Jule

Vue

Mais est-ce que tu t’es réconciliée avec ton corps ?

Le niveau de naïveté de cette question m’a fait sourire. Rire même, le soir où je la rapportai à table. Mais rira bien qui.

Cinq jours que cette question résonne dans ma tête. Revient à chaque moment sans Netflix, à chaque déshabillage, à chaque douche, à chaque passage devant le miroir.

Est-ce que je me suis réconciliée avec mon corps ?

Un corps qui me cloue au sol depuis deux semaines. M’a mise par terre. Littéralement. Le front brûlant contre le carreau froid.

Mon corps, je te regarde dans le miroir et je sais que je devrais compatir, je devrais caresser ton ventre, t’écouter. Parce que tu hurles, clairement tu hurles. Scanner et IRM n’ont que des yeux et s’ils ne voient rien c’est normal, il ne faut pas leur en vouloir. Mais moi, j’entends, et mes oreilles saignent. Pourtant.

Pourtant dans ce miroir je ne regarde ni mon ventre douloureux, ni mon visage étrangement pâle. Je compte les côtes. Je vérifie l’espace entre mes cuisses. Sous chaque meuble de cet appartement où je suis venue me réfugier quelques jours, je cherche une balance. Je voudrais vérifier que ce nouveau kilo perdu ne compte pas revenir.

Parfois, après la douche, je me regarde en entier. Je prends un peu de recul et je t’entends. J’entends ta haine envers cette voix qui dit vivement le retour, le vélo, la danse et le yoga pour remuscler tout ça, que 54 kilos soit, mais si c’est mou quel intérêt.

J’ai retrouvé un corps d’enfant. Ce ne sont plus deux côtes mais cinq entre mon cou et mes seins rétrécis. Je rêverais qu’on me touche pour me féliciter – tu es bonne à crever – mais qui aura l’indécence d’admirer un corps si maigre, malsain. Je vomirai sur celui qui m’approche.

J’admire le nombre de côtes apparentes comme j’admire ces taches blanches qui sont apparues sur mes doigts. Comme je chéris ce bleu énorme sur ma cuisse. Vingt centimètres du noir au vert en passant par un parme tacheté. Il y a dix jours je m’évanouissais dans la douche – la douleur. J’ai espéré qu’il sorte ce bleu. Il est sorti et depuis dix jours, je le contemple. Je l’ai pris en photo, dix fois, quinze fois peut-être.

Quand j’étais plus jeune, ma soeur m’a dit « en maigrissant, tu cherches à disparaître ». Je ne crois pas qu’en arrêtant de manger, je cherchais à disparaître. On m’a dit aussi, un jour, « tu cherches à être la plus belle ». Je ne le pense pas non plus. Je ne cherche pas à être belle, je cherche à être vue. « Parfaite » on me verra. « Trop maigre » on me jugera. Dans les deux cas – vous avez saisi.

Ce bleu de vingt centimètres, immonde, est magnifique à mes yeux. Il dit j’ai souffert. Regardez-moi, j’ai souffert. Et il me rend spéciale. Comme ces taches blanches sur mes doigts. Quoi d’autre sinon.

Ce bleu, ces taches, ces côtes sont autant de panneaux qui clignotent. Et des symptômes inexplicables dignes d’un épisode de Dr House quand les piles sont mortes.

Un jour, sans doute, ça passera. J’aurais laissé mon corps dire tout ce qu’il avait à dire. On l’aura vu. On m’aura vue. Et on se réconciliera.


Avec quelqu’un qu’on a aimé

Seule. Il est vingt heures trente et depuis quelques heures que tu me manques, je comprends. Je comprends pourquoi j’aime passer ces soirées d’ici avec toi. Parce que la sensation de la pierre chaude sous les cuisses, la mousse carbonisée qui pique, la lumière orangée qui embrasse le Palais, le lèche et le consume, c’est beaucoup trop beau, c’est beaucoup trop bon pour n’être partagé.

Cette lumière, cette violence de bonheur, je la crois magnifique avec quelqu’un qu’on aime, je la sais merveilleuse avec quelqu’un qu’on a aimé.


Mauvais pressentiment

J’ai un mauvais pressentiment.

Je vois des chaises qui s’écrasent contre le mur, des assiettes qui se brisent, des verres balancés, je vois une course effrénée, un portillon qui grince et se fracasse, la chaleur moite des débuts de soirée, le gravier qui fait mal et des pieds qui volent au-dessus, des larmes salées, les cris d’un coeur trop lourd trop abîmé, je vois la chute dans le petit champ à droite du chemin, celui entouré d’oliviers, j’entends la respiration trop rapide, la poitrine qui se remplit de l’eau des souvenirs, la fuite, celle de tous les rêves depuis quinze ans, la fuite entravée par la seule présence d’une robe, un legging et un tee-shirt tout au plus. A une heure plus ou moins tardive, il me faudra rentrer. Les affronter encore. À ma droite un regard coupable, un visage inondé de larmes, et à ma gauche l’indifférence, toujours l’indifférence. Un jour elle te crèvera les yeux. Tes putain d’yeux trop bleus. Peut-être, tu (me) verras.


