même nous renvoie à ce qu’il y a de plus confortable, ce que nous connaissons le mieux, ce que nous pensons maitriser sur le bout des doigts, à l’instar d’une ébriété qui monte imperceptiblement jusqu’au blackout, cette perte de mémoire, de repères et de toute rationalité.

Cela pourrait-il tenir plus d’un soir ? Forcément pas. Parce que la société est faite d’Autres, d’une quantité innombrable d’Autres. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en effraye, c’est la donne avec laquelle tout adulte qui entend construire un projet solide doit composer.

Sacrifier l’Autre sur l’autel du Même, c’est évidemment possible. Ça peut même se faire en musique, en rire et en connivence entre jeunes blancs persuadés de détenir les clés d’un monde idéal, d’une fête permanente, mais immanquablement ça annonce une grosse, grosse, grosse gueule de bois.

*parti nationaliste flamand


Le jour où j’ai décidé de me taire

Je suis blanc, jeune, hétérosexuel, cisgenre, n’ai jamais été persécuté du fait de ma religion ou mes opinions. Je ne suis porteur d’aucun handicap ni maladie physique. Je ne suis tourmenté d’aucune manière du fait de mon apparence physique et pour couronner le tout, je suis diplômé et j’appartiens à ce qu’on nomme pudiquement « la classe moyenne ».

Honnêtement, quand je me regarde dans le miroir, j’ai du mal à ne pas voir qu’il est écrit au milieu de mon front : privilégié !

(CCO) B. Dive Photographe

Je ne tire ni une grande fierté, ni une honte particulière de ces caractéristiques : pour une part, je suis né avec sans avoir à les choisir et pour une autre, c’est un coup du destin à peine aidé par un modeste effort.

Cette situation me donne-t-elle davantage le droit de m’exprimer, de défendre mon avis ? Bien sûr que non. Me facilite-t-elle la vie ? Bien sûr que oui.

Mes privilèges

Mes privilèges tiennent à cela : à ce que, partout où je vais, dans tout ce que j’entreprends, ma route est un tantinet… voire outrageusement plus droite, plus lisse, plus plane que celle d’un·e autre qui ne serait pas né·e ou n’aurait pas grandi avec la bonne couleur de peau, le bon accent, les bons chromosomes.

Savoir cela ne m’enlève pas une once de liberté. Et je ris, oui franchement je ris de ceux qui s’offusquent de ce monde politiquement correct où on ne pourrait soi-disant plus être un mâle caucasien judéo-chrétien aussi à l’aise dans ses hormones que dans ses baskets.

(CC) Bookstck – Mark Zuckerberg, Bill Gates, Elon Musk, Marc Andreessen, Sam Altman & Peter Thiel.

Je peux l’affirmer : jamais ma condition de trop digne représentant de la classe hégémonique (comme disait l’ami Gramsci) ne m’a rogné les ailes!

Je pratique aujourd’hui le métier dont je rêvais sans que rien ne m’ait barré la route, j’habite où je veux avec celle que j’aime et personne n’est venu me dire si j’avais le droit ou non d’avoir un enfant. Je fréquente, si bon me semble, un lieu de culte qui cadre avec ma foi, quant à mes engagements, ils m’ont porté jusqu’à un poste politique représentatif sans la moindre remarque désobligeante. Je circule aussi aisément dans l’espace public tant physique que sur les réseaux virtuels. Pas étonnant : ils sont construits par mes semblables, pour mes semblables.

Silence!

Aujourd’hui conscient de ce privilège presque sans borne, seule ma propre volonté me renvoie une injonction impérieuse : celle de penser à me taire, et à écouter.

(CC) Antony Gormley’s statue “Untitled [Listening],” Maygrove Peace Park
Alors à compter de ce jour et pour un mois, je m’imposerai le silence sur les réseaux sociaux. J’offrirai modestement à l’espace médiatique l’occasion d’accorder plus de place à celles et ceux qui n’ont pas ma couleur de peau, mon genre, mon orientation sexuelle, ma santé privilégiée, ma foi ou mon parcours. Il me faut les écouter, non pour m’en faire le porte-parole courageux : j’ai déjà presque tous les privilèges, autant ne pas m’arroger celui-là !

Me taire et les écouter non parce que « par nature », ils et elles seraient porteurs de paroles sublimes : l’on peut tout à fait être né noire et demeurer profondément stupide, porteur de handicaps et d’un abrutissement abyssal, octogénaire transsexuel perclus de bêtise.

100 000 voix sourdes

Mais si d’aventure je rencontre une femme noire de 67 ans issue d’un milieu modeste active au plus près des communautés LGBT, des exclus, des oubliés, des méprisés, alors je jouirai du privilège de me faire minuscule et d’écouter.

Si la dame en question a brulé ses nuits à lire les mots des Martiniquais Césaire et Glissant, de Virginia Woolf et du poète turc Nazim Hikmet, de Julio Cortazar, d’Assia Djebar et de Nina Simone…je saurai, du plus profond de mes tympans, qu’elle-même a su être oreille et que de sa bouche pourraient jaillir cette part d’Humanité, cette insaisissable Altérité qui m’échappent et me dépassent.

Alors si vous êtes un peu comme moi : un peu trop blanc, un peu trop jeune ou un peu trop chanceux, voilà ce que je vous propose : durant un mois devenons oreille, taisons-nous chaque fois que nous le pouvons et écoutons à satiété les mots de toutes les Christiane Taubira, de tous ces Autres que nous ne sommes pas.

(CC) C-Linfo


Et si c’était nous, les libéraux?

1867, John Stuart Mill en a marre. Cela fait près de trente ans qu’il le répète : non, être libéral, ce n’est pas être une espèce d’être égoïste qui place son petit confort personnel, son enrichissement au-dessus de tout. Bien au contraire, il a cette conviction profonde que les libertés — toutes les libertés ! — n’ont de sens que si elles servent à augmenter le bonheur de la communauté. Mais cela, ses contradicteurs, Sedgwick, Whewell, feignent de l’ignorer.

Aujourd’hui, Mill aurait sans doute des soufflets à distribuer, plus tant à ses adversaires qu’à ceux qui, se revendiquant de son propre camp, caricaturent à l’extrême les positions libérales, mais peu importe : depuis belle lurette, à l’instar d’Adam Smith, Say, Tocqueville et Benjamin Constants, John Stuart Mill est mort et enterré.

Alors quelles positions ces illustres pères du libéralisme prendraient-ils au sein des débats actuels sur les dérèglements climatiques et la perte de biodiversité ? Je suis au regret de vous annoncer qu’on n’en saura jamais rien ! Pas plus qu’on ne saura ce qu’aurait pensé Karl Marx de la voiture électrique ni Voltaire du bitcoin, c’est sans doute bien dommage, mais c’est comme ça.

