Ma haine s’appelle le Togo

Ma haine s’appelle le Togo

 

Faure Gnassingbé

Depuis l’année passée, Ruth m’a toujours seriné. Son petit frère a un prof d’anglais togolais, dix fois plus sulfureux que moi, qui n’aime même pas parler de son pays, le Togo. Tout ce qui le lie désormais à son pays, affirme-t-il à ses élèves sans leur dire la raison, c’est son nom, qu’il changera d’ailleurs quand il en aura la moindre occasion, parce qu’il pense prendre la nationalité malienne. « Pourquoi n’aimez-vous pas votre pays, un pays qui vous forme si bien ? Ne veux-tu pas le rencontrer ? », me demande-t-elle toujours quand elle me parle de lui. Je lui réponds toujours par un sourire.

Il est très intelligent, très compétent, comme tous les vrais Togolais peuvent l’être au Mali. Jeune. La trentaine. Il a mis sur pied et dirige un grand club d’anglais qui rassemble des élèves d’une dizaine de lycées de Bamako. Il écrit des poèmes en français et en anglais et organise des concours de poésie pour les lycéens.

Si je veux le rencontrer ? Bah ! Les Togolais, surtout quand ils sont profs d’anglais, compétents et intelligents, et de surcroît parlent mal de leur pays, faut pas aller se jeter sur eux les trente-deux dents dehors parce qu’ils risquent de vous traiter comme un animal incomestible, vous foutre la plus grande humiliation de votre vie, quoi. Et, déjà par son nom qui m’a fait savoir de quelle région du Togo il vient ! Faut pas cacher certaines réalités, l’orgueil a toujours été notre péché mignon, nous les originaires du sud du Togo. Tu parles, on se connaît bien !

J’avais accueilli, le vendredi passé, avec joie, la carte d’invitation qu’il m’avait envoyée par Ruth qui lui avait parlé de moi, tentant coûte que coûte de nous rapprocher. Son club organisait une grande soirée dans une boîte de nuit bamakoise. Il m’y invitait.

Ruth accrochée, hélas, à mon bras – j’aurais aimé y aller seul, qui sait ?- je me présentai dans la boîte, samedi, autour de minuit.

Zaminamina hé hé, waka waka hé hé… Shakira qui ressuscite un vieux groupe africain pour la Coupe du Monde 2010. Déhanchements à vous donner des vertiges de petites lycéennes de dix-sept et dix-huit ans complètement dessinées dans leurs minis, à la grande joie de leurs petits amants hip-hopés… et sous les yeux avides de quelques vieilleries  – comme moi -, regrettant les années bonheur laissées depuis longtemps derrière. Ah, qu’on est heureux quand on est au lycée !

Ruth se faufila rapidement entre les danseurs et va s’accrocher aux bras d’un jeune homme tiré à quatre épingles assis avec  une jolie nana – une vraie malienne – à une table très bien garnie… C’était lui, donc !

– Mais, vous, je vous… euh, vous êtes…

Je ressemble à une vieille veuve devant la déclaration d’amour d’un beau jeune homme. Très étonné. Le jeune homme, suivi de sa belle minette, me tendant sa main que je serre mollement, est aussi étonné que moi, devant mon étonnement. Ruth et son frère sont aussi étonnés. Je continue de bégayer

– Vous aviez… Euh, vous étiez… Euh…

2001. Lycée de Tokoin, Lomé. Il était en terminale. On était en première. Mais on le connaissait. Presque tout le monde le connaissait sur le bloc de la série littéraire du lycée. Il était le président du club d’anglais du lycée. Le meilleur élève en anglais et en allemand de sa promotion depuis la seconde. Il parlait couramment, comme par magie, les deux langues vivantes. Il était notre référence. Notre idole. Notre dieu. Il avait obtenu le bac avec la mention Bien. Nous apprîmes qu’il avait obtenu une bourse pour le Maroc. Normal, comme la mention Bien au bac au Togo ouvrait normalement les portes du Maroc. Le noir du temps et de l’espace nous l’avait donc arraché. Je me suis toujours dit qu’il doit être en Occident dans un 3e cycle. Ou prof de fac…

– Euh, vous avez fait le lycée de Tokoin, non ?

