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RER B : le nouveau TNP (Théâtre national populaire)

Dans le concours de la ligne de transport en commun la plus pourrie, la mienne est une véritable bête de compèt’. Le train de banlieue RER B de la RATP que j’emprunte six jours par semaine se passe de concurrence dans ce domaine. Pour autant, elle peut ne pas se limiter à être la ligne la plus ennuyante de toute la région parisienne pour quelqu’un qui veut tirer un avantage de sa routine. Il y a suffisamment de quoi passer le temps durant ses incessantes perturbations dues souvent à une subite grève ou à un colis suspect, généralement un sac abandonné par un voyageur distrait à la recherche de son ORLYval à Antony. Un foisonnement d’histoires cocasses, certes des clichés à force de répétitions, mais très distrayantes pour qui sait en profiter pendant ces moments où les rames sont bondés de frimousses de banlieusards, toutes plus tristounettes, les unes que les autres.

Dans un confinement de Taxi brousse, comme souvent, aux heures de pointe, assis face à  des sourcils froncés semblant sortir fraichement de l’enterrement d’un proche, j’entends, juste après la sirène annonçant le départ de la Croix de Berny, la voix forte d’une femme qui interpelle notre wagon avec assurance.

– Mesdames et Messieurs, bonsoir. »

RER B La Croix de Berny
RER B, quai Croix de Berny, direction Massy Palaiseau

Cette voix, elle m’est particulièrement familière, je la reconnais tout de suite pour avoir fait souvent le même trajet en sa compagnie. J’aurai reconnu entre mille cette intonation très atypique à la limite de l’invective. Elle provoque immédiatement en moi un petit sourire aux coins des lèvres que je me presse de dissimuler en baissant le regard. Et pendant que j’essaie de profiter de ce mouvement pour récupérer discrètement une pièce de 2 euros dans mon sac, je l’entends :

Je suis maman de 3 enfants, 11 ans, 8 ans et 5 ans. Si je me permets d’être parmi vous aujourd’hui, c’est parce que je n’ai pas encore touché les allocations qui nous permettent d’avoir une relative vie descente…

Son bla bla bla habituel

– … Si ça vous intéresse, je cherche à faire des heures de ménage ou de repassage. Je vous remercie du fond du cœur de nous avoir aidé et je vous souhaite une très bonne soirée, merci.»

Les mêmes pauses entre ses phrases, les mêmes temps de respirations, les mêmes timbres de voix pour soutenir les passages émotionnels. Puis, elle couronne sa partition avec un « Vous voulez des justificatifs » en tendant à ceux qui lui glissent quelques centimes, comme à l’accoutumé, un petit paquet de papier dans un emballage plastique qu’elle déclare être son livret de famille. Une artiste.

Le truc à cette dame, différemment de l’humour décapant dont usent certains spécialistes de la manche sur les lignes de métro de Paris, c’est le regard. Elle toise ses pigeons dans le but de les déstabiliser. Un truc savamment mis en place. Le résultat semble invariablement le même, soit la personne fixée dans les yeux compatit à sa misère et lui glisse une ou deux pièces, soit elle est visiblement très agacée par ce germinal urbain d’opérette.

Cette dernière réaction ne lui échappe pas. Elle la décrypte très facilement et retourne la situation à son avantage. Elle vous agresse alors verbalement en faisant croire que vous venez de la rabrouer, vous, le sans cœur, malgré sa situation de maman précaire. Une manœuvre de victimisation bien rodée. Ce qui lui donne logiquement une image sympathique après des autres passagers qui, du coup, le lui manifeste en lui glissant quelques pièces d’euro, à moins que cela ne soit la trouille d’être victime de sa logorrhée vindicative. A tous les coups, elle sort de la rame avec une recette sonnante et trébuchante.

A mon tour, je lui adresse mon meilleur sourire tout en lui tendant la pièce que j’avais récupérée dans mon sac. Elle me gratifie d’un regard reconnaissant en empochant la pièce tout en me tendant son paquet de papier et, mécaniquement, me demande :

Vous voulez des justificatifs ?

Oui, je veux bien, lui répondis-je toujours avec le sourire, en essayant d’attraper le paquet de sa main à la grande stupéfaction de tout le monde. Mais, elle s’agrippe à ce pseudo livret de famille que je cherche à lui retirer en vain pour voir ce qu’il en est pour de vrai. Une lutte silencieuse qui dure deux secondes. Elle ne lâche pas son outil de travail. J’abdique finalement et le lui laisse.

Sa réaction ne se fit pas attendre. Elle devint toute rouge puis me jeta brutalement la pièce de 2 euros que je venais de lui donner.

Entre éclats de rires des passagers dans la rame et les différents noms d’oiseaux qu’elle m’attribue, notre train fait son entrée dans la station d’Antony. Elle se précipite alors hors du wagon sous une salve d’applaudissements dès l’ouverture des portes et, sans révérence, et sans rappel, elle s’engouffre dans un autre pour une nouvelle représentation.

Rideau !

@SoloNiare


Vite, des moustiquaires, le paludisme n’attend pas

A même les habitations, des fossés encombrés de détritus peinent à drainer les eaux insalubres vers un lieu où elles ne seront jamais traitées. Dans ces mêmes rues, d’immondes flaques d’eau remplissent les crevasses laissées dans le macadam, ces lieux d’exploit pour le gamin que j’ai été, en relevant des défis lancés par ma bande d’amis. Également, des fosses septiques béantes où, dans mon passé de gavroche des rues de Conakry et de Bamako, j’ai été plusieurs fois à deux doigts du bain le plus puant qui puisse exister. Bienvenue dans le confortable nid du minuscule moustique, vecteur principal de la pandémie la plus meurtrière de notre ère : le paludisme.

Et pas loin de ces égouts à ciel ouvert, habitat de luxe de l’incroyable petit tueur, souvent les soirs, après le repas en famille, j’ai souvenance que nous courions vers grand-père pour l’écouter nous conter l’histoire de Waraba, le terrible lion, de Souroukou, la monstrueuse hyène et de Bamba, la crocodile aux crocs meurtriers. Pendant qu’on se faisait piquer par de farouches moustiques assoiffés de sang, le vieil homme avait ce talent de nous faire comprendre qu’il fallait s’éloigner de ces carnassiers de la savane au risque de se faire tuer, ce qui poussa les hommes à éviter là où ils vivent.

Flaque d'eau stagnante
Une grosse flaque d’eau stagnante dans une rue de Grand-Bassam, un potentiel nid de larves de moustiques, vecteur principal du paludisme

Et comme moi, lorsque j’écoutais les récits de grand-père en me grattant instinctivement pour soulager ces piqûres de moustique comme seule réponse, les populations les plus exposées à la pandémie font aussi avec et se complaisent dans une résignation qui leur coûte les statistiques les plus effarantes :

Le paludisme tue un enfant africain toutes les 30 secondes
Le paludisme demeure l’une des plus graves menaces pour la santé des femmes enceintes.
Il est le 1er motif de consultation (60% des consultations dans les centres de santé)
3,4 milliards de personnes sont exposées au risque majoritairement en Afrique et au Sud-Est d’Asie
Et 12 milliards de dollars perdus chaque année en Afrique du fait du paludisme

Ces chiffres très alarmistes donnent l’impression d’être tiré d’une campagne orchestrée par une agence de com rodée dans le sensationnel. Pourtant, le paludisme n’attend pas, il continue de sévir pendant que ces victimes restent dans l’expectative d’une solution qui peine à se concrétiser. La moustiquaire imprégnée se présente aujourd’hui comme le moyen de prévention le moins couteux de tous. D’où mon adhésion à toute forme de sensibilisation pour la collecte de moustiquaires au profit des populations des terres marginales mal drainées.

A Grand-Bassam entre le 2 et le 12 mai, accompagné de Cyriac Gbogbou, respectable chef de village d’internet en Cote d’Ivoire et de deux blogueuses de la plateforme Mondoblog, Josiane Kouagheu et Chantal Faida, nous avons arpenté quelques rues de la ville, chargé de 100 moustiquaires, fruit d’une collecte lancée sur Twitter, Facebook et Instagram, pour une distribution gratuite aux habitants.

