Aminata


De Paris à Cotonou – Les coulisses d’un départ à l’aventure

Bye Paris, bonjour Cotonou! D’habitude, on célèbre le sens inverse. Lorsque quelqu’un quitte une ville africaine à destination d’une ville occidentale, on le célèbre. Pour le voyageur qui fait le sens inverse, l’on ne pourrait pas vraiment utiliser le mot “célébrer”. Lui, il est plutôt accompagné d’incertitudes, d’inquiétudes, de doutes et d’interrogations. Ceci n’est pas une généralisation mais un vécu. Et je pense que nous sommes nombreux à avoir fait le constat.

 

Ça va encore être long, mais courage. Je te promets une belle lecture. Tu sais quoi, j’ai pris du plaisir à écrire ces textes sur mon retour sur le blog et mon aventure au Bénin. Ils sont sans chichi. J’enchaine les phrases comme ça me vient à l’esprit. Sans pression, sans chercher à faire joli et concis. Je suis profondément animée par le partage. Par le besoin d’exprimer et d’évacuer tout ce que j’ai emmagasiné comme émotion, vécu, observations, questionnements durant cette aventure humaine et entrepreneuriale. Je me dis, en tout cas je l’espère, que tu vas ressentir ce plaisir lors de la lecture.

Ouaaah! A peine que t’as lu l’introduction et j’ai commencé à divaguer. Bref, je vais être focus. J’essaierai …! Sourire.

 

Je savais que l’Afrique ne faisait pas rêver (certains) mais pas à ce point…!

Etudiante, je m’arrangeais toujours (financièrement) à voyager. Ne pas systématiquement rentrer à Dakar pendant mes vacances scolaires mais plutôt découvrir d’autres villes et pays dans le monde. C’était un choix. Lorsque j’ai rencontré ma moitié, elle était plutôt dans cet état d’esprit de “toujours partir vers une nouvelle destination”. La chance! J’ai remercié le ciel pour ça. Lorsque notre miniature est venue au monde, cela ne nous a pas empêché de faire souvent nos valises et partir encore.  Et ces 3 dernières années, j’ai plus foulé le sol de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne – en dehors du Sénégal. Seule ou avec des connaissances dans mon environnement professionnel.

Le fait est que, de tous ces voyages, depuis toutes ces années, avec mes camarades de classe ou avec les collègues, à chaque fois que nos discussions portaient sur la prochaine destination de vacances et que je lâchais le nom d’une ville ou d’un pays occidental ou asiatique, leurs yeux s’illuminaient. Ce sont des “Ahhh trop cool comme pays”, “Ah mais c’est génial Aminata”, “Ah, je l’ai fait aussi l’année dernière, c’est génial, tu verras”, “Ah la chance”, … qui sortaient de leur bouche. Ce n’est pas tout, l’expression de leur corps est plus joyeuse, ils sont plus curieux – Ils veulent savoir par exemple la durée du voyage, le prix du billet, si j’y vais seule ou accompagnée … –  Le constat est le même lorsque j’ai le même type de discussion avec des amis Sénégalais, Camerounais, Ivoiriens, Marocains ou autres. La joie et l’enthousiasme dominent toujours dans les échanges.

Evidemment tu me vois venir. C’est une évidence me diras-tu. Oui peut-être, mais quand tu le vis réellement, ça fait (un peu) mal, ai-je envie de te répondre. C’est d’une violence indescriptible. Mais bref, j’arrête de divaguer. Aujourd’hui, je me suis promise de rester focus, de ne pas te distraire. Tu me diras à la fin si j’ai tenu mon challenge! Non laisse tomber d’ailleurs, je ne le tiendrai pas. Sourire.

 

Je disais donc…

 

Et d’un autre côté, quand je tiens le même type de discussions avec les mêmes amis et collègues européens et que je leur donne le nom d’une ville africaine -subsaharienne toujours – comme destination de mon prochain voyage, le langage verbal et corporel est tout autre. Les questions se raréfient. L’enthousiasme baisse d’un cran et nous passons très vite à un autre sujet ou à l’autre collègue qui doit parler de son prochain voyage. Bien sûr qu’on me demandera qu’est-ce que je vais y faire? Si suis-je prête pour la chaleur et les moustiques? Yeah. ça parait cliché tout ça mais ce sont des faits et c’est ce qui m’importe ici. J’ai noté le même constat chez mes amis africains quand je leur sors cette destination africaine. Il y a peu d’entrain, peu de passion. Et des sourires timides.

Note : C’est grâce ou à cause de ce genre de remarques, vécu ou observations, que le slogan de mon blog s’appelle : “L’entre deux cultures”!

Ces réactions m’ont toujours déconcertée. Au fond de moi, j’ai toujours ressenti de l’amertume et un peu d’impuissance face à ce constat. Mais dernièrement cela m’a terriblement agacée.

Lorsque j’ai annoncé à des amis et collègues – de toutes couleurs et nationalités confondues – que je partais au Bénin pour 4 mois, la réaction de la majorité était d’une tristesse infinie à mon égard. Ils m’ont tous demandé ce que j’allais faire dans ce pays? D’ailleurs c’est où le Bénin? Ils m’ont demandé pourquoi le Bénin? Ils m’ont demandé si j’étais obligée d’y aller ? 4 mois Aminata? Ils m’ont presque tous traitée de folle. Même mon médecin traitant s’y était mis. C’est fou mais personne ne m’aurait posé toutes ces questions si j’avais donné le nom d’une localité au fin fond d’un village américain, me suis-je dit. Si quand même? Tu me diras en commentaire!

Cela faisait des jours en mars 2018 que je recevais ce genre de questions et remarques. Et j’étais toujours sur le point d’exploser à la figure de la personne qui me transmettait innocemment et inconsciemment son inquiétude. Mais j’étais tellement surprise par leur étonnement que les mots ne sortaient pas de ma bouche. Puis de toute façon, j’étais dans un autre état d’esprit. Les derniers jours avant le grand départ, l’excitation, l’embarcation dans une nouvelle aventure et le fait de me projeter travailler à temps plein sur ma startup m’accompagnaient au quotidien. J’encaissais donc facilement tout.

Et là, là, je t’entends me dire que je chipote. Que c’est normal qu’ils me posent cette question, ils ne connaissent pas! Mais non, ça aurait été pareil si c’était Dakar, Brazzaville ou Abidjan je te dis. Crois-moi, c’est du vécu. Et puis je ne te parle pas de Zanzibar et de safari voyons! Sourire.

Cotonou – crédit : CC

Le 1 er avril 2018, je quittais Paris pour Cotonou. Après un mois et demi passés dans cette ville, des Béninois m’ont demandé ce que je “foutais” au Bénin. Pourquoi ai-je quitté Paris pour le Bénin? J’étais souriante à l’extérieur et dévastée à l’intérieur. Jusqu’ici, ça allait. Que des Français et Africains vivant en Occident me posent cette question, c’est supportable. Que des Béninois eux-mêmes me fassent cette remarque, c’était de trop. J’étais partagée entre le fou rire et les chaudes larmes. Ce soir là, j’ai regagné mon appartement béninois vidée et pensive.

Tout ça pour dire quoi au final me demanderas-tu ? Que je ne t’ai rien appris de nouveau sur ce sujet. Mais je t’assure qu’il y a une réelle différence entre connaître “théoriquement” un fait et le vivre réellement. C’est violent. Déconcertant. Surtout quand tu compares ces remarques avec toute la littérature rose sur le continent.

Tout ça pour dire aussi que si je m’en tiens à ce contexte que je viens de te décrire, à mon expérience personnelle et aux discours roses sur le continent qu’on nous sert depuis quelques années dans les médias, j’ai juste envie de dire : non, l’Afrique ne fait pas (réellement) rêver. Autrement, pourquoi autant d’inquiétudes, de questionnements, de mises en garde et de froideur envers elle?

Note : Après cette contextualisation que je viens de te faire, ne viens surtout pas me dire que je généralise… Haussement de sourcil.

 

Je disais donc…

 

Malgré les beaux discours sur elle, les slogans sexy – Africa is the place to be – malgré les chiffres prometteurs sur sa croissance économique et démographique et malgré sa jeunesse débrouillarde, l’Afrique ne fait pas rêver. Elle ne fait pas rêver les masses qui prennent les bateaux au risque de leur vie. Elle ne fait pas rêver son élite non plus. Cette élite qui m’a jetée plusieurs fois à la figure “mais qu’est-ce que tu fous au Bénin?” Elle qui avait la même expression de visage que le toubab lambda qui me demandait “si j’étais vraiment sûre d’y aller”.

Après, si cette question m’a terriblement énervée, elle m’a quand même permis de prendre davantage conscience de mon niveau élevé d’ignorance et d’inculture sur mon propre continent d’origine et sur ses habitants. That’s it. Et ça, je dois y remédier. C’est une urgence!

 

Bon alors, qu’est-ce que je “foutais” au Bénin?

En janvier 2018, en défilant sur ma Timeline Twitter, je suis tombée sur un tweet partagé par plusieurs entrepreneurs et “influenceurs” africains sur un programme d’accélérateur de startups africaines francophones, au Bénin : le programme Etristars.

Naturellement, je clique sur le tweet pour en savoir plus. De liens en liens, de lecture en lecture sur le programme, je me suis fait une idée et je suis passée à autre chose. Mais avant, j’avais noté dans ma to do list : “ À postuler Etristars avant le 28 janvier”  et j’ai également ajouté un rappel dans mon calendrier.

Je venais de décider de postuler à ce programme pour évaluer le potentiel de Setalmaa aux yeux des professionnels et entrepreneurs aguerris. Oui, vu la qualité des initiateurs du programme – Senam Beheton et Ulrich Sossou – et des mentors associés, j’ai considéré ma candidature comme étant un indicateur de la valeur extérieure de Setalmaa. S’il  est sélectionné, ça voudrait dire que je ne suis pas dans un nuage avec mon projet de média et que je devais continuer à travailler dur. De plus, mon ego en prendrait un coup positif. Rires.

Et s’il n’était pas choisi, ça allait toucher négativement mon ego et qu’il fallait aussi et surtout – dans tous les cas – que je continue à travailler dur. Voilà les motivations premières qui m’ont poussée à postuler. Le 28 janvier 2018, 1h avant la clôture des candidatures, j’ai postulé à Etristars puis je suis passée à autre chose – en oubliant complètement cette candidature.

En février 2018, j’étais tranquillement en train de chiller à  Cabo San Lucas, une ville touristique au Mexique lorsque j’ai reçu un mail d’Etristars : Setalmaa était pré-sélectionnée. Il fallait passer un entretien téléphonique 2 jours plus tard pour être définitivement sélectionnée. Ou pas!

 

Comme je t'aime bien je te mets la photo la moins Glam que j'ai gardé de ce voyage. Faux, c'est la seule où je suis en solo en fait :(.
Crédit photo : Aminata Thior. Comme je t’aime bien, je te mets la photo la moins Glam que j’ai gardé de ce voyage. Faux, c’est la seule où je suis en solo en fait :(.

 

L’entretien a exactement duré 30 minutes comme prévu. La connexion Internet n’était pas des meilleures et ma prestation était d’une médiocrité sans précédent. J’étais tout sauf précise, percutante, pertinente et convaincante. Je n’ai pas vendu Setalmaa comme je voulais et pourtant ce n’était pas la première fois que je faisais ce genre d’exercice. Je pleurais de colère à la fin du call. Colère contre moi-même. L’idée de ne pas être sélectionnée m’importait peu, c’était le fait de ne pas avoir bien fait ma part du job qui me mettait hors de moi…

4 jours plus tard, je récupérai mes valises sur le tapis de l’aéroport Charles De Gaulle Paris, les notifications sur mon numéro de téléphone français pleuvaient. L’une d’elle m’annonçait que Setalmaa était sélectionné. Je souriais bêtement. Je n’ai pas répondu au regard interrogateur de ma moitié. J’avais honte. Il allait juste me rappeler toutes ces fois où je lui ai crié que j’avais raté un examen ou un concours pour quelques jours plus tard, lui annoncer que j’avais eu la meilleure note ou le meilleur classement sur ce ledit concours ou examen.

Bref, ce n’était pas le moment de recevoir des remontrances ou regards assassins. Je me suis tue. J’ai passé les 5 jours suivants à m’interroger sérieusement cette fois-ci sur partir ou pas partir!

 

Rester à Paris et avancer seule sur Setalmaa ou partir pour avancer mieux et plus vite au contact de professionnels  ?

Inutile de vous dire que j’ai retourné la question dans tous les sens, pesé le pour et le contre, évalué l’impact sur ma vie personnelle et familiale, posé dix milles questions à mes proches et connaissances qui évoluent dans les sphères de l’entreprenariat, des incubateurs et des accélérateurs de startups. Partir au Bénin ou pas m’importait peu au final, l’avantage qu’allait en tirer Setalmaa en participant à ce challenge était au coeur de mes préoccupations.

Je décide d’y aller. Avec le soutien indéfectible de mon partenaire. Je venais de faire une parenthèse à mon job d’ingénieure Télécoms pour me consacrer à temps plein à Setalmaa. Entre rester sur Paris et mener seule ce projet et aller au Benin et être accompagnée par des professionnels pour faire avancer mon rêve, y aller n’était plus une option : c’était une évidence, je devais y aller. Et puis, que représente 4 mois dans une vie ?

J’étais plus que prête. Bae était “In”, notre miniature ne réalisait pas (elle croyait que c’était encore les déplacements d’une semaine que je faisais). Et il restait juste à prévenir mes parents et amis proches.

Lorsque je lui ai annoncé la nouvelle de mon départ sous forme de question hésitante – Setalmaa a été sélectionné pour un programme d’accélération au Bénin pour 4 mois et je me pose encore la question du partir ou pas partir – Mum ne m’a pas laissé terminer ma phrase. “Pourquoi tu hésiterais? Si ça te permet d’avancer sur ce projet, vas-y”, me lança-t-elle avec une forme d’évidence et de fermeté dans sa voix. Mon dieu, j’ai pleuré sur l’instant. Des larmes de joie.

Puis deux secondes plus tard, elle enchaîne en précisant « bien sûr, si ton mari est d’accord, c’est important, tu n’es pas seule, tu es une femme, mariée, mère, on vit dans une société de… » Sur un ton doux et plus mesuré cette fois-ci. Sa seconde nature avait pris le dessus, me suis-je dit. Soupir.

Pourquoi je te raconte cet échange avec Mum? Me demanderas-tu. Parce que cela a été aussi déterminant dans mon choix de tenter cette expérience. Dans mon choix de devenir la femme que je suis aujourd’hui. La première réaction de Mum découle de sa vraie nature : ambitieuse, déterminée et travailleuse. Le naturel et la spontanéité de sa première réponse m’ont fait pleurer. A ma place, avec les mêmes conditions, elle serait partie sans hésiter. C’est ça que j’avais ressentie dans sa réaction première.

Sa seconde réaction montre à quel point elle a refoulé ses ambitions et ses rêves pour se conformer aux obligations implicites ou explicites qu’infligeait la société à certaines femmes sénégalaises. J’ai grandi avec une mère donc qui a cette double nature : déterminée et ambitieuse mais freinée par une époque et un environnement qui ne lui ont pas donné la liberté d’explorer ses limites. Très jeune, j’avais décidé de prendre ce que je trouvais de meilleur en elle et j’ai repoussé de toutes mes forces sa peur et son refus de dire oui à sa liberté.

Oui je suis une femme. Oui je suis mariée. Oui je suis une maman.  Mais cela ne doit pas m’empêcher de prendre des chemins inattendus pour réaliser mes rêves. Pour vivre mes passions. Et ce, sans culpabiliser. Cette discussion avec Mum m’a fait repenser à mes propres promesses. Dans ces circonstances là encore, partir était une évidence pour moi.

 

La réaction de petit mari était d’une autre nature.

–  Dad, je pars au Bénin pour travailler sur Setalmaa. C’est très bien ça! Mais c’est super. C’est super. Tu rentres quand ?

–  Dans 4 mois!

– 4 mois? Ah non, tu déconnes ou quoi? 4 mois au Bénin? Mais qu’est-ce que tu vas faire de ton mari et de ton enfant?

– Bruhhh. Pas de réponse de ma part. Sourire agacé au bout du fil. Puis fou rire.

– Rires. Fou rire. Tu me surprendras toujours “Ma”- surnom qu’il me donne souvent quand il se remet de mes positions radicales”  finit-il par dire en rires.

– Hé ouais jeune homme, répondis-je. J’ai un homme qui déchire. Il tiendra bien la maison et notre miniature, t’inquiète, rajoutais-je sur un ton moqueur.

– Et toi, tu es prête? T’as pris toutes les dispositions nécessaires? Tu t’es renseignée sur le pays avant de partir ? Mais d’ailleurs, t’avais pas des soucis de santé? Enchainait-il

– Bonne nuit vieux, disais-je sur le point de raccrocher

– Mais je t’admire ma fille. Mais comment tu fais? D’où puises-tu cette force? Gngnagnagna …

– Bonne nuit “papeu”, nouyoulma Mum – Bonne nuit papa, salutations à Mum.

 

Note : un bout d’histoire de Mum et petit mari, je t’en avais parlé ici.

 

Je te parle de ces échanges avec ces proches car ma force, je la puise de mon entourage. Ils ne croient pas forcément en mes projets mais plutôt en moi. Quelques années plus tôt, je les embarquais dans d’autres projets. Aujourd’hui c’est Setalmaa. Demain, j’aurai certainement d’autres défis à relever et ils suivront. Leur respect et soutien envers mes folies me donnent cette sérénité dont j’ai besoin pour entreprendre. Pour vivre pleinement mes choix. Et ça, ça n’a pas de prix.

 

Enfin le départ!

A la veille du départ, j’étais certes excitée mais je flippais aussi. Partageant cette émotion mitigée à un ami, il m’a dit ceci :

« C’est normal. Il y aura une période difficile.. L’éloignement, l’adaptation, le doute, les questions sans réponses, les choses qui ne marcheront pas comme tu veux, les coupures d’électricité, la chaleur étouffante,… Etc. Mais c’est normal de passer par tout ça. Ça va bien se passer. Au pire, tu n’auras aucun regret et tu aurais vécu une expérience inoubliable et particulièrement enrichissante. GO ! »

J’ai pleuré, mais j’ai pleuré, mais j’ai pleuré des larmes de joie. Et oui, au pire, j’allais  vivre une aventure enrichissante, acquérir et développer de nouvelles compétences et découvrir un nouveau pays. Au mieux : je rentre avec une réussite de Setalmaa – par rapport aux objectifs fixés.

 

Lundi 2 avril, premier jour à Cotonou et une aventure entrepreneuriale déjà validée.

J’étais venue à Cotonou pour faire accélérer un projet 100% média. Arrivée le dimanche 1er avril au soir, avec deux semaines de retard sur le programme qui avait commencé le 19 mars, je rencontrais physiquement les 3 dirigeants du programme dès le lendemain, jour férié.

Par un jeu de questions-réponses, Senam, Ulrich et Emmanuelle, les 3 professionnels que j’avais devant moi m’ont démontré la difficulté de vivre de mon média avec les modèles économiques que je leur avais listés. A travers leurs questions incisives, j’ai enfin pris conscience toute seule que toutes les ressources financières que je dégagerai de la publicité, du sponsoring ou de la vente de données que j’avais prévue, seront englouties dans la gestion du média. Et ce n’est pas fini. Senam, le plus féroce des 3, m’a détaillé une liste de médias grands ou petits, africains, européens, américains ou autres qui rencontraient des difficultés énormes à tenir par manque de fonds.

Ils m’ont démontré avec des arguments et des exemples concrets, de la nécessité de penser PLUS business. Que la passion seule ne suffisait pas.

Et tu sais quoi, rien que pour cet échange, j’avais validé mon programme. Quelque soit ce qui allait se passer par la suite, j’avais déjà beaucoup gagné. Pourquoi? Je serai restée à Paris, j’aurai continué à dépenser du temps et de l’argent à créer du contenu. J’allais continuer à croire dur comme fer que ce sera différent pour moi. Yeah! Que les médias souffraient à trouver un modèle économique viable, je le sais, ce n’est pas une découverte, mais moi, j’y arriverai. Je serai restée à Paris, le mot « passion » serait mon compagnon quotidien et tardivement, j’allais l’associer à sa moitié : le mot « business ».

Note : Cela peut paraître évident pour toi, mais les passionnés savent de quoi je parle!

Je n’ai jamais autant entendu ce mot en si peu de temps : business. C’est comme si je le découvrais. Je sortais de ce bureau avec un nouveau mindset, une nouvelle vision et la pleine conscience de la nouvelle direction qu’allait prendre Setalmaa à partir de ce moment là.

Bonjour Cotonou, merci pour cette belle matinée, me disais-je!

 

Ces choses qui ont fait battre mon cœur à Cotonou…

Tous les matins, dans les locaux d’Etrilbas, j’étais heureuse de croiser autant de filles que de garçons dans cet environnement Tech. Des jeunes femmes qui viennent de parcours et de milieux sociaux différents. A Etrlilabs, elles sont formées aux métiers de développeurs, marketeurs, designers, photographes ou community managers. Certaines d’entres elles sont incubées à Etrilabs et dirigent des startups prometteuses. Et tu sais quoi, les postes les plus stratégiques à Etrilabs, à part ceux des fondateurs, sont dirigés par ces jeunes femmes. Je pense fortement à elles à chaque fois qu’on me demande qu’est-ce qui t’as le plus plu à Cotonou.

 

De gauche à droite : Gaetane, Hadjara, Maryline et Vanessa, les 4 filles derrière Sewema, la plateforme qui propose des cours en ligne pour acquérir des compétences pour booster vos compétences et propulser votre entreprise.
Crédit photo : Etrilabs. De gauche à droite : Gaetane, Hadjara, Maryline et Vanessa, les 4 filles derrière Sewema, la plateforme d’Etrilabs qui propose des cours en ligne pour booster vos compétences et propulser votre entreprise.

 

Ensuite viennent ces images qui m’ont secrètement fait jouir. Et je pèse mes mots. Le principal moyen de transport à Cotonou, ce sont les taxis-motos communément appelés : “Zem”. On peut dire que c’est l’équivalent des cars rapides à Dakar. Les Béninois les plus nantis s’achètent leur propre moto ou une voiture.

 

 

Zem au Bénin
Crédit photo : Bonjour Cotonou – Les taxis-motos communément appelés « Zem » au Bénin

Mon 2ème coup de coeur portait donc sur les femmes assises sur ces motos. Si celles-ci étaient jeunes, il y avait quelque chose de terriblement sexuel et sensuel qui se dégageait en elles, à mes yeux. A leur vue sur ces “engins”, je souriais bêtement de plaisir et je me demandais, quel effet ça pouvait faire aussi aux hommes Béninois. Cette image, faisant partie du décor et de leur quotidien, perd toute sensualité ou émotion du genre. C’est la conclusion que j’en ai tiré après avoir posé la question aux intéressés.

Et lorsque celles-ci étaient plus âgées, la sensualité est remplacée par un côté artistique et poétique. Voir une femme mure béninoise sur un zem avec un gros sac sur la tête, un bébé sur le dos, un panier de condiments placé entre elle et le conducteur de Zem? Il n’y a pas plus beau tableau d’art que cette captation. Je souriais bêtement aussi de plaisir en voyant cette image esthétique, vivante et authentique tous les jours.

 

On en arrive au 3ème coup de coeur. J’étais certes dans un pays francophone mais j’avais une forte impression d’évoluer dans un environnement anglophone. A Etrilabs, les outils, les ressources virtuelles, les références bibliographiques, les messages affichés dans le hall des locaux, l’inspiration dans les projets, la veille, les recherches sur le net, tout était en anglais. Tout se faisait en anglais. Tout venait du monde anglo-saxon. Et cela m’a positivement marqué et m’a fortement inspiré pour le nouveau site de Setalmaa par exemple. Mais mieux encore, cela a confirmé une de mes convictions : la quantité et qualité de contenus que nous avons en Français dans des domaines sur l’entrepreneuriat, le marketing et autres est encore loin de celles qu’on peut trouver en Anglais. Et je pense que nous, Francophones, gagnerions à avoir le réflexe de s’informer et d’effectuer certaines de nos recherches en anglais.

 

Et le dernier coup coeur est porté sur le mindset des dirigeants du programme. J’étais dans un environnement où la culture du “faire, make, making” et du “résultat” était plus importante que la culture de l’affichage et de la communication sur les startups. Cela correspondait parfaitement à mon état d’esprit et j’étais tout de suite séduite par ce point.

 

Mais tout n’était pas rose non plus à Cotonou …

Qui a dit qu’on ne pouvait pas être seul en Afrique ? Foutaises! T’es choqué par ce mot ? Faut pas! Rendons aux mots leur précision et leur force. J’aime quand ils sont parfois crus et drus. Car c’est ainsi que je décris le mieux les émotions qui m’ont poussé à les choisir.

 

Bref. Je disais donc…

 

Je n’ai pas aimé Cotonou car je m’y suis sentie seule. Seule? Toi l’associale ? Diront des proches. Oui seule. Je suis de nature casanière et un peu associale sur les bords mais moyennant la base : quelques échanges chaleureux de temps en temps autour d’un verre ou autour d’un livre ou pour une discussion classique et totalement banale. Prolixe et agitée comme je suis, je débitais 10 000 mots à la seconde, j’enchaînais les questions, les propositions pour sortir et découvrir la ville mais je trouvais toujours mes interlocuteurs (pas tous, la majorité) froids et méfiants. Cela m’a agacée et au bout de 3 semaines, j’ai arrêté de faire des propositions de sortie et je me suis enfermée sur moi-même et sur Setalmaa.

Avec le recul, je trouve que je me suis comportée comme une sale gosse. J’aurai dû forcer encore, ne pas me braquer et continuer à aller vers les gens, vers d’autres personnes. Au lieu de ça, je me suis enfermée dans une sorte d’amertume envers ces gens que j’ai finalement qualifié d’inhospitaliers mais, en réalité, ils étaient juste timides et peu habitués à mes propositions de sorties.

Dakar est ma ville de naissance, je ne pourrais jamais m’y sentir seule. La chaleur humaine que j’ai ressentie lors de mes courts séjours à Abidjan, Madagascar et Bamako m’a fortement marquée. Et non, je n’étais pas à Dakar ni à Abidjan mais à Cotonou avec une autre culture, une autre mentalité et je n’avais pas à m’attendre à ce que ça soit pareil que dans les autres villes africaines que j’ai visitées. Et là encore, j’ai pris conscience de mon niveau élevé d’inculture sur ce continent. C’est fou.

Un peu avant la fin de mon séjour, quand j’ai partagé cette solitude avec quelques uns d’entre eux, la majorité était peu surprise de cette (perception de) froideur que j’avais ressentie, mais surtout, ils m’ont expliqué le pourquoi (méfiance classique, question de budget pour certains, mon statut matrimonial pour d’autres…). J’ai énormément appris de cette période et c’est dans ces moments-là que j’avais envie de crier fort : “Mais qu’est-ce que je ne foutrais pas au Bénin? »

 

Par ailleurs, même si j’ai vécu cette solitude ou manque de chaleur humaine à Cotonou, j’en sors également avec énormément d’affection pour des gens qui ont rendu mon séjour inoubliable. Si Emmanuelle Bouiti, ex-cofondrice de Jokkolabs Dakar et digitale manager du programme Etristars n’était pas là, j’aurai certainement plié bagages avant la fin du programme. La jeune femme derrière le projet Akwewa, une plateforme de transfert d’argent et prochain concurrent des géants comme Western Union et Moneygram, a été ma première crush à Cotonou. Je n’avais pas besoin d’exprimer mes plaintes, elle les comprenait sans que je ne l’ouvre. Et que dire de ce coach personnel en marketing et booster par excellence ? Il avait ces mots magiques : prends tout ce que tu peux de positif dans ce programme et barre-toi, oublie le reste. Et les grands frères de la plateforme agricole de e-commerce Jinukun? Ils m’ont aidé à me focaliser sur mon objectif et de rentrer “gagnante” sur Paris. As-tu vu les dernières vidéos de Setalmaa faites à Cotonou? Tiens, regarde celle des fondateurs des gourmandises de Karelle. Elle a été réalisée par un beau goss, talentueux photographe, designer, vidéaste que j’affectionne particulièrement. Un jour, je te parlerai de mon taximan préféré à Cotonou. Il s’appelle Parfait et a été un personnage déterminant dans cette aventure. La liste est longue mais tout ça, je ne l’aurais pas vécu, ces gens-là, je ne les aurais pas rencontrés et je n’aurai pas découvert certaines facettes de ma personnalité si j’étais restée à Paris dans mon petit cocon confortable. Et là encore, j’ai envie de crier : « Mais qu’est-ce que je ne foutrais pas au Bénin en fait? »

 

Je n’ai pas aimé Cotonou non plus car je l’ai trouvée minuscule. Trop exiguë pour contenir toute l’énergie que j’avais besoin d’expulser et toutes mes émotions ressenties pendant ce séjour. En 3 semaines, j’avais fait le tour des restaurants recommandés sur les Internets et visité les quelques lieux touristiques du coin. Seule et le plus souvent dans un état de fatigue psychologique avancé.

 

Et enfin, Cotonou ne m’as pas séduit par ses Zem, principal moyen de transport dans la ville. Par manque de choix, je les ai souvent pris pour mes déplacements. J’étais toujours partagée entre l’excitation de rouler à vive allure sur les routes bondées de Cotonou, humant l’air frais et une réelle peur de me faire écraser par un automobiliste. Et d’ailleurs, je voue une profonde admiration à tous ces conducteurs de voiture dans cette ville. Leur patience et leur capacité de concentration sont à célébrer.

Le taxi était donc mon principal moyen de transport et c’est tout nouveau à Cotonou – Taxi Bénin est l’un des projets phares du président Talon mis en oeuvre un peu après son élection. Ils ne circulent pas dans la ville sans clients comme on peut le voir ailleurs. Il fallait donc avoir une liste de taximen à appeler à chaque déplacement ou alors appeler une centrale. Je devais donc préparer mes sorties à l’avance. Et si jamais aucun des taxis sur ma liste n’était disponible et que le numéro de la centrale sonnait dans le vide, j’étais fortement embêtée. Ce fait peut te paraître d’un détail phénoménal mais je me suis retrouvée tant de fois à sentir des larmes de rage couler sur mes joues pour des contraintes de transport. Rien que pour ça, je ne saurai l’omettre dans ma liste de moins bons souvenirs à Cotonou. 

 

Et le programme d’accélération dans tout ça ?

Je t’en parlerai au prochain roman également. Dans une autre plateforme d’ailleurs. Mais comme avant goût, sache que :

  • Je serais restée à Paris, j’aurais pas ce mindset business que j’ai aujourd’hui, ou alors ça allait me prendre du temps.
  • Je n’aurais pas eu cette possibilité de tester sur le terrain mon produit, avec la cible de Setalmaa, pas très facile à cerner.
  • Je n’aurais pas eu accès facilement à certaines ressources matérielles et humaines.
  • Je n’aurais pas trouvé rapidement où sont mes vrais défis et quels types de solutions mettre en place pour les relever. 
  • Je n’aurais pas eu ce « business angel » exceptionnel et profondément humain.
  • Je n’aurais pas dans mon réseau ces mentors de qualité qui m’ont énormément apporté et avec qui je suis toujours en contact.
  • et peut-être que je n’aurais pas accès à ce réseau d’investisseurs que j’ai aujourd’hui.

A Paris, ça aurait peut-être pris plus de temps pour avoir tous ces éléments obtenus en 3 mois et demi. Seule à Paris, j’aurais peut-être mis du temps à avoir les résultats et opportunités que j’ai aujourd’hui. Et là encore, j’ai envie de te crier : « Mais qu’est-ce que je ne foutrais pas au Bénin ? »

Et enfin tout n’était pas rose non plus dans ce programme mais je t’ai dit, je t’en parlerai au prochain roman!

 

Et si c’était à refaire ?

Je referais tout sans hésiter.

S’il faut repartir ailleurs pour réaliser mes rêves et vivre à fond mes passions, bien sûr que j’irai. Je douterai, je me poserai 10 000 questions mais je finirai par faire mes valises et y aller. Même avec époux, 3, 4 gosses dans les valises, je m’en irai.

Nous n’avons qu’une seule vie les amis. Enfin, je n’ai qu’une seule vie! Voilà pourquoi je t’ai répondu la dernière fois : “Mais qu’est-ce que je ne foutrais pas au Bénin?”

Embarquer dans cette aventure a été l’une de mes meilleures décisions de ma vie. Et sans me jeter des fleurs et en restant juste sur les faits, parfois, je suis fière de moi. Tu sais pourquoi ? Peu de personnes, femmes en l’occurrence, quitteraient travail bien payé, époux, enfant(s) et confort matériel pour aller vivre leur rêve. Et quand je prends totalement conscience de ce fait, je suis fière de moi. Même si je me casse la gueule avec Setalmaa d’ici quelques mois ou années, j’aurais quand même essayé. Et ça, cher ami, ça n’a pas de prix. Alerte! Alerte : #InstantNarcissimeTerminé. Rires.