Usines de charbon (CC)

Et pourtant…

Pourtant quelques subtils indices disséminés dans l’Histoire laissent penser que celles et ceux qui descendent aujourd’hui dans les rues pour défendre le climat ne sont pas forcément aussi éloignés qu’on ne pourrait le croire de ce brave John Stuart et de ses confrères. Parce qu’ils envisageaient sérieusement de privatiser les baleines pour leur assurer un avenir comme le suggère Corentin de Salle ? Pas sûr…

En 1793, vingt-cinq ans avant la naissance de Karl Marx, une poignée de Français, nourris des idéaux des Lumières gravent dans le marbre l’idée qu’une génération ne peut assujettir à ses lois, fut-ce la « loi du marché » les générations futures. Dangereuse divagation d’anarcho-gauchiste ? Non, article 28 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

En 1845, au fond du Massachusetts, un instituteur se retire deux ans dans une cabane au bord d’un lac et expérimente la simplicité volontaire. Délire de bobo ? Henry David Thoreau est un penseur phare du libertarianisme, il entend n’être redevable en rien à un État dont il désapprouve la politique et dont il ne veut pas payer les taxes. Son récit autobiographique, Walden ou la vie dans les bois est un bestseller dans un pays qui, parait-il, n’a jamais trop goûté au communisme.

Le lac de Walden où Thoreau s’est retiré de 1845 à 1847 (CC)

« Nous sommes, collectivement, les grands parvenus de la biosphère, les conquérants, les colonisateurs, les maîtres », « Il nous faut passer de l’esprit de conquête à l’esprit d’association ». L’Occidental moderne ? Un pilleur irresponsable. Ces mots, tirés d’Arcadie, essai sur le mieux-vivre, sont ceux d’un promoteur visionnaire du recyclage, de l’énergie solaire, de l’économie circulaire. Son nom ? Bertrand de Jouvenel. En 1947, il est cofondateur avec des personnalités comme Friedrich Hayek et Milton Friedman de la société du mont Pèlerin, célèbre groupe de réflexion dont l’ambition est de défendre les valeurs… libérales.

Mont Pèlerin, Alain Rouiller (CC-BY)

Vous me direz que trois hommes perdus dans l’histoire ne font pas un courant. Certes. Mais alors que dire d’une marée humaine, d’une jeunesse infatigable qui milite aujourd’hui partout dans le monde en faveur du climat?

Et si c’était nous, les libéraux ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui croient en la vertu intouchable du libre-marché, mais nous, nous qui croyons qu’on sera plus heureux, demain, en nous libérant de la servitude de la sacrosainte croissance et de la consommation à outrance ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui attendent béatement que la technologie règle tous les problèmes du monde, mais nous, nous qui voulons les régler en usant de notre liberté de nous associer, de discuter, de décider ensemble, entre citoyens ?

Et si les libéraux n’étaient pas ceux qui vantent la libre concurrence entre entreprises, entre nations et continents, mais nous, nous qui pensons qu’on sera d’autant plus libres, d’autant plus en sécurité qu’on saura s’entraider, collaborer, coopérer ? Nous qui plantons des semences, qui créons des logiciels, des contenus libres de droit.

Et si la vraie liberté, ce n’était pas celle de choisir à quelle vitesse on veut aller dans le mur, mais celle de désobéir, de sortir du rang et d’inventer, sans balise, un nouveau chemin ?

Graffiti anonyme à Bucarest (CC)

 


Dans quelques jours, nous accueillerons chez nous un migrant en situation irrégulière

Xhierfomont n°40 4987 Stoumont Belgique Voilà, comme ça, c’est clair l’État n’aura pas trop de difficultés à mettre la main sur nous s’il juge qu’on commet une infraction. À l’heure où ouvrir sa porte est devenu un crime, nous serons criminels et on pourra nous charger de la peine maximale : il y a préméditation. Face à la haine et l’exclusion, nous n’aurons aucune gène à  reprendre « Not In My…


Un conte de Noël

Une lettre d’Amérique du Sud qui arrive avec vingt ans de retard, des sommes astronomiques distribuées à de petits employés de restaurant, un père prêt à sillonner les USA en avion le jour du réveillon pour les beaux yeux de sa fille… honnêtement les scénarios des contes de Noël sont souvent plutôt simples : un évènement presqu’incroyable qui fait croire à la magie de Noël, de quoi redonner foi en l’humanité, rien de plus.

Les sentinelles

Il faisait noir. J’arrivais à hauteur de la gare de Landen quand j’ai rencontré Diego. Diego attendait sa fille. Témoin d’une opération policière aux abords d’un train arrêté à quai, Diego avait décidé de filmer la scène avec son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Les coups avaient plu. Diego s’était retrouvé plaqué au sol. Hématome. Visage en sang. Arrestation. Menottes. « Pourquoi vous faites ça, j’ai rien fait de mal ! », « Parce que tu es un Wallon », la bavure policière s’était trouvée justifiée jusqu’au sommet de l’État par le ministre de l’intérieur.

Il faisait noir. Je trainais près d’une autre gare quand j’avais croisé le regard de Benoit. Le train de Benoit s’était arrêté en gare d’Ottignies. Longtemps. Trop longtemps. Benoit avait sorti sa tête du wagon : des migrants étaient en train d’être interpelés. Benoit avait décidé de filmer la scène à l’aide de son téléphone. Très vite, des policiers lui avaient intimé l’ordre d’arrêter. Il avait refusé, faisant valoir ses droits. Variante dans l’histoire, les insultes arrivent, cette fois, avant l’interpellation et la brutalité physique : « tu fermes ta gueule », « connard », « sale gauchiste va ».

La vieille

Ce n’est que la troisième fois que j’ai remarqué sa présence. Toujours cette pénombre hivernale et toujours cet environnement ferroviaire. Les deux fois, la même petite vieille avait été là, témoin impassible de la scène. Et cette triple coïncidence improbable, à trois coins du royaume différents aurait suffi à faire un conte de Noël si le tableau n’avait été si sombre pour ce qui est de la foi en l’humanité.

La vieille avait la peau mate, couleur de parchemin, septagénaire, la chevelure couverte d’un voile pudique. Forcément, je l’ai abordée en lui parlant des deux arrestations violentes qui s’étaient déroulées devant ses yeux. Elle n’a pas paru autrement émue. « Ce ne sont que des sentinelles » a-t-elle lâché sur un ton aussi résigné que si elle m’annonçait que le train pour Bruxelles-midi avait six minutes de retard. Je tentais de donner du sens à ses mots quand j’ai moi-même repéré, deux quais plus loin, un important contingent policier en passe de déloger d’un wagon une quinzaine de jeunes hommes au profil syrien, soudanais… J’allais sortir mon téléphone et me mettre à filmer quand je me suis rendu compte de l’absurdité de mon geste.

