William Bayiha

Transformer sur place les matières premières pour combattre l’immigration clandestine ?

 

Jeune homme au travail.
Très peu d’emplois à long terme naissent des investissements en Afrique ce qui conduit à l’immigration clandestine.

La question migratoire a été au cœur du sommet Afrique-Europe qui s’est tenu à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Et dans les discussions, le chômage de masse, a été identifié comme le principal mal qui ronge le continent et qui pousse la jeunesse à partir. Et en évoquant la question du chômage, on tombe sur des chiffres qui poussent à réfléchir…

Ce texte a été diffusé dans le cadre de la Chronique Business sur Africanews.

L’immigration des Africains vers l’Europe a été une idée fixe lors du sommet d’Abidjan. Et en filigrane des discours des dirigeants européens et africains, nous avons retrouvé la certitude selon laquelle les migrants prennent d’assaut la Méditerranée pour fuir la pauvreté et le chômage en Afrique.

Pauvreté-chômage-Afrique : triptyque qui fait sens dans tous les débats actuels sur l’immigration.

Face à cette certitude, je me suis intéressé aux chiffres du chômage en Afrique pour savoir, comme c’est souvent suggéré, si le départ pour l’Europe est dû à une sorte de désœuvrement sur le continent.

Et selon les tendances 2017 de l’Organisation internationale du Travail intitulées « Emploi et questions sociales dans le monde », on peut voir que le chômage en Afrique touche 8 % de la population en âge de travailler et que ce chiffre est stable depuis 2016.

En regardant de plus près,on note que la situation de l’emploi proprement dite est meilleure en Afrique subsaharienne, Afrique du Sud mise à part – où le chômage culmine à 25 %. Au regard du discours développé sur l’oisiveté des Africains, ces chiffres ont effectivement de quoi étonner.

C’est quoi un chômeur, au fait ?

Dire que seuls 8 % de la population africaine connaît le chômage pourrait intriguer ceux d’entre vous qui vivent en Afrique et qui continuent à voir de nombreux jeunes ne pas prendre le chemin du bureau ou d’un quelconque chantier.

C’est l’occasion pour moi de rappeller que selon le Bureau international du Travail, être sans emploi, être un chômeur, signifie trois choses.
  • Primo : ne pas avoir travaillé au moins une heure durant une semaine de référence.
  • Secundo : être disponible pour prendre un emploi dans les 15 jours.
  • Tertio : avoir cherché activement un emploi dans le mois précédent…Ce que vous observez, dans les rues, c’est davantage ce qu’on appelle les emplois vulnérables.

Et le pourcentage en est élevé en Afrique en général. En Afrique subsaharienne près de 7 personnes sur 10 se retrouvent dans en situation de vulnérabilité.

Et lorsqu’on parle d’emplois vulnérables, on parle d’emplois précaires qui ne donnent pas souvent lieu à des protections sociales et qui sont liés à l’insécurité du marché de l’emploi.

À noter également : sur les 70 % de la population touchée par l’emploi précaire en Afrique subsaharienne, les 2/3 sont des jeunes.

L’immigration est due au manque d’emplois stables

Pour revenir à notre sujet, à savoir le sommet Afrique-Union européenne qui s’est tenu à Abidjan, j’aimerais réagir aux déclarations des chefs d’État qui annoncent qu’ils vont créer les conditions économiques pour retenir les jeunes sur le continent.

Je ne pense franchement pas que pas ce soit une question liée à la performance économique en tant que telle.

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker a noté que la croissance économique en Afrique a été impressionnante durant la dernière décennie… mais qu’elle est insuffisamment inclusive. En d’autres termes, cette croissance ne profite pas à toutes les couches de la population. Je pense notamment aux jeunes et aux femmes.

Mais les femmes et les jeunes peuvent-ils réellement être impliqués dans l’organisation actuelle des économies africaines ? Je voudrais noter avec vous que le tissu productif africain est encore essentiellement tourné vers l’exportation des matières premières.

Avec des cours intéressants à l’exportation, les économies du continent ont profité de leurs croissances pour investir, parfois massivement, dans les infrastructures.

Des emplois ont été créés, mais cela a été des emplois qui ne duraient que le temps du projet de construction de la route, du pont ou du barrage.

Très peu d’emplois à long terme naissent de ces investissements. Pourtant il faut 22 millions d’emplois stables chaque année en Afrique pour occuper les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail.

Mais avec des économies extraverties à la balance commerciale largement déficitaire, difficile d’empêcher la main d’œuvre employée au gré des chantiers, sans garantie pour le lendemain, de suivre le chemin que prennent les matières premières, agricoles, minérales, halieutiques, qui ont du mal à être transformées sur place.


La surpopulation de l’Afrique est un mythe

Les Africaines font trop d’enfants et le défi de l’Afrique, pour se développer, est de réduire sa natalité. Voilà en quelques mots comment pourraient se résumer les récents propos du président français Emmanuel Macron. «Dans un pays qui compte encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien», a-t-il observé alors qu’il répondait à une question lors d’une conférence de presse en marge du G 20.

Alors comme ça, l’Afrique serait trop peuplée ? L’idée en elle-même n’est pas nouvelle. Et depuis au moins les années 1970, des programmes de panification familiale se sont abattus sur le continent avec enthousiasme. Le discours est le même : il faut maîtriser l’explosion démographique en Afrique.

Mais moi qui vis en Afrique, je n’ai pas franchement l’impression de vivre dans un contexte de surpopulation étouffante. Cette surpopulation qu’une certaine élite occidentale et occidentalo-centrée essaie coûte que vaille d’inséminer dans nos cerveaux, je ne la sens pas m’astreindre.


Statistiques

La télévision et l’internet sont des vecteurs de mondialisation des idées. Ces canaux permettent à ceux qui comme moi font partie de la périphérie, de la marge du monde, d’entrevoir ce qui se passe au centre. Et lorsque je regarde le dynamisme des villes d’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord – je ne parle même pas d’Asie du Sud-Est, eh bien, j’en arrive à la conclusion que l’Afrique est relativement sous-peuplée.

Et déférence gardée envers toutes les agences statistiques du monde et au sérieux de leurs enquêtes, je me pencherai modestement et assez paresseusement sur Wikipédia pour déterminer, si mon intuition m’a induit en erreur.

Ma méthode est simple : déterminer à l’aide d’un tableau basique le nombre d’habitants dans chaque continent, en donner la superficie et d’en déterminer la densité. Pour rappel, la densité est le rapport entre le nombre d’habitants et la superficie d’un territoire donnée. 

De ce tableau, il ressort sans surprise que l’Asie est le continent le plus peuplé avec une densité de 99 habitants au kilomètre carré. Mais le plus important est que l’Asie est suivi de l’Europe qui enregistre une densité de 73. Près de deux fois plus que celle de l’Afrique qui se classe 3e devant l’Amérique et l’Océanie.

Mais cette place de l’Afrique est-elle encore trop généreuse lorsqu’on sait qu’en Amérique, il existe une vraie césure entre l’Amérique du nord et l’Amérique du sud. Au nord, les Etats-Unis enregistrent une densité de 33 habitants au kilomètre carré.


En matière de surpopulation, il faut comparer les choses comparables

Les détracteurs du «ventre des Africaines » ont d’autres arguments. Ils pointent précisément le taux de fécondité. Il les effraie. 7 à 8 enfants par femme, dit M. Macron. Un chiffre invérifiable puisque le record du taux de fécondité est détenu par le Niger et il est de six (6) enfants par femme. Un chiffre qu’il faut mettre en contexte. Le Niger, c’est 20 millions d’habitants pour 1,2 million de km². Avec une densité de 16,38 habitants au kilomètre carré, Niamey n’a pas de leçon de surpopulation à recevoir de la France qui enrégistre une densité de 98,8 habitants/km² !Et puis pour finir, j’en vois qui, gênés, commencent à dire qu’il faut comparer les choses comparables ? Je suis d’accord avec vous. Arrêtez de comparer l’Afrique aux autres continents, à vouloir lui trouver une bonne manière d’être, une civilisation qui ne serait pas un défi, une histoire dans laquelle elle ne serait pas entrée, une fécondité qui serait trop débridée… L’Afrique a le droit de commettre ses propres erreurs, de trouver sa propre voie et parfois d’avoir raison de vivre sa vie.

 

En France, l’État s’inquiète régulièrement de la baisse de la natalité, mais en Afrique, M. Macron plaide pour la maîtrise de la fécondité. Comme si le fait que les femmes ont moins de bébés en France est de la faute des Africains. En fait, le double discours du président français, mais aussi celui plus froid des institutions financières internationales, ne visent qu’à continuer à maintenir l’image d’une Afrique surpeuplée alors que le continent est en fait un nain démographique qui ne risque pas de «submerger» l’Europe.


À propos des informations qui n’informent plus !

J’en avais déjà l’idée, mais c’est par un des plus purs hasards que j’ai trouvé le prétexte de ce billet. Il faut toujours un prétexte, semble-t-il.

Ce matin, après une éternité sans y aller, je suis retourné sur Twitter. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai jamais été un utilisateur effréné de ce réseau social en particulier. Encore que je ne sois pas définitivement un fana des réseaux sociaux tout court.

Je me suis donc retrouvé sur Twitter et je me suis mis à parcourir le fil d’actualité. Une futilité par-ci. Un conseil bien placé par-là. une photo sur la Fête de l’Unité nationale du Cameroun qui joue les prolongations après les célébrations d’hier, un article de rfi.fr… Bref du classique.

C’est donc en revisitant les classiques que je suis tombé sur une information qui avait l’air d’être importante. Postée par L’Obs en ce dimanche matin, elle est nécessairement de la plus haute importance. Il faut comprendre, L’Obs, anciennement Le Nouvel Observateur, est un pilier de la presse magazine française. Peu importe si sa diffusion annuelle a baissé de 13 % en 2015, selon Wikipédia. Cela reste un fleuron.

Que diable nous annonce-t-on via un tweet signé L’Obs ? Eh bien c’est que la Corée du Sud se « tient prête » après un nouveau tir de missile nord-coréen… Et vous allez voir ce que vous allez voir, semblent souligner les guillemets !

Voilà donc le fait, la nouvelle, l’information. Il faut bien se résoudre à se dire que ces trois mots ressortent de la même signification aujourd’hui !

Parlons sérieusement. Qu’y a-t-il de bien nouveau dans l’information que nous assène L’Obs, qui reprend sans doute l’Agence France Presse ou une autre agence mondiale qui cultive le même sérieux ?

Sans sortir de Twitter et avec la volonté avouée de faire le moins d’efforts possibles, j’ai identifié une autre « information » du même type, sur le même sujet qui datait du 13 mai. Soit huit jours auparavant. Un lecteur beaucoup plus perspicace et patient pourrait trouver des centaines d’autres occurrences sur le même fait, avec les mêmes éléments de langage et la même fausse gravité.

 

Questions

Et la Corée du Nord n’est qu’un marronnier parmi tant d’autres. Famine et sécheresse en Somalie, migrants morts en méditérannée, la récession au Zimbabwe, bourdes plus ou moins vérifiées de Donald Trump, attentats non revendiqués de Boko Haram au nord-est du Nigeria, des Shebab en Somalie ou des Taliban en Afghanistan… La presse s’abreuve de ces informations qui tournent en boucle et qui n’informent plus ou très peu.

À quoi sert-il de revenir chaque jour sur des bilans toujours semblables des explosions à Maiduguri sans jamais savoir les détails des faits, sans jamais illustrer la détresse des familles, pointer les fausses annonces et alerter sur les manipulations de toutes sortes qu’implique la répétition stérile des faits ?

À qui profite ces cafouillages et ces bégaiements ? Est-ce aux journalistes et aux patrons de presse qui pêchent par paresse, pour les premiers, et par avarice pour les seconds ? Est-ce aux sources proches des milieux humanitaires toujours promptes à donner les détails sur les enfants qui meurent de faim et à demander sans sourciller des enveloppes pour alimenter leur budget ? Est-ce aux lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes qui trouvent là matière à alimenter leur curiosité et à se construire une conception fidèle de la réalité du monde ?

J’en suis venu à me demander si les gens de L’Obs – et pas seulement – se disent qu’ils continuent à informer avec de telles « informations ». J’ai brièvement pensé qu’ils n’y pensaient pas, puis qu’ils y pensaient et qu’ils n’en avaient rien à faire. Et puis je me suis regardé moi-même ! Difficile de se moquer quand on se rend compte qu’on marche soi-même de travers, qu’on se noie soi-même dans le même océan de médiocrité. J’ai rangé le petit sourire narquois qui commençait à poindre sur mon visage.


Si j’étais Français, je voterais Marine Le Pen !

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Il n’est un mystère pour personne que les percées de l’extrême droite constituent une lame de fond politique et idéologique.

Je  revois la tête incrédule de mon interlocuteur qui trônait au-dessus de sa nationalité. Il n’en revenait pas. Un Noir avoir de la sympathie pour le Front national ?! En voilà une idée ! Un parti antirépublicain et aux thèses ouvertement racistes et xénophobes. Il s’étonnait qu’un gars comme moi, qui par principe fait feu de tout bois pour défendre l’humanisme, les idéaux des Lumières, les mouvements tiers-mondistes anticoloniaux, fervent disciple d’Aimé Césaire, puisse réhabiliter le Front national, ne serait-ce que dans une hypothèse.

