Sékou Chérif Diallo

La Nouvelle écologie : les enjeux d’aujourd’hui et de demain

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Patricia Ricard

Dans le cadre des traditionnels Mardis de l’environnement consacrés à un débat sur un thème dédié à l’environnement et à la biodiversité, s’est tenu le mardi 7 octobre 2014 au siège de la Fondation d’entreprise Ricard à Paris, une rencontre d’échanges sur les bonnes pratiques de préservation de l’environnement afin disent-ils « sauver la planète ».

Selon une statistique des Nations unies, en 2100 les terriens seront 11 milliards d’où l’urgence et la nécessité d’agir. Animé par Patricia Ricard, cet espace de débat a connu la participation d’acteurs venus de plusieurs milieux socioprofessionnels. Pour ainsi rassurer ceux qui commencent à penser que l’écologie a disparu des radars, la “nouvelle écologie” est le concept choisi pour illustrer le passage selon Patricia Ricard d’un stade de “diffusion excessive” à un stade d’”infusion active” sur les questions écologiques.

Après une revue de l’actualité écologique marquée essentiellement par les débats autour du projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte (qui vient d’ailleurs d’être adoptée par l’assemblée nationale le 14 octobre 2014 par 314 voix pour et 219 voix contre), le panel d’écologistes a réaffirmé l’impérieuse nécessité de préserver l’environnement au risque d’hypothéquer l’avenir de la planète. Comme l’a souligné d’ailleurs la ministre Ségolène Royal lors du vote de la loi “Tout citoyen a deux patries, la sienne et la planète. En votant cette loi vous servez l’une et l’autre”.

"Nos voies d'espérance" d'Olivier le Naire
« Nos voies d’espérance » d’Olivier le Naire

Pour Olivier le Naire, rédacteur en chef adjoint du service Sciences Environnement de l’Express et auteur de “Nos voies d’espérance” paru en octobre 2014 chez Actes Sud, d’autres modèles, plus efficaces, plus justes et plus vertueux sont possibles. En publiant dix entretiens menés auprès de dix personnalités de haut niveau afin qu’elles livrent leur diagnostic, proposent des remèdes pour guérir la société, Olivier le Naire a voulu à travers ce livre démontrer que les voies de l’espoir existent bel et bien. Pour reprendre son expression, les gens ont besoin d’« entendre des voix pour montrer la voie »

Stéphane RIOT
Stéphane RIOT

Quant à Stéphane Riot, fondateur de NoveTerra, écosystème d’experts et de chercheurs pour accompagner à la réinvention vers les nouveaux business modèles durables et auteur de “Vive la CoRévolution, pour une société collaborative”, le développement de l’économie de partage est une résultante heureuse de la crise car les gens se sont rendu compte d’une nécessité de collaboration. Cette prise de conscience du partage est aujourd’hui en train de transformer le model social en impactant sur les modes de vie, les manières d’entreprendre basées sur la collaboration.

Toujours dans cette dynamique d’économie solidaire, Cedric Pechard fondateur de UpCycle reviendra sur l’importance d’exploiter les opportunités à travers la conception ou l’innovation des nouveaux modèles de production basés sur la valorisation localement des ressources inutilisées où selon l’expression de UpCycle “les déchets des uns deviennent les ressources des autres”.
Il reviendra enfin à Philippe Girard, directeur de « Innovation en action » de mettre l’accent sur la coopération avec comme exemple le projet « Trophées de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises, ndlr) » qui récompense toutes les organisations du territoire PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur) de 5 salariés et plus, qui ont à cœur de mettre l’homme, l’environnement, la territorialité et les parties prenantes au centre de leurs préoccupations et de façon transversale.
Rendez-vous le 2 décembre 2014 pour une autre rencontre de Mardi de l’environnement.

Sékou Chérif Diallo

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Apatrides, ils seraient 10 millions selon l’UNHCR : Comment vivre sans exister ?

La résolution du problème d’apatridie dans le monde reste un défi majeur pour le XXI e siècle. On estime actuellement à quelque 10 millions le nombre d’apatrides dans le monde.

Barbara Hendricks, ambassadrice de bonne volonté honoraire à vie auprès du HCR, source unhcr.fr
Barbara Hendricks, ambassadrice de bonne volonté honoraire à vie auprès du HCR, source unhcr.fr

L’auditorium du Monde, 80 boulevard Blanqui à Paris, a accueilli le lundi 29 septembre 2014 une conférence-débat sur la problématique de l’apatridie dans le monde. En présentant l’état des lieux, les défis, les causes, les conséquences mais aussi les stratégies pour éradiquer l’apatridie, les conférenciers ont mis ainsi un accent particulier sur cette question cruciale de la dignité humaine et des dispositions juridiques qui protègent cette catégorie marginale d’êtres humains.

Concernant les dispositions juridiques, il a été précisé que la Convention de 1954 relative au statut des apatrides et la Convention de 1961 sur la réduction des cas d’apatridie constitue un ensemble d’instruments juridiques essentiels pour la protection des apatrides dans le monde et pour la prévention et la réduction des cas d’apatridie. Bien que complétées par des normes découlant de traités régionaux et par le droit international des Droits de l’Homme, ces deux conventions sur l’apatridie sont les seules au monde dans leur genre.

De retour de Côte d’Ivoire pays, qui compte l’une des plus importantes populations apatrides de tout le continent africain (700 000 personnes selon les estimations de HCR), Barbara Hendricks, ambassadrice de bonne volonté honoraire à vie auprès du HCR présentera de façon émouvante les témoignages des personnes apatrides rencontrées sur le terrain. Impossible pour ces personnes d’avoir des documents d’identité, de scolariser leurs enfants, de trouver du travail, d’ouvrir un compte bancaire… autant d’obstacles insoutenables qui se dressent devant ces populations qui vivent sans nationalité. Malgré la ratification en octobre 2013 par la Côte d’Ivoire des deux conventions relatives à l’apatridie, la question reste préoccupante.

L’apatridie comme une conséquence de la dissolution de certains états a été illustrée lors de cette conférence par le témoignage de Anastasia Trevogin, originaire d’Ouzbékistan, reconnue apatride en 2008 après plus de dix ans de clandestinité en France. Un récit de vie qui relate un parcours difficile et plein d’obstacles. Jusqu’à 25 ans elle n’avait qu’un acte de naissance comme seule preuve d’identité. A l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, ndlr), les démarches relevaient d’un parcours du combattant pour justifier son apatridie, chose difficile, dans la mesure où il fallait démarcher des ambassades d’Ouzbékistan et de Russie pour qu’elles envoient un certificat prouvant qu’elle n’était pas ‘’l’une des leurs’’. Après l’obtention du statut d’apatride, Anastasia est restée pendant très longtemps cette femme qui vivait sans véritablement exister.

Les apatrides comme les réfugiés se trouvant dans une situation de précarité en rupture de lien avec leurs Etats ont tous besoin de protection. Le HCR est l’organe chargé d’aider les Etats à protéger les apatrides et à résoudre les situations d’apatridie non seulement parce que les problèmes des réfugiés et de l’apatride se recoupent parfois mais aussi parce que la protection des apatrides nécessite à maints égards une approche similaire à celle des réfugiés.

A cet effet, le HCR aide les Etats à mettre en œuvre la Convention de 1954. Elle offre des conseils techniques en matière de législation et un appui opérationnel afin de promouvoir l’instauration de procédures de détermination et de mesures visant à garantir les droits prévus dans la Convention. Malgré les multiples appels internationaux en faveur de l’adhésion des états à l’instrument juridique qu’est la Convention de 1954, très peu de pays sont actuellement parties prenantes de cet instrument (80 états à la fin de janvier 2014).