La vieille me regardait. J’en étais à mettre du sens sur ces mots de sentinelles quand je me suis rendu compte qu’une partie des policiers prêtait attention à la vieille. Plusieurs d’entre eux se dirigeaient vers elle d’un pas décidé avec une bienveillance toute relative. Pourtant, à mesure qu’ils s’approchaient, les quais, qui me semblaient vides l’instant d’avant, se sont peuplés de voyageurs dont la présence semblait expressément pensée pour retarder leur avancée.

حقوق الانسان

La vieille s’est levée, calmement, doucement. Les voyageurs formaient maintenant une foule si dense que les policiers n’avançaient qu’en donnant d’hésitants coups d’épaule. Ils n’étaient pas à 15 mètres de moi que déjà la vieille avait eu le temps de disparaitre, semblant pour sa part se fondre dans la cohue aussi aisément qu’un enfant agile.

(CC-BY) Ali Rahmati Old lady

Elle avait laissé à côté de moi un vieux passeport élimé portant, semble-t-il, son nom : حقوق الانسان . Un homme s’est penché vers moi et a tendu la main en souriant pour récupérer le document : « vous pouvez me le donner, on la connait bien, on lui rendra ».

2018 s’achève. La vieille vient de souffler ses 70 bougies et partout, des personnalités et des quidams étaient là pour lui faire passer le cap. Elle était bien entourée, la vieille. Chaque fois qu’elles trébuche ou qu’on la menace, le groupe se resserre autour d’elle pour lui prêter assistance. Ils sont lucides : la vieille avance péniblement, mais ils sont tenaces : ils ne la laisseront pas tomber. Ils sont sur tous les quais de gare. Ils s’appellent Mehdi, Adriana, Alexis… Ils s’appellent Amnesty, LDH, HRW… Ils sont incroyablement nombreux. Ils sont ce conte de Noël qui fait fondre l’indifférence et qui donne foi… en l’humanité.


Les élections sont finies, place à la démocratie !

Dêmos : gr. δῆμος

Ils sont acteurs et actrices de changement. Ils sont artistes, professeurs, journalistes ou chercheurs. Ils ont deux points communs. Le premier, c’est que j’ai de l’estime pour eux. Par l’art, l’éducation, la recherche ou l’action, ils participent à façonner le monde dans lequel j’aspire à vivre : une société cultivée, éduquée, critique et mobilisée. Puis ils sont franchement sympas aussi, ce qui, à l’heure de l’apéro, peut se révéler plus qu’agréable. Le deuxième, c’est qu’ils ont une fâcheuse tendance à se méfier… disons même à critiquer ouvertement la démocratie représentative et les élus qui nous gouvernent.

Le 14 octobre dernier, j’ai été élu échevin*. Vous voyez où est le problème…

Démocratie(s)? #DTG (CC BY)

À partir de là, j’ai deux solutions : soit je sombre dans la schizophrénie et un trouble dissociatif des plus pathogènes… revêtant à la scène mon écharpe d’échevin et en coulisse, ma cape de pourfendeur de « tous ces pourris », histoire de pouvoir continuer à boire des verres avec les gens que j’apprécie…

Soit j’essaye de les réconcilier.

Encore des maux

Cela faisait déjà quelques temps que j’avais fini de lire Contre les élections de David Van Reybrouck. Quelques mois plus tard, je participais au financement d’un documentaire sur la démocratie par les génialissimes auteurs de Datagueule. Conséquence ? Ils avaient fini de me convaincre que notre mode de scrutin ne correspondait en rien à une démocratie.

VAN REYBROUCK David, Contre les élections, Arles, Actes Sud, 2014

Masochisme ? Déni ? Syndrome de Stockholm ? Je m’étais quand même présenté aux élections.

Ça faisait de moi un interlocuteur pour le moins… peu crédible pour aller défendre les thèmes de sociocratie, d’élections sans candidat, de démocratie participative, de tirage au sort, etc. En période d’élection, en 2018, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche en passant par l’extrême-centre, du Brésil à l’Afghanistan en passant par le Cameroun, les Etats-Unis et le Luxembourg, il ne se trouve pas un seul candidat qui n’affirme pas être le candidat du peuple, représentant légitime – dans le même temps – de la ménagère quinquagénaire, l’agent pénitentiaire, l’ouvrière, le fonctionnaire, la garde-barrière, le gestionnaire de rente viagère, la locataire démissionnaire et le grand propriétaire.

En même temps, mener une campagne en affirmant qu’on n’est apte à représenter qu’une seule personne : le prof-trotteur de vingt-huit ans, marié et père d’un petit garçon de onze mois, c’est s’exposer à ne remporter qu’une seule voix, la sienne, ce qui, dans le jeu d’une élection au suffrage universel, présente le fâcheux désavantage d’être plutôt… handicapant.

Alors, j’ai attendu.

La campagne est aujourd’hui finie et je peux l’affirmer haut et clair :

« Je suis incapable de représenter l’ensemble de mes coreligionnaires ! »

Alors, que faire ?

Rien que des mots?

Ce qu’on a toujours fait : autour d’une table ou bien d’une bière, d’un doc excel ou d’une cafetière, la tête en l’air, les pieds sur terre : discutons !

Les élections sont finies, maintenant place à la démocratie !

Démocratie(s)? #DTG (CC BY)

Comme à Barcelone, à Montréal, à Kingersheim, à Reykjavik, à Ungersheim, à Grenoble mais… à la mode de chez nous.
De l’école à la maison communale en passant par la salle ou la place de chaque village, autour d’un film ou d’un projet de mobilité, d’un crapeauduc* ou d’un budget.

Échangeons, parlons, communiquons ! Débattons à bâton rompus ! Ne décidons rien sans avoir entendu un avis différent du sien. Réconcilions chaque être avec la politique puisque, comme disait Gramsci : « Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. » L’avis et la vie ne forment qu’un alors vivons, devisons, révisons et avisons ensemble ! Que les maux cèdent la place aux mots… Des mots, des mots fragiles, pas des mo…nologues mais démo… cratie !

Démocratie(s)? #DTG (CC BY)

*Un échevin est un élu adjoint au bourgmestre, c’est-à-dire au maire, en Belgique.

*Le crapauduc est un tunnel qui passe sous la route pour que les animaux traversent sans se faire écraser.


Apologie d’un loser magnifique

C’est l’histoire d’un loser, un perdant, un raté. Un de ceux dont on se demande même comment leur nom parvient à ne pas être effacé par le temps alors qu’ils n’ont en rien influencé le cours de l’histoire. Son nom justement ? Louis Meigret.