Comme on dit chez nous, ce cher monsieur – et tous ceux de sa condition avec lesquels j’ai pu discuter par la suite sur la question – avait raison d’avoir tort. En d’autres termes, si son diagnostic du fond de la pensée du Front national – ou mieux de l’Extrême droite – était sans doute fondé, j’ai eu l’impression qu’il n’a pas saisi qu’en réalité, ma thèse dans cette déclaration reste cohérente avec ma volonté d’assister à un rééquilibrage des rapports sociaux et des relations internationales.

La question que je pose avec cette hypothèse est la suivante : après l’éradication du communisme, l’Extrême droite actuelle n’est-elle pas – en Occident, le chemin le plus court pour pousser à un rééquilibrage des rapports de forces sur le plan national et international ? Le triomphe à venir et tout cas provisoire du conservatisme n’est-il pas le nouvel anticonformisme ?

Cette question m’a beaucoup préoccupé lors de la dernière élection présidentielle. Sans en être un partisan, j’avais prédit la victoire de Donald Trump. Il faut dire que je n’ai pas boudé le plaisir de le voir prendre le dessus sur Hillary Clinton. L’ancienne première dame représentait justement le conformisme ambiant, le statu quo libéral en vigueur de la mondialisation économique et culturelle poussée dans ses derniers retranchements.

Pas singulièrement que Donald Trump ait les moyens ni la volonté de changer radicalement la politique américaine, mais son élection aura été un signal nécessaire pour pousser à la réflexion ceux qui s’intéressent à la marche du monde.

Effectivement, les questions se sont posées dans les médias. Il y a fort à espérer qu’au-delà de la posture idéologique qu’ont prise certaines institutions universitaires contre Trump, des pistes de réflexions satisfaisantes seront déblayées.

 

Pièges idéologiques

Il n’est un mystère pour personne que les percées de l’extrême droite en Europe et de cette droite dure aux États-Unis constituent une lame de fond politique et idéologique. La plupart des professionnels de la politique sont pris au piège de leurs propres montages politiques, économiques et culturels. Ils s’asseyent entre eux et se disent en pensant à leur confort personnel : « tiens la société a besoin d’évoluer ! ». Ils font la politique de ce que leurs administrés devraient penser au lieu d’appliquer le consensus qui se dégage du corps social. Ils feignent d’oublier qu’une loi n’a pas pour objectif de changer le monde, mais de le codifier. Mais qu’importe ? On autorise pêle-mêle l’assurance-maladie/chômage universel, le mariage entre personnes du même sexe, la procréation pour autrui, la déchéance de nationalité, la régularisation des sans-papiers, etc.  Du bon et du douteux donc !

À l’international, sans qu’il y ait un quelconque prétexte, les mêmes font le pari qu’il faut garantir la puissance de l’État et lutter pour la préservation de la démocratie. De grandes idées qui permettent de mettre les pays du tiers-monde à feu et à sang, d’affaiblir les États et d’ouvrir la voie aux multinationales afin qu’elles pillent les ressources naturelles à l’abri des regards indiscrets. Le cas de la Libye est affligeant d’arrogance et de bêtise. Une belle idée serait d’envoyer Sarkozy, Obama, Hillary Clinton, l’Émir du Qatar et leur valet sénégalais Abdoulaye Wade en vacances dans la démocratie libyenne qu’ils ont contribué à construire.

Les politiciens professionnels occidentaux sont passés maîtres de la mise en œuvre d’idées créées de toute pièce. La politique n’est plus une responsabilité, une charge, c’est un espace de jouissances et de réjouissances. Bien qu’ils n’aient été mandatés par personne, ils n’ont aucune gêne à agir au nom de tous ! François Hollande a quand même pu en vouloir à Barack Obama et à David Cameron de l’avoir abandonné alors qu’il était prêt à lancer une attaque sur la Syrie. Ces deux hommes – pas franchement les plus recommandables – ont commis un crime aux yeux du président français : avoir compris qu’ils n’auraient jamais eu l’aval de leurs parlements respectifs. Le même Cameron a été passé à la moulinette pour avoir tenu un référendum qui a conduit au Brexit. Décidément, un empêcheur de tourner en rond s’était infiltré dans le club des gentlemen !

Et quand un Français qui aura vécu toute sa vie en France et qui par un hasard de l’histoire se retrouve dans un pays où la France fait la pluie et le beau temps – disons le Cameroun. Il s’étonne d’être traité comme le pillard, un voleur, un rapace. Il s’étonne et à raison. Personnellement, il n’a jamais volé personne, il n’a jamais pillé personne. Personnellement ! Mais au Cameroun on lui tient rigueur pour des actes qu’il n’a pas posés, sur lesquels il n’est pas informé et pour lesquels ses élus travaillent afin que « ce qui se passe en Afrique reste en Afrique ».

Mais avant de constater que les Camerounais ne l’aiment pas trop, notre Français s’est déjà, à titre personnel, demandé pourquoi son pays intéresse autant les Africains. Il s’est déjà étonné de voir les Africains débarquer par vagues dans son pays malgré les dangers de l’immigration. Que viennent-ils chercher, s’inquiète-t-il ? Pourquoi l’État ne peut pas se permettre de fermer complètement les frontières et de rapatrier tous ces quidams ?

 

La roue de l’histoire tourne

Les antécédents sont trop simples à expliquer : ces jeunes gens viennent de pays ravagés par des guerres absurdes alimentées par une industrie de l’armement soutenue par les politiques et financés par les multinationales privées présentées comme les joyaux de la couronne de la République. Ils viennent de pays où rien n’explique la pauvreté dans laquelle croupissent les masses alors qu’une infime partie de l’élite mène un train de vie princier entourée d’une ribambelle d’expatriés spécialistes de la captation rapace. Sont-ce les politiciens destinataires de valises affrétées par ces mêmes groupes qui répondront ?

Une constance s’affirme de plus en plus. Les masses électorales confrontées à une crise identitaire profonde semblent s’être réveillées de la léthargie dans laquelle elles ont sombré à la fin de la seconde guerre mondiale. L’allié numéro 1 des oligarchies libérales qui peuplent l’Europe et l’Amérique du Nord est pendant longtemps resté l’abstention. Mais la roue de l’histoire tourne. Le peuple présenté naguère comme une foule – forcément inconsciente – est de retour dans l’arène politique.

L’arrivée de l’extrême-droite diabolisée signale donc le retour d’une classe politique qui représente ce que pensent effectivement les Français. C’est un anticonformisme ! Si les citoyens français, américains, allemands, autrichiens, etc. sont effectivement racistes et xénophobes, c’est tant mieux. Cela se saurait désormais et tout le monde agira dès lors en connaissance de conséquences. Mieux vaut un démon que tu connais qu’un ange que tu ne connais pas. Si ces mêmes citoyens consentent à armer des navires afin de les envoyer aux quatre coins de la planète mener des guerres artificielles, ils comprendront pourquoi des centaines de milliers de réfugiés syriens débarquent chez eux à l’improviste. S’ils soutiennent le saccage systématique des tentatives de reconstruction culturelle des peuples écrasés par des décennies domination coloniale, au moins pourront-ils mettre un contexte au terrorisme politique nimbé de djihad qui menace leur sécurité.

Depuis l’époque dite des grandes découvertes qui a triomphalement débouchée sur la traite négrière, les peuples européens ont été mis entre parenthèses par la bourgeoisie, le grand capital. En France par exemple, la populace est brièvement sortie de sa torpeur en 1789. Cela a abouti à la première abolition de l’esclavage. Un bref passage à vide qui a été corrigé en une décennie avec l’arrivée de Napoléon Bonaparte.

Donc si Marine Le Pen me dit qu’elle est contre la mondialisation et qu’elle revendique la France pour les Français et la mise au pas des multinationales, je la suis et la comprends ; parce qu’in fine ce qu’elle demande pour les Français, elle n’a pas les moyens politiques et moraux de le refuser aux autres peuples de la planète.


Je n’aime pas la comptabilité

...derrière une pile de papier et de chiffres.Je n’aime pas les jeudis. Le jeudi est une journée morose, coincée dans le coeur de la semaine.

Aujourd’hui c’est jeudi et j’ai envie de me sauver par la fenêtre, d’escalader cette pile de papiers qui me fait face avec acharnement et de me retrouver à gambader dans les champs là-bas dans mon village. C’est souvent les jeudis que l’envie me prend de tout plaquer et de partir loin, de rentrer chez moi. Les jeudis, je rêve d’herbe coupée et du clapotis que font ces petites carpes dans les eaux claires de Hina, la petite rivière qui irrigue la patrie de mes grands-parents dans la Sanaga Maritime.

Seigneur ! J’aimerais tant être hors de ce bureau. Je n’arrive même plus à distinguer la couleur de la peinture sur les murs. Impossible de trouver une nature plus morte…

Je dessine des bonshommes sur le calendrier qui me sert de sous-main. Un calendrier de 2008 maltraité par les ratures de stylos récalcitrants. De toute façon, ce calendrier était déjà vieux d’un an quand je l’ai placé là. Ce jeudi, je suis sidéré que le temps passe si vite. J’ai l’impression de ne pas être à ma place, de participer à un opéra lyrique effrayant joué en gaulois, si tant il est vrai que le gaulois est la langue morte la plus inerte du monde.

Les jeudis, je n’arrive pas toujours à donner un sens à mon existence. Et parfois, je suis si triste ! Je repense souvent à mes années d’école, de collège. Je voulais devenir quelque chose d’autre qu’un clerc derrière une pile de papier et de chiffres. C’est vrai que je ne peux pas dire de manière autoritaire ce que j’aurai voulu être d’autre. Écrivain, journaliste, professeur, pilote ? Je ne sais toujours pas ce qui me passionnait le plus.

Mais autant que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu échapper à mon destin. Je m’appelle Jean-Paul et je suis devenu ce que je n’aurai jamais dû être : comptable.


Doit-on prier quand on vit en Afrique ?

Pour Pâques, inutile de rappeler à quel point la religion est omniprésente en Afrique. Mais j’ai assisté récemment à une discussion dans un autobus qui m’a profondément marquée.

La meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches.
La meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches.

C’était un dimanche blanc et chaud. Il était environ neuf heures. J’étais assis à l’arrière de ce bus bondé que je venais de prendre pour me rendre en ville. Souvent, il faut savoir se joindre à la foule . À côté de moi, il y avait une femme avec son nourrisson dont la peau était couverte de ces petits boutons qui envahissent le corps des enfants qui sont exposés à la chaleur intense et moites de nos villes côtières. Le bus venait une énième fois de s’arrêter.

Quelques personnes étaient sorties par la porte avant. Un nombre insignifiant au regard de la foule qui s’apprêtait à grimper dans le véhicule. Cette surcharge encouragea peut-être l’enfant à pleurer de plus belle.
Le bus s’était de nouveau ébranlé avec sa nouvelle cargaison. Les discussions avaient repris, en kikongo (dialecte). Je ne m’efforçais pas d’écouter. Ce serait peine perdu ! Je me contentais de regarder toutes ces joyeuses personnes s’époumoner dans une langue que je ne comprends pas. L’effort oratoire est à l’image d’une belle chanson. L’agencement des mots simples est noble même si on n’en comprend pas le sens.

Tout à coup, une voix lança : « Église » !

Ce fut comme un appel, la plupart des places assises commencèrent à se libérer. Les passagers se pressaient les uns contre les autres, debout, vers la sortie. Par déduction et au regard de la manière avec laquelle mes compagnons étaient habillés, je me dis le prochain arrêt devait être l’église. Alors que je menais cette réflexion oisive et peut-être même que je m’apprêtais à penser à autre chose, un homme s’esclaffa en prenant place sur un des sièges qui venaient tout juste d’être libérés. Jusque-là, je ne l’avais pas remarqué. C’était un petit monsieur tout à fait ordinaire qui riait en se tapant la cuisse. Il était vêtu d’un bleu de travail, d’un casque de chantier, de bottes assorties et riait en kikongo. Bientôt le rire se transforma en sermon.
Très tôt, il fut pris à partie par les autres passagers qui continuaient à se presser les uns contre les autres. Comme ils continuaient à parler sans que je ne comprenne de quoi ils discutaient, je ne sus pas trop quoi penser. Mais au moins, je prêtai attention à leurs discussions. Heureusement pour moi, le malheur de l’Afrique et de ses langues est qu’elles ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient : originales et dénuées de tout emprunt aux langues occidentales.

Avec des références en français comme « Dieu », « Jésus », « prière », « église » et « dimanche », je ne tardai pas à comprendre que l’objet de la discussion avait à voir avec la religion.