Cette opération « don de moustiquaires imprégnées » a été précédée préalablement de plusieurs séances de sensibilisation bien accueillies par les personnes rencontrées. Elles ont été religieusement à l’écoute des messages de prévention contre le paludisme qu’on leur a apportés et nous ont promis une utilisation quotidienne des moustiquaires. Cyriac Gbogbou s’est proposé de passer les revoir à l’improviste quelques semaines après pour s’enquérir de la bonne utilisation des moustiquaires.


100 moustiquaires, c’est certes peu et semblent créer quelques inégalités sur le terrain face à la prévention contre le paludisme pour les premiers bénéficiaires, mais l’opération a surtout pour but d’attirer l’attention sur cet aspect de la lutte contre la pandémie que beaucoup de spécialistes estiment être le plus efficace. Avec les blogueurs associés à cette opération, nous lancerons prochainement une nouvelle campagne orientée sur une autre ville africaine avec certainement plus de moustiquaires.

Pour revenir à grand-père, contrairement à sa solution de fuir l’habitat du tueur, la moustiquaire imprégnée est pour l’instant le meilleur compromis de bon voisinage contre le paludisme dont le moustique n’est autre que l’impitoyable vecteur. En plus, son déploiement nécessite moins de moyen aux pays concernés qui ne comptent pas pour l’instant faire de l’assainissement et le drainage des eaux insalubres une véritable priorité de prévention.

Un grand merci à tout ceux qui ont soutenu l’opération « Moustiquaire » de Grand-Bassam.

Vous souhaitez participer à la prochaine collecte de moustiquaires imprégnées », n’hésitez pas, contactez @SoloNiare ou sulymane@yahoo.com


Bassam, loi Evin en vain sous les cocotiers

D’Afrique, il y a bien de cela quelques années derrière moi, lorsque j’ai appris l’existence de la loi Evin interdisant de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif, je crois avoir sauté au plafond de joie. Mon bonheur était indescriptible. Et, une fois en France, je ne manquais pas de dire « Bien fait pour eux » chaque fois que je croisais quelques fumeurs endurcis en groupe au bas d’un immeuble en train d’aspirer à la va-vite l’addictive nicotine. En hiver, cette joie devenait presque orgasmique. Je l’avais tellement attendu ce moment, que voir nos gentils empoisonneurs se la geler dehors à 0° était certainement la plus cruelle des revanches de la grande communauté des fumeurs passifs que je pouvais imaginer. Oui, jouissif, le spectacle !

Je sens qu’après ce billet, je me ferai plein d’amis lol 🙂

Autant pousser mon sadisme à la limite de la fatwa qui mettra ma tête à prix. Confidence pour confidence. Je m’approche d’eux à chaque fois que l’occasion se présente avec le geste du fumeur en manque et :

– Vous aurez pas une cigarette, svp ?

 Tout est dans le geste pour faire croire que cette mèche vous sera salvatrice. Ils le connaissent, eux, cette sensation de manque, la hantise qu’elle te crée. Ce n’est plus qu’un jeu d’enfant pour faire le fumeur parfait à force d’en avoir croiser des tonnes dans les rues et les troquets de la ville avec le même refrain « Vous aurez pas une cigarette, svp ? ». Un leitmotiv !

Dans le froid de canard, ils sont là, je les vois, ces fumeurs, grelotant sur le verglas car cette loi « merdique » les jette désormais dans la rue loin de leurs ex victimes résignées de longue date. Le pouce opposé à l’indexe comme tenant un mégot et mimant le geste parfait, je m’avance vers eux et laisse faire la solidarité légendaire qu’on leur connait.

J’ai le light ou le roulé à 99% des tentatives. Par contre, je refuse toujours le feu, faisant croire qu’un briquet se trouvait régulièrement à ma portée. Ça aurait été de mon propre gré de ne pas seulement inhaler l’horrible fumée que je déteste plus que tout, mais d’être mon propre bourreau en allumant cette mèche.

Un seul objectif se trame derrière mon imposture qui va faire de moi l’homme le plus détesté des fumeurs. Une imposture bien montée et bien rodée. Une fois la cigarette entre les doigts et après un hypocrite merci sans âme ni foi, j’ai juste à disparaître à l’angle de la première rue et à écraser avec extase l’immonde bête sous mon soulier. Ma scène du crime se résume souvent à cette mèche écrabouillée, gisant émiettée sur le trottoir ou souvent emportée par le moindre petit vent qui se fraie un passage dans la rue en question.

Retour en Afrique, il y a de cela deux semaines environ, à 6h30 de vol de la zone d’application de la loi Evin. Je découvre Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, la ville historique où se situe le Tereso, le complexe hôtelier qui nous accueille dans le cadre d’une formation avec des blogueurs venus du monde entier. Je partage la compagnie de quelques addicts à la nicotine et au goudron qui ont pris le même vol que moi venant d’Orly, tous résidant en France. Je les vois déjà s’extasier à l’idée de pouvoir s’acheter des tonnes de cartouches et de l’orgie de fumée qu’ils feront empester.

Mince, t’es dans la mouise, Solo

Je flaire leur revanche se dessiner. Malheureusement, l’arsenal juridique ivoirien n’a rien prévu. Encaisser et fermer sa gueule, le destin de tout fumeur passif au risque de passer pour le problématique du groupe dès le premier jour. Bon, je ne risque pas d’être plus victime qu’un autre, je décide de compter sur le savoir vivre de tout le monde ou de notre « savoir la vie » à nous tous.

« Gare à toi, Solo, si quelqu’un d’entre eux sait ce que tu leur fais endurer en France. »

Première nuit de rêve, une chambre bien climatisée, propre nickel chrome. Constat qui a du coup raison d’une grosse appréhension que j’avais sur l’hôtel. Le matin, 6h30, je sors de ma chambre, juste à un jet de pierre, des vagues de deux mètres qui se soulèvent sur un océan d’un bleu azur, une plage de sable fin surplombée par des centaines et des centaines de cocotiers sur des kilomètres et tout cela couronné par un air d’une pureté indescriptible. Cette sensation de bonheur en le respirant me fait penser au propos de ce fumeur qui m’expliquait ce que lui procure une bonne bouffée de cigarette.

Je pars en courant sans me poser de question, un footing improvisé sur ce sable qui m’oppose peu de résistance. Je suis tellement enivré par ce décor que je ne vois pas les minutes filer. Une heure après, je suis de retour à mon point de départ, dégoulinant de sueur dans la chaleur moite de Grand-Bassam. Une douche s’impose. J’en profite allègrement et sors après rejoindre le groupe dans le restaurant. Ils n’ont pas perdu leur temps, ils sont là, les fumeurs à toutes les bonnes tables et se donnent à cœur joie à poisser l’air matinal, mais ils sont heureux entourés de la majorité non fumeurs. Ils affichent tous cette bonne bouille de petit marmot qui sort de punition et qui se gave du chocolat qui lui avait longtemps été interdit à tort.

L’après-midi, même scène, même brume pendant quelques séances en groupe de travail. Je ne pouvais pas imaginer qu’ils prendraient leur revanche en terre africaine. Il n’y a plus que 9 jours à tenir pour les retrouver de l’autre coté de la méditerranée pour leur dire mille fois :

Vous aurez pas une cigarette, svp ?