Tenez, essayez : tapez son nom dans la banque d’image d’un moteur de recherche et vous verrez apparaître… le visage d’un héros de Simenon quasi homonyme incarné par Bruno Cremer, celui d’un missionnaire des îles Sandwich et le profil Twitter d’une Vénus Hottentote. Sa notice Wikipédia tient dans un mouchoir de poche. Quand on voit la longueur de celle consacrée à Cyril Hanouna, il y a de quoi le faire pâlir d’envie.

Sa faute ?

Quel tort a bien pu commettre cet homme pour être à ce point dédaigné par l’Histoire ?

Louis Meigret était grammairien. Bon, d’emblée, on se fait une vague idée des raisons toutes plus ou moins valables de reléguer cette triste catégorie d’individus au fond des placards de l’Histoire. Après tout, en connaissons-nous beaucoup, des noms de grammairiens célèbres ? Alors, pourquoi plutôt celui-là qu’un autre ?

Parce qu’il était grammairien à une époque bien précise, celle où la langue française, encore dénuée de codes, de règles et de normes, était en train de s’outiller pour se donner une certaine cohérence. C’est le premier, sans doute, à se donner cette mission d’utilité publique : aider les gens à se comprendre.

(CCO) BNF Manuscrit Français 273-74 Tite Live ou son traducteur écrivant

Arrivé trop tôt

Cela nous ramène au milieu du XVIe siècle. Et c’est sans doute pour cela, non, c’est même uniquement pour cela que Louis Meigret a été relégué au fond des manuels d’histoire de la langue française. Louis Meigret avait en effet un tort qui ne pardonne pas, celui d’être né 500 ans trop tôt. Son projet avait pourtant de quoi séduire : établir une grammaire simple qui reflète l’usage, la prononciation, une graphie qui, à l’écrit ressemblerait à ce que disent les gens… à l’oral.

Seulement voilà, dans les années 1550, l’oral variait encore énormément d’un coin à l’autre de cette francophonie pourtant petite. Quatre-vingts ans plus tard, Meigret aurait peut-être eu plus de succès. À l’époque, un ministre puissant du nom de Richelieu s’intéresse aux lettres et fonde même une institution pour prendre la langue en charge : l’Académie Française.

(CCO) L’Académie Française par FrantzJRF

Un coup de génie

Richelieu a compris ce que Meigret dans sa naïveté – feinte ou véritable – a semblé oublier, c’est que la langue est un instrument politique. Celui qui définit la langue définit bien plus encore que le pouvoir : il définit qui parle et qui se tait, qui mérite d’être entendu et qui n’est bon qu’à susciter le rire, le mépris ou l’indignation.

Le système de Meigret était démocratique avant l’heure, c’était une approche « bottom-up » comme on dit dans le jargon : partir de la base, du parler courant pour fonder les règles sur le consensus, sur le bon sens. Or ni sous François 1er, ni sous Louis XIII, ni sous Louis XIV, le « bottom-up » n’a spécialement bonne presse. Non, la langue sera et restera un marqueur social, ce qui permet de distinguer le manant du gentilhomme et Monsieur Jourdain est loin d’être le seul à l’avoir appris à ses dépens : dans la société française d’Ancien Régime, si tu veux écrire, soit tu te mets au diapason de l’Académie Française, soit tu es bon pour rédiger des chants paillards dans le fond d’un cabaret miteux.

Oui mais…

Oui mais ça, c’était avant ! Depuis, il y a eu la Révolution Française, la 3e, la 5e république…

Oui mais ça, c’est Paris ! Depuis, on parle français à Yaoundé, Bruxelles, Lausanne…

On aurait pu croire, c’est vrai, que la démocratie faisant son œuvre, que la francophonie faisant son bout de chemin, on se ressaisirait au fond d’un tiroir d’une vieille grammaire de Meigret en se disant qu’il n’avait pas tout à fait tort, le bougre.

On se serait dit qu’aujourd’hui, on était prêt à simplifier la grammaire : à l’heure de Mondoblog, calquer la langue sur  l’usage est bien plus simple qu’à l’époque où il fallait six jours pour faire Paris-Lyon…

On aurait pu croire qu’aujourd’hui, dans nos sociétés démocratiques, il aurait été envisageable de tendre vers l’égalité, de ne plus faire de la norme linguistique un moyen de distinguer le gentilhomme du manant…

(CCO) cliffecastle museum hall mansion house

Si… mais non.

Mais non. Meigret aura beau remuer dans son caveau, il se trouve, aujourd’hui encore, à l’heure de débattre sur les absurdités de l’accord du participe passé (merci la convivialité pour le pavé dans la marre), des hordes de défenseurs d’un usage 1) absurde 2) complexe 3) discriminatoire 4) dépassé.

Je ne les convaincrais pas. Des nuées de linguistes plus compétents que moi s’y sont essayé (salutations respectueuses à Jean-Marie Klinkenberg). L’argument esthétique, l’argument patrimonial sont imparables et j’ai l’impression qu’ils sont chaque jour plus nombreux, ceux qui arborent avec fierté leur syndrome de Stockholm à peine voilé : j’ai souffert en apprenant cette langue, mes enfants n’ont qu’à souffrir aussi !

Mais on ne m’enlèvera pas qu’arborer une langue intouchable, c’est comme afficher un Malevitch ou un trophée de chasse dans son salon : vous pouvez prétendre autant que vous voudrez que c’est « uniquement par gout esthétique » ou bien juste « parce que ça vous rappelle des beaux souvenirs », que « ça éveille en vous d’intenses émotions », vous ne m’enlèverez pas de l’esprit que c’est avant tout la marque d’une distinction sociale.

Depuis 500 ans… 5000 en fait, écrire est un geste politique! Quelle société voulons-nous ? C’est à cette question que nous répondons quand nous prenons part à un débat sur la grammaire et l’orthographe.

(CCO) cliffe castle music room nterior inside

 

 

 


Deux prix Nobel dans mon jardin

Il faisait beau. Après des semaines de canicule, le ciel avait décidé de déverser en quelques jours des trombes d’eau qui avaient fait reverdir les brins d’herbe jaunis par le soleil. Chez nous, cet été 2018 aura été celui de la sécheresse, faisant roussir prématurément les arbres et tarissant les ruisseaux.

Je n’avais pas été particulièrement étonné quand, lui demandant ce qu’elle buvait, elle m’avait répondu « un verre d’eau » avec un accent américain charmant.

Elle, c’est Élinor Ostrom, première femme à obtenir prix Nobel d’économie en 2009.

Pour grignoter, je leur avais apporté quelques tomates-cerises et quelques radis du jardin :
– je suis désolé, la récolte n’a pas été très bonne avec la canicule, dis-je en me rendant compte du ridicule de mes excuses.
Il m’a regardé, a souri et a répondu avec le même accent californien :
– ce n’est rien. Vraiment.

