Le message de la mort

Plusieurs fois déjà, j’avais souligné aux potes que ce message, chaque fois que je le vois s’afficher sur l’écran de mon phone, me tend les nerfs. Pas facile de défaire le nœud au bout du pagne d’autrui, dit le proverbe de chez moi. Demander une faveur, c’est normal. Mais il faut savoir le faire. Donner n’est pas facile, quelle que soit la main qui donne, et celle qui reçoit. Le concepteur de ce message aurait dû remarquer que « Peux-tu recharger mon compte sur ce numéro ? » ne sonne pas toujours bien pour son destinataire, même s’il vient de l’être le plus aimé.

Il fallait au moins y insérer un petit « s’il vous plaît », juste pour la rhétorique.
« Le concepteur n’a pas conçu ce message en se référant aux humeurs de psychopathes comme toi. Ce message, c’est les nanas qui l’envoient à leurs gars, et tu sais bien qu’ici les fesses, on ne leur refuse rien, on les respecte, et elles n’ont pas de s’il vous plaît à demander à qui que ce soit. », m’avaient-ils toujours répondu.
Je déteste donc ce message, « Peux-tu recharger mon compte sur ce numéro ? », comme un peuple divisé et désespéré déteste le fils d’un dictateur devenu Président. Et à plusieurs reprises, je l’ai mise en garde, elle n’a pas le droit de me l’envoyer. Si elle a besoin d’une carte de recharge pour son phone, elle connaît très bien où cela se vend. Roméo et Juliette, Mamadou et Bineta, Abalo et Afi, oui. Je t’aime mon bébé, t’es ma source d’eau vive, la lumière de mes pas, mon souffle de vie… oui. Mais que chacun recharge son compte quand il en a besoin, parce que je ne suis pas Jésus pour porter la croix de qui que ce soit surtout en pleine crise financière sur fond de sécheresse.
Ce fut pourquoi je crus rêver quand je vis le message envoyé par son numéro. A vingt-deux heures, heure à laquelle elle sait très bien que je suis concentré sur mes textes comme un impuissant sur un film p… un film X, je veux dire. Cette fille me demandait de laisser mon ordi, me lever, aller dans une boutique chercher une carte de recharge de mille francs au moins, retourner chez moi, la gratter, prendre mon téléphone et lui envoyer le numéro de recharge, Terre et Ciel ! Pour ne pas m’enflammer, mon cœur étant toujours au four comme me le font toujours remarquer les potes, j’éteignis tranquillement mon téléphone et me concentrai de nouveau sur mes textes.
– T’as éteint ton téléphone juste parce que je t’ai demandé de me recharger mon compte, hein, crois-tu que…
Je fis l’effort de lever la tête et la voir, droite devant ma table de travail, les deux mains aux hanches, la mine froncée comme celle d’un militaire sur une photo passeport. Parle à mon cul, ma tête est malade. Je fixai de nouveau l’écran de mon ordinateur. Elle reposa la question, la voix plus menaçante avec en fichier joint un long juron. Lui répondre de la manière la plus polie.
– Oui, Mariam, j’ai éteint mon phone parce que je t’ai toujours demandé de ne pas m’envoyer ce message et…
– Je veux que tu recharges mon compte, c’est tout, ce n’est pas beaucoup te demander non ?
– C’est trop me demander, Mariam, parce que celle qui m’a mis au monde n’a jamais demandé quoi que ce soit à mon père sur ce ton.
– Eh bien, c’est désormais ta chère mère qui t’ouvrira son cul parce que tu ne me verras plus jamais chez toi, sale violeur.
Sale violeur ? Je m’en moque éperdument. Même de très grands cinéastes le sont, sans oublier certains papes… euh certains prêtres je veux dire. Mais que cette fille ouvre cette bouche puante pour parler de ma mère, Mère Marthe… de son cul ! Touché, poussy cat ! Je crus voir une pléthore d’étoiles filantes devant moi. La frapper à mort, la bousiller, lui labourer et relabourer le corps comme le font les milices du Rassemblement du Peuple togolais aux opposants après les élections volées… Vlan, vlan, vlan ! Trois claques bien épicées sur ce visage allongé de petite peuhle ! Pièce jointe, un grand coup de pied dans le ventre…
– Sors de ma chambre et sache que je ne veux plus jamais te voir ! Crois-tu que c’est pour une histoire de carte de recharge que tu peux ouvrir ta sale gueule-là contre ma mère ? Je te tuerai si je te vois encore ici, pute.
Ce fut une fille Larmes, une fille Gémissements qui sortit de ma chambre en courant. Et c’est quand je la vis disparaître que je réalisai le crime que je venais de commettre. Je venais, moi un étranger, de frapper une belle fille de Bamako ! Pour une histoire de carte de recharge ! Une de celles-là qui peuvent obtenir des cadeaux de centaines de mille juste en claquant les doigts ! Rédiger à la hâte mon testament si j’avais quelque chose à dire et avertir mes meilleurs amis pour qu’ils ne m’enterrent jamais ailleurs que chez moi, à côté de mon père, parce que je savais que je n’allais pas passer la nuit vivant. Les frères, cousins, amis, oncles… de Mariam allaient dans quelques minutes débarquer chez moi pour me rouer de coups de gourdins et de machettes, m’envoyer dans l’autre monde en douleurs, avant de repartir après avoir cassé tous mes meubles. J’avais touché à l’intouchable, et je devais être expédié six pieds sous terre… Ma mère, Mère Marthe ! Ecouter sa voix avant de fermer, définitivement, les yeux… J’allumai mon phone qui était toujours éteint. Ah, un message de Kadi, une belle étudiante que j’avais rencontrée la veille dans un resto. Quoi de plus chouette que de lire le message d’une belle fille avant de mourir ! « Peux-tu recharger mon compte sur ce numéro ? ».

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