@SoloNiare


Chronique de Bassam : jour 1 et 2

Hôtel Tereso, la piscine, le chapiteau restaurant et la plage à perte de vue
Hôtel Tereso, la piscine, le chapiteau restaurant et la plage à perte de vue

 

 

Il est 8 h30, je me réveille après une nuit très agitée pleine de rêves que la mémoire n’a pas pu garder. Pourtant j’aurais voulu me refaire le film que mon subconscient a tiré de ce premier jour d’arrivée dans le pays de Nana Boigny. Je n’ai pas l’impression d’avoir bien dormi. La faute est bien loin de venir de cette bonne chaleur moite atténuée par un bruyant climatiseur 2 chevaux qui perce un carré d’un pan du mur de ma chambre d’hôtel. J’ai encore envie de retourner dans ce grand lit que je partage avec un autre blogueur. Le cocorico perçant d’un coq se fait entendre, la lueur qui se fraie entre les persiennes et l’heure sur l’écran tactile de mon smartphone m’indique que la nuit est finie. Tous les signes concordent vers le même message : « Solo, lève-toi, c’est le matin ! »

Sur la pointe des pieds, je descends discrètement du lit et me faufile dans les toilettes pour une douche rapide et quelques coups de brosse à dents, le rituel du matin. Je me hâte de trouver un bermuda et un tee-shirt pour être à temps pour le petit-déjeuner en groupe prévu à 9 heures. Mais bizarrement, mon colloc, lui, dort d’un sommeil tranquille, pénard. Soudainement quelque chose me vient en tête, je sors mon smartphone de ma poche, active son écran : 8 h47, plus que 13 minutes pour retrouver les autres. Avec les impressions, c’est souvent les premières qui s’impriment très solidement dans le temps et je ne comptais pas en laisser une mauvaise auprès de 80 blogueurs d’une plateforme qui est à plus d’un million de visiteurs. Des blogueurs qui en salivent, prêts à bondir sur n’importe quel sujet pour les esquisser dans leur billet quotidien. Pour une pub, quelqu’un qui voudrait s’en faire une bonne ou une très salissante, l’hôtel Tereso est l’endroit le mieux indiqué pour les 10 jours à venir.

J’hésite entre inviter mon voisin à se lever pour ne pas aussi être en retard et le laisser se remettre du long voyage qui a été aussi le sien du Niger à Abidjan.

Devant le perron de ma chambre, à un jet de pierre, une plage qui n’a rien à envier à celles que vendent les voyagistes sur les plaquettes en papier glacé. Elle donne sur une mer très agitée. Des vagues rugissantes se suivent les unes après les autres et viennent mourir sur le sable fin en livrant leur écume. Cette mer me tente, mais j’entends ce compte à rebours qui me presse pour le chapiteau qui fait office de restaurant sous d’élégants cocotiers dandinant au gré du vent. Je dépasse une piscine qui me nargue avec son eau limpide. Mais, je préfère courir vers le chapiteau et me trouve une place. Personne ! Je suis le premier. J’active une nouvelle fois l’écran tactile de mon Smartphone : 9 heures, même pas une trace de cuistot. « Comment se fait-il ? » me dis-je.
« Le décalage horaire, Solo, t’as pas eu le réflexe de mettre ta montre à l’heure de Grand-Bassam »
Je venais donc de gagner deux heures de plus pour ma journée. Je tourne aussitôt mon regard vers la piscine qui vient de comprendre que son charme n’a pas été vain. Plouf!

@SoloNiare


Vigile, si ce n’est donc mon frère black, c’est moi

Vigile 

En visite dans l’enceinte d’un très grand musée parisien, mes pas se font nonchalants entre les allées d’une magnifique salle d’exposition. Les raisons de cette lenteur ne sont pas à chercher loin, des œuvres muséales sur le bassin du fleuve Congo m’ont attiré là avec Alfred, lui aussi venu de sa Normandie natale pour les mêmes raisons. Il porte une petite veste slim sombre sur une chemise bleu ciel et une cravate fine. Je suis également habillé de la même façon et nous prenons notre temps devant le pittoresque des œuvres exposées, témoins d’une civilisation multi séculaire d’une période méconnue de l’histoire africaine.

Nous baignons dans la pénombre d’une étrange scénographie dans laquelle trônent sur des socles sous vitrine des vestiges de peuples bantou et bamiléké. Un dispositif discret de faisceaux les éclaire de ses spots lumineux. Les légendes sont claires et précises, cependant je fais le guide pour Alfred qui ne tarit pas de questions. Nous bouclons  le tour de l’exposition, immensément satisfaits en ayant pris note sur note.

Dans le hall avant la sortie, une petite halte s’impose logiquement à nous, le temps d’échanger quelques avis à chaud. Ces moments où, plein de DIF (Dilatation intérieure de fierté), tu te dis avoir fait truc important, celui de t’être nourri de savoir qui te rendra moins bête.

Absorbés par nos échanges, nous ne prêtons pas vraiment attention à la scène qui se joue, une très grande femme, de type occidental, nous dépasse se dirigeant vers la salle d’exposition suivante. A 20 mètres environ, elle croise une autre dame, la cinquantaine, une Blanche également, arrivant précipitamment vers elle, l’air très préoccupé.

Savez-vous où se trouvent les toilettes, svp ? demande l’inquiète.
Demandez au vigile là-bas ! répond sans hésitation la girafe en pointant son doigt vers Alfred et moi.
Celle-ci nous rejoint aussitôt à pas rapides et s’adresse illico à moi très poliment, sans même regarder Alfred.
Monsieur le vigile les toilettes, svp ?

A mon tour, très naturellement, je lui indique la direction des toilettes que j’avais aperçues tout près des marches donnant sur le niveau 1. Elle me remercie et  s’engouffre aussitôt dans le compartiment réservé aux femmes avant de claquer la porte derrière elle.

Les minutes qui suivent sont très pesantes. Le fond sonore de la climatisation qui était jusque-là inaudible se fit très bruyant. Ma gêne était visible. Je suis longtemps resté absorbé dans une série de questionnements, que j’abordais ponctuellement au cours de la journée avec Alfred qui ne semblait pas vraiment comprendre cette obsession.

Les stéréotypes ! Cette imagerie fabriquée par la société qui impose à l’esprit paresseux et consentant, qu’être noir et porter un costume cravate implique forcément un seul et unique boulot : gardiennage.

Il faut le vivre pour le comprendre,  et pour ceux qui dégainent le « Oui, mais tu vois le racisme partout, toi ! » la leçon de mon vécu n’est pas encore suffisante. Cependant, mes mélanines plus foncées que celles de mon clone d’ami, Alfred, ont suffi pour faire la différence.

Cette différence qui fait que l’on conçoive qu’un Blanc en costume ressemble à tout sauf à un vigile, tandis qu’un Noir en costume ressemble à un vigile sauf à tout.

@SoloNiare


Parlons africainement toubab

Entrer dans le secret de ces étranges combinaisons lexicales qui se glissent dans les conversations de rue des quartiers africains. De quoi dresser les cheveux sur la tête du toubab qui cherche son chemin et qui, interloqué et hésitant pour ne pas froisser son interlocuteur, demande : « Vous dites, svp ? ». Pourtant, il a bien entendu, cependant il ne saisit pas le nouveau sens de ce mot initialement sien et qui se présente autrement à lui sous les effets de la marmelade linguistique locale.
Trouvez-en quelques clés ci-après.

Toubabou

Toubabou / Toubab :

C’est-à-dire : Blanc
Exemple : Toubabu, toubabou ! interpellent amicalement les enfants dans la rue.

Application : s’habituer à être défini en premier lieu par sa couleur. Problème de confort existentiel que les Noirs connaissent bien. Là c’est le tour du toubab de s’y frotter… à une échelle toute faible.

 

Bouffer

Bouffer :

C’est-à-dire : détourner l’argent

Exemple : déclinaison possible du verbe à toutes les personnes (singulier et pluriel)
Application : s’attendre à ceux que inviter ses collègues au restaurant par un «on va bouffer» à la cantonade soit mal compris. Ce sera pris pour une vraie invitation. Vous êtes prévenus !

A Bientôt

@SoloNiare

 


Francophonie, une francofolie d’expressions bidonnantes

Encore quelques trouvailles africaines vachement plus tordantes les unes que les autres de la langue française. Il faut une fois encore rappeler que la démarche ne consiste pas à dénaturer le français, mais d’en faciliter la compréhension à la sauce subsaharienne.
Bonne fête de 20 mars, journée internationale de la Francophonie.

Conteneur_2

Conteneur :
C’est à dire : ex- boîte de fret maritime reconverti en petit commerce

Exemple : pour gagner le pain, il faut prendre devant, au conteneur

Application :
Version boutique (cool et pratique),
Version restaurant (sombre et chaud),
Version prison (l’horreur dans des zones très éloignées de la capitale).