Lui, c’est John Steinbeck, prix Nobel de littérature en 1962.

Une personne saine d’esprit aurait été d’emblée frappée par l’étrangeté de leur présence dans mon jardin cet après-midi d’aout… Présence rendue plus étrange encore par le fait qu’ils étaient tous deux décédés depuis plusieurs années. Pour ma part, je savais que ce dialogue de fantômes avait toute sa place, cet été, à Stoumont, petite commune rurale dans un coin bucolique de la Wallifornie.

Une tempête…

Dust Bowl – U.S. Department of Agriculture (CCO)

J’avais rencontré John il y a quelques années, pendant mon master en coopération Nord-Sud. Allez savoir pourquoi, c’est la première fois que j’avais entendu parler du dust bowl. L’histoire remonte aux années 1930, les plaines de l’Oklahoma ont laissé place à des champs de céréales labourés à perte de vue. Mais de 1932 à 1937, la sécheresse s’installe et transforme la terre en nuages de poussière irrespirable qui noient sur leur passage les cultures, les bêtes et les hommes. Si l’évènement est marquant, c’est qu’il est la première manifestation catastrophique des dérives liées à une agriculture sans bon sens. Ce n’est pourtant pas sur le ton de l’écologie que Steinbeck parle du dust bowl dans Les raisins de la colère, son génial roman. L’écrivain prend la plume pour dénoncer la misère sociale provoquée par un système agricole qui broie les hommes au profit des banques et des machines. Trois millions d’hommes et de femmes sur la route 66 en quête d’un avenir meilleur en Californie. La première grande migration climatique de l’époque moderne.

… dans un verre d’eau

Mexico Cenotes – Emil Kehnel (CCO)

Elinor, c’est beaucoup plus récemment que j’ai entendu parler d’elle. Son histoire commence où celle des héros de Steinbeck s’arrête : en Californie. Son histoire, c’est celle d’une nappe phréatique dans laquelle chacun, en cette année 1962, va puiser pour faire tourner son business. Problème : surexploitée et risquant l’infiltration d’eau de mer, la réserve est sur le point de s’épuiser, ruinant par la même occasion tous les acteurs qui en profitaient jusqu’alors sans compter. Solution : dans ce pays d’hommes libres où l’Etat est regardé avec méfiance et où les individus semblent courir à leur perte s’ils ne pensent qu’en termes égoïstes, les pompeurs se rendent compte que cette eau est leur bien commun et que c’est en la gérant en commun qu’ils réussiront à la préserver.

Du coup, vous suivez, maintenant, le verre d’eau, ma maigre récolte…

Leçons d’histoire

Si Steinbeck et Ostrom ont posé leur valise à Stoumont, c’est précisément parce qu’ils n’auraient pas pu trouver meilleur endroit pour discuter que ce pays de sources. Le conteur et l’universitaire ont autant à nous apprendre que l’observation de nos prairies et de nos ruisseaux.

L’homme au regard d’acier nous rappelle à quel point un modèle agricole est plus durable quand il est solide, à taille humaine et qu’il ne dépend pas de financiers dont l’unique ambition est de maximiser le profit au détriment de l’environnement et des réalités villageoises.

Sous sa chevelure d’argent, Elinor nous rappelle que si l’eau est un bien commun, alors, cela a tout son sens qu’elle reste entre les mains d’un groupe d’hommes et de femmes qui se connaissent, se font confiance, savent qu’ils pourront compter sur leurs voisins, sur le fontainier qu’ils appellent par son prénom pour se sortir de galère.

John Steinbeck par Olavi Kaskisuo (CC)
Elinor Ostrom par Holger Motzkau (CC)

Point commun

Vous vous en doutez, j’avais bien peu à dire face à ces deux sommités. Avec mon anglais hésitant, je leur parlais de cette petite commune de  3000 habitants, de son réseau d’eau communal, villageois même, parfois. Je leur parlais de ce modèle agricole qui changeait peu à peu, de ces haies qu’on replantait pour faire vivre nos champs et nos pâtures, de cette terre de captages et de forêts qu’on avait à préserver. Et loin de me trouver ridicule, ils semblaient reconnaître dans notre modeste réalité l’expression de quelque chose de plus grand, de quelque chose qui dépasse les frontières d’un Etat, les frontières de la rationalité qui veut qu’on ne converse pas avec deux fantômes un après-midi d’été et cette chose qui nous est commune, c’est précisément… le commun !

Roannay à Moulin du Ruy – Tanguy Wera (CCO)


Si l’école n’apprend pas ça, alors j’dis « halte à tout » !

Une pile de copies

C’était il y a quelques semaines. C’était après l’orage.

Face à moi, une pile de dissertations à corriger. Ces pages manuscrites, c’était, pour une cinquantaine d’étudiants de la fin du secondaire le dernier exercice scolaire questionnant leur capacité à défendre un avis personnel, une opinion.

Dans ces pages, s’égrenaient des citations de Lomepal, de George Orwell, de Thucydide, s’enchainaient les noms d’Adolphe Ferrière, de John Nash, Lonepsi et  Maria Montessori. À mesure que mes corrections avançaient, je voyais succéder aux références à la formule d’Euler et au discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie, les théories pédagogiques de John Dewey. Ces références étaient incontestablement brillantes, pertinentes mais… aucune ne figurait dans mon cours !

Pas une seule fois je n’avais prononcé le nom d’une seule de ces personnes lors de mes prises de paroles en classe. Pire, j’ignorais jusqu’à l’existence de quelques-uns des personnages cités ! Et pourtant, en lisant, j’avais l’intime conviction que mon ignorance et moi, nous n’étions personne pour sanctionner ces choix. Assurément, nous n’étions personne pour donner plus de crédit à une citation d’Avicenne, Rousseau, Platon ou Henri-David Thoreau au prétexte que ces noms avaient été balayés brièvement en cours d’année.

Alors que faire ?

Si la question futile « comment évaluer cela ? » avait été la première à surgir, une flopée d’autres étaient arrivées ensuite : qu’est-ce que cela dit sur mon propre enseignement ? Qu’est-ce que cela m’apprend ? Qu’est-ce que cela dit sur la manière des élèves de comprendre, de réinterpréter un exercice purement scolaire ? Parce qu’après tout, quoi de plus secondaire qu’une dissertation ? Et si l’exercice est à ce point scolaire, alors… pourquoi l’école ?

Leur avenir

J’ai posé mon stylo et j’ai regardé les noms des étudiants dans ce qui me sert de registre. Aux noms se substituaient des visages et aux visages, des destins.