Notre homme qui discutait seul contre tous était visiblement poussé dans ses derniers retranchements. Il commençait à chercher ses mots en kikongo. Il vira au français. Et tout s’éclaircit pour moi, au moins c’est ce que je crus sur le moment. L’homme lançait de violentes diatribes contre l’Église catholique. À l’écouter, il était évident qu’il avait été nourri par quelque Mongo Béti enragé contre le catholicisme primaire ou par les romans à peine plus romancés de Ferdinand Léopold Oyono. Mais sa verve abondante et nourrie de tribun lui donnait cet air terrible de pasteur évangélique bercé par les sermons de Reinhard Bonke sur l’hérésie catholique et son idôlatrie dissimulée de la statue de Marie. Puisque nous sommes au Congo, je pensai aussi que cet homme en costume de chantier le dimanche matin pouvait être un lointain disciple de Kibangu !

Pour lui, l’Église catholique était l’instrument de néocolonialisme le plus abouti et l’instrument de l’assujettissement de l’Afrique.

Il s’étonnait que des personnes aptes et vigoureuses comme celles avec lesquelles il discutait se sentissent obligées de se rendre dans un lieu pour se faire dire ce qu’elles savent déjà. Quelqu’un lui répliqua qu’il était question de remercier Dieu pour tout ce qu’il avait accompli pendant la semaine. Une autre dame ajouta que seul un païen pouvait s’interroger sur le bien-fondé de se rendre à l’église le dimanche qui est quand même le jour du Seigneur !
Notre homme éclata de rire. De ce rire total qu’ont les personnes persuadées d’être du bon côté de l’histoire. « Mais non ! commença-t-il en réponse à la dame qui était maintenant plus occupée à chercher sa monnaie qu’à l’écouter, je ne suis pas païen, je crois en Dieu. Seulement, je ne pense pas que la meilleure façon de remercier Dieu c’est de venir chaque dimanche donner de l’argent au prêtre et à l’évêque ». Il développa en suggérant que le prêtre est un parasite qui vit au dépens de la communauté qu’il prétend encadrer en lui enseignant le culte du non-effort ! « Comment quelqu’un qui veut que vous travailliez vous demande de sacrifier une journée pour qu’il vienne vous bourrer le crâne avec des histoires qui ne vous concernent pas ? » fit-il semblant de s’interroger.
Il indiqua, en guise de réponse au premier interlocuteur, qu’à son avis, la meilleure façon de remercier Dieu était de se retrousser les manches et de transformer les ressources naturelles qu’il avait bien voulu mettre à disposition de ceux qui auraient les ressources de les exploiter ! Il disait ne pas comprendre comment quelqu’un peut aller prier Dieu pour qu’il lui donne à manger alors que Dieu lui a donné la forêt, d’immenses superficies de terres arables et la mer poissonneuse. C’est un non-sens !

Pour lui, aller à l’église pour prier était un signe de paresse.

Il accusait le prêtre et l’évêque de favoriser cela. « C’est forcément un Kinaguiste », me dis-je intérieurement ! Mais l’homme ne s’arrêta pas là. Il accusa tous ces chrétiens d’être extravertis et de croire que la rédemption leur viendrait de je-ne-sais-quel-ciel. Les pires, ricana-t-il avec cet air cynique, ce sont les Évangéliques !  Il insista qu’il était bel et bien croyant. Il considérait cependant que Dieu lui avait tout donné et qu’il ferait injure à Dieu s’il continuait à le harceler de prière et de salamalecs.
Pendant qu’il dissertait de la sorte et qu’on lui répondait, non sans humeur, qu’un jour, le Seigneur le visitera et qu’il finirait par comprendre, le bus arrivera à la station Église. Les 4/5e des passagers descendirent. Pour ne pas rester en compagnie de cet homme que je ne connaissais pas, et bien que je sois encore loin de ma destination, je descendis aussi du bus. La journée dehors était toujours aussi belle. Le reste du chemin je le fis à pied, malgré la poussière qui montait.


La Boko Haram’isation de la société camerounaise en marche

Les forces de défense et de sécurité jouent un rôle cardinal de protection des biens et de la personne du citoyen dans le contexte d’insécurité actuel. Une position que des responsables politiques tentent de manipuler avec plus ou moins de succès.

Cavaye
Le président de l’Assemblée nationale accuse son ex-garde du corps d' »actes de terrorisme ».

L’affaire qui oppose le président de l’Assemblée nationale Cavaye Yeguie Djibril à son garde du corps a tout d’un cas d’école de la tendance actuelle à tout assimiler, à tort ou à raison, aux actions terroristes de Boko Haram. Le capitaine Bouba Simala, dont les charges ont été requalifiées par le tribunal militaire en menaces simples, outrage à corps constitué et violation de consigne, a été accusé par la troisième personnalité de la République d’actes de terrorisme. Une manière peu élégante d’écarter un confident devenu encombrant, soutiennent des proches du capitaine déchu qui doit en tout cas répondre de ses actes supposés devant le juge militaire.

La Boko Haram’isation qui peut se définir comme des accusations proférées contre une personne ou un groupe de personnes d’être des agents du terrorisme possède une caractéristique principale : elle ne s’appuie sur aucun élément de preuve.

Et l’étendue du phénomène est importante et complexe.

Il est en effet difficile d’établir la frontière exacte entre les mesures légitimes de sécurité et la mise à l’index gratuite de personnes avec pour unique objectif de résoudre rapidement un différend personnel avec les moyens de l’Etat en toute bonne conscience.

Les tentatives de jeter le bébé avec l’eau du bain se sont multipliées avec l’émergence de la méthode lâche des attentats-suicides opérés à Maroua et à Fotokol pendant le mois de juillet dernier. Les autorités municipales et administratives de Yaoundé ont lancé l’opération ville-propre dont les cibles-principales sont les enfants de la rue dont la situation n’a pas pu être régularisée pendant les dernières décennies. Il en est de même des récalcitrants de tout ordre dont les actions sont en priorité assimilées aux menées subversives des terroristes.

Au chapitre de la gestion de la chose publique, la Boko Haram’isation est en train de s’imposer comme une arme utilisée par des responsables malhonnêtes. Les prestataires de services et autres créanciers qui se montrent pressants pour que leurs factures soient réglées au plus vite se trouvent interdits de pénétrer dans l’enceinte de certaines administrations. On les soupçonnerait de lien avec les terroristes. Une accusation grave peut-être, mais qu’importe ? Le Cameroun c’est le Cameroun. Et ce n’est sans doute pas Boko Haram qui va y changer quelque chose.


Importance du journalisme politique : 5 raisons pour comprendre

Pourquoi je m’intéresse au journalisme politique, et pourquoi le sujet est important.

J’écris cet article comme une sorte d’exercice d’introspection. Il y est question de savoir en toute subjectivité – bien entendu – pourquoi je m’intéresse à ce domaine très important du journalisme qu’est la politique.

1- Le journalisme politique, c’est tout le journalisme

J’ai toujours considéré qu’il y a une sorte de redite dans la formulation « journalisme politique« . C’est comme si un autre journalisme était possible. Ma perception du métier de journaliste est contextualisée dans le jeu politique à l’échelle globale, régionale ou locale. Le reporter ne prend la parole en société que pour décrire et interroger les actions que différents acteurs sociaux posent dans l’espace public. La vie privée est exclue. Or la politique, c’est précisément le domaine public.

Ce qui m’intéresse ce sont les politiques publiques d’une part et la politique, soit la stratégie mise en place par une personnalité ou une organisation pour arriver à impulser un certain nombre de réformes.

Même lorsqu’il faut rendre compte d’un concert de coupé-décalé, je pense que le journaliste doit avoir une perspective plus analytique, plus sociologique pour déceler dans cet événement baptisé culturel des éléments de compréhension de la société et des rapports de force qui la régissent à un moment donné. Le reste n’est que spectacle : ce qu’on appellerait en anglais entertainment.

2- Le fait politique est ce qui fait que le journalisme mène à tout

Vous connaissez sans doute cet adage. Le journalisme mène à tout. Je crois que c’est ce genre de pensée qui m’a encouragé à choisir de faire ce métier. J’ai au moins l’assurance virtuelle que je pourrais le quitter un jour. Mais pour cela, il faut travailler comme journaliste politique. Comment ?

L’une des dernières actualités que j’ai suivie est relative à la publication du 8e rapport de conciliation de l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives au Cameroun (ITIE pour les intimes). J’y suis allé en tant que journaliste intéressé par les questions de politiques publiques telle que la transparence. Mais pour tout comprendre, il est nécessaire se familiariser avec les notions d’économie et de comptabilité.

Lorsque les experts du cabinet Stephen&Moore déclinent les conclusions de leur travail, les beaux poèmes de Victor Hugo ne servent plus a rien. Les chiffres défilent et il faut se les approprier.

Mais le journaliste n’est pas une machine non plus. Donc, il va aller à la rencontre des experts en matière de transparence dans le domaine des industries extractives… Au fil des rencontres et au bout d’un certain temps, il acquiert également une certaine expertise dans le domaine. Des compétences toujours renouvelées qui peuvent in fine le mener à tout.

 3- Le journalisme politique est le domaine du journalisme le plus vendeur

Notons d’abord le cas du site américain politico.com. La politique peut décider de se segmenter en plusieurs domaines pertinents, en plusieurs niches qui traversent l’ensemble du champ social. Et il semble que ce soient actuellement les niches qui rapportent de l’argent dans le monde des médias !

Ok ?

Je n’ai pas les statistiques. Mais j’observe que la plupart des quotidiens généralistes consacre leurs premières pages aux actualités politiques. Elections, scandales, nominations, propositions, etc. Il n’y a rien à dire, la politique à la cote. C’est elle qui donne le tempo d’une publication. Ce sont les prises de position des journalistes politiques qui lui donne in fine son orientation ou du moins la perception que le public en a.

J’ai travaillé pendant deux ans et demi pour le quotidien La Nouvelle Expression. J’étais déjà habituée aux remarques de mes sources et d’autres personnalités qui me faisaient remarquer qu’il s’agissait d’un « journal de l’opposition« . Non pas que le journal ait une opinion opposée à celles dominantes dans le champ du sport, de la mode ou de l’économie – encore que !

Le fait est que nous donnions la parole à tous les acteurs de la scène politique nationale mais surtout aux Social democratic Front, le principal parti de l’opposition parlementaire. Ipso facto, La Nouvelle Expression a été classée journal de l’opposition. Ses lecteurs l’achètent pour cela et les boudeurs le boudent aussi pour la même raison. Les autres articles quelques consensuels qu’ils soient n’intéressent personne.

 4- Malgré les apparences, la politique c’est fun

Ceux qui n’ont pas encore regardé la série House of Card de Netflix peuvent aller se rhabiller – ou jeter un rapide coup d’œil à la vidéo ci-dessus, voire cliquer ici et . Il n’y a en effet rien de plus savoureux que d’être dans le secret des dieux, de savoir les coulisses, d’être en quelque sorte l’Oracle de Delphes, la muse qui inspire la réalité et qui prédit l’avenir.

Lorsque j’étais à l’école de journalisme, mon professeur de déontologie avait une phrase qu’il aimait dire mais que je n’ai comprise que très récemment : « Le journaliste ne publie que 30 % de ce qu’il sait, et encore ! » Le journalisme politique met le professionnel au centre de plusieurs interactions qui font qu’il sent les orages venir, il assiste parfois à la naissance des disgrâces tout comme il est l’annonciateur de la naissance ou de la renaissance des grandes gens.

Les passionnés de l’actualité politique du Cameroun se rappellent sans doute de l’affaire Marafa Hamidou Yaya. Les dernières années de l’ancien ministre d’Etat ont été un théâtre ouvert où les observateurs attentifs ont compris que la scène qui se jouait était une tragédie grecque, un Œdipe roi alternatif dans lequel le parricide n’a pas eu lieu.

5- Parce qu’il est important, le journalisme politique est dangereux

Pendant que je vous parle des bons côtés du journalisme politique, je reçois un appel du secrétariat général de l’Assemblée nationale. Je suis décommandé pour la couverture d’un évènement pour « mauvaise conduite« . Lol. Tant mieux, j’irai quand même. Je considère que je n’ai pas besoin d’être invité pour suivre des faits publics qui se déroulent au Cameroun, un pays où je suis citoyen et où je paie des impôts.

Il ne faut quand même pas exagérer !

Continuons.

Si vous êtes étudiant en journalisme et intéressé par le fait politique, il faudrait vous attendre à la matraque. Charlie Hebdo fait de la politique. C’est dans le champ politique que l’on compte le plus grand tas de cadavres dans l’univers du journalisme. C’est violent.

Les dictatures ont compris à quoi rime le journalisme et préfère le confiner à une activité oiseuse de bonnes gens qui rendent compte des séminaires et des colloques mais ne demandent de comptes à personne. Je discutais récemment avec une consœur qui correspond à cette description. Son opinion était que le meilleur journaliste était un journaliste non engagé. C’est son opinion, je ne la partage pas. Tout en la respectant, je la trouve puérile. J’ai ri.

Comprenez mon émotion. J’ai en face de moi un acteur politique qui dit être non engagé.

Je pense qu’un journaliste doit être et est effectivement une personnalité politisée, ce qui ne signifie pas qu’elle soit partisane. Mais elle comprend et cherche à se tenir au courant des enjeux qui traversent son environnement social. On ne prend pas sa plume pour écrire juste pour le plaisir de le faire. Certaines personnes le font pour de l’argent… C’est vrai ! Dans ce cas alors, il faut choisir le camp qui ne sera pas mis en défaut par l’histoire.