– Oui, me fit-il en riant, vous me connaissez donc ?

Nous nous installâmes et commençâmes à bavarder en mina, notre langue maternelle, pour ne pas nous faire comprendre par notre entourage. Je le croyais au pire au Maroc, au mieux en Occident, que cherchait-il encore en Afrique, au Mali, avec ces élèves si tarés que même un âne n’envierait ? Qu’avait-il fait de sa bourse ? Je ne comprenais pas…

– Je ne suis pas en Occident, même pas au Maroc, mais là où tu me vois, au Mali. Je n’ai jamais obtenu cette bourse que m’offrait ma moyenne au bac. J’ai fait trois ans à l’université de Lomé, pour me retrouver avec un Deug II. J’ai jeté l’éponge après mon mystérieux échec à la licence. J’ai chômé pendant deux ans. Un de nos professeurs du Lycée de Tokoin m’a conseillé l’université de Bamako. Je suis arrivé en 2006, sans pouvoir m’inscrire, comme c’est trop cher. Trois cent mille francs comme frais de scolarité. De quoi payer un BTS au pays. Je me suis donc donné à l’enseignement et au Mali.

– Et que comptez-vous faire après ? ai-je demandé bêtement, toujours sous le coup de la stupéfaction.

– Après quoi ?

– Euh, je veux dire, quand allez-vous retourner au pays et…

– Ah, tu veux me parler du Togo ! Bon, ce que je compte faire, c’est de planter deux gosses à cette fille que tu vois – il me montra sa jolie gonzesse-, faire venir ma mère et ma sœur, et définitivement m’installer ici. Et vous ?

– Euh, je dois y retourner après mon master pour aller travailler, ai-je naïvement répondu comme si un travail me suppliait au Togo de venir le prendre, moi qui ai aussi connu deux ans de chômage après mon BTS.

– Ah, dévio loooooo – les enfants ! – Crois-tu que tu en trouveras, du travail, au Togo ? Ou nous ne parlons pas du même Togo ? me demanda-t-il en riant. Ou bien, on ne sait jamais, tu as quelqu’un en haut là-bas, hein, tu sais ce que je veux dire !

Oui, je savais ce qu’il voulait dire. Il voulait dire que le Togo n’a pas changé. Le Togo du népotisme qu’ont instauré Eyadema et sa sinistre bande n’a pas bougé d’un seul pas. Ce Togo qui l’a mordu, ce jeune homme si intelligent. Qui l’a définitivement dégoûté, et qu’il va jusqu’à la fin de sa vie détester. Je savais qu’il voulait parler de ce groupe d’idiots dix fois plus brutes que les animaux qui les ont engendrés, et qui ont transformé les entreprises publiques et institutions togolaises en poubelles qu’ils remplissent des vomissures qu’ils s’en vont chercher dans leurs crasseuses familles d’analphabètes.

– Savez-vous, lui fis-je en poussant un soupir de rage, c’est triste, mais il faut que nous…

– Il n’y a rien à faire, mon frère, ce que vous pouvez faire, c’est de vous accrocher à cette belle fille – il désigna Ruth-, faire venir vos parents, vos frères et sœurs, chercher la nationalité malienne pour le bien de vos enfants, et oublier. Tout oublier de ce Togo.

Il se leva, prit par la taille sa belle nana qui se jeta dans ses bras, se dirigeant vers la piste de danse, zigzagant sur les cris de Phil Collins qui hurlait Find a way to my heart. Je regardai Ruth qui me fixait en souriant.

– Vous vous connaissiez ? me demanda-t-elle.

– Oui, on a fait le même lycée. Et on est de la même région.

– Bizarre ! Pourquoi n’aimez-vous donc pas votre pays ?

Pour toute réponse, je lui tendis les deux mains qu’elle s’empressa de prendre, ayant compris que je voulais danser avec elle.

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