Elle, elle a déjà son billet pour partir un an en Inde. Lui, il veut tenter l’examen d’entrée en médecine. Elle, elle est inscrite au conservatoire de danse de Paris alors qu’eux trois se voient étudier le droit européen à l’université de Maastricht. Ces avenirs, ces projets, je n’en ai pas vécu le quart, le dixième, je ne les vivrai sans doute jamais. Alors bon sang, quelle prétention aurais-je à faire de mes satanées dissertations le sésame d’accès à ces destins multicolores et inconnus? Pourquoi enfermer, retenir des élèves aux motifs qu’ils ne satisfont pas à une épreuve si tristement… scolaire !

Et si alors, apprendre à écrire une dissertation, c’était précisément… tout le contraire ! C’était sortir de l’école, casser les portes, jeter la clé, respirer le grand air. Et si, comme dans un mauvais film d’espionnage, cet exercice n’avait d’autre vocation que de s’autodétruire, ne plus servir à rien, dans la minute où le stylo a posé le point final ?

Après le point final

Si l’école sert à quelque chose, c’est à faire d’un enfant, un individu tellement libre qu’il peut envoyer valser ses manuels, ses grammaires et ses prises de note. Si l’on a une mission à réussir en tant qu’enseignant, ce serait de regarder avec confiance partir des adolescents d’un pas décidé. Notre boulot est réussi quand ils s’éloignent, sans se retourner, riches de la lucide certitude qu’ils savent l’essentiel : ils savent apprendre par eux-mêmes.

Alors, et alors seulement, ils seront vraiment prêts aux mille destins qui s’offrent à eux. Alors et alors seulement, l’école aura fait son boulot.

Et maintenant, les gars c’est quand qu’on va où ?

Si on traine dans le coin de Liège à la fin du mois d’aout, on bloque dans son agenda son samedi 25 aout de 16 à 18h30. Je serai à Liège pour parler d’école dans le cadre du week-end « Vert Pop » https://vertpop.etopia.be/programme/quest-ce-quun-prof-exceptionnel/

Si on veut lire mieux que l’article d’un jeune prof un peu naïf sur l’autonomie des élèves, on court acheter/emprunter le maitre ignorant de Jacques Rancière et Pédagogie de l’autonomie de Paulo Freire, des lectures d’été indispensables parmi bien d’autres !

Si on est curieux et patient, on attend jusqu’à septembre la sortie du webdocumentaire « élèves en liberté » tourné dans notre école par l’équipe de Horszone qui sera une immersion à couper le souffle dans notre étrange univers scolaire altern-actif ! https://www.citemiroir.be/fr/activite/eleves-en-liberte


Après l’orage

(CCO)

Ce matin, un homme armé est entré dans mon école après avoir tué deux policières et un étudiant.

Vous raconter la tourmente, les idées qui nous ont traversé l’esprit a peu d’intérêt : il n’y a que dans les romans que l’on vit de tels moments avec héroïsme et qu’après coup que l’on élabore une pensée un peu plus complexe que « je rassure les élèves », « j’emprunte le couloir du fond », « je les recompte une douzième fois »…

Ce qui compte, au fond, c’est ce qu’on fait après l’orage.

Après l’orage

Après l’orage, j’ai jeté mon dévolu sur une pile de travaux d’élèves et je les ai corrigés avant d’envoyer les résultats aux intéressés. Je l’ai fait, pas tant pour oublier l’orage que porté par la conviction que c’est précisément dans de tels moments qu’il faut se montrer roseau plutôt que chêne. Comme les étudiants, nous avons été secoués, rien ne sert de le nier, mais les pieds dans la boue, nous relevons la tête et leur montrons que le tonnerre s’éloigne déjà et qu’il faut recommencer à planter nos racines profondément dans l’éducation, cette terre argileuse qui ne craint pas la pluie.

Après l’orage

Après l’orage, je suis rentré chez moi et j’ai nourri mon fils de six mois. Je l’ai regardé intensément manger ses cuillères de panade et s’en mettre plein le visage. Dans ses yeux, l’orage était loin et il m’a convaincu, du haut de sa si courte existence, que cultiver l’innocence était le meilleur moyen d’envoyer valser ceux qui voudraient tatouer l’inquiétude sur nos tempes. Les barbares auront beau rafler la naïveté comme la grêle mord les jeunes pousses, il nous reste en terre des monceaux de graines d’innocence prêtes à germer, rappelant aux blessés, aux cassés, aux estropiés, qu’il y a une vie après l’orage.

Après l’orage

Après l’orage, j’ai filé dans mon potager. Les trombes d’eau avaient fait naître des hordes de mauvaises herbes, qui comme la haine, la peur et le repli, empêchaient mes salades, mon fenouil et mes fraises de croître librement. Alors, avec l’opiniâtreté du jardinier qui sait que sa tâche est sans cesse à recommencer, avec l’invincible optimisme du cultivateur qui pense à sa récolte, j’ai bêché. Bêché sachant qu’il viendrait encore des orages, bêché sachant que reviendraient les mauvaises herbes mais bêché sachant que tant que nous serons là pour penser à cultiver, alors aucune intempérie ne pourra nous faire douter de ce qui vient… après l’orage.

(CCO) Après l’orage…


Stoumont, en transition ?

Il fait bon vivre par chez eux, même s’il ne fait pas toujours beau… Quelquefois le printemps tarde et les gens guettent l’apparition des bourgeons sur les arbres. Ces gens-là ne sont pas nombreux, habitants d’une petite commune, ils sont une poignée d’hommes et de femmes qui ne représentent qu’une infime portion de la population. Pourtant, attachés aux traditions, ces gens changent, écrivent une histoire, leur histoire.

(CCO Tanguy Wera)

Devant la caméra

Cette histoire, ce pourrait être celle des habitants de Totnes, petite ville du Sud –Ouest de l’Angleterre qui a vu naitre le mouvement de la transition. 8000 habitants dans un climat maussade. Cette histoire, ce pourrait être celle des gens de Barjac, 1500 villageois perdus au fond du Gard ou celle des gens d’Ungersheim, eux sont un peu plus de 2000 à la frontière alsacienne à un jet de pierre de l’Allemagne. Le point commun de tous ces gens ? Ils ont écrit leur histoire… Et des portevoix l’ont fait connaître. En réalisant Demain, Cyril Dion et Mélanie Laurent ont montré que ça bougeait à Totnes, Marie-Monique Robin, caméra au poing, a fait parler Barjac dans Nos enfants nous accuseront et elle a remis le couvert à Ungersheim avec Qu’est-ce qu’on attend.

L’eco-musée d’Ungersheim

Et si on venait filmer Stoumont. Que verrait-on ?