Je pense en ce moment précis à tous ces grands noms qui ont fait de la presse une instance politique et du journalisme une voix tonitruante dans les assemblées ou le peuple a été brutalement éjecté. Je pense à tous ces Zola incarcérés, à tous ces Pius Njawe mis hors d’état de nuire, a tous ces hommes bastonnés qui ont réussi à faire reculer les pouvoirs constitués pour donner à l’opinion publique le statut d’opinion respectée.


Quand j’étais petit, je savais que le vélo c’était pour les gosses de riches

J’ai appris à faire de la bicyclette lorsque j’ai passé mon brevet. J’étais inscrit au lycée d’Edéa et j’avais 16 ans.

Image vélo
Faire 100 mètres à vélo ne me semblait pas de ma condition sociale (c) www.caradisiac.com

Je n’oublierai jamais la première fois où je me suis laissé aller sur un vélo. La sensation d’être en liberté surveillée. Je roulais et je sentais en même temps qu’il suffisait que le vélo me lâche pour que je me retrouve sur le sol latéritique. Il fallait faire confiance aux forces de la physique et à la solidité précaire de l’engin que je chevauchais. Le vélo était un vieux zéphir originellement bleu et qui avait été repeint en noir avec un pinceau manifestement édenté. Une laide machine qui appartenait à un cousin de ma mère. Il avait trois ans de plus que moi et possédait le vieux vélo. Vieux ou pas, pour moi à cette époque, un vélo était l’horizon infranchissable de la réussite sociale. La bicyclette de mon oncle était trop élimée pour mériter que je considérasse son propriétaire comme une élite. Malgré tout je le suppliais de m’ « apprendre à pédaler ». Je caressais l’espoir de pouvoir acheter un vélo à moi, qui soit neuf et plus performant quand je serai grand. Mon moniteur n’était pas un gars particulièrement disponible. Pour bénéficier d’une leçon, il fallait aller chez lui, prendre rendez-vous, retourner le voir le jour dit et espérer qu’il soit dans de bonnes dispositions.   L’envie irrésistible d’apprendre me poussait et je réussis à faire mon premier tour de stade dès la première séance. Ce fut une expérience féérique. J’avais toujours pensé qu’il fallait des compétences particulières pour tenir sur un deux-roues, qu’il fallait avoir l’équilibre d’un funambule, que faire du vélo pouvait être au moins aussi difficile que marcher sur une corde à 10 mètres du sol. Après ce premier succès, je suis retourné dans la caverne. J’avais peur lors de la prochaine leçon. Je n’arrivait plus à tenir la machine en équilibre sur deux mètres. Je me posais des questions parce que je ne réussissais pas à croire que c’était moi qui conduisait ce petit engin sur deux roues et un guidon. Cette vieille bête avec sa robe noire dégoulinante, je la revêtais d’une importance rare. Il y avait pourtant les vélos partout dans la ville. Même au village il n’y avait que ça. Comme je ne l’avais pas, je considérais que les autres étaient forcément privilégiés, qu’ils avaient quelque chose que je n’avais pas et que le ciel pour je ne sais quelle raison refusait de me donner. J’avais l’impression que si je pouvais aller à vélo, cela signifiait que tout était possible dans mon univers, que je pourrais aussi conduire une voiture, diriger une pirogue ou un bateau, piloter un avion et même… passer mon bac deux ans plus tard.  C’était fou et je poussais la sacralisation plus loin. Faire 100 mètres à vélo, éviter des obstacles, lâcher le guidon, comme le faisaient les « gamins de riche » quand j’étais petit, ne me semblait pas en accord avec ma condition sociale.

Lazzi et résilience 

J’avais 16 ans et jusque-là, je n’avais jamais eu l’occasion de faire de la bicyclette. Pour mes parents, acheter un vélo à un gamin n’était sans doute pas la plus urgente des priorités. La deuxième partie de mon apprentissage fut la plus difficile. Mon oncle était exaspéré, je subissais les quolibets des passants qui s’étonnaient qu’un si vieux garçon ne soit pas capable de faire plus de 10 mètres à vélo sans tomber. J’ai développé de la résilience. Lorsqu’il est apparu que l’on ne pouvait plus utiliser le stade pour la leçon, j’ai dû me résoudre à aller faire mes essais dans la rue au quartier. Ma frayeur était deux fois plus grande. Les « lazzi » (plaisanterie, farce dans le théâtre italien) aussi. J’ai passé deux bons mois avant de me familiariser avec le vieux vélo de mon oncle. Dans la rue je me suis rendu compte qu’elle était vraiment vieille cette bicyclette. Un peu plus vieille que je ne pensais. Elle n’avait pas de freins. Il était déjà trop tard cependant puisque sans savoir exactement comment cela est arrivé, je me suis retrouvé à plat ventre dans un bar du quartier. Le vélo était resté encastré dans l’ouverture de la porte. Une expérience douloureuse. Mais j’avais transcendé la honte, malgré l’accident je savais que rien ne pouvais plus m’arriver. Je savais aller à vélo.


05 raisons pour lesquelles je travaille désormais pour la télévision

W.B. pleine interview avec un député.
En pleine interview avec un député. La politique aussi aime la télé. (c) un ami à moi.

Pour ceux que ça intéresse, j’ai changé de médias et de couloir. Je ne suis plus journaliste à La Nouvelle Expression depuis le mois de novembre 2014. Je travaille désormais pour une chaîne de télé. Spectrum Television. Les intimes peuvent l’appeler  STV (lire «es ti-vi»).

 

 1.Permettre au plus grand nombre d’être mieux informé.

Les faits me démentiront peut-être. Cependant par intuition, j’ai la conviction que la télévision est en train de s’imposer comme LE média dans le contexte camerounais. Le média que consomment les ménages sans modération. À peu près toutes les familles, même dans les campagnes, peuvent acquérir un petit écran et avoir accès au signal hertzien. Le public en presse écrite reste spécifique et constitué d’élites. Tout le monde ne peut pas acheter un journal à 400 francs CFA pour s’informer. Soit dit en passant, je n’ai aucun respect pour la radio privée telle qu’elle se déploie à Yaoundé. Elle manque de consistance. D’importants investissements ont été faits dans le domaine de la télévision ces dernières années par des intérêts privés. Mais les antennes restent vides. Je considère qu’il s’agit d’une opportunité important d’apporter au plus grand nombre davantage d’information afin de faire avancer la démocratie et l’État de droit.

 

2. Relever le défi de faire du journalisme dans les journaux télévisés au Cameroun.

Oui, cette phrase est cohérente.Je ne me rappelle plus très bien du jour. Mais l’événement se tenait à l’amphi Hervé Bourges de l’ESSTIC au campus de Ngoa-Ekelle où Marcel Amoko de Kalak FM avait organisé un débat auquel participait le géo-politiste Stéphane Akoa. Ce dernier a commis un lapsus révélateur alors qu’il expliquait le nivellement de la culture vers le bas. Son lapsus, un néologisme : la canaldeuisation de l’information. Comprendre que l’information que la plupart des gens consomme ne va pas plus loin que ce que propose (ou proposait) la chaîne Canal 2 International. À savoir les faits divers proches littéralement des fameux «chiens écrasés».

À côté de cette tendance, on a le modèle de la CRTV (lire «Ci-Ar-Ti-Vi»). L’office public de radio-télévision qui entretient des relations ouvertement incestueuses avec le pouvoir et qui bassine les téléspectateurs incrédules de comptes rendus officiels. Il faut aussi évoquer les albums photos de personnalités endimanchées parquées dans des salles de séminaires ou de colloques de renforcements des capacités de ceci ou de cela. Tout sauf de l’info.

Je reconnais que certaines émissions d’entretien ou de débat se tiennent relativement bien. Mais à l’exception d’Equinoxe TV qui travaille à faire un JT à peu près normal, la section information à la télévision m’a semblé être un couloir à investir afin de sortir de la «critique non constructive» pour me frotter à la réalité du terrain. Un défi dérisoire dans d’autres contextes sans doute. Mais quand une journaliste considère que les députés, les sénateurs et le préfet sont des membres du gouvernement et que cela est diffusé à l’antenne, il y a urgence.

 

3. Faire connaître mon travail au plus grand nombre.

Après quelques trois mois derrière le banc de montage, je peux dire que ce n’est pas la chose la plus facile. À la vérité, je ne m’attendais pas à mieux. Je reste persuadé que c’est bien pour ma carrière d’être à la télé. Pourquoi ? Pour deux raisons. La première est l’intuition. Je ne crois pas être à mesure d’éclaircir davantage ce point… La seconde est relative au besoin que j’éprouve de développer ma capacité de narration. Je l’ai fait en travaillant dans la presse écrite quotidienne, je continue à le faire. Je suis en charge de la rédaction de newsducamer.com, comme certains d’entre vous le savent. Il faut que je puisse aussi raconter des histoires sur d’autres canaux. Et la télévision n’est pas le moindre d’entre eux. J’aimerais également faire de la radio. Mais l’organisation des stations de radio à Yaoundé est à chier non professionnelle.

 

4. Gagner plus, ah oui.

C’est mercantile, je le sais. Les raisons professionnelles ne sont évidemment pas les seules qui m’ont motivé à quitter la presse écrite. Encore qu‘il faudrait qu’on sache à quel moment le journaliste a fait vœu de pauvreté et d’indigence ! À La Nouvelle Expression, j’ai eu des collègues et des responsables de la rédaction aimables à tout point de vue. Si ça ne tenait qu’à leurs personnalités et à l’ambiance générale de travail, je serais resté dans cette entreprise. Mais STV proposait un léger mieux en plus de l’opportunité de développer ce que j’ai indiqué du point 1 au point 3 ci-dessus. Comme je suis un épicurien, j’ai accepté leur offre.

 

5. Faire plaisir à ma famille. En commençant par ma petite amie. Comme ma mère et sans doute mon père, mes frères et sœurs, mes tantes, etc. elle comprenait difficilement qu’on puisse valablement être journaliste si on se limite à être un gratte-papier. J’ai fait de la résistance pendant les deux ans passés dans la presse écrite. On me demandait même de travailler pour une radio. Que les radios à Yaoundé soient de la merde incapables de payer des salaires, on s’en fout. L’image du journaliste est restée la même dans l’imaginaire collectif. Un micro et/ou une caméra. Un point c’est tout ! Au fil du temps, j’ai fini par me laisser convaincre. Difficile d’être le seul à avoir raison quand tout le monde se trompe !


Ancien détenu de la prison Tcholliré au Cameroun, il raconte son calvaire

Ce matin-là, j’étais à la rédaction de La Nouvelle Expression à Yaoundé. Il n’y avait pas grand-monde. Un homme est entré. Grand, une barbe de plusieurs jours, la cinquantaine et vêtu d’un survêtement de sportif. Il voulait rencontrer un journaliste. C’était un jour de novembre 2013. Il y avait une tristesse indicible dans ses yeux et une voix pâteuse. Presque déséquilibré… Je ne voulais pas lui parler, mais j’étais le seul journaliste présent. Je lui donné une chaise et il a commencé à parler. Très vite, je compris qu’il était un ancien prisonnier, condamné à mort et qu’il s’appelait Germain Belibi. Je l’ai écouté avec plus d’attention lorsqu’il m’a dit qu’il a été élargi à la suite d’une grâce présidentielle en 2003. Dix ans plus tard, l’homme émacié qu’il était devenu a décidé de briser le silence sur ses conditions de détention et sur l’ »arbitraire » qui lui a enlevé 20 ans de sa vie. Voici son histoire.

 

Prison de Tcholliré
Tous les ingrédients étaient réunis pour conduire le plus intrépide au tombeau. (c)

Mon histoire commence en février 1983. J’ai été appréhendé chez moi en soirée. Je m’apprêtais à me rendre aux entraînements (Ndlr. Il est boxeur à l’époque au Canon Boxing Club de Yaoundé et à l’équipe nationale du Cameroun) quand des gens se sont présentés chez moi. Ils ont fait des perquisitions dans ma maison, ils n’ont rien trouvé. Je ne savais même pas ce qu’ils cherchaient. C’était des antigangs de la police judiciaire (PJ). Après la fouille, ils m’ont conduit dans les cellules de la PJ. J’y ai passé trois jours avant de savoir que j’étais accusé de vol aggravé chez un certain Alexandre Messoa. C’était un oncle. Ancien douanier, son beau-fils était le ministre Jérôme-Emilien Abondo. Ce dernier a notamment été ministre de la Défense et de l’Administration territoriale, etc. Son épouse, qui était la fille du plaignant, est avocate. Mon grand-père était aussi un haut commis de l’État à l’époque. Vers les années 1940, il était receveur des PTT. C’est pendant ce temps qu’il a connu mon père, Charles Okala, André Fouda, Charles Assale, Amadou Ahidjo, etc. Je ne sais pas quels sont les différends qu’ils avaient, mais avec le temps, je perçois que j’ai été victime d’un règlement de compte.