Il fait chaud et sans toi

Il fait chaud et la sueur sur ma nuque sans toi ne sait plus où glisser.
Marcher dans un rayon de soleil n’a pas la même saveur.
Les frissons de bonheur qui naissent sur mes bras s’échouent à l’orée de mes seins sans comprendre.
Il fait chaud et le collier qui s’accroche à mon haut ne rêve que de ta peau.
Je ne sais plus dormir tôt.
Je reste assise dans le noir sous le ciel sur le trottoir de la rue je t’attends.
Il fait chaud et pourquoi. Sans toi ça ne fait aucun sens.


Vague

Elle est terrible cette vague. Tout est beau sur la plage, calme serein, parfois un coup de vent, une pluie un orage qui nous fait rester à l’abri, sur un lit de draps blancs, l’odeur de l’orage, ralentir, demain il fera beau. Tout est beau et puis soudain cette menace. La journée un peu trop chaude, un peu trop belle, un peu trop d’énergie dans mon corps maigre qui fait mal de la veille, un peu trop d’énergie un peu trop de lumière de soleil de chaleur et puis je me retourne la mer a disparu, recul, alors je sais, tétanisée je sais, je sais ce qui arrive alors je cours mais comme dans un rêve un cauchemar je cours au ralenti une force me maintient sur la plage alors j’attrape tout ce qui est là pour me traîner, pour me traîner vers la jungle, m’abriter de la vague qui approche, le ciel est vide, plus un son plus un bruit, un tronc, une branche, je tire et je me traîne, le sable s’accroche à mes pieds tout est lourd mon corps est lourd je tourne la tête et la vague, la vague est là, trente mètres, menace, bientôt va s’écraser ; sous un palmier malade j’attends. Peut-être pas demain mais dans quelques jours, il fera beau. Alors j’attends. Accroupie et tremblante, j’attends.


Frapper dans la balle, frapper de toutes ses forces, coup droit, revers, frapper encore, prends l’autre balle, celle qui est plus dur, rebondis moins, oui, pour frapper plus fort, encore plus fort, courir, les tenter toutes, toutes les balles, se plier, tendre le bras, du bout de la raquette, revenir au centre, pointe des pieds toujours, prête à repartir, droite, gauche, reprise de volée, la raquette racle le mur, mon épaule s’écrase ma tête manque de frapper mais je repars, toujours, même les premiers services ratés je les rattrape pour le plaisir de frapper, frapper la petite balle dure, frapper encore pour ne pas frapper ailleurs, raquette et balle à défaut de mur et poing, doigts fragiles, courbatures demain mais encore, encore frapper, tout mettre dans le mouvement de bras, sauter, courir, se plier, se tendre, se déplier, s’allonger et frapper.


Se réveiller en dansant. Déjeuner en rampant. S’endormir en frappant. Foutue vague.



22, Catherine Street

Au 22, Catherine Street, New York, une femme a été remarquée en train de danser dans la rue. Cette femme, c’était moi.

Je n’avais jamais dansé dans la rue de toute ma vie. J’ai dix-huit ans. J’avais déjà dix-huit ans quand j’ai dansé au 22, Catherine Street. Je n’ai pas dansé dans la rue parce que c’était mon anniversaire. Je n’étais pas saoule d’ailleurs. À mon anniversaire j’étais saoule. J’étais sobre ce jour-là. J’étais bien, je me sentais bien, je dansais dans la rue quoi ! Pour être honnête ? Je ne sais plus pourquoi je dansais. C’était l’été. Je portais cette robe verte, un vert d’eau que certains voient bleu, il n’y avait pas de vent, c’était un jour d’été new-yorkais, c’était un jour couleur juillet.

En fait si, je ne veux pas vous mentir, je sais très bien pourquoi je dansais là, dans la rue, en cette chaude journée de mois de juillet, au 22, Catherine Street, pas au 20 ou au 24, pas au 22 de la Third Avenue ou au milieu de Central Park, je vous ai dit qu’il pleuvait ? Vous le savez sans doute. Les journaux l’ont dit il me semble. En cette chaude journée pluvieuse – orageuse on trouve dans certains papiers – une jeune femme a été remarquée en train de danser dans la rue. Elle pleurait.

Je ne pleurais pas. C’était le ciel qui pleurait et moi j’étais en-dessous, mes yeux jouaient les sceaux, ça débordait c’est sûr.

Personne n’a dit ce que je dansais. Personne n’a écrit : au 22, Catherine Street, sous les torrents de ce mois de juillet – il a tellement plu, vous vous souvenez ? – une jeune femme dansait le swing dans la rue, ou le blues, la salsa, un mambo. Personne n’a regardé si mes pieds se frôlaient en sixième ou balbutiaient un Shorty George. Personne n’a vraiment regardé en fait. Personne ne m’a vraiment regardée en fait.

Même si, aux fenêtres, des téléphones portables, des likes à des stories Instagram, et puis un sourire. Et parce qu’il pleuvait et que je dansais toujours, parce qu’il faisait chaud et moite et que je ne me déshabillais pas, que je ne sortais pas de flyers de mes poches, que personne n’est venu me rejoindre pour un flash mob – ça se fait encore ça, des flash mobs ? – on a arrêté de filmer, on a arrêté de prétendre me regarder à travers l’écran, on, sauf lui. Lui, il m’a vue. Il était de l’autre côté de la rue, au 19, il avait du descendre de chez lui, il a sifflé, très fort, deux doigts dans la bouche, alors j’ai arrêté de danser et sous la pluie, Adam – il s’appelle Adam, il habite au 19, Catherine Street – Adam a pris le relai.