Demander la route

 

Demander la route :
C’est à dire : préparer son interlocuteur au départ.

Exemple : C’est une bonne soirée, mais il est tard, je vais vous demander la route.

Application : Si on vous demande la route, inutile d’expliquer le chemin… Il est tard et il veut surtout aller dormir plutôt que de vous écouter encore.

 

Tablier

Tablier :
C’est-à-dire : petit tréteau sur le bord du goudron

Exemple : C’est ici que j’ai établi comme tablier
Application : Avoir un tablier, c’est déjà s’établir (nota le notable).

Jus

Jus : C’est-à-dire : soda, le plus souvent sucré et gazeux

Exemple : Coca Cola (US), Fanta (US), Sprite (US), Guini (Local),…
Application : Le plus conseillé demeure quand même de vider son contenu dans l’estomac

A très bientôt pour la suite

@SoloNiare

 


Petit lexique du parler français en Afrique noire

Allons à la découverte de quelques mots et expressions insolites habilement insérés dans le quotidien du parler français dans certains pays d’Afrique. Bien qu’elles ne répondent pas à une logique précise, leur étymologie reste tout de même très surprenante. D’où l’objet de cette petite série accompagnée d’illustrations.
Quelques exemples venant de Guinée-Conakry.

A vos zygomatiques !

Coster_end

Coster : tirer de accoster

C’est-à-dire : garer sa voiture au bord de la route comme des marins qui accostent un navire.
Exemple : Je me costerai dans le noir pour me cacher des bandits

Onomatopées diverses :

C’est-à-dire : Dèh, wallaï, hè, hô, hî, hon, go, n’gnè, kah, iyo…
Exemple : Wallaï, aujourd’hui là, il fait chaud, dèh ! Si ça continue comme ça, je vais aller à la plage, go !
Application : à utiliser pour la ponctuation et le renforcement du propos… avec modération tout de même, sous risque de devenir absolument incompréhensible. Sauf si vous voulez faire carrière dans la doublure des voix dans des films de Jackie Chang.

Ça va un peu

Ça va un peu !
C’est-à-dire : ça va doucement (et pas forcément sûrement)

Exemple :
Individu n°1 : comment ça va ?
Individu n°2 : ça va un peu…

Application : ça va un peu… surtout, il n’y a pas l’argent (phrase rituelle des soldats lors des barrages de nuit… Prévoir un peu de temps pour négocier ou un peu de monnaie pour partir vite).

A très bientôt pour la suite.

@SoloNiare


Quel est le dictateur qui a le plus tué ?

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Voici une infographie qui montre à quel point certains dictateurs ont été de véritables monstres pour l’humanité. En prenant une goutte pour un million de morts dans cette représentation, ils devraient tous être passibles de crimes contre l’humanité, ces génocidaires en puissance.

Un classement à faire froid dans le dos.

Source : https://goo.gl/wFeJ27


Privilège du nom contre délit de sale gueule

tirailleurs3 

Mano Malozé était le sobriquet d’un vieux tirailleur sénégalais de la seconde guerre mondiale. Il avait hérité de ce surnom durant la campagne contre les troupes nazis et aimait en parler en boucle entre deux noix de kola qu’il arrivait à peine à croquer. A voir l’état de ses chicots restants, on pouvait aisément s’imaginer qu’ils avaient été mis à rude épreuve par le temps. Siné Boplani, de son vrai nom, avait 20 ans en 1943 lorsqu’on l’enrôla de force dans son village subsaharien et l’achemina vers la Casamance pour un pré service militaire qu’il complétera finalement lors du grand rassemblement des tirailleurs sénégalais dans le camp de transit de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar.

Il ne manquait pas d’anecdotes tordantes sur son passage en France. Les gens de son village en raffolaient et n’avaient de cesse de lui demander de le leur raconter. Mano Malozé avait acquis un don de conteur extraordinaire avec le temps et savait rendre captivant ces récits en y insérant toujours quelques expressions françaises méconnues des villageois. Le degré d’alphabétisme qu’il avait acquis de son service militaire l’avait hissé au même rang que les premiers scolarisés de sa région. Et donc très souvent, il se la jouait intello et en avait gardé des mécanismes qui suscitaient, à chaque fois, d’énormes éclats de rire. C’était le spectacle comique que tout le monde s’arrachait quand il s’y mettait.

Pendant la guerre, la première procédure de cantonnement du bataillon de tirailleurs de Mano Malozé fut pour lui une expérience mémorable. Un moment qu’il narre dans ses détails les plus précis. Ce jour, quelque part vers Toulon, l’intendance générale de la base militaire procédait à l’appel des soldats pour les répartir dans leurs dortoirs respectifs. Chaque soldat se voyait ainsi orienter vers un numéro de bâtiment correspondant à son origine. Cette répartition commença, à tout Seigneur, tout honneur, par les soldats français. Ainsi, parmi les Paul Dupont, Jean-François, Bertrand Bardou et assimilés, Mano Malozé eut la grande surprise d’entendre son nom, Siné Boplani, cité pour rejoindre le même bâtiment que les soldats blancs. Il ramassa ses affaires avec un petit sourire narquois au coin des lèvres et partit précipitamment rejoindre son dortoir sous le regard éberlué de ses compagnons d’armes africains qui, à l’époque, trouvaient presque normal la discrimination dont ils étaient régulièrement victimes.

Mano Malozé fut soudainement stoppé devant le seuil de son dortoir par un sous-officier blanc de l’intendance qui lui demanda les raisons de sa présence en ce lieu.

– Zé rézoin mon doltoir, chef ! lui fit il fièrement et voulut continuer.
– Ton dortoir, mais ça va pas non ? Comment ça se fait ?

Le sous-officier lui demanda son nom et vérifia sur la liste accrochée sur la porte d’entrée. Il constata non seulement qu’un Siné Boplani y figurait, noir sur blanc, entre un Jacques Bonsergent et un Edouard Gauche et qu’en plus, le nom était suivi de la mention Corse.

– Tu viens d’où réellement ?
– Zé wiens direct du bâtiment intendance !
– Non, je parle de ta ville, ton village, abrutis !
– Zé wiens de Youkounkoun, cercle de Koundara !

Le sous-officier en voulut à cet instant de méprise de l’agent d’enregistrement qui faillit leur faire partager le gîte avec un noir, tirailleur corse. D’un coup de crayon vif et nerveux, il fit plusieurs traits sur le nom de Mano Malozé sur la liste à même le mur et l’invita à le suivre vers son vrai dortoir, auprès des siens, les tirailleurs sénégalais.

Arrivé dans le bâtiment, les hués moqueurs d’accueil de ses amis n’entachèrent en rien son humour.

– Mon nom m’a lozé, mon visage m’a délozé ! leur lança t-il avec un grand sourire aux lèvres.

Depuis ce jour, Siné Boplani n’eut d’autre appellation pendant toute la guerre jusqu’à son retour dans son village natale dans le Sahel que ce « Mano Malozé » tiré de sa célèbre phrase à ses amis « Mon nom m’a logé, mon visage m’a délogé »

Au delà du racisme ordinaire et de la discrimination raciale courante qui marqua l’histoire des tirailleurs sénégalais pendant qu’ils se sacrifiaient pour libérer la France, la cristallisation de leur pension pendant plusieurs années vit beaucoup d’entre eux finir leur vie dans les conditions les plus misérables. Ce qui fut le cas de Siné Boplani, soldat héroïque à Toulon et à Lyon face à la Wehrmacht du 3è Reich d’Adolf Hitler.

@SoloNiare


L’Afrique vous maudit, Schwarzenegger, Chuck Norris, Stallone et cie

Commando_Rambo

Dans les années 80, ou années Reagan, les Etats-Unis avaient trouvé au cinéma le terrain de leur revanche sur la guerre du Vietnam. Bien que la postérité ait retenu la déroute d’une super armée contre de modestes soldats vietnamiens qui ont su tirer profit de leur connaissance de la jungle, il fallait trouver un moyen d’édulcorer cette défaite monumentale face à mille fois plus faible qu’eux. Qui plus que la magie d’Hollywood pouvait flatter l’orgueil d’une Amérique en manque d’exploit héroïque ? C’est ainsi que Rambo, Commando et le commandant McCoy furent rappelés à la rescousse pour offrir aux yankees les héros qu’ils n’ont pas pu se faire face aux Vietcong. Quel est le rapport avec l’Afrique, direz-vous ?