Sékou Chérif Diallo

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Guinée : Face à la politisation des données statistiques

La programmation des politiques publiques repose sur des données, autrement dit des statistiques fiables permettant une meilleure orientation des actions de développement. En Guinée, la fiabilité des données statistiques laisse à désirer.Ministère du plan

Il faut rappeler que toutes les enquêtes socioéconomiques réalisées par l’Etat guinéen ont bénéficié du financement extérieur principalement du PNUD. Dans le cadre de l’élaboration du document de vision stratégique intitulé : Guinée vision 2035, une enquête a été réalisée pour servir de socle à ce document stratégique. Je faisais partie de l’équipe chargée de collecter les données (volet qualitatif de l’enquête). Fidèle à ma discipline et la rigueur d’un travail de recherche j’ai été stupéfait de constater après la publication du rapport provisoire, le rajout d’affirmations attribuées aux enquêtés qui ne figuraient pas dans le rapport déposé par notre équipe à l’institut national de la statistique. Parmi lesquelles on retrouvait celle-ci : « Tous les acteurs interrogés saluent les mesures prises par les nouvelles autorités pour stabiliser le cadre macroéconomique l’économie guinéenne et atteindre le point d’achèvement de l’initiative des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), ce qui a permis de « réduire des deux tiers, le stock de la dette » a affirmé un des responsables du secteur économique. Ils apprécient les performances réalisées dans la gestion de la politique monétaire, notamment la stabilisation du Franc guinéen par rapport aux devises étrangères. » (page 146, Enquête Nationale sur les Aspirations des populations (ENAPGUI)).

Cet exemple parmi tant d’autres, démontre la légèreté mais aussi la manipulation des données par les autorités guinéennes à des fins politiques. Récemment, les résultats du dernier recensement de la population de 2014 réalisé par cet organisme public a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux politiques et d’observateurs de la politique locale. Avec un budget de 7,9 millions de dollars US, le troisième recensement général de la population (après celui de 1983 et 1996) est celui qui a suscité plus de polémiques et de contestations. Dans un environnement politique caractérisé par l’exaspération des suspicions entre acteurs politiques, l’Etat a été accusé à tort ou à raison d’avoir trafiqué les résultats du recensement général de la population à des fins électoralistes. Selon l’opposition, il y’aurait une implication politique dans le processus. Comme en témoigne cette réaction du chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo « On vient de terminer un recensement qui note encore une fois qu’on  est attaché à exclure une partie des guinéens de la Guinée.  Ceci  est une pratique courante du RPG (le parti au pouvoir) et de Monsieur Alpha Condé. Ce recensement  montre qu’on ne veut recenser  comme guinéens que les militants du RPG. Ils sont des centaines des milliers qu’ils ont refusé de recenser parce qu’ils appartiennent à l’opposition et une ethnie. Nous allons mettre en évidence ce recensement discriminatoire qui est organisé par le RPG. »

Les chiffres qui dérangent

En 1996 la population de la Guinée était de 7 156 406 habitants. Par arrêté ministériel daté du 13 juin 2014, le ministre du plan publiait les résultats préliminaires du troisième recensement général de la population et de l’habitation. Et on peut lire ceci : « Le dépouillement des fiches récapitulatifs du troisième recensement général de la population et de l’habitation effectué du 1er mars au 2 avril 2014 sur toute l’étendue du territoire national a donné un total de la population résidante (y compris les étrangers) de 10 628 972. »

Cependant, ces résultats sont en contradiction avec toutes les estimations issues des projections démographiques ou encore des enquêtes réalisées par d’autres organismes. Par exemple, selon les données de la Banque Mondiale la population de la Guinée était estimée à 11,75 million en 2013. Quant au PNUD on estime à 11,45 million d’habitants en 2013. Dans le troisième document de stratégie de réduction de la pauvreté élaboré par l’Etat guinéen, daté de mars 2013 et soumit au FMI en juillet 2013, on peut lire ceci : « La démographie de la Guinée est caractérisée par une croissance rapide de la population et marquée par de fortes disparités régionales. En effet, la population totale est passée de 9,7 millions habitants en 2007 à environ 11,3 million habitants en 2012, soit un taux de croissance annuel moyen de 3,1% (équivalant à un doublement tous les 22,5 ans). » De même dans le document de plan-cadre des nations unies pour l’aide au développement (PNUAD) pour la Guinée de 2013-2017, la population du pays en 2010 était estimée à 10.95 million et 1.6 million dans la zone de Conakry.

Plus surprenant encore dans ces résultats selon l’opposition, c’est l’accroissement « injustifié » de la population dans la région de kankan qui est connue être le bastion politique du pouvoir actuel et le décroissement dans les zones réputées favorables à l’opposition notamment en Moyenne Guinée (Labé et Mamou) et la zone de Conakry. La région de kankan (1 986 329) apparait comme la plus peuplée de la Guinée avec une addition de près de 1 million d’habitants depuis le recensement de 1996.

Avec une population totale de 7 156 406 habitants en 1996, le poids démographique de chaque région administrative se présentait comme suit : Nzérékoré (18,8%), Conakry (15,3%), Kankan (14,1%), Kindia (13%), Labé (11,2%), Mamou (8,6%) et Faranah (8,4%). Selon un spécialiste interrogé sur la question, « Conakry, qui ne comptait que 38 500 personnes en 1950, a bénéficié de l’exode rural vers la ville pour atteindre 42 000 âmes en 1954. Près de 30 ans plus tard, la ville abritait 710 000 personnes (selon le recensement de 1983). En 1996, Conakry entrait dans la catégorie de villes de plus de 1 million de personnes et au dernier recensement de 2014 ce nombre est porté à 1,6 million. Ainsi, Conakry a mis plus de 30 ans pour ajouter 900 000 personnes à sa population. C’est l’exploit que la région de Kankan vient de réaliser en deux fois moins de temps sans avoir les atouts physiques, économiques et politiques de Conakry. De 1996 à 2014, soit 18 ans, la région de Kankan a ajouté 974 685 personnes (96,34%) sans évènement démographique majeur. Du coup, Kankan a doublé sa population (qui passe de 1 million d’habitants à presque 2 millions d’habitants) »

Face aux différentes critiques après la publication de ces résultats, le 16 juillet 2014 le directeur technique du recensement au ministère du plan Mamadou Bandjan Diallo a tenté sans véritablement convaincre à donner des justificatifs sur le peuplement rapide de la région de Kankan. Selon lui « Ce n’est pas obligatoire que la population de la capitale soit supérieure aux populations des autres entités administratives. Je voudrais que vous regardiez au niveau de chaque sous-préfecture l’effectif de la population et vous vous intéressés aux activités qui y sont menées. Dans un premier temps, on n’a pas d’explications pourquoi il y a le gonflement mais nous pensons que les activités minières qui y sont pratiquées dans l’ensemble des cinq préfectures qui composent la région de Kankan, y sont pour quelque chose. »

Il faut cependant rappeler que lors du lancement des opérations de recensement Anthony Oheming Bohama, coordinateur du Système des Nations-Unies en Guinée avertissait les uns et les autres en ces termes : « Il ne s’agit de la politique. Il s’agit de compter les populations pour permettre aux investisseurs d’avoir des données fiables…On aimerait connaître où se trouvent les populations pour faire les écoles, les hôpitaux et les routes. » Comme pour dire qu’en Guinée tout est vu sous l’angle de la politique.

 

Sékou Chérif Diallo


Fête de l’Humanité : Le commerce équitable, une épine dans le pied de la libéralisation des échanges

En plus de la danse et l’effervescence d’une fête populaire, la fête de l’Humanité était aussi un espace de débat et d’échange. La Halle Nina Simone a accueilli le dimanche 14 septembre 2014 d’éminents débatteurs sur un thème très cher pour les promoteurs d’une économie sociale et solidaire autrement dit d’une économie centrée sur l’humain.Famille-cultivateur-producteur-riz-Madagascar-8959-1024x670

Animé par Paule Masson, rédactrice en chef à L’Humanité et en présence également de Marc Dufumier, président de la Plate-forme pour le commerce équitable (PFCE), Jean Huet, coprésident d’Artisans du monde, Marie-Christine Vergiat, députée européenne (GUE) et Amélie Canonne, présidente de l’Association internationale de techniciens, experts et chercheurs (Aitec), le débat était essentiellement centré sur le rejet du traité transatlantique et la nécessité de refondation des règles commerciales au niveau international à travers la promotion d’un commerce équitable.

Ce Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement propose de créer un grand marché commun entre les Etats-Unis et les Etats membres de l’Union européenne. Les opposants à ce projet dénoncent entre autres l’opacité dans les négociations, la peur que les normes européennes, plus sévères et plus strictes dans les domaines de la protection du consommateur, de l’environnement ou de la santé que les normes américaines, soient sacrifiées sur l’autel de cet accord mais surtout ils redoutent que des grands groupes multinationaux dictent leur loi aux Etats.