 

Bon sinon fais un tour sur le site de Setalmaa. Si tu n’es pas la cible, ton bae l’est certainement. Et si jamais tu as une peau grasse et que tu vis quelque part en Afrique francophone subsaharienne, écris moi, la box beauty spéciale peau grasse de Setalmaa est faite pour toi.

#CestBienBeauLaPassionMais…

 

Merci à toi le courageux qui a lu ce texte jusqu’à la fin. Je t’admire. J’admire ta patience. Au prochain roman l’ami.

 

Aminata


Sur « Vous avez dit féministe? » de Ndèye Fatou Kane

“En ma quadruple identité de Hal-Pulaar, Sénégalaise, Africaine et jeune femme de la génération Y, comment les luttes féministes portées par des femmes de par le monde, en Afrique, et enfin dans mon pays le Sénégal, ont-elles eu et continuent d’avoir une incidence dans ma façon d’appréhender le monde qui m’entoure? Est-ce que ma perception desdits évènements peut-être altérée par le fait que je sois une femme ? Comment déconstruire la notion de “genre” qui a quelque peu empiété sur les luttes féministes d’antan, et quelles solutions proposer ? Voilà autant de questions auxquelles j’essaie de répondre tout au long de Vous avez dit féministe?Voilà les promesses faites par l’auteure Ndèye Fatou Kane dans son dernier livre, « Vous avez dit féministe? », sorti en mars dernier aux éditions Harmattan.

 

Au total 102 pages (hors bibliographies), 9 pages d’A propos où l’auteure revient sur les raisons qui l’ont poussée à écrire ce livre et pourquoi le choix de 4 femmes qui ont produit des oeuvres majeures sur le sujet. 39 pages où elle revient sur le parcours et les pensées développées par ces femmes. 6 pages et demie pour développer sa réflexion personnelle sur le féminisme. 11 pages reprenant les propos sur le féminisme contemporain d’un sociologue et romancier, Jean-Aimé Dibakana et le reste du livre est dédié à (In)certitudes, le titre d’une nouvelle autour de la problématique principale du livre, le féminisme.

Si j’ai relevé ces détails sur les promesses faites par l’auteure et sur les nombres de pages accordées à chaque partie, c’est pour vous montrer l’immensité de la déception ressentie lorsque j’ai lu la dernière page de cette contribution sur le féminisme.

Dans Vous avez dit féministe?, Ndèye Fatou Kane convoque les pensées de 4 femmes qui ont écrit des oeuvres majeures sur le féminisme. 4 femmes venant de contextes et d’origines différents. Il s’agit de la Française Simone de Beauvoir, pionnière sur le sujet en Europe, des Sénégalaises Awa Thiam et Mariama Ba, figures de proue dans le féminisme au Sénégal et enfin de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, celle qui a apporté un vent de fraîcheur sur le sujet. Pour chaque femme, l’auteure de malheur de vivre, titre de son premier livre et roman, résume avec brio comme elle sait le faire dans ses différentes notes de lecture, les oeuvres et pensées de chacune de ces femmes, figures du féminisme.

 

Le malheur de vivre - Premier roman de Ndeye Fatou kane
Le malheur de vivre – Premier roman de Ndèye Fatou kane

 

La narration employée dans cet exercice de restitution des thèmes abordées par ces femmes est réussie. Elle est captivante, contextualisée, chronologiquement bien agencée et toutes les idées fortes qu’incarnent et développent ces femmes sont bien ressorties.

Donc si vous n’avez lu aucun livre de ces femmes de lettre ou si vous ne les connaissiez pas avant d’avoir ouvert Vous avez dit féministe? il y a de fortes chances que vous soyez embarqué (e) dans votre lecture. Cela ne vous empêchera pas de vous poser la fameuse question à la fin de votre lecture : Oui d’accord, mais quel est l’avis personnel de l’auteure sur ce sujet ?

A contrario, si vous avez lu ces 4 femmes ou que vous avez tout simplement beaucoup lu sur ce sujet féminisme, je vous garantis une frustration totale. Vous tournerez ces pages retraçant les idées et oeuvres de Thiam,  de Beauvoir, Ba et Ngozi et vous aurez hâte de tomber (enfin) sur les lignes où Ndèye Fatou Fatou Kane développe sa propre pensée sur le sujet “féminisme”.

Et lorsque vous arrivez sur ladite partie, celle tant attendue, cette section dont le titre porte le même titre que le livre, je vous garantis une deuxième frustration et déception. Ce chapitre fait 6 pages et demie. 6 pages et demie où l’auteure répète le pourquoi du choix porté sur ces 4 auteures qui forment le socle de son livre. 6 pages et demie pour rappeler comment on éduque les filles et garçons au Sénégal dans son pays d’origine. Comment on confine les filles dans des rôles de ménagère et d’épouse et comment on pousse les garçons à l’exploration et vers une liberté totale. Des faits vrais relatés sur plusieurs lignes mais des lignes qui vous donneront cette forte impression de déjà lu et connu. Surtout que quelques pages auparavant, les écrits des auteures qu’elle a traitées, distillaient déjà ces idées.Vous continuerez donc toujours à chercher une argumentation solide sur la pensée personnelle de l’auteure.

Et elle essaie de le faire en préconisant un changement de paradigme sans forcément aller dans le détail du comment. Elle indique qu’on devrait aller au delà de la question du genre, là aussi avec une absence de solutions concrètes, palpables et qui apporteraient une touche personnelle. A la fin de ce chapitre majeur où Ndèye Fatou Kane était censée nous dire quelle est sa conviction profonde et personnelle sur le féminisme, j’ai eu là les premiers signes d’une promesse de réponses à apporter non tenue, d’une oeuvre légère et inaboutie.

 

Cette frustration encaissée, on enchaine sur un chapitre  sur le féminisme contemporain écrit par un sociologue. Et là, les interrogations se bousculent dans ma tête : Mais qui est ce monsieur? Pourquoi introduire un autre texte d’un autre auteur après avoir longuement parlé de 4 oeuvres d’autres auteures? Pourquoi “ça”? Pour un livre de 102 pages, pourquoi si peu de pensées personnelles et beaucoup de pensées extérieures ? Et ces interrogations furent un réel blocage pendant ma lecture de ce texte développé par le romancier Dibakana. Je n’ai pas réellement accroché à cette partie. Je ressentais une sorte d’amertume et d’incompréhension et cela m’a réellement empêché de pénétrer ce texte.

 

Pour finir, la nouvelle “(In)certitudes” clôt cette contribution sur le féminisme. L’histoire principale tourne autour du féminisme et donc relate certaines inégalités entre les deux sexes. C’est l’histoire de 2 jeunes femmes qui se sont rencontrées à Dakar sur les bancs de l’école. Une amitié subite et ardente y est née. La première fille est le personnage principal et la deuxième fille porte le prénom de Chantal. Cette dernière a eu plus de chance dans la vie par rapport à son amie d’enfance avec qui elle est partie étudier à l’étranger. Issue d’une famille à l’abris du besoin, Chantal est brillante, mène une belle carrière et est amoureuse d’un homme qui lui faisait tourner la tête – au point de laisser carrière et autres sacrifices personnelles pour aller le rejoindre à Dakar.

Pendant ce temps, son amie d’enfance enchaîne les déceptions et les frustrations. 40 ans, célibataire, sans enfant et sans travail, elle vit sous le même toit que Chantal qui elle, respire le bonheur.

 

A travers cette trame, l’auteure y dénonce l’inconfort émotionnelle et la pression sociale que peuvent vivre des femmes célibataires à un âge avancé dans certaines sociétés – sénégalaise dans ce cas-ci.  Elle y développe et dénonce également la souffrance émotionnelle et psychologique qui tue à petit feu des femmes aux époux irresponsables voire inhumains. Lorsque le personnage principal ne comprend pas comment sa meilleure amie Chantal peut quitter un pays et une belle carrière pour aller rejoindre un homme, on y sent subtilement une ode à l’indépendance financière que doit avoir les femmes. Sans vous spoiler, voilà quelques thématiques qu’on pourrait retenir de cette nouvelle.

C’est donc une nouvelle qui nous emporte. Elle est haletante, captivante et presque excellente jusqu’à ce qu’on on arrive à la chute qui casse toute la dynamique de l’histoire dans son ensemble. Elle devient ainsi une nouvelle gorgée de reproches, de clichés et de suppositions. En effet, lorsque Chantal déverse sa colère sur sa meilleure amie car la négligence de cette dernière est à l’origine de la brûlure d’une de ses filles, la meilleure amie voit en la réaction de Chantal, une envie de plaire et d’être vue comme une digne épouse et mère par son mari. On a là dans la réflexion du personnage principal, l’inconscience de la complexité de l’être humain. Le personnage principal n’a pas vu une femme en colère (à raison ) qui a eu peur de perdre un être cher mais une femme qui jouait un rôle pour plaire à un homme. Je répète : il y a là, la négation de la complexité des relations maritales mais aussi de l’humain. La chute de cette nouvelle résume donc mon sentiment général sur ce livre : l’absence de profondeur dans une thématique si sensible qu’est le féminisme.

 

Franklin l'insoumis
Franklin, l’Insoumis – Ouvrage collectif

 

Ecrire un livre n’est pas donné à tout le monde et elle l’a fait. Rappelons que l’auteure  Ndèye Fatou Kane est à son troisième ouvrage après le malheur de vivre et une contribution dans l’ouvrage Franklin l’insoumis. L’idée et l’intention qui ont poussé à l’écriture de ce dernier sont à saluer. L’écriture est belle. La narration, captivante. Cependant dans le fond, il m’a terriblement manqué de réflexion personnelle consistante, de profondeur de pensée et de complexité dans le traitement des quelques idées émises. L’absence de tous ces éléments se ressent fortement dans un livre si peu épais.

Aminata THIOR


Comment j’ai abandonné mon blog …!

Hey, il faut que je te parle! J’y n’irai pas par 4 chemins : tu m’as manqué. Écrire ici m’a manqué. Nos échanges par mail, inbox Facebook et DM Twitter m’ont manqué. Il faut donc qu’on parle car tu sais quoi, j’ai beaucoup de choses à te raconter.

Oui, j’estime que tu dois savoir. Je t’ai lâché du jour au lendemain. Sans nouvelles. Pire, sans prévenir. Mais là, je n’ai plus le choix. Ma tête explose, les mots s’y bousculent, il faut que ça sorte. 23 juillet 2017 – 13 juillet 2018. Un an que je n’ai pas publié dans cet espace virtuel qui m’est tant cher. Et pourtant, ce fût 12 mois d’expériences intenses que j’aurai voulu et dû partager avec toi ici.

12 mois. 12 longs mois que je n’ai pas écrit sur ce blog. Près de 52 semaines que je pense à toi, que je prépare des sujets à partager avec toi. Sais-tu que j’ai une bonne dizaine de livres qu’il faut absolument que je te présente ? Et la série des Sénégalais sortis de l’X, je ne t’ai pas encore parlé d’Abdoulaye Ndiaye ni d’Aminata Ndiaye, la directrice de marketing d’Orange Sénégal encore moins de ma rencontre avec Ibrahima Kane, le directeur du Fonsis, tous des anciens de l’X Paris. Ils attendent dans les brouillons de ce blog.

Je ne t’ai pas encore dit qu’en septembre dernier, j’ai rencontré les boursiers d’excellence du gouvernement du Sénégal admis à Louis Le Grand et Henri IV. Ils m’ont raconté leur joie, décrit leur peur et exprimé leur souhait. Ils m’ont même laissé des vidéos pour toi. Et bien sûr qu’il faut que je les partage avec toi, mais comme les autres sujets, ils attendent dans l’appareil photos et dans les blocs notes!

 

Une partie de la team Paris des boursiers d'Excellence du gouvernement du Sénégal - Septembre 2017
Une partie de la team Paris des boursiers d’Excellence du gouvernement du Sénégal – Septembre 2017

 

Ah tiens, je ne t’ai pas parlé non plus des URPA, les Universités de la Rentrée de Présence Africaine où étaient réunis des auteurs de la littérature des Afriques. Entourée de Ken Bugul, Fathia Radjabou et Nafissatou Diaj’ai eu la joie d’animer un panel sur les femmes et l’écriture dans la littérature africaine.

 

Table ronde sur le thème de la femme dans la littérature des Afriques
Table ronde sur le thème de la femme dans la littérature des Afriques

 

Un silence, plusieurs raisons

Qu’est-ce qui m’en a empêché? Me demanderais-tu. C’est un tout te répondrais-je. D’abord il y a eu la peur. Oui oui, la peur. Elle, elle a le pouvoir de me faire bosser comme une dingue. Elle me donne cette forme d’invincibilité à faire avancer mes projets à la vitesse d’un TGV. Elle me pousse à explorer mes limites et à relever les challenges les plus fous. Mais elle a aussi ce pouvoir de m’inhiber, de donner à la pudeur et la retenue, une place significative en moi.

Plusieurs fois, j’ai fui ce blog car j’ai eu peur d’être impertinente et ennuyeuse. Peur de paraître narcissique, peur d’une exposition, peur d’être vue comme une de plus qui raconte sa vie sur les Internets. Puis je me suis rappelée les missions de mon blog. Son essence. Ce pourquoi je m’étais assise un juin de 2014 pour le créer : le partage. Partager en utilisant l’écriture comme exutoire. J’ai donc commencé à lutter contre cette peur. Autrement, elle allait consumer à petit feu, mon processus de création. Mon désir d’écrire et de partager mon regard et mes découvertes. Je ne dirai pas que j’ai gagné la bataille contre elle, mais j’ai clairement pris le dessus. Autrement, tu ne serais certainement pas en train de lire ce texte.

Note : Puis, de toutes les façons, je ne veux pas gagner cette lutte contre la peur, j’ai besoin d’elle comme moteur. Ce qu’il faut, c’est ce que j’arrive à la maîtriser. Et j’ai trouvé ma méthode pour y arriver.

Ensuite, revient encore l’inhibition mais cette fois-ci liée aux extraordinaires livres que j’ai lus ces 12 derniers mois. Si ce n’est pas la profondeur des thèmes qui m’ont éblouie, c’est la qualité de leur écriture. Et à chaque fois que je refermais certaines oeuvres, je perdais toute force et ambition d’écrire et la seconde d’après, je trouvais mon écriture médiocre, simpliste, immature, orale et que sais-je encore. Et il ne fallait surtout pas polluer des lecteurs avec. J’ai donc voulu tout arrêter et ne faire qu’écrire. Encore et encore. C’était soit ça, soit me terrer.

 

Inconsciemment ou consciemment, j’ai opté pour le choix 2 – me terrer – et j’ai continué à lire en attendant que ce blocage passe. Mais en réalité, ce blocage n’est jamais passé. J’ai dû lutter contre et tout comme la peur, je m’en suis pas totalement débarrassée mais j’ai pris le dessus. Non, la nature des choses a pris le dessus. Mon besoin d’écrire était plus fort que ce blocage. Autrement encore une fois, tu ne serais pas en train de lire ce texte.

 

Puis y a cette exigence de bien faire les choses que l’on s’impose. Un certain niveau d’exigence qu’on n’atteindra jamais et qui finit par nous pousser à abandonner des projets. Alors que l’abandon, c’est la dernière option à choisir. Tiens, prenons un exemple concret. J’ai certes arrêté mes notes de lecture sur ma chaine Youtube par manque de temps mais surtout parce que je les trouvais nulles, fades, mécaniques, trop courtes (alors que j’avais une tonne de choses à dire), répétitives et trop sérieuses. Elles étaient loin du type de partage que je faisais à mes proches. Cela m’a saoulée et j’ai arrêté. Error. Trop d’exigence tue l’exigence.

J’aurai dû les continuer avec régularité et sans pression jusqu’à atteindre ce niveau de partage que je faisais In Real Life et que je n’arrivais pas à retransmettre devant une caméra. C’était pareil avec l’écriture. Une longue file d’attente de textes pullulent dans les brouillons de ce blog car je ne les trouve pas suffisamment bons à être publiés. Dernièrement, j’ai appris à dire merde à mon exigence et à y aller. Ce long texte qui n’a pas encore abordé le sujet principal en est la preuve.

 

Et enfin, il y a eu Setalmaa. Lui, c’est ce projet sur lequel je ne me suis jamais étalée longuement et largement et sur lequel j’ai passé une bonne partie de ces 12 mois d’absence ici. Oui, en plus des blocages listés ci-dessus, j’ai travaillé et je travaille encore sur ce média spécialisé dans le business autour de la beauté et cosmétique en Afrique francophone et qui occupe 100% de mon temps aujourd’hui.

J’ai d’ailleurs fini par tout lâcher pour lui, toi y compris et en premier d’ailleurs. Mais il le fallait. Pour son développement, pour l’augmentation de sa chance de réussir ou d’échouer.

Je n’ai jamais voulu en parler ouvertement avec toi. Très sincèrement, je me suis dit que c’est un domaine qui ne t’intéressait pas. Mais en fait c’était une grosse erreur. C’était la première chose que je devais partager avec toi dès sa naissance car il me nourrit de la même manière que tous les sujets que j’ai partagés avec toi ici!

Je n’ai pas voulu que tu y adhères juste parce que c’est moi qui étais derrière. Je n’ai pas voulu que tu suis sa page Facebook juste par sympathie pour moi alors que tu n’es pas la cible. J’ai voulu que tu le découvres seul et que tu y adhères par intérêt et non pour la personne qui le porte.

Mais j’ai eu tort sur mon raisonnement. En agissant ainsi, c’est comme si je n’assumais pas ce nouveau né. J’ai cru qu’il pouvait se débrouiller tout seul, sans que je ne le porte dans mes bras, sans que je le défende de la même manière que je défendrais les bouquins que j’adore ou ceux que je déteste. Ou avec la même hargne que j’emploierais pour mener à bien un reportage. Maintenant c’est fini! Je te présente Setalmaa, celui pour qui j’ai quitté travail, famille et Paris pour échouer vite ou réussir vite avec lui! Depuis quelques mois, nous avons tous les deux déposé nos valises au Bénin à Cotonou. Mais ça, je te le raconterai plus tard.

 

Là où tout a commencé …

Il y a 4 ans, j’ouvrais ce blog par besoin de partager mais aussi, par frustration. Une frustration de ne pas avoir un média d’informations sénégalais qui me tenait en haleine et me donnait des informations chiffrées, pertinentes et consistantes. Je parlais de ce manque dans cet article. Puis en fin de l’année 2015, j’ai participé à un MOOC sur le journalisme puis à un concours (organisé par CFI Médias et Samsa.fr) dont le but final était de proposer un média en ligne innovant en Afrique francophone. Il s’agissait du projet Afrique innovation évoqué ici et . En voilà une opportunité pour concrétiser ce projet de média, me suis-je dit à l’époque.

Tout naturellement, j’ai participé au Mooc par envie d’apprendre ce nouveau métier qu’est le journalisme. Et tout naturellement à la fin de la formation, j’ai soumis ce projet de média pour participer au concours Afrique Innovation. C’était un média spécialisé en économie au Sénégal. Je voulais créer du contenu chiffré sur l’économie des ménages, des entreprises, de l’Etat, de l’éducation, de la santé, … Non seulement c’était classique comme média, mais c’était lourd pour une seule personne, pour la porteuse de projet que j’étais, ingénieur télécoms de formation et qui venait tout juste de rentrer dans ce nouveau métier.

Ma proposition de média était malgré tout retenue et ils m’ont poussée à la travailler davantage. A la rendre plus précise, plus ciblée et plus innovante en matière de nouveaux moyens de consommation de l’information en Afrique francophone. Mais alors, comment passe-t-on d’un média spécialisé dans le domaine de l’économie à un média spécialisé dans la beauté et cosmétique me demanderais-tu ? Là j’hésite! Dois-je te servir la version longue ou dois-je te la faire court? Grand moment d’hésitation. Mais en même temps, si tu es sur ce blog, c’est que tu as l’habitude de consommer mes longs textes. Non? Bon allez courage!

Note : En écrivant ce texte, je me suis rendu compte à quel point c’était facile et passionnant pour moi de raconter l’histoire et le parcours des autres et tellement difficile d’accoucher les miens. Injuste tout ça.

Bref, je disais donc sur Setalmaa …

Ce passage du média spécialisé en économie à celui spécialisé dans le domaine de la beauté et cosmétique sur le continent, c’était du temps que je n’ai pas vu et senti passer. C’était du temps pour faire des études virtuelles, puis des études et tests sur le terrain, en Afrique, près de la cible, pour préciser mon offre. D’abord avec l’équipe CFI Médias, puis seule car j’ai tenu à continuer ce projet. Depuis, j’ai foncé sans relever la tête tant que je voyais les minis résultats de mes efforts et tant que ça me rapprochait de ce grand média que j’ai toujours en tête (faut bien commencer par quelque part non?)!

 

20 porteurs de projets, 7 mentors et 3 invités, c’est le cocktail d’une session d’accélération de 5 jours. Cc photo : Samsa.fr
20 porteurs de projets, 7 mentors et 3 invités, c’était le cocktail d’une session d’accélération de 5 jours à Dakar. Cc photo : Samsa.fr

 

Bon d’accord mais c’est quoi Setalmaa ?

Nous sommes en pleine année 2016. Internet est de plus en plus accessible dans certains pays d’Afrique francophone. L’utilisation du mobile est démocratisée. Facebook est gratuit. Le domaine de la beauté et cosmétique explose avec l’accès facile aux réseaux sociaux Facebook, Instagram, Youtube. Le phénomène Nappy commence à pénétrer sur le continent, des nouvelles techniques de maquillage plesbicités par des stars internationales commencent à être adoptées par des jeunes femmes dans cette Afrique francophone. Celles-ci ont le pouvoir d’achat. Elle veulent accéder aux produits dermo-cosmétiques,  capillaires et makeup des grandes marques de cosmétiques mais butent sur la contrefaçon qui inonde leur marché. Une fois sur deux, elles tombent sur un produit contrefait. Alors elles s’organisent comme elles peuvent pour accéder aux produits de qualité. Les plus chanceuses voyagent et font le stock de produits, les autres tâtonnent en espérant acheter un produit original.

Cette réalité, je l’avais d’abord perçue sur les réseaux sociaux. Des dizaines de groupes privés Facebook spécialisés autour de la beauté et cosmétique se sont créés pendant cette période de boom dans ce domaine sur le continent. Ces communautés regroupent des milliers de femmes sénégalaises, ivoiriennes, camerounaises. Et tous les jours, les mêmes questions revenaient : où trouver l’original de la poudre Mac à Dakar? Où acheter la gamme shea moisture à Abidjan? Où trouver ce type de tissus à Dakar?, Quels produits utiliser pour ma peau grasse, sèche, …?

Et pendant ma semaine d’accélération avec CFI à Dakar, cette perception était devenue une réalité. Pendant une semaine, tous les soirs, j’arpentais les rues du marché Sandaga de Dakar, pour réaliser des interviews clients (le fameux customer interview). Je me suis prise beaucoup de vent mais j’ai eu la chance de rencontrer des femmes de tout âge qui ont répondu à mes questions. Le résultat de cette extraordinaire expérience (que je vous raconterai un jour) était une évidence : Trouver un produit dermo-cosmétique, cosmétique, maquillage ou capillaire de qualité était un parcours du combattant pour la sénégalaise lambda. Ainsi donc, 4 femmes sénégalaises sur 5 utilisent des produits qui ne lui conviennent pas ou sont obligées de les acheter à l’étranger.

 

PS : la vidéo suivante revient sur la semaine d’accélération à Dakar avec un focus sur 2 projets : Agribusiness TV de Inoussa Maiga et Setalmaa – Reportage TV5 Afrique

 

Je suis donc passée d’un média spécialisé en économie au Sénégal à un média spécialisé dans l’économie de consommation (Tech, Mode, ) puis à un média spécialisé dans le domaine de la beauté et cosmétique où tout était à faire pour répondre aux besoins d’une cible qui consomme fortement mais qui n’a pas accès aux bons produits, conseils et informations personnalisées. Un média que j’ai appelé Setalmaa, un mot wolof qui signifie cherche pour moi, regarde pour moi, trouve pour moi … Car désormais, il n’était plus question d’aller sur les groupes Facebook et poser sa question et obtenir 10 000 réponses mauvaises et bonnes  mélangées. Il était question de venir nous poser leurs questions chez Setalmaa.

Pour répondre à ce besoin, je me suis appuyée sur un réseau de dermatologues pour donner à ma cible (constituée de femmes africaines francophones, urbaines, connectées et agées entre 18 et 45 ans ) des informations personnalisées qui répondent à leurs questions spécifiques en prenant en compte leur environnement, la spécificité de leur peau et l’inexistence ou non de certains produits dans leurs pays de résidence.

J’ai d’abord utilisé WhatsApp pour les questions/réponses mais WhatsApp ne suffisait pas. Il fallait une plateforme web et une présence sur tous les canaux pour être plus proche d’elles. Pour non seulement répondre à leurs interrogations mais aussi pour leur montrer le bouillonnement qui existait dans ce domaine. Pour leur faire découvrir ces créateurs de marques de cosmétiques sur le continent, ces entrepreneurs qui ont investi dans l’e-commerce santé, beauté et cosmétique, ces hommes et femmes qui se sont lancés dans de nouveaux métiers autour de la beauté (exemple du maquillage professionnel)…

Donc en répondant aux dizaines de questions sur whatsApp ou inbox Facebook que je recevais quotidiennement, je construisais ainsi petit à petit un média. Un média pour centraliser les professionnels du domaine en Afrique francophone. Un média pour éduquer sur les questions liées à la santé, beauté et cosmétique. Un média pour mettre en avant des créateurs, (re) valoriser des métiers minimisés dans le temps et montrer le potentiel de tout un secteur. Et non, il ne s’agit pas d’un énième blog beauté où on vous expliquera comment appliquer un Eyeliner (quoique, ça ne fait pas de mal de temps en temps), mais d’un média professionnel qui vous parle d’un secteur en plein boom. Du point de vue chiffres, entrepreneuriat, business, santé et de l’accès à certains produits inexistants sur le continent.

Et ça a marché. Dès le début, la cible a adhéré au projet. Elles ont massivement partagé et commenté nos articles et vidéos. Leur questions quotidiennes ont doublé sur WhatsApp et Facebook.

Un an après, Setalmaa est devenu d’une part un média spécialisé dans le business autour de la beauté en Afrique francophone avec une communauté de plus de 42 000 followers sur nos différentes réseaux sociaux et d’autres part, une plateforme qui facilite l’accès à certains produits cosmétiques et dermo-cosmétiques à une cible qui a le pouvoir d’achat et qui ne trouve pas facilement certains produits de qualité dans sa ville de résidence.

 

J’ai appris. Beaucoup. Enormément.

Oui, j’ai déserté ce blog pendant 1 an pour toutes les raisons citées ci-dessus mais au même moment, à temps partiel puis à temps plein sur Setalmaa, j’étais immergée dans un autre domaine que je n’imaginais pas un jour explorer. #Life.

Pendant 12 mois, j’ai découvert une effervescence réelle du domaine de la beauté et cosmétique en Afrique francophone, identifié les milles et une opportunités non encore saisies dans ce secteur et parcouru le continent à la recherche d’entrepreneurs qui se sont lancés dans le domaine. L’idée, c’était de raconter le parcours et l’histoire de ces hommes et femmes qui ne font pas forcément la Une des médias Mainstream mais qui relèvent des défis et challenges énormes au quotidien sur le continent dans un domaine bouillonnant mais encore méconnu et donc toujours dévalorisé.

J’ai eu 12 mois pour découvrir que le temps où être coiffeuse ou maquilleuse était un plan B date d’un autre siècle. Que de nos jours, ce sont des hommes et femmes, banquiers, experts comptables, juristes, ingénieurs qui quittent leur parcours classiques pour suivre leur passion dans le domaine de la beauté et cosmétique en Afrique. Alors oui, il y a encore du chemin à faire mais la révolution et la revalorisation du domaine de la beauté sur cette partie de l’Afrique est déjà en marche – L’Afrique anglophone elle, est déjà à un autre niveau en ce qui concerne les cosmétiques et la création de contenus dans ce domaine.

Je n’ai plus eu de doute sur cette réalité quand j’ai rencontré une Khady Niang Diakahaté, experte comptable de formation, réaliser de grandes œuvres sur le continent avec son statut de make-up artist. Quand on la voit susciter des vocations et être citée comme référence par de nombreuses filles africaines qui se sont lancées dans un des métiers qui a explosé sur le continent ces 3 dernières années : le maquillage artistique.

Il n’y a plus eu de doute lorsque j’ai croisé le chemin de jeunes femmes comme Minielle Tall du Sénégal, Elise Nyemb et Nathalie Edimo du Cameroun ou Mariam Diaby de la côte d’Ivoire. Des femmes qui ont initié la révolution du phénomène Nappy dans leurs pays respectifs. Il n’y a plus aucun doute quand une Sandrine Assouan, ingénieur en chimie destinée à devenir Docteur dans un laboratoire sort de son parcours classique pour créer une marque de produits dermo-cosmétiques naturels en Côte d’Ivoire.

Plus aucun doute quand un Christian Ngan banquier d’affaires rentre sur le continent après des études et une expérience professionnelle à l’étranger pour occuper un terrain inexploité et créer sa marque de produits naturels pour les peaux noires et métissées.

 

Des entrepreneurs interviewés dans Setalmaa
Quelques entrepreneurs interviewés chez Setalmaa

Plus aucun doute quand des jeunes femmes comme Masha Akré de la Côte d’Ivoire, développent une expertise dans le domaine du maquillage artistique sur le continent au point de se retrouver dans les bureaux de grandes marques en tant que consultante.

Plus aucun doute quand on voit la Sénégalaise Nogaye Ndiaye Mourgaye implanter ses différentes ongleries d’un standing international dans différents coins de la ville de Dakar.

Il n’y a plus aucun doute quand des jeunes femmes comme Ramatoulaye, Coumba, Diariétou, Kate, Thiané, Victorine, N’néné Galé, Ange créent des marques de maquillage ou de produits capillaires 100% naturels sur le continent.

Oh qu’il n’y a plus aucun doute quand le secteur de l’e-commerce dans le domaine des cosmétiques explose avec des plateformes comme Nubian Beauty Shop, Fabellashop, Mossane, Etounature, etc font leur maximum pour fournir à la femme africaine francophone, les produits de grandes marques mais aussi des produits locaux. Et enfin, il n’y a plus aucun doute quand des plateformes comme Awalebiz permettent à ces entrepreneurs du continent de s’atteler essentiellement à la création de leurs produits pendant qu’eux s’occupent de les montrer et vendre au monde.

J’ai donc passé 12 mois intenses. Partagée au quotidien entre la joie, les certitudes, le doute, les rencontres, les difficultés …

 

Difficultés rencontrées mais surmontées …

Il y a eu une et une seule difficulté : la solitude. Seule pour faire la veille, seule pour écrire, seule pour imaginer et créer de nouveaux contenus. Et encore seule pour être sur tous les fronts. Pour que Setalmaa avance. Pour qu’il vive, pour qu’il continue de créer, pour qu’il réponde aux questions au quotidien.

Mais qu’elle est surmontable cette solitude quand vous vivez une aventure humaine – avec ses hauts et ses bas – avec votre co-équipier et développeur depuis la naissance de ce projet. Elle est surmontable lorsque vos meilleurs amis sont les relecteurs des articles de Setalmaa. Surmontable lorsque votre soeur vous déniche des talents et assure les interviews vidéos à Dakar. Surmontable quand c’est le papa et le frère qui vous livrent vos box chez vos clientes – un des modèles économiques de Setalmaa dont je vous parlerai plus tard. Surmontable lorsque ce sont les amis journalistes et mondoblogueurs vivant dans les grandes capitales africaines qui vous assurent la captation de vos vidéos dans ces pays-là. Surmontable quand des Sarah, Dieynaba et Aminata vous écrivent pour contribuer au média Sétalmaa. Alors oui, cette solitude est certes fort présente par moment mais plusieurs fois, elle était devenue un détail car, à chaque fois que je levais la tête, je trouvais des ressources sûres sur qui m’appuyer et cela n’a pas de prix.

 

En quoi cela a changé ma vie …

Parce que tout d’abord, je passe mes journées à apporter des réponses et solutions précises à des centaines de femmes qui recherchent des réponses à des besoins précis. C’est jouissif.  Ensuite, avec ce média, j’ai la confirmation (encore une fois) de mon attrait pour le journalisme, moi l’ingénieur télécoms de formation. Aujourd’hui, j’exerce cette activité dans le business autour de la beauté et cosmétique et demain, ce sera dans d’autres secteurs qui me passionnent : la culture, l’éducation et la politique.

Setalmaa m’a aussi poussée à connaître mes limites – et à aller au-delà. Sortir de ma zone de confort. Identifier ce que je veux et ce que je ne veux pas. Ce que je ne veux pas faire mais que je dois faire … Il m’a fait découvrir ces choses que je trouve du plaisir et de la passion à réaliser aujourd’hui alors que je n’y étais pas prédestinée.