C’était à l’heure des magnétoscopes et des cassettes VHS, pour ceux qui avaient les moyens de s’en procurer, où passaient en boucle les exploits de ces héros super armés, seuls contre tous et pouvant faire de tous les objets usuels à leur portée une arme de destruction massive. Beaucoup d’adolescents se faisaient la malle des salles de classe et partaient pendant leur école buissonnière suivre ses exploits de guerre dans des vidéos clubs de l’époque. Résultat, un autre phénomène est venu s’ajouter aux multiples causes des décrochages scolaires. Sortis prématurément de l’école et livrés à eux avec pour seule qualification la délinquance juvénile, c’est l’armée qui devenait pour ces jeunes le point de chute rêvé. La grande muette en est ainsi devenue le dépotoir de tous les grands malfrats que les pays africains pouvaient compter.

Quelques années plus tard, ces recrues ont pris du vent en poupe avec le nombre de putschs dans lesquels elles ont souvent été sollicitées. Se prenant désormais pour invincible, ce sont ces Rambo d’opérette que l’on retrouve dans des situations bien cocasses, ne ratant aucune occasion pour se prendre à leur tour pour ces héros de film de guerre face à des civils désarmés sur lesquels ils tirent sans frémir. Et ils se racontent dans des faits divers les plus invraisemblables comme ci-après :

Dans un maquis bondé de clients venus noyer leurs soucis quotidiens dans des rasades de bière frelatée, un soldat à demi enivré dégoupille discrètement une grenade dans la pénombre et la roule sous une table à pied bot. Bilan après la déflagration : les testicules arrachés d’un artiste local, des morts et des blessés graves.

Dans un magbana, un minibus dont l’intérieur a été réaménagé avec le triple du nombre de places de sa norme d’usine, un jeune soldat somnole agrippé au canon d’une kalachnikov. Coincé entre une mareyeuse et un docker, il dandine à chaque coup d’accélérateur du chauffeur et manque de se renverser sur son arme aux virages brutalement pris par ce transport en commun. Brutalement stoppé par un policier de la routière, le chauffeur donne à sa voiture un nerveux coup de frein qui renverse les passagers les uns sur les autres. Dans ce tumulte, le fusil mitraillette du soldat s’emballe. Après les crépitements de la rafale qui s’en suivent plus tard, le bilan est lourd : des morts et des blessés graves.

Des lycéens à l’approche du bac ont du mal à réviser leurs cours les soirs, car les délestages se font intempestifs. Ils ne voient qu’un seul responsable à cette situation : l’Etat vers lequel ils décident d’aller revendiquer de l’électricité pour pouvoir étudier. Ils improvisent une marche pacifique sur une artère qui mène au quartier d’affaires. Sur leur parcours deux jeunes gendarmes les intiment de rebrousser chemin. En réponse, les bidasses reçoivent quelques huées de désapprobation des jeunes qui ne font qu’à leur tête et avancent vers la ville. Soudain, sans sommation, des tirs de mitraillettes à l’horizontale les stoppent dans leur élan. Bilan : des morts et des blessés graves.

Toute ressemblance entre ces exemples et des faits ayant existé serait de loin la faute à pas de chance. Le quotidien de la population africaine rime avec ces types de faits divers que seuls Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Chuck Norris et compagnie ont inspiré à ces bidasses en carence de cervelle.
Que ces héros d’Hollywood soient maudits.

@SoloNiare


A la recherche d’un pantalon sauté, taille « S »

voile-

 

Face à la ruée des jeunes européens candidats à la guerre sainte contre le régime de Bachar en Syrie, Hatouma, étudiante en journalisme décide de faire un papier sur le phénomène pour le compte du journal où elle passe un stage pratique. Elle se rend à Grigny dans l’Essonne où un fixeur, une connaissance d’une amie, se propose de l’aider à collecter des témoignages anonymes. Ce qui s’annonçait au départ comme un truc très simple se présentera, en fin de compte, beaucoup plus compliqué qu’elle ne le pensait.

L’actualité récente sur le retour très médiatisé de Turquie des deux jeunes de Toulouse, candidats malheureux au Jihad en a rajouté à la suspicion des premiers qui comptaient volontiers se confier. Se croyant désormais tous pistés par la police, ils suspectaient facilement tout le monde d’être des taupes à la solde de Place Beauvau*. Les premiers contacts sont pris avec Majid, 17 ans dont le frère Ahmed est un inconditionnel d’une mosquée aménagée dans une ancienne salle de gym dans la cité des Murreaux. Majid est un habitué de ce lieu de culte beaucoup plus par tradition familiale que par conviction personnelle. Comme poisson pilote, son profil est des plus intéressants.

Après plusieurs appels qui sonnaient dans le vide sans boite vocal sur un numéro de téléphone appartenant à Majid, Hatouma a dû laisser plusieurs messages sur ce qui lui semblait être le répondeur après le bip sonore sans retour.

Deux jours plus tard, minuit passé, alors qu’elle résiste à l’appel du sommeil, ses paupières très lourdes, elle s’efforce d’envoyer des messages à tous ses contacts sur les différents réseaux sociaux à la recherche d’une nouvelle piste, son téléphone sonne. Un numéro privé. En général, elle attend de savoir sur son répondeur le motif des appels venant de numéros masqués. Là, instinctivement, elle décroche.

Hatouma, c’est Majid, tu m’as laissé des messages sur mon répondeur. RDV demain 12h KFC Strasbourg Saint Denis, je serai à l’étage en Teddy rouge.

Il raccroche aussitôt. Le lendemain, Hatouma prend le soin de couvrir sa tête d’un voile et comme convenu, elle se rend au lieu prévu pour la rencontre. 4h d’attente, pas de Majid. A 17h, son téléphone sonne, encore un numéro masqué. C’est lui.

– Désolé, celui qui voulait te parler a désisté. Ils ont encore parlé à la télé d’une fille qui est partie en Syrie et ça lui a fait peur. Je te rappelle prochainement.

Il raccroche sans qu’elle ait eu le temps de placer un mot. Hatouma, bredouille, retourne sur ses pas. Dans son train pourtant bondé, elle se sent immensément seule. Elle s’en veut d’avoir choisi ce sujet qu’elle croyait pouvoir présenter sans difficulté majeure. Puis soudain, dans le tumulte de la voiture, une sonnerie de téléphone se fait persistante. C’est le sien. Elle le sort de son sac, décroche, c’est encore Majid qui lui demande de le rejoindre au plus vite à Corbeille Essonne. Un jeune de ce quartier voudrait bien répondre aux questions de la jeune journaliste.

panta sauté1h30 de métro et de RER plus tard, Elle retrouve Majid vers la sortie bus de la gare. Il est dans son Teddy rouge, mauve à vrai dire. Autour d’eux, un vacarme assourdissant de véhicules qui klaxonnent. Un embouteillage provoqué par un accident entre un camion citerne et une Twingo. Des lambeaux de polyesters détachés d’une des voitures et des éclats de pare-brises jonchent le macadam. Une flaque de sang coule de la petite voiture renversée, la violence du choc est indéniable. Hatouma, d’une petite toux, comme les majordomes savent le faire, ramène Majid à la réalité de leur rencontre. Ils s’éloignent d’une trentaine de mètres pendant que Majid pianote sur son téléphone puis…

– Allo, oui, Ibra, c’est nous ! On fait comment ?

Il reste à l’écoute une bonne minute avant de tendre le téléphone à Hatouma.

– C’est lui. Désolé, il ne veut plus te rencontrer physiquement. Il veut que ça se passe au téléphone. Tiens, vas y, il s’appelle Ibrahim ou Ibra !