L’accord conclu entre le Canada et l’Union européenne élimine 99% des droits de douane, impôt prélevé sur une marchandise importée. Avec les Etats-Unis, les bannières douanières seront supprimées et du coup, les Etats seront dans l’incapacité de contrôler leurs échanges commerciaux et il reviendra aux multinationales de procéder à la révision à la baisse toutes les normes sociales, sanitaires ou environnementales. Cette facette du commerce est perçue par les partisans du commerce équitable comme une menace.

Pour Marc Dufumier, le commerce équitable est une réponse crédible à la dérégulation des échanges. Toutefois il ne représente que moins de 0,1 % des échanges mondiaux. Dans le cadre des échanges Nord-Sud par exemple, Marc Dufumier argumente en ces termes « Sur le marché international, quand vous avez deux sacs de riz qui se vendent au même prix, sachez que dans le riz de la femme malgache qui a repiqué son riz à la main et le riz d’un producteur en Floride ou en Caroline du sud, vous avez 200 fois de plus de travail agricole dans le sac de riz produit à Madagascar que dans le sac produit en Caroline du sud. Si cette femme qui doit acheter des médicaments pour ses enfants doit vendre du riz impérativement, elle est contrainte d’accepter une rémunération 200 fois inférieur à celle d’un agriculteur français ou de Caroline du sud. » Pour lui, cet état de fait contribue à l’appauvrissement des paysans principalement des producteurs du Sud et les conséquences sont importantes (bidonvilisation dans les pays du sud ou encore accélération des mouvements migratoires).

Dans le même ordre d’idées, Jean Huet, d’Artisans du monde salue les résultats obtenus par son mouvement qui est le pionnier du commerce équitable en France. Selon lui, un autre modèle de production et de distribution est possible que celui promu par ¬l’Organisation mondiale du commerce.

Avec cette multitude d’accords de partenariat (transatlantique, trans-pacifique, APE…) basés sur le profit des multinationales au détriment des producteurs locaux, les promoteurs du commerce équitable pensent que la lutte contre la pauvreté passe par un changement fondamental des règles du commerce mondial. Pour reprendre l’expression de Paule Masson « Commercer équitablement, c’est d’abord assurer le paiement d’un prix juste aux producteurs (souvent regroupés en coopératives dans les pays du Sud), qui en retour doivent assurer des conditions de travail décentes. »

Sékou Chérif Diallo


Ebola : La déliquescence du système de santé guinéen

Il ne restait que “Ebola” pour procéder à la reconstitution du puzzle guinéen caractéristique de pays pauvre et totalement dépendant de l’aide au développement, même pour assurer la santé de sa population.

A toutes les victimes guinéennes et africaines de cette épidémie, j’exprime ma compassion. Au-delà de la spécificité de cette épidémie pour laquelle, jusque là, aucun vaccin efficace n’est disponible, je m’interroge sur les capacités du système de santé guinéen à faire face à une telle situation.

A l’instar de tous les secteurs sociaux, celui de la santé présente des faiblesses notoires et les réalités sont ahurissantes quand on sait le rôle que l’Etat que devrait jouer pour assurer la santé de sa population. Le faible accès aux services sociaux de base constitue une dimension importante de la pauvreté et une préoccupation essentielle des populations.

Pour commencer, procédons à une présentation succincte du système de santé guinéen. Il est composé des sous-secteurs issus du public et du privé. Le sous-secteur public est organisé de façon pyramidale. Il comprend, de la base au sommet: les postes de santé, les centres de santé, les hôpitaux préfectoraux et régionaux et les hôpitaux nationaux.
En élaborant en 2002 son premier document de stratégie de réduction de la pauvreté, l’Etat guinéen se fixait comme objectif, dans le domaine de la santé « d’assurer à tous les hommes et femmes vivant sur le territoire, sans barrière géographique, économique et socioculturelle, des services de santé de qualité. Il s’agit donc de mettre en place, d’ici l’an 2010, un système de santé accessible et capable de répondre aux besoins de santé de la population. » Cet objectif général ressemble plutôt à un vœu pieux quant on sait les faibles capacités de l’Etat guinéen pour la mobilisation de ressources internes et l’absorption des fonds disponibles auprès des partenaires au développement. Il faut noter que la part du budget national consacrée au secteur de la santé est l’une des plus faibles de l’Afrique. Sur la foi des données mentionnées dans le second document de stratégie de réduction de la pauvreté de 2007, le financement du secteur de la santé représentait, en 2006, 6% du budget total de l’Etat (0,4% du PIB). Dans une récente interview (24 août 2014 ndlr), le ministre guinéen de la Santé affirmait : « La part de la Santé dans le budget national est très faible (moins de 3% par rapport aux 15% recommandés par la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest ndlr). Le poids de la maladie pèse directement sur le malade et sa famille qui supportent plus de 65% des coûts de santé. Les partenaires techniques et financiers appuient le gouvernement dans le financement de certains programmes de santé comme celui du Sida, le paludisme, la tuberculeuse… » Ce qui est nettement insuffisant pour assurer des services de santé de qualité au niveau de l’ensemble du pays. Il existe plus discriminant encore: une part importante des dépenses publiques de santé est concentrée sur les services urbains et bénéficie aux groupes les plus riches de la population. A cela s’ajoute l’absence d’assurance maladie mais aussi la mauvaise gestion des ressources du secteur liée à la corruption. Tous ces facteurs réduisent l’accès des populations nécessiteuses aux soins de santé.

Des disparités régionales importantes

En ce qui concerne la disponibilité et la répartition du personnel opérationnel de santé, les disparités sont importantes d’une région à une autre. Selon les résultats de l’enquête intégrée de base pour l’évaluation de la pauvreté de 2003, la proportion de médecins par habitant dans le pays est de 1 pour 8.323 personnes, celle des infirmiers de 1 pour 6.345 et celle des matrones de 1 pour 20.876. La capitale Conakry se taille la part du lion (plus de 60% du personnel de santé). Toutes les autres régions ont un ratio personnel/population inférieur à la moyenne nationale. Dans une étude réalisée en 1999, 40% des ménages souffraient d’une incapacité temporaire à payer les services de santé et prés de 15% d’une incapacité permanente. Avec l’accroissement de l’incidence de la pauvreté au niveau national, passant de 53% en 2007 à 55,2% en 2012, cette tendance se confirme. Du fait de l’insuffisance des infrastructures et équipements sanitaires, la couverture géographique est très faible. Pour illustrer cet état de fait, l’évaluation à mi-parcours du deuxième document de stratégie de réduction de la pauvreté avait révélé qu’au cours de la période 2004-2005, le nombre de postes de santé intégrés est passé de 604 à 623, soit une faible augmentation de 3% environ. Quant aux centres de santé intégrés, le nombre est passé de 395 à 399 durant la même période soit un accroissement de 4 unités. Les hôpitaux nationaux (aussi connus sous le nom de CHU, Centres Hospitaliers Universitaires) sont au nombre de 2 et se trouvent à Conakry. Il faut signaler que plusieurs unités sanitaires au niveau local ne sont plus fonctionnelles aujourd’hui par manque d’entretien, de subventions et de la corruption qui gangrène le secteur. La dernière sortie médiatique du ministre guinéen de la santé en témoigne : « On ne peut pas comprendre que ces structures ne soient pas fonctionnelles. J’ai mis en demeure les autorités de ces structures de les réhabiliter. »
L’insalubrité de l’habitat et de l’environnement et la consommation d’eau insalubre sont citées comme des causes sous-jacentes du taux élevé de mortalité notamment infantile en Guinée. La mauvaise évacuation des ordures ménagères, des eaux usées sont des sources de propagation de maladies (comme le choléra par exemple) où à chaque période pluvieuse la Guinée enregistre des cas importants de choléra.