Obsession du choc

Je ne sais pas ce qui m’obsède tant dans ces retrouvailles, dans l’idée de ces retrouvailles.

M. : C’est toujours quand il y a eu beaucoup de T. ces derniers temps. 

P. : C’est toujours quand vous avez passé beaucoup de temps avec d’autres. Il est le symbole du monde intérieur. Lui, c’est vous.

Lui c’est moi. Nos retrouvailles c’est à la première personne. Et quand sept jours passés avec un autre, avec des autres, alors l’obsession. L’obsession des retrouvailles. Avec moi et donc, avec lui.

C’est court, très court, ce qui m’obsède c’est le choc. Ce n’est pas l’avant, ce n’est pas l’après, c’est l’instant précis du choc.

Le mouvement du corps vers le haut, cette inspiration, cette dernière inspiration avant le choc, ce battement de cœur un peu trop fort, un peu raté qui trébuche, qui trébuche comme mes pieds trébuchent et tu es là.

Ce très court instant avant de te voir et puis tu es là, tu es là, tu portes ce même tee-shirt trop grand, sans manche, blanc, un affreux bout de tissu qui me laisse frôler tout ce que je peux de ta peau sans frôler l’indécence.

Le choc. Le choc de mon corps contre le tien. Que je dorme que je rêve ou que je l’imagine les yeux fermés les yeux ouverts, toujours ce choc, ce même choc.

Aimantés.
Assemblés.
Emboîtés.
D’un coup sec.
Sans une once de doute.
Parfaitement.
Immédiatement.
Et puis le soulagement.
Le cœur qui ralentit.
La poitrine qui monte et redescend, s’appuie plus fort contre toi quand elle monte, et le ventre qui se colle au tien à l’expiration.
Ton rire et le mien.
Ton nez dans mon cou.
Et tes bras qui m’enserrent.
Et mes bras qui t’enserrent.
Et le monde qui tourne.
Et nos pieds qui s’ancrent.
Et nos crânes qui s’ouvrent vers le ciel.

Attente, excitation, choc, emboîtement, soulagement. Et cette scène encore et encore, jours après mois après semaines toujours cette scène. Dans des aéroports berlinois des rues luxembourgeoises des gares françaises des théâtres belges cette scène et ton corps et le mien sous un soleil de plomb des cordes de pluies des vents violents des cris d’oiseaux des chants d’enfant.

Je me fous de l’après, ne veux rien savoir de l’avant non, seul ce moment, court et obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant. Obsédant.


Pendule

Loin

Ne plus rien ressentir

Couper son téléphone

Pleurer

Sombrer dans le vide

Obéir à la voix de droite

Il est l’ennemi

Danser nue

Tirer sur la corde

Es geht nicht um dich

Se cacher sous la table

Écrire à d’autres

Parler à d’autres

Sourire à d’autres

S’oublier dans l’autre monde

Embrasser d’autres

Obsession de l’autre

Trop de lui

Obsession

S’immerger dans l’autre monde

Proche

Se fondre en lui

Lui écrire

Sourire

Câliner

Écouter la voix de gauche

Le vouloir tout près

Faire l’amour

I love you

S’imaginer mariée

Se serrer sous la couette

L’appeler

Partir en voyage

Dîner

Penser à l’avenir

Emménager ensemble

Qui ça ?

Pas assez de lui

Prénoms des futurs enfants

Les pieds sur terre


Il y aura sept nuits. Celle-ci est la première

Ce texte inédit a été traduit en allemand et italien dans le cadre des Rencontres de Bienne 2019 qui se dérouleront les 16 et 17 février prochain. 


Il y aura sept nuits. Celle-ci est la première.

Le spectacle commence dans cinq minutes. Elle cherche la billetterie. Traverse le jardin, demande au bar, retourne vers l’entrée, remonte la pente, redescend, se retourne, il apparaît. Huit ans après il est. Et il est là.

Elle détourne les yeux. S’avance vers lui à contre-pied. Panique. Dans son pays à lui c’est une bise, dans le sien (natal) deux, dans l’autre (de cœur) zéro, et dans cette ville (Avignon) trois. Arrivée à sa hauteur elle pile. Il l’enlace rapidement. Combien de bises finalement elle ne sent pas. Tout ce qu’elle sait c’est son bras les muscles de son bras les bosses les creux et puis ses cheveux blonds. Elle tremble.

LUI : Comment vas-tu ?
ELLE : La billetterie.

Une femme passe et dit que le spectacle est annulé. Problème technique. Il est vingt-deux heures trente trois.

LUI : Tu avais autre chose à voir ?
ELLE : Oui, à la Fabrik je crois.

Regard sur la montre. Ils s’élancent dans la rue. Ils marchent vite trop vite pour parler et c’est très bien comme ça. Elle cherche le numéro du théâtre. Appeler, demander s’il reste deux places deux invitations presse, elle feuillette le catalogue en marchant, Espace Roseau Essaïon Étincelles FABRIK LÀ elle compose le numéro et en même temps qu’elle compose elle lit RELÂCHE. Raccroche.

Elle tend le bras dans la nuit, sa main saisit la peau lisse, elle se fige.

ELLE : Attends, c’est relâche.

Il s’immobilise. Elle plonge à nouveau dans le catalogue, ne se rend pas compte que son bras que sa main que ses doigts et la peau puis elle sent. Elle sent dans sa main le muscle qui se contracte, qui s’appuie contre sa paume comme un chat comme la tête d’un chat qui cherche la caresse elle le lâche brutalement.

