Wébert Charles

Haïti, en littérature, les femmes ont la vie dure !

(c) Antony PHELPS
(c) Antony Phelps

Les femmes sont les grandes absentes de l’histoire littéraire du XIXe siècle haïtien. Sur les quelques écrivains répertoriés par les historiens officiels de la littérature haïtienne [Pradel Pompilus, Raphaël Berrou] durant la période 1804-1898, on ne fait mention d’aucune femme écrivaine, sinon de Virginie Sampeur (1893-1919). Mais certains historiens préfèrent la classer dans la catégorie des écrivains de La Ronde, c’est-à-dire au XXe siècle. Ces historiens « officiels » ont été mandatés par l’État pour doter la littérature haïtienne d’un manuel qui fera école, car tous les critiques « traditionnels » s’en sont inspiré, pour ne pas dire qu’ils l’ont copié.
Les critiques littéraires qui viendront par la suite n’ont malheureusement fait aucun effort pour lancer le débat sur la présence de certaines femmes écrivaines dans les premières périodes de la littérature haïtienne. La recherche sur la présence les écrivaines durant la période 1804-1898 menée par la collection Voix féminines de Legs édition sur son site Internet avance à petits pas. Il est toutefois difficile de remonter à des revues anciennes (entre 1804 et 1904) qui contiendraient un poème ou un conte d’une femme. Dans les premiers numéros de la revue La Ronde, par exemple, les femmes sont citées comme des collaboratrices. À la dernière page du deuxième numéro de La Ronde, on cite « Mme Virginie Sampeur, Mme Myriette, Mme C.L.F, Mlles Liane, Lily, Héchel, Bila, Luciole. Mme J.C.D, Miss Sonia, etc.»
Ce qu’il faut signaler ici, c’est que les femmes ne sont pas considérées comme membres de la rédaction de la revue La Ronde, elles sont des « collaboratrices » quand les hommes sont des « rédacteurs ». Elles sont toutes désignées par le titre « Mme, Mlle ou Miss », qui réduit un peu l’identité de la femme à un statut matrimonial. On ne dit pas, par exemple, dans ce même numéro, « M. Constantin Mayard ». Encore une chose à signaler : les responsables de la revue ne citent que les prénoms, parfois des initiales, non pas le nom complet de ces « collaboratrices ». Exception faite pour Virginie Sampeur. La mention « etc., etc. » laisse penser qu’il y a eu beaucoup de femmes à avoir collaboré à cette revue.  Il reste à savoir maintenant si ces femmes citées ici ont été toutes des écrivaines. La recherche a une longue route devant elle.

Les femmes au XXe siècle

Absentes durant tout le premier siècle de l’histoire officielle de la littérature haïtienne, les femmes seront méprisées, sous-évaluées, tout au long du XXe siècle. Le « Manuel illustré de l’histoire de la littérature haïtienne », sur près de 400 pages, ne fait mention que de six écrivaines : Virginie Sampeur, Jacqueline Beaugé, Janine Tavernier, Mona Rouzier, Marie Rose Perrier et Marie Vieux Chauvet. Les cinq premières sont évoquées en une ou deux phrases, parfois trois mots suffisent pour parler de la production littéraire de ces femmes. Dans le cas de Marie Vieux Chauvet dont la présentation fait moins de deux pages, c’est en ces termes que les auteurs parlent de celle qui deviendra la pionnière du roman moderne en Haïti : « Marie Vieux Chauvet écrit avec facilité. Mais son style manque généralement de force » (sic).