Des problèmes d’assainissement

L’assainissement qui a un impact sur la santé des populations est une autre réalité qui se caractérise par des manques et des insuffisances. L’évacuation des eaux usées par exemple se fait généralement par fosses ou par épandage sur le sol. Elles sont le plus souvent déversées dans des caniveaux, les rues et les espaces libres. Il n’existe pratiquement pas d’infrastructures d’assainissement collectif ou semi-collectif d’évacuation et de traitement des eaux usées à l’exception des équipements de Conakry où le réseau d’égouts se limite à une seule commune (Kaloum) sur les cinq que compte la capitale.
En outre, il faut noter l’inexistence de latrines publiques à l’exception de quelques-unes mal entretenues desservant certains marchés de Conakry, quelques rares gares routières, et les bâtiments administratifs. Les autres centres urbains sont quasiment dépourvus d’assainissement collectif malgré la densité élevée de peuplement.
S’agissant des déchets solides, le principal mode d’évacuation des ordures ménagères est le rejet dans la nature (espaces libres, cours d’eau, mer, caniveaux, etc..). Selon les résultats de la dernière enquête intégrée de base pour l’évaluation de la pauvreté, cette pratique est le fait de 77% des ménages (93% en milieu rural, 18,1% à Conakry et 64,4% dans les autres centres urbains). Le ramassage public des ordures ménagères ne se fait qu’à Conakry et concerne 55,4% des ménages. Des caniveaux remplis d’ordure, des eaux stagnantes et des tas d’ordures ménagères dans les rues, c’est l’image que présente la capitale guinéenne.

Des risques de contamination

Les risques de contamination dans les centres de soins sont aussi très élevés du fait de l’insalubrité des lieux. En 2012, la délégation en Guinée de l’organisation internationale ‘’Terre des hommes’’ déplorait les causes de cet état de fait : « l’eau n’arrive que 2 à 3 fois par semaine dans les centres de santé, et pendant seulement quelques heures. Ils ne peuvent donc ni soigner convenablement les patients, ni nettoyer les salles de soins et assurer l’hygiène des équipes de manière adéquate »
Dans un tel environnement, la propagation d’épidémies comme l’Ebola serait facilitée par les faiblesses structurelles du système de santé de la Guinée. A cela, il faut ajouter les choix que je qualifierais d’irresponsables de la part des autorités guinéennes en voulant minimiser (voire nier) la propagation de l’épidémie au sud de la Guinée dont les premiers cas ont été signalés depuis décembre 2013 par les médecins locaux mais sans confirmation officielle de la nature de l’épidémie. Si des mesures idoines étaient prises promptement par les autorités guinéennes avec l’appui des partenaires, elles permettraient de circonscrire l’épidémie, stopper sa propagation et éviter au monde entier cette psychose terrible qui met en quarantaine toutes les populations des zones touchées.

Sékou Chérif Diallo


« Une mauvaise élection vaut mieux que pas d’élection du tout »

C’est le comble du mépris envers les populations qui ont ‘’ ingénument’’ cru aux valeurs de la démocratie. Oui ! Vous avez raison. La démocratie a des valeurs immenses et mon attachement à ces valeurs va au delà de l’obstination et frôlerait le fanatisme. Suis-je un utopiste dont la naïveté est plus qu’endémique ? Certainement pas.

File d'attente devant un bureau de vote à Conakry lors du premier tour en 2010. © Youri Lenquette.
File d’attente devant un bureau de vote à Conakry lors du premier tour en 2010.
© Youri Lenquette.

Mais, pourquoi les immenses possibilités offertes par la démocratie sont-elles discriminatoires ? Pourquoi violent-t-ils le droit de vote et le respect de la volonté exprimée par la majorité si toutefois, la démocratie se définit comme telle ? Une catégorie géo-localisable, facilement identifiable et de surcroit numériquement importante assiste sans défense à la violation permanente de leurs droits de choisir ses dirigeants.

Pourquoi ? La raison est simple. Pour des considérations d’ordre économique essentiellement, des acteurs disposant d’un sceau institutionnel arrive avec une certaine habileté et en fonction du contexte, à glisser entre les lignes des ‘’notes’’ de bonnes intentions et de principes démocratiques savamment choisis mais qui sonnent faux. Avec des déclarations aux contours sémantiques extraordinaires, ils parviennent à berner les électeurs qui, en quittant les bureaux de vote exultaient déjà d’avoir exercé son droit de vote et naturellement ils s’attendaient au respect de ce droit. Mais la désillusion ne tardera pas à s’installer dans les esprits. Le vainqueur aux urnes n’est pas le vainqueur proclamé.

De façon récurrente cette réalité semble intégrer les mœurs politiques dans nos différents Etats à la démocratie balbutiante. Ces pratiques malsaines des entreprises politico-économiques renforcent le doute chez les afro-pessimistes qui s’interrogent sur les vagues de contestations suivies de violences qui découlent des élections en Afrique.

Dans un article publié en 2002 et intitulé : « La fraude électorale « démocratique », Yengo Patrice écrivait : « Le suffrage universel, loin d’être l’expression de la volonté populaire, devient le moyen par lequel le système politique se perpétue et, par le fait même, exclut les populations comme par le passé. Là où celles-ci font l’apprentissage du droit à l’expression, les élites, elles, travaillent à la mise en œuvre du plébiscite dans la ligne des anciens partis uniques. »

Dresser un tel réquisitoire contre la pratique de la démocratie en Afrique n’est pas un fait nouveau et les arguments avancés par les analystes politiques sur cette réalité sont le plus souvent convaincants. Mon ambition à travers cet article n’est pas de procéder à la recension de tous les écrits sur les élections en Afrique et les fraudes qui les caractérisent. Je ne pourrais le faire dans un seul article. L’objectif est d’exprimer des sentiments d’amertume et de déception objectivement justifiés selon moi, sur les paramètres géostratégiques aux relents essentiellement économique qui entrent en jeu dans une élection en Afrique au détriment de l’expression de la majorité. Comme tout citoyen lambda je croyais aveuglement aux cautions ‘’démocratiques’’ qu’attribue la communauté internationale aux élections en Afrique. Oui ! La fameuse communauté internationale difficilement localisable sur une carte, mais chaque pays africain reconnait ‘’sa’’ communauté internationale en fonction des affinités et des intérêts qui les lient.

Encore un qui accuse la communauté internationale ! Allez-vous continuer à accuser les autres de vos malheurs ? Cette question revient souvent dans les débats. Je réponds par la négative. Mais certaines accusations peuvent se justifier. Il faut savoir que l’opinion nationale dans son désespoir et à la recherche d’une oreille attentive à ses aspirations accorde assez du crédit aux positions et déclarations de sa ‘’communauté internationale’’ à elle. Par exemple, en temps de crises dans nos pays, la fréquence d’écoute et d’audience des médias étrangers reste accrue et cela témoigne en partie du capital confiance qu’accordent les citoyens africains aux regards extérieurs de sa situation.

Cette quête de vérité et de légitimité ne devrait pas être trahie pour une raison ou une autre, même au nom d’une prétendue stabilité à préserver qui, d’ailleurs, souffrirait d’un calcul économique pour la stabilité des affaires. Qui a énoncé cette maxime que : « l’argent n’aime pas le bruit. »

Ma petite expérience dans le milieu de l’observation électorale dans mon pays me donne le droit de dénoncer certaines pratiques qui, selon moi, sont antidémocratiques et inadmissibles surtout quand elles sont entretenues par ceux qui sont sensés attribués une note à une élection. Cette mission plus qu’exaltante était surtout pleine d’enseignements sur les capacités à concilier dans un processus électoral les enjeux et les rôles des acteurs impliqués. Mais aussi et surtout le contraste sidérant d’un côté entre ce qui est politiquement correct et qui est mentionné élégamment dans les déclarations et rapports, et de l’autre côté, les débats dans les coulisses ou encore le contenu des informations recueillies sur le terrain. Pour un non-initié, il est toujours difficile de cerner les différents paramètres qui entrent en ligne de compte dans les prises de positions publiques. Toutefois, il faudra s’habituer à rencontrer de façon abusive ces expressions toutes faites dans tous les rapports d’observation électorale en Afrique : ‘’la mission salue – encourage – déplore – recommande’’.

Ce jeu d’acteurs à différents niveaux reste très éloigné des perceptions des citoyens sur les notions de suffrage universel et de transparence quand elles se rendaient massivement dans les bureaux de vote sous un soleil de plomb pour accomplir leur droit de choisir ses dirigeants.

La Guinée est un petit pays qui n’intéresse pas assez la communauté internationale, me disent certains, surtout quand j’ai tendance, à leurs yeux, à tout dramatiser. Oui ! La Guinée est un petit pays mais les valeurs démocratiques doivent être appliquées partout de la même manière avec la même rigueur.