ELLE : Vingt-trois heures. Il y a une lecture musicale à vingt-trois heures.

Ils remontent la rue de la Peyrolerie, évitent le Palais des Papes (ils s’y rendront la deuxième nuit, ce soir c’est trop tôt) s’engagent tout droit jusqu’à la Factory c’est Place Crillon. L’attachée de presse n’est pas encore là. Ils s’assoient en terrasse, Croatie-Angleterre, par chance. Ils ne savent pas quoi dire ils se taisent fixent l’écran et prolongent ainsi un silence de huit ans. Tirs au but. La dernière fois qu’ils se sont vus ils étaient nus. C’était il y a

Vingt-trois heures. Ils se rangent dans la file. S’assoient.
Il est à sa droite.
Elle penche vers la droite.
Il penche vers la gauche.
Légèrement.
Comme si de rien était (c’est ce qu’ils croient).
Elle savoure le silence imposé. Enfin. Plus aucun risque. Plus aucun risque qu’il parle de sa femme
de son fils
de sa vie avec eux
de son bonheur avec eux
de ses problèmes avec eux
de sa rupture (?)
qu’il lui lance un regard désolé
arrogant
pédant
énervé
méchant

Elle espère qu’il aimera la pièce.
La lumière baisse.
Ils diront plus tard c’était n’importe quoi les lumières et ils riront.
 Il faut dire que c’était vraiment n’importe quoi les lumières.
La lumière baisse la guitare monte la chanteuse s’avance.

Elle pense c’est romantique et son cœur accélère. Elle a sa peau au bout des doigts. Ils frémissent d’obsession. Sa peau lisse douce le désir l’envie de le toucher à nouveau s’éveille et grandit grossit rugit sa peau sa peau elle doit faire quelque chose elle ose.
Sa main (à elle) repose sur sa hanche (à elle). Doucement elle se glisse jusqu’à son autre main, remonte sur son poignet, son avant-bras, son épaule, caresse, s’arrête. Entre leurs épaules couleur juillet maintenant il y a cette main et juste quelques millimètres de rien. Un gouffre. Elle caresse, imperceptiblement, sa propre peau. Et là, en écho, ses doigts à lui frémissent, s’agitent, caressent son bras à lui.

SES DOIGTS : Voilà ce que j’aimerais te faire.
SES DOIGTS : Et moi, voilà.

Triomphe. Son cœur bat vite, très vite, trop vite, explose. Les morceaux ricochent dans ses yeux. Points noirs, tout est flou. Elle ne voit plus ni la guitare ni la chanteuse ni les sièges mais elle entend, elle sent qu’à sa droite on respire vite. Très vite. Trop vite ?
Ils respirent trop vite.
La vague monte, les frissons avalent ses jambes, elle y plonge s’y jette avec force avec rage c’est quoi le mot pour le désir quand il est si fort ?

LE PSY : Vous voulez dire lorsque vous êtes en phase maniaque ?

[Intensir, maniaco-désirant, plésir, désivaguer]

La vague emporte ses poumons s’écrase sur ses muscles ses os si fort qu’elle l’éclabousse (lui). Elle l’éclabousse de désir. La chanteuse se tait, la guitare ne vibre plus, la lumière frémit, menace, leurs doigts s’immobilisent. Trop tard ? Non. On applaudit. Rappel. Il faut faire vite.
Au fond, il suffit d’une respiration. Leurs peaux sont si proches qu’il suffit d’une respiration. Oui, si elle inspire profondément, qu’elle laisse sa poitrine se soulever, son épaule se soulèvera entraînera sa main et ses ongles toucheront sa peau (à lui). Ils se toucheront.
Le sait-il ?
Il ne peut l’ignorer.
 Je le savais. Je ne pensais qu’à ça.
Alors sa poitrine se soulève, elle compte, elle compte en inspirant, gonfle ses poumons, compte et décompte en même temps 1, 2, 3 c’est comme 3, 2, 1 soudain il bouge. Vers la gauche. SCLFZIOU.
C’est quoi le bruit des frissons qui s’enflamment ?
 Au début c’est un frôlement.
Un frôlement, un minuscule frôlement, le duvet invisible de ses doigts (à elle) contre le duvet invisible de son épaule (à lui). Les pores de leurs peaux ne se touchent même pas. Et parce que ni lui, ni elle n’amorce un mouvement de recul, parce que ni lui, ni elle ne prétend que tout ceci est une erreur, son corps (à elle)

 Attends c’est chiant ce truc, comment on dit dans ton autre langue ?
On dit « ihr » et « sein ». « Ihr » pour le féminin.
 Tu ne veux pas utiliser ça plutôt ?
D’ici deux nuits il n’y aura plus qu’un corps, alors…
 Tu as raison.

Ça y est. Ils se touchent. Ne bougent plus. Ne respirent plus. Ne voient n’entendent ne sentent plus rien d’autre que les frissons qui vont de l’un à l’autre – c’est presque une brûlure le feu qui s’emballe elle s’emballe car maintenant qu’elle sait qu’il a les mêmes envies qu’il vibre comme elle peut-être même qu’il bande
 Je bandais.
Elle bande. Elle voudrait ajouter la caresse elle veut sa peau sous ses doigts sous ses ongles mais le risque est trop grand.
Le risque de le brusquer qu’il rompe la connexion
qu’il pense à sa femme
à son fils
qu’ils ne se revoient plus
qu’ils se revoient et qu’ils soient mal à l’aise
qu’elle doive partir pour ne pas le revoir
le recroiser près des remparts.