 

Les promesses de Setalmaa

Je veux qu’il soit un média de référence dans le domaine de la beauté et cosmétique en Afrique francophone. La référence pour trouver un contenu de qualité. L’endroit où des africaines francophones trouveront des produits qui marcheront sur elles. Ceux qui résoudront leurs problèmes de peau. Un annuaire pour trouver les professionnels du milieu. Une mine d’informations pour lancer sa marque ou ouvrir son espace de beauté. Un canal où l’on vous donnera une réponse spécifique pour vous, répondant à votre besoin et pas à celui d’une autre. Un passage incontournable pour toute marque locale ou internationale qui voudra se lancer sur le marché afrique subsaharien francophone.

Setalmaa, je le veux grand. Unique. Nécessaire. Fort. Pour vous. Pour nous. Pour le continent.

 

What’s next?

il y a 3 mois, je quittais Paris pour intégrer Etristars, un programme d’accélération de startups à Cotonou, au Bénin. Cette expérience fut à la fois douloureuse et enrichissante.

Note : La question qu’on m’a le plus posé ces 3 derniers mois était : « Mais qu’est-ce que tu fous au Bénin ? ». Si toi aussi, cette question t’a traversé l’esprit en lisant ces mots ci-dessus, sache que je te répondrai volontiers. Mais plus tard. Pour l’heure, comme les autres, tu peux juste te contenter d’un « Mais qu’est-ce que je ne foutrais pas au Bénin? » comme réponse. Sourire.

Je finis donc ce programme dans quelques jours et bien sûr je continuerai Setalmaa. Plus le choix maintenant. Mais je continuerai autrement, avec une meilleure connaissance de moi-même, de mon projet et de l’entrepreneure que je suis devenue. Avec une vision (encore) plus claire et des objectifs plus précis. Mais avant, je dois lever le pied, me retrouver, retrouver les miens, retrouver une santé physique et morale.

Pour ce qui nous concerne toi et moi, j’ai hâte de partager avec toi mes coups de coeur et coup de gueule lecture, les milles et une interviews en brouillons sur le blog, ce parcours entrepreneurial qui s’est imposé à moi et enfin cette expérience au Bénin.

J’ai écrit ce texte avec beaucoup d’émotion. Ce blog m’a terriblement manqué. Vous m’avez terriblement manqué. 

Bravo à toi qui a lu jsuqu’à la fin. je te dis à la semaine prochaine pour le prochain roman. Rires.

Aminata


Sur « Terre Ceinte » du Sénégalais Mbougar Sarr

Ça y est, la nouvelle est tombée. Le petit frère de Terre Ceinte, de l’auteur Mohamed Mbougar Sarr sort officiellement ce 28 juillet. Silence du Chœur il l’a nommé. J’ai hâte de tenir ce nouveau né dans mes mains. Je l’ai attendu un peu trop longtemps, telle une belle-mère qui attendait désespérément son 2ème petit-fils.

 

Crédit : Présence Africaine

L’annonce de l’arrivée du petit dernier m’a replongée dans les pages de l’aîné, Terre Ceinte. Une belle occasion de sortir ce papier dans les brouillons de ce blog.

Anecdote 

Ma première lecture d’Un Dieu et des mœurs de Souleymane Elgas m’avait tellement marquée que tous les livres lus à la suite m’ont paru d’une nullité absolue. D’un ennui terrible. Tous sans exception. Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr faisait partie de ce lot de bouquins sévèrement jugés de ma part. Je l’avais trouvé trop littéraire à mon goût, trop fade, lent, mou, chiant, interminable. Bref, l’horreur.

En réalité, ces 3 ou 4 œuvres durement jugées à l’époque n’étaient pas mauvaises. Le problème, c’était moi. Je n’étais pas encore remise du choc reçu après la lecture d’Un Dieu et des Mœurs. De ce trop plein d’émotions diverses ressenties. Joie, peur, colère, bonheur, tristesse… De cet humour fin et vache à la fois qui m’a valu des éclats de rire à des endroits improbables. Mais il fallait passer à autre chose et retrouver mon état d’esprit de lectrice normale, saine. J’ai opté pour la lecture du Père Goriot de Balzac et en effet, les atypiques et étonnants personnages de Balzac m’ont sauvée d’Elgas comme je le disais ici.

J’ai par la suite relu Terre Ceinte. Nous étions en 2015. Je l’ai « rerelu » 6 mois après, puis « rererelu » il y a 3 mois. Bref, j’ai failli passer devant un chef-d’œuvre. Il n’y a pas une autre expression pour qualifier ce livre. Le titre d’un article récent du journal “Le Monde” m’a fait revivre toutes les scènes et pensées décrites et développées dans Terre Ceinte. Juste le titre. Je n’ai même pas lu l’article. Sur le coup, je me suis demandé comment avec juste le titre d’un article, je peux revivre avec une telle intensité et précision une lecture passée ? Ma réponse ? Parce que l’œuvre est forte, esthétique, profonde mais surtout complexe. Et c’était inimaginable que je ne vous parle pas de Terre Ceinte – d’ailleurs je ne saurais vous dire pourquoi j’ai mis autant de temps pour le faire ici, dans le blog.

 

Petit descriptif de Terre Ceinte

Terre Ceinte est un chef d’œuvre de 258 pages, écrit par un jeune auteur sénégalais, Mohamed Mbougar Sarr sorti aux éditions Présences Africaines en 2014. Le livre  a remporté plusieurs récompenses dont le prix Amadou Kourouma en 2014 puis le prix Métis en 2015.

Terre Ceinte c’est l’histoire de Kalep,  une ville qui tombe entre les mains de djihadistes. Depuis, elle vit dans la terreur. Sous la domination de ces djihadistes, quelques habitants de Kalep décident d’écrire un journal clandestin afin de lutter, de résister, de redonner espoir à la population, de se battre pour retrouver leur liberté. Et tout au long du livre, on découvre la constitution et l’évolution de ce groupe de résistants. Le climat d’insécurité dans lequel ils se sont réunis pour penser, réfléchir sur ce journal. Leurs désaccords, leurs questionnements et leurs arguments avant enfin de se décider à écrire et imprimer ce journal. En parallèle, l’auteur nous plonge dans le quotidien de Kalep et dans les pensées de ceux qui y vivent. Djihadistes comme kalepois. Tout le livre est entrecoupé de correspondances entre deux mères qui ont un point commun : leurs enfants – la fille de l’une et le fils de l’autre –  sont exécutés devant leurs yeux sur la place publique de Kalep parce qu’ils ont commis le péché d’adultère, celui de s’aimer hors mariage. Et le livre débute par cette scène tragique.

 

 

Terre Ceinte : Pourquoi j’ai aimé ce livre!

Le résumé du livre pourrait faire croire à un énième bouquin sur le thème du terrorisme. Et bien détrompez-vous. Terre Ceinte est l’une des rares œuvres qui traite de la complexité du terrorisme avec des dialogues profonds, une histoire réaliste, un contexte social familier le tout avec une technique d’écriture littéraire qui rendrait – presque –  jaloux plus d’un auteur.

Terre Ceinte décrit la complexité d’une situation, d’un état de fait, d’un phénomène mondial, qui concerne tout le monde et inquiète partout dans le monde. Nous sommes loin d’une pensée simpliste, superficielle, d’un manichéisme qu’on a l’habitude de lire et d’entendre sur tout ce qui touche les terroristes et le terrorisme. L’auteur nous sert ainsi un livre actuel mais surtout complet. Complet sur sa façon de nous décrire la complexité d’une situation de terreur du côté de ceux qui la sèment – les terroristes –  du côté de ceux qui la vivent – le peuple, la masse – de ceux qui la rejoignent – ces jeunes qui virent vers l’obscurantisme – et enfin, du côté de ceux qui les combattent – le groupe de résistants kalepois avec leur journal.

Les petits détails – « Le diable est dans le détail … »

D’emblée, j’ai été happée par un “ensemble de petits détails”. La ponctuation,  le rythme des phrases. Cette succession de phrase courtes et longues qui, normalement, est un classique dans un écrit mais qui est ici, tellement bien faite qu’on a envie de s’y attarder, de lire à haute voix, de s’arrêter sur les virgules, les points virgules et les points. De se déambuler avec grâce dans ces successions de phrases courtes et longues, le sourire aux lèvres. Et c’est ce qui m’est arrivée. A un moment donné, je me suis dit qu’il fallait renouveler les vieux manuels de dictée qu’on utilise encore au primaire au Sénégal et en Afrique francophone – de manière générale –  pour y ajouter de nouveaux textes. Il y a des passages dans Terre Ceinte où il y a tout : la ponctuation, la conjugaison, la structure grammaticale, le vocabulaire,… Tout, tout pour une dictée. Enfin bref, je divague…

Les personnages

Ce n’est que dans les grandes œuvres qu’on retient longtemps après leur lecture, les  personnages. Et Terre Ceinte fait partie de ce lot. Parce-que les personnages sont denses, réalistes, crédibles. Abdel Karim Konaté, le chef des djihadistes par exemple est excellemment bien cerné et travaillé dans ce livre. Un personnage intelligent voire brillant, rigoureux, structuré, déterminé, convaincu par sa bonne foi et sa démarche. Un personnage – presque – attachant. Oui un chef djihadiste attachant. Sympa. Et c’est dans ces moments de lecture qu’on mesure davantage que Terre Ceinte est loin du manichéisme ambiant : voici les gentils, voici les méchants. Ça c’est mal, ça c’est bien. Mohamed Mbougar Sarr fait découvrir au lecteur, ce chef djihadiste extrêmement charismatique, sous un autre œil. Avec toute sa complexité. Il fait réfléchir le lecteur, le sort de sa zone de confort en le faisant douter, en le poussant à faire sa propre analyse et son propre jugement.

Au-delà de la puissance des personnages dans Terre Ceinte, Mbougar Sarr les décrit avec une acuité imparable. J’ai cru lire Fatou Diome car celle-ci possède aussi cet indéniable art de la description.

Les prénoms des personnages, l’autre point qui ne m’a pas laissée indifférente. Ndeye Joor Camara, Codou, Vieux Faye, Madjiguène, Malamine, … Ces prénoms ont eu une étonnante résonance chez moi. J’ai aimé les répéter à haute voix. Peut-être parce qu’ils sont typiquement sénégalais? Peut-être qu’ils deviennent, écrits dans un roman, tout d’un coup authentiques? Peut-être parce que le choix de l’orthographe est original? – Joor et non Dior ou Diore. Je ne saurai vous dire…

Scènes de vie et dialogues

Les scènes de vie dans Terre Ceinte sont également crédibles. Les dialogues entre les différents personnages sont profonds. Deux exemples : le dialogue entre un père de famille Malamine et son fils Ismaila qui est rentré progressivement dans l’obscurantisme est terriblement douloureux, fort et réaliste. C’est tellement beau et dense qu’il a le pouvoir de vous fendre le cœur. Vous auriez l’impression de vivre la scène devant vous. Et quant aux dialogues entre ces personnages qui préparent le journal, il est nourri de réflexions profondes de l’auteur sur les notions de devoir, de liberté, de responsabilité, de l’amour, de l’amitié, de loyauté, du peuple, de sa passivité mais aussi de sa capacité à se révolter. Bref c’est excellemment bien écrit. C’est lyrique, poétique et philosophique.

Choix de l’écriture contre l’oppression …

Le choix du journal, de l’écriture comme arme contre la dictature, sous toutes ses formes, interpelle. Je l’ai pris comme une ode au pouvoir de l’écriture. Un rappel de la place ou du rôle de l’écriture dans la société, dans le monde.

La correspondance entre les deux mères 

Les correspondances entre les deux mères est génialissime. Après la ponctuation, c’est mon autre coup de cœur dans ce bouquin. La suite des petites histoires des personnages est parfois donnée au cours de ces correspondances. C’est encore le lieu pour Mbougar Sarr de faire passer des réflexions profondes sur les notions d’espoir, de douleur, de souffrance, de la condition de la femme. Et c’est dans ces passages aussi qu’on se rend compte que Terre Ceinte n’est pas uniquement un roman mais plutôt un mélange de roman et d’essai magistralement réussi.

Ces scènes qui peuvent se dérouler au Sénégal …

La neutralité de l’auteur dans Terre Ceinte m’a fait réfléchir, m’a laissée à ma propre appréciation. Le thème que Mohamed Mbougar Sarr a développé parle de mon actualité, de mon contexte. D’un contexte de terrorisme, de terroristes. Cela m’a fait penser à toutes les villes prises en otage par des djihadistes et particulièrement le nord du Mali. Et bien sûr, le contexte, les scènes de vie et personnages décrits ici sont tellement vraisemblables que j’avais l’impression que ces horreurs se passaient dans mon pays d’origine, le Sénégal – dans des régions aussi reculées que celles du Nord Mali. Il y a un côté alerte, vigilance, réalisme qui t’envahit à la fin de ce livre.

La maitrise de l’écriture 

L’auteur est brillant dans l’écriture littéraire. Il maîtrise son écriture, il s’amuse avec. Il en fait un peu trop d’ailleurs. On a envie de lui dire “Stop, nous savons que vous maitrisez, n’en faites pas trop. C’est bon merci.” Et d’ailleurs, c’est ma seule critique négative dans Terre Ceinte. Certains passages sont longs et répétitifs et c’était le théâtre de la démonstration d’une technique et d’une maîtrise totale de l’écriture.

Pour finir …

Il  y a du génie dans Terre Ceinte de Mbougar Sarr. Si les éditions Présence Africaine avaient fait leur vrai job d’éditeur, Terre Ceinte aurait pu passer à l’émission ONPC de Laurent Ruquier. Si le Sénégal avait une vraie politique culturelle, cette œuvre serait adaptée au cinéma – via un financement du ministère de la culture. Tout y est : le thème contemporain mais intemporel aussi – résistance à l’oppression, à la domination, à la privation de liberté, au totalitarisme –  la profondeur de la pensée, la prise en compte de la complexité du thème, la puissance des personnages et dialogues, le suspens, la maîtrise et l’élégance de l’écriture. Tout y est!

Si tu n’as toujours pas lu Terre Ceinte, c’est maintenant.

Aminata THIOR


Afrique : apprendre de nos héros, vivre le présent et célébrer nos vivants !

Cheikh Hamidou Kane a fêté ce 2 avril, ses 89 printemps. La reine Ken Bugul, maîtresse du ton libre et du langage sensuel, pète la forme. L’auteur de Soundjata nous informait récemment qu’il régnait toujours sur les livres de sa bibliothèqueTel un garçon privé de sortie depuis des lustres, Sami Tchak déambulait vigoureusement au salon du livre Paris 2017. Après plus de 50 ans de recherche, d’enseignement, d’administration et d’écriture, Roland Colin possède toujours cette mémoire vive et cette passion pour la transmission de l’histoire de l’Afrique. Et pourtant, malgré leur présence parmi nous, leur lègue à la jeune génération et leur fort désir de transmettre, ils sont plus absents que les morts.

Loin de moi l’idée de comparer les figures historiques africaines d’antan à celles vivantes. Loin de moi l’idée de dénigrer et de minimiser l’héritage des premiers. Cependant, je reste persuadée que beaucoup – moi y compris – dans ma génération sont restés coincés dans le passé, dans le souvenir parfois, le fantasme souvent, d’une période de gloire ou d’une personne emblématique. Nous nous rappelons des dates d’anniversaire de Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Mamadou Dia, brandissons des citations de Cheikh Anta Diop ou de Frantz Fanon avec fierté. Très bien. Cependant, peu connaissent ces quelques rares Africains vivants qui poursuivent les travaux de Cheikh Anta Diop. Peu s’intéressent aux rôles prépondérants que certains Africains vivants ont joués – aujourd’hui davantage qu’hier – dans l’avancée de la science dans le monde – Pour ne citer que ces exemples –

Comment expliquer cette ignorance ? Peut-être que nous ne vivons pas assez le présent. Peut-être que nous ne profitons pas de ces hommes et femmes encore parmi nous, qui ont vécu, vu et entendu assez pour nous parler de notre histoire. La vraie. Pour nous faire douter de nos certitudes. Pour nous rappeler qu’ils ont déjà mené les grandes batailles pour notre liberté. Notre culture. Notre identité. Notre avenir. Pour nous ouvrir les yeux vers ce futur que nous devons assurer. Ou alors, c’est toutes ces raisons à la fois ? Je le pense pour ma part.

Dans les lignes qui suivent, je vous raconte le déclic qui est à l’origine de ce billet d’humeur.

Il y a quelques semaines, j’ai twitté une « citation » de Cheikh Anta Diop tirée d’une pépite que j’avais entre les mains : “Dakar l’insoumise”. Un livre écrit par un journaliste au nom de Fabrice Hervieu-Wane et qui dresse les portraits de 26 Dakarois connus ou méconnus mais qui font bouger le monde à leur niveau et dans leur domaine. D’ailleurs j’en parle ici sur la chaine Youtube.

Dakar l’insoumise de Fabrice Hervieu-Wane Credit photo : AT.

Vous comprendrez que ce nombre de retweet ci-dessous (341) est insignifiant pour un twittos qui est suivi par des milliers de followers mais assez important pour la « petite twitteuse” que je suis.

 

Puis je me suis permise de penser que si ce tweet a eu autant de succès, c’est parce que la phrase vient d’un Cheikh Anta Diop. L’association du prénom du savant à cette phrase martèle et donne plus de valeur à cette vérité absolue. Bien sûr que je peux me tromper mais à la date d’aujourd’hui, je reste sur cette certitude. Je repense donc au contexte dans lequel cette phrase a été prononcée par Cheikh Anta Diop et à qui il l’a dite et je reste davantage convaincue que nous idolâtrons nos héros morts, sommes moins dans la continuation de leurs actes et profitons moins du présent et des héros ou talents contemporains.

Avec une bonne partie des mots de l’auteur Hervieu-Wane, je vous livre ici, le récit du parcours de l’homme à l’origine de mon tweet : l’Égyptologue Aboubacry Moussa Lam.

Portrait d’un homme tenace

Aboubacry Lam est un Sénégalais, né en 1953 à Sinthiou Dangdé, un petit village de la vallée du fleuve Sénégal, une région située au Nord proche de la frontière avec la Mauritanie. Sa découverte de l’Egypte Pharaonique lui procure un choc et pour la première fois, il est amené à consulter les travaux de l’éminent professeur et chercheur, Cheikh Anta Diop. Il décide ainsi de suivre un doctorat de 3ème cycle en égyptologie mais ce cycle n’existait pas à l’époque à Dakar. Il demande conseil à Cheikh Anta Diop. “L’histoire de l’Afrique a besoin de ce type de recherches pour mieux faire comprendre nos origines”, lui confie ce dernier en l’encourageant à aller poursuivre son cursus à Paris.

Là-bas, tout se corse. Il travaille sur les “origines africaines de la civilisation égyptienne” mais plus tard, son directeur de thèse, grand ponte de l’égyptologie française lui fera comprendre que ce sujet est tabou au sein de l’université française. A travers sa proposition de ce sujet à Paris, on pensera même que c’est Cheikh Anta Diop qui est derrière tout cela, pour réfuter encore l’historiographie française. Son professeur lui impose donc de changer de sujet et sans se laisser démonter, il réussira brillamment cette nouvelle thèse sur une étude comparative des appuis-tête égyptiens et africains grâce à la valeur scientifique de son argumentation. Il avait réussi à démontrer qu’il y a bien une correspondance parfaite entre les deux types. Qu’Africains et Égyptiens anciens utilisaient des appuis-têtes pour dormir parce qu’ils s’enduisaient pareillement les cheveux de beurre de vache pour tresser leur chevelure crépue – autrement dit, les égyptiens anciens étaient bien des noirs et non des blancs.

Page d’introduction du portrait du professeur Lam dans Dakar l’insoumise

Après une thèse obtenue avec mention « Très Bien », Aboubacry Lam rentre au Sénégal. Cheikh Anta Diop, enseignant à l’université de Dakar à l’époque, lui demande d’être son assistant. Il accepte et plus tard, s’inscrit à un doctorat d’Etat qui sera dirigé par Cheikh Anta sur le thème de l’origine des Peuls et des Pulaars. Mr LAM travaillera pendant 5 ans aux côtés du scientifique. Il assiste à ses cours, l’aide sur les aspects techniques et apprend énormément.

La soutenance se déroule dans un climat tendu, avec des Français n’ayant pas renoncé à tuer dans l’œuf toute velléité de contestation de l’égyptologie occidentale.

Mais en 1986, Cheikh Anta Diop décède sans que la thèse d’Aboubacry Lam ne soit terminée. Il n’est toujours pas possible de soutenir cette thèse au Sénégal sans la présence d’autres experts en égyptologie. Il retourne une nouvelle fois vers son professeur qui lui avait refusé son premier sujet de thèse en France. Devant autant de combativité, ce dernier donne son accord. Aboubacry Lam soutient sa thèse de doctorat d’Etat à Dakar avec pour Jury, des confrères sénégalais ainsi que 2 experts français (l’un étant son professeur, directeur de thèse à paris) qui se sont déplacés à Dakar pour l’occasion. La soutenance se déroule dans un climat tendu, avec des Français n’ayant pas renoncé à tuer dans l’œuf toute velléité de contestation de l’égyptologie occidentale. Elle se tiendra de 9h30 à 19h sans suspension de séance!

Ce jour-là, le jury tente de déstabiliser Aboubacry Lam en passant par des questions sur la langue égyptienne, avec des désaccords sur le mot “Kemit” qui signifie “noir” en égyptien ancien. Le candidat se défend comme un lion. « Quand je suis convaincu d’une idée, je suis prêt à mourir pour elle« , confie-t-il. Il reprend les critiques qu’on lui fait point par point et lève toute forme de mise en cause de son travail. Au moment de la délibération, son professeur français encore susceptible d’ajourner la thèse, la lui accorde finalement dans la mesure où il est en face d’une recherche scientifique et argumentée. Enfin titulaire de son doctorat d’Etat, Aboubacry Lam peut se consacrer à ce qu’il avait toujours voulu réaliser : explorer les pistes ouvertes par Cheikh Anta Diop. Il publie alors sa thèse sous un titre explicite : De l’origine égyptienne des peuls, paru aux éditions Présence Africaine en 1993 .

Même si vous avez raison, ne défendez jamais votre raison, l’injure à la bouche.

Depuis, l’égyptologue ne cesse de travailler sur l’histoire et les origines africaines. Cependant il a toujours des obstacles devant lui – Un manque de moyen financier, une grande difficulté d’obtenir des autorisations d’accès aux chantiers de fouille de l’Egypte – Il ne se décourage jamais pour autant et dans chacun de ses chantiers entrepris, il se souvient toujours de ce conseil que lui avait donné le savant Cheikh Anta : “Même si vous avez raison, ne défendez jamais votre raison, l’injure à la bouche” pour avancer.

Ces sages paroles du professeur Cheikh Anta Diop terminaient ce récit dense de Fabrice Hervieu-Wane, plein d’enseignements, truffé d’anecdotes, de découvertes sur les deux hommes – Lam et Diop, aussi minimes soient-elles – et sur les recherches de certains Africains sur l’origine noire de la civilisation universelle. C’était donc avec un coeur rempli de joie et de bonheur que j’ai twitté cette phrase et en voyant toutes les notifications reçues sur ce tweet, je mesurais à quel point une phrase de Cheikh Anta Diop résonnait fort en la plupart d’entre nous.

Ma conviction

Je suis de ceux qui pensent que la jeunesse africaine a prophétisé le savant Cheikh Anta Diop. Et cela a pris le dessus sur le fond, sur le leg que nous a laissé cet homme : ces travaux et notre obligation de s’en inspirer, de s’en appuyer techniquement mais surtout de les prolonger et poursuivre. Je ne pus m’empêcher de me poser des questions. Y aurait-il autant de retweets si cette phrase était de moi ? La réponse est clairement NON. En aurait-il également été si la citation était signée par un Aboubacry Lam ? La réponse reste NON. Pourquoi ? Parce que nous sommes peu nombreux à connaître Aboubacry Lam. Parce que nous ignorons ses travaux, son combat. Parce que nous nous intéressons peu aux autres qui ont travaillé avec le scientifique Cheikh Anta. A ces autres, également peu nombreux qui continuent ses travaux. A ceux qui l’ont côtoyé jour et nuit et qui pourraient nous apprendre sur l’homme, ses valeurs, la profondeur et l’importance de son travail. Et pourtant, ils sont vivants. Et pourtant ils continuent de produire.

Combien de jeunes Sénégalais, Africains, fervents admirateurs de Cheikh Anta prendraient le temps d’aller rencontrer ce Aboubacry Lam, pour apprendre, découvrir et échanger ? Combien de conférences sont organisées dans les capitales occidentales ou même à la maison mère, sur le continent pour réfléchir sur les travaux du savant Diop ? Sur l’avancée de ceux qui ont repris ses études ? Là encore très peu. En revanche, nous continuons de nous accrocher à ses citations phares pour parfois argumenter nos dires, démentir une affirmation et souvent frimer.

Nous ne profitions donc pas du présent. Nous ne célébrons pas assez nos vivants qui travaillent sur des sujets majeurs du continent et nous restons accrochés à nos figures historiques du passé, sur leur personne et pas réellement sur le fond de leur héritage. Et quelque part, nous ne levons pas assez la tête pour voir  “d’autres potentiels Cheikh Anta Diop”.

Oui, nous pouvons continuer d’idolâtrer Cheikh Anta Diop – à raison d’ailleurs – mais s’en arrêter là serait : « tuer son travail ».

Et donc si nous avancions avec les vivants ? Si nous passions prendre le thé avec Tata Ken Bugul ? Déjeuner avec Papi Cheikh Hamidou Kane ? Bouquiner avec Papi Djibril Tamsir Niane ? La liste est longue. Ils sont tellement nombreux…

PS : Dakar l’insoumise est un livre que je recommande fortement bien sûr.

Aminata THIOR


Envoi de colis entre Dakar et les villes occidentales : le business des GP

« Jamais » c’est le mot que j’ai lâché quand on m’a proposé les services d’un « GP » pour envoyer un colis de Paris à Dakar. Mais le jour où j’ai bien été forcée de récupérer du « Madd » (fruit d’été qui pousse en brousse, très consommé au Sénégal) provenant de Dakar via ce moyen de transport, m’a fait changer d’avis. C’était à l’automne 2016 dans la capitale française et depuis je suis devenue une cliente assidue ! Les pépites livresques fraîchement sorties dans certaines librairies de Dakar et non encore disponibles sur Amazon atterrissent en un temps record dans ma bibliothèque. Dakar n’a jamais été si proche de moi à Paris depuis que j’utilise les GP. Mais, au fait, c’est quoi un GP ?

Madd : fruit couvert d’une pulpe acidulée. crédit photo : NFK

 

GP, définition et origine

Au Sénégal, les GP désignent des individus qui font la navette entre l’Occident et le Sénégal et qui transportent des colis moyennant quelques euros selon la nature de ces derniers.  En réalité, le terme GP signifie « Gratuité Partielle » et fait référence aux billets gratuits (ou à tarifs préférentiels) dont bénéficient les salariés d’Air France. 

CC : A. McKnight

Il existe deux catégories de GP.
La première catégorie constitue « les vrais GP » comme on les appelle dans le milieu. Il s’agit des femmes de salariés d’Air France. Ces dernières bénéficient, grâce aux avantages sociaux de leurs conjoints, de réductions sur le prix du billet d’avion. Très souvent, elle obtiennent gratuitement le billet d’avion et ne payent que les taxes aéroportuaires qui s’élèvent à 80 000 ou 100 000 FCFA (entre 120 -150 euros) – chiffres recueillis auprès de GP à l’aéroport d’Orly à Paris. Cependant, leur place n’est pas réservée : si le vol est plein, « elles restent à terre ». Ainsi, leur voyage dépend des places disponibles dans un vol.

La deuxième catégorie de GP est constituée de particuliers. Il s’agit là de personnes comme vous et moi qui achètent les billets à plein tarif comme n’importe quel passager du même vol. La seule différence c’est qu’ils ne transportent pas que leurs propres bagages, ils transportent aussi ceux d’autres personnes qui auront payé pour l’acheminement de leurs biens à Dakar ou ailleurs, par exemple en Occident.  Au fur et à mesure qu’ils voyagent, ils obtiennent cette possibilité d’avoir des bagages supplémentaires. De plus, grâce à leurs fréquents vols, ils accumulent des points de fidélité qui leurs permettent parfois d’obtenir un billet gratuit. Dans le milieu des GP on les appelle des « commerçants ».

Dans la deuxième catégorie, on peut voir les membres d’une même famille exercer ce métier (car oui ç’en est un !), parfois des parents passent le flambeau aux enfants car avec l’âge ils ne peuvent plus faire les longs et fréquents voyages entre Dakar et le reste du monde. Les « commerçants  » peuvent ainsi être plus nombreux que les « vrais GP » (ceux de la première catégorie).

« Le système » des  GP, un véritable business

Si la zone géographique des GP était à l’origine limitée à Paris et à Dakar, ce n’est plus le cas aujourd’hui : elle s’est étendue aux grandes villes occidentales comme New York, Montréal, Milan, ainsi qu’à toutes les régions françaises…. Et si jadis c’était une activité réservée aux femmes d’un certain âge, aujourd’hui on note la présence de plus en plus d’hommes mais aussi de jeunes (hommes comme femmes) dans le secteur. C’est par exemple le cas de Aly Diop, né à Niodor (dans les îles du Sine Saloum au Sénégal), ce jeune homme de 27 ans a fait du système des GP son métier à plein temps.

Ce dimanche frais et ensoleillé du mois de Mai, devant ce local du 18ème arrondissement de Paris, on est d’abord attiré par l’odeur du thieb (plat national au Sénégal) puis par le brouhaha qui s’y entendait. C’est ici que j’ai rendez-vous avec Abou, le GP qui devait me remettre un colis envoyé par une amie de Dakar. « Il vient de sortir », me lance une jeune dame, d’un geste pressé, la bouche pleine, une boule de riz dans la main droite, l’autre tenant son téléphone. Le local était exigu. Des cartons et des sacs emballés occupaient le peu d’espace qu’il y avait. Des voix hurlaient au sous-sol. Les téléphones n’arrêtaient pas de sonner. Des clients entraient et sortaient. Combien étaient-ils en bas ? Peut-être 10, 15 ou même 20 personnes. Le temps de me demander comment un local si étroit pouvait contenir autant de bagages et d’individus et la jeune dame me montrait du doigt « mon » GP : « c’est lui Aly » me lança-t-elle en le désignant. J’aperçois un jeune homme, très grand, sourire aux lèvres se diriger vers moi et se confondre d’excuses pour son petit retard. C’était notre premier contact.  Son attitude chaleureuse et l’ambiance assez spéciale des lieux m’ont donné envie de m’intéresser à ce business.

Aujourd’hui, en fonction de la fréquence de mes voyages et du volume des commissions, je peux gagner entre 600 000 – 1 000 000 FCFA (915€ – 1500€) par mois avec un niveau de vie sénégalais.

Le profil d’Aly m’a intéressé en premier lieu. Mineur, il arrive en 2003 à Milan pour rejoindre ses parents. Après quelques années d’apprentissage de l’italien et de formation en mécanique, il quitte l’Italie pour rejoindre un ami à Paris pour un long séjour. Durant cette trêve parisienne, il s’investit énormément dans les Dahiras* mourides.  On le remarquait pour sa ferveur dans la communauté sénégalaise à Paris. Un jour, un proche lui conseilla de se lancer dans le business des GP. « Tu connais beaucoup de monde à Paris grâce aux Dahiras, tu devrais te lancer dans les GP, ça marche », lui dit son ami. Aussitôt dit, aussitôt fait. « Je me suis débrouillé avec mon père pour acheter le premier billet. Ensuite j’ai appelé tous mes contacts pour leur dire de passer par moi désormais s’ils voulaient envoyer des colis à Dakar. C’est ainsi que j’ai commencé cette activité » me raconta-t-il. Cela fait aujourd’hui deux ans qu’Aly travaille à plein temps en tant que GP, il fait un voyage par semaine (Dakar- Paris et Paris-Dakar). Malgré des débuts difficiles avec des billets achetés très chers et des colis transportés gratuitement, Aly a mis en œuvre une véritable stratégie qui lui permet de vivre décemment de son activité. « Aujourd’hui, en fonction de la fréquence de mes voyages et du volume des commissions, je peux gagner entre 600 000 – 1 000 000 FCFA (915€ – 1500€) par mois avec un niveau de vie sénégalais », confite-t-il, sourire timide mais franc aux lèvres.

Une construction d’une relation client digne de ce nom …

Même s’ils ne déclarent pas leur activité lucrative en tant qu’entreprise, certains GP adoptent une véritable stratégie, digne de la gestion d’une grande entreprise.