Je termine cette deuxième partie de la série de réflexions sur les fondamentaux non négociables d’une démocratie vraie en Guinée par cet extrait d’une allocution de Kofi Annan au Sommet de l’Union africaine à Maputo en 2003 : « La démocratie ne se résume pas à la tenue d’élections. Elle exige que chacun, y compris le gouvernement et le parti au pouvoir, respecte l’Etat de droit. Elle exige des institutions viables qui garantissent les droits fondamentaux de tous les citoyens, y compris des minorités. Elle exige la vigilance constante d’une société civile dynamique. »

 Sékou Chérif Diallo


Réconciliation en Guinée : ‘’Avant de tourner la page, il faut la lire’’

Partir d’un raisonnement réducteur pour traiter une thématique aussi délicate qu’est la place de l’ethnie dans le jeu politique guinéen me semble dénuer de sens surtout quand l’initiative vient d’une personne qui est sensée appréhender le ciment sociologique des communautés guinéennes.

Le 25 janvier 1971, le ministre des Finances Ousmane Baldet, le secrétaire d’Etat Barry III, le ministre délégué Magassouba Moriba et le commissaire de police Keita Kara Soufiana sont pendus publiquement au pont 8 novembre de Conakry devant des écoliers. (Photo tirée  de executedtoday.com)
Le 25 janvier 1971, le ministre des Finances Ousmane Baldet, le secrétaire d’Etat Barry III, le ministre délégué Magassouba Moriba et le commissaire de police Keita Kara Soufiana sont pendus publiquement au pont 8 novembre de Conakry devant des écoliers. (Photo tirée de executedtoday.com)

Pour reprendre l’expression de mon professeur de sociologie, à travers cet article, « Je cherche à déconstruire le discours qui falsifie pour humilier, le discours qui divise pour rabaisser, le discours qui incite à la haine et à la violence. »
Des concepts comme « Oubliez le passé », « Pardonnez », « Tournez la page » sont récurrents dans les discours officiels. Mais tous font table rase sur les origines du mal qui ont négativement impacté le vivre ensemble. Loin de moi l’idée de remuer le couteau dans la plaie mais je pars du postulat que l’appropriation de notre destin collectif nécessite une compréhension de notre passé mais aussi la reconnaissance des dérives observées. Pour reprendre l’expression de René Remond « Comprendre son temps est impossible à qui ignore tout du passé. Être un contemporain, c’est aussi avoir conscience des héritages, consentis ou contestés. »
A l’instar de plusieurs pays africains, la manipulation ethnique est une réalité ‘’malheureuse’’ en Guinée. Mais le pic a été atteint en 2010 lors de la présidentielle où les tensions ethniques ont été avivées par les acteurs politiques de façon inquiétante. Même si les discours politiques tenus publiquement fustigeant de façade le tribalisme font croire le contraire, la dimension ethnique a toujours été une constante dans le jeu électoral guinéen. A l’échelle africaine, cette dynamique électoraliste est vivace comme en témoigne cette réflexion de Quantin dans son article intitulé ‘’Les élections en Afrique : entre rejet et institutionnalisation’’ : « Faute de choisir des personnes ou des programmes, les électeurs africains ont souvent été capturés par des entreprises de mobilisations ethno-régionales. Celles-ci s’appuient au départ sur des mécanismes clientélistes et se renforcent grâce à l’instrumentalisation, par les politiciens, des identités locales et claniques. »

La prolifération de partis politiques en Guinée depuis l’instauration du multipartisme en avril 1992 (46 en 1995 à plus de 160 en 2014) dénote certes, un certain engouement pour la chose politique mais elle cacherait surtout la réalité d’une géo localisation politico-ethnique forte et préjudiciable à la construction d’une identité nationale réelle. L’histoire de l’ethnicité dans la vie politique guinéenne est elle-même un enjeu de lutte. Des groupes ethniques qui ont toujours vécu en bonne intelligence se retrouvent pris au piège des politiques égocentriques de groupuscules. Ce point de vue se trouve conforté par cette analyse d’International Crisis Group dans un rapport publié en 2011 « Dans chaque communauté se trouvent des gens pour faire le récit de sa victimisation, qui en cherchent (et en trouvent) des signes à travers l’histoire du pays. L’idée que la Guinée s’organise en quatre blocs ethnico-géographiques, déjà ancienne, est en train de se vulgariser, au point de devenir une clé de lecture standard des situations politiques : sur la plaine côtière, les Soussou et les groupes associés ; dans les monts du Fouta Djallon, les Peul ; dans la savane orientale, les Malinké ; dans les forêts du Sud-Est, l’ensemble disparate des Forestiers… Sur ce damier à quatre cases, les différences culturelles semblent validées par la nature et la géographie elles-mêmes. Historiens et ethnologues ont beau compliquer la donne, montrer le flou des frontières supposées, les bricolages identitaires, les circulations, les alliances, l’interethnicité, le multilinguisme, cette représentation quadripartite domine. » Cette réalité dépeinte dont la matérialité est justifiée sur plusieurs points constitue un terreau favorable à toutes formes de manipulation et de repli communautaire.

Dans un contexte où l’ethnocentrisme et le régionalisme ont été dans les faits, bien sûr, ‘’institutionnalisés’’, les politiques guinéens sans exception sont tombés dans ce piège de « nous » contre les « autres ». Certains n’hésitent pas à falsifier une partie de l’histoire pour classer les communautés en ‘’autochtones’’ et en ‘’allogènes’’ à des fins de divisions.
Aujourd’hui, ce réflexe identitaire est profondément ancré dans les mentalités. Des catalyseurs ? bien sûr ! Des acteurs politiques véreux en manque de projets de société à proposer, sont prêts à opposer des ethnies et tirer profit des ressentiments intercommunautaires savamment stimulés. Dans un passé récent, un peul, un soussou, un malinké ou un forestier vivait partout chez lui en Guinée sans inquiétude et sans discrimination. Mais aujourd’hui, du fait des agissements des politiques, chaque ethnie voit en l’autre un ennemi juré à abattre. Cette rivalité entretenue a atteint des proportions inquiétantes où chaque nomination à des postes de responsabilités dans l’administration publique est minutieusement scrutée en établissant des statistiques ethniques (le nombre de malinké, de peuls ou de soussous promus). C’est une réalité ahurissante. Certes, l’exclusion est une pratique que je qualifie d’honteuse surtout quand elle est labellisée au plus haut niveau de la sphère des pouvoirs publics. Les autorités actuelles de Conakry ne me diront pas le contraire. Mais, je sonne l’alarme du danger de tels réflexes au niveau sociétal. D’où la nécessité d’une politique de réconciliation pour réparer les dégâts commis par des guinéens du fait des positions qu’ils occupaient ou occupent toujours dans la société.

De ce fait, je pense que la réconciliation nationale est un besoin impératif mais elle nécessite de la méthode dans la démarche à entreprendre. Il ne suffit pas de créer de commissions aux missions ambigües, à la démarche évasive et s’attendre à des résultats probants. En créant en 2011 une commission de réflexion pour promouvoir la réconciliation nationale, le gouvernement guinéen, fidèle à ses habitudes, a réussi à déplacer le problème au lieu de trouver des solutions idoines. Clemenceau ne disait-il pas que : « Si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission. »
D’ailleurs, l’inaction de cette commission est patente. Dans un rapport, Human Rights Watch témoigne de son scepticisme quant aux objectifs de ladite commission :« Les coprésidents par intérim ont semblé limiter leur mandat à la promotion de la réconciliation essentiellement par la prière, alors que les groupes de défense des droits humains locaux préconisaient une commission capable de faire face à l’impunité de manière significative »