Prise sur le vif, Hatouma sort précipitamment un stylo et un calepin de son sac. Fixant le téléphone entre son épaule et son oreille, elle s’éloigne de quelques pas derrière puis s’assoit sur une bouche d’incendie contigüe à une épicerie.

Le bruit autour se fait de plus en plus assourdissant. Entre les files de voitures qui avancent à pas de caméléon, le gyrophare d’une ambulance et celui d’un petit cylindré de la police balaient les façades tout autour. Les deux voitures essayent de se frayer tant bien que mal un chemin dans l’embouteillage pour la scène de l’accident. Leurs deux sirènes réunies abusent des décibels. Hatouma grimace. Elle ne saisit pas grand chose de ce que lui raconte son interlocuteur au bout du fil. Elle a des gestes d’impatience. Soudain, elle décroche le téléphone de son oreille, regarde autour d’elle un laps de temps. Un sourire se dessine sur son visage resté crispé depuis sa sortie de chez elle. Majid est à une bonne distance d’elle, totalement absorbé par la scène de l’accident.

Abandonnant son sac au pied du mur, elle s’éloigne sur la pointe des pieds et disparaît précipitamment à l’angle de la rue adjacente. Après un demi tour du bâtiment, Hatouma avance vers un Kebab et tombe sur un petit jeune, 16 ans à peine, accroché à son téléphone.

– Ibrahim… Ibra ! Je savais que tu n’étais pas loin. J’entendais les mêmes sirènes de ton téléphone. Moi c’est Hatouma !

– Allo, tu dis quoi ? Lui fit Ibrahim, la croyant toujours au téléphone.

– Non, je suis maintenant en face de toi, pas au téléphone, Salam Haleikoum, Ibrahim.

Ibrahim se retourne, très surpris et, comme un voleur pris la main dans le sac, cherche à improviser une réponse, mais n’y arrive pas. Il prend la fuite sans rien dire et disparaît entre les voitures. Constatant le contact rompu également au téléphone, Hatouma retourne sur ses pas et rejoint l’épicerie où elle se trouvait. Elle y trouve Majid devant son calepin et son stylo.

– T’étais passée où ? Lui fit-il.
Majid ne finit pas sa phrase que la sonnerie de son téléphone entre les mains de Hatouma retentit. Elle le lui tend aussitôt.
– Allo, oui, Ibra !
Hatouma a hâte que Majid finisse sa conversation pour connaître les motifs de la fuite de son ami. Tout d’un coup, ce dernier également prend ses jambes au coup et, comme Ibrahim, disparaît étrangement à l’autre angle de la rue.

Ces fuites soudaines la laissent perplexe. Elle ramasse son calepin et son stylo, les range dans son sac et retourne prendre son train. Elle essaye de se faire passer le film des événements pour comprendre ce sentiment de peur qu’elle a suscité auprès des deux jeunes. Plonger dans sa réflexion, une notification de SMS l’interpelle. Elle sort son téléphone.

« Nous savons que tu es une keuf, sinon tu n’aurais pas retrouvé Ibra, fin… »

Les yeux rivés sur l’écran tactile de son smartphone, Hatouma, déçue, lit et relit le message qui annonce la fin d’une investigation qui n’avait pas encore commencée. Soudain, elle constate que le numéro d’envoie du sms n’était pas répertorié dans ses contacts. Certainement celui de Ibra ! Le contact n’est donc pas définitivement interrompu. Une lueur d’espoir.

Comment regagner la confiance de ces pantalons sautés en herbe ?

A suivre…

 

@SoloNiare

 

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Place Beauvau* : Ministère de l’Intérieur


De la passivité de « l’ami noir » au zèle du « nègre de maison »

 

C’était un soir en Afrique de l’Ouest, il a une dizaine d’années environ, je me trouvais en compagnie de plusieurs jeunes Américains et Français engagés pour les premiers dans le contingent des Peace Corps (Corps de la paix) et pour les seconds dans l’AFVP (Association française des volontaires du progrès). Nous allions prendre l’apéro dans un lieu huppé de la ville. Ce lieu était la « place to be » du moment et, forcément, il attirait un bon nombre de la colonie d’expatriés que la ville comptait. Je m’étais facilement lié d’amitié grâce au petit statut social que je tirais de mon poste dans une institution française qui avait pignon sur rue. Tous ces jeunes aimaient se retrouver dans ce lieu branché. Beaucoup venaient là pour le fun et d’autres, d’après les confidences que certains Français m’avaient faites, car ils étaient loin des locaux. Des locaux qu’ils trouvaient casse-pieds et qui avaient selon eux une notion de savoir-vivre très approximative.

Si cette vision des Africains était très marquée chez beaucoup de Français, pour les Américains, c’était le dernier de leur souci. La majeure partie des boutades sur les Noirs venait régulièrement des Français et tournait autour de stéréotypes locaux. On avait l’impression de lire des pages d’une chronique privée d’un fonctionnaire des temps coloniaux. Elles se répétaient tellement que j’eus l’idée qu’on pouvait en tirer un livre.

Ce n’était pas amusant d’être spectateur de manifestations racistes ordinaires et, de surcroît, directement sur le continent. Mais ne voulant pas passer pour celui qui voit le mal partout, le susceptible de service, j’ai décidé de fermer les yeux sur ces agissements afin de  collecter le maximum d’anecdotes durant cette période. Je m’accommodais dans ce rôle de passe-droit que je leur servais à souhait : l’ami noir.

– Tu sais, toi, tu n’es pas comme les autres, aimaient-ils à me dire chaque fois que l’un d’entre eux se laissait aller à un écart nauséabond.

Ma présence en leur compagnie, qu’ils sollicitaient très souvent, n’avait qu’un seul but ou du moins celui que je percevais : montrer qu’ils sont dans une dynamique d’intégration en affichant un ami originaire du pays. Ce qui avait le mérite de séduire les autorités politiques et leurs différents partenaires locaux.

Il y avait, dans ce groupe hétéroclite, une adorable noire américaine aussi en mission de coopération au même titre que les autres. C’était un bonheur de voir cette jeune fille se sentir chez elle, loin des discriminations raciales du pays de  » l’oncle Tom ». Epanouie et très investie dans son travail, elle tirait une fierté incommensurable à être utile sur la terre de ses ancêtres. On la voyait partie pour définitivement élire domicile sur le continent après sa mission. Adoptée, elle l’avait été par les nôtres qui lui avaient donné un prénom par lequel elle était affectueusement appelée dans les rues : Yari.

Un soir, nous allions à notre lieu de rencontre habituel. Deux gros bras faisaient office de vigiles devant le bâtiment. Ils accueillaient d’un sourire très large mes compagnons de groupe;  les uns leur répondant de la même façon, les autres feignant de n’avoir rien vu. Cela n’entache en rien le sourire des cerbères qui part en s’élargissant.

Soudain, j’entendis un retentissant « What the fuck ? ». Je reconnus la voix de Yari en pleurs. Je me précipitai vers elle; les vigiles venaient de lui refuser l’accès au bâtiment à cause de la couleur de sa peau. Malgré mon intervention, les deux mâtins n’ont rien voulu savoir :  flagrante ségrégation. Prise pour une habitante lambda du pays, les vigiles lui avaient refusé l’accès de leur propre chef. Yari était effondrée, totalement anéantie par cette discrimination qui faisait encore plus mal.

Yari s’était bien fondue dans la masse des habitants avec joie. Elle était respirait le bonheur à la porte de sa nouvelle vie en Afrique, mais ce destin s’est brisé. Un destin brisé par le zèle du nègre de salon qui méprise son frère plus que son maître lui-même ne l’imagine. Yari prit son avion la semaine suivante et retourna de l’autre côté de l’Atlantique le cœur terriblement meurtri.

Vigile
Photo floutée du vigile jouant à cache-cache avec nous entre les allées du magasin.

