Caroline Lefer

BRÉSIL : « La gueule de bois avant l’ivresse »

COUP DE GUEULE | Le Brésil va jouer son deuxième match ce soir face au Mexique à Fortaleza. Mais à Rio, notre Observatrice Caroline Lefer ne perçoit toujours pas l’effervescence digne d’une Coupe du monde de football. Elle nous raconte comment elle vit son début de Coupe du monde. (Crédit photo : Des drapeaux du Brésil sont accrochés devant un immeuble de Rio de Janeiro/ Caroline Lefer)

“Faz figa! Segura a bola Tarafel!” (Ndlr: Croise les doigts! Tiens le ballon Tafarel!)

C’était en 1994, finale Brésil-Italie, un match serré, sans aucun but malgré les prolongations. La seule finale qui s’est jouée au coup de destin. Du haut de mes 6 ans, enroulée dans un drapeaux brésilien, je croise tous mes doigts jusqu’à en devenir rouge. Ma brésilienne de maman au bord de la crise cardiaque jusqu’au dernier tir au but qui consacre la Seleçâo quatre fois champion du monde. Je me souviens encore de ma mère et moi bariolant notre vieille voiture de drapeaux auriverdes et klaxonner dans les rues pour réveiller notre petite ville endormie. Puis direction une plage normande, où nous étions les seules supportrices surexcitées, sous la pluie. Ce jour là, nous nous sommes fait une promesse. “Imagine si un jour le Brésil organise le Mondial. On y sera et ce sera la folie!”

Ce sont mes premiers souvenirs de football, mes premières émotions de supportrice, les premières promesses faites à cette petite fille. Nous sommes 20 ans plus tard, le Brésil est l’hôte de la Coupe du monde, j’ai réalisé mon rêve de gamine. Pourtant, même si je n’arrive pas encore à réaliser que ce rêve est enfin arrivé, le coeur n’y est pas. Partout où je pose le regard les couleurs des fanions ont terni, par où traine mes oreilles, le même refrain : “Imagina na Copa.” (Imagine pendant la Coupe du monde). Une blague virale qui pourtant fait rire jaune jusqu’à en devenir verte, de rage.

“Imagina na Copa!”

“- J’ai mis plus de 2 heures à traverser tout Rio, il y a encore des embouteillages monstres. C’est sûr qu’en métro ça irait plus vite. Ha bah nan il y a pas de métro partout.

Hé, imagina na Copa!”

Cette nouvelle expression deviens la réponse ironique à tout ce qui est question des désagréments quotidiens. On sort cette conclusion, drôlement fataliste en imaginant que si les choses sont déjà compliquées maintenant, alors nous pouvons imaginer le pire pendant le Mondial. Elle a perdu toute la magie qu’elle avait avant, à l’époque où tous les petits brésiliens rêvaient d’accueillir la plus grande fête du ballon rond.

Cette expression a surgi l’année dernière lors de la Coupe des confédérations, elle est venue de la rue lorsque le peuple battait le pavé pour protester contre le coût de ces événements sportifs. La Coupe des confédérations devait servir de test pour le Brésil en tant qu’hôte de la FIFA, autant au niveau des infrastructures qu’au niveau de la capacité d’accueil des supporters étrangers. A cela, les municipalités ont échouées, tant dans leurs promesses faites à ces habitants, au niveau du transport et des services publiques, que dans sa manière de contenir leurs protestations.

Le peuple dit oui à la Coupe du monde mais avec la monnaie restante pour la création d’hôpitaux et d’écoles. Cette expression sert également à ironiser sur l’inflation pratiquée par les commerçants et autres services qui affichent généreusement des tarifs “gringos”.

Des Brésiliens qui s’excusent presque de suivre le Mondial

A Rio, on ne l’imagine plus la Coupe du monde, elle est là maintenant et il va falloir faire avec. C’est le sentiment général du “Brésil d’en bas”, celui des plus pauvres comme de cette fameuse nouvelle classe moyenne, des ‘Senhor e Senhora tout le monde’. De ceux qui l’ont rêvé mais qui se sentent à présent dupés et qui s’excusent presque de supporter leur équipe nationale.