L’impunité ! Depuis l’indépendance, la gouvernance politique en Guinée est caractérisée par cette pratique. Conscient de cette réalité apparemment bien ancrée dans les mœurs politiques en Guinée, le conseil de sécurité des Nations Unies dans une déclaration publiée en septembre 2011 réaffirmait la nécessité de surmonter le sentiment d’injustice ressenti par les différents segments de la population guinéenne. Pour établir durablement la paix en Guinée, il est donc important que les efforts de réconciliation nationale soient axés sur la lutte contre l’impunité. Ils devront être multidimensionnels et viser à rétablir d’une part, la relation entre le peuple et l’État/les forces armées et, d’autre part, les liens entre les Guinéens eux-mêmes. Loin de moi l’idée de proférer des insinuations calomnieuses à une quelconque autorité mais la suspicion est aujourd’hui très grande sur la véritable neutralité des membres de la commission de réconciliation. A cet effet, il faut reconnaitre que le discours attribué aux coprésidents de ladite commission semble partir sur des a priori qui, au lieu de privilégier une approche objective dans le traitement participatif des faits, contribue plutôt à radicaliser les positions. En parcourant le fascicule introductif de la commission j’ai été frappé sur le bien-fondé de cette interrogation plutôt tendancieuse : « Qui prétendra avoir les mains et la conscience pures, quand les bourreaux deviennent des victimes, et quand les victimes deviennent des bourreaux, dans le cercle infernal des vengeances ? »
L’opportunité d’une telle déclaration prêterait à confusion voire à la suspicion comme je l’ai dit tantôt, dans la mesure où on semble tirer une conclusion hâtive avant même de chercher à rétablir la vérité historique. Modestement, je voudrais rappeler aux intéressés que quand on parle de réconciliation, les notions d’arbitrage et de médiation doivent être comprises par les personnes qui sont désignées pour mener un tel processus. Ce besoin de réconciliation en Guinée peut paraître ‘’injustifié’’ ou ‘’incompréhensible’’ vu de l’extérieur par son caractère je dirai ‘’atypique’’. A la différence d’autres pays, il ne résulte pas d’un conflit civil mais plutôt l’effet cumulatif de plusieurs décennies de régime autoritaire et de dictature militaire qui a laissé en héritage la fracture des relations civilo-militaires, une population qui a perdu toute confiance dans ceux qui la gouvernent, des violations flagrantes des droits de l’homme et une profonde rivalité interethnique. Malheureusement, cet héritage semble se perpétuer aujourd’hui, voire s’amplifier.

Après un tel diagnostic alarmant, il me paraît opportun de souligner que la simple sollicitation d’un ‘’Pardon’’ sans identification préalable des responsabilités individuelles et collectives me laisse perplexe et d’ailleurs me paraît dénuer de toute sincérité. Aujourd’hui notre positionnement est clair et s’inscrit dans la dynamique de la vérité qui débouchera sur le pardon. Il est important de retracer les faits, de juger éventuellement les responsables et de dialoguer de bonne foi pour aboutir au Pardon. Les slogans aux relents démagogiques comme « la Guinée est une famille » ne suffiront pas à bâtir une nation forte capable de se projeter dans l’avenir en assumant de façon responsable son passé.
Je termine la première partie de cette série d’analyses par une affirmation d’un défenseur des droits de l’Homme ivoirien : « Aussi pénible soit-elle, la vérité doit être dite et les responsabilités doivent être attribuées et assumées. »

Sékou Chérif Diallo

 


Guinée : « Rien ne tombera du ciel, il va falloir…… »

Pour commencer, faisons cet effort pédagogique pour clarifier le concept ‘’se battre’’ afin d’éviter toute polémique allant dans le sens de donner une connotation de violence à notre action. ‘’Se battre’’ pour le triomphe des valeurs démocratiques avec pour seule arme : les dispositions juridiques qui légitiment les actions. Telle est l’acception retenue dans le cadre de cet article. Tu délires ! rétorqueront certains. Qu’est ce que tu vas dire de nouveau ? A part signer ton article ! D’ailleurs, tu es très méconnu et voire inconnu du grand public

Agir dans un tel environnement caractérisé par une hostilité acerbe de façon délibérée ou involontaire parce que socialement intériorisée, reste un défi pour lequel le sacrifice ne compte pas mais la finalité poursuivie.

En citant le reggaman ivoirien Tiken Jah Fakoly, je développe un argumentaire tranché sur cette impérieuse nécessité de sortir du fatalisme et de l’inertie car « rien ne tombera du ciel. » Nelson Mandela avait comprit cela. Il fallait intégrer et matérialiser cette réalité douloureuse et injuste dans une conscience de lutte avec pour seule conviction, celle de défendre des valeurs universelles.

Avec un simple geste apparemment anodin pour certains, mais plein de sens, Nelson Mandela, dans des situations extrêmement difficiles n’avait cessé de réclamer ses droits en commençant par exiger des pantalons pour les prisonniers noirs à Robben Island. Tout un symbole du degré de détermination d’un homme qui avait déjà intériorisé cette nécessité d’agir en toutes circonstances.

Élevé dans une société musulmane où les notions de « destin » et de « fatalité » sont culturellement et ‘’instinctivement’’ enseignées et propagées, d’un autre point de vue, je suis d’avance ‘’programmé’’ à ‘’accepter’’ et à ‘’subir’’ les événements parce que, telle serait ma destinée, ou à l’échelle nationale, la destinée d’une nation toute entière. Mais NON ! Agir est un impératif et une constance et cela en toutes circonstances comme je l’ai dit tantôt.

Les embûches sont certes, nombreuses mais le renoncement au bien-être collectif est un acte de démission voire de trahison. Pour paraphraser Mandela, je dirai que longue sera la marche vers la démocratie. Tous sont conscients de cette évidence et rares sont ceux qui sont prêts à ce sacrifice. Il est aussi évident que les résistances au changement sont tenaces et culturellement entretenues. La peur du grand changement où les privilèges seront reconsidérés et où le passé sera revisité est compréhensible d’un point de vue individualiste mais inconcevable par son caractère égocentrique.

Le sacrifice sera important et certains pessimistes continueront à vous chanter ces refrains : « Vous prêchez dans le désert », « Rien ne changera dans notre pays. » Pour un optimiste comme moi, je répondrais que tout change et rien ne demeure. Mais pour cela, il faudrait un catalyseur, une dynamique collective imprégnée des enjeux et surtout des valeurs qui sous-tendent nos actions. En ma qualité de sociologue qui pratique le journalisme, je ne me contente pas de retranscrire simplement des faits, j’exprime une position adossée sur des principes et non sur des personnes du genre ‘’pro’’ ou ‘’anti’’. Car cette bipolarisation à outrance du débat politique me semble relever d’un raisonnement simpliste et partisan de la réalité.

Farouchement opposé à la gouvernance Alpha Condé en Guinée, certains collègues me suggèrent de faire preuve de ‘’flexibilité’’ dans le traitement de l’information. Ils se trompent sur toute la ligne. Avec la plus grande lucidité, mes billets sont avant tout des prises de positions. D’ailleurs, qui peut prétendre faire du journalisme sans prendre position ? Récemment, dans son article intitulé : Monsieur le Président, vous égarez la France, paru le 23 juillet 2014, Edwy Plenel de Mediapart n’avertissait-il pas dès le départ, ses lecteurs en ces termes : « Parti pris en forme de lettre ouverte »

Avec la même fermeté, j’assume ma position : l’élection de Alpha Condé, j’allais dire sa désignation comme président de la Guinée est une faute historique commise par un groupuscule de guinéens avec les bénédictions de la fameuse ‘’communauté internationale’’ qui, d’ailleurs ne tardera pas à désenchanter au bout d’une année de règne de leur outsider j’allais dire tocard.

Du moment où le piège est tendu, la faute est commise, l’appel à une insurrection populaire semble inopportune aux conséquences incertaines et plutôt douloureuses pour les plus démunis. Du chaos que se permettent de ‘’prophétiser’’ certains pour sortir la Guinée de cette situation d’impasse permanente, je pense qu’il faut faire preuve de lucidité dans toutes les actions à mener.

« Rien ne tombera du ciel, il va falloir se battre » peut être perçu comme un manifeste prorévolutionnaire. Mais je ne voudrais pas polémiquer sur le concept de ‘’révolution’’ une fois de plus, qui, tendancieusement contribue à biaiser le débat au lieu de le susciter lucidement.

La Guinée, ce pays au paradoxe saisissant, ‘’potentiellement riche et malheureusement pauvre’’ est un laboratoire parfait des ‘’présupposés’’ mis en évidence quand on parle de la gouvernance en Afrique : ‘’corruption’’, ‘’impunité’’, ‘’violation des droits de l’Homme’’…Bref, d’ailleurs, loin d’être une présupposition, la Guinée est malheureusement un condensé avéré de tous ces maux. C’est pour cette raison qu’elle constitue un échantillon assez représentatif de la mal gouvernance et de la violation des droits de l’Homme. A travers ce pays, vous appréhendez les réalités de l’Afrique ‘’politique’’ celle des présidences à vie, des élections truquées, des massacres, de la pauvreté et malheureusement des populations résignées qui attendent que les solutions tombent du ciel. Mais je le répète une fois de plus que « Rien ne tombera du ciel, il va falloir se battre. »

Mon combat va au-delà de la personne de Alpha Condé actuellement président de la Guinée ou de sa gouvernance qui est profondément vicieuse et indéniablement anti-démocratique. C’est tout un chalenge qui s’inscrit dans un premier temps, dans une dynamique thérapeutique envers une société qui a malheureusement perdu le sens du discernement jusqu’à prendre son bourreau pour son bienfaiteur. Certains appelleront cette attitude de ‘’syndrome’’ de tel ou tel, où d’un point de vue sociologique, les relations entre le dictateur et son peuple sont plutôt ambigüe et où le dictateur finit par devenir l’objet d’admiration et d’idolâtrie que l’on s’interdit de critiquer ou de détester. Dans une telle circonstance, la tâche semble ardue et il faudra s’attendre à une hostilité ouverte de la part de ceux qui sont favorables au statuquo. Dénigrement, délation et suspicion, il faudra se préparer à affronter toutes les formes de violences verbale, morale et physique pour faire triompher les valeurs de la démocratie dans cette partie du monde.