Je travaille avec de nombreux commerçants qui achètent en ligne une grande quantité de matériel informatique à Paris que j’achemine ensuite à Dakar. D’autres clients me remettent des papiers sensibles à transporter.

Ils savent qu’ils ont un grand défi à relever, celui de la confiance des clients vis-à-vis de leurs services. Car il n’est pas du tout aisé pour un client lambda de confier des objets de valeurs à un parfait inconnu. Ainsi donc, au démarrage de leur activité, les GP n’hésitent pas à transporter gratuitement les colis de leurs clients. « Cela a été un bon moyen pour moi de construire un portefeuille de clients autour de mon business », précise Aly. Et, lorsqu’ils perdent des bagages de clients, ce qui arrive très rarement, ils n’hésitent pas à les rembourser. Geste nécessaire pour fidéliser ce dernier, le rassurer et le pousser ainsi à recourir à ses propres service encore et encore. « Aujourd’hui, j’ai tissé une relation de confiance avec mes clients », proclame-t-il, satisfait. « Je travaille avec de nombreux commerçants qui achètent en ligne une grande quantité de matériel informatique à Paris que j’achemine à Dakar. D’autres clients me remettent des papiers sensibles à transporter », ajoute-t-il comme pour confirmer cette confiance aveugle que lui vouent ses clients.

Une maîtrise de l’outil numérique

L’autre point important à relever dans cette nouvelle génération de GP, c’est qu’ils maîtrisent parfaitement le numérique et les réseaux sociaux, ils les utilisent pour booster leur service. « J’ai créé un groupe Viber et un autre groupe WhatsApp avec tous mes clients, je peux les informer de mes déplacements, avec mes jours et heures de vol », indique Aly. Grâce au bouche-à-oreille et aux recommandations de clients satisfaits, les nouveaux clients le contactent, très souvent via sa page Facebook.

De sérieux concurrents pour les entreprises de livraison au Sénégal

Il y en a qui tournent à un voyage par semaine, ils offrent des délais de livraison rapides à un coût très bas. En cela, ils deviennent de sérieux concurrents pour nous.

Toujours dans le souci d’accroître leur clientèle, de rassurer et de professionnaliser leur activité, certains GP n’hésitent pas à prendre des locaux décents à Dakar pour réceptionner les colis et accueillir les clients. « A Dakar, j’ai loué des bureaux avec un ami pour pouvoir offrir un meilleur service d’accueil à mes clients. Cela rassure toujours ces derniers » m’a expliqué Aly.

Par ailleurs, Aly et d’autres GP se sont lancés dans la livraison de colis jusqu’au domicile du client à Dakar, de quoi rendre accro certains clients habitués. Il faut rappeler que les géants de la livraison (Amazon, Aliexpress …) ne sont pas présents sur le continent africain. Les GP constituent ainsi une bonne alternative pour certains Sénégalais qui veulent se procurer des produits en ligne. Ils deviennent ainsi de redoutables concurrents pour certaines entreprises d’e-commerce au Sénégal. Selon Cheikhna Sarr, CEO de Sunuboncoin, société de e-commerce qui offre à ses clients un service de livraison Paris-Dakar-Saint-Louis, les GP proposent une solution pratique et efficace.  « Il y en a qui tournent à un voyage par semaine et offrent des délais de livraison rapides à un coût très bas. En cela, ils deviennent de sérieux concurrents pour nous », affirme-t-il. En effet, le jeune chef d’entreprise évoque les faveurs dont jouissent les GP et la nécessité de travailler avec eux : « les GP ne sont pas des entreprises et ne paient donc pas de taxes, d’où les prix bas proposés. Nous sommes donc en train de voir en interne comment travailler avec eux », conclut-il.

Qu’en est-il de la légalité du système ?

Je respecte les règles administratives et sécuritaires de la compagnie comme n’importe quel passager et partant de ce fait, je n’ai rien à me reprocher.

Au sujet de la légalité de leur business, certains GP considèrent qu’ils n’enfreignent aucune règle. Ils achètent les billets au même prix que tout le monde. Ils respectent la quantité de bagages et les règles de sécurité imposées par les compagnies aériennes. « Je ne transporte pas n’importe quel bagage avec moi. J’ouvre et je vérifie devant le client tous leurs colis. Je respecte les règles administratives et sécuritaires de la compagnie comme n’importe quel passager et, partant de ce fait, je n’ai rien à me reprocher », prévient Aly, sur un ton ferme et serein.

A l’inverse de cette activité informelle, il existe un nouveau concept, inspiré en partie de l’activité des GP, mais aussi de la nouvelle tendance qu’est l’économie du partage, c’est ce qu’on appelle le « co-valisage ». La plateforme Colis-GP.com est l’exemple type de cette nouvelle tendance : Une plateforme centrale qui regroupe une communauté de particuliers et qui propose des services d’acheminement de biens vers ou depuis l’Afrique, 40 fois moins chers que DHL, UPS et Fedex et avec un délai de livraison 2 fois plus court.

Colis GP.com, une révolution du transport de colis depuis et vers l’Afrique ?

Pour recourir à leurs services, comme tout jeune connecté, son premier réflexe a été d’aller sur l’Internet.

Sensible aux différentes difficultés auxquelles la communauté Africaine de la diaspora fait face pour envoyer ou recevoir des colis, bagages, ou documents (vers ou depuis l’Afrique), Colis GP offre un service de mise en relation entre voyageurs et expéditeurs pour le transport de biens. En ligne depuis le mois d’octobre 2015, la plateforme Colis-GP.Com a été créée par Aliou Badara Niang, sénégalais de 27 ans, ingénieur informatique diplômé de Polytech Paris UPMC et de l’université de Sorbonne Paris 1.

Arrivé en France en 2008, juste après son baccalauréat, Aliou ressentait le besoin de pouvoir envoyer et recevoir des produits comestibles et des biens matériels entre Paris et Dakar. Il profitait des rares occasions de ses proches qui partaient en vacances au pays pour leur confier des colis. Ces derniers, fortement sollicités par d’autres et contraints de respecter le poids des bagages autorisé par les compagnies aériennes, n’accédaient pas souvent à ses demandes. Or, un envoi via DHL était hors de prix, et les délais extrêmement longs de la poste (avec un risque de perdre des colis) l’ont dissuadé d’utiliser ces moyens d’envoi.

C’est dans ces circonstances que le jeune Aliou a entendu parler du système des GP. Pour recourir à leurs services, comme tout jeune connecté, son premier réflexe a été d’aller sur l’Internet. Pour un service connu dans la communauté africaine, notamment sénégalaise, il ne trouve aucun contact sur l’Internet. C’est finalement dans le 18ème arrondissement de Paris qu’Aliou trouve un GP qui acheminera son colis à Dakar, pour seulement 10€ et en moins de 12h ! Interpellé par la rapidité du service et le prix insignifiant qu’il paye désormais pour ses envois de colis, Aliou décide de créer un groupe Facebook colis-GP puis la plateforme en ligne Colis-GP.com. L’entreprise est ainsi née et déclarée à Dakar.

Aujourd’hui, Colis-GP, c’est plus de 10 000 inscrits sur le site, 15 000 abonnés sur Facebook, 5 000 envois réussis vers plus de 100 destinations à travers le monde. Le site, son fondateur le définit comme une plateforme collaborative qui s’inscrit dans la dynamique de l’économie du partage telle que Blablacar et AirBnB. « Colis GP répond à un besoin qui a longtemps été un véritable problème pour nous Africains de la diaspora. L’envoi de colis vers l’Afrique avec un prix et un délai de livraison raisonnables a toujours été quasi-impossible », explique-t-il. En effet, Aliou évoque dans son argumentation le bien fondé de son service, les difficultés des entreprises spécialisées comme La Poste à acheminer des colis en Afrique car la plupart des colis se perdent ou accusent un retard important avant d’arriver à destination. Seules les sociétés comme DHL y parviennent mais les prix proposés sont exorbitants (191 € pour un colis de 1Kg pour un envoi express vers le Sénégal par exemple). « Nous proposons ainsi un service :

  • Economique : en permettant aux voyageurs de rentabiliser l’espace inutilisé de leurs valises et d’amortir ainsi leur coût de déplacement et, aux expéditeurs, de bénéficier d’un envoi express
  • Ecologique : en diminuant à long terme le taux d’utilisation des moyens de transport exclusivement réservés pour le transport de colis
  • Ouvert et convivial : en ouvrant le service à toutes les villes occidentales (et non uniquement Paris-Dakar) et à toutes les diasporas africaines (donc pas seulement pour les Sénégalais), on devient ainsi un moyen de rencontre qui est enrichissant

Si l’arrivée de cette plateforme a été mal accueillie au début par la communauté de GP (essentiellement constituée d’hommes et de femmes non familiers avec l’outil Internet), aujourd’hui c’est eux qui font le succès de cette plateforme en devenant ses premiers utilisateurs. « Ils ne connaissaient ni ne savaient utiliser l’Internet. Ils croyaient que la plateforme ferait disparaître leur business alors que mon seul objectif était de donner une plus grande visibilité (à ces particuliers qui transportent occasionnellement des biens depuis et vers l’Afrique) et de rendre le service accessible à n’importe quel Africain vivant au pays ou dans la Diaspora, simplement muni d’un téléphone connecté à Internet», déclare Aliou. Cette affirmation, Aly le confirme : « avant de me consacrer à temps plein à l’activité de GP, la plateforme Colis-GP a grandement contribué à ma visibilité. J’y avais un grand nombre de clients et les notes laissées par ces derniers m’apportaient davantage de nouveaux clients », confie-t-il, fier et le sourire aux lèvres. En effet, l’action principale de la plateforme est de mettre en relation un voyageur ou particulier avec un client. Ce dernier, grâce à l’ancienneté du « co-valiseur » sur le site (terme utilisé par l’équipe Colis-GP pour désigner un particulier qui transporte des colis) et grâce à la nature des commentaires laissés sur son compte, peut facilement faire le choix d’un (e) « co-valiseur(se) ».

Voilà une activité qui existe depuis plus de 30 ans et qui s’adapte aux nouveaux besoins du consommateur. Grâce à leur présence en ligne, à leur ouverture géographique, au bas prix et au souci de la relation de confiance avec client, ils sont en train de révolutionner le transport de colis. Ils répondent à un vrai besoin, celui de rapprocher le continent avec l’occident en matière d’envoi de colis. Un vrai soulagement pour la Diaspora et leurs familles restées au pays.

Aly est passionné par son activité et la mène comme une véritable entreprise. Aliou lui, avec son équipe, continue de croire au développement de son projet, toute l’équipe y travaille avec acharnement, soirées et week-end (en plus de leurs jobs principaux) et sont fiers d’avoir initié et réalisé ce concept avant qu’un étranger ne le développe à leur place. La plateforme Colis-GP.com mérite de l’attention.

En attendant, je les soutiens ici dans mon petit blog de rien du tout et leur dis « merci pour tous ces bouquins livrés en 48h de Dakar à Paris et de Paris à Dakar ».

Aminata THIOR

 

* Dahiras mourides : Les Dahiras mourides sont des lieux de rencontre des mourides. Les mourides sont les membres du mouridisme, une confrérie religieuse, née au Sénégal, qui s’inscrit dans une perspective d’entraide dans les domaines religieux, éducatifs, culturel et social.

 

 


Mes vidéos- Booktube

« Si tu as déjà révisé tes cours, va dormir. Si tu es fatiguée de dormir, va lire » . Telle était la réponse de mon père, à 8 – 10ans quand je lui demandais la permission de sortir jouer dehors… Avec les copains. Mon aventure avec la lecture commença ainsi et depuis je n’ai pas arrêté de lire. Aujourd’hui, je me lance dans l’aventure booktube pour partager avec vous mes découvertes livresques et surtout vous donner envie de les lire .

Toutes les vidéos de la chaine Youtube du regard de Minatag sont disponibles ici

Dernière vidéo en ligne : Idées cadeaux livresques – part2

Dans cette vidéo, je vous présente 3 bouquins qui m’ont marquée en  cette année 2016. 3 magnifiques livres que vous pourrez offrir comme cadeaux de Noël. Le premier ne vous laissera pas indifférent par son style féroce et la véracité des faits qu’il décrit. Le 2ème est indispensable pour sa valeur historique.  Le 3ème vous bouleversera pour sa dimension humaine.

 

Idées cadeaux livresques – Part1

Dans cette vidéo, je vous présente deux excellents livres qui ont un thème commun : la femme.

Si la première auteure vous parle de la condition de la femme au travail, et ce principalement en Europe et aux Etats Unis, la 2ème auteure fait le tour du monde et nous présente les conditions de la femme dans tous les domaines. Le premier livre est truffé d’anecdotes racontées par des géants du monde (les fondateurs de Facebook, Google, New York Time et autres). Le seconde livre est une mine de témoignages et de récits sur des injustices, douleurs, contraintes vécues par des femmes dans les quatres coins du monde. Découvrez donc ces deux excellents livres que je vous recommande à offrir comme cadeaux de Noël.

 

Mariama Bâ ou les allées d’un destin

Si vous avez lu et aimé « Une si longue lettre » ou un  » Chant écarlate » de Mariama Bâ, vous devez absolument lire cette biographie sur elle. Je vous garantis que vous allez être aussi secoué que lorsque que vous lu ses oeuvres. La note de lecture détaillée est disponible ici

 

Note de lecture – Afrotopia

Qui n’a pas entendu parler de cette oeuvre de Felwine Sarr pendant cette année 2016? Pour ma part, j’ai suivi toutes les sorties de l’auteur pendant la promo de son livre. Ses prestations sur iTélé, France Inter, France culture, Le Monde Afrique, RFI et sur sa chaine Youtube m’ont fortement poussée à lire son livre. Je vous invite à découvrir mon avis sur la vidéo ci-dessous.

 

Note de lecture – Enlevée par Boko Haram

Ici je vous présente l’histoire d’Assiatou, une des jeunes filles enlevée par Boko Haram. Un récit poignant. Une histoire bouleversante mais pleine d’espoir que je vous invite à découvrir.

 

Coup de coeur – Un dieu et des moeurs

Voilà un de ces livres qui aura marqué ma vie de lectrice. Un livre brillantissime, passionnant, engagé, engageant, salutaire, extraordinaire … Pendant ma lecture, j’ai pleuré. J’ai été en colère, énervée et révoltée. J’ai souri. J’ai éclaté de rire. J’ai beaucoup cogité. J’étais rempli d’espoir par moment … Bref, j’ai adoré « Un Dieu et des moeurs » et j’ai débuté mon aventure booktube avec …

 

Toutes vidéos sont également disponible sur la chaine Youtube du regard de Minatag ici

Aminata THIOR


Désormais, l’Afrique et ses fils pourront en dire plus sur Mariama Bâ

Deux livres ont marqué la petite fille que j’étais autour de mes 8 – 10 ans : “L’Étranger” d’Albert Camus et “Une si longue lettre” de Mariama Bâ. J’étais frustrée de ne pas saisir l’essence et la profondeur du livre de Camus d’une part, triste et transportée par chaque personnage décrit dans la lettre de Ramatoulaye à Aïssatou (les 2 principaux personnages d’ “Une si longue lettre”) d’autre part. Mon envie, mon objectif, mon ambition d’être une femme libre et financièrement indépendante est en grande partie née à 8 ans, lorsque j’ai terminé l’œuvre de Mariama Bâ, révoltée, le cœur gros et lourd. J’appris ensuite que l’auteure n’était plus de ce monde, et là s’est installée une profonde tristesse sur sa disparition et sur le fait que je n’en saurai pas plus sur elle et sur ses écrits.

Et miracle ! Il y a quelques mois, je suis tombée sur un post de la blogueuse et écrivaine Ndeye Fatou Kane où elle évoquait un livre sur la biographie de Mariama Bâ écrite par sa propre fille, Mame Coumba Ndiaye. Bien sûr, je n’ai pas tardé à me procurer ce bouquin qui porte sur la femme qui a marquée mon enfance, ma vie de fille, d’adolescente et de femme.

La vidéo ci-dessous vous donne un rapide aperçu des thèmes abordés dans cette biographie et je vous invite également à faire un tour sur le blog de NFK pour lire sa note de lecture.

Et comme j’avais besoin d’aller plus loin que ces quelques minutes passées devant la caméra à sautiller, je vous livre ici quelques points marquants de ma lecture. Des points marquants devenus prétextes pour évoquer des thèmes qui touchent mon quotidien d’Africaine et de femme que ce livre a fait surgir. Même si cela peut ressembler à une note de lecture, ce n’est pas tout à fait le cas.

Mariama Bâ ou les allées d'un destin par Mame Coumba Ndiaye
Mariama Bâ ou les allées d’un destin par Mame Coumba Ndiaye

Le devoir de nous raconter notre histoire et nos héros

Je pourrais vous dire plus de choses sur Bernadette Chirac que sur Elisabeth Diouf (la première dame sénégalaise, femme d’Abdou Diouf). Je pourrais vous raconter une quantité d’anecdotes sur la carrière musicale de Florent Pagny amis très peu sur celle de Youssou Ndour. J’en sais plus sur François Hollande que sur Macky Sall. Et la liste est longue ! Pourquoi cela ? Parce que j’ai énormément lu et regardé de documentaires sur ces personnalités de mon autre culture que sur celles de mon pays et continent de naissance. Parce qu’il existe une quantité de littérature – à leur avantage ou non – qui retrace leur vie, leurs passions, leurs carrières, leurs engagements et presque zéro pour celles de mes origines. Vous me direz peut-être que c’est parce que nos personnalités politiques et historiques africaines sont racontées via la tradition orale et vous conviendrez avec moi des limites de cette tradition avec notre génération. Si les écrits ont cet avantage de fixer la pensée, l’histoire et les Hommes, la transmission à l’oral, elle, a l’inconvénient de dénaturer le message d’origine à cause de la compréhension et transmission subjective qu’elle peut subir. Et pire encore, si jamais un porteur de fortes connaissances dans un ou plusieurs domaines n’est plus de ce monde, c’est tout un savoir qui disparaît avec elle. Cela nous fait penser au célèbre proverbe de Amadou Hampâté Bâ : “En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.”

Il y a seulement un an, je partageais avec des proches ma déception d’en savoir plus sur les premières dames occidentales qu’africaines ; dans la foulée je découvre qu’un livre a été écrit par un journaliste français de RFI sur les premières dames africaines. C’est très bien, mais pourquoi ce sont toujours les autres qui écrivent sur l’Afrique et les africains et pas toute cette pléthore de journalistes, auteurs et sociologues dont dispose le continent ?

Je vous raconte cette expérience car quand j’ai ouvert ce livre de Mame Coumba Ndiaye pour enfin découvrir qui était Mariama Bâ, j’ai eu un choc dès les premières pages (page 12). Oui un choc. L’inconvénient avec les individus passionnés, c’est qu’ils sont souvent très sensibles à certains détails qu’ils remarquent dans le domaine tant aimé. Et c’est mon cas. J’ai ressenti cette douleur que vous avez lorsque votre doigt se coince dans une porte ou lorsque votre pied cogne un objet dur et volumineux ou encore ce pincement de coeur que vous avez lorsqu’on vous apprend une mauvaise nouvelle. Oui, je venais d’apprendre la première raison majeure qui faisait que j’avais la biographie d’une grande dame de la littérature sénégalaise et africaine entre mes mains.

Voici donc cette première raison majeure. Je cite l’auteure Mame Coumba Ndiaye :

Premièrement par souci d’ordre pédagogique, j’ai surtout pensé aux étudiants étrangers qui ignorent les pratiques africaines et, de ce fait, ne cessent de solliciter la famille, ainsi qu’aux conditions difficiles dans lesquelles certains sont contraints de faire le voyage, pour se documenter sur l’auteur dans le cadre de la soutenance de leur thèse ou mémoire de fin d’études.

Et pour les millions d’Africains de toutes les générations, de tous âges, de tous milieux sociaux confondus qui ont été marqués par l’écrivain Mariama Bâ et par son oeuvre emblématique “Une si longue lettre” ? Et pour les nouvelles générations africaines ?  Ne constituent-ils pas une raison majeure suffisante pour faire cette biographie ? Telles étaient mes premières interrogations lorsque je lu cette phrase.

La douleur et le choc émotionnel que j’ai ressenti dans ce passage du livre me pousse à rappeler, dire, implorer à tous les témoins de l’histoire africaine, de figures historiques, leur devoir de nous raconter notre histoire et nos héros.

Racontez-nous notre histoire et nos héros. Ne nous laissez plus orphelins de notre histoire. Ne laissez plus les autres nous raconter notre histoire. Parce qu’ils le feront à partir de leurs propres contextes. Parce qu’ils le feront au travers de leurs propres cultures. Parce qu’ils le feront avec leurs sensibilités et dans leurs paradigmes propres .

 

Une si longue lettre de Mariama Bâ.
Une si longue lettre de Mariama Bâ.

Je le répète car j’y tiens, Mariama Bâ avait touché des millions d’hommes et de femmes en Afrique avant de toucher l’international. L’auteure même le raconte et rappelle dans son essai. Alors, ne serait-ce que pour ces gens-là, ne serait-ce que pour les vies qu’elle a marquées, ne serait-ce que pour l’histoire sénégalaise et africaine, ce livre devait exister. Cette étude sur la vie de l’écrivain Mariama Bâ devait être écrite et vulgarisée avant même que d’autres en fassent la demande.

Oui l’Afrique et l’Africain doivent s’ouvrir mais cela passe par une connaissance de soi et de son histoire. C’est un des meilleurs moyens pour la jeunesse africaine de ne pas absorber passivement et bêtement toutes pensées ou courant venant de l’extérieur.

Ne ressentez-vous pas ce sentiment de perte quand de grands journalistes, politiques, sociologues, artistes africains meurent sans avoir laisser des écrits témoignant de leur époque, de leurs expériences, de l’histoire de leurs pays et du continent ? Que diriez-vous à votre enfant dans 10 ans lorsqu’il vous demandera “papa, maman, qui était Papa Wemba ? Lui sortir une chanson du roi de la sappe est-elle une réponse suffisante pour lui parler de ce monument de la musique africaine? S’il vous pose la même question sur Doudou Ndiaye Coumba Rose? Allez-vous encore lui sortir des phrases élémentaires qui n’expliquent en rien la référence et sagesse que symbolisait cet homme? A part les témoignages d’un grand griot sénégalais sur le parcours de Youssou Ndour, l’homme, le musicien (et non le politique), la référence musicale planétaire, le visionnaire, qui peut aujourd’hui nous dire, quels étaient les moments forts de sa carrière? Comment les a t-il vécus? Quels étaient ses moments de doutes ? Ses échecs? Qui peut aujourd’hui nous raconter, à part l’intéressé lui-même ou celui qui trouvera nécessaire de mettre sur écrit pour nous et les générations futures, comment un gamin de 10 ans, originaire d’un quartier populaire de Dakar, passionné par la musique s’est transformé plus tard en entrepreneur puis chef d’entreprises et aujourd’hui en homme politique? Encore une fois, la liste est longue. Je pourrais continuer à citer des héros, références, figures historiques dont les parcours et vie politique doivent être connus par les jeunes générations africaines.

Penser l’Afrique c’est aussi penser à la raconter et ce, de manière sincère. Oui, il faudra de la sincérité dans la restitution de l’histoire sinon elle n’a aucune valeur pour ceux qui s’en appuieront. Être sincère dans ce cas, c’est dire la vérité, que cela soit un récit sur la vie de l’auteur ou sur l’histoire. Cette notion de vérité est essentielle et se pose très souvent lorsqu’on tient des ouvrages écrits par des politiques africains. Bon nombre d’entre eux racontent très peu de manière factuelle et sincère, le déroulé d’un épisode politique des pays africains. On en a eu l’exemple d’une oeuvre récente avec les mémoires du président Abdou Diouf. Il s’agissait d’un manuscrit où on louait les louanges d’untel, justifiait une telle prise de position auprès d’untel marabout et enfin remerciait certains compagnons de combat. La volonté de restitution de l’histoire aux futures générations africaines est alors quasiment inexistante dans ces livres politiques. Donc de la même manière que c’est nécessaire, utile et urgent de raconter notre histoire et nos héros par l’écrit, de la même manière c’est nécessaire de le faire avec sincérité.

Femme libre et femme engagée

Passé cet incident sur la première raison majeure de la naissance de cette oeuvre historique, on est très vite absorbé par le récit livré par Mame Coumba Ndiaye. Cette auteure que je découvre avec cette biographie est excellente dans la description. C’est comme si elle m’avait pris par la main pour me faire vivre des scènes de vie de Mariama Bâ, tellement qu’elle est précise dans la description qu’elle donne du personnage, de son environnement et de son vécu, le tout avec une écriture accessible mais ô combien poignante et percutante. Ainsi, hormis la profonde éducation religieuse de Mariama Bâ, sa beauté et son intelligence, l’auteure nous fait découvrir une femme libre. Cette caractéristique est donnée dès les toutes premières pages de cette biographie et sera détaillée tout au long du manuscrit. Une liberté qui lui a coûté 3 divorces et remariages. Nous étions dans les années 60-70, dans une société hyper patriarcale et traditionaliste, il en fallait du courage et un immense besoin de liberté pour faire le choix d’assumer 3 ruptures conjugales et subir toute la pression sociale qui en découlait. De plus, Mariama Bâ, avec d’autres femmes du Sénégal et des pays de la sous-région ouest-africaine, faisait partie des pionnières de la promotion de la femme africaine. Cette génération de femmes sorties de l’école des jeunes de filles de Thiès et Rufisque (deux villes du Sénégal) refusaient “d’être les alliées pour la survie des privilèges injustifiées” (sous entendu, les privilèges qu’avaient les hommes de leur génération).

Et c’est ainsi que Mariama Ba décrivait cette époque :

Comme toute nouveauté, notre promotion suscitait beaucoup de critiques malveillantes. Elle avait ses détracteurs, ce qui était assez surprenant, surtout dans les rangs des intellectuels. Tout ce qui touchait à l’émancipation féminine était perçu avec hostilité. De partout, nous étions celles qu’on montrait du doigt, accusées de perdre notre identité. On nous en voulait. Mais curieusement, tous voulaient nous posséder.

Je ne sais pas vous, mais personnellement j’ai cette obsession de vouloir savoir quels étaient les combats de nos aînés, grands-parents et arrières grands-parents. Quel était leur avis sur tel ou tel sujet? Comment ont-ils résolu tels ou tels autres maux de leur vivant. Donc lire ces lignes qui racontent l’ambiance sociétale de l’époque me réjouit énormément.

Puis les quelques lignes que je tiens absolument à vous livrer ici témoignant de la hargne de Mariama à vouloir être libre m’ont fait penser à la souffrance morale que vivent certaines femmes mariées sénégalaises ou africaines, et leur désarroi quand elles sont confrontées à faire un choix entre rompre une liaison conjugale infernale ou garder un statut de mariée quelque soit le degré élevé de violence physique et psychologique qu’elles peuvent subir. Je ne le répéterai jamais assez, mais ces femmes existent et il suffit de lever les yeux pour les voir. Une minorité de femmes qui s’affirme ne doit pas empêcher de croire en l’existence d’une majorité silencieuse, souffrante et soumise, scolarisées ou non. Ces femmes, nous les côtoyons tous les jours. Ce sont nos mères, soeurs, voisines, collègues et amies. Avec l’accès facile aux nouvelles technologies, elles ont envahi les réseaux avec son lot de groupes fermés constitués essentiellement de femmes déversant des témoignages de violences conjugales, psychologiques pour la plupart, les unes plus douloureuses que les autres.

mariama-ba

 

Et voilà ce que Mariama Bâ disait sur son premier mariage et divorce :

Il me voulait tendre, empressée mais faible, dépossédée de tout “ce surplus” qui rentrait dans ma féminité. Il supportait mal les contradictions, détenait sans partage le monopole de la raison, convaincu de son bon droit et ce, à coup de magnifiques colères. Comme il était intelligent, sensible, doué d’une grande générosité, il était difficile de lui résister.Les conflits devenaient réels et fréquents. Il se révélait violent dans ses réactions. C’était une tempête quand il se déchaînait. Je n’avais pas compris jusque-là à quel point l’amour était destructeur. Une odeur de divorce flottait dans l’air de chaque orage.

Bien sûr qu’il y avait dans ses déboires un peu du mien. Obstinée, je suis d’un tempérament qui défie, aussi tenace que l’herbe qui prend sa revanche, reconquiert les terrains nus après chaque désherbage. Je prenais sans doute trop de place. J’avais osé être moi même, mais cela était inconscient de ma part. Néanmoins, j’avais le courage de mes opinions. En sus, un travail sur les bras, qui signifie sécurité, richesse en soi… C’était trop d’attributs à porter pour une femme de l’époque. Et ma vie de couple en a pris de veritables coups.

Avec le recul du temps, j’ai eu à découvrir que les humains n’aiment pas ce qui sort de la foule, ce qui touche à l’ordre sacré des choses. Il doit y avoir un danger que les autres perçoivent comme une bravade. J’étais trop jeune et trop peu expérimentée pour comprendre cette complexité de la vérité humaine

Non, ce n’est pas du spoil mais une réelle envie de vous pousser à lire ce livre. Une idée de l’état d’esprit de cette femme dans les années 70. Un réel aperçu de ce qu’était la vie de celle qui nous a présenté Ramatoulaye, cette femme digne et courageuse, personnage principal d’une si longue lettre qui a eu une vie conjugale tumultueuse, ployée sous le poids de la tradition. Une Ramatoulaye qu’on trouve aujourd’hui à Dakar, Bamako, Conakry, Paris, New York et partout ailleurs.

Lire et découvrir le vécu d’une grande dame de la littérature sénégalaise et africaine profondément humaine, pieuse et ouverte d’esprit tout en étant d’une lucidité hors paire et qui a choisi la liberté d’être soi-même que de rester dans un ménage qui la rendait malheureuse, me change énormément du discours que j’ai l’habitude d’entendre. En effet, dans un contexte africain où la meilleure des femmes mariées est celle qui sait souffrir en silence pour pouvoir récolter demain les fruits et ce, quelque soit les déboires de son homme, lire ces pensées de Mariama Ba m’a redonné espoir en la Femme mais cela m’a surtout fait penser à ces autres. Vous savez, ces autres qu’on traite de rebelles ou d’occidentalisées car elles ont osé briser les chaînes et “être elles-mêmes”. Oui, ces autres  femmes sénégalaises, africaines, vivant au pays ou dans la Diaspora et qui ont choisi de partir pour leur propre bien et pour celui de leurs enfants. Ces autres qui ont eu le courage de quitter leurs bourreaux car se trouvant plus importante qu’eux et plus importante d’un qu’en dira-t-on.

Et lorsque Mariama Bâ raconte l’expérience de son divorce à sa fille Mame Coumba Ndiaye, vous avez l’impression d’entendre les plaintes, peurs et pleurs de votre amie anciennement ou fraîchement divorcée sur son statut méprisant et méprisé de femme divorcée. Celle à qui vous rappeliez que c’est normal qu’elle craque parfois, qu’on ne sort pas facilement indemne d’une rupture conjugale. Celle à qui vous répétez sans cesse qu’elle a droit à une seconde chance et qu’elle trouvera forcément un autre, le meilleur cette fois-ci …

Voilà ce qu’elle disait sur son divorce :

La rupture est un apprentissage douloureux. Dans tout couple qui se sépare, il y a toujours la perte d’un équilibre. On ne défait pas aisément les liens ténus que tissent le mariage. J’ai divorcé mais je continuais de souffrir. La décision prise n’empêchait pas les bonds du coeur. C’était là, la difficulté que je n’avais pas évaluée en partant.

De surcroît, mon problème se trouvait accru par la pression sociale, trop vive à l’endroit de la femme divorcée. Dans ce milieu exigeant et cruel qui était le nôtre, la divorcée avait une place socialement dévalorisée, elle même qualifiée de “femme libre”, sans attache, qui goûtait rarement aux élans du coeur. C’était comme une anomalie, un sacrilège d’aimer la femme mûre, rompue aux pratiques de la vie conjugale.

Encore des mots d’elle signe de sagesse et d’intelligence qui sonnent toujours vrais à notre époque. Y a t-il quelque chose qui a changé concernant la femme sénégalaise, africaine divorcée de nos jours ? Je ne le pense pas. Ce qui est étrange dans tout cela, c’est que j’ai l’impression que tout ce qui touche à Mariama Bâ reste intemporel. Les thématiques abordées dans ses deux oeuvres les plus connues (Une si longue lettre et un chant écarlate) sont toujours d’actualité. Les maux qui l’ont poussé aux divorces sont eux aussi à l’ère du temps sous nos cieux.

Sa particularité à elle, ce qui n’est pas donné à toutes les femmes qui souffrent dans leur vie conjugale, c’était qu’elle était forte, courageuse et lucide : 

A cette école de la vie, on s’en sortait terriblement diminué. Mais je devais vivre. J’avais choisi de lutter. Et quand il m’arrivait d’écouter ces femmes larmoyantes, usées et déformées dans le renoncement, l’effroi qui montait en moi me donnait le courage d’affronter le cauchemar.