Écoutez, je voudrais juste laisser clair que j'ai toujours aimé la Coupe du monde. Je suis super excitée de suivre celle ci même si je ne peux pas aller au stade. Oui, je sais que les problèmes ont été relégués au second plan á cause de ce "cirque". Bref se vous voulez me bloquer ou changer de trottoir, je ne serais pas vexée. Alleeeeez le Brésil! -Moi aussi j'ai toujours aimé la Coupe du monde mais pas cette année."
« -Écoutez, je voudrais juste laisser clair que j’ai toujours aimé la Coupe du monde. Je suis super excitée de suivre celle ci même si je ne peux pas aller au stade. Oui, je sais que les problèmes ont été relégués au second plan á cause de ce « cirque ». Bref se vous voulez me bloquer ou changer de trottoir, je ne serais pas vexée. Alleeeeez le Brésil!
-Moi aussi j’ai toujours aimé la Coupe du monde mais pas cette année. »

Comme cette mère de famille qui achète une nappe à l’effigie du drapeau Auriverde, dans une papeterie du Centro: “Je viens chercher de quoi décorer mon salon, mais rien de spécial. Cette année on fait simple.” Ou cette famille qui décore leur rue en jaune et vert: “Cette année, on s’y est mis plus tard que d’habitude, on fait plus simple, juste quelques drapeaux et fanions.” Ou ceux qui postent des statuts Facebook en s’excusant de soutenir malgré tout la Seleção.

A quelques jours du Mondial, l’ambiance était morose.

“C’est dingue, la Coupe commence à peine mais je n’arrive pas à me motiver. Et tout le monde autour de moi est dans le même état. Alors qu’avant des semaines en avance, des fêtes pré Coupe du Monde étaient organisées, on ne parlait que de ça, c’était une excitation générale. J’ai vu qu’il y aura des fêtes et des événements qui seront organisés mais c’est bien trop cher pour moi. Cette année, elle est à domicile et pourtant je n’arrive pas à m’enthousiasmer.”

Raphaël, 27 ans, un de mes amis brésiliens à Rio

Cette morosité que me décrivait Raphaël, elle est toujours prégnante et latente. D’autant plus après ce bal d’ouverture décevant et carnavalesque.

Match d'ouverture Brésil x Croatie sur la plage de Copacabana, le 12 juin 2014.
Match d’ouverture Brésil x Croatie sur la plage de Copacabana, le 12 juin 2014.

« Puisqu’elle est là, autant en profiter. »

Alors puisqu’elle est bien là, on va essayer d’en profiter de ce Mondial. Alors, on assiste à une cérémonie d’ouverture ridicule. Dans un pays avec un folklore aussi riche et une culture si diversifiée, il y a une pléthore d’artistes talentueux à embaucher. Pourtant ce fût un duo belge, Daphné Cornez et Fabrice Bollen qui ont orchestrés ce festival de clichés stylisés. « Faites défiler n’importe quelle école de samba, elle vous offrira plus de qualité que ce défilé de clichés stylisés. » commentent certains supporters devant leurs écrans. 

Alors on regarde l’avant match et on hue la présidente Dilma Roussef. Si chacun a ses raisons de contester sa politique, il est d’autant plus surprenant de voir que ceux qui ont initié cette vague sont ceux de la catégorie A, les tribunes les plus chères. Alors on jette un œil aux gradins et l’on ne voit que les “patricinhos”, les BCBG brésiliens.

La grogne est venue de l’élite, blanche, riche et diplômée, de ceux qui ont pu ou se sont vu offrir des billets bien au dessus des moyens de la classe moyenne. Depuis cet incident, le débat fait rage dans une société brésilienne divisée entre l’élite, une classe moyenne émergente et une population très précaire.

D’un côté, il y a l’élite qui reproche au parti des travailleurs sa politique d’aides sociales et qui voit l’ascension d’une nouvelle classe moyenne comme une fin du temps des privilèges. De l’autre, le brésilien moyen qui avait espéré des changements de la part de la gauche mais qui déchante. Sur les réseaux sociaux, les camps s’affrontent.

Isabella a fait le tour de la toile brésilienne ces derniers. Elle a posté sur le compte Facebook de son entreprise de café, un texte oú elle explique qu'elle souffre de discrimination de part sa condition privilégiée. Certains "privilégiés blancs" ont pris la parole pour répondre á l'opinion publique qui ont dénoncés ceux qui ont hués Dilma Roussef, jeudi lors du match d'ouverture.
« Moi aussi je suis brésilienne » Isabella a fait le tour de la toile brésilienne ces derniers jours. Elle a posté sur le compte Facebook de son entreprise de café, un texte oú elle explique qu’elle souffre de discrimination de part sa condition privilégiée. Certains « privilégiés blancs » ont pris la parole, comme elle, pour répondre á l’opinion publique qui ont dénoncés ceux qui ont hués Dilma Roussef, jeudi lors du match d’ouverture. En ce moment, il y  a un débat entre les classes brésiliennes.