Pierre Bourdieu n’écrivait-il pas que « Pour « changer la vie », il faudrait commencer par changer la vie politique. »

  Sékou Chérif Diallo

 


France : Un exilé écrit sur le 14 juillet mais pour dire quoi ?

A bas l’oppression ! Vive la LIBERTÉ !

Comme les parisiens du 14 juillet 1789, l’aspiration à la liberté est une prédisposition naturelle. Face à la tyrannie et à l’injustice, tous les peuples finissent par exprimer leur ras-le-bol. Oui ! Pour le triomphe des valeurs universelles de droits de l’Homme et des libertés fondamentales, tous les sacrifices sont nécessaires et justifiés, même au péril de sa vie. Seul compte l’héritage.

La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix (Musée du Louvre)
La Liberté guidant le peuple. Eugène Delacroix (Musée du Louvre)

A côté des illustres noms cités à chaque commémoration, je rends hommage à ces milliers d’anonymes, menuisiers, ébénistes, serruriers, tabletiers, ciseleurs, sculpteurs…, qui, loin des calculs politiques sur les privilèges à se partager à l’issue de la Révolution, étaient plutôt animés par cette soif de liberté, le souci de laisser à leurs enfants un pays libre, une nation forte et des valeurs.

Loin du symbole que représente la prise de la Bastille, elle est surtout marquée par son caractère déclencheur d’une révolution juridique dans les rapports entre les hommes dans la société : la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Pour reprendre cette citation tirée d’un article de Jacques Serieys, « La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen n’a pas été préparée au calme par un petit cénacle isolé de quelques juristes. Elle naît au travers d’un instant révolutionnaire particulièrement agité. »

Aujourd’hui, les Français peuvent être fiers de leurs parents qui se sont battus pour la bonne cause. A des milliers de kilomètres de l’ancien emplacement de la Bastille, les valeurs défendues ce jour-là rayonnent encore et toujours. Malgré l’entêtement de certains, dans certains pays comme le mien, ce monde libre est bien réel et l’esprit du 14 juillet 1789 est bien présent. John F. Kennedy disait que « La grande révolution dans l’histoire de l’Homme, passée, présente et future, est la révolution de ceux qui sont résolus à être libres. »

Vive l’UNITÉ ! Vive la conservation de la mémoire collective !

Un peuple fort est un peuple uni. Au-delà des différences qui sont loin d’être un handicap, mais avant tout une richesse, le peuple français mesurait déjà l’ampleur et la nécessité des actions de réconciliation à mener. Car une révolution a en son sein les germes de la division. Pour célébrer la révolution, rien de plus grandiose qu’une fête au nom de l’unité des Français.

100 000 Parisiens au Champ-de-Mars pour la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. [Photo tirée de www.elysee.fr]
100 000 Parisiens au Champ-de-Mars pour la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790. [Photo tirée de www.elysee.fr]
14 juillet 1789 et 14 juillet 1790, la marche vers la liberté et l’unité était enclenchée et rien ne pouvait l’arrêter. Il fallait le courage et l’abnégation des hommes et des femmes pour écrire l’une des pages les plus glorieuses de l’Histoire de la République française. Le pari est aujourd’hui plus grand, plus ambitieux et plus fédérateur : L’unité des peuples.

Enseigner l’Histoire de la Révolution française à des élèves qui vivent à des milliers de kilomètres de Paris notamment, d’où je viens, participe selon moi, de cette volonté de préserver cette mémoire collective autour des valeurs inspirées et défendues par les révolutionnaires du 14 juillet

Certes, il reste beaucoup de combats à mener, beaucoup de Bastille à prendre, beaucoup de roitelets à débarquer, mais heureusement, la motivation ne faiblit pas un instant, surtout quand il s’agit du combat pour la liberté.

 Joyeux 14 Juillet.

Sékou Chérif Diallo


Guinée: 3 ans après ! violences politiques et impunité, Alpha Condé perpétue la tradition

Que pouvait-il faire d’autre ? Était -il prédestiné à un règne de paix et de bonheur pour son peuple ? Certainement pas ! Il est tout sauf un sauveur. Il est le continuateur (celui qui prend le relais) des actions manifestement douloureuses de ses prédécesseurs. Avec lui, la démocratie attendra ! Les droits de l’homme attendront ! Mais l’espoir qu’une autre Guinée est possible est de plus en plus manifeste.Alpha militaire

Alpha condé était-il prédestiné à l’échec ? Sans aucun doute ! Le désenchantement est très grand aujourd’hui chez les guinéo-optimistes, ceux qui croyaient au miracle, ceux qui en avaient assez des régimes militaro-affairistes, ceux qui rêvaient du retour d’un président civil à la tête de l’Etat, ceux qui pensaient qu’être opposant historique était synonyme de sagesse et d’expériences, ces guinéens là qui rêvaient, naïfs, qui croyaient au père noël, sont aujourd’hui extrêmement déçus. Comme au PMU, « la mise est sur le mauvais cheval ».

Les responsables ? Un peu d’histoire ! De Moussa Dadis à Sékouba Konaté, ils sont nombreux, les acteurs qui ont décidé à la place des populations guinéennes et du coup, sont tenus responsables de ce qu’on pourrait appeler ‘’la débâcle de la démocratie en Guinée’’. J’accuse en premier, Moussa Dadis Camara, chef de la junte d’alors d’avoir trahi l’espoir de tout un peuple. Après 24 ans de règne du militaire Lansana conté, le peuple de Guinée en avait assez et tous les observateurs prédisaient la reprise du pouvoir par l’armée. Comme par hasard, un Capitaine sort de nulle part pour s’emparer du pouvoir devant des Généraux affairistes et discrédités auprès des troupes. La légitimité populaire était acquise et toute la classe politique donna sa caution à ce coup de force qui était inévitable, semble t-il. Mais l’espoir de rupture ne tarda pas à s’estomper avec les dérives à répétition des nouveaux maîtres de Conakry. Amateurisme, excès de zèle, exactions, le pouvoir de celui qui s’auto-désignait « moi Président Dadis » s’effondra comme un château de cartes. Un autre rendez-vous manqué avec une grande déception et surtout une tragédie « le 28 septembre ». Sékouba Konaté, président de transition je l’accuse aussi d’avoir trahi l’expression de la volonté populaire. Guidé par la communauté internationale pour sauver le pays du chaos après la parenthèse tragique du bouillant Capitaine, le Général d’armées a certes transmis le pouvoir à un civil mais au lieu de régler définitivement le problème, il l’a juste déplacé. Comme aux enchères, le pouvoir est transmis au plus offrant.