Donc cette notion de liberté, ce n’était pas qu’uniquement des paroles chez Mariama Bâ mais, c’était aussi des actes. Elle incarnait la liberté. Liberté de dire et de faire ce qui lui semblait juste, avec la forme certes, mais sans se soucier de la pression sociale qu’elle pouvait subir par la suite. Ecrit comme cela, vous pourrez facilement penser qu’elle était une rebelle, celle qui reniait sa culture et ses traditions. Loin de là. Elle était une de ses femmes africaines qui croyait trouver un équilibre entre la modernité et la tradition dans leur vie de couple. Celle qui ne concevait pas le bonheur de la femme en dehors du mariage. Et si une vie de famille assez mouvementée constituait quand même un frein à sa carrière d’écrivain, ce n’était pas le cas pour son engagement pour la cause féminine. Si elle avait la force et le courage de rompre, elle savait se battre pour les autres. Pour toutes celles qui avaient choisi de mourir à petit feu dans la souffrance.

Ces lignes en témoignent :

Mais le courage, le vrai courage, n’existe que pour ces femmes-là, celles qui ne vibrent plus, soudées à leurs fourneaux en refoulant leurs larmes, comme si la souffrance était une vocation pour la femme.

Je découvre ainsi une féministe qui se battait pour l’humain, pour plus de justice pour la femme. Elle ne se battait pas qu’uniquement contre les injustices et les préjugés que subissaient les femmes de sa génération et de son niveau social. Non. Son combat était dédié aux femmes rurales comme citadines, pauvres comme riches. Autant vous dire que la découverte de cette partie de sa vie m’a rappelé à quel point j’étais à l’aise avec ce mot féministe. Quelle soit à forte connotation négative ou pas. Quelle soit déformée ou non. Relire une Mariama Ba, intellectuelle africaine, ouverte d’esprit mais fortement enracinée dans sa culture et qui s’est farouchement battue pour que je dispose aujourd’hui de certains privilèges annihile tout débat autour de ce mot pour ma part.

De la nécessité d’innover dans la littérature

Encore une de ces oeuvres littéraires qu’on lit et qu’on se rende compte que les aînés de la littérature africaine ont déjà traité, dénoncé, analysé toutes les thématiques en rapport avec le continent et ses maux. Dans cet essai de Mame Coumba Ndiaye, on y découvre les écrits et pensées de Mariama Bâ sur la politique africaine avant et après les indépendances. Sur la place de la femme dans la société africaine. Sur le développement de l’Afrique. Sur le combat que chaque génération devait mener pour contribuer à la bonne marche des pays africains. Autant de thèmes qui continuent de faire couler de l’encre. Le pire c’est que leurs débats de l’époque sont nos débats d’aujourd’hui. On était en 1980, à la 32ème foire du livre de Francfort sur la fonction politique des littératures africaines écrites et elle parlait déjà de la nécessité de passer de la tradition orale à la tradition écrite, de l’engagement des écrivains africains dans les thématiques abordés dans leurs ouvrages, de l’obligation de la femme africaine à écrire et raconter des histoires et la nécessité de revaloriser les langues africaines afin d’atteindre la masse à qui cette littérature engagée et éducative est destinée.

Voilà ce qu’elle disait sur les langues africaines :

L’écrivain africain écrit dans une langue empruntée. Nous devons respecter les normes de l’écriture d’autrui, même si nous l’asservissions à nos besoins. La dévalorisation de la langue empruntée ne traduit pas en effet, pas forcément l’engagement. Notre habileté à nous en sortir heureusement prouve encore notre puissance d’adaptation et de création. C’est avec difficulté que l’écrivain africain moule dans la langue étrangère des pensées, des sensations et des angoisses particulières, différentes de l’ex colonisateur. D’où parfois des brumes dans l’expression, une pensée livrée à moitié, faute d’expressions adéquates ou un message délivré en termes impropres, sans le sel et le piment particuliers à notre langue. D’autre part, la langue dont use l’écrivain n’est comprise et parlée que par une infime partie minorité de la population. Il risque donc fort de rater sa mission politique, son message ayant une portée restreinte, perçue en dehors du peuple auquel il s’adresse, dont il est censé répercuter les préoccupations et qu’il se propose de mobiliser en l’éduquant. Pour une action en profondeur, la revalorisation des langues africaines s’impose donc en même temps que l’alphabétisation de la masse dans ces langues.

Il arrive très souvent qu’on retrouve des bouquins (romans, essais, récits, …) écrits en 2016 et qui traitent de sujets déjà abordés par le passé. Ceux-là mêmes mieux documentés et écrits que ceux de notre temps. D’où la nécessité pour les actuels et futurs auteurs, d’innover. Innover soit sur les thèmes à aborder, soit sur le style, ou sur la profondeur des dialogues ou encore sur le choix des personnages. Enfin bref, proposer du neuf aux lecteurs que nous sommes.

Focus sur Annette Mbaye d’Enerville

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Il m’est impossible de parler de ce livre de Mame Coumba Ndiaye sans évoquer cette dame sénégalaise qu’est Annette Mbaye d’Erneville. C’est grâce à elle si des millions d’africains et étrangers ont lu et apprécié le livre “le baobab fou” de Ken Bugul. J’apprends également dans cette biographie de Mariama Ba que si vous et moi avons eu la chance de lire “Une si longue lettre”, c’est également grâce à elle. D’autres pépites littéraires ont certainement vu le jour sous son impulsion. Première sénégalaise diplômée de journalisme , Annette Mbaye d’Enerville est aussi écrivaine et femme de radio. Elle figure parmi les pionnières de la littérature africaine. Une référence à écouter et lire, (re)découvrir et faire découvrir à la jeune génération africaine.

Un lecteur n’est pas dupe …

Certains grands auteurs ont l’habitude de dire qu’il ne faut pas prendre les lecteurs pour des dupes. Ils savent quand un récit est sincère et plausible et quand ça ne l’est pas. Je n’ai aucun doute sur la beauté, le niveau intellectuel, l’engagement et le courage de Mariama Bâ qui sont développés par sa fille Mame Coumba Ndiaye dans cet essai. Cela se sent et se vérifie facilement dans ses oeuvres “Une si longue lettre” et “Un chant écarlate”.

Cependant, je me suis rendu compte qu’à la fin de ma lecture que je ne pouvais citer un seul défaut, un seul signe négatif sur Mariama Bâ. Elle en a certes, mais les caractéristiques qui auraient pu être des défauts ont été décrites de telle manière que cela s’est transformé en qualités. Ce maquillage des mots a fortement dérangé la lectrice que je suis.  Et là, vous devez surement vous demander pourquoi je veux absolument que Mariama Ba ait des défauts. Et je vous répondrais que parce que nous sommes des êtres humains et qui dit être humain dit imperfection. La vérité est que nous avons nos points forts et nos tares, présenter une grande de la littérature africaine comme étant un être presque parfait m’a agacé. Étant Sénégalaise et étant un peu critique avec les miens, je me suis dit que c’est peut-être cette manie de chez nous à vouloir tout embellir sur les personnes disparues ou sur un témoignage de la vie d’une grande figure du pays. Quoi qu’il en soit, mon esprit critique n’a pas voulu y croire et cela m’a laissé une note un peu amère sur ce point après lecture.

Et enfin, j’ai senti qu’on ne m’a pas tout raconté. Si par exemple au tout début du livre, j’ai fait connaissance avec les trois hommes qui ont partagé la vie de Mariama Ba, si ensuite on m’a décrit les liens cordiaux qu’elle avait entretenu avec chacun d’eux après la rupture, je ne peux pas comprendre qu’on ne me parle pas de la présence de ces hommes dans les derniers moments de vie de Mariama Bâ dans son lit d’hôpital. On m’a décrit une femme qui est restée courageuse, digne et lucide jusqu’à son dernier souffle. Des enfants soudés autour de leur mère agonisant dans son lit d’hôpital mais jamais les pères dont leur attachement à Mariama Ba a été si vanté au début du livre. Ma dernière note amère de ce bouquin est donc ce goût d’inachevé. Je suis restée sur ma faim, et ce sentiment qu’on ne m’a pas tout dit est aussi agaçant. Il s’agit sans doute de l’exigence (excessive) d’une lectrice mais je considère qu’on est dans un essai retraçant la vie d’une figure historique littéraire, une biographie. Quand un auteur y fait le choix d’aborder un pan de la vie de l’individu qui est raconté, il n’a que deux choix : soit il y va à fond, il traite le sujet dans sa profondeur et en entier, soit il en parle pas du tout. Et c’est ce choix qui manquait sur ce point là. En ne mentionnant pas le rôle de ces hommes pendant la longue maladie de Mariama, elle a permis le doute sur la véracité et l’importance des relations entre Mariama Ba et les pères de ses 9 enfants.

Oui à  Cheikh Anta Diop dans les programmes scolaires africains mais pas que …

Si “Une si longue lettre” a touché tout un continent, traduit en 17 langues à travers le monde, c’est parce que Mariama Bâ a brillamment traité un thème universel. Parce qu’elle a su parler de souffrances universelles. De la souffrance de la femme. Elle a en parlé sans colère et sans agressivité. Des millions de lecteurs ont pu ainsi s’identifier aux différents personnages de ses oeuvres. Elle a également sa place dans les programmes scolaires africains. Des femmes qui souffrent au plus profond de leur être n’en ont cure des découvertes scientifiques d’un Cheikh Anta Diop. Elles n’ont rien à faire de la nécessité d’un engagement à la politique ou à un quelconque combat. Elles sont à la recherche de leurs semblables, de ceux et celles qui vivent leur souffrance ou qui les comprennent. Elles sont plus sensibles à des lectures qui leur évoquent leur quotidien et l’élite africaine ne semble pas prendre en compte cet état de fait.

Sans rentrer dans une logique de comparaison mais si la femme occidentale battue ou divorcée a aujourd’hui tout un dispositif et une société qui l’aide à recommencer une nouvelle vie, à avoir droit à une seconde chance, c’est parce que des individus se sont battus pour, c’est parce que ces sujets sont débattus dans des sphères scolaires, sociales et politiques. Intégrer les oeuvres d’une Mariama Bâ dans les programmes scolaires africains est un bon début pour trouver une solution à l’injustice que subissent encore les femmes en Afrique. Il s’agit là d’innover dans les solutions que nous apporterons à ce problème. Et c’est là où je rejoins le professeur Felwine Sarr dans son essai Afrotopia où il incitait le continent africain à innover dans sa façon de penser pour construire le continent. L’Afrique n’est pas tenue de suivre le modèle occidental pour assurer une protection et une justice meilleures à ses femmes. A elle de trouver selon son propre contexte, sa propre culture, une solution adaptée.

C’est sur ces derniers mots que je vous invite chaudement à lire ce livre. Pour sa valeur littéraire mais aussi et surtout pour sa valeur historique. Et demain si jamais vous entendez cette question : “papa, maman, qui était Mariama Ba?” , vous pourriez non seulement en dire des choses sur elle mais vous pourriez lui dire, “tiens chou, lis ça”.

Une petite conclusion de l’auteure Mame Coumba Ndiaye que je voulais absolument partager avec vous (sur l’héritage que Mariama Bâ nous a laissé) :

En elle, la majorité des femmes d’aujourd’hui se reconnaissent non essentiellement pour les raisons que l’on avance, liées aux libertés nécessaires arrachées par les femmes au cours du siècle, mais pour d’autres infiniment plus simples, plus éclairées : retour aux sources profondes des vertus universelles. Refus d’être l’objet utilisé, entretenu et rejeté. Mais désir d’accomplissement de soi dans une féminité ni outrée, ni cachée. Volonté de s’assumer par le travail dans le circuit économique, de se battre ni pour l’homme, ni contre les hommes (qui ne sont pas ennemis), mais son épanouissement personnel.

Ah oui dernier point :  N’oubliez pas de voter pour l’association les petites gouttes pour qu’elle obtienne ces 20 000€. Re(votez) pour les enfants talibés et pour les albinos au Sénégal, pour le pays (Sénégal), pour l’Afrique et enfin pour les hommes derrière cette association. Des hommes dévoués corps et âmes sur les réseaux sociaux et sur le terrain pour assurer le meilleur à quelques pépites qui rendront la monnaie à d’autres demain (une chaine humaine de vies qu’ils sont en train de construire). Cela se passe ici.

Aminata THIOR


Sénégalais formés à Polytechnique Paris : que sont-ils devenus (2)

Les réseaux sociaux sont magiques. Twitter est magique. Lorsque j’ai eu cette envie d’aller à la rencontre des Sénégalais formés à Polytechnique Paris, j’ai tout de suite pensé à lui en premier parce que c’est connu qu’il sort de cette école. Je l’ai ainsi contacté via twitter et il m’avait répondu dans l’heure.

Il fut ainsi, l’un des premiers à accepter de partager son expérience mais aussi de faire passer aux autres Sénégalais polytechniciens, mon souhait de les interviewer. Je lui avais demandé une heure de son temps, au final, je lui en ai pris deux. Deux bonnes heures d’échanges enrichissants, d’anecdotes sur son parcours scolaire, entrepreunarial et de salarié, le tout en toute humilité et lucidité (oui je sais, vous retrouverez souvent ces deux mots dans mes billets mais ce sont les premières caractéristiques que je recherche et remarque chez mes interlocuteurs). En gros, cela ressemblait à ces quelques rares échanges qui vous fait atteindre l’orgasme intellectuel. Ce genre d’échanges où votre interviewé hyper connu n’est pas en train de vous vendre du rêve ou de se la péter. Non au contraire, il est en train de vous tenir un discours lucide, de répondre à vos questions en s’appuyant sur du réel, du concret, sur un vécu pas forcément tout beau, tout joli. Lui c’est Tidjane Dème, promotion X 95 et ex-patron de Google Afrique francophone. 

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J’étais hyper heureuse à l’idée de partager avec vous cette interview de 2 heures enregistrée sur mon Iphone. Lorsque ce dernier s’est réinitialisé je ne sais pour quelle raison, j’ai tout de suite pensé à la perte de cet enregistrement (et de bien d’autres données précieuses). Mon Dieu, quelle triste expérience! Je vous en parlais ici sur mon mur Facebook.

Le soir de ce drame technologique, tard dans la nuit, en chaudes larmes, haletante, je pris mon carnet et écrivais tout ce que j’avais gardé en mémoire de notre échange. J’écrivais vite comme si mes souvenirs de cet échange allaient s’effacer si jamais je ralentissais. Je griffonnais encore et encore, vite, plus vite. Et ce sera avec ces quelques notes que je vous livre ce récit de parcours sur Tidjane Dème.

Les couleurs de l’interview

De tous les Sénégalais formés à Polytechnique Paris, il fait partie de l’un des plus connus. Le Net regorge de papiers sur Tidjane Dème. Certainement parce qu’il dirigeait Google Afrique francophone. Après les salamalecs et remerciements d’avoir accepté cette interview et de m’avoir aidé dans ma recherche de ses collègues polytechniciens, je commence notre interview sur Google Hangout et lui précise que mon objectif n’est pas de raconter des choses qu’on sait déjà sur lui. Il rigole et me lance un “Ah bon ?”. Je lui répondais par l’affirmative et enchaînais : « oui beaucoup d’encre a coulé sur vous. Nous allons parler de ce dont on ne sait pas sur votre parcours mais avant cela, dites-moi pourquoi on vous associe à tous ces évènements où le thème principal porte sur l’entrepreunariat? Vous l’avez certes été mais on vous connaît plus actuellement par votre statut de salarié dans une multinationale que par votre courte expérience d’entrepreneur. Alors expliquez moi pourquoi l’employé de Google est souvent sollicité pour parler d’entrepreneuriat alors qu’il ne l’est pas? », concluais-je sur un ton dont je ne me rappelle plus mais je parie sur le ton “légèrement agacé”!

Encore un autre rire puis un soupir accompagné de remerciements entendais-je de l’autre côté de Hangout. Je n’ai pas non plus compris ce fait mais sachez que j’ai quitté Google depuis bientôt 2 mois, je retourne à ma passion première : l’entrepreneuriat, affirmait-il, sur un ton détaché, limite moqueur, taquin! Vous avez quoi ? M’entendais-je lui rétorquer. J’ai quitté Google il y a bientôt 8 semaines pour me lancer dans la création de ma propre boite, répète-t-il. Dans ce cas Mr Dème, pourquoi on en parle nulle part, lui lançais-je, sur un ton terriblement surpris et étonné. Moi même, je ne pourrais vous dire, ajoute-il. Vous le cachez cette information? insistais-je. Non non, pas du tout, j’ai été dans une conférence en Côte d’Ivoire et je me suis présenté en tant qu’ex-Google et une personne à tweeté l’information mais cela n’a pas été repris”, répondait-il, toujours sur un ton détaché, avec un rire en fond de plan.

Il y a eu un silence qui a duré 30s, 1min, peut-être plus. Je précise ce silence parce-que je déteste les silences lors des échanges téléphoniques. Je l’associe à un signe de malaise, d’ennui et qu’il faut vite se libérer et raccrocher. Ici, non, je ne raccroche pas, je veux en savoir un peu plus sur son départ de chez Google, mais pas tout de suite. Pas à ce début d’interview. “Commençons par votre parcours d’abord avant de revenir sur votre nouveau statut d’entrepreneur”, rompais-je ainsi ce silence.

Mais avant le parcours, arrêt sur une information manquée

Vous êtes certainement en train de vous dire que cela fait 5 min que vous lisez un partage d’expériences de Tidjane Dème et jusqu’ici vous n’avez rien appris de son parcours et de ses expériences. Cela arrive, laissez moi partager mes émotions de ce moment là. Parce que je suis très intéressée par le domaine des médias, par le blogging, le journalisme, par l’information en général que ce fut un choc d’apprendre par accident de la part de l’intéressé même qu’il a quitté Google depuis presque 2 mois. Je ne saurai certainement pas quantifier la durée du silence qui a régné après cette annonce mais je sais que j’avais fait un rapide tour sur le net pour voir si on en parlait. On était le vendredi 5 Août à 10h du matin et je n’ai pas vu un seul article de presse parlant de cette information (0 article sur la première page de Google). Pendant ce silence, je me suis demandée comment cela se fait-il que les médias africains spécialisés dans le High-Tech ou le numérique n’ont pas relayé cette information? Pourquoi!, D’autant plus qu’il a y eu des tweets sur le sujet que l’intéressé a même retweeté.

Non ce n’est pas rien. J’insiste sur cette information ratée parce que c’est important. On parle du premier patron du premier bureau de Google en Afrique francophone qui a fait l’objet de nombreux articles quand il est arrivé à ce poste. Et ce, dans la presse sénégalaise et africaine en général. C’est aussi une grande et importante information lorsque ce dernier démissionne de la multinationale et surtout s’il ne s’en cache pas. C’est une information importante parce qu’on se demande automatiquement et naturellement “ok il quitte Google mais pour aller où et faire quoi”. C’est une information importante pour tout ceux qui sont intéressés par le monde de la technologie en Afrique ou ailleurs. Pour toutes ces personnes qui sont intéressées par le parcours de l’homme et par les activités de Google en Afrique.  Alors comment expliquer ce raté de la presse numérique, technologique africaine? Par leur absence sur Twitter? Possible. Par l’absence de maîtrise des méthodes de veille et de curation sur ce réseau social? Possible également! Je suis exigeante ou j’exagère peut-être, mais on ne peut pas ne pas parler du départ du premier patron du premier bureau de google en Afrique dans la presse. C’est comme si Xavier Niel quittait soit Free, soit l’école 42 et qu’on en parlait pas dans des médias comme Challenges ou Le Monde Informatique. Ce genre d’information, on n’attend pas que cela tombe dans notre boite mail. Non! On va la chercher et on en parle même si l’intéressé le cache (ce qui n’est pas en plus le cas ici).

Je vais donc fermer cette parenthèse coup de gueule sur ces informations pertinentes qui passent sur twitter et qui mériteraient des articles détaillés dans la presse africaine en ligne et papier pour enfin parler de l’ex-pensionnaire de Polytechnique Paris.

De Dakar à la Silicone Valley en passant par Paris

Bachelier en 1993 au lycée Maurice Delafosse de Dakar et boursier, Tidjane Dème quitte le Sénégal pour des études supérieures en France, à Paris. Il passe 2 ans au collège et lycée Jacques Decour, puis intègre Polytechnique Paris, sur le conseil de ses professeurs et pour le prestige de l’école. Il rejoint ensuite l’école d’application Ensta Paris pour y faire de la physique quantique pendant 2ans. Un stage effectué dans ce dernier domaine lui confirme qu’il ne veut pas être un ingénieur industriel. Il choisit par la suite à la fin de ses études, de débuter sa carrière professionnelle dans le Conseil en IT. Un domaine où il aura l’opportunité de travailler sur des projets divers et ce, dans des contextes clients différents. Il porte ainsi son choix sur l’entreprise de conseil Capgemini.

Je n’apprenais plus rien à Capgemini car j’avais fait le tour. De plus, ils voulaient me faire travailler sur du management ou de la gestion de projet alors que j’étais plus passionné par la technique

Lorsqu’il a prononcé le nom de cette boîte, j’ai pensé à quelques années auparavant quand je venais tout juste de sortir de l’INSA de Lyon. Avec des camarades de promo, Capgemini était loin sur la liste des top entreprises qu’il fallait viser. Tout naturellement alors, avec cette expérience personnelle, je lui demande comment un polytechnicien qui normalement est courtisé par les plus grandes entreprises du CAC 40, peut atterrir à Capgemini (qui est une très bonne boite mais en terme de salaire d’entrée et de “standing, renommée, prestige”, il y a clairement mieux)? Avec une pointe de surprise, l’ex-patron de Google précise qu’en général, les boites de conseil déroulent le tapis rouge aux polytechniciens qui frappent à leur porte. Et ce fut son cas. J’étais très bien payé et pendant 2 ans, j’ai appris pas mal de choses dans le conseil. J’étais même devenu un référent dans mon équipe. Tout le monde venait solliciter mon aide, raconte-il. Après 2ans passées sur différents sujets techniques chez différents clients, Tidjane sentit l’ennui le gagner. Je n’apprenais plus rien à Capgemini car j’avais fait le tour. De plus, ils voulaient me faire travailler sur du management ou de la gestion de projet alors que j’étais plus passionné par la technique. J’ai donc pris la décision de partir, affirme-t-il.

Sa démission dans l’entreprise de conseil coïncidait avec l’ouverture des bureau de cosinus, une startup de la Silicon Valley, en Europe, à Paris. Il rejoint ainsi cette petite boite très jeune avec enthousiasme et avec l’idée de devenir riche grâce à son nouveau job. Quand j’ai rejoint la startup à l’époque, elle allait entrer en bourse et nous allions gagner beaucoup de sous, se remémore-t-il, presque hilarant. Il partageait ainsi sa vie entre Paris et la Silicon Valley.

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Dans l’équipe, il était surnommé par ses collègues (dont des Sénégalais parmi eux), “Thioukalele – le petit enfant en pulaar, une langue locale au Sénégal et répandue en Afrique. J’étais le plus jeune, le moins expérimenté et le plus nul de l’équipe et c’était un secret pour personne. Dans cette startup, Tidjane est ainsi mis sur un projet où il devait s’investir sur une nouvelle technologie que les autres membres de l’équipe n’avaient pas le temps de creuser, d’aborder. J’étais inexpérimenté, ils m’ont donc mis sur un sujet nouveau à l’époque et j’avais énormément appris, en technique comme en méthodologie, se souvient-il. Comme prévu, il a gagné beaucoup d’argent avec Cosinus.

Nous en étions en 2000, l’Internet n’était pas très développé en Afrique et je ne maitrisais aucunement l’environnement sénégalais et africain… Je m’étais planté et j’ai mis du temps à le savoir et à m’arrêter…

La startup s’est développée et ils sont passés de 25 personnes dans l’équipe à une centaine d’employés mais au bout de 2 ans, la startup fait faillite et doit se séparer de quelques de ses employés. Je ne me suis pas fait d’illusions, j’étais le plus jeune et le moins expérimenté donc ils n’avaient aucune raison de me garder, raconte-t-il. A 27 ans donc, avec 8 mois de salaire comme indemnité de licenciement de la part Cosinus en poche, Tidjane se lance dans l’entrepreunariat. J’ai commencé d’abord en France avec des amis et cela n’a pas marché, j’ai donc décidé de rentrer à Dakar pour créer ma propre boîte, raconte-t-il. Avec de bons diplômes, des milliers de  FCFA et une idée géniale en poche, Tidjane Dème rentre ainsi à Dakar pour y mettre en place un Datacenter qui devait héberger les serveurs et équipements réseaux des PME (petites et moyenne entreprises). “ Nous en étions en 2000, l’Internet n’était pas très développé en Afrique et je ne maitrisais aucunement l’environnement sénégalais et africain en général, je m’étais planté et j’ai mis du temps à le savoir et à m’arrêter, dit-il avec aisance. En effet, Tidjane Dème n’est pas rentré à Dakar au nom du retour en Afrique. Il y est retourné parce que son projet y avait plus de sens. Et non seulement il sous-estimait l’importance de la connaissance du terrain mais il croyait comme bon nombre d’Africains de la Diaspora, qu’il ne se passait rien de concret au pays et donc son idée allait révolutionner le paysage technologique sénégalais. Erreur.

Tidjane abandonne donc ce projet dont il était tombé amoureux et se lance dans le conseil, toujours à son propre compte. Le conseil n’a pas perdu de sa prestance, ça marche toujours et paie bien. Et c’est lorsqu’il développait son business dans le Consulting que Google est apparu dans le parcours du jeune polytechnicien. Lui qui ne voulait pas rejoindre une multinationale qui vend de la pub a finalement accepté de signer chez le géant de l’Internet avec pleins de challenges et de défis à relever au bout.

8 années passées à la tête de Google Afrique francophone

La création d’un écosystème Tech, la création de contenus web et l’utilisation massive d’Internet et d’Android, tels étaient les objectifs principaux de Tidjane Dème lorsqu’il est arrivé à la tête de Google en Afrique francophone. En 8 ans en Afrique, Google a fortement poussé et participé à la création de Hackathon, de bootcamp autour de l’High-Tech et d’Android au Sénégal et dans la sous-région francophone africaine. Nous avons financé tout projet autour de la Tech/Android sans même réfléchir et dans la limite de 5 millions comme budget et dans le seul but de créer un écosystème technologique. En parallèle, nous avons lancé la plateforme Youtube en Afrique francophone et avons fait considérablement augmenter le trafic de données sur les smartphones Android, “affirme-t-il.

Et les deux dernières années passées à Google, Tidjane Dème a travaillé sur des sujets pas forcément visibles pour le grand public. C’est le cas par exemple de la démocratisation de l’Internet en Afrique ou comment rendre facile l’accès à Internet en Afrique. Je découvre ainsi que si c’est un sujet qui tient à coeur Marc Zuckerberg de Facebook avec son projet “Internet.org”, ce n’est pas le cas pour Google. Ce fut un sujet où l’ex-employé de Google a déployé pas mal d’énergie mais qui ne sera pas dans les priorités de la multinationale car n’étant pas dans son coeur de métier. De plus, pour le géant de l’internet, il n’y a pas d’innovation et cela reste que des câbles à tirer. Ce qui sort très clairement des habitudes de Google .

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Patron de Google Afrique francophone oui, mais est-ce lui qui prenait vraiment les décisions? …

J’ai peut-être l’esprit tordu mais je me demande souvent si les grands patrons des mult-nationales implantées dans la zone Afrique ou ailleurs d’ailleurs (exemple de Orange, Total, Bouygues, Google, Facebook)  ont vraiment le plein pouvoir qu’il faut ou c’est la maison mère qui décide de tout et eux ne font qu’exécuter. Ecrit ainsi peut sembler caricatural mais c’est une vraie question que je me pose. Dirigeant le premier bureau de Google en Afrique francophone, Tidjane Dème avait-il  la main totalement libre sur son périmètre? Est-ce lui qui prenait réellement les décisions? Non! Comme dans toutes les multinationales, c’est le CEO qui décide, me dit-il en toute transparence. Google est une boite hyper hiérarchisée, il faut convaincre toute une chaîne pour obtenir un Go et si jamais tu arrives à les convaincre, il faut que le planning de ton projet coïncide avec le leur car ils s’attelleront toujours à leur projet avant le tien, argumente-t-il. Néanmoins il précise s’être ardemment battu pour réaliser ses objectifs.

Sa plus grande fierté à Google …

Quand on demande au passionné de Tech, quelle a été sa plus grande fierté en tant que patron  de Google Afrique, il vous parlera d’abord de Youtube. Chez Google, personne ne croyait en Youtube. Je me suis donc battu pour qu’il y ait de plus en plus de création de contenus et d’utilisation de Youtube. Aujourd’hui, c’est la plateforme la plus utilisée en Afrique francophone, raconte-t-il. Son autre succès à Google, c’est d’avoir augmenté le trafic de Google sur Android. Quand je suis arrivé à Google, personne n’avait remarqué qu’il y avait un grand nombre de téléphones mobiles Android en Afrique et 0 trafic google sur ces mobiles. Avec mon équipe, j’ai analysé le pourquoi de ce problème et apporté des solutions concrètes”, affirme-t-il.

Ce qu’il retiendra de Google …

J’ai voulu savoir qu’est-ce que le polytechnicien retiendra de son passage à Google en un mot. Oui en un seul pour gagner du temps et poser plusieurs questions derrière mais pour surtout découvrir et partager ce mot qu’il mettrait sur son expérience de 8 ans à Google. Ce n’est pas possible, me répond l’intéressé. En deux alors, rétorquai-je. Non, ce n’est pas possible après quelques secondes d’hésitation. Bon allez, en 3 mots, demandai-je encore. Non, je ne pourrai pas en 3 mots mais plutôt en une phrase, dit-il, avec une pointe d’hésitation et ce bruit au bout du fil qui vous indique que votre interlocuteur est en train de réfléchir profondément sur les phrases qu’il va sortir. “Il faut être excellent pour travailler à Google, voilà ce que je retiens de Google”, lâche-t-il, non sans gêne mais avec humilité et réalisme.

En effet à google, l’ex-employé de la multinationale indique qu’il faut travailler vite et bien. On ne peut pas se permettre de perdre du temps et faire perdre du temps aux autres. Donc, il ne faut pas être bon mais excellent chez Google. Pour illustrer ce fait, j’ai récemment recruté un jeune avec qui j’ai dû me séparer car il faisait perdre du temps à l’équipe malgré le fait qu’il était bon, confie-t-il. Ce qui nous ramène naturellement sur les questions de recrutement chez Google. S’il en est arrivé à se séparer de cette recrue, c’est parce qu’il n’a pas été patient dans le process de recrutement standard à google qui est très long. Comme j’étais pressé d’avoir du renfort, je n’ai pas voulu respecté tout le process de recrutement du groupe, je l’ai donc payé plus tard en me séparant de ce jeune homme, raconte-t-il. A ma question à savoir pourquoi Google ne recrute pas en Afrique, sa réponse est simple : Parce que le plus souvent, les compétences et profils recherchés par le groupe, ne sont pas disponibles en local. Par exemple, c’est difficile de trouver sur le marché sénégalais, un profil de 5, 7ans d’expérience sur le marketing digital. C’est donc plus facile de trouver des ressources africaines en Occident que sur le marché local. Bien sûr qu’il y a en a mais elles sont rares.” affirme-t-il.

C’est ainsi qu’il raconte sa très bonne expérience avec de jeunes Sénégalais avec qui il a travaillé pendant 12 mois au sein de Google et qui ont décliné son offre d’intégrer en CDI la multinationale car ayant d’autres projets et ambitions qu’ils souhaiteraient réaliser. Il vous dira avec fierté combien il était heureux de recevoir un refus de la part de ces jeunes, des anciens de l’école polytechnique de Dakar. Tidjane louera leur forte envie d’apprendre seul, leur caractère, attitude, état d’esprit et comportement. Pour l’ancien pensionnaire de l’X, c’est du bonheur de voir de jeunes Africains qui ne sont pas attirés par le prestige d’une multinationale et qui ont cet esprit créatif et entreprenant.

Retour à l’entreprenariat

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Les nombreux papiers faits sur lui témoignent de sa passion pour l’entrepreneuriat. Il animera rarement une conférence sans parler de l’entrepreneuriat et même étant employé à Google, il n’avait apparemment pas perdu cette idée de retourner à l’entrepreneuriat. “ J’ai intégré Google avec des défis à relever en tant qu’employé et en me disant que je ne vais pas rester longtemps. Tous les deux ans, je mettais sur la table, ma volonté de quitter le Groupe, raconte-t-il, en riant. Aujourd’hui, Tidjane Dème quitte Google pour lancer un fond d’investissement en Afrique qui va financer des projets Tech portés par des Africains et qui ont un impact social sur le continent et en dehors.