Mais revenons à l’histoire. Au début, il paraît que j’étais soupçonné de braquage. Comme ils n’ont pas trouvé d’armes chez moi lors de la perquisition, ils ont transformé l’accusation en vol aggravé. J’ai passé 38 jours à la police judiciaire. Puis les aller-retour entre le parquet, le commissariat central et la PJ ont commencé. Ce manège a mis une semaine. À ce moment, ils m’ont envoyé un autre monsieur. Joseph Anguissa. Il était censé être mon complice, mon coaccusé. Soumis à la torture, il n’a pas résisté.Les méthodes de torture au Cameroun à ce moment-là étaient quasiment restées les mêmes que celles qu’on utilisait pour les «maquisards». On maniait encore la «balançoire». J’ai été menotté aux pieds et aux mains, entre les deux, un bâton qui faisait le lien. Du coup, on pouvait le tourner à volonté. J’ai résisté parce qu’à l’époque j’étais encore athlétique, fort et robuste. Malheureusement mon coaccusé ne pouvait pas faire de même. Alors lorsqu’on lui posait une question, il disait oui. Voilà les aveux qui nous ont conduits à nouveau au parquet. Ici, le maître de céans était le procureur Léon Menti. Avant même de signer notre mandat de dépôt, il avait déjà prononcé notre sentence. Il avait dit «vous serez condamnés à mort». Effectivement peu de temps après, le 16 décembre 1983 nous avons été condamnés à mort par le tribunal de grande instance de Yaoundé. La peine de mort fut confirmée le 8 janvier 1985. Mon grand-père Vincent Olama Omgba a fait tout ce qui était à son pouvoir pour me sortir de cette situation. Il a même donné de l’argent à un avocat. C’était Me Icarré, un Antillais. Son cabinet était sis l’immeuble de la PJ. J’ai comparu jusqu’à la confirmation de la peine sans être assisté. Lorsque ma peine fut confirmée, mon grand-père a engagé un autre combat pour être remboursé.

Destination Tcholliré

De 1983 à 1990, on nous a incarcérés à la prison centrale de Yaoundé. Le 14 juin 1990, nous avons été transférés au centre de rétention criminelle (CRC) de Tcholliré. En quittant Yaoundé ce jour-là, nous étions quelque 118 condamnés à mort. Il y a un autre convoi venant de Garoua et un autre de N’Gaoundéré , ce qui faisait un total de 138 personnes. Quand je sortais en 2003, il n’en restait que 36, les autres étaient déjà morts ! Beaucoup sont morts à cause des conditions de détention, quelques-uns sont morts exécutés et les autres sont partis parce que leur séjour était sans doute terminé sur terre. Lorsque nous sommes arrivés au poste de police de Tcholliré, nous avons trouvé les anciens gendarmes et gardiens de prison : ceux-là mêmes dont la réputation n’est plus à faire, ceux qui gardaient les anciens prisonniers politiques. Il faisait noir et pour rejoindre nos cellules, il fallait que l’un d’entre eux tienne une lampe tempête. Un autre bouclait la file. Ils nous disaient qu’il fallait exactement marcher sur leurs pas parce que si quelqu’un se risquait à faire un écart, il se retrouverait dans les fosses qui bordaient le sentier de part et d’autre. Et effectivement il y avait des fosses autour de la prison dans lesquelles si tu faisais un faux pas, tu n’en sortais pas vivant.
Les gens n’ont vraiment aucune idée de Tcholliré à cette époque-là. Je pense que les gens n’ont aucune idée de ce camp de la mort. C’était l’enfer. La réclusion était vraiment continuelle. Le régime était strict : les détenus ne sortaient pas, ils ne voyaient pas le soleil, ils restaient confinés dans leur cellule. Il y avait le froid, l’obscurité et la solitude. Tout ceci accentué par le fait que pour accéder à la prison, il faut passer par un bac puisqu’elle a été construite sur une sorte d’île au milieu d’un fleuve, le Mayo. Il y avait de nombreuses maladies liées aux mauvaises conditions de détention. Tenez, le lendemain du jour où nous avons foulé le sol de Tcholliré, il y avait déjà un mort. Il devait s’appeler Ze Nkolo.
Quelques temps après, un beau matin nous nous sommes réveillés avec 12 cadavres d’un coup. C’est cet incident qui m’a poussé à me réveiller, telle une piqûre de rappel. J’ai commencé à revendiquer. Je me suis souvenu qu’il y a un décret qui avait été pris le 28 décembre 1992. Il s’agissait de la commutation de la peine de mort en peine privative de liberté pour une période n’excédant pas 20 ans. Malgré l’existence de ce texte, j’ai encore passé dix ans avant de voir le début de son application. La raison de ce délai est toute simple. Mon plaignant, Alexandre Messoa était un homme puissant comme on disait à l’époque. Par ailleurs pendant que j’étais à Tcholliré, mon dossier se trouvait à Bertoua. C’est grâce à l’archidiocèse de Yaoundé et à la représentation camerounaise de Prisonniers sans frontière qu’il a été retrouvé.

Conditions de détention

Quelqu’un nous avait soufflé en 1990 que si on arrivait à passer deux ans dans les murs de la prison de Tcholliré, on ne mourrait plus de mauvais traitement. Quand nous sommes arrivés, on nous a mis dans un bâtiment qualifié «Bâtiment Yaoundé». Là, nous nous sommes concertés entre détenus. Il était question de ne pas se laisser faire. Nous étions 16 dans une cellule. Ce groupe a pris une décision grave. Nous nous sommes dit que nous devrions rentrer à Yaoundé par tous les moyens. Nous étions décidés à partir ou à mourir ce jour-là. Le danger quand on est condamné à mort est réduit à sa stricte expression. Dix jours après notre arrivée c’était la Coupe du monde de football. Le Cameroun jouait contre la Colombie. Pendant que les geôliers étaient occupés à suivre la rencontre, nous étions en train de scier les barres de nos cellules. Nous avions été aidés par le ciel qui nous avait envoyé une fine pluie. Il y a eu une évasion massive. Après il a fallu neutraliser les barbelés de haute tension qui entouraient la prison. Une fois dehors, la réalité nous a rattrapées avant les autorités. À Tcholliré, on ne connaissait personne chez qui se réfugier. Quand les gendarmes ont mis la main sur nous, nous avons eu la vie sauve grâce Pascal Mani, alors préfet dans la localité.
Lorsqu’on nous a repris, on nous a conduits à la brigade de la ville. Pendant ce temps, le régisseur a été informé. Au CRC, lorsqu’on arrêtait les évadés il n’y avait pas de demi-mesure. Beaucoup sont morts à coups de machettes, de manches de brouettes, de gourdins, etc. Je pense notamment à Martin Ebah. Lorsque le préfet nous a retrouvés à la brigade, il a dit au régisseur qu’on ne touche à personne. Puisque les gardiens se réjouissaient, gloussant déjà d’aise à l’idée de la bastonnade à mort qu’ils nous feraient endurer. Grâce à l’intervention de M. Mani, ce châtiment extrême nous a été épargné. Malgré cela, nous avons subi des tortures ; nous avons passé au moins six mois sans matelas. Nous dormions à même le sol.
Sur un total de près de 300 détenus venus de toutes les provinces du pays, 76 étaient décédés en moins de quatre mois. Quant à moi, le mauvais régime alimentaire avait eu raison de ma santé. Il faut s’imaginer le régime auquel nous étions soumis au quotidien, au fil des semaines, des mois et des années. On mangeait continuellement des feuilles appelées localement «tasba’a», des feuilles d’arachide sauvages. Ces feuilles ont une odeur caractéristique. On en faisait une soupe que nous avions surnommée la «sauce aux brindilles». Pour varier un peu, les gardiens nous concoctaient aussi des feuilles de kapotier bouillies à l’eau salée. Et en guise d’accompagnement, un éternel couscous de maïs. En fait c’était du couscous quand on voulait prendre cet aliment comme de la bouillie. Mais il s’agissait davantage d’une bouillie quand se mettait à trop penser au couscous.

 Que dire du régisseur Etienne Bassomo ? Il nous disait qu’à Tcholliré Dieu c’est lui, l’intendant Zingla était Jésus tandis que les gardiens étaient des anges.

La mort était omniprésente. Tous les ingrédients étaient réunis pour conduire le plus intrépide au tombeau. Parmi les détenus que la maladie n’avait pas déjà emportés, beaucoup perdaient la tête. Avant l’arrivée de la mission de la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés, nous avions des détenus qui ne pouvaient même plus se tenir debout. Ceux-là marchaient à quatre pattes. Il y a ceux qui étaient allongés continuellement. C’était une lutte incessante contre le froid notamment en décembre. En janvier il y avait la solitude, les maladies, les moustiques. On pouvait passer toute une nuit sans dormir. Des fois quand j’étouffais, je courais coller mon nez contre le Juda de la porte pour happer un peu d’air frais. On peut le dire, ce n’était pas le paradis.

« Toute ma famille était morte

Le 20 juin 1991, c’est-à-dire un an, six jours après notre arrivée, j’ai reçu ma première visite. Mon grand-frère et sa femme sont venus me rendre visite. La rumeur de mon exécution courait déjà dans ma famille à Yaoundé. Pour arriver jusqu’à moi, ça n’a pourtant pas été simple. Ils ont copieusement été arnaqués par les gardiens. Il fallait monnayer pour arriver jusqu’à moi.

Pour survivre, je m’étais dit qu’il suffit de vivre au jour le jour sans penser à l’avenir. Et toujours je pensais à ma famille. Quand j’étais dans la cellule, je me figurais que je suis avec mon frère, ma sœur ou ma mère. Je les voyais comme si je parlais avec eux tous les jours. L’amour que je portais pour chaque membre de ma famille me donnait quand même du sens à ma vie. Je revivais mes combats de boxe, mes victoires. Je crois que si on m’avait dit à ce moment-là que toute ma famille était morte…
Par ailleurs à chaque moment, une rumeur revenait selon laquelle la prison serait fermée à une date précise. Qu’il y aurait un transfèrement. Cette perspective suscitait de l’espoir. Certains d’entre nous en avaient besoin pour supporter l’insupportable. Mais lorsque la date arrivait, certains craquaient et d’autres résistaient. Je me suis interrogé dans mon cahier de bord sur ce qui faisait la différence entre ceux qui tenaient et ceux qui craquaient. De mon point de vue, ce n’était pas une question de force physique ou psychologique. C’était une question de sens. Ceux pour qui la vie n’avait plus aucun sens abandonnaient, craquaient et mourraient en quelques jours. «Même illusoire écrivais-je alors, le sens permet de rester vivant». Donc quand la date passait, il fallait rapidement trouver une nouvelle perspective qui fasse sens sinon c’était la fin. Mais le plus difficile c’était justement de trouver un élément qui fasse sens dans cet univers. De ce point de vue, la spiritualité jouait un rôle cardinal.
Voilà comment j’ai pu tenir jusqu’à ma libération en 2003 après avoir passé vingt ans dans les prisons du Cameroun. Dix ans après ma libération, je continue à proclamer que je suis innocent. Mais si j’ai attendu tout ce temps, c’est parce que tous ceux qui m’ont envoyé en prison étaient encore vivants. Après tout cependant, il fallait briser le silence.

 


La seconde

Comme je l’ai promis sur ce blog il y a quelques semaines, je me propose de publier les unes après les autres quelques unes des nouvelles que j’ai écrites entre 2008 et 2011. Celle-ci est tirée d’une histoire vraie.

Seconde
Non une seconde ce n’est pas beaucoup… (c) eartinteractif.fr

Les nuits sont devenues très longues. Je ne dors plus, je ne peux plus dormir. Quoi, un homme ! Je l’ai tué, moi qui en plus de vingt ans dans les forces de défenses camerounaises n’ai jamais osé tirer sur un délinquant. J’ai tué. C’était chez moi, dans la nuit. Je ne voulais pas, c’est vrai que je ne voulais pas le tuer. J’espérais seulement neutraliser cet imbécile. Mais la balle est partie seule. Et pan, il est tombé dans son sang, le salaud. Il l’a bien mérité même si je n’en suis pas fier. Il a râlé, il faisait des gestes saccadés. Il a même crié que je l’avais tué.

– Pourquoi tu me tues, a-t-il lancé en serrant les dents pour supporter les brûlures des balles. Je ne t’ai rien fais. Rien.

Comment ose-t-il seulement ? Si je vous raconte l’histoire vous comprendrez peut-être pourquoi j’ai tué un homme et pourquoi depuis, je ne dors plus. Temps de lecture : environ 5 minutes.

Il était 23h30 environ quand je suis arrivé devant le grand portail qui barre l’entrée de ma villa. J’ai klaxonné un moment, personne n’est venu ouvrir. A ce moment, je me suis demandé pourquoi je jouais au petit héros en refusant que quelques uns de mes éléments gardent ma demeure de jour comme de nuit. D’autres hauts gradés de l’armée en ont bien chez eux. Cela empêchera peut-être ma femme d’avoir à se lever dans la nuit quand je rentre tard.

Je guettai la fenêtre de ma chambre à travers la vitre baissée de mon auto. La lumière était éteinte. Ma femme à cette heure-là devait déjà dormir à points fermés. La pauvre travaillait souvent si dur. Vous savez comment sont les clients dans les aéroports camerounais. Ils demandent des renseignements même lorsqu’ils voient une plaque où tout est indiqué. Et ma femme qui était une très belle policière devait les affronter chaque jour pendant huit heures. Elle devait être très fatiguée. Je dois la laisser dormir, me dis-je.