Le risque est grand mais l’envie le besoin est plus grand encore la mer en elle se déchaîne sous ses pieds la terre tremble ou ce sont ses doigts qui tremblent de petits sursauts qui font vibrer ses ongles et les poussent contre sa peau les pores de sa peau son épaule. Imperceptibles mouvements imperceptibles caresses.
Elle pourrait voudrait s’évanouir mourir dans la salle se lève et applaudit. Bravo.

De retour dans la rue ils ne résistent plus. Ils ne font plus semblant. Toutes les cinq à dix secondes leurs pas dévient elle vers la droite lui vers la gauche leurs bras leurs mains leurs épaules leurs hanches se frôlent se touchent se cognent ils se rentrent dedans.
 Et on riait.
Une terrasse, un verre de vin, un deuxième excusez-moi on ferme. Ils se lèvent. Remonte la rue. Croisement. Silence.
La mer se retire à nouveau. Pas un bruit pas un semblant de vent. Attente.

ELLE : Je vais par là.
LUI : Et moi par là. Ou bien… par là.

Il indique sa direction à elle.
Elle hésite. Au loin la vague, non le mur. Des mètres d’eau. Des dizaines de mètres d’eau qui se précipitent vers son corps frêle.

ELLE : Merci, je ne suis vraiment pas loin.
LUI : Comme tu voudras.

À nouveau le bras, les muscles du bras, une pression, elle aimerait fermer les yeux mais la vague alors elle s’obstine à regarder le morceau de trottoir pour ne pas flancher. Elle se recule (la vague) il se recule. Elle immobile. À demain.

Il y aura sept nuits. Celle-là est la première.


Bafouillages et défaillances

Ce matin D. est entré dans la pièce. J’étais seule. Personne d’autre. Je travaillais à ma traduction. Le soleil chauffait mon visage. Suffisamment voilé pour ne pas avoir à tirer le rideau, pour ne pas avoir à me déshabiller. D. est entré dans la pièce. J’ai levé les yeux au-dessus de mon écran. Il m’a souri. Il a vu que nous étions seuls et m’a souri. Discrètement. Sourire voilé lui aussi. Mais dans ses yeux j’ai vu le reflet de mon plaisir à le savoir seul dans cette pièce carrée avec moi. D. est entré dans la pièce, nos regards se sont croisés sur des hallo fébriles et nos demi sourires. Dans ces sourires l’écho de nos messages peu subtiles, délicieusement chargés de tension érotique, la même qui anime les piques que nous nous lançons par dessus nos écrans quand il est là et moi aussi. Et soudain cette vague. Je ne le regardais déjà plus mais cette vague. Ce déferlement de désir, ma peau qui soudain ce perle de sueur, cette chaleur, trop chaud, beaucoup trop chaud, moi qui n’ai jamais chaud, et je sens mes pensées qui s’embrouillent, je prie pour qu’il ne me demande rien, pas même un wie geht’s car je ne saurais répondre, je balbutierai un frallemand incompréhensible qui voudrait dire tirons les rideaux et posons nos mains l’un sur l’autre croisons nos lèvres et soupirons ensemble.

Ils sont peu à me faire cet effet là. Je me souviens de cette torture il y a quatre ans chaque fois que T. passait à moins d’un mètre de moi. Parfois deux suffisaient pour me mettre dans le même état. Le coeur qui palpite la chaleur qui monte le visage qui tourne au rouge. Moi qui ne rougit jamais. Self contrôle assuré. Capable de parler sans trembler devant une foule connue ou inconnue et d’aimer ça. Mais T. il y a quatre ans et même quatre ans après, impossible d’aligner deux mots sans trembler. Bafouillages frallemands ridicules et les seuls mots intelligibles sont traduits par des regards appuyés et des sourires lubriques. Encore aujourd’hui quand je m’assois au bar et que je le regarde me servir un verre je ne vois que son corps trempé de sueurs et les glaçons qu’on se passait sur la nuque avant de se donner rendez-vous dans les toilettes à l’étage, ces mots qu’on se laissait dans nos poches respectives, sous nos téléphones portables, l’attente interminable des trois heures du matin on nous pourrions sortir et faire l’amour au bord du canal. Ce soir d’orage. Oui quand je m’assois au bar et que je le regarde je me sens moite, en souvenir de ce mois de juillet 2015 où tout dégoulinait de sueur, les verres de bière froide, l’herbe au bord du canal et nous dans nos tee-shirts noirs.

Envie d’un thé. Bureau de D. sur le chemin de la cuisine. Soupir. Longue journée à venir.