Comme moi, vous allez peut-être vous dire  “encore un autre qui veut lancer un fond d’investissement”. Car oui, même si l’Afrique francophone ne sent pas encore l’impact, d’expérimentés entrepreneurs africains se lancent de plus en plus dans la création de fonds d’investissements pour financer les jeunes porteurs de projets du continent ou PME. Nous avons Teranga Capital du Sénégalais Omar Cissé, la fondation du milliardaire Tony Elumelu et sa future pépinière d’investisseurs. Tidjane Dème lui, vous répondra que le sien a l’ambition d’être le plus grand fond d’investissement en Afrique. Dans la mise en oeuvre de son entreprise, il y va avec un ami de 20 ans, polytechnicien également (Hum, la manie des polytechniciens à travailler qu’entre eux – Checkez Patrick Drahi et ses hommes clés! Que des polytechniciens!) et ensemble, ils sont en train de travailler pour lever des fonds d’un montant qu’il ne me communiquera pas et dont le but derrière et de donner l’opportunité et la chance à des milliers de jeunes Africains de développer leur projet Tech pendant au moins 18 mois sans se soucier des fortes contraintes financières qui freinent très souvent le potentiel de leur projet.

Environnement Tech africain Vs occidental

Non il ne s’agit pas forcément d’une comparaison mais d’une certaine nuance à faire sur l’environnement Tech africain Vs occidental. Il y a 1 an à peine,  je faisais encore partie de ceux qui disent que l’Afrique peut être en retard sur tout par rapport à l’Occident, sauf dans le domaine du numérique et de la technologie. Pourquoi? Parce que nous avons les mêmes PC que les occidentaux, les mêmes logiciels, les mêmes codes, les mêmes sources d’informations (Google et autres) et donc nous pouvons produire, réaliser les mêmes produits et services.

Des échanges et une immersion dans le monde de l’entrepreneuriat m’ont fait changé d’avis et la réponse que Tidjane Dème a apporté à ce constat confirme ce changement d’avis. Je tenais également ce genre de discours il y a quelques années mais je me suis très vite rendu compte que ce constat était erroné, dit-il. Nous avons certes le mêmes éléments que vous avez cités mais il ne faut pas oublier que les entrepreneurs à l’autre bout du monde ont fait les meilleures écoles, appris plus de choses, disposent de mentors qui ont envie de faire des choses utiles et qui partagent leurs expériences et leur argent (financement de projet). Et pour finir, ces jeunes occidentaux ne courent pas derrière un financement pour mener à bien leurs projets. Alors qu’en Afrique, le jeune entrepreneur finit par abandonner son projet par manque de financement. Les mentors qui pourraient encadrer des jeunes et développer une vraie communauté Tech courent derrière des revenus qui leur permettent de payer leurs maisons et l’école de leurs enfants. Donc non, ce retard est bien là, argumente-t-il avant de renchérir que c’est cet environnement serein(du moins sur le plan financier) dont disposent les entrepreneurs occidentaux qu’il souhaiterait ramener en Afrique.

Excellent … Humainement et techniquement

J’étais partie pour une heure d’interview et nous avons fini au bout 2 heures qui ont été très furtives pour moi. Deux bonnes heures de découverte, de partage d’anecdotes, d’informations, de vécu, d’un homme passionnant et passionné par les Tech. Chaque mot et affirmation de Tidjane Dème étaient accompagnés d’un argument pour convaincre, justifier et étayer. D’un chiffre ou fait concret vérifiable pour illustrer.

Je découvre ainsi un entrepreneur très à l’aise pour parler plus de ses échecs que de ses succès (chose rare dans le milieu). Un critique envers lui même et envers l’écosystème Tech Sénégalais qu’il qualifie de “pas dynamique” et qui, dispose pourtant de très bonnes ressources. Il vous donnera facilement le nom d’un entrepreneur kenyan, nigérian ou ivoirien très bon techniquement et difficilement celui d’un Sénégalais. Je découvre également qu’il pense Afrique (francophone et anglophone) dans ses projets et vous donne cette forte impression de connaître le continent et ce qui s’y fait en matière de Tech sur le bout des doigts.

Échanger avec Tidjane Deme, c’est aussi découvrir tous ces brillants développeurs africains connus ou inconnus (ces derniers ayant très clairement fait le choix de ne pas être connus) qui gagnent des milliers d’euros en développant des applications qu’on utiliserait en dehors du continent et qui restent absents dans la création d’un vrai écosystème technologique africain. Je parle ici de la nécessité de créer un environnement dynamique de partage d’expériences avec les jeunes comme cela se fait ailleurs. De la nécessité d’appeler, d’inciter, de convaincre ces gens expérimentés qui peuvent clairement contribuer à la formation technique de jeunes développeurs africains.

Et enfin on ne le répétera jamais assez, une idée sans réalisation ne vaut rien. Chaque idée de startup soulevée dans cet échange que j’ai eu avec Tidjane Dème avait déjà été lancée par un de ses amis ou connaissances et ce depuis minimum 1 an( oui, ça travaille dans le silence). Donc derrière chaque idée évoquée, il me citait le nom du faiseur ou de l’investisseur. Tous de la même génération que lui. Et sans le vouloir, mais vraiment sans le vouloir, je me suis demandée « mais où étaient les femmes dans ce monde d’entrepreneuriat et d’investissement dans la Tech »? Ah oui c’est vrai, vous avez raison, me lançait-il, je n’ai pas cité de femmes … Oui elles sont rares … (ceci fera l’objet d’un autre billet).

Bref, cet homme est excellent. Humainement; par sa simplicité, son détachement et cette passion de partager ses expériences, ses échecs, son savoir, ses anecdotes sans filtre et sans arrières pensées. Et techniquement; par la maîtrise de son domaine, dans les faits et dans l’argumentation.

Aminata THIOR


Little Africa à Paris, loin de la ferveur de la fête du mouton

Lundi dans 2 jours, les musulmans du monde vont célébrer la fête du mouton. Comme tous les ans, aux États-Unis, Obama souhaitera une bonne fête aux musulmans de l’Amérique, la Grande Bretagne fera de même avec ses citoyens et résidents musulmans, et en France, on notera un silence de mort dans les institutions officielles. Ah, le malaise actuel au pays de la liberté! N’empêche, l’aïd el kebir est en train de se préparer et elle aura bien lieu. Elle sera fêtée dans l’intimité des maisons et appartements. Seul, en famille ou entres amis.

Par ailleurs, cela fait 10 jours que mes demandes vers l’Afrique sont gelées. Les messages “Pourrait-on le reprogrammer pour après l’aïd stp” et “Désolé(é), je suis pris(e) par les préparatifs de la fête” remplissent ma boite email. Et le énième email de ce matin du même type m’a plongée dans des souvenirs lointains. Petite au Sénégal, je n’aimais pas trop les préparatifs de ce genre de fête. Les heures passées chez la cousine coiffeuse étaient un supplice, une torture pour moi. Rien que d’y penser, je sens la racine de mes cheveux “frissonner”. Je la revois encore tirer sur mes cheveux comme si cela allait lui donner la force de tresser en moins de 2h, les 10 autres têtes qui l’attendaient. Ensuite, il fallait courir derrière le tailleur qui ne finissait jamais à temps les tenues pourtant données longtemps à l’avance. Je revois encore mon père faire un scandale chez le couturier. La honte que je ressentais en voyant tous ces yeux rivés sur lui était immense. Non c’était trop pour la paresseuse et peureuse que j’étais. Adolescente, lycéenne,  je n’avais plus le temps de me plonger dans des préparatifs de fêtes de l’aïd. J’avais choisi de passer du temps avec les mathématiques et la physique au lieu de faire un tour chez la tortionnaire, la coiffeuse. J’en avais enfin fini avec ce beau parleur de tailleur qui ne manquait pas de jurer que j’aurai ma tenue avant la fête et de faire des commentaires sur mes hanches. “Xalébi, yaw mom hanchou nga deh – Jeune fille, vos avez de belles formes généreuses…”. Pervers, le traitais-je dans ma tête. C’est avec la coiffure bas de gamme et rapide à faire appelée “life (des mèches faites avec ses propres cheveux)” dans certains pays de l’Afrique subsaharienne et une robe de Mum que je recevais les invités occasionnels le jour J au soir, à la maison. Lorsque je retournais à l’école après les vacances octroyés pour la fête de l’aïd, je retrouvais les quelques rares filles de ma classe avec la même coiffure que moi : les life. Puis les discussions s’enchaînaient sur les exercices qu’on avait pu faire pendant les vacances (ces jours qui devraient nous permettre de préparer l’aïd). Ailleurs dans le lycée, on retrouvait une ambiance de fête. Les belles tenues de la Tabaski (nom de la fête du Mouton au Sénégal) étaient ressorties et les jeunes filles rivalisaient de leurs belles coiffures.

Sortie de mes souvenirs aigres doux, je décide de prendre mon appareil photo et mon dictaphone pour sillonner les rues du 18ème arrondissement de Paris afin de détecter les préparatifs de cette grande fête musulmane.

 

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Il fait beau. Il est environ 12h. Nous sommes vendredi, à 2 jours de la fête de l’aïd el kebir, à Barbès, dans le 18ème arrondissement de Paris. Ce quartier qui regroupe une grande communauté de l’Afrique subsaharienne et du Maghreb et que certains appellent Little Africa, bat son plein. La sortie du métro grouille de monde. J’aperçois le grand magasin Tati et je me dis tiens, et si on allait demander si la fréquentation de l’enseigne a augmenté ou pas ces dernières semaines en vue de la préparation de la fête. Il n’en est rien. “Il n’y a pas plus de monde que d’habitude”, me répond le chef du stock du magasin. Je le remercie, sors du magasin et longe le boulevard de Barbès qui doit me mener à Château Rouge, cet autre lieu très prisé par la communauté africaine à Paris. Sur ma route, je rencontre deux mamans maliennes. Elles étaient en train de discuter dans une langue qui m’était inconnue. La cinquantaine, je leur donnerai. L’une vendait du jus de bissap (hibiscus rouge) et de bouy (pain de singe) congelé dans de petites bouteilles, le tout mis dans un sac de supermarché. L’autre était certainement une connaissance de la première, restée échanger quelques salamalecs. A ma question « allez-vous fêter la Tabaski?« , elles me répondirent oui. “Mais moi, je viendrai travailler et le soir je cuisinerai pour la famille”, ajoute la vendeuse dans un français approximatif. Son amie enchaîne en précisant qu’elle fêtera bien la Tabaski à la maison ce lundi. “J’ai dépensé beaucoup d’argent pour cette journée. J’ai acheté du bazin (tissu africain) et fait faire nos tenues au Mali et cela m’a coûté assez cher pour ne pas en profiter”, m’affirme-elle. Justement en parlant de bazin, j’aperçus la boutique Mama Getzner sur la rue Polonceau qui aujourd’hui n’enregistre pas de file indienne. Ma discussion se passa très bien avec elles jusqu’au moment où je sortis mon dictaphone pour enregistrer notre conversation. A la vue de cet objet, avant même que je ne leur demande si elles acceptaient d’être enregistrées, la vendeuse avait perdu les quelques mots français de son vocabulaire, puis l’autre s’était sauvée presque en courant, avec un au revoir furtif à son amie. J’éclatais de rire tout en remerciant la vendeuse et en prenant la direction de la boutique Mama Getzner.

J’arrive dans ce fameux magasin où il y a juste quelques semaines, une immense queue d’humains s’ajoutait au décor et se voyait au loin. La boutique est située sur une rue en pente. Elle est très étroite et construite en longueur. A l’intérieur, quelques rares clientes aux mines indécises et 3 ou 4 employés y circulaient. J’enchaîne sur un ton familier en demandant le pays d’origine des clients du magasin. L’un des employés me lance sur le même ton : “99% de nos clients viennent du Sénégal et il y a aussi beaucoup d’Algériens”. Ah bon, des Algériens ? rétorquai-je. “Oui, oui« , continuait-il. La discussion allait bon train lorsque l’un des gérants de l’enseigne me demanda la raison de mes nombreuses questions. “Pour écrire” était le début de la phrase que je n’ai pas finalement terminée. “Le patron ne veut pas qu’on écrive un livre sur Mama Getzner” me coupa-t-il, sur un ton mi-désagreable, mi courtois. Là encore, j’éclatais de rire car j’avais bloqué sur l’expression “écrire un livre”. L’atmosphère se détendit lorsque j’ai pu expliquer mon besoin. Ceci étant, je n’ai pas eu le droit de prendre une photo, et je ne dois pas « écrire un livre sur  Mama Geztner”. Je les remerciais et continuais ma recherche de la fièvre de la Tabaski dans le quartier africain de Paris.

A la sortie de la boutique de Bazin, je rencontre Amy, Sénégalaise, la quarantaine. Elle me répond qu’elle ne fêtera pas la Tabaski ce lundi. “Je viens tout juste de commencer un nouveau job, je ne peux pas me permettre de poser un jour de congé”. Monia, ivoirienne, la quarantaine également, ira travailler ce lundi. “Je rentre comme ça d’Abidjan, je ferai la fête le soir après le boulot”, me dit-elle sur un ton d’évidence. Je rentre dans une boutique de bijoux en or et je demande s’il y avait une plus grande fréquentation ces dernières semaines. Le gérant, assis nonchalamment derrière son comptoir, me précise NON d’un signe de la tête. En quittant la rue Polonceau, je prenais des photos, ce qui intrigua fortement un homme, la trentaine. Il me souriait bêtement. Ce genre de sourire idiot qui vous donne envie de demander à l’auteur le pourquoi de ce spectacle. “Votre appareil est sophistiqué” vous répondra-t-il, avec le même sourire bizarre. Ah non, il est pourri, vous lui retournez. « Ah! Et vous l’avez acheté à combien? » Vous lui donnerez le prix! Et vous enchaînez sur ce qui vous intéresse : vous êtes de quel pays? Le Burkina Faso. Ah vous êtes musulman? Et là, il vous regarde avec les yeux écarquillés, la tête en arrière, comme s’il avait vu le diable en personne. Pour finir, il se sauve comme il était apparu. Et à cet instant, c’est vous qui arborez ce sourire bête et con sur la tronche.

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Je passe à la rue Myrha, dans un salon de coiffure spécialiste des tresses africaines. Hawa, la gérante, m’accueillit chaleureusement comme si nous nous connaissions depuis fort longtemps. L’endroit était presque vide. Une télé accrochée au plafond au coin gauche à l’entrée et une coiffeuse en train de s’affairer sur la tête d’une des rares clientes du salon donnaient vie au lieu. Là non plus, il n’y a pas plus de monde ces dernières semaines. “C’est pendant les fêtes de fin d’année qu’il y a un afflux de clientes mais pas pendant les fêtes religieuses, nous n’avons rien”, me dit-elle sur un ton de dépit. Le constat était le même chez l’atelier de couture qu’elle gère également. “Le carnet de commande est aussi vide qu’il y a deux mois« , ajouta -t-elle. Ma demande d’enregistrer notre conversation et de prise de photo du salon fut gentiment refusée. Je la remerciais et continuais ma route. Sur mon trajet, je passais dans les magasins d’extensions de cheveux. Là encore, c’est aussi presque le désert. Et aujourd’hui et les semaines passées. Dans la rue, ma tignasse attirait les coiffeuses de Château Rouge comme le miel attirerait des abeilles. J’en profitais pour connaître l’affluence de leurs clientes par rapport à la fête de Tabaski. Si certaines ont préféré prendre la tangente, d’autres m’ont répondu sur un ton dépité. C’est le cas de Idia : “il n y a pas beaucoup de clientes dans ce coin. Je suis Guinéenne, je suis arrivée à Paris il y a 6 mois et je m’attendais à avoir beaucoup de têtes à tresser pendant la fête de Tabaski. Je suis déçue. Ce n’est pas comme au pays”, dit-elle, dégoûtée et dépitée. Le niveau élevé de sa colère ne me permettait pas de poser une question de plus. D’ailleurs, je n’ai plus de questions, je rentre. il n’y a rien de grouillant ici. Et ils ont peur des dictaphones. Et puis à quoi ça sert de préparer une fête de ce genre ? ça ne sera jamais comme là-bas.

 

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Sur le chemin du retour, j’entends la voix d’un homme me dire, “ Aminata, fais attention à ton appareil. Ici, on va te l’arracher vite fait.” Je me retourne et tombe sur Iba, le fils aîné de la voisine à Dakar. C’est la 2ème fois que je le rencontrais accidentellement dans le 18ème. Nous discutions comme si nous nous étions jamais quittés. En réalité, cela faisait 10 ans que je ne l’avais pas vu. Lui non plus ne fêtera pas la Tabaski. “Le boulot, puis je suis seul. A quoi bon?« , me dit-il sur un ton détaché mais amer.  Je lui fis un large sourire et lui demanda une photo. Je voulais absolument un souvenir de cette journée.
Aminata THIOR


Sénégalais formés à Polytechnique Paris : que sont-ils devenus ? (1)

Mon été 2016 fût riche en rencontres, échanges et découvertes. Parmi ces découvertes, des Sénégalais formés à Polytechnique Paris en font partie. Naturellement, quand on voit les siens accéder aux meilleures filières du monde, on se pose au moins ces deux questions : qui sont-ils ? Et que font-ils à la sortie de ces filières ?

Sénégalais formés à polytechnique Paris

A la vue de cette photo présentée ici, je me suis posée ces questions par simple curiosité. Pour savoir. Pour découvrir. Puis j’ai eu cette envie de partager. Partager avec ceux qui voudront comme moi, savoir tout simplement. Partager avec ceux qui se cherchent et qui pourraient suivre les voies des meilleurs. Partager avec ces jeunes, à qui on fait la promotion de la médiocrité tous les jours. Partager avec ceux qui ne savent pas que les leurs sont tout aussi capables que les géants du monde. Partager pour montrer qu’ils sont peut-être loin mais ô combien acteurs du développement du Sénégal. Partager tout simplement.

Je commence le récit de ces parcours par deux anciens X qui m’ont marquée par leurs parcours assez similaires, leur envie débordante de partager leur expérience mais aussi et surtout leur humilité. Oui oui : humilité, eux qui sont si souvent traités d’arrogants par certains collègues des autres grandes écoles d’ingénieurs. Je vous préviens, cela va être long. Si vous avez le temps, tentez le coup et lisez jusqu’au bout. Et si vous êtes pressés, je vous préconise de lâcher l’affaire. Mais attention, repassez ; ces expériences partagées pourraient vous inspirer.

Lorsque ma demande d’interview fut envoyée à la mailing list des X sénégalais, il fut le premier à me répondre. Il avait rédigé un long email avec un détail de son parcours et à la fin du dit email, il me fit une proposition de rencontre à Paris, puisqu’il y était pour ses vacances. Bien sûr que la prolixe que je suis préfère 10 millions de fois une rencontre physique qu’un parcours détaillé dans un email. Les milles et une choses qu’on pourrait découvrir dans un entretien oral ne pourront jamais remplacer des informations brutes fournies sur une feuille blanche. Lui, c’est Thierno Ly.

Thierno Ly-leregardeminatag@mondoblog.org

Elève au lycée Limamoulaye en série S1, lauréat au concours général (2ème prix de mathématiques), Thierno est arrivé à Paris en 2003 après l’obtention de son baccalauréat avec une mention AB. A l’époque c’était le lycée qui s’occupait de toutes les démarches administratives pour l’obtention d’une pré-inscription en France. La consigne était d’éviter Paris (parce que c’est cher) et de choisir les villes où les élèves avaient des connaissances. Thierno lui, choisit Paris parce qu’il y avait des amis ainsi que l’Université Val de Marne, appelée aussi Paris 12, parce que la filière STPI (Science et Technologie pour l’Ingénieur) n’existait qu’à Paris et dans une autre ville où il ne connaissait personne.

La première semaine à Paris 12 fut un choc pour moi. Le niveau en maths-physique était faible et il m’arrivait souvent de corriger certains professeurs”, raconte-il, un sourire hésitant aux lèvres. Par la suite, Thierno a cherché à changer de filière. L’administration de Paris 12 lui informa que c’était chose impossible, il fallait attendre la fin du premier semestre pour tout changement. Au semestre suivant, il quitta STPI pour faire science de la matière avec des dominantes en Physique et Chimie. Il y fera peu de mathématiques. Cela ne lui convenait toujours pas. Il fit alors des recherches pour une nouvelle université qui le menèrent à Paris 6, communément appelé Pierre et Marie Curie, la meilleure université de France à l’époque. Il fut pris directement en 2ème année à Paris 6 sur dossier. Là-bas, il découvrit le système des prépas intégrées (les universités avec une filière prépa) qu’il rejoignit naturellement.

Ma 2ème année à Paris 6 se passa très bien. Les matières scientifiques étaient de haut niveau et les cours, intensifs” confie-t-il. Il a ensuite passé les concours d’entrée aux grandes écoles (INSA, Supelec et autres) qu’il réussit tous et choisit Supelec. En parallèle, ses professeurs lui avaient conseillé de passer le concours de Polytechnique Paris. Thierno était un étudiant inscrit à Supelec lorsqu’il a déposé un dossier pour intégrer l’X. Il fut pré-sélectionné, puis sélectionné, avant de passer le concours qu’il réussira avec brio. C’est en plein mois d’avril que Thierno Ly quitte Supelec pour rejoindre Polytechnique Paris. Nous étions en 2006.

Ma chance, je pense, c’est d’avoir été le premier de la famille à avoir fait l’école française et d’avoir eu des parents qui m’ont poussé vers le haut. Par la suite, c’est par vocation et passion que je me suis entièrement consacré aux études.

Au même moment, un autre jeune homme, ancien élève du lycée Limamoulaye également, lauréat au concours général et bachelier S1 avec mention Bien, avait lui, directement intégré Paris 6 dès son arrivée en France en 2004. Lui c’est Talla Gueye. Dans une famille, il y a souvent parmi les enfants, le réglo, le bosseur, le gentil le meilleur dans la conduite. Celui que les parents désignent toujours comme l’exemple. Au lycée Limamoulaye, avec la promotion 2005, c’était Talla Gueye, le modèle à suivre. Les élèves de Terminale de la seule S1 du lycée Limamoulaye et de la classe pilote S2F (à l’époque il existait le système de classe pilote où le lycée Limamoulaye mettait les meilleurs élèves de chaque série dans une classe) se souviendront de lui. Tous les professeurs de maths, physique et chimie rappelaient sans cesse son génie aux élèves. Quand on lui rappelle cette anecdote, il ne tarde pas à préciser qu’ils y en avaient des plus intelligents que lui mais qui ont été distraits en cours de route par le football ou contraints de travailler pour subvenir aux besoins de leurs familles. “Ma chance, je pense, c’est d’avoir été le premier de la famille à avoir fait l’école française et d’avoir eu des parents qui m’ont poussé vers le haut. Par la suite c’est par vocation et passion que je me suis entièrement consacré aux études.” conclut-il, d’une voix posée et assez gênée.

Talla Gueye-leregardeminatag@mondoblog.org

Si Talla avait directement rejoint Paris 6 après son Bac, c’est parce-qu’il a eu ce qu’il appelle un “éclaireuret cet éclaireur n’est personne d’autre que Thierno Ly. “Thierno est l’une de ces personnes qui non seulement réussissent mais aident également les autres à réussir. Il m’a énormément apporté dans ma vie scolaire tout comme Cheikh Tidiane Diagne, cet autre aîné qui m’a fourni de prestigieux conseils sur mon parcours professionnel. Nous étions nombreux à bénéficier de leur aide lorsque nous étions au lycée.” confie Talla, enthousiaste. En effet, Thierno et Talla se connaissaient depuis Dakar. Ils ont fait le même lycée. Quand Talla était en 1ère, Cheikh et Thierno étaient en Tle. Ce dernier partageait avec Talla et d’autres, ses cours et exercices de Terminale. Arrivé en France, Thierno continuait à informer son cadet depuis Paris des formations d’excellence existantes sur place. “ Sur les conseils de Thierno, j’ai directement intégré Paris 6 et évité les mauvaises surprises qu’il a eues à son arrivée en France.” Se rappelle-t-il.

 

Sénégalais formés à Polytechnique Paris-leregardeminatag@mondoblog.org

Les deux jeunes de Limamoulaye se sont donc retrouvés à l’X. Si le choix de Thierno pour Polytechnique Paris a été motivé par les professeurs dans un premier temps, puis attiré par le prestige de l’école, celui de Talla est tout autre. En effet, ce dernier, à 18 ans, avait une vision claire de ce qu’il voulait faire : un doctorat en mathématiques et devenir enseignant. Au fil des ans et face à une certaine situation familiale, il opta pour un compromis entre sa passion, les mathématiques, et l’opportunité de finir rapidement les études et d’avoir une très bonne situation pour aider les siens. Donc avant d’intégrer l’X, Talla avait passé et réussi le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Paris pour devenir enseignant. Il s’est retiré de l’ENS pour intégrer l’X en plein mois d’avril 2007.

Les choix professionnels après Polytechnique Paris

Aujourd’hui Talla et Thierno se sont retrouvés salariés chez Total par le plus grand des hasards. Ce n’est ni le cadet qui a suivi l’aîné, ni l’éclaireur qui a conseillé son poulain mais un bienheureux concours de circonstances.

Pour Talla, la filière d’ingénieur à l’X lui permettait de travailler toutes les matières qu’il aimait : mathématiques, mécanique, physique, chimie, informatique,… « Je ne me suis pas du tout ennuyé à Polytechnique car je touchais à tout et je voulais retrouver cet aspect multi-discipline dans mon futur job. Le domaine du pétrole répondait à ces exigences et Total est l’un des meilleurs dans le secteur”. Argumente-t-il. En effet pour Talla, rejoindre Total lui permettait d’appliquer toutes ces disciplines scientifiques dans son travail de tous les jours. « De plus, je voulais évoluer dans un environnement international et Total m’offrait l’opportunité de changer de pays tous les 3 ans en moyenne« . Poursuit-il Talla a ainsi rejoint Total depuis 6 ans maintenant. Il a fait 2 ans à Paris et depuis 4 ans, il évalue et optimise la production de champs offshore (des réserves de pétrole) au Nigéria . Il réalise également des travaux de développement et de prévision de la production de pétrole d’ici 20 ans. Dans quelques mois, il s’envolera au Moyen Orient, à Abu Dhabi, pour dit-il, être au coeur de la zone qui a la plus grande réserve de pétrole mais aussi être davantage sur le terrain pour approfondir ses connaissances et compétences. “Plus tard, je souhaiterai utiliser ces expériences acquises sur le terrain pour servir le Sénégal. Et ce dès que l’opportunité se présentera”. Ajoute-il.

Quant à Thierno, c’est à cause de 2 malheureuses expériences qui l’ont conduit dans le domaine du pétrole puis courtisé par Total avant même l’obtention de son diplôme. En effet, en 2ème année à l’X, le jeune polytechnicien avait effectué son stage de découverte à l’office National de l’Aéronautique et Aérospatial, l’ONERA (l’équivalent de la NASA à la française). Expérience qu’il avait aimé et qui l’avait poussé en 3ème année,  à faire ses choix de matière qui répondaient aux besoins de sa passion nouvelle : l’aéronautique et l’aérospatial.

Au bout de 3 mois, j’arrive et je n’avais même pas accès à l’intranet. J’étais tout seul dans un bureau et mon encadrant à l’époque avait mis tout ce dont j’avais besoin pour travailler dans un disque dur et m’a dit « Tiens, tu travailles avec ça ».

Lors de son stage de 3ème année, l’ONERA l’avait recontacté pour une opportunité de 6 mois. Proposition que l’élève ingénieur accepta avec enthousiasme. Durant ce stage, il a eu la mauvaise surprise de constater que c’était un domaine fermé aux étrangers. La première mauvaise expérience était qu’il avait dû attendre 3 mois après le Go de l’ONERA avant de débuter sa mission. Une enquête pour vérifier qu’il n’avait aucun antécédent était passée par là. « Au bout de 3 mois, j’arrive et je n’avais même pas accès à l’intranet. J’étais tout seul dans un bureau et mon encadrant à l’époque avait mis tout ce dont j’avais besoin pour travailler dans un disque dur et m’a dit « Tiens, tu travailles avec ça » ». Confie-t-il, un large sourire aux lèvres, la tête acquiesçant la surprise qui se lisait sur mon visage.

Je fus interdit de participer à ces rencontres du fait de ma nationalité sénégalaise.

Sa 2ème mauvaise surprise apparut dans un long projet avec une équipe de 5 personnes où ils devaient créer un satellite gravitant autour du soleil. “Nous avions récolté des informations sur le projet et lorsque nous devions rencontré des experts du domaine pour échanger sur le projet, je fus interdit de participer à ces rencontres du fait de ma nationalité sénégalaise. Il fallait être Français ou ressortissant de l’UE pour assister à ces réunions car classées top secrètes par soucis d’espionnage technologique.”Raconte-t-il.

Avec ces deux mauvais souvenirs, Thierno comprit que son statut de non Européen ne lui permettrait pas de travailler dans ce domaine. “J’ai dû changer tous mes plans pour la 4ème année »précise-t-il. En effet, pour sa 4ème année, Thierno avait postulé à Supaero, Mines, Pont et chaussées pour y étudier de l’aerospatial. Après ces terribles expériences à l’ONERA, il a cherché un secteur dans lequel il pouvait s’épanouir en Afrique. Et le pétrole s’est imposé à lui naturellement. « J’ai ainsi effectué ma spécialisation en 4e année à l’ENSPM (Ecole Nationale Supérieure du Pétrole et des Moteurs), aujourd’hui appelée IFP (Institut Français du Pétrole). Avant même l’obtention de mes 2 diplômes (X et IFP), j’ai été embauché chez Total S.A. en septembre 2009 où je travaille depuis 7 ans maintenant » Conclut-il. Tout comme Talla, Thierno a également intégré une filière chez Total qui lui permet de bouger régulièrement. « J’ai commencé en tant qu’ingénieur réservoir (une branche des géosciences) de 2009 à 2011. Ensuite je suis parti au Nigéria en tant qu’ingénieur « Well performance » (gestion de la productivité et de la performance des puits) pendant 2 ans. De 2013 à juin 2016, j’ai été affecté au Gabon en tant qu’architecte pétrolier (connu sous le nom d’Ingénieur Planning et Développement dans le monde anglo-saxon) ». Précise-t-il. Lorsque nous nous sommes rencontrés en début août, Thierno s’apprêtait à s’envoler pour l’Angola pour s’occuper de la coordination des campagnes de revamping des plateformes pétrolières offshore de Total.

J’ai envie de partager cette réalité pour dire à ceux qui le vivent qu’ils ne sont ou n’ont pas été les seuls mais aussi et surtout pour éviter que d’autres le vivent.

Tout comme moi, vous pourriez vous demander pourquoi il a accepté de parler de ces mauvaises expériences à l’ONERA. Sa réponse m’a encore confirmée la générosité de cet homme dans le partage d’expérience. «J’ai envie de partager cette réalité pour dire à ceux qui le vivent qu’ils ne sont ou n’ont pas été les seuls mais aussi et surtout pour éviter que d’autres le vivent ». Réplique-t-il, sur un ton ferme.

Les liens avec le Sénégal

Reconnaissance. Tout au long de mes échanges avec Thierno et Talla, j’ai senti leur fort sentiment de reconnaissance envers le Sénégal. Ils font parti de ces milliers de jeunes sénégalais qui affirment qu’au delà du mérite, de ne jamais pouvoir sortir du pays s’ils n’avaient pas obtenu la bourse du gouvernement et s’il n’y avait pas eu une administration de leur lycée qui s’est occupée de leur demande de pré-inscription dans les universités françaises. En plus de leur bourse qu’ils partageaient avec leurs familles restées au pays dès leur première année en Occident, ils se sont lancés dans divers projets en destination de leurs proches et des élèves du lycée Limamoulaye.

Nous sommes nombreux à être boursiers et à être volontaires pour assister les plus jeunes mais nous n’avons pas de structures officielles et sûres pour le faire

C’est ainsi que Talla initia, avec d’autres camarades de promo, un projet qui vise à  distribuer des manuels scientifiques au programme aux élèves, les orienter, soutenir les plus démunis en mettant des professeurs à leur disposition pour des cours particuliers et aider ceux qui veulent continuer leurs études supérieures dans leurs démarches administratives au Sénégal et une fois dans leur pays d’accueil. “Le plus important pour moi est d’aider ceux qui vont arriver en France et que ces derniers puissent rendre l’appareil à d’autres.” affirme-t-il. Toujours dans cette logique d’aide aux cadets, Talla a émis l’idée d’un système de remboursement de la bourse à la fin des études et ce avec un certain pourcentage. L’objectif étant de soulager les plus démunis et que ces derniers continuent la chaîne d’aide. “Nous sommes nombreux à être boursiers et à être volontaires pour assister les plus jeunes mais nous n’avons pas de structures officielles et sûres pour le faire”. Renchérit-il. Tout comme Talla qui s’est totalement engagés dans des projets éducatifs, Thierno a également beaucoup investi dans l’éducation. Ainsi avec son frère, il a créé l’école privée Mamadou Dia aux parcelles assainies, dans la région de Dakar. De plus, il a investi dans les transports afin de rendre financièrement autonomes certains de ses proches et participer ainsi à l’économie du pays.