Je descendis de la voiture et fis quelques pas pour voir si la lumière était allumée dans la chambre de ma nièce qui habitait chez nous. Elle était en terminale et restait si souvent éveillée que je me demandais où elle trouvait toute son énergie. La chambre était éclairée. Je l’appelais par son portable et comme prévu, elle était debout. Elle vint m’ouvrir. Sans se parler, nous nous séparâmes une fois arrivés dans la salle de séjour.

J’avais grand faim. Et ma journée, c’est un euphémisme, avait été très longue. J’avais en fait joué les prolongations. C’est en principe à dix-sept heures que je quittais mon bureau, dans le centre-ville. J’aimais sortir à cette heure malgré les embouteillages et la fumée des pots d’échappement qui me faisait tourner la tête. Ce que j’aimais, c’était de voir Douala en ébullition. Les petits commerçants qui étalaient leurs bibelots à même le trottoir, les jeunes filles en petites tenues qui profitaient de la lourdeur du climat pour ressembler aux stars américaines des clips musicaux. Et surtout, la bonne bière qui m’attendait, avec des copains tous les jeudis au Paradis d’Éden, un bar très cool pas très loin de mes services. Et nous étions un jeudi.

Je prenais paisiblement ma bière tout devisant quand mon téléphone portable se mit à sonner à tue-tête. Je le laissais sonner un moment parce que je croyais qu’il s’agissait d’une petite amie qui voulait me voir. Je n’étais disposé à voir personne, sauf mes amis, ma femme et mon fils, qui fêtait à peine ses cinq ans.  La sonnerie insista, c’était mes hommes qui étaient sur la piste d’un gang de malfrats qui sévissait sur les axes interurbains de la région du Littoral. Je m’excusais auprès de mes amis et appelais ma femme pour lui dire que je ne rentrerai peut-être pas. J’ai une opération, lui dis-je sans plus de détails. Ce n’était pas la première fois que je ne rentrasse pas. Mon job consistait à appréhender les bandits et les bandits n’opéraient que la nuit, ne serait-ce que pour les grands coups. Bien sûr, je profitais si souvent de cette couverture pour rencontrer une autre belle dame qui savait utiliser ses charmes. Passons. Ce soir, je devais vraiment travailler.

L’opération sur place était bien lancée. Je trouvais les hommes postés un peu partout autour du repaire de « coupeurs de route ». Nos informateurs étaient formels, les suspects avaient pris rendez-vous dans la clairière toute proche pour partager le butin d’un récent braquage. Tout indiquait que les informateurs savaient de quoi ils parlaient. D’abord, ils avaient infiltrés le gang depuis des mois, puis il y avait des traces matérielles de la présence régulière d’une demi-douzaine de personnes au lieu-dit. L’attente avait commencé dès sept heures du soir et parvenue à vingt trois heures quand un informateur infiltré nous rappela pour annuler le rendez-vous. On avait attendu et on avait vu la cachette, peut-être. En termes d’interpellation, on avait attendu pour rien. Je demandais donc à la trentaine d’hommes qui m’accompagnait de regagner ses pénates.

C’est comme ça qu’un homme parvient au plus profond de la nuit, juste avec une demie bouteille de bière et quelques arachides grillées, achetées au bord de la route, dans le ventre. Une fois chez moi, j’avais hâte de manger quelque chose de chaud. Ma femme était prévenante. Elle m’avait réservé un repas sur la table à manger dans la cuisine. L’heure était assez avancée mais les plats étaient encore tièdes. Tout habillé, je mangeai goulument en passant en revu mon agenda du lendemain. Je ne chômais pas. Je terminais mon repas avec un grand verre de jus de fruit. Il faut maintenant que je sieste avant de prendre un bain bien mérité, dis-je à mi-voix tout en affrontant la première marche de l’escalier.

Jouer à cache-cache

J’arrivais dans la chambre obscure en marchant sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller ma charmante épouse. Ma femme, je n’en ai pas encore parlé est très belle. Et je l’aime, quelque soit la gravité de ce qui s’est passé. Elle est brune comme un fuit mûr au soleil. Ses yeux sont deux veilleuses qui baignent dans une eau claire et fraîche. Quand elle vous jette un regard, ma femme, cela vous fait un double effet. D’abord c’est une décharge électrique qui vous glace les membres et vous interdit de bouger. C’est aussi cependant le roucoulement tendre et doux de deux yeux marron qui vous font remarquer que vous avez de la chance. Ma femme est une douche écossaise. Belle et sensuelle mais dure à la fois. Seul au monde j’ai pu la dompter. Au moins je supposais alors en entrant dans notre chambre à coucher.

La chambre était obscure et j’hésitai longtemps avant d’oser réveiller mon bébé. Il fallait pourtant que j’allume pour ne pas renverser les meubles qui encombreraient mon passage jusque dans la salle de bain. Et Dieu seul sait qu’un meuble renversé est plus à même de réveiller une femme qui dort qu’une lumière tendre et feutrée. Je fis la lumière en évitant même le tac de l’interrupteur et, quelle ne fut pas ma surprise de constater que le lit était vide. Ma femme n’était pas dans le lit. Je crus qu’elle me faisait une blague et qu’elle se cachait dans la penderie, dans la salle de bain, derrière la porte ou derrière les rideaux. Ce n’était pas son genre mais sait-on à quel moment on commence à redevenir enfant ? Ma femme n’était pas dans la chambre. Je m’empressai dans la chambre de mon fils, elle n’y était pas non plus. Bon Dieu. Mais où avait-elle pu passer. Je couru chez ma nièce qui persistait toujours dans ses lectures. Je lui demandai si sa belle-tante était sortie.

– Elle n’est pas sortie que je sache, me répondit-elle en levant à peine la tête de sa page. Puis avec humeur, elle me demanda si je n’avais pas vu sa voiture dans la cour. – Sûr que je l’avais vue en garant mon propre véhicule dans le garage.

Ce jeu de cache-cache absurde allait déjà trop loin et je commençai franchement à m’inquiéter. Je pris l’initiative d’appeler ma femme qui était supposée être dans la même maison que moi à minuit passé. Quelle folie ! Le téléphone sonnait dans notre chambre, au chevet du lit. Je m’énervai. Je fouillai toutes les pièces de la maison allant même jusqu’à ouvrir la malle arrière de sa voiture, de la mienne. Sans succès, nous nous étions déjà rendus à plus d’une heure du matin. Et je commençai déjà à me demander si ma femme ne s’était pas volatilisée. Je rentrai dans la chambre et m’assis sur le lit. Et pendant que j’ôtais mes souliers, je me rendis compte que je n’avais pas visité le magasin et la chambre d’ami. Je cherchai la clé de la chambre d’ami à l’angle gauche de la porte de ma chambre. Elle n’y était pas. Je me dirigeai avec fureur dans la chambre pour expliquer à cette gamine – elle est de quinze ans ma cadette – qu’il n’est pas sage de plaisanter avec son homme lorsqu’il rentre à minuit.

Comme prévu la chambre avait été ouverte. Ayant touché la poignée, je me rendis compte qu’elle était finement entrebâillée, imperceptiblement. Je la bousculai avec fracas et fis la lumière.

Oh rage !

Oh rage ! Une seconde pour ne plus rien voir, pour ne plus rien savoir, ne plus rien espérer, ne plus rien vouloir, ne plus rien craindre. Une seconde pour se demander pourquoi cela m’arrive t-il à moi ? Une seconde pas plus, pour se demander pourquoi ma femme me trompe-t-elle ? Une seconde pour se demander qu’est-ce qu’elle recherche chez cet énergumène-là ? Il ne suffit que d’une seconde pour qu’il sorte du drap, qu’il sorte tout nu. Il faut une seconde dis-je, une seconde pour qu’une femme, ma femme ; une seconde, oui une seule seconde pour qu’elle tire le drap sur elle, une seconde pour qu’une épouse  cache sa nudité à son mari, à moi. Il ne faut pas plus d’une seconde pour constater que celui qui me déshonore mange sur ma table avec moi tous les dimanches après-midi. Non une seconde ce n’est pas beaucoup mais c’est assez pour chercher un pistolet automatique dans l’étui, une seconde pour se souvenir qu’il est chargé. Une seconde pour mettre en joug l’amant qui me cocufie sous mon propre toit. Une malheureuse petite seconde parmi tant d’autres, tant d’autres secondes si heureuses qui existent sous le soleil, pour tuer un homme.


Ruben Um Nyobe, nationaliste ou communiste ?

Les Camerounais commémorent le 56e anniversaire de la mort du leader le plus charismatique du mouvement nationaliste au Cameroun ce 13 septembre 2014. Au moment de se rappeler son engagement politique, j’en viens à me poser une question fondamentale dans son parcours. Ruben Um Nyobe était-il communiste comme l’a laissé entendre l’administration coloniale ? Quelle est la spécificité de son engagement nationaliste alors qu’il a fait ses classes auprès de Gaston Donnat, un instituteur communiste arrivé au Cameroun au début des années 1940. J’en parle dans cette « Explication de presse » vidéo.


« Boko Haram du Cameroun », l’explication de presse

La querelle sur l’identité des terroristes qui organisent une insurrection dans la partie septentrionale du Cameroun a intéressé la presse nationale pendant la première semaine de septembre.

Certaines sources parlent du Boko Haram au Cameroun. Tandis que d’autres parlent du Boko Haram du Cameroun. Entre les deux expressions, les implications sont extraordinairement polémiques. Les batailles de positionnement au sein du sérail font rage. Certains dignitaires (notamment des régions méridionales ) accusent les élites des régions septentrionales de monter une rébellion pour renverser le régime de Paul Biya. Je vous propose la synthèse de ce qui s’est dit dans cette courte vidéo.


Débarquement de Provence ? Non merci

A Toulon, de nombreux dignitaires ont rendu hommage aux troupes alliées qui ont débarqué les 14 et 15  août 1944 sur les rivages de la Méditerranée pour libérer les terres françaises de l’occupation nazie. Treize présidents africains étaient invités à la commémoration du 70e anniversaire de cet événement. Sans blague…

Photo anciens combattants africains
Le débarquement en Provence concerne aussi l’Armé d’Afrique.(c) francaislibres.over-blog.com

C’est du Cameroun que j’ai entendu parler pour la première fois du débarquement en Provence. C’était deux jours avant le début des festivités. Lors du journal de la mi-journée, les bonnes gens de la CRTV indiquaient que le président de la République Paul Biya se rendrait en France à l’invitation de François Hollande pour assister à la commémoration du 70e anniversaire du débarquement en Provence. J’ai un peu tiqué sur l’information. Débarquement en Provence ou débarquement en Normandie ? On ne sait jamais avec nos folliculaires des médias d’Etat. Vérification faite, c’est bien en Provence que cet autre débarquement a eu lieu. Je me suis rendu compte que quelques grandes lignes de l’histoire en France de la Seconde Guerre mondiale m’échappent encore.

Je n’avais jamais entendu de ce débarquement en toute sincérité. Seul celui de Normandie faisait alors référence à quelque chose. Le fameux D Day qu’on entend célébrer tous les 6 juin. Presque, un jour férié en France si on s’en tient à la mobilisation médiatique. Et ce même reportage qu’on tourne et qu’on retourne sur les cimetières américains de  Colleville-sur-Mer, de Saint-James, etc. En 2014, la reine d’Angleterre était même invitée. Le débarquement en Normandie ? Je connais l’histoire par cœur. Hey ! J’ai regardé Planète il y a quelques années, j’ai parfois eu l’honneur de capter Histoirelorsque Canal+ et mon câbleur en ont convenance – et tout le temps je me suis fait le plaisir d’ingurgiter les leçons d’histoire de France 2 lors du journal télévisé et pire… dans des émissions animées par Stéphane Bern et Cie.

Et ce débarquement en Provence alors ? Je me suis renseigné notamment via le communiqué de presse de l’Elysée. Après l’avoir lu, j’ai retenu deux informations et souligné deux fautes (de goût).

Les deux informations sont les suivantes :

1-      Le débarquement en Provence a permis l’entrée sur le sol français de soldats de la France libre et de l’armée d’Afrique (Européens, « indigènes » Marocains, Algériens, Sénégalais)

2-      Ce débarquement a été plus décisif que le débarquement en Normandie.

Les fautes (de goût) :

1-      La distinction dans la parenthèse entre les Européens et les indigènes. Mettre indigènes entre guillemets n’excuse rien. La formulation « Marocains, Algériens, etc. » aurait largement suffi pour caractériser les protagonistes. Encore qu’on pouvait s’arrêter aux généralités en disant tout simplement «les Africains», parallélisme des formes oblige !

2-      Lorsque le président du comité scientifique de la mission interministérielle des anniversaires des deux guerres mondiales Jean-Pierre Azéma se permet en 2014 de citer les « Sénégalais » et de mettre un point, il fait plus qu’omettre. Il reproduit un cliché. Celui des tirailleurs sénégalais. C’est vrai que la France coloniale a tenu à englober toutes les milices qu’elle levait dans ses colonies sous le même vocable. Mais tous les tirailleurs n’étaient pas sénégalais même sous cet angle. Le Cameroun – qui n’était pas strictement une colonie de la France – ne répond pas à cette critériologie. Une plus grande circonspection aurait été de rigueur.