En collants noirs et rouge à lèvres

Yeux smokés ou rouge à lèvres, rouge à lèvres, oui mais il me faut des jambes il aime les jambes, des collants, boîte à collants, les mi-foncés mi-transparents, effet bas, short et pull rouge oh oui pull rouge, mais rouge à lèvres alors too much ? Rouge et rouge et short noir et collant effet bas oui too much alors quoi alors pull blanc non trop large pull noir non trop de noir et si pull noir et or oui mais froid et collant polaire pour la journée et pas ce soir ? Météo, météo dit moins quatre ressenti moins neuf et pas de collant polaire ? Et si le taxi n’arrive pas et s’il est retardé et que j’attends par moins neuf dans la rue avec mon collant transparent effet bas ridicule et le rouge du pull et le rouge de mes lèvres non c’est trop c’est trop ça ne dit pas je suis la plus belle femme que tu aies jamais vu ça dit prends moi tout de suite sur le comptoir et si seulement c’était le genre mais ce n’est pas le genre alors quoi collant sans effet bas collant noir collant semi opaque oui mais moins neuf alors collant polaire pas le choix mais collant polaire grossit et l’intérêt c’est les jambes c’est mes jambes alors pantalon noir mais où placard, cintre, cintre, cintre, cintre, autre dressing, cintre, cintre, étagères, panier à linge, sac d’été, sac à donner, nulle part alors jupe oui mais froid tant pis parce que jambes oui mais ce pull rouge à trous ce pull rouge me donne froid et déjà ma gorge me pique, du gingembre, emporter du gingembre, et quel manteau quel bonnet et cette histoire de collant non je suis jolie mais ce n’est pas moi c’est trop c’est trop mignon c’est trop séduisant c’est trop date et même si revoir un ancien amant c’est quoiqu’il arrive toujours un date il ne s’agit pas de séduire agressivement il s’agit de dire je suis encore plus belle que ce jour où tu m’as vue pour la dernière fois il s’agit de dire mon odeur t’as manqué mon sourire t’as manqué mes yeux verts la naissance de mon décolleté mes jambes mes longues jambes alors ce pull rouge et cette jupe si seulement je retrouvais mon pantalon cintre, cintre, cintre, stop.

Nue. Juste un collant. Le grand miroir du couloir, mes cheveux mouillés la veille ondulent à demi et caressent le bout de mon oreille. Ma nuque nue elle aussi où viennent naître les premiers frissons, ceux-là même qui glissent sur mes épaules en triangles mes clavicules et gonflent mes seins de désir. Tatouage qui vague sur mes côtes flottantes. Belle en collant noir et rouge à lèvres. Peau chair de poule et creux et reliefs, caresses, doigts bagués d’or sur seins rosés dressés vers le ciel.

Chemise. Chemise en coton gris cher, jean sombre, chaussettes en soie, rouge à lèvres et boucles d’oreille. Oui c’est moi. Talons noir, manteau, chapeau, gants de cuir, clés, rue et le coeur qui bat trop vite, phase maniaque, délice des prémisses.


Playlist de l’année

Elle est étrange cette playlist. J’aime tout oui j’aime tout, mes chansons 2018 mes chansons, mais les sentiments qui me parcourent ne sont pas uniformes, souvenirs hétérogènes, elle est terrible cette playlist. Play – je danse, je suis dans la salle commune à Arles, la neige tombe au dehors sur les tuiles les vieilles pierres, je danse, je cours, je fais de la trottinette, tourne, je transpire, je libère le stress, la colère, la tristesse, c’est là c’est ce jour là qu’il a écrit l’autre fou – skip – je suis à mon bureau, j’écris, j’écris c’est Soledad, c’est S., j’ai rêvé de lui cette nuit, il était nu, il était beau et moi je m’approchais je – skip – je suis dans la voiture, la fenêtre est ouverte, mes cheveux volent dans l’air chaud, je me regarde dans le rétroviseur, je me trouve belle, je contemple la vue, la vue sur Marseille, sur Marignane, mes lunettes de soleil ma peau bronzée ma frustration de ne l’avoir pas déshabillé cet été là rue des – skip – retour dans la salle commune, cette fois la tête me tourne, la musique est plus forte, encore plus forte, électro des années – skip – je suis dans le bus tout devant, mes bottes jaunes mes bottes de pluie toutes neuves – skip – un souvenir, ancien, des années, cette soirée sur ce canapé lyonnais, l’autre crétin, son corps parfait – skip – Soley wieder ma playlist d’écriture, oui j’ai écrit 2018, j’écris encore, j’écris maintenant, sur toi sur toi qui ce soir tout particulièrement me manque – skip – me manque atrocement – skip – à qui je me retiens d’écrire car je n’ai rien à dire car je me fous de tes mots c’est ta voix dans mon oreille ta langue dans mon oreille qu’il me faut – skip – je suis dans le train, je veux descendre mais je ne descends pas, je veux descendre et marcher droit tout droit sans savoir juste marcher droit – skip – je suis à cheval – skip – je suis sous le soleil toulousain, je suis sous le soleil marseillais, sous le soleil avignonnais, on y revient oh oui elle est terrible cette playlist – skip – skip – skip – je la hais – skip – je suis sur le matelas à tes côtés, je te laisse me déshabiller bien que je n’en aie pas envie, je te dis laissons-nous le temps chantons oui chantons et nous chantons, faux, mais habillés, l’un contre l’autre mais tu ne laisses pas tomber, il t’en faut plus pour oublier ton envie, bonne à crever et tu me déshabilles, et tu changes la musique, et je m’en fous je suis déjà partie, ailleurs, je t’abandonne mon corps, c’est le deal, tu joues le rôle, tu joues le rôle que j’ai écrit pour toi et en échange trois nuits, trois nuits à jouir en moi, voilà le deal, ma peau pour tes mots, mon sexe pour ces frôlements dans le noir, et nos dialogues de cinéma, mon corps pour un roman, quelle merde cette playlist et me voilà qui pleure maintenant et rien ce soir pour oublier, pour frissonner, S. à l’autre bout du globe, T. qui a trop peur et toi, et toi, et l’autre. Pas de danse, pas de fête, pas de rail, personne, juste moi mes écouteurs mes jambes qui tremblent et – skip – je suis dans le jardin du club, il est neuf heures, le soleil brille fort, je tourne sur moi-même, me déshabille, culotte et soutien-gorge, une fée oui si vous le dites, mais laissez-moi danser, danser, kiffer ma dopamine – skip – danser oh faites-moi danser – skip – embrassez-moi je vous donne tout prenez-moi, donnez-moi un baiser, mais passionné oh oui, un baiser passionné.