Le retour au pays

J’aurai tellement voulu que les dirigeants sénégalais aient cette politique de venir chercher dans la diaspora, les profils qui ont des compétences pointues dans certains domaines. Cela ne pourrait être que bénéfique pour le pays.

Je suis très attentif aux offres du marché dans le domaine du pétrole au Sénégal. Il y a des projets et des entreprises qui émergent. Si j’ai une offre qui prend en compte mes expériences dans le domaine et qui me permet de vivre décemment au pays, je rentrerais sans hésitation”. Confie Thierno. Par ailleurs, il déplore que l’Etat du Sénégal finance les études de certains fils du pays et que ce soit la France qui profite de ces talents. Et c’est cette même France qui se plaint de ses étudiants qui partent aux US pour terminer leurs études. “J’aurai tellement voulu que les dirigeants sénégalais aient cette politique de venir chercher dans la diaspora, les profils qui ont des compétences pointues dans certains domaines. Cela ne pourrait être que bénéfique pour le pays.” Conclut-il, sur un ton triste.

Quand à Talla, la question du retour dépendra des opportunités qui se présenteront à lui. En attendant, il estime être utile au pays même en étant loin. “Je retourne au Sénégal 4 fois dans l’année pour me consacrer aux projets éducatifs évoqués et d’autres que je ne pourrais étaler tant qu’ils ne seront pas réalisés. Ces retours fréquents me permettent aussi de prendre état de la situation du pays et des possibles projets comparés à ce qui se fait de mieux à l’étranger. Conclut-il, optimiste.

Entre émotion, questionnement et espoir

Mon père était fier quand il a vu cette photo de moi avec l’uniforme de l’X. Tu vas devenir policier me demandait-il souvent sur un ton moqueur.

On en arrive à la fin du récit de ces deux parcours et j’avoue que pendant la rédaction de ce billet, je suis passée par toutes les émotions. La fierté. Talla et Thierno sont issus de familles très modestes, où ils étaient les seuls à avoir fait de grandes études. En quittant le Sénégal, ils portaient déjà un certain poids social et familial sur leurs épaules. Ils ont eu un parcours atypique excellent à l’étranger avec des parents qui ne mesuraient pas forcément l’ampleur du travail de leurs fils. “Mes parents n’étaient même pas au courant que j’avais intégré Paris 6, polytechnique Paris et aujourd’hui Total. Je ne leur ai rien dit, car ils ne comprendraient pas”, me disait Thierno. Quant à Talla, les siens  ne connaissaient pas non plus le prestige de cette école, mais ils savaient que leur fils s’en sortait très bien. “Mon père était fier quand il a vu cette photo de moi avec l’uniforme de l’X. Tu vas devenir policier me demandait-il souvent sur un ton moqueur”. Raconte Talla. Si vivre dans un tel cadre familial les a réussi, d’autres en auraient pu être bloqués. D’où encore leur mérite.

Sénégalais formés à Polytechnique Paris-leregardeminatag@mondoblog.org

Ensuite, j’ai découvert en eux de vrais ambassadeurs du Sénégal et de véritables investisseurs. Ils ont beaucoup investi dans les transports, l’immobilier et l’éducation au pays. Certains projets ont abouti et d’autres sont en cours de réalisation. Et là un tourbillon de questions se déclenche dans ma tête. Seraient-ils capables de faire tous ces projets s’ils étaient restés au Sénégal?  Un Thierno et un Talla sont-ils moins patriotes que celui qui a laissé toutes les opportunités en Occident pour retourner chômer au pays (au nom du patriotisme et du “être chez soi”)? Ne peut-on pas être à l’étranger et avoir plus d’impact sur son pays? Qu’est-ce qui compte finalement : être au pays ou agir, faire pour le pays? J’extrapole et je me suis demandée si les Français qui partent en Chine et au Japon pour ouvrir des restaurants et vendre ainsi la gastronomie française, sont-ils moins patriotes que ceux qui sont restés? Ces mêmes Français qui partent en Grande Bretagne pour créer des entreprises et revenir investir en France, sont-ils moins patriotes que les autres qui travaillent en France ? Je n’ai pas toutes les réponses mais chaque concerné pourrait y réfléchir et y répondre.

Je sors de ce tourbillon de questions et je me replonge dans un autre. Comment expliquer que le Sénégal ait récemment découvert du pétrole et qu’il n’ait pas contacté ses meilleures ressources dans ce domaine. Polytechnique Paris forme des futurs dirigeants. En France, ils sont à la tête de grandes entreprises. Certains pays étrangers “récupèrent” leurs meilleurs profils sortant de l’X et des grandes écoles d’ingénieurs pour les placer sur des secteurs clés du pays. La Côte d’Ivoire l’a fait, il fut un temps. Pourquoi ne pas créer cette atmosphère, cette ambiance, cette ouverture au Sénégal? On parle d’une jeunesse en défaut de repères alors que nous ne mettons pas les meilleurs au devant de la scène. Pourquoi ne pouvons-nous pas voir un Talla ou un Thierno dans les affaires de la cité de Mamadou Ibra Kane (c’est un exemple parmi d’autres) pour débattre sur le pétrole? Sur notre pétrole?  Pourquoi nous ne les impliquons pas tout simplement? Ici je parle de Talla et Thierno, mais je peux facilement le généraliser en parlant de tous ces jeunes brillants vivant au Sénégal ou dans la diaspora qu’il faudrait rappeler, récupérer, valoriser …

Et je terminerai avec une note d’espoir. Autant j’ai été marquée par le désir ardent de ces jeunes hommes d’aider et de partager leurs expériences, autant j’ai été surprise de constater que leur volonté d’aider se heurtait à une absence de structure officielle et fiable. En effet, ils font partie de ces nombreux boursiers de l’Etat du Sénégal, aujourd’hui salariés, prêts à participer à un système de remboursement total de cette bourse. Ce remboursement se fera dans le temps, en fonction des moyens de chaque ancien boursier. Ceci dans le but d’aider d’autres qui puissent avoir eux aussi leur chance. Thierno et Talla  réalisent déjà des projets et ils semblent désireux d’en faire plus. Mais à qui s’adresser? Peut-être à toi qui me lira. A toi qui trouveras que c’est un défi que tu pourrais relever. Un projet qui pourrait t’intéresser. Peut-être au gouvernement qui met autant d’effort pour que ses meilleurs éléments quittent le pays et peu de moyens pour garder la trace de ces derniers et les récupérer systématiquement. J’ai espoir.

Je garde espoir aussi pour un meilleur système organisé par la génération décomplexée que nous sommes. J’ai espoir que nous créerons les futurs médias qui feront appel aux meilleurs de leurs domaines afin de nous informer au mieux. Des organes de presse qui mettront en avant sur les plateaux de télé et stations de radio, ceux qui savent, inspirent et donnent l’exemple. Et surtout j’espère qu’ils feront la démarche d’aller les chercher. Oui parce qu’il faudra aller les chercher, les dénicher, comme le font les plus grandes nations du monde. Ils ne viendront pas d’eux mêmes. Les tonneaux pleins ne font pas de bruit.

Je garde espoir et espère que ceux d’entre nous qui aspirent à diriger le pays demain, prennent en compte dès maintenant cette nécessité de prôner, récupérer, utiliser et d’appliquer l’excellence. Et enfin, j’ai espoir que les futurs chefs d’entreprises parmi nous iront chercher ces meilleurs profils partout où ils se trouveront.

J’ai adoré échanger avec ces fils du Sénégal et citoyens du monde. Ils incarnent réellement le travail, la générosité et l’humilité. Croyez-moi, si je le répète, c’est parce-que ce ne sont pas que de simples mots. Merci à toi le courageux qui a lu jusqu’ici. Sache que Thierno se dit prêt à échanger avec toi si jamais tu veux en savoir un peu plus sur son parcours, ou si tu veux intégrer Total (en stage ou CDI) ou encore, si tu veux échanger sur le sujet du pétrole en Afrique. En outre, si tu es collégien ou lycéen, Talla te donne rendez-vous à l’association sakku Xam Xam pour te prêter des livres, t’orienter et t’encadrer. Pour les amoureux de la lecture, il vous recommande, le “Discours de la méthode” de Descarte (livre qu’il lit 3 fois dans l’année et qui lui donne à chaque fois, de nouvelles perspectives) et “Cosmos” de Carl Sagan. Pour les philosophes, il pense que vous devriez lire , si ce n’est pas encore le cas, “L’Alchimiste” de Paolo coelho et “La ferme des animaux” de Georges Orwell.

Aminata THIOR


L’excellence sénégalaise à Polytechnique Paris

Tout est parti de ce post Facebook :

Quand j’ai vu le directeur de la SGEE (Service de Gestion des Etudiants sénégalais à l’Etranger) accompagné d’un des Sénégalais qui a réussi cette année le concours d’entrée de la prestigieuse école d’ingénieurs Polytechnique Paris, surnommée X, je me suis dit : « Ah c’est très bien ça! Mais d’ailleurs que deviennent ces Sénégalais à la sortie de cette école d’élite ? », sous-entendu : est-ce qu’ils rentrent servir le pays ?

Pour ceux qui ne connaissent pas, Polytechnique Paris – communément appelé X – est la meilleure école d’ingénieurs de France. Une école d’élite. L’enseignement y est excellent et les opportunités à sa sortie sont immenses et plus que garanties. Un rapide tour sur le net pour me renseigner sur ces Sénégalais formés à X ne me donne pas de résultats fructueux. Je n’obtiens pas mieux non plus avec une recherche plus globale sur les étudiants sénégalais formés dans les grandes écoles en Occident. Les quelques rares articles trouvés ne répondent pas à mes questions. Et là on râle. Quand est-ce que les médias du pays de l’émergence vont comprendre que la diaspora sénégalaise ne se limite pas aux vendeurs à la sauvette de la Tour Eiffel ? Ni aux “modou modou” de l’Espagne et de l’Italie, encore moins aux gérantes de salons de coiffure aux Etats-Unis. La diaspora sénégalaise compte aussi parmi elle toute cette jeunesse qui quitte le pays pour des études supérieures d’excellence à l’étranger. On ne fera pas assez de documentaires et reportages sur leur présence dans les grandes écoles et entreprises du monde ; sur leurs potentielles difficultés de trouver un logement universitaire ou tout simplement sur leur forte envie de retourner dans leurs pays d’origine. On oublie que cette jeunesse fait vivre des familles au Sénégal. Ces gamins, j’ai envie de les appeler ainsi, participent également et fortement à l’économie sénégalaise. J’ai donc commencé cette recherche des Sénégalais formés à X avec cette tristesse que les fils et filles du pays qui brillent à l‘étranger sont souvent oubliés par les leurs.

En plus de cette tristesse, vient se rajouter les résultats catastrophiques du BAC 2016. Que c’est dur pour les élèves non admis. Que c’est dur pour les parents. Que c’est dur pour le pays. C’est tellement dur qu’on en oublie ceux qui ont réussi avec brio ce baccalauréat. Sur 144 000 candidats, il y a eu 294 mentions Bien et 2616 mentions AB dixit un représentant du ministère de l’enseignement supérieur sur le plateau de Jakaarlo bi du vendredi 22 juillet.

De mauvais résultats justifieraient-ils un silence sur ces brillants, chanceux et méritants qui vont quitter le pays pour des études supérieures à l‘étranger ? Non, je ne le pense pas. Vous allez sûrement vous dire : « ouais on forme une élite pour l’Occident ». Ou encore parler de fuite de cerveaux. Vous allez certainement fustiger l’Etat. Soit. Mais au moment où vous lisez ce billet, en juillet 2016, est-ce que nous avons un système éducatif qui s’occupe et valorise ses meilleures ressources ? Est-ce que nous avons un enseignement supérieur de qualité qui pourrait les retenir dans le pays ? Est-ce que nous leur faisons les mêmes propositions d’opportunités que les écoles étrangères ? Si nous sommes objectifs et réalistes, la réponse est clairement NON. Alors on fait quoi en attendant d’avoir des universités et des écoles d’excellence ? On fait quoi en attendant des entreprises qui reconnaissent leurs valeurs ? On fait quoi en attendant qu’ils aient des laboratoires de recherche ? On fait quoi en attendant d’avoir des Xavier Niel et des écoles 42 ? On les laisse partir, se former dans les meilleurs universités et écoles du monde. On les laisse entrer en compétition avec le reste du monde et ensuite venir servir le pays. En attendant, nous devons les pousser, les porter haut et les galvaniser pour qu’ils motivent, inspirent et encouragent d’autres jeunes.

Ces brillants fils du pays sont dans les meilleurs universités du monde, les meilleures Prépa, les meilleures écoles d’ingénieurs et de commerce, et  dans les plus grandes villes du monde. Les derniers chiffres de Campus France sur les étudiants Sénégalais à l’Etranger en attestent.

Source campus France : prospect statistiques Sénégal (2013 -2014)
Source campus France : prospect statistiques Sénégal (2013 -2014)

Je suis donc allée à la recherche et à la rencontre des Sénégalaises et Sénégalais formés à X. J’ai choisi de faire un focus sur ces ambassadeurs du Sénégal chez l’élite étrangère, Française en l’occurrence, parce qu’ils avaient déjà des parcours exceptionnels au Sénégal. Parce qu’ils ont été choisis parmi les meilleurs des meilleurs pour intégrer Polytechnique Paris. Parce que c’est un minimum de savoir et de s’intéresser à ce que deviennent nos meilleurs élèves à l’étranger. Et enfin parce qu’ils considèrent que cette formation d’excellence est accessible à leurs frères et sœurs restés au Sénégal.

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Macky Sall en visite à l’école Polytechnique de Paris en décembre 2015

Mais qu’ils sont beaux dans leurs uniformes. J’ai été scotchée par ces visages juvéniles, ces sourires francs pour certains et timides pour d’autres avant de mettre une voix sur chaque visage.

Le premier sur la droite s’appelle Samba Lô. Il a fait toute sa scolarité, de la maternelle à la terminale aux cours Sainte Marie de Hann à Dakar. Il obtient en 2011 son Bac S1 avec une mention AB et s’envole pour Lyon, à l’université Claude Bernard où il effectue une licence en Mathématiques, dans une filière qui préparait aux concours d’entrée aux  grandes écoles. 3 ans après, il réussit aux concours de la majorité des écoles où il avait postulé mais hésitait entre l’école des Ponts et Chaussées et Polytechnique Paris. Convaincu par ses parents et des amis, il a fini par dire oui à l’X. Actuellement, il est en deuxième année de son cycle d’ingénieur. J’ai trouvé en Samba, un garçon passionné et passionnant. Il parle d’entrepreneuriat, de nouvelles technologies avec des exemples concrets de leur application au Sénégal, en Afrique en général, et a un discours très rodé sur les raisons pour lesquelles il faut rentrer aujourd’hui et maintenant sur le continent. Samba a une idée très claire de ce qu’il veut faire à la suite de l’X. Le retour à Dakar après ses études est une évidence pour lui.

A droite de Samba, vous avez Louis Diouf, étudiant également en 2ème année du cycle d’ingénieur à X. Élève à Notre Dame de Dakar, il a obtenu son BAC S1 avec une mention AB en 2011. Après une licence en Mathématiques à l’université Pierre et Marie Curie de Paris, il réussit aux concours d’entrée aux grandes écoles et finit par choisir X pour le haut niveau d’enseignement en Mathématiques qu’il allait y retrouver. S’il est sûr de sa spécialisation en mathématiques appliquées l’année prochaine, il attend les opportunités qui se présenteront à lui pour faire le choix d’une poursuite d’études (une thèse), se lancer dans l’entrepreneuriat, ou alors intégrer directement une entreprise. Pertinent dans ses réponses et analyses, timide mais très curieux, Louis rêve qu’il y ait de plus en plus de jeunes Sénégalais dans les filières scientifiques, des professeurs qui puissent faire de la recherche et qui publient régulièrement. Le retour au bercail est également une évidence pour lui, mais cela passera forcément par une acquisition préalable d’expériences.

A droite de l’homme qui ne veut plus me parler, vous avez Serigne Seye. Lauréat au concours général en maths-physique en 2011, il décroche son bac S1 avec une mention Bien et intègre ensuite une prépa en physique à Aix en Provence. Comme ses camarades Samba et Louis, Serigne a également passé tous les concours d’entrée aux grandes écoles et choisit X pour sa première place dans le classement des meilleures écoles d’ingénieurs en France et pour la forte présence du sport dans le cursus qu’ils proposent. En effet, pour ce passionné de sport et en l’occurrence de basket, ces 6h d’activités sportives par semaine, ces dizaines de disciplines sportives et ces championnats universitaires de haut niveau, en plus d’une formation scientifique de pointe, l’ont motivé à faire son choix sur cette école d’élite. J’ai été marquée par son humilité débordante, limite énervante. Fin, pertinent et assoiffé de savoir, Serigne débutera un master de recherche en électricité  l’année prochaine à Polytechnique Montréal. Tous ses projets sont tournés vers l’Afrique mais cela passera d’abord par une acquisition d’expériences via les différentes opportunités qui se présenteront à lui. L’expérience justement, il y tient tout comme son camarade Louis.

« Si nous avons plus de parents qui encouragent et accompagnent leurs filles comme on pourrait le constater ici avec les parents de nos camarades français, nous noterons une forte présence féminine dans les filières scientifiques. Et bien sûr, nous devons intensifier les campagnes de sensibilisation pour qu’il y ait plus de filles dans les séries scientifiques. » Ndeye Fatou Diop

Le meilleur pour la fin : à la droite de Serigne, vous avez Ndeye Fatou Diop. Mais qu’elle est belle! Ceux qui me lisent sauront que je suis sensible à ce teint noir brillant, ces dents de lait et ces cheveux crépus assumés. Bachelière S1 au Lycée Seydou Nourou Tall de Dakar, Ndeye Fatou faisait partie de cette génération qui a passé l’examen du baccalauréat en août 2012. Le concours général n’a pas eu lieu cette année et le Sénégal venait d’éviter de justesse une seconde année blanche après celle de 1988. Après une année tumultueuse, elle intègre sa prépa Henri-Poincaré de Nancy en retard, en fin Septembre. Deux ans plus tard, elle réussit les concours d’entrée à certaines grandes écoles et choisit naturellement Polytechnique Paris pour son excellence, son prestige et sa réputation. Etant l’une des rares filles Sénégalaises à intégrer X, elle en est plutôt triste qu’autre chose : “en plus, il n y a aucune raison qu’il y ait moins de filles à Polytechnique Aminata” me dit-elle avec une pointe d’amertume dans la voix. Ndeye Fatou pense fortement que les parents peuvent changer la donne sur ce point. “Si nous avons plus de parents qui encouragent et accompagnent leurs filles comme on pourrait le constater ici avec les parents de nos camarades français, nous noterons une forte présence féminine dans les filières scientifiques. Et bien sûr, nous devons intensifier les campagnes de sensibilisation pour qu’il y ait plus de filles dans les séries scientifiques”, argumente-t-elle, confiante. Pour la suite à l’X, elle s’aligne sur la même démarche que Serigne et Louis. Ndeye Fatou attend de voir les opportunités qui s’offrent à elle pour se lancer soit dans une thèse, soit dans l’entrepreneuriat au Sénégal soit tout simplement intégrer une grande firme. Positivité, réalisme et détermination animent cette jeune fille pleine de projets pour le Sénégal.

Fatou Bintou Diémé, Mouhamed Dramé, Abdou Coura Ndiaye et Papa Séga Wade ne sont pas sur cette photo mais sont également polytechniciens en première année. Ils seront rejoints l’année prochaine par les 5 Sénégalais qui ont réussi le concours d’entrée à l’X (indiqués dans le post Facebook en début d’article).

Une formation d’excellence dans un cadre exceptionnel

Au delà des raisons qui les ont poussé à choisir Polytechnique Paris, Samba, Louis, Serigne et Ndeye Fatou confirment la qualité de leur formation. X leur délivre une forte culture scientifique générale, une formation humaine et militaire et ce, dans un cadre et contexte stimulant la créativité et le leadership. Ils ont le choix de suivre un cycle master ou doctoral et sont très ouverts à l’international. De plus, tout au long de leur cycle d’ingénieurs polytechniciens, ils sont en contact régulier avec le monde de l’entreprise, à travers des rencontres avec des représentants d’entreprises, des visites et des stages en entreprise ainsi que des projets scientifiques. Tous les quatre sont actuellement en stage de découverte ou de fin d’études dans les entreprises du CAC 40 et maîtrisent parfaitement les enjeux de ces entreprises ainsi que les technologies qui résolvent leurs problématiques. J’ai été subjuguée d’entendre Samba et Ndeye Fatou me parler des nouvelles technologies du moment avec passion, à l’instar de data science et de blockchain. Non seulement ils en parlent avec fougue, mais ils ont une idée très précise des cas d’usages sur lesquels ces technologies peuvent s’appliquer en Afrique et particulièrement au Sénégal.

Un manque criard d’informations sur les études supérieures à l’étranger

Pour un pays qui envoie plus de 8000 étudiants chaque année à l’étranger, il y a encore une forte méconnaissance des filières qui leur sont accessibles en sciences comme dans les autres domaines (des associations d’étudiants y travaillent). Ma génération a connu les grandes écoles d’ingénieurs françaises et les moyens d’y accéder une fois sur place en première année d’études. En échangeant avec Louis, Serigne, Samba et Ndeye Fatou, je me suis rendue compte qu’il y a encore des efforts à faire au niveau de la communication. A l’exception de Ndeye Fatou qui connaissait Polytechnique Paris depuis toute petite par l’intermédiaire de son père qui a effectué ses études en France, les autres l’ont découvert sur le tas, via leurs professeurs, leurs camarades de promo ou l’administration de leur école. On retrouve également ce manque d’informations au niveau des parents. S’ils sont tous heureux et fiers d’avoir des enfants lauréats au concours général, ils ne réalisent pas trop quand ces derniers intègrent les filières d’excellence à l’étranger. Normal, ils ne les connaissent pas. Des parents et des élèves informés au mieux déboucheront sur l’intégration des filières d’excellence et un meilleur accompagnement de l’étudiant.

Une campagne de sensibilisation pour l’intégration des Sénégalais dans les grandes écoles

Si c’est possible pour nous, c’est possible pour ces autres brillants restés à Dakar et qui manquent d’informations sur les études supérieures ailleurs qu’au Sénégal

Depuis Mai 2015, Polytechnique Paris a ouvert un centre d’examen à Dakar, donnant ainsi la possibilité aux étudiants Sénégalais de passer le concours d’entrée à l’X dans leur pays d’origine. C’est le 15ème centre d’examen dans le monde mis en place par l’X et le premier en Afrique Subsaharienne. Une autre preuve de l’excellence sénégalaise dans les études supérieures à l’étranger. Dans le même sens en novembre 2015, Louis, Samba, Serigne et Ndeye Fatou ont eu l’idée de partir à Dakar pour informer leurs compatriotes sur les possibilités qu’ils peuvent avoir en intégrant Polytechnique Paris mais aussi les autres grandes écoles. Ils ont cette ferme conviction que si c’est possible pour eux, c’est possible pour ces autres esprits brillants restés à Dakar et qui manquent d’informations sur les études supérieures ailleurs qu’au Sénégal. Ils ont été soutenus par le gouvernement du Sénégal et par Polytechnique Paris qui les a justement accompagné tout au long de cette campagne. Ils retourneront à Dakar à l’automne prochain avec cette envie de mieux faire. L’année dernière, ils avaient réuni les 10 meilleures élèves des meilleurs lycées du Sénégal dans une petite salle aux maristes et rencontré les étudiants de l’UCAD et de L’UGBS. Cette fois-ci, ils espèrent avoir un amphi et accueillir le maximum de lycéens et d’étudiants. Ils attendent également une plus grande réactivité de l’administration des lycées et FAC.

Des ambassadeurs du Sénégal conscients de leurs rôles

C’est grâce à leurs efforts qu’ils ont pu accéder à cette formation de qualité, ce cadre propice aux études d’excellence et à l’entrepreneuriat. Mais ils n’oublient pas l’effort du Sénégal pour les mettre dans de bonnes conditions. C’est avec fierté qu’ils affirment être des ambassadeurs du Sénégal dans un corps d’élite à l’étranger. C’est avec fierté qu’ils vous rappellent cet engagement qu’ils ont signé avec le Sénégal consistant à rentrer servir le pays lorsque celui-ci en fera la demande. Ils sont fiers d’obtenir cette bourse d’excellence du gouvernement leur permettant de se concentrer exclusivement à leurs études. Et avec tout cela, c’est légitime de se demander : est-ce qu’ils rentrent au pays au final ? Les Sénégalais sortis de Polytechnique Paris sont partout à travers le monde. Ils sont à Londres, Paris, New York, Washington, Singapour mais aussi en Afrique au Sénégal et dans la sous région. Bien sûr qu’ils rentrent. Ils sont dirigeants de grandes entreprises, instances et branches à Dakar. Ils s’engagent dans la politique, exercent dans la fonction publique et dans les entreprises privées. Et justement, mon prochain billet sur les Sénégalais formés à Polytechnique Paris sera consacré à ces anciens de l’X : que sont-ils devenus?

Aminata THIOR


L’entre deux cultures : « Allo, il est mort »

Le week-end dernier, un de mes fidèles lecteurs résidant en France, a perdu son père au Sénégal. Je profitais du soleil et admirais une magnifique table de brunch lorsque j’ai appris la nouvelle. L’instant d’après, je n’ai vu que du noir et ressenti que de l’amertume après avoir lu cette triste annonce. Je reconnais à la mort, ce don de vous ramener les pieds sur terre.

Je ne sais pas pour vous mais pour ma part, à chaque fois qu’on m’annonce le décès d’un proche, les questions se bousculent dans ma tête. Le défunt avait quel âge ? Comment est-il décédé ? Où ? Dans quelles conditions ? A-t-il dit quelque chose avant de s’en aller… ? Evidemment, excepté son âge, j’ai rarement la réponse à mes autres questions. Et le décès du père de mon ami m’a plongé dans un profond questionnement. Dans ces interrogations et ces peurs qui surviennent quand il y a ce genre de rappel à Dieu, je me suis demandée : comment il l’a su ? Par téléphone ? Via Viber ou Whatsapp ? Qui lui annoncé cette nouvelle ? Le frère ? La soeur ? La maman ? Et lui, comment il a réagi ? Qu’est-ce qu’il a ressenti ? Qu’est-ce qu’il a fait ?

la mort-leregardeminatag.mondoblog.org

Je me suis posée toutes ces questions parce que mon ami est loin. Parce que je suis loin. Parce que nous sommes nombreux à vivre loin des nôtres et que nous redoutons tous ce fameux texto, ce tardif appel viber/whatsapp, cet étrange coup de fil. Inévitablement, on se demande : et si c’était nous ? J’avais le cœur en miettes et les yeux brouillés par mes larmes quand j’implorais le juge d’en haut de garder encore Papa avec moi. Je lui ai rappelé que nous avons encore pleins de sujets sur lesquels nous devons débattre. Que la pile de livres que nous n’avons pas encore lus et critiqués atteindra bientôt le plafond de mon salon. Et pour Mum alors, j’ai rappelé à l’omniscient que je n’ai pas encore terminé ma dernière discussion avec elle. Nous avons encore des courses et des voyages à faire ensemble. Et qu’en est-il de ces sujets brûlants jamais abordés avec elle ? Elle ne sait même pas que j’ai failli être violée par le cousin, son préféré. Elle n’a pas idée que je lui en ai quand même voulu de pas avoir pris le temps de m’expliquer la présence de ce liquide rouge qui tâchait mes sous vêtements. Et enfin j’ai dit à l’omnipotent de me laisser encore papa et mum. Je ne leur ai pas suffisamment touché et je n’ai pas encore tenu mes promesses envers eux : je ne suis toujours pas cette jeune femme douce, diplomate et moins franche. Je continue de faire des dégâts avec ces mots qui sortent de ma bouche sans filtre. Ça prendra du temps, j’y travaille et il faut qu’ils voient le fruit de ce travail.

Quand j’en avais fini de transposer la douleur de mon ami à la perte de mes parents, j’ai tout de suite pensé à certaines femmes mariées de la Diaspora (pas toutes). A ces copines, amies et connaissances qui n’ont pas l’occasion de passer du temps avec leurs parents lors de leur séjour dans leur pays d’origine. Cette tradition, cette culture et cette pression sociale qui leur imposent à passer quasiment toutes leurs courtes vacances chez les beaux-parents les déciment à petit feu. J’en parlais déjà dans ce billet ici.

femme 2Ce que cette pression sociale ne prend pas en compte, c’est le besoin de ces femmes de retrouver des parents qui se sont sacrifiés pour elles. Des petits frères et sœurs admiratifs du parcours de la grande. Une maison familiale et une chambre d’enfance puantes de souvenirs. Ce qu’elle ne veut pas voir cette mégère de pression, c’est que pour rendre visite à leurs propres parents, ces femmes de la Diaspora ont besoin de planifier cela des mois à l’avance, parfois même des années. Et sans oublier bien sûr, les quelques milliers d’euros pour le prix du transport. Oui, car elles n’ont pas cette possibilité d’aller à la maison familiale tous les 15 jours, un mets succulent à bord de la voiture personnelle ou du taxi. Ce qu’elles ignorent surtout, les dames tradition, culture & pression sociale, c’est cette immense frustration avec laquelle ces malheureuses retournent en Occident sans ce sentiment d’avoir profité de leur famille. Je ne vous parle même pas de leurs profonds regrets lorsque la voix au téléphone leur lâchera la phrase : ” Papa est parti”. “Maman nous a quitté”. “Petit frère est parti trop jeune”.

Et je ne pourrais terminer ce billet sans vous rappeler, chères femmes (toi qui te sens concernée par cette pression sociale), que le jour où vos parents quitteront ce monde, personne ne ressentira votre peine. Le jour où vous même ne serez plus de ce monde, personne ne pourra ressentir leur douleur et tristesse. Alors partant de ce principe, passez le maximum de temps avec les vôtres. Cela ne vous empêchera en aucun cas de profiter de votre belle famille. A votre mari qui ne vous soutiendrait pas ou ne vous comprendrait pas, rappelez lui, le bonheur qu’il a de tourner la tête et de tomber sur les yeux de papa et maman. Dîtes lui que vous voulez la même chose. Que vous avez besoin de la même chose, que cela vous est vital.

Que le décideur là-haut nous donne la force de supporter l’arrivée de cet appel : “Allo, il est mort”.

Aminata THIOR


Sénégal : mon top 6 d’entrepreneurs à suivre

Depuis 2014, je les lis, regarde, écoute et quelques rares fois, j’ai parlé avec certains d’entre eux. Ils vivent entre l’Occident et L’Afrique pour la plupart. Si ce n’est pas leur beauté physique et leur humilité, c’est leur passion et la valeur de leurs propositions qui m’ont attirée chez eux.

Un de mes souhaits serait qu’ils soient plus visibles et plus connus qu’ils ne le sont déjà. J’ai envie de voir leurs belles gueules dans les grands magazines et journaux du monde ou encore, les voir très souvent à la télé partager leurs expériences, et donc inspirer & motiver des jeunes. Ce dont j’ai réellement peur, c’est qu’ils soient propulsés par Mr Dupond d’abord pour qu’enfin le Sénégal puisse reconnaître leur valeur. Pour m’éviter cet affront personnel pour ma part, je parle d’eux ici dans mon petit blog de rien du tout.

Mariama Touré, Journaliste & fondatrice de The Dance Hall

Mariama  a créé le premier centre de danses urbaines au Sénégal, The Dance Hall. Elle fut une de mes découvertes coups de cœur en 2014, lorsque je cherchais à faire un article sur les 30 meilleurs entrepreneurs du Sénégal. Papier que j’ai finalement laissé tomber pour me consacrer à un documentaire sur le retour des étudiants sénégalais au pays après leurs études en Occident. Et évidemment, elle faisait partie des 7 profils que j’avais choisis pour ce projet.

Mariama Touré

J’ai aimé cette raison qui l’a poussée à créer ce centre de danses urbaines. 3 ans après son retour au pays, elle avait cette envie de pratiquer une de ses nombreuses passions : la danse. Sauf qu’à l’époque, elle ne trouvait aucune structure à Dakar qui proposait des cours de danse. Alors elle a créé The Dance Hall. Non seulement elle a répondu à son propre besoin mais à celui de toutes ces personnes passionnées de danse qui ne trouvaient pas ce service à Dakar. L’autre point qui m’a marqué sur son parcours était sa capacité à convaincre sur un projet de danse quand on sait que ce mot n’est pas pris au sérieux au Sénégal. Le système LMD, Lutte Musique Danse, oblige. Et elle y est arrivée. Son projet marche. Elle reçoit des danseurs de renommée internationale. Elle a fait une excellente vidéo (A-Z)  sur les danses africaines qui a fait plus d’un million de vues sur Youtube. L’idée est originale. L’année dernière, elle avait reçu le prix surprise au Forum Mondial de la Langue Française de Liège. Elle crée des emplois et fait rayonner le Sénégal à l’international à travers nos danses africaines.