1. La tradition d’impunité et les violations des droits de l’Homme

« L’organe de l’État le plus pourri, c’est la justice. Complètement pourrie ». Qui a tenu ces propos ? Jean-Marie Doré, lorsqu’il était Premier ministre de transition, en mai 2010, devant les chargés de mission de la FIDH et de l’OGDH. Une affirmation de plus car même le citoyen lambda connait cette réalité. Mais c’est édifiant sur l’ampleur du mal institutionnel de ce pays qui a une tradition de violence et de non droit. Les violations des droits de l’Homme sont récurrentes avec son lot de statistiques macabres. La réalité la plus ahurissante est sans doute le cycle infernal de l’impunité. Selon un rapport de la FIDH sur la Guinée, cette impunité est construite, héritée des années de dictature et d’autocratie et entretenue pour garantir aux auteurs des graves violations des droits de l’Homme d’échapper à toute sanction.Bilan Alpha Condé

« Aucune réponse n’a été apportée par les autorités politiques ou judiciaires guinéennes, aux victimes de 2005, 2006, 2007 et 2008 tant concernant la vérité des faits qui se sont déroulés, que sur les responsabilités pénales individuelles des auteurs de ces exactions, et pour le moins concernant les réparations pour les victimes. Les donneurs d’ordre et les plus hautes autorités militaires et politiques de l’époque demeurent, pour le moment, bien loin de la ligne de mire de la justice guinéenne ». Tenez-vous bien ! ce rapport de la FIDH date de septembre 2010. Trois ans après, à la place d’une justice rendue, nous assistons à une recrudescence des exactions et une exacerbation de l’impunité. La banalisation de la vie humaine a atteint des proportions inquiétantes ces derniers temps. La plus petite manifestation, les forces de sécurités tirent sur des manifestants non armés. Les Guinéens continuent encore à faire les frais de l’arbitraire entretenu par l’Etat. Violences encore de violences. Le 3 Avril 2011, le 27 Septembre 2011, la nuit du 3 au 4 Août 2012 à Zogota, juillet 2013 à N’Zérékoré, le 21 Septembre 2012 etc. Tous ces crimes non élucidés s’inscrivent dans une logique de musellement des libertés fondamentales.

2. ‘’Guinée is back’’, la philosophie incompriseGuinea is back

Si Alpha Condé a passé toute sa vie à chercher le pouvoir, il a du mal à gérer cette machine gigantesque qu’est l’Etat. Après 3 ans de stage au sommet de l’Etat, je voulais dire d’apprentissage, le ‘’professeur’’ qui n’a cessé de demander à ses concitoyens de « serrer la ceinture » a semble t-il usé tout son stock de promesses. La gouvernance par annonces ne semble plus marcher. Les arguments ‘’PPTE’’ avec ses hypothétiques milliards n’ont rien donné. Tirer sur la fibre ethnique ne marche plus vraiment, car la dégradation des conditions de vie est observée partout. Traiter les opposants d’anciens prédateurs n’a plus de sens quand les pratiques de corruption et de favoritisme sont aujourd’hui entretenues par la présidence. Les services sociaux de base (eau et électricité), l’échec est plus que patent. Bref, le pouvoir fait semblant de gérer quelque chose mais il ne maitrise rien du tout.Electricité

En nommant des militants à la place des technocrates, le ‘’Professeur’’ s’est mis des bâtons dans les roues. Aujourd’hui le désenchantement est total. La Guinée d’aujourd’hui, plus que jamais divisée est devenue une société sans repère, violente et déboussolée ; un véritable océan de haine, de misère de tout genre et de souffrance.

Un étranger qui passe une seule journée à Conakry saura évaluer l’ampleur de cette division. Il lui suffira juste d’écouter deux émissions interactives radiophoniques et il aura une idée de l’ampleur de la division entretenue par les autorités de la troisième république. A travers les noms de famille des intervenants, de facto, les gens anticipent déjà sur ce que tu vas dire et sur ta position. Certes, il ne faut pas occulter la masse silencieuse qui n’appelle pas ou rarement. Mais déjà, c’est extrêmement grave que ces genres de réflexes se développent entre guinéens. Si les élites politiques guinéennes sont incapables de sortir ce pays de sa léthargie, qu’elles ne contribuent pas à l’effritement du tissu social. Elles ont trouvé un territoire et un peuple et les différentes composantes ethniques de ce peuple se sont acceptées dans cette différente et ont bâtie une Nation. Alors épargnez le peuple de vos querelles personnelles et égoïstes. Le plus lourd héritage que ce régime va laisser aux générations futures est sans doute cette division entre les communautés.

3. Mascarade électorale du 28 septembre 2013carte électeur d'un enfant

Les élections législatives du 28 septembre dernier est une démonstration manifeste du déficit démocratique en Guinée. D’ailleurs, ce n’est pas une élection mais une mascarade. Dès le départ, le jeu était pipé. La confection du fichier électoral, le stockage et le conditionnement du matériel dans les entrepôts de Almamya et du camps Samory, l’acheminement et la distribution du matériel…tout le processus était géré par des militants et responsables du parti au pouvoir, le RPG. A coté de ceux-ci il y’a toute l’administration publique qui était impliquée dans cette entreprise de fraude généralisée. Les consignes étaient les suivantes : 1)- Sur l’ensemble du territoire national, consigne était donnée de gonfler les scores du parti au pouvoir au scrutin proportionnel. 2)- Dans les fiefs du l’UFDG de Cellou Dalein notamment, en Moyenne Guinée, ne pas se focaliser sur le scrutin uninominal mais toujours gonfler les scores du RPG à la proportionnelle. 3)- En Haute Guinée et en Guinée Forestière, en marge des opérations de vote, préparer parallèlement des urnes déjà remplies qui seront transmises aux différentes commissions administratives de centralisation des votes (CACV). Cette consigne était aussi valable pour la Basse Guinée. Mais à ce niveau, il y’a eu des imprévues qui ont poussé la machine de fraude du pouvoir à reculer notamment, dans les circonscriptions de Conakry. C’est la mission d’observation électorale de l’Union Européenne qui a sauvé l’opposition dans les circonscriptions électorales de Conakry. Quand le PEDN de Lansana Kouyaté refuse de siéger, il a ses raisons car il n’y a pas eu d’élections en Haute Guinée et en Guinée Forestière. Un dossier complet sur ces élections est en préparation et il vous sera livré très prochainement.

4. Comment les intellectuels guinéens ont trahi la nation ?

Ma petite expérience de la réalité politique guinéenne me pousse à exprimer mes points de vue sur certaines questions. Comment un pays potentiellement riche s’est retrouvé dans une situation aussi déplorable ? Selon plusieurs théoriciens, la première richesse d’une nation est avant tout ses Hommes. Si aujourd’hui la Guinée se trouve dans cette situation c’est tout simplement parce que des guinéens ont décidé qu’elle soit ainsi. Nous catégorisons les intellectuels guinéens en trois. La première est composée des commis de l’Etat. Enfermés dans une administration qui intimide ses cadres, ces intellectuels n’expriment leurs points de vue que dans leur salon devant leur petit écran. La deuxième catégorie est composée des intellectuels complices et défenseurs du diable. A l’aide des théories politiques apprises et profondément controversées, ces intellectuels utilisent ce potentiel pour se faire de l’argent. Dans un pays où le critère de compétences repose sur ta capacité à articuler des expressions françaises via la radio ou la télé, certaines catégories de la population peuvent banalement gober tes imbécilités. Ces intellectuels avides de célébrité et d’argent se prostituent même devant le diable. La troisième catégorie est celle des intellectuels où l’indifférence est leur credo actuel. Déçus à plusieurs reprises pour les multiples rendez-vous manqués et les exactions des pouvoirs précédents, ces intellectuels préfèrent le silence et l’indifférence face à ce qu’on pourrait appelé le drame guinéen.

5. Gouverner autrement : la démocratie comme l’unique voieIllustration

Loin de moi l’idée de proposer une recette magique pour sortir de cette inertie intellectuelle caractéristique de l’élite guinéenne, je cherche simplement à stimuler les esprits des guinéo-pessimistes jusque là silencieux, d’y croire qu’une autre Guinée est bien possible. Le paradoxe guinéen est aujourd’hui inacceptable. Nous devons arrêter de vanter nos potentialités et penser à travailler pour le bien-être des populations. Pour ce faire, la Guinée n’inventera pas la roue. Elle doit impérativement suivre les modèles proposés et qui ont eu des résultats probants dans d’autres pays. La démocratie ne se résume pas simplement à l’organisation d’élections, je voulais dire, simulacre d’élections, ou à la présence physique de quelques institutions républicaines. Elle est avant tout un ensemble de valeurs reconnues et acceptées collectivement. La Guinée a connu plusieurs élections dans son histoire politique récente, mais jusque là, les différentes classes dirigeantes qui se sont succédé ont plutôt piétiné les principes démocratiques. Aujourd’hui, le contraste est très marqué entre celui qu’on a appelé malicieusement ‘’Président démocratiquement élu’’ et la réalité de la gouvernance actuelle. « La bonne gouvernance suppose notamment, le respect de l’état de droit, des droits de l’homme, de la transparence dans la gestion de la chose publique et l’obligation de rendre compte ».

Sékou Chérif Diallo