Le film commencerait avec un plan rapproché sur un filet d’eau et le bruissement cristallin de son parcours : à Stoumont, l’eau est un bien commun. Commun donc géré par la commune, ça coule de source. Parce que l’or bleu sous les pieds des habitants leur appartient, les Stoumontois ont gardé la main sur la gestion de leur richesse. Ici, on connait le fontainier, ce n’est pas un contractuel des pays de l’Est engagé par la région parce que sa main d’œuvre coûte moins cher à la Région.

(CC0) Ruisseau près du Roannay, Stoumont, Tanguy Wera

Se nourrir…

Plan suivant : une prairie, avec le tintement d’une clochette, une chèvre et une vache broutant, attendant la traite. Parce que nourrir Stoumont, ça commence… à Stoumont, on se remet, jour après jour, à produire localement. Là, du fromage, là, du maraichage, ici de la viande de bœuf. En ville, on appellerait ça des « start-ups », ici, on dira simplement que des jeunes producteurs ont l’audace d’y croire. Un vue aérienne ferait alors apparaitre une foule de potagers, privés ou partagés, au sol ou dans des bacs, tout comme à Todmorden en Angleterre où sont nés les « Incroyables Comestibles ». La résilience chère à l’esprit de transition, ça commence par être capable de produire son alimentation.

Pour rendre cette nourriture accessible, des citoyens ont fondé un groupement d’achats communs (GAC). Chaque semaine, ils rassemblent les commandes aux producteurs locaux des quatre coins de la commune et de ses environs. S’ils donnent de leur temps, c’est qu’ils savent que derrière chaque tomme de chèvre, chaque pomme de terre, chaque bouteille de bière, il y a un homme ou une femme qui, sans pesticide, sans additif, sans conservateur s’attache à donner le meilleur de son savoir-faire.

(CCO Tanguy Wera)

Échanger…

Pour payer ces producteurs, ils glissent entre les euros, des sous-rires, la monnaie complémentaire qui peu à peu prend racine dans la région. Sur ce point-là non plus, Stoumont n’a rien à envier à Totnes ou Ungersheim. Plus jeune, le projet est-il forcément moins beau ? Et quand ce n’est pas des sous-rire qui s’échangent, ce sont des semences à la grainothèque voire des services, grâce au Service d’Echange Local (SEL)… ou grâce à la tradition d’entraide qui, dans son ardennaise humilité, ne prend même pas la peine de se donner contre bourgeons, la monnaie symbolique des SEL.

Bientôt, la caméra pourra filmer le premier repair-café lors desquels les citoyens iront apprendre à faire refonctionner ce qu’ils pensaient bon pour la casse. Quant au recyparc, il offre à voir un vrai souci du tri et de revalorisation. Ça parait bête, mais la transition passe aussi par là.

Profiter…

Côté nature : Là-bas, un rucher didactique, ici des citoyens en train de sauver des batraciens en leur faisant traverser la route, sur la rivière un peu plus loin, une passerelle pour ne pas déranger les castors et leur barrage. Côté culture : chez un tel, on expose des photographies, dans cette grange, on se rassemble pour écouter du jazz manouche, dans cette salle, on joue la même représentation trois soirs de suite : salle comble! Au détour de ce chemin? des poèmes reproduits sur des pierres de schiste de la carrière voisine.

(CCO Tanguy Wera)

Alors non, Stoumont n’est pas Totnes, mais qui sait combien de Stoumontois portent en eux un Rob Hopkins qui s’ignore ? Stoumont n’est pas Barjac mais l’objectif de cantines bio est-il si improbable ? Stoumont ne dispose pas du parc photovoltaïque ni de l’éco-quartier d’Ungersheim mais déjà ses habitants prennent part aux coopératives éoliennes qui fleurissent non loin de là et rêvent d’une autre forme d’habitat.  Il en reste de la route à faire pour se hisser au rang des pionniers des communes en transition mais les forces vives n’ont pas attendu les caméras pour se mettre en marche. Nos enfants ne nous accuseront pas car Demain, a déjà commencé aujourd’hui !

Vue sur Stoumont (CC0 Tanguy Wera)


Mai 68 – Octobre 2018

Mars 2008

J’ai 18 ans, je suis étudiant et je passe mes journées d’ennui à ruminer sur les bancs de la classe une frustration extrême : je suis né 40 ans trop tard !

Année de commémoration oblige, dans toutes les librairies commencent à fleurir les publications sur mai 68. Compulsivement, j’achète tout, ou presque, et passe des heures à rêver devant les slogans sérigraphiés, les discours de Luther King et les portraits de Daniel Cohn Bendit. Dans le lot de mes achats livresques, j’ai d’ailleurs fait l’acquisition de son dernier ouvrage paru pour l’occasion : forget 68, mais je n’arrive pas à le lire. Même dans la bouche de l’ancien leadeur étudiant, je ne peux concevoir qu’il faille passer outre cet âge doré : Sorbonne occupée, minibus Volkswagen, Woodstock, guerre du Vietnam, Guy Debord et sa société du spectacle

Je me regarde et vois ma vie d’alors : un militantisme maladroit contre les dispositifs antijeunes, la guerre en Irak, mon premier festival, le bus qu’on retape pour partir avec les mouvements de jeunesse… lucide, je me dis que ce que je vis n’est qu’une pâle copie décevante des révolutions de mes ainés. Ça me déprime.

Mars 2018

Même école, 10 ans plus tard, j’y suis prof et je passe mes journées à escalader les bancs de la même classe avec une satisfaction à toute épreuve : je ne suis pas né 40 ans trop tard !

À l’école, un ingénieur militant est venu sensibiliser les élèves aux implications de la fin du pétrole accessible et aux aberrations du nucléaire. Un élève qui vient de voir sa foi en la technologie complètement ébranlée lui demande s’il reste des raisons d’être optimiste face aux défis qui nous attendent. Au regard des chiffres une fois de plus mis sur la table, la question semble presque naïve. Les changements structurels nécessaires pour que l’humain s’en sorte sur cette planète sont tellement ambitieux qu’on aurait bien plus de facilités à abandonner tout espoir dès aujourd’hui.

 

Forget 68

Le bouquin de Cohn-Bendit prend la poussière dans un coin de ma bibliothèque, il fait partie des nombreux livres que je dois finir un jour quand j’aurai le temps, mais, qu’importe, j’en suis convaincu aujourd’hui : bien sûr, il faut oublier 68 et regarder vers l’avenir.

Arrivé à ce point de l’article, vous n’avez plus aucun doute : je suis un inquiétant schizophrène atteint de troubles dissociatifs avec personnalités multiples. Dépité et anxieux à l’âge où je baignais dans les rêves de révolution étudiante, satisfait et serein à l’âge où j’ai compris que le monde courait à sa perte, je suis un spécimen psychologiquement défaillant.