Mais passons.

Encore que les véritables tirailleurs sénégalais n’ont pas été gâtés par l’histoire.

Je voudrais revenir sur les deux informations que j’ai pu avoir. C’est mieux de rester positif, n’est-ce pas ?

La bonne humeur n’exclue cependant pas de s’interroger. S’il est vrai que le débarquement en Provence a été plus décisif que celui de Normandie, pourquoi est-ce toujours le même que l’on célèbre à grand renfort de publicité ? Je pose la question même pour les combattants français de France et pour les Européens mobilisés. Une autre question troublante. Pourquoi lors des cérémonies du 15 août 2014 on n’a pas vu, en Provence, les anciens combattants africains qui ont participé à ce débarquement?

– Où étaient les Noirs africains et les Maghrébins comme «Robert Roussafa, 18 ans en 1944, engagé dans les Français libres, qui a débarqué le 15 août 1944 ; Jacqueline Luyton, 24 ans en 1944, résistante, qui faisait la liaison avec le maquis en 1944 ; Louis Polverini, 17  ans en 1944, forestier dans l’Esterel, qui a assisté à l’arrivée des parachutistes alliés».

– Eh bien monsieur on les a cherchés, mais on n’en a trouvé aucun.

– Bien sûr mon cher, comment les auriez-vous trouvés ? Ils sont presque tous morts ou séniles ou fous ou perdus ou… devenus toujours quelque chose de terriblement intouchable.

Je suis petit-fils d’un ancien combattant africain qui s’est battu pour la France sur un autre théâtre. Ça me fait presque rire de voir François Hollande inviter les Paul Biya, les Alassane Ouattara et les autres au grand banquet de la République française.

Ceux-là sont sans doute redevable, mais d’autre chose.

Il y a quelques années, je travaillais sur la situation des anciens combattants au Cameroun. J’ai rencontré quelques responsables de l’Office national des anciens combattants. L’un d’eux m’a raconté la détresse dans laquelle sont morts les vieux croulants qui croyaient à la France malgré la colonisation et par devers l’indigénat. Il a fallu qu’on force la patrie des droits de l’homme à se souvenir d’eux et à aligner leur pension sur celle de leurs frères d’armes métropolitains. Cela fait juste 4 ans que Sarkozy a consenti cet effort. Merci mon frère. La quasi-totalité de ces gens-là sont morts dans le dénuement le plus total. Je ne parle même pas des veuves de ceux qui sont décédés quelques années après la guerre.

Pour ce petit peuple, je ne demande ni gloire, ni interview télévisé ni même inscription de noms sur les monuments de guerre qui ornent les murs des plus petites agglomérations françaises. Je demande qu’on continue l’histoire sans eux. Ils sont partis sachant qu’ils avaient été utilisés comme de la chair à canon. Que l’histoire continue sans eux.


Sommets, conférences, forums… Pourquoi l’Afrique fait-elle courir le monde ?

Les rencontres multilatérales entre les grandes puissances et les Etats africains se sont multipliées ces dernières années. Comme semble l’illustrer le sommet Etats-Unis-Afrique qui s’est ouvert ce 4 août 2014 à Washington, le continent est définitivement revenu au-devant de la scène.

Paul Biya en France
Le président Paul Biya est de toutes les rencontres multilatérales malgré sa casquette de « dictateur » (c)prc.cm

Paul Biya a quitté le Cameroun ce samedi, 2 août 2014. Direction, l’Amérique du Nord. Il fait partie des 47 chefs d’Etat et de gouvernement africains présents à Washington DC pour l’«United States-Africa Leaders Summit». Dès le 4 août, ils ont eu trois jours de discussions avec Barack Obama. L’agenda de la rencontre est connu au moins depuis la tournée africaine du président américain en juin 2013. Il est question de commerce et d’investissement. Si on s’en tient aux chiffres non officiels glanés sur Internet 85 milliards de dollars US sont échangés chaque année entre le pays de l’Oncle Sam et l’Afrique. Le président Obama doit aussi réaffirmer à ses partenaires africains qu’il reste attaché aux idéaux de démocratie et de sécurité. Autour de ces points principaux graviteront des problématiques secondaires sur lesquels le gouvernement américain dit avoir reçu des doléances d’associations et de groupes de pression africains. Difficile de penser que la question des droits de la communauté LGBT – Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels – ne va pas être évoquée d’ici mercredi. Dans la tradition occidentale, le sommet Etats-Unis-Afrique ne s’imagine donc pas sans pression sur la question des «droits de l’homme».

Le programme du sommet de Washington promet d’être dense. Cependant il reste constant que les Etats-Unis sont la dernière grande puissance à avoir ritualisé les rencontres multilatérales avec l’Afrique. Peut-être parce que la part du continent africain dans le commerce mondial ne représente pas plus de 3 % des échanges. Le constat est cependant que les Américains ont attendu 40 ans après le premier sommet France-Afrique pour se lancer dans l’arène. Les autorités françaises ont quant à elles réussi à ritualiser et à élargir ces rencontres au-delà du traditionnel pré-carré constitué d’anciens territoires colonisés. Le succès même de ces rencontres et le contenu des discussions au fil des ans ont motivé les critiques contre ces sommets où la France fait la pluie et le beau temps. Il serait le site institutionnel de la Françafrique et du néocolonialisme.

Les affaires d’abord

Le sommet Europe-Afrique se présente au contraire comme un cadre plus pertinent de discussions où une région parle à une autre d’égale à égale. Théoriquement. De plus, lorsqu’on parle de sécurité et de la situation en République centrafricaine, la France est la première à reconnaître qu’elle ne peut plus aujourd’hui être le seul gendarme de l’Afrique. On assiste à l’effacement des Etats tandis qu’une grande place de plus en plus importante est laissée aux institutions. Lors du dernier sommet UE/Afrique, l’Union africaine et l’Union européenne sont par exemple arrivées à un accord sur l’envoi des troupes européennes de maintien de la paix en RCA.

Les Occidentaux ne sont pourtant pas les seuls à prendre rendez-vous avec l’Afrique sur une base régulière. La Chine, l’Inde, le Japon, le monde arabe, la Turquie, l’Amérique latine ont d’ores et déjà montré leur intérêt pour le continent en aménageant des plateformes de discussions avec ses représentants. L’un des précurseurs des rencontres sur le développement en Afrique est le Japon. Lors du dernier sommet de la Conférence de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD), les autorités nippones ont promis de multiplier par cinq l’enveloppe de leur aide au développement. Objectif ne pas se laisser distancer par la Chine.

Cette dernière prépare la sixième édition de son Forum de coopération avec l’Afrique pour 2015. Ici, exit la politique. On se rappelle encore du premier sommet Afrique-Amérique latine de 2006 où Kadhafi et Hugo Chavez prônaient le rapprochement économique et militaire entre les deux régions forgées par l’idéal révolutionnaire contre l’impérialisme. Depuis deux autres rencontres ont eu lieu dont la dernière à Malabo en Guinée équatoriale. Autant dire que dans cette nouvelle ruée vers l’Afrique, les Etats-Unis qui disent vouloir «investir dans la prochaine génération» des leaders africains accusent un sacré retard.

 

 


Bref, j’ai couvert le conflit Israël-Hamas

Je suis allé à l’ambassade d’Israël à Yaoundé pour discuter du conflit Israël-Hamas avec l’ambassadeur Nadav Cohen. Et j’ai remarqué que l’accès à la représentation diplomatique n’est pas simple.

Le graffiti de Benjamin Netanyahou
Graffiti de Benjamin Netanyahu (photo par Thierry Erhmann/Creative Commons License/Flickr). SHARE: By Kevin Beane.

Bref !  Au-delà du message, ce sont les à-côtés qui m’ont le plus frappé lors de mon passage à l’ambassade d’Israël à Yaoundé, il y a quelques jours. Le dispositif sécuritaire pour accéder à l’ambassade est quelque peu particulier au regard même de ce qui se fait à l’ambassade des Etats-Unis à Yaoundé. Pour arriver dans la salle de conférences, il faut passer au moins six portes, si je fais abstraction de la salle d’attente. Déjà la rue qui passe devant l’ambassade n’est pas à accès libre. Deux barrières de police sont disposées pour filtrer les allers et venues. Les visiteurs doivent décliner leur identité. On s’assure que vous êtes attendus.

Quand tout est OK, c’est l’aide de camp de l’ambassadeur qui vous prend en charge. A quoi ressemble-t-il ? A un Américain, au Yankee ordinaire des films western. Vous savez, celui qui fait partie d’une bande mais qu’on ne remarque presque pas. Il met une chemise kaki et des écrase-merdes que je ne porterais pour rien au monde.  J’étais avec quelques confrères, il nous a posé deux questions d’un air calme et poli. Comme un arrière goût de politesse militaire. J’ai été personnellement gêné par l’objet de sa curiosité. Il voulait savoir si j’avais une arme ou quelque chose qui peut ressembler à une arme sur moi. Non, je n’avais rien de tel. Est-ce que j’avais prévu à titre personnel ou avais reçu quelque chose d’un tiers – en termes de cadeau – à remettre à l’ambassadeur ? Non ! Comment aurais-je pu trimbaler des présents alors qu’une heure auparavant les « services de sécurité de l’ambassade » m’ont gentiment passé un coup de fil pour me demander de ne pas apporter d’appareil photo, ni de camera pour cette rencontre avec l’ambassadeur…

N’auriez-vous pas une arme sur vous, s’il vous plaît ?

Après ces présentations, le monsieur m’a introduit dans une petite salle adossée au portail. Cette salle donne sur la cour intérieure. Mais ici aussi avant de passer, il faut accomplir au préalable les formalités de vérification similaires à celles auxquelles sont soumis les passagers dans les aéroports. Portique de sécurité, ceinture enlevée, téléphones portables, pièces de monnaie et tous les autres gadgets métalliques mis dans une corbeille, etc. A la fin de la manœuvre, il m’a tout remis, sauf le téléphone portable qu’il a placé dans une armoire visiblement destinée à recevoir de tels appareils. Pas de panique, je l’ai récupéré au moment de quitter l’ambassade.

Une fois dans la cour, j’étais content d’avoir réussi à passer le test. En imaginant un peu les raisons qui peuvent justifier ces règles drastiques de sécurité. Pas le temps d’avoir la réponse. Un policier camerounais sans doute affecté aux services de sécurité de l’ambassade m’a introduit dans une salle d’attente. La porte de la salle s’ouvre automatiquement. Un agent que j’entraperçois furtivement au travers d’une vitre est chargé d’ouvrir et de fermer les portes. Quelques minutes plus tard, je suis prié de rejoindre la salle de conférence. Encore trois portes à franchir dont deux qui se suivent sur une distance de 2 mètres. What for ?

Gâteaux au chocolat et interrogations…

Pendant que nous longeons le couloir, l’agent administratif de l’ambassade préposé à notre accueil nous rassure que toutes les mesures auxquelles nous avons été soumises ont été érigées pour notre sécurité. Je n’ai pas compris en quoi toutes ces règles me protégeaient. Je l’ai regardé, il m’a regardé, je l’ai regardé, il m’a regardé, je l’ai regardé…  Finalement nous avons atteint la salle de conférences. Il y avait des petits gâteaux au chocolat. J’en ai mangé… beaucoup. C’était pour chasser le stress et parce que j’adore les gâteaux au chocolat notamment lorsqu’ils sont bourrés de sucre. L’ambassadeur n’a rien pris. Je me suis dit, bon !

Pendant le briefing Nadav Cohen, l’ambassadeur nous a indiqué que contrairement à la campagne internationale, ce sont les Palestiniens qui contrôlent la Bande de Gaza et qui sont responsables de l’escalade militaire qui a conduit à l’actuel affrontement israëlo-Hamas. Plus, ils devraient être tenus pour responsable de la mort des civils de la bande de Gaza et d’Israël. La raison ? Le Hamas vise des cibles civiles en Israël en tirant à l’aveugle en même temps qu’il utilise les civils palestiniens qui vivent dans la Bande de Gaza comme des boucliers humains. Ce sont des terroristes qu’il convient de comparer avec Boko Haram. Je lui ai fait remarquer que pour beaucoup de Camerounais et d’Africains, le Hamas pourrait être comparé à l’ANC au moment de l’Apartheid. Il m’a dit que pendant une bonne partie de sa vie, Mandela avait été un terroriste. Je l’ai regardé, il m’a regardé, je l’ai regardé, il m’a regardé, je l’ai regardé… Je lui ai dit Bon ! Il a aussi dit que le Hamas refuse la paix. Je lui ai demandé ce qu’il pensait du Fatah de Mahmoud Habbas – qu’il a souhaité appelé Abu Mazen. Il m’a dit que l’Autorité palestinienne qui contrôle Ramallah n’a aucun contrôle de la situation. Il a aussi dit d’autres choses. Mais je n’ai pas compris.

Bref, j’ai couvert le conflit Israël-Hamas.