Puis il y a eu ce match aigre-doux, certes victorieux mais à quel prix? Alors dans la foule, on commence  à murmurer que les arbitres ont dû être soudoyés ou a minima, fortement incités à favoriser l’équipe nationale. Le football est l’opium du peuple, une façon pour le gouvernement de calmer la grogne de sa population.

Cette histoire peut paraître loufoque et rien n’est prouvé pour l’instant. Cependant, c’est une histoire qu’on connaît bien au Brésil, elle ravive les souvenirs d’une autre Coupe du monde, en d’autres temps plus troublés. Mexico 70 a été la compétition qui a sacré les Auriverdes champions pour la troisième fois. Elle a également été une victoire utilisée par la dictature militaire pour calmer les protestations du peuple brésilien afin de le fédérer et détourner son attention. A l’heure où les dossiers secrets de l’ère de la dictature sont enfin étudiés, les historiens mettent à jour une possible influence du gouvernement de l’époque pour la victoire. Même si les temps ne sont plus les mêmes et que de telles allégations restent peu probables, il est certains qu’une défaite de la Seleção pourrait mettre le feu aux poudres au sein du pays.

Un événement qui ne profite pas aux Brésiliens

Même si le Brésil reste le pays du foot, ses citoyens n’ont plus tellement le cœur à la fête. L’addition est trop lourde, le ras le bol est bien trop prégnant. Si ici le foot est une religion, il n’est plus une priorité. L’addition est bien trop lourde pour le peuple qui ne voit pas la monnaie de sa pièce. On lui avait promis que cette Coupe du monde permettrait de construire et améliorer les transports publiques, de créer des structures sportives pérennes, de favoriser l’économie. En attendant, il ne voit qu’un énorme gâchis financier, des services publiques défaillants et une inflation galopante qu’il n’arrive pas à suivre. Les Brésiliens disent oui à la Coupe du Monde mais pas au Brésil, pas tant que le pays n’aura pas les moyens humains de se la permettre.

On lui avait promis de lui offrir une grande fête mais il s’aperçoit qu’elle se fait sans lui. Comme un enfant, à qui les grands donnent un petit fond de champagne pour qu’il ait aussi l’impression de trinquer, le Brésil voit la fête d’en bas, une fête en son honneur mais qui se fait sans lui. Alors il trinque lui aussi avec son fond de verre mais le coeur n’y est plus. Il a déjà la gueule de bois avant d’avoir pu connaître l’ivresse.

Caroline Lefer, Observatrice à Rio, Brésil

 


PANINI : Brésiliens et Colombiens touchés par la collectionnite aiguë !

Ha les albums Panini, cette même fièvre qui touche les petits fans de foot depuis plus de 50 ans : celle de la collectionite aiguë. Cette année, au pays d’accueil de la Coupe du Monde, elle atteint petits et grands, adolescents à roulettes comme messieurs en costume cravate. Même la très sérieuse présidente Dilma Roussef ne se cache plus et avoue elle aussi, être une fervente collectionneuse. Une fièvre qui s’étend également jusqu’en Colombie.  (Crédit photo : Carolina Loza)

Il est 18 heures, la nuit tombe sur la plage de Botafogo, quartier central de la zone sud de Rio, à quelques encablures de celle de Copacabana.

Devant les portes du centre commercial, un groupe hétéroclite composé d’écoliers en uniformes, d’hommes en costume-cravate sortant du bureau, des mères de familles avec des sacs de courses et même de grands-parents aux cheveux blancs. Au loin, les passants comme moi se demandent ce qui peut bien réunir tous ce beau monde à discuter avec autant d’enthousiasme.

La folie des « figurinhas »

Il suffit de s’approcher pour entendre des: “T’as des vignettes de l’équipe anglaise?”, “J’ai 3 Messi si ça te dit.”, ”Tu les vends combien?”. Un seul mot à la bouche :“figurinhas”, dans les mains des vignettes Panini à l’effigie de joueurs de foot.

Chacun vient avec son petit paquet de vignettes en trop et une feuille où sont listées celles qui manquent à la collection. Le “taux de change” varie selon la popularité du joueur et la rareté de la vignette. Pour un joueur populaire comme Messi ou Kaka, la côte est deux à quatre vignettes contre celle convoitée. Selon les collectionneurs, la vignette la plus rare et recherchée est celle de Neymar, chouchou de la Seleção.