Regard bleu

Il y a quatre chaises. Devant nous quatre chaises, derrière nous quatre chaises, partout quatre chaises alignées. Je suis assise sur la deuxième chaise en partant de la gauche, troisième en partant de la droite et devant moi, à trois rangées de chaises, l’estrade, et sur l’estrade ce regard. Ce visage tourné dans ma direction. Ces cheveux bruns. Ces yeux bleus mais un voile. L’alcool ? L’hiver ? Sur l’estrade ce regard. Franc, froid et chaud en même temps, fixe et décidé, un regard qui ne m’est pas destiné. Non. Légèrement plus à droite. À sa gauche mais à ma droite. Ce regard tombe sur ma voisine, sur le visage de ma voisine qui, elle, regarde le musicien à notre droite, presque derrière nous. Il joue de la guitare, chante une chanson, dans la salle on sourit, c’est beau et un peu kitsch – très kitsch – il chante du Yves Montand, il a une voix d’opéra, très belle, mais sous les colonnades, c’est un peu… Kitsch. Ma voisine ne le quitte pas des yeux, elle ne sourit pas mais le coin de sa bouche frémit, elle aimerait sourire mais elle n’ose pas, quand on sourit le rire n’est pas loin et derrière lui le fou. Sa bouche frémit, peut-être sent-elle le regard accroché à sa peau ? Celui qui la surveille depuis la scène ? Car il la surveille, il la fixe. Il veut voir si elle va sourire. S’ils partageront un rire plus tard, autour d’un verre de vin peut-être, le rouge n’est pas très bon ce soir, fond de cave, le traiteur n’a pas prévu assez de bouteilles. Il épie le sourire qui ne vient pas puis se voile à nouveau. L’alcool ? Les médicaments ? Il est si concentré qu’il ne cille pas, ne s’envole pas vers moi, il ne me voit pas l’observer derrière la dame aux cheveux gris et son chapeau. Une mèche de cheveux glisse lentement vers son visage, la femme sur l’estrade ne la sent pas, ou peut-être la sent-elle mais elle ne veut pas détourner le regard, elle ne veut pas quitter ma voisine des yeux. Suis-je la seule à l’avoir remarquée ? Suis-je la seule à projeter, fantasmer, rêver la relation qui les unie ? Car même si l’alcool, même si les médicaments, même si le trac de la scène et le chanteur jeune et vieux à la fois, il est étrange que cette femme, là, sur scène, en charge d’animer la soirée, cette femme que l’on connaît bien, qui rit fort et fume des cigarettes aussi longues que ses cheveux de jeune fille, il est étrange que cette femme ne regarde ni son public, ni le chanteur, ni même l’ingé son. Il est étrange qu’elle fixe cette autre femme, son amie, une amie de longue date, qu’elle la fixe en guettant son sourire, pour se rassurer sans doute, se dire que la soirée a pris, prendra, qu’on la félicitera demain, c’était une bonne soirée, bravo, avec tous ces rebondissements, l’invité de dernière minute, l’auteure qui a annulé, et l’autre qui a manqué nous faire un choc allergique, il faudra vraiment changer de traiteur en 2019, vraiment, bravo, non, ce n’est pas seulement pour se rassurer. Cette brume dans ses yeux ce n’est ni l’alcool, ni les médicaments, ni le trac, c’est l’apparition sur sa rétine de pensées secrètes, secrètes parce qu’intimes parce qu’interdites, révélées par l’alcool, les médicaments, le trac oui peut-être, mais ce n’est pas seulement le désir de voir l’autre sourire, c’est le désir de partager le sourire de l’autre, c’est l’envie d’être la cause du sourire, c’est l’envie de sourire parce que l’autre sourit, c’est le désir de l’autre. Ma voisine applaudit. Le chanteur s’incline, applaudit lui aussi (l’ingé son, le flûtiste), je tourne la tête mais le chapeau gris. Je ne verrai rien du soulagement, du sourire, de la tristesse heureuse de voir l’autre heureuse et de n’y être pour rien. Je ne verrai rien de tout cela et tant mieux. Souvent le fil de mon imaginaire me convient mieux.