Mariama Touré a réussi un sacré défi à mon avis. Celui de démontrer la pertinence de son projet de Centre de Danse dans un environnement très récitent à ce domaine. C’est un exemple pour tous ceux qui hésiteraient à se lancer dans une activité qu’on pourrait qualifier de futile au Sénégal. Mais il faudra de la rigueur, du professionnalisme et de la passion. Ce sont ces 3 mots que je garde d’elle. Je lui souhaite de rencontrer un investisseur qui aura de la vision.

Boubacar Sagna, PDG de Yenni, diplômé en relations internationales

Boubacar

C’est par l’intermédiaire d’amis que j’ai entendu parlé de ce chef d’entreprise passionné et passionnant. Chargé de projets au service des relations internationales de Toulouse pendant 4 ans, Boubacar était responsable de la coopération entre Toulouse et Saint-Louis du Sénégal dans le domaine de la transformation des produits halieutiques avec la mise en œuvre de séchoirs solaires. Cet homme de 34 ans a une connaissance quasi parfaite du Sénégal et du monde de l’entrepreneuriat. J’ai envie de le voir et de l’entendre partout dans les médias sénégalais pour qu’il partage cette expérience de la coopération entre Toulouse et Saint-Louis. Combien il gagnait à la mairie de Toulouse? Comment il distribuait cet argent autour de lui ? Comment il aidait les femmes de Saint-Louis à utiliser les séchoirs solaires pour produire du kéthiakh (du poisson séché) afin de les vendre à l’international ? Que sont devenus ces séchoirs solaires après son départ de Saint-Louis ? Quelles sont les leçons qu’il a tirées de cette expérience ? Les réponses à ces questions sont autant d’anecdotes qui pourraient inspirer plus d’un jeune Africain. Quand je vous dis qu’il est passionné et passionnant, il ne s’agit pas que de mots.

En 2013, avec un ami, Boubacar crée Yenni (mot wolof qui signifie “décharger quelqu’un de …”) . Cette société propose des cartes prépayées rechargeables offrant aux Sénégalais du pays et de la diaspora un moyen de paiement sécurisé de leurs frais médicaux. Le besoin est là, dans un pays où près de 80% de la population n’ont pas accès à la couverture maladie (selon l’OMS). L’offre est séduisante et adaptée aux réalités du Sénégal :  le Sénégalais qui recharge une carte Yenni est sûr et certain que l’argent sera dépensé pour les frais médicaux de ses proches (et non pour du xawaré) et de l’autre côté, le professionnel de santé a l’assurance d’être payé (finies les pièces d’identité laissées comme gages dans les hôpitaux).

La valeur de la proposition de Yenni, l’esprit combatif de Boubacar font que je n’ai aucun doute sur la réussite imminente de ce projet. Comme presque tous les autres entrepreneurs que je vous présente ici, j’ai encore cette impression que Yenni rayonne plus à l’international qu’au Sénégal. J’irai à sa découverte dans les prochains mois.

Assane Mbengue, Ingénieur Informatique & co-fondateur de Carrapide

Il y a quelques années, dans leurs chambres universitaires, Assane et ses amis ont créé Yama Télé, un site Internet qui permet de regarder des pièces de théâtre sénégalaises en ligne. Les nostalgiques de l’époque de la bonne production théâtrale sénégalaise y ont trouvé leur compte. L’idée est bonne et en a séduit plus d’un. Avec ses associés, ils se sont ensuite lancés sur un site d’informations en ligne. Puis sur un site d’informations dédié aux femmes, Jongoma (qui a aujourd’hui disparu). Puis sur le développement d’applications mobiles (l’application Talibi est une révolution au Sénégal). Puis dans la production de téléfilms (c’est lui derrière la série Mok Poth).

Assane

Vous l’avez compris, Assane est une véritable machine “à faire”. Aujourd’hui, tous ses sites et applications sont regroupés dans Carrapide. Il est rentré au Sénégal depuis plus de 3 ans et dirige une entreprise avec une grande équipe derrière. Il crée des emplois au Sénégal. C’est un de ces Sénégalais qui a renoncé à son confort de salarié dans une entreprise du CAC 40 pour se consacrer à sa passion.

L’ayant côtoyé et ayant beaucoup discuté avec lui, j’ai découvert un homme brillant. Très capitaliste et pragmatique. Il a des tonnes d’idées à réaliser et il n’oublie jamais ce côté business. C’est un technique et l’un de ses points faibles est la communication. Assane Mbengue est un sacré entrepreneur et businessman. Il a un flair sur les projets qui peuvent marcher. Il investit, crée et conseille (sans être écouté). C’est un futur Cheikh Amar ou Bara Mboup. Je prends le pari.

Aissatou Sène, créatrice de Belya

Mariétou SèneComme Mariama Touré, j’ai découvert ce nom Belya pendant ma recherche de 30 entrepreneurs au Sénégal. Avant son projet, c’est sa beauté physique qui m’a attirée. Oui ces dents de lait, ce teint noir, ces cheveux crépus assumés et cette apparence sexy m’ont poussé à aller voir sa proposition.

Elle s’appelle Aissatou Sène. Elle a créé Belya, sa marque de vêtements, chaussures et accessoires faits à base du tissu Africain, le wax. Aissatou a commencé à faire des colliers, puis des vêtements. Ensuite elle a lancé sa page Facebook et son aventure a débuté comme cela. Elle s’est diversifiée avec la proposition de sacs à mains, porte-monnaies, chaussures, le tout en wax bien sûr. Elle travaille principalement avec des artisans locaux Sénégalais et parfois avec des Marocains.

J’aime ses produits. C’est à la fois fin et élégant. J’étais triste de la lire dans un article où elle disait que sa clientèle est plus étrangère que Sénégalaise. Effectivement, elle rayonne à l’étranger. On le voit bien à ses travers ses publications sur Instagram. Dans mes recherches, j’ai également constaté que la presse étrangère s’intéressait plus à elle que la presse locale. J’irai également à sa découverte dans les mois à venir.
Nous assistons à un boom de la mode wax et c’est une pionnière dans le domaine.  Elle est clairement à suivre et encourager.

Ibuka Ndjoli Ecrivain, fondateur de Kusoma Group

J’ai découvert Ibuka par le billet de partages et likes de ses posts par mes amis sur Facebook. Ses publications étaient souvent longues mais la simplicité et la pertinence de ses écrits faisaient que je les lisais jusqu’au bout. Cela m’a poussé à consulter mon pote Google pour me renseigner davantage sur lui : j’ai découvert un social Entrepreneur.

Ibuka

Ibuka est un écrivain, un passionné des TIC et fondateur de Kusoma Group, sa 3ème startup. Tout commence en 2012. Il lance Da Promoter Agency, une structure qui promeut les talents et entrepreneuriat des jeunes Africains. Ensuite en 2013, l’agence Les littérateurs voit le jour. Son objectif était d’accompagner les auteurs dans le processus d’écriture et de publication de leurs œuvres. Et dernièrement, il a lancé Kusoma, cette plateforme web et mobile qui propose aux lecteurs des livres numériques et aux auteurs africains, la possibilité de publier leurs bouquins sans passer aux Editions Kusoma.

J’aime ses publications sur l’estime de soi, l’entrepreneuriat ou les opportunités en Afrique. Il a une vraie culture entrepreneuriale et un sens du partage. Vous verrez sur son mur et page Facebook une forte interaction avec sa communauté. Il y partage ses projets d’écriture de livres, y demande des avis et conseils et en donne également en retour. J’ai particulièrement aimé son recueil de témoignages sur sept jeunes femmes Africaines qui ont osé l’entrepreneuriat. Il évolue dans un secteur prometteur. Il y a cette nouvelle génération qui écrit de plus en plus et qui ne demande qu’à être publiée. Lui offre la solution avec les outils du numérique. J’y vois un fort succès dans les années à venir.

Cheikhna Sarr, PDG Absar consulting et fondateur de sunuboncoin

CheikhnaJ’ai découvert cet ingénieur en mécatronique il y a quelques mois quand je travaillais sur un article destiné au Magazine Le Soleil Diaspora. Le papier traitait le sujet des entrepreneurs Sénégalais vivant en Occident”.

Cheikhna a lancé avec un associé, la société ABSAR Consulting, une entreprise qui vise à créer des centres techniques au Sénégal pour permettre d’externaliser des projets technologiques des sociétés européennes. Je précise que ce marché est jusqu’ici dominé par les Chinois au Sénégal. En parallèle, il a créé la plateforme e-commerce sunuboncoin, le site en ligne qui permet aux Sénégalais de commander tout type de produit sur Internet. Aujourd’hui, il partage sa vie entre Dakar, Saint-Louis et Paris, où il développe ses différentes activités.

A travers différents échanges avec Cheikhna et en suivant son activité de très près sur les réseaux sociaux,  j’ai découvert un entrepreneur passionné et bosseur. Il partage naturellement ses objectifs, sa vision, sa méthode de travail. En discutant avec lui, on ne peut s’empêcher de sentir sa fierté de servir les Saint-Louisiens et de créer des emplois au Sénégal. Pour ma part, son immense positivité, son humilité débordante et ce côté travailleur acharné m’ont assurément marquée. Ses entreprises sont à découvrir. Je suis particulièrement séduite par sunuboncoin et visualise aisément sa fulgurante croissance dans les années à venir, dans le domaine du e-commerce au Sénégal.

Aminata THIOR


Mon top 6 d’entrepreneurs à suivre (1/2)

Je ne peux pas vous présenter mon top 6 d’entrepreneurs à suivre sans vous raconter l’histoire qui m’a submergé quand j’ai pensé à écrire ce billet. Comme titre, j’allais opter pour “Ces entrepreneurs qui m’inspirent” quand je me suis surprise à me réprimander sur ce choix.

J’ai développé tout un argumentaire dans ma tête pour me rappeler que ce titre n’était pas adéquat et que la raison était simple : le seul entrepreneur qui m’inspire sur cette terre est ma mère. Ah, je vois vos têtes d’ici. Je vous entends me traiter de ringarde. Je lis votre déception depuis la table de café parisienne où je souris bêtement quand je vois un rare rayon de soleil taper sur mon carnet de note. Mais ne soyez pas déçus, ce n’est pas un cliché. Quand la mode “Entrepreneuriat” est apparue ces dernières années avec son lot de dérivés, qui vous donne les 5 qualités d’un entrepreneur à avoir ou qui vous informe sur les 5 habitudes des entrepreneurs qui réussissent ou qui vous divulgue les secrets des entrepreneurs qui ont réussi, Mum est apparue comme une évidence pour moi.

Femme sénégalaise

Dans les années 2000, elle s’était lancée dans le commerce. Activité exercée par quelques rares personnes à l’époque et qui a connu un boom au Sénégal ces dernières années. Avec un capital initial de 100 000 FCFA (152€), elle vendait de petites montres et des sacs à mains à ses copines. Mais toute cette vente était faite en cachette, car son petit mari était contre cette activité. Ce dernier avançait cet argument qui avait ce don de réveiller le petit volcan qui sommeillait chez la petite fille que j’étais : “tu n’as pas besoin de travailler”. Mum non plus n’aimait pas cette affirmation. Elle a convoqué tous les membres de la famille pour convaincre son homme. Aucun résultat. Le mari est têtu. Les meilleurs amis sont passés à la maison, les arguments pleins la bouche pour persuader le copain borné. Rien n’y fit. Alors elle décida de jouer sur sa fibre religieuse. Popopopopopo! Error Mum! « Si ma famille et mes amis n’ont pas réussi à me convaincre, ce n’est pas une bande de vieux avec de longs chapelets et des cheveux gris qui y feront quelque chose”, avait rétorqué le petit mari. Ce papa baobab, je l’aime et le déteste à la fois. Et sur cette réplique avec les prieurs assidus, qu’est-ce que je l’ai “kiffé”!

Puis les jours, les semaines et les mois passèrent. Elle continuait son commerce, toujours en cachette, avec la complicité de mon frère et moi. Quand elle rentrait tard de ses livraisons de marchandises et que cela coïncidait avec un coup de fil du petit mari, on disait qu’elle avait raccompagné un parent. Ou alors, qu’elle prenait sa douche. Ou encore, qu’elle priait! J’écris ces mots et j’ai l’impression de raconter une histoire qui date du siècle dernier. Bref! Le temps passait et presque tous les week-ends, les clientes de Mum passaient à la maison pour soit payer la marchandise due, soit pour demander la date du prochain arrivage d’accessoires. Inévitablement, ces visites étaient les causes de disputes entre les adolescents de 40 ans qu’ils étaient. Il y avait aussi des moments où Mum promettait de tout arrêter. Tu parles!

Elle n’a jamais arrêté le commerce. Elle voulait être financièrement indépendante et le commerce la passionnait. Elle en avait la fibre. Son désir d’indépendance et sa passion pour cette occupation étaient plus forts que le refus du petit mari. Très vite, les carnets de commande ont commencé à remplir les tiroirs de la cuisine. Les allées et venues  des clientes à la maison se poursuivaient, s’accentuaient et agaçaient même l’aide ménagère de Mum. Cette dernière ne se séparait plus de cette grosse calculatrice grise avec de gros boutons où on voyait de loin s’afficher de multiples zéros. Telle une geek avec son ordinateur, elle ne quittait jamais cette machine. On la trouvait toujours à côté d’elle, près de son tapis de prière, parfois entre deux assiettes et très souvent sous son oreiller… Et puis cela sautait aux yeux qu’elle s’épanouissait. Les gamins que nous étions n’avions noté aucun changement entre Mum avec ou sans activité professionnelle. Elle était une lionne dans la tenue de la maison et une lionne dans la gestion de son commerce. Il y eut des périodes creuses où nous pensions que c’était fini, que l’envie de se lancer dans le commerce n’était que passagère, éphémère. Que nenni! J’ai compris plus tard que ces périodes étaient dures parce que les clients ne respectaient pas leurs engagements.

Avec l’obstination de Mum et sa constance dans la durée, nous avons assisté  à l’érosion du NON de petit mari. Son homme a finalement accepté et surtout compris qu’il ne pourrait jamais l’empêcher de travailler. Avec ou sans son accord, elle ferait du commerce. Aujourd’hui, il assure la réception de la marchandise au Port Autonome de Dakar et livre les produits chez certains clients. Très souvent, il se transforme en chauffeur pour Mum, lorsque cette dernière doit rencontrer ses fidèles acheteurs. Aujourd’hui encore, c’est le premier testeur de tous les produits hommes de Mum et assure leurs ventes auprès de ses amis et collègues de la gente masculine.

En ma mère, j’ai vu une Entrepreneure. Une passionnée. Une motivée. Une persévérante. Une obstinée. Elle est tombée plusieurs fois (ses moments de discorde avec sa moitié, ses chiffres négatifs sur la calculatrice grise, etc..) mais elle se relevait toutes ces fois pour continuer son activité. Elle était convaincue et elle l’a convaincu. Par les actions. La vision. L’envie. La tenacité. N’est-ce pas qu’il en faut pour être un bon entrepreneur?

La capture d’écran de l’histoire de Mum et de petit mari me fait penser aujourd’hui à tous ces entrepreneurs passionnés par leurs projets mais bloqués par un banquier ou un entourage ou un investisseur frileux. Elle me fait également penser à toutes ces portes fermées à l’entrepreneur au début de son aventure et à toutes celles qui s’ouvrent à lui à force d’acharnement et de persévérance. Nous en avons des exemples qui pullulent sur la toile.

J’avais besoin de raconter cette histoire pour laisser des traces écrites à mes petits frères qui n’ont pas connu cette période. J’avais besoin de partager cette histoire pour rappeler que n’avons pas forcément besoin des secrets de Bill Gates, Marc Zukerberg ou Youssou Ndour pour être un bon entrepreneur ou pour réussir. Certes, elles ne pas sont célèbres mais nos mères Africaines sont les premières entrepreneures (riches ou pas) et bien meilleurs modèles qu’on ne le pense. Elles s’y sont mises avant que ce mot “Entrepreneur” soit aussi sexy, beau et prisé par tous. Les qualités et secrets que nous cherchons ailleurs, chez les autres, sont sous notre nez. Il suffit de lever la tête sur notre entourage proche. Maintenant, vous savez pourquoi je ne peux pas donner ce titre “ces entrepreneurs qui m’inspirent” à ce billet. Mum est incontestablement celle qui m’inspire le plus quand on me parle entrepreneuriat.

J’ai donc opté pour le nullissime et générique titre “Mon Top 6 d’entrepreneurs à suivre”. Mais attention, ils sont inspirants. Ils font rayonner le Sénégal et le feront davantage avec notre implication et reconnaissance. Allez venez, je vous les présente, à ma manière, ici.

Aminata THIOR


Terrible soirée de ramadan devant la télé…

En cette soirée de ramadan, 00h22 quelque part dans le globe, le ventre plein, le corps pesant et las, je peste sur les courtes soirées où je ne peux rien faire d’autre que manger et dormir. Puis, on décide quand même de s’affaler sur le canapé, télécommande à la main. On zappe. La météo sur la première chaine : bon, demain, pas de lunettes de soleil. Daech sur la chaine suivante : ah non, pas eux, mes oreilles ne les supportent plus. On avance, on avance et on arrive sur le canal 452, la chaîne la plus regardée au Sénégal. Et là, débute une heure de profonde frustration.

J'étais aussi bien que le miaou sur son canap
J’étais aussi bien que le minou sur son canap

Je tombe sur une émission qui m’est inconnue et un gros plan sur le sourire de l’animateur. Ça détend. Au moment d’appuyer sur la télécommande pour zapper, j’entends le mot Innovation. Ce terme attise ma curiosité et je reste pour savoir de quelle innovation parle-t-on. Il s’agissait de l’innovation de l’émission. Une vue en 360 degrés du plateau me fait douter de ma compréhension du mot innovation. J’ai vu le même décor que dans les classiques émissions de cette télé. Les mêmes personnes qu’on retrouve dans d’autres émissions de la même chaîne. Les mêmes rubriques présentes dans leurs autres émissions : cuisine, météo, revue de presse, religion… Et je me suis résolue à dire que nous n’avions pas la même définition ou compréhension de l’innovation dans le domaine des médias en 2016. J’ai oublié de vous parler des invités. C’était les mêmes. Ces célébrités qu’on accueille toujours à bras ouvert sur les plateaux de télé.

Je râle et tout d’un coup j’entends l’animateur qui demande à son invité imam de prendre la personne au téléphone. Mon hein fit sursauter mon compagnon d’infortune. Mais qu’est-ce qu’il y a ? me lança-t-il, surpris. Je lui répondis tout en faisant le tour du salon en sursautant comme un athlète qui s’échauffe, le bras droit tendu en direction de la télé. Mais non, mais non. Ils n’ont pas le droit de faire ça. Ils ne peuvent pas faire ça. Ce n’est pas possible. Ce n’est plus possible. Ils ne peuvent pas me parler d’innovation et continuer de dire “dieuleul ki tchi ligne bi”, prends la personne en ligne. Mais non, c’est ringard ça. Nous ne sommes pas à la radio, voyons. J’ai eu comme seule réponse un bruyant éclat de rire. Énervée, je m’empare de mon Smartphone pour crier mon désarroi. Je tweete. Comme si cela allait me calmer. Pas du tout. Je venais juste d’écrire quelques 110 lettres qui allaient atterrir dans l’océan de contenus des réseaux sociaux.

Je finis mon tweet, lève la tête et vois l’imam qui exécute cette ringarde pratique : “prendre le coup de fil”. C’était une jeune dame. Avec une voix douce, aiguë et basse à la fois, elle se présente. C’est une cadre qui vit et travaille à Saint-Louis. Ses parents vivent à Dakar. Son souci est qu’elle ressent de la haine, de l’amertume envers son père. Malgré le fait qu’elle s’occupe de lui financièrement ou matériellement, elle ne peut pas lui parler. Elle ne peut pas s’ouvrir à lui. Elle n’a pas d’amour pour son père. A la question « pourquoi ? », elle répond que son patriarche n’a pas pris soin d’eux quand ils étaient gosses. Qu’il a fait des “choses” regrettables à leur mère. Ce qui fait qu’aujourd’hui elle se sent mal. Et elle demande à l’imam : qu’est-ce que je dois faire pour enlever cette rancœur envers mon père ?

Bien sûr, l’imam lui rappelle que c’est à elle de faire ce qu’il faut pour que tout s’arrange. Il lui donna une, deux idées pour aller rencontrer ce père et lui demander pardon. Comme pour appuyer ses dires, il récite quelques versets du Coran qui stipulent les devoirs de l’enfant envers ses parents. Bien sûr qu’il lui rappelle l’histoire de l’œuf et de la pierre. Cette histoire où l’enfant est l’œuf et le parent,  la pierre. L’œuf sera toujours perdant lorsqu’il tombera sur la pierre ou lorsque celle-ci tombera sur lui. En choeur, tous les animateurs, chroniqueurs présents sur le plateau abondent dans le même sens : tu dois faire le nécessaire pour avoir le pardon de ton père. La dernière animatrice qui a pris la pris parole sur le sujet, lui a lancé sur un ton de défi et d’émotion : ayyy sou guéné adouna té balouwouloko, « si jamais tu ne fais pas le nécessaire avant qu’il ne soit plus de ce monde”. Et puis elle a raccroché. Et là je m’entends crier “Non, non non, non, ne la laissez pas partir comme cela”. Dîtes-lui que vous la comprenez. Dîtes-lui que c’est normal d’avoir ce ressenti dans son cas. Dîtes lui qu’avant d’être une fille du papa qu’il décrit, c’est un être humain qui doit être respecté, aimé, compris. Un être humain qui a des sentiments. Non non, ne la laissez pas partir avec ce sentiment de culpabilité. Mais non ne faites pas ça. C’est injuste. Je me remets à twetter. Comme si cela allait m’apaiser le cœur. Pas du tout. Que dalle, mais je le fais quand même. 

Mon compagnon d’infortune, toujours lui, me console en rigolant. Mais oui t’as raison, ce n’est pas juste. Mais c’est comme cela, c’est l’Afrique, c’est le Sénégal, c’est, c’est c’est… murmurait-il, sur un ton mi-sérieux, mi-amusant. Ça frôlait le foutage de gueule.

J’étais là en pleurs, haletante, désemparée, faisant les 100 pas autour de la table basse, pensant à la détresse de la fille qui venait de raccrocher. Et je traitais de tous les noms toutes ces personnes qui avaient assisté à cette scène. Je leur en voulais d’avoir omis de parler des devoirs des parents envers les enfants. De rappeler que nous sommes des être humains avant d’être fils et fille. De dire aux parents que nous méritons respect en tant qu’être humain et ensuite en tant que fils et fille. Je m’adressai à ces gens à travers ma télé (quelle folie), sous les yeux impuissant du malheureux qui a passé cette soirée avec moi. Vous passez votre temps à nous servir l’histoire de l’œuf et de la pierre. Vous oubliez de dire à ces pierres que nous n’avons pas demandé à naître. Vous omettez toujours de sortir vos versets du Coran sur le devoir du parent envers son enfant. Savez-vous ce que procure l’amour et le respect d’un parent envers sa progéniture? Hey vous là, savez que le problème posé par votre téléspectatrice est une réalité au Sénégal ? Connaissez-vous Fatou Diome ? Je ne parle pas de cette dame que vous avez découverte sur le plateau de France 2 défendant excellemment l’Afrique sur le sujet épineux des migrants en Occident. Non, je ne vous parle pas de ce personnage. Je vous parle de cette écrivaine sénégalaise qui a travers toutes ses œuvres, toutes sans exception, rappelle à quel point le rejet de ses parents l’a marqué. Elle ressasse encore et toujours cette histoire de parents qui n’ont pas voulu d’elle. Vous vous en foutez de cette souffrance qu’elle décrit et que vivent certainement des milliers de Sénégalais ? Vous pensez que ce sont des histoires de toubab, de blanc ? Vous pensez que les enfants ne peuvent pas souffrir du manque d’amour et de l’irrespect des parents ? Connaissez-vous également Ken Bugul ? Cette autre écrivaine sénégalaise qui a parlé du malheur que lui a causé l’abandon de sa mère à travers son livre autobiographique, Le baobab fou. Et feu Aminata Sophie Dieye, votre célèbre chroniqueuse (paix à son âme), vous vous rappelez de ses écrits sur son père ? De ce goût d’inachevé que la mort de son père lui a laissé. De l’amour de ce père qui lui a tant manqué… Mais réveillez-vous chers gens ! Les parents façonnent une vie, en bien comme en mal. Il est temps que vous teniez un discours qui les interpelle. Qui les éduque. Qui les mette face à leurs responsabilités.

 

Je m’en allais retrouver mon lit, ma couette, le coeur lourd, pensant à tous les torts que le droit d’aînesse a causé à ce pays. Lessivée, je tenais à faire une dernière chose : appeler l’homme de ma vie. “Allô”, fis-je. “Ouiii ma fille chérie”, avait-il répondu avec enthousiasme. Je raccrochai net sur ces mots qui font que très souvent, je me sens plus puissante que le Monsieur là haut. La preuve, je viens de décider que c’est un homme et non une femme. Qu’il est là haut et non sous terre !

Aminata THIOR


Sénégal : musulmans mais tellement incohérents …

Bon, c’est le ramadan. La période des prêches. Un mois où la foi est courtisée par bon nombre de musulmans. En général, le temps est lent, les ventres gargouillent et l’esprit est réceptif aux belles paroles divines. Et moi, je viens vous proposer un billet ennuyeux. Mais attendez, ne partez pas, il faut que je vous précise quelques éléments.

Ramadan_Sénégal2Mon billet ennuyeux a sa place au milieu de toutes ces conférences religieuses qui ont remplacé les khew,  ces festivités que nous adorons tant : baptêmes, mariages, parrainage,… De toute façon, vous retrouverez ce genre de sujet ennuyeux que je vous propose ici avec nos prêcheurs, ces vedettes qui ont envahi nos télés et radios en cette période où le rappel des paroles de Dieu et de son prophète (PSL) nourrit les cœurs. Alors restez et discutons un peu de quelques unes de nos incohérences quant à la pratique de “notre islam”. Oui, notre car nous la pratiquons tellement à notre manière que des interrogations s’imposent.

Mais juste avant de vous ennuyer, permettez-moi de faire quelques rappels sur le Sénégal. Pays à 94% de musulmans. Peuple galvanisé dans sa bonne pratique de l’islam. Peuple se glorifiant de sa tolérance, de sa pratique pacifique de l’islam mais aussi et surtout de sa foi. Et je rajouterai, peuple tellement incohérent dans sa pratique de l’islam.

C’est bon, vous allez commencer la lecture ennuyeuse. Vous avez le choix entre partir ou rester découvrir ce qu’est un billet ennuyeux que je veux partager absolument avec vous. Bon, on enchaîne avec nos incohérences dans notre pratique de l’islam.

Atteinte à la dignité humaine

Pendant que nous clamons haut et fort notre tolérance et notre foi, nous continuons de refuser des mariages entre deux musulmans consentants. Oui, nous sommes en 2016 et des unions ne se scellent pas au Sénégal à cause des problèmes de caste. Nous continuons de refuser le mariage de nos filles si les prétendants ne sont pas du même niveau social (et vice versa). Si vous doutez toujours de ce phénomène, je vous conseille d’ouvrir les yeux en ligne. La récurrence de ce genre de témoignages sur les réseaux sociaux est sidérante. Je vous conseille également de vous ouvrir à vos amies, cousines et sœurs, elles vous diront leur souffrance sur les motifs de leur refus de mariage. Et pourtant, nous nous disons musulmans. Et pourtant, nous remplissons les mosquées. Et pourtant, nos cœurs sont remplis des paroles de Dieu. Quelle incohérence !

Pourquoi pensez-vous que l’élite musulmane sénégalaise envoie ses enfants dans les établissements d’enseignement privés catholiques de Dakar ?

Champions du monde de la passivité

D’ailleurs, j’aurais dû commencer à vous ennuyer en parlant de certains principes basiques que l’islam prône et que nous ne respectons pas. Le respect de la parole donnée est une utopie dans nos contrées. La discipline, la rigueur, la qualité, le respect de l’autre et le sens de l’organisation sont des notions que nous cherchons en vain dans nos maisons, nos bureaux, nos transports publiques et nos administrations. Pourquoi pensez-vous que l’élite musulmane sénégalaise envoie ses enfants dans les établissements d’enseignement privés catholiques de Dakar ? Pour retrouver justement ce qu’elle ne peut mettre en pratique elle-même. C’est un fait. Et le sort que nous réservons à nos fils et petits frères de la rue ? On en reparle encore et encore ? Et qu’en est-il de la sexualité ? Nous oublions qu’il y a un enseignement sur la sexualité dans l’islam et que le prophète (PSL) parlait souvent de sexualité à ses disciples*. Que faisons-nous de ce sujet dans les faits ? Les parents ne parlent pas de sexualité à leurs enfants. Non seulement ils oublient que le non-dit et l’interdit attisent la curiosité, mais ils s’attendent à ce que les mômes soient sages. Mais bien sûr, pourquoi pas! Et quand nos prêcheurs vedettes nous parlent de sexualité, cela devient du buzz car nous sommes plus à l’aise dans la pratique du sexe que dans son enseignement oral. Mais quelle incohérence !

Soukeuru Koor par force

lPendant ce même mois béni du ramadan, en parallèle des bonnes paroles répandues dans les airs, les maisons et l’espace public, certaines femmes sénégalaises musulmanes mariées démunies sont en train de se ruiner et de stresser pôur le soukeuru koor, ce fameux cadeau (en général du sucre) à donner à la belle famille au début du mois de ramadan. Vous connaissez ? Cette coutume devenue presque obligatoire où le symbole sucre est aujourd’hui remplacé par des tissus de valeur et de l’argent. Le tout à envoyer à la belle famille pour s’assurer de la bonne quiétude dans son mariage. Celles qui n’ont pas les moyens paniqueront mais feront quand même le nécessaire avec difficulté et celles à l’aise financièrement porteront le débat sur le cadeau de luxe à offrir. Soit! Dans les maisons, les époux diront que ce sont des histoires de femmes. Bon ça, c’est une forme de fuite de responsabilité. Et la belle-famille de son côté, attendra son dû de pied ferme. Et pourtant, durant toute la journée, nos prêcheurs vedettes n’ont pas arrêté de nous rappeler que l’islam ne recommande pas ces pratiques. Durant toute la journée, ils auront rappelé qu’il faudrait faire cette aumône aux plus démunis. Nous n’avons cure de toutes ces recommandations. Quelle incohérence!

Et si nous nous donnions cette aumône à ces groupements de femmes ? Ou à ces entrepreneurs  qui pullulent dans le pays ? Ou à ce soutien de famille ?

Sélectif dans la pratique religieuse

Attention, je vous préviens, cette dernière incohérence est la plus ennuyeuse de toutes. Elle pourrait parler à quelques mères Térésa. Allons-y mais vous êtes prévenus. Au Sénégal, pensons-nous réellement appliquer ce que l’islam dit sur la zakat, cet impôt obligatoire à donner aux plus démunis ? Il ne s’agit pas du mouroum koor, cette aumône à donner à un nécessiteux à la fin du ramadan. Non, il s’agit d’un prélèvement obligatoire à faire sur ses biens et à donner à une personne éligible, pauvre en général. Je vous avais prévenu, ça sent du mère Térésa tout cela. Ces phrases qu’on aimerait entendre et lire de temps en temps mais pas plus. Sa pratique ne correspond pas à nos réalités. La zakat est un des cinq piliers de l’islam, comme la prière ou le jeûne du mois de ramadan. Il est obligatoire pour tout musulman avec certains critères. Cependant c’est le pilier de l’islam qui est le moins respecté au Sénégal. Des organisations comme le Fonds Sénégalais pour la Zakat s’activent en ce sens. Mais soit elles sont peu nombreuses, soit non soutenues dans leurs actions. Quelle incohérence ! Et si nous nous donnions cette aumône à ces groupements de femmes ? Ou à ces entrepreneurs  qui pullulent dans le pays ? Ou à ce soutien de famille ?

Bon, c’est fini. J’arrête de vous ennuyer. Je tenais sincèrement à partager ces incohérences (loin d’être exhaustives bien sûr) en ces temps où je n’entends que de belles paroles sur notre foi et notre tolérance.

Oui, c’est un fait : nous avons une pratique très pacifique de l’islam. On n’a pas encore coupé la main d’un voleur à ce que je sache. Si ? Pareil, nous n’avons pas encore coupé la tête de celui ou celle qui a commis l’adultère. Alors, et si nous utilisons cette islam pacifique pour se développer intellectuellement et financièrement ?

Aminata THIOR

* Sexualité dans l’islam : l’exemple qui me vient en tête c’est quand le prophète (PSL) disait à ses disciples : “quand vous allez vers vos femmes, n’oubliez pas d’envoyer des messages” (faisant allusions aux préliminaires)