“Les rencontres de collectionneurs ont changé ma vie”

Ces échanges ont même donné des vocations de commerçants aux fans les plus malins. Comme Luiz Felipe un collégien de 11 ans qui après quelques joueurs d’échanges a décidé d’installer son petit stand devant le centre commercial, décorés de drapeaux brésiliens.

Pour d’autres, ces point d’échanges ont été le déclencheur d’une nouvelle vie. Le petit João est devenu la mascotte des collectionneurs de la praia de Botafogo, comme le raconte ce petit collégien de 12 ans, entouré de ses nouveaux copains enthousiastes :

Je n’ai pas vraiment d’amis à l’école. Comme tout le monde j’ai commencé ma collection Panini, puis je suis venu tous les soirs ici pour les échanger.  Au début, j’étais timide, je n’osais pas trop aller vers les gens. Mais à force de venir, j’ai rencontré d’autres fans de foot de mon âge et maintenant nous sommes devenus des super potes, on se rencontre pour aller jouer au foot ou à la Playstation. J’ai repris confiance en moi.

La fièvre Panini monte jusqu’au palais présidentiel

Depuis le lancement officiel de l’album Panini spécial Coupe du Monde 2014, nombreux sont les Brésiliens à vouloir coller les visages des joueurs sur les cases blanches du célèbre carnet de foot.

Distribué en avant-première dans l’édition du 6 avril du quotidien national O Estado de São Paulo, il se vend depuis dans tous les kiosques du pays à des millions d’exemplaires. Vendu 1 real (environ 0,30 centimes d’euros) le paquet de 5 autocollans , les Brésiliens s’arrachent les précieuses vignettes. Selon l’entreprise Panini, le Brésil est le pays qui compte le plus de collectionneurs dans le monde.

Aucune génération n’est épargnée par la fièvre de la collectionnite aiguë. La fièvre est même montée jusqu’au palais présidentiel. En effet la présidente Dilma Roussef a confessée, lors d’un dîner avec des journalistes, collectionner les figurines. “Je fais la collection avec Gabriel, mon petit-fils de 3 ans et demi. J’aime bien, ça aide à déstresser après une journée de travail”, a-t-elle avoué.

La chef d’Etat a même confessé avoir déjà rempli les 640 cases que comporte l’album. Avant d’être peut-être les futurs vainqueurs du Mondial, le Brésil est déjà champion du monde des collectionneurs Panini.

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Les Colombiens sont aussi atteints par la fièvre Panini

L’anniversaire de Nicolas, c’était lundi. Pas grave, avec la finale des Champions samedi, il a décidé de fêter son anniversaire chez lui le samedi soir.

A la maison, on a commencé a préparer le repas tout en gardant un oeil sur le match. Évidement, la conversation tourne rapidement autour de la Coupe du monde. Alors, Andrés fouille ses poches et en sort une vignette un peu abîmée. “Tiens joyeux anniversaire” dit-il, en tendant la vignette à son copain. Même si elle ne fait plus aussi bonne figure, Nicolas rit et s’en réjouit. Son ami a trouvé son graal, la vignette de Thiago Silva, son joueur préféré.

L’institruce qui confisque des vignettes pour son propre album

Tout le monde a sa petite histoire sur la folie des célèbres vignettes Panini. Comme l’histoire de cette institutrice qui confisquait les vignettes de ses élèves pour remplir son propre album Panini. Dans tous les bureaux du pays et même jusqu’à l’Assemblée nationale, la fièvre Panini prend les Colombiens de tous âges.

Pourquoi cet engouement ? Pour la plupart des gens, c’est une bonne activité à partager en famille. Des familles entières se retrouvent devant le Centre commercial Inaquito pour s’échanger des vignettes avec d’autres collectionneurs. Certains les vendent pour un dollar, les plus rares sont vendues entre 40 et 50 cents. Même si l’authenticité des images sont douteuses, les vendeurs tentent quand même de réjouir les fans.

Pour Cristian Gallegos, vendeur au kiosque Pannini, c’est une expérience amusante. Il raconte qu’il a vu des centaines de personnes ayant déjà rempli leur album. La plupart d’entre eux ne le font pas pour les prix qu’ils peuvent gagner, comme des voitures, des bons d’achats ou encore des ballons de foot, mais bien pour la convivialité qui accompagne la collectionite aiguë. Comme l’explique Cristian: “Ca unit les famille, les amis et on peut même s’en faire des nouveaux.”

Caroline LEFER a Rio, Brésil, et Carolina LOZA LEAL à Quito, Equateur