Février 2014, quartier de la Défense à Paris, je rejoins un ami venu d’Afrique pour quelques jours de stage. Six ans que je ne l’avais pas vu celui-là. On se retrouve dans le centre commercial CNIT en face des 4 temps. Les soldes d’un magasin de sport très connu nous attirent. Entre les allées, on se raconte nos histoires passées en consultant les articles exposés. Soudain, il me dit qu’il a l’impression qu’il y a quelqu’un qui nous suit depuis qu’on est dans ce magasin. Evidemment que je l’avais remarqué aussi. Un fait habituel auquel « nous » sommes souvent confrontés, nous les Noirs. Ce préjugé racial qui nous fait passer pour des gens susceptibles de commettre des larcins. Je nous fais brusquement rebrousser chemin pour prendre le vigile sur le fait à l’angle de deux allées. Je sors mon téléphone pour figer l’instant. Ça marche, je l’ai. Il feint d’être au téléphone, peine perdue, c’est dans la boîte lui et son téléphone à l’oreille.
J’essaie d’expliquer la situation à mon ami, mais en vain, il ne comprend rien. C’est normal, ce n’est pas sa réalité. Je décide de ne pas plus traîner sur le sujet. C’est lui qui m’intéresse, j’ai envie qu’il me parle d’Afrique. Je l’écoute, je me gave des nouvelles des miens, de tout le monde.

Vingt minutes plus tard, nous nous dirigeons vers la sortie les mains vides. Devant nous, à cinq mètres environ, une femme blanche arrive au niveau des portiques de sécurité avec un gros sac de course. L’alarme des portiques s’emballe à son passage. C’est la panique autour de nous. Le vigile en faction à ce lieu, également un Noir, se précipite instinctivement et brusquement vers mon ami et moi laissant partir la femme blanche, son sac et le privilège qui lui épargne ce type d’aléas. Le vigile ne se rend pas compte que de là où nous nous trouvons, nous n’avons aucun impact sur le champ magnétique du portique à plus forte raison les mains vides. Le dégoût qui m’envahit est à la hauteur d’un sentiment déjà connu : celui de Yari la Noire américaine, il y a une dizaine d’années en Afrique.

L’esclavage, pourtant aboli il y a plus de 150 ans, a laissé des stigmates encore très visibles et qui gardent toute leur pertinence et leur actualité. La faculté de résistance au temps du « nègre de maison » impressionne et continuera d’inquiéter vu le type de servilité qu’il développe et adapte à son temps contre ses frères.

@SoloNiare

 


La fameuse odyssée du post-it

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Des années que je voulais plancher sur ce sujet un peu loufoque. A force de le remettre chaque fois à plus tard, le sujet peut maintenant paraître désuet, mais n’en perd pas son côté drôle. Il s’agit pour ce billet du trouble destin du post-it.

Quand on perd de vue le réel intérêt de la technologie, on finit par n’en créer que des caricatures bouffies et vaguement inutiles. Certaines trouvailles, hissées au rang d’objet du quotidien, grâce au bienfait de l’invention et de l’innovation, présentent un destin caricatural au regard de l’exploitation qu’on en fait et de l’intérêt qu’elles apportent à la vie de chacun et de nous tous. On trouve cela dans la trame de celui des post-it.

Toutes ces évolutions, à leur annonce, partagent le même fascinant trait de caractère : celui d’être une réelle promesse de gain de temps et de confort sans égal. Par contre, d’autres inventions, épousant l’air du temps, poussent vers des extrémités qui nuisent au bon sens. La fameuse odyssée du Post-it est très caractéristique de ces incohérences.

L’absurdité dans laquelle on tombe, mieux que symbolique, décrit la futilité du besoin premier qui motive l’invention en question. « Reboucler une trouvaille après l’avoir améliorée  sous mille facettes puis revenir sur la création initiale ». On ne pourra décrire au mieux l’illogisme de la situation.

Un petit bout de papier disposant d’une bande autocollante et servant de support pour des notes. Jaune, rouge clair ou vert ou dans plusieurs autres variantes de couleur, le post-it, conçu pour pouvoir être collé et décollé à volonté sur toutes sortes de supports sans les endommager, est passé du format papier à celui numérique flottant sur les écrans d’ordinateurs avec des appellations différentes selon l’interface graphique du système d’exploitation (Mac, PC ou linux). L’absurdité arrive à son comble à partir de la conception d’une imprimante pour avoir ce même post-it numérisé en support papier, son format d’origine.

Un retour à la case départ qui n’a pas manqué de m’amuser et dont je me gausse chaque fois que j’y pense.
Incohérence quand tu nous tiens.

 @SoloNiare

 

 

 


Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

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Là où les anciennes gloires du foot narguent l’oubli

Dans les réactions après l’attribution du ballon d’or, un grand nom du football disait : « Nous essayons tous d’être meilleurs à nos différents postes afin de laisser de bons souvenirs pour la postérité. » Si jamais ceci est l’unique motivation de tous les joueurs de foot, les villes africaines offrent une archive très ludique des anciennes gloires du ballon rond. De quoi satisfaire tous ces renards des surfaces de réparation qui cherchent à marquer leur époque. Mieux que les tirages papiers des figurines Panini, cette base de données à la sauce africaine n’est pas seulement riche, elle est bien vivante et d’un burlesque très épatant.

La foire aux surnoms

Entre Fontaine (France), Euzobio (Portugal), Pélé (Brésil), Dalin (Suède), Inzaghi (Italie), Okwaraji (Nigéria), Falikou (Cote d’Ivoire), Ravaneli (Italie), Platini (France), Nii Lamptey (Ghana), Wadle (Angleterre), Francescoli (Urugay)… entre autres, il n’y a pas un de ces joueurs, tombés dans l’oubli d’usage, qui ne retrouvent pas une seconde vie sur le moindre espace aménagé en terrain de foot dans les rues africaines. Les contemporains de ces talents cités sont amusés de voir subitement réapparaitre leurs idoles d’il y a deux, trois, quatre ou cinq décennies. Sur la plupart de ces terrains improvisés, du goal à l’avant centre, tous les joueurs portent un pseudo. Même le juge arbitre n’est pas en reste. Les rares fois où un de ces footballeurs en herbe déroge à cette règle, soit il a refusé le sobriquet qui correspond à son très mauvais niveau, soit il s’emmerde seul à la maison.

J’ai un surnom, donc je suis Fouteux2

Le surnom revient au joueur selon que son dribble chaloupé rappelle celui de son idole ou selon que la puissance de ses tirs rappelle la frappe de mule du joueur qu’il adule. Ce n’est pas les Dunga (Brésil) ou les « alias Roberto Carlos » qui diront le contraire. Des fois, seule suffit la simple manifestation de vouloir se faire baptiser du surnom du footballeur qui les séduit, auquel cas, il devrait se hâter de le floquer plus vite que les autres postulants au dos de leur tee-shirt. Le mérite du pseudo à partir du talent et son attribution en fonction des pieds carrés s’inscrivent comme les seuls critères qui régissent ce phénomène.

Certains grands stades ayant abrité des éditions de compétitions internationales trouvent également leur nom remis au goût de cette mode, mais dans une autre forme d’utilisation plutôt originale. C’est ainsi que dans ces villes africaines, on ne va pas au stade du Maracana (mythique enceinte brésilienne ayant abrité deux finales de coupe du monde), mais on joue au maracana : une partie de foot entre deux équipes de cinq joueurs chacune avec de petites cages de but de 70cm de hauteur pour 1m de largeur. Les règlements varient d’un lieu à l’autre.
Fouteux4Comme synonyme de ce même type de jeu à 5, quand dans certaines autres villes on préférera dire qu’on va au bundesh (Bundeshliga, championnat allemand), d’autres l’appelleront coquettement « jeu de salon », dû à l’étroitesse du terrain sur lequel se pratique souvent ces parties de foot très techniques.

« Jamber » qui vient du nom du joueur Hamada Jambay signifie que l’on n’est pas titulaire sur un match. Un rappel très railleur de la dernière saison catastrophique où le marseillais avait élu domicile sur le banc des remplaçants.

