Un Africain à Auschwitz, Birkenau et Majdanek

Je reviens d’une visite de quatre jours dans les camps de concentration nazis en Pologne. Une visite organisée par l’association Mémoire et vigilance des lycéens à laquelle étaient conviés 28 étudiants de l’Ecole de journalisme de Lille et 21 lycéens de l’Ecole internationale L’Ermitage. J’y ai vu la main du diable.

« Qu’on se batte en Afrique, c’est normal…Nous, nous sommes des sauvages. Mais vous, les civilisés, pourquoi vous vous êtes battus ? 1914-1918, 1940-1945, Hiroshima, Nagasaki, chambre à gaz, bombardement, mine antipersonnel qui coupe les jambes des enfants, … C’est ça la civilisation ? ». Certes, cette question de Pie Tshibanda interpelle. Mais, Je n’y répondrai pas. Elle ne m’était pas destinée d’ailleurs.

Par contre, moi aussi, j’ai eu un professeur d’histoire au collège (chez moi, les « collèges » désignent les établissements scolaires conventionnés, souvent catholiques ou protestants). Je me souviens qu’il nous avait aussi parlé des guerres mondiales. A la va-vite malheureusement à l’image de la vidéo ci-dessus. Sans s’attarder sur la chambre à gaz par exemple. Je ne me souviens même pas avoir entendu le mot « Shoah » à l’école.

Après avoir commencé à exterminer méthodiquement les Juifs dans des centres d’extermination spécialement construits, les Nazis déportèrent les Juifs par voie ferrée et, lorsque des trains n’étaient pas disponibles et que les distances étaient courtes, par marche forcée ou par camions. Pendant l’année 1941, les Nazis décidèrent d’appliquer la « Solution finale », c’est-à-dire le meurtre systématique des Juifs de tout le continent européen.

C’est seulement en me rendant, aujourd’hui, dans trois camps de concentration nazis à Auschwitz, Birkenau et Majdanek que je me suis rendu compte de l’ampleur de l’horreur. De la catastrophe. Difficile à m’imaginer toutes ces infrastructures construites pour déshumaniser son prochain avant de le liquider ! Toute une industrie de la mort.

Le camp Auschwitz-Birkenau comptait le plus grand nombre de prisonniers. Le camp comportait plus d’une douzaine de sections séparées par des fils de fer barbelés électrifiés et, à l’instar d’Auschwitz I, il était surveillé par des gardes SS, et notamment, après 1942, par des maîtres de chiens SS. Il contenait également les installations d’un centre d’exécution. Le camp joua un rôle essentiel dans le plan allemand d’élimination des Juifs d’Europe.
Des trains arrivaient fréquemment à Auschwitz-Birkenau, bondés de Juifs provenant de pratiquement tous les pays d’Europe occupés par l’Allemagne ou les alliés de l’Allemagne. Des convois arrivèrent de 1942 à la fin de l’été 1944. Le nombre approximatif de déportés par pays est le suivant : Hongrie : 426 000. Pologne : 300 000. France : 69 000. Pays-Bas : 60 000. Grèce : 55 000. Bohême et Moravie : 46 000. Slovaquie : 27 000. Belgique : 25 000. Yougoslavie : 10 000. Italie : 7 500. Norvège : 690. Autre (y compris les camps de concentration) : 34 000.

Pourtant, je connais la guerre et j’ai vu des morts. Je pense notamment à tous ces corps sans vie qui jonchaient encore les rues de Kisangani après six jours d’affrontement entre deux armées étrangères dans ma ville natale. Je pense aux violences sexuelles utilisées comme armes de guerre à l’est du Congo. Je pense à l’opération « manche longue ou manche courte » des hommes de Froday Sankoh en Sierra Léonne. Je pense aussi au génocide rwandais de 1994. Je pense enfin à des millions des morts de la guerre oubliée dans mon pays d’origine.

Mais, jamais, jusqu’ici, je pouvais penser que l’homme pouvait aller jusque là. Des récits des témoins de ces horreurs m’ont troublé. A Auschwitz par exemple, j’ai vu toutes ces béquilles et prothèses des juifs assassinés, puisque jugés inaptes. Aux plus aptes, les nazis avaient prévu famine, travaux forcés et chambre à gaz avant de les réduire en poussière dans les fours crématoires. Ni vu ni connu. Tout a été soigneusement pensé…par l’homme ?

Le médecin S.S. commencait à sélectionner ceux qui lui paraissaient aptes au travail. Les femmes en charge de petits enfants étaient en principe inaptes, ainsi que tous les hommes d’apparence maladive ou délicate. On plaçait à l’arrière des camions des escabeaux, et les gens que le médecin S.S. avait classés comme inaptes au travail devaient y monter. Les S.S. du détachement d’accueil les comptaient un à un. Ils étaient par la suite assassinés.
Les baraquements « sanitaires » étaient ouverts deux fois par jour : le matin et le soir. Pas de papier-toilette. Pas d’intimité. Les uns à côté des autres, les déportés étaient contraints à faire leurs besoins. Des fois, une cigarette suffisait pour corrompre les gardiens. Ces baraquements servaient aussi tantôt comme « radios-chiottes », lieux de troc entre détenus, tantôt comme un lieu pour se chauffer grâce à la chaleur dégagée par les matières fécales.

A Majdanek comme à Auschwitz-Birkenau, le plus grand camp d’extermination des juifs, les traces de l’horreur sont encore visibles. La route de la mort. Les ruines de certains baraquements. Les chambres à gaz. Toute cette architecture conçue pour perpétrer des assassinats me bouleverse. Mais, un message gravé sur les bétons interpelle : « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité des juifs de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement ».

Des ruines des chambres à gaz de Birkenau. Les chambres à gaz pouvaient recevoir près de 1 440 personnes pour les plus grandes et 768 personnes à la fois pour les plus petites. Une salle dotée d’une installation sanitaire factice, laissait entrevoir une trappe sur le toit d’où le zyklon B était jeté par des gardes. Les corps étaient ensuite brûlés dans les crématoires contigus. C’était la mission du Sonderkommando choisi parmi les prisonniers. Vers la fin de la guerre, alors que les crématoires tournaient à plein régime, les nazis tuèrent encore plus et brûlèrent les corps dans des fosses.

Au total, « six millions de femmes, d’hommes et d’enfants ont été tués dans des conditions abominables uniquement pour ce qu’ils étaient : des Juifs. Non pour ce qu’ils avaient pu faire » m’explique Jean-Pierre Affali, membre du bureau exécutif du Crif.

J’ai visité les camps de la mort. Je suis rentré mais j’y suis encore. Je ne comprends toujours pas. Comment l’homme est-il arrivé là ? Non, ce n’est pas l’homme. Le diable est passé par là…

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