 


Belle… presque

À toutes les M. que j’aime

Elle était presque belle.
« S’il te plaît, reviens, ne te sauve pas ». (c) www.ambre-ebene.fr

C’était en 2006. Je venais d’obtenir mon baccalauréat avec une bonne mention. Pour me récompenser, mes parents me permirent de m’évader un peu de la petite ville côtière où je fréquentais le lycée. Je fus donc envoyé à Yaoundé auprès de mon grand-frère. Il s’agissait aussi pour moi de m’acclimater à la ville où je devais suivre très prochainement mes études supérieures. J’arrivai donc à Yaoundé en juillet ou peut-être en août je ne sais plus exactement. J’étais très content de retrouver la ville qui m’a autrefois vu courir dans tous les sens. Cette ville où l’odeur des grillades au bord des rues me rappelait les vents du crépuscule. Oui j’aimais Yaoundé en ce temps-là. Oh pas que je n’aime pas cette ville aujourd’hui. Ce que je veux dire c’est qu’à cette époque, les multiples collines de Yaoundé me fascinaient tellement.

Mais beaucoup de choses m’enchantaient alors. La philosophie à laquelle j’avais été initié, la découverte de l’égalité entre les hommes, le regard admiratif de mes parents, mes nouvelles amitiés avec ceux qui étaient naguère mes enseignants. Oui ! J’aimais la vie. Lorsque je me rappelle ces instants d’illumination, je regrette franchement mes dix-huit ans. L’âge où j’ai donné pour la première fois mon opinion dans un taxi sans être traité comme un enfant ; et c’était à Yaoundé. Sacré Yaoundé. Mais sacré Edéa aussi.

La ville d’où je venais ne m’avait pas laissé partir sans souvenir. Certes les jours sans vie de lycéens me revenaient sans cesse. Mais au-delà de ces jours chauves, j’avais appris à vivre et à supporter, à mourir et à me ressusciter… à aimer ou du moins à apprécier les filles. C’est à Édéa que j’ai appris à penser aux filles, à les regarder et à songer à la sensation qu’elles peuvent provoquer à un cœur courageux. C’est à Edéa que je suis devenu l’homme que je suis. Je suis peut-être honteux de le dire aux femmes qui me lisent. Je ne m’embarrassais pas de scrupules pour me rapprocher des filles qui me semblaient un peu belles. Toutes étaient l’objet de mon profond amour. Celle qui se considérait comme ma petite amie fut très désolée de retrouver une autre fille dans mes draps et me le signifia dans un flot de larmes. Ces larmes étaient autant de trophées qui pleuvaient. J’étais modeste et je souriais nonchalamment, très doucement. Les trophées pleuvaient de plus belle. J’étais cynique, mais cela me permettait d’être digne de moi-même. D’ailleurs je trouve que j’avais tout à fait raison. Les filles se privent-elles de nous faire des scènes pires ?

Je savais ce que je voulais quand je suis parti de cette petite ville. Le plus grand nombre de conquêtes. Je voulais collecter tous les trophées de l’université de Yaoundé, toutes les larmes d’Emombo, mon quartier ; je voulais additionner tous les bonheurs qui vous tendent les mains dans les yeux de chaque fille. Je voulais certes aussi me reposer de mon surmenage. Mais le meilleur moyen de se reposer n’a-t-il pas toujours été de s’occuper, de se distraire ?

J’arrivai donc à Yaoundé un soir, c’était même déjà la nuit. On m’embrassa, on me prépara un bain, on me félicita pour le bac, on m’amena manger chez Stam, on promit de me présenter à quelques connaissances (des filles bien entendues). Ces congés s’annonçaient décidément de bons augures.

Quelques jours se passèrent et on me présenta une voisine. J’eus vite fait de me lasser d’elle. On s’entendait parfaitement depuis le premier jour et tout allait bien, trop bien même. J’atteignis mes fins sans trop me poser de questions. Ça devenait franchement ennuyeux de nous entendre. On ne parlait qu’un seul langage. On n’avait qu’une seule histoire qu’on connaissait chacun par cœur, une histoire banale. Je veux dire qu’on s’emmerdait déjà ensemble deux semaines à peine après le début de notre histoire. J’étais devenu distant parce qu’elle m’envahissait de cet amour que je ne connais pas. Et bientôt ses pleurs me donnèrent quelques joies. Des trophées. Ce que je voulais c’était des compétitions à la hauteur de la ville que j’idolâtrais.

Je plains aujourd’hui encore son innocence

Mi-août, la pluie tombait en fines gouttes et les sentiers qui arpentent les quartiers de la ville aux sept collines devenaient glissants. Je sortais de moins en moins. Je passais de longues heures sur ma véranda un livre à la main. Des fois je sortais avec un stylo et une feuille pour griffonner quelques vers vides de sens, mais pleins de sentiments.  Ou bien je m’asseyais sur une chaise, les jambes et les bras en croix la tête baissée à ressasser quelque déception amoureuse. Quelques fois Zoukine, la fille qui m’emmerdait tantôt venait aussi partager ces instants de solitudes qui m’angoissaient.

– Comment peut-il pleuvoir alors que je dois encore découvrir la ville ?

– Dis donc comme tu es narcissique. Tu penses que le monde tourne autour de ta petite personne ?

Je levai le regard sur ce visage rond et pur que je n’aimais pas, que je n’aimais plus. Pourtant il y a quelques temps encore, je la trouvais formidable. Qu’a-t-il bien pu arriver ? Pourtant Zoukine était belle puisqu’elle était brune. Je plains aujourd’hui encore son innocence…

– Tu ne t’ennuies pas toi ? lui demandai-je pour dire quelque chose.

–  …

Répondit-elle ? Je ne le saurai jamais ! En lui posant la question, j’avais jeté un regard furtif là-haut au-delà de cette barrière-là qui dévoilait étrangement ses secrets aux regards indiscrets qui se trouvaient en contrebas. J’avais jeté un regard furtif disais-je, et j’avais vu un être sublime. Tiens, une seconde suffit pour découvrir la vérité, le centième d’une seconde suffit largement. Assis là avec cet être étrange dont je sentais la luxure m’envahir, je m’étais évadé avec une image insolente, fugace et pour cela même irrésistible. C’était une fille très belle. Je n’ai pas les mots voyez-vous !

Elle n’était pas très belle, elle était sublime. J’affirme que son visage, même vu de loin, n’avait pas un seul mot pour le qualifier. Si le terme « sublimissime » existe, ce n’est que pour mentir sur la candeur de cette silhouette qui commençait à me hanter. Elle me possédait, elle me télécontrôlait. Je pris l’habitude de me mettre sur la véranda pour me délecter à chaque fois de ce breuvage visuel. Je n’en parlais pas à mon frère qui comme d’habitude, aurait eu un petit sourire au coin en me faisant jurer de ne jamais tomber amoureux. Je souffrais un bienheureux martyr pour cette fille qui se montrait à présent chaque soir du haut de son balcon de fortune.

Chaque soir, je sortais m’assoir sur ma véranda les yeux tournés vers cette fille. J’avais trouvé le Nord. Je ne supportais plus les visites de courtoisie auxquelles Zoukine désespérée s’accrochait obstinément. Je la détestais chaque fois que j’entrevoyais sa silhouette svelte pointée au coin de la cour. Je savais que la fille qui là-bas au loin me souriait était celle qui me ferait accéder au Nirvana. Pour la première fois depuis que mon pucelage avait volé de ses propres ailes, j’aimais une fille sans la désirer. Mon grand-frère aurait ri c’est sûr ! je ne lui dirais rien. J’aimerais d’abord et puis on fera la publicité après.

Nos rendez-vous muets se multiplièrent d’une façon exponentielle. Elle me manquait toutes les demi-heures où je ne la voyais pas. Elle s’embellissait jour après jour. Moi, je faisais des efforts pour mieux me vêtir avant de sortir…m’assoir à la véranda. Mais mon grand-frère en vieux briscard ne fut pas dupe. Il se doutait bien que je tramais quelque chose ; mais quoi ? Et mes rencontres mi-virtuelles, mi-réelles continuèrent pendant un moment. Ma dulcinée, je pouvais me permettre de l’appeler ainsi, semblait si radieuse et si pure que je ne pus résister un soir d’en parler à mon frère. D’une manière figurée bien sûr.

Je parlai d’un ami qui disait aimer une fille sans nécessairement vouloir faire l’amour avec. Le résultat fut, sans surprise, que cet ami était un con comme on n’en trouve pas très souvent dans la caste de ceux qui ont trois membres inférieurs. Et les cons moi-même je ne les avais pas trop en considération. Je n’étais pas un con.

Le lendemain, je fus plus que présent au rendez-vous qui s’était négocié silencieusement depuis près de trois semaines. Ce jour-là, je décidai de laisser ma chaise à l’intérieur et de rester debout quelques instants. Pour la première fois de ma vie je tremblai à l’idée de rencontrer une femme. Ce caractère ne m’a pas encore abandonné jusqu’à présent. Cela m’a sans doute fait passer à côté de beaucoup d’opportunités. Mais je pense que c’est aussi ça la vie, ma putain de vie.

Ma peur s’était envolée

Ce soir-là, je n’insultais pas encore la vie. Elle coulait suave et me mettait toujours du côté de ceux qui ne doutent jamais, de ceux qui ne pleurent jamais ; de ceux qui regardent les autres comme des meubles de salon. Ce soir-là, mon cœur ne saignait pas encore de regrets, je n’avais jamais encore eu honte, je n’avais jamais eu l’impression qu’en humiliant l’autre, je m’éclabousserais davantage. En ce temps-là, j’étais un être suffisant, c’est-à-dire un homme asocial. Et j’en étais fier.

Je restai donc là sur ma véranda debout quelques instants. Je devais me décider à toucher du doigt l’objet de mes fantasmes tant fantasmés. Je me demandais si je devais y aller, le doute m’envahissait. Mon téléphone portable sonna. Je m’empressai pour répondre à un éventuel appel. C’était juste un bip, je déposai l’appareil dans ma poche. J’étais là depuis une trentaine de minutes et je n’osais lever les yeux vers ce regard qui scintillait, et qui souriait, et qui se livrait à moi, et qui se livrait à moi sans retenue. Personne ne pouvait se livrer à moi sans retenue et s’en sortir quitte m’entendis-je murmurer. Non je ne l’aime pas me réconfortai-je. L’amour est une marque de faiblesse. Or je ne suis pas un faible, je la verrai et comme toutes les autres, sa fleur fanera sous les dards de mon soleil.

Je me picotais les tempes pour avoir la confirmation que je vivais toujours. Il fallait que je fasse le mal pour que je me sente vivre, exister même si j’étais ma propre victime. Il commença à pleuvoir. Pas une grande adverse. Un petit crachin aux durs accents de nostalgie. Une pluie indissoluble qui semblait vouloir me hâter encore plus.

Je me dépêchai donc et j’arrivai devant le portail de la demeure qui abritait mes amours et mes peurs. Je sonnai. Plusieurs fois. Je décidai d’entrer. Le portail était ouvert, je poussai imprudemment le portillon et je me trouvai en face d’un escalier qui menait de toute évidence à l’arrière-cour. L’endroit même où la fille à la beauté indicible prenait rendez-vous chaque soir avec moi. Je m’approchai avec l’assurance d’un seigneur. Il faut savoir être impertinent parfois. Je me moquais éperdument de la présence de ses parents. Fort heureusement, personne ne semblait être là, sauf elle. Elle tournait le dos à l’escalier, le regard fixé vers ma véranda.

J’étais content de l’avoir devant mes yeux. Ma peur s’était envolée. J’accélérai le pas avant de me ressaisir brusquement.

« Non ! ce que je vois là ne peut pas être vrai. Ce n’est pas normal. C’est une illusion ! » me répétais-je. La belle fille que je convoitais sans désirer, puis que je commençais bien malgré moi à désirer, était infirme d’un pied. Je me retournais lentement pour qu’elle n’entende pas le bruit de mes pas. Trop tard, elle s’était retournée. Son visage qui m’avait encore lancé quelques flashs me considéra. Je me souviens de la mine qu’il avait ce visage déçu par tant d’espoirs placés en un amour que je rendais impossible. Ses yeux lançaient des étincelles. Non pas qu’elle fut furieuse, elle était trop belle pour laisser transparaître sa colère. Son teint de près était encore plus beau que vu de loin, elle était un fruit mûr qui luisait sur la face du soleil. Cependant, elle était infirme. Toute sa beauté s’en était trouvée corrompue.

J’interrompis mon mouvement. Je la reconsidérai à mon tour. Oui elle était vraiment belle. Mais infirme quand même. Timidement, elle me salua et osa esquisser un sourire. Je me retournai brusquement. Je courais presque. L’odeur de mon parfum embaumait l’air derrière moi. J’entendis cette enfant m’appeler, me dire « s’il te plaît reviens, ne te sauve pas ».

J’entendis sa voix se noyer dans les larmes. Je continuai ma fuite, sans me retourner, le regard vide, la tête aussi. J’entendis cette belle fille  s’écrouler de tout son corps, mais je décidai de me sauver en fermant cruellement le portillon à ma suite. J’étais sauvé !