Retrouvailles 2

On se retrouvera rue des écoles. Retrouverait. On se retrouverait rue des écoles. On aurait rendez-vous. Est-ce que j’arriverais la première ou toi ? Oui, j’arriverais la première. Dix-neuf, vingt heures, le soleil déclinerait. Tu serais dans mon dos à quelques mètres, je ne te verrais pas parmi ceux qui entrent et sortent de la Manufacture, entrent et sortent du village du off. J’avancerais puis me retournerais, je penserais te voir mais à contre-jour je ne saurais être sûre. Alors je mettrais ma main devant mes yeux et tu serais là. Officiellement là. Tu me sourirais tes grands yeux bleus me souriraient tu n’aurais pas coupé tes cheveux ni toi ni moi n’aurions vraiment changé. Je porterais ma robe longue. Tu t’arrêterais à quelques centimètres. Bonsoir. Redis-le. Bonsoir. Encore. Bonsoir. Tu m’as manqué. Ta voix, ta voix m’a manqué. Ta peau, ta peau m’a manqué. Je ne quitterais pas tes yeux des miens. Tirerais sur la corde invisible sur l’élastique jusqu’à ce que ça fasse mal, jusqu’à ce qu’il craque. En un instant – invisible – je me retrouverais dans tes bras je sauterais à ton cou tu enfouirais ton visage dans le mien tes bras m’enserreraient mes côtes craqueraient on serrerait fort, respirerait fort, soupirerait fort. Et puis le mur dans mon dos. Mes mains dans tes cheveux. Tes lèvres sur ma peau. Ce sera l’été il fera chaud.


L’invisible se meurt

Mon corps pourrit à l’intérieur. L’invisible se meurt, je meurs, et je le sens. Mes organes, les uns après les autres, ma peau, des milliers de bestioles me rongent et font leurs dents sur moi je verdis je noircis je m’effrite tout le monde s’en fout. Il y a bien eu l’ostéopathe qui m’a demandé si cette tache blanche sur le pouce avait toujours été là. Et puis la naturopathe/acuponctrice/magnétiseuse je serai vous je ferai quand même vérifier la thyroïde elle a toujours été gonflée comme ça ? Ma vessie me lâche. Mon dos. Mon vagin. Le stress, le stress c’est le stress les médecins ne voient rien, ne trouvent rien, à 28 ans on n’a pas de carences, on n’est pas malade, les carences de toute façon ça n’existe pas dans nos pays, c’est la fatigue, c’est le stress ça, vous méditez ? Aidez les mamies à traverser la rue, vous verrez ça ira mieux. Mon ventre me brûle. Ce soir je ne sais pas si c’est l’inflammation de l’urètre, l’infection de la vessie ou encore la mycose, l’ovaire, oui l’ovaire me fait mal, le droit, ça fait trois semaines, entre temps mes règles mais ça n’a rien changé. Il me fait mal. Ah, et l’autre pouce j’oubliais. L’eczéma est revenu. Les lésions, le pus, c’est petit, encore petit, une petite surface près de l’ongle mais ça suffit pour piquer quand je me lave les mains, quand c’est trop sec, trop humide, ça s’agrandit, bientôt ça prendra tout le pouce ça grattera ça suintera en permanence comme il y a trois ans. Comme il y a trois ans je tombe. Pas dans les pommes mais dans un vide. Des points noirs, les membres trop lourds, plus capable de rien seulement regarder devant. Ah, ai-je mentionné l’orgelet ? Ce bouton qui me raye la rétine à chaque clignement de paupière ?

Hier, j’ai rencontré cette fille. Endométriose, solution pilule, résultat plus 20 kilos. Hier j’ai rencontré cette fille, trois mois dans une maison thérapeutique. C’est ce qui m’attend c’est ça ? C’est là qu’on va finir par m’envoyer ? Vous m’aviez prévenue déjà, 2012, 2015, 2018 sera la bonne ? Et si je n’y vais pas ? Si, comme chaque fois, au dernier moment, je trouve la force nécessaire de faire semblant. De continuer à socialiser, à travailler, à aller de l’avant – car c’est ce qui me sépare des autres c’est ça ? de ceux qui prennent des médicaments ? – si je n’y vais pas si je ne les prends pas, jusqu’où ça ira ?

On dira : elle était trop sensible pour cette vie – et trop jeune pour… On dira elle était trop sensible, un ange – ou toute autre connerie – il y avait des signes, ça risquait d’arriver, regardez cette série d’autoportraits datant de 2012, et ces textes… Quelle noirceur, et quelle beauté. Mais elle était trop sensible oui, pour elle cette vie, la vie, c’était trop compliqué.


Je file

Je ne sais pas si c’est le vent dans mes cheveux
Le soleil qui brille encore
19 septembre en sandales blanches
Le rose de mon pantalon de printemps
Je ne sais pas si c’est le cri des enfants
La lumière qui frappe dans le dôme
Au milieu du cimetière
Je ne sais pas si c’est l’odeur familière
De croissant de tilleuls les guêpes
Mais ce sourire
Ce bonheur
Irradie sous ma peau
À chaque coup de pédale
Chaque coup de pédale
Et mon cœur qui s’emballe
Vite, loin, fort
Toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus fort
Ce bonheur ô ce bonheur d’être libre
D’être là
D’être en selle
Vivante.

Il m’attendait dans la grange
Le garage l’entrepôt le hangar l’écurie
J’ai ouvert la porte qui grince
Défoncée par des années de pluie
Sorti musique porte porte encore jambe pédale je file
Je file à nouveau.

Après deux semaines allongées
Deux semaines de vide
De larmes chaudes de rendez-vous chez des médecins occidentaux
Je file à nouveau
Je ne sais pas ce que c’est mais toujours et les années n’ont rien changé
Toujours la pédale le vent la piste cyclable
Et un bonheur inégalable.