Qu’est-ce qui a changé en 10 ans ? Comment la nostalgie d’une époque que je n’avais pas connue s’est-elle transformée en optimisme à l’égard d’un avenir qu’aucun de nous ne connaitra sans doute ?

Une seule chose !

En 2008, les yeux rivés sur l’Ancien Monde, j’étais persuadé que les seuls moyens de changer le monde que je pouvais avoir, c’était de voter, de manifester et de scander des belles paroles à qui voulait bien l’entendre… généralement des gens déjà convaincus.

Aujourd’hui, en 2018, j’ai la certitude que c’était une portion ridicule des gestes militants. Aujourd’hui, je sais que, beaucoup plus efficacement qu’un militant de mai 68 écoutant Sartre à la Sorbonne, j’ai la possibilité de changer le monde.

Changer le monde

Parce qu’aujourd’hui, bien plus qu’en 2008, je sais qu’en choisissant où je travaille, je change le monde.

En choisissant ce que je mange, je change le monde.

En choisissant comment je me déplace, je change le monde.

En choisissant comment je me chauffe et je m’éclaire, je change le monde.

En choisissant comment je construis ma maison, je change le monde.

En choisissant comment j’éduque mon fils, je change le monde.

En choisissant ma banque, mon slip, ma bière, mon téléphone… bref, vous avez compris.

Est-ce que je change le monde « assez » n’est pas une question pertinente. Est-ce que je le change dans la bonne direction est la seule qui doive nous préoccuper et sur ce point, on commence à être nombreux à partager les mêmes constats et à agir au quotidien.


Des banques et des pigeons…

Deux pence…

C’est sans doute dû à Mary Poppins : comme des milliers d’enfants, avant douze ans, la profession de banquier était assurément celle qui m’attirait le moins au monde. Et avec tout le respect que je dois aux hommes et aux femmes qui se lèvent le matin pour travailler chez Triodos, New-B et d’autres institutions financières qui changent positivement la face de l’économie, la banque, avouons-le reste quand même, pour bon nombre d’adultes profanes, un des milieux les plus inexorablement… chiant.

Aujourd’hui encore, j’avoue me sentir souvent submergé d’ennui au moment d’arriver aux pages rosâtres du journal Le Soir, consacrées à l’économies et couvertes de symboles cabalistiques à peu près aussi clairs à mes yeux qu’un manuscrit en hébreu ancien à moitié mangé par le temps. Alors passe ton chemin, lecteur que des brillantes études à HEC ont transformé en expert des chiffres, sicav et fonds de pension. Je vais, dans les lignes qui suivent, sans doute écorcher un nombre incalculable des « évidences économiques », des « solutions techniques » et des « calculs rationnels » qui t’ont été enseignés.

(CC) Tanguy Wéra, Journal Le Soir du 11-01-2018 page « marchés »

Mes actifs

Il ne faut pas m’en vouloir, je vous ai dit, je suis à la traine de ce point de vue-là et mes dernières fréquentations : Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous de Wilkinson et Pickett, Prospérité sans croissance de Tim Jackson et l’incontournable Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty ne devraient pas améliorer une culture bancaire déjà très médiocre. Le pire, te l’avouerais-je ? Ma dernière acquisition dans le domaine n’est ni plus ni moins qu’une… BD. Et je te le dis franchement, j’ai pris infiniment plus de plaisir à lire Economix, histoire de l’économie en bande dessinée qu’à visualiser les rendements de mon compte épargne.

Mais voilà, à mon corps défendant, des gens comme Philippe Lamberts, Financité ou les gaillards du CADTM ont fini par me convaincre que l’univers financier, aussi peu attirant qu’il puisse être, avait un impact déterminant sur nos vies alors, mine de rien, j’ai mis un petit voyant dans un coin de ma tête et il s’allume de temps à autre comme un indicateur de dysfonctionnement.

Quentin Metsys – Le banquier et sa femme

Et justement, c’est une publicité commanditée sur Facebook qui a mis en route le système d’alarme. Mignonne, du reste, la pub : la banque Belfius s’autocongratule d’organiser l’action Stairs For Life au profit de Viva For Life et des enfants pauvres. Dedans, des images d’un papa et sa fille qui montent quatre à quatre un escalier, Filip de Wever, directeur de Belfius qui se rend, lui-même, sous les caméras, visiter un centre d’accueil pour enfants défavorisés et exprime à quel point il a chaud au cœur en voyant l’action possible grâce à l’argent récolté par sa banque. C’est trop chou. Pourtant le voyant rouge s’allume parce qu’en visionnant cette publicité, j’ai un peu l’impression d’être pris pour un gros pigeon.

Notre banque

Belfius, techniquement, c’est la nouvelle étiquette de la banque Dexia à laquelle l’Etat belge a donné, un soir d’octobre 2008, 3 milliards de notre argent public. C’est pas mal, 3 milliards. Autrement dit, Belfius, c’est vous, c’est moi, c’est nous qui avons mis cette année-là plus de 250€ de notre poche pour sauver « notre banque ». À titre de comparaison, les Centres Publics d’Action Sociale nous coûtent environ 125€ par wallon. Jusque-là, rien de compliqué : on a « juste » donné, en un coup, deux fois plus d’argent pour sauver une banque que pour sauver des gens de la misère, de la précarité, du mauvais logement… Mais c’est pas grave, on a payé, la banque est à nous ! On va pouvoir redéfinir les règles de la partie de Monopoly. Non ?
Non.

(CC) Cassadey Fedel – Economy

Belfius, aujourd’hui, c’est la banque dont le ministre des finances nous a dit ce matin : « oh, mais vous savez, finalement, c’est bien aussi qu’elle soit privatisée… oui, voilà, on va la faire entrer en bourse, c’est bien aussi…  » pensant sans doute qu’il serait absurde que, quitte à avoir payé aussi cher, on ait au moins une banque éthique au service des citoyens, des PME, des associations et des CPAS, tiens, en passant.

Belfius, c’est la banque qui fait une jolie pub sur Facebook en affichant son soutien à Viva For Life, une belle action caritative qui vient pallier, à coup de rustines, au manque de financement des CPAS. Tiens, mais si on n’avait pas refinancé Belfius, on n’aurait pas, genre, beaucoup plus d’argent pour l’action sociale en fait ? Si, mais on a une banque à nous maintenant !

Ah ben non, plus pour longtemps justement.

Bon ? Vous arrêtez de vous foutre de nous, vous nous les rendez les 250€ ? Promis, on les verse directement à Viva For Life et sans campagne de pub. Finalement, je crois que c’est le petit garçon dans Marie Poppins qui avait raison : plutôt que de confier son argent à la banque, autant nourrir directement ceux qu’elle pigeonne!

(CC) Iskra Photo – Pigeon