Aux grands footeux, la rue reconnaissante

Les grandes compétitions internationales d’envergure, telles que la Coupe d’Afrique des Nations, la Coupe du monde et la Champion’s league sont souvent les périodes de pêches des surnoms. Les razzias s’effectuent également durant les championnats les plus médiatisés. Plus un joueur brille par son talent pendant ces rendez-vous, plus il y a de l’engouement pour floquer son prénom au dos d’un maillot contrefait venant d’Asie. Ces rues africaines deviennent, de ce fait, une espèce de baromètre de la popularité de ces footballeurs où les meilleurs d’entre eux sont célébrés, les plus nuls, moqués et les moyens, snobés.

Aux footeux, un panthéon où ils resteront des immortels à jamais, l’Afrique le leur rend drôlement bien.

Solo

 


Qui mérite la baffe ?

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A l’occasion du Nouvel An, je décide d’aller rendre visite à la famille Chrétien, mes voisins de palier que je trouvais fort sympathiques. L’accueil est très agréable. M Chrétien, porté sur la lecture, possède une bibliothèque assez riche et Mme, très coquette, mijote un bon petit dîner dans le couloir servant de cuisine. L’appartement bourdonne du bruit des grillades sur les plaques électriques et de mes échanges d’amabilité avec Mr Chrétien. Dans ce chaleureux décor, Armand, leur petit garçon de 4 ans, joue à l’indien avec un lance-pierre entre les meubles cossus et semble se chercher une mire intéressante.

Alors que je m’entretiens avec le père de famille autour du dernier prix Renaudot dont il venait de finir la lecture, soudainement, il reçoit un projectile en plein visage, éjecté par le lance-pierre du Navajo en herbe du salon. Paf ! Le père assène aussitôt une gifle magistrale qui le fait partir dans un hurlement strident vers sa maman occupée dans la cuisine. Devant les pleurs de son fils et l’explication que celui-ci lui donne rapidement de la situation, la maman ne se fait pas longtemps prier pour venir, elle-même, s’enquérir de l’objet d’une telle punition auprès de son mari.

M. Chrétien, dans son exposé de la situation, arrive à convaincre son épouse que le petit garçon mérite plus qu’une baffe en lui montrant son œil au beurre noir hérité de l’impact du projectile. Armand prend aussitôt une seconde claque venant cette fois-ci de sa maman. Ce qui le refait partir en courant dans un cri encore plus strident que le premier retrouver ses grands-parents. Il n’a pas fallu plus de deux minutes pour que les deux septuagénaires dévalent énergiquement les marches de l’étage qui nous séparent pour venir demander des comptes à leur fils et sa femme.

Cette scène cocasse se passe dans un engrenage tellement rapide que le seul réflexe qui me reste est de m’intercaler entre les deux générations de parents et le petit « Geronimo » qui avale, le regard perdu, ses sanglots.

Si après le papa, la maman, elle-même, n’a pas manqué de distribuer un aller-retour à son garnement, rien ne me garantissait que la cane de la grand-mère ou le dentier du Papy ne servirait dans cette escalade de violence irraisonnée.

– La première personne qui retouche à ce gosse aura à faire à la police, je vous promets tous les quatre, leur lançais-je.

Je m’attendais à tout sauf à être confronté à une situation d’enfant en danger en ce début d’année. Y a-t-il une période de l’année indiquée et propice à la violence à ce niveau ? En théorie non ! Par contre, tous les moments sont favorables pour sensibiliser contre des violences subies par les enfants (violences psychologiques, physiques et sexuelles) au sein de la famille.

Mon premier contact avec ces voisins qui décochent des baffes plus vite que leur ombre finit par une séance de mise en garde. Je pris congé d’eux en les invitant à se renseigner sur le 119, numéro dédié à la prévention et à la protection des enfants en danger ou en risque de l’être.

Solo Niaré


La famille Mandela

Madiba Family Tree

Peut-on aujourd’hui avoir la plume suffisamment alerte pour plancher sur le destin hors de commun de Madiba ? Pas très sûr, ne serait ce que de pomper sans gène sur ce qui a déjà été écrit, vu et entendu. Pour mon cas, je contourne cet exercice combien de fois contraignant pour partager avec vous ce visuel portant sur la lignée de l’exceptionnel Mandela.

Source : https://ewn.co.za/MediaMobiPage?mediaitemid=141fc5b0-27b9-4336-a3df-c48d367c5ca4


Je hais les grins !

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Il n’est pas un seul misérable jour en Afrique subsaharienne, depuis plusieurs décennies, en milieu rural comme en zone urbaine où l’on ne localise pas régulièrement un grin, ce petit attroupement de personnes flânant autour d’une théière bouillante en train de refaire un monde qui leur a filé entre les doigts.

Très souvent réunis dans un coin de rue à l’ombre d’un baobab, d’un manguier ou d’un acacia selon le pays où ils se trouvent, ou encore adossés à un pan de mur au flanc d’une habitation pour ne citer que ces différents lieux, ces hommes s’activent quotidiennement dans la préparation de thé vert qu’ils sirotent nonchalamment entre eux. Une culture importée et très mal adaptée qui, avec le temps, est devenue une image d’Epinal des rues africaines des cinquante dernières années.

Je hais ces grins définis par les sociologues comme un lieu quotidien de papotage autour de l’actualité, de la vie publique et surtout privée des gens. Ces lieux qui ne sont qu’une ode aux commérages futiles et puérils et qui offrent le même spectacle choquant de la rue Woro Fila à Fanok (Dakar), en passant par le carrefour d’Haoussa Baba à Bagadadji (Bamako) jusqu’au longory de Boulbinet (Conakry). Le mode d’emploi reste le même pour ces chantres de l’oisiveté : l’assistanat, rien que l’assistanat.

Les grins sont devenus une véritable institution. Les membres des grins qui vont de simples ados aux adultes de tout âge constituent une communauté  unique de fainéants qui a su développer une tout autre variante de la répugnance au travail et à l’effort. Le comble est qu’ils se vantent d’avoir mis sur pied un espace de consolidation des liens sociaux entre eux à travers un prétendu système de solidarité. Mais la réalité est autre, car ces chômeurs intentionnels sont sous perfusion quotidienne. Ils vivent d’aides venant d’un parent en Occident ou d’un fonctionnaire de l’administration pour lequel ils s’activent dans un proxénétisme aggravé moyennant quelques rétributions.

Verre de Thé_1Je hais ces bouches à nourrir qui n’ont aucune idée de ce que peut coûter quatre heures en moyenne par jour pour un individu. Quatre heures, une durée pendant laquelle ils ont pris l’habitude d’engloutir, pendant une tournée de thé, beaucoup de sucre et gonflent ainsi   le taux de diabétiques dans une Afrique qui peine à faire face à ses « vraies » pandémies.

Quand vous épluchez un membre d’un grin, il est toujours loisible de dénicher entre ses strates le portrait craché d’un facile cintre sur jambes pour tee-shirt de campagne électorale, prompt à monnayer son suffrage contre des babioles insignifiantes et à arpenter les pavés banderole en main en beuglant « votez tel ou tel !!! ».

Je hais ces ventres sur pied remplis de DIF (dilatation intérieure de la fierté) après avoir accompli leur supposé devoir journalier autour de ce verre de thé de la déchéance.

Je les hais, tous, les uns affalés sur une chaise de maille se partageant une mèche de clope à 10, les autres se délectant dans une fainéantise gélatineuse à l’affût d’un touriste occidental pour lui proposer un verre de thé pendant une partie de causette, forcément en échange de quelques euros.

Et quand il n’est pas au chômage et qu’il bénéficie d’une situation enviable : bon salaire, femme et enfant, le grin pour lui est la couverture idéale pour se livrer à multiples relations adultérines. Un très laconique « Je suis au grin » à madame étant établi comme un passe-droit au fil du temps et donc une excuse pour cette bande de coureurs de jupons que je hais au plus haut point.

Je hais cette culture des grins de faire du thé pour s’unir ou de s’unir pour faire du thé qui n’a toujours rien produit. Continuer à faire l’impasse sur le rôle nuisible de ces voraces qui ont un demi-siècle au compteur enraye tout esprit d’entreprise d’une jeunesse africaine qui peine à se trouver des modèles.

Je les hais, ces fainéants

J’ai dit !

Solo Niaré