Le groupe Haïti littéraire qui a fait le bruit et la fureur dans les années 1960 en Haïti est, dans la tête du lecteur lambda, constitué que de cinq poètes : Anthony Phelps, Roland Morisseau, Serge Legagneur, René Philoctète et Davertige. Alors qu’au début du mouvement, les poétesses Janine Tavernier et Jacqueline Beaugé ont elles aussi publié dans la collection Haïti Littéraire. Une querelle s’est même éclatée avec le groupe Hougénikon au sujet de Jacqueline Beaugé. Si le lecteur lambda ne pense qu’à cinq hommes quand on évoque en sa présence le groupe Haïti Littéraire, il n’est évidemment pour rien. Dans un discours prononcé par Anthony Phelps sur le groupe à l’ambassade d’Haïti à Washington en 2005 (cf. Ile en Ile), Janine Tavernier et Jacqueline Beaugé sont considérées comme des satellites, et ceci au bas de l’échelle. Les femmes ont la vie dure en littérature.

La situation est-elle différente aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les femmes semblent trouver une place dans l’espace littéraire haïtien. La génération 1950, celle qui domine la littérature contemporaine depuis les années 1990, donne la parole à plusieurs écrivaines qui se font entendre au-delà des frontières, et ceci dans des genres différents : Yanick Lahens, Kettly Mars, Evelyne Trouillot, Marie Célie Agnant, Marie Alice Théard, Margaret Papillon, Elsie Suréna…

La nouvelle génération, qui est celle des années 1970, voit naître des auteures comme Emmelie Prophète, Jeanie Bogart, Stéphane Martelly. Mais que retiendra l’histoire littéraire ? Telle a été ma surprise de voir sur les réseaux sociaux une affiche évoquant les grandes figurent de la poésie haïtienne des années 1960 à nos jours de l’association Phrase ambulante, sans avoir fait mention d’au moins une femme. La critique littéraire a une grande responsabilité dans ce débat.


La lectrice assassinée

Le 28 avril 2015, la photographe Régina Nicholas a été assassinée par un individu connu sous le nom de Youri Beaubrun à la rue Monseigneur Guilloux. Dans le sac de la victime, nous avons retrouvé des livres : un exemplaire de « Compère Général Soleil » (Jacques Stéphen Alexis) et un exemplaire de « Bain de lune » (Yanick Lahens). Témoignage sur la vie de cette lectrice assassinée.

regina

Régina, quand on s’est rencontrés, te souviens-tu, pour la première fois dans ce pauvre bar appelé « 10traction » par goût de l’hyperbole, à l’avenue Magloire Ambroise, tu voulais que je te prête des livres. C’était un jour de beau temps, comme les jours qu’on n’ose pas nommer de peur qu’ils ne s’effacent et que ne reviennent le chagrin et la mélancolie. Nommer, le sais-tu, c’est admettre que les choses et les êtres sont mortels. Il faisait chaud, sous la tôle ondulée qui nous protégeait des rayons du soleil, mais il faisait beau quand même. Il pleuvait des sourires autour de nous, et les bouteilles de bière tanguaient sur la table fragile, comme un petit bateau ivre. Il pleuvait des rires, des discours philosophiques et d’autres subtilités de la vie. Mais toi, tu m’as approché, non pas parce que mon air timide me retenait de rire à haute voix, mais parce que j’avais des livres entre les mains. Pour toi, peut-être, un homme ou une femme qui porte des livres, peu importe le titre, peu importe l’auteur, était un ami d’office. Tu m’as demandé de te les prêter. Voyant ton acharnement, et connaissant bien entendu le vieil adage selon lequel il faut se garder de prêter des livres aux gens intelligents, je t’ai lu un poème de Dieulermesson Petit frère. La musique était à son plus bas niveau, et j’avais courbé la tête vers ton oreille gauche, et tu as souri à la chute : « Ton sexe est une rue sans trottoir ». Ton rire a explosé dans la cour arrière du bar, et tes amis Chelson Ermoza et Eliezer Guerismé, qui écoutaient timidement, t’ont suivie dans le plaisir que procure le dernier vers du poème. J’ai vite compris que tu étais animée d’un amour sans mesure pour les livres. Je devais te rencontrer quelques fois après, toujours au même endroit, certaines fois avec un kindle dans les mains, parfois, un recueil de poèmes. Le livre semblait être pour toi une canne, un objet sacré qui te retenait en équilibre.

Je ne savais pas que, quelques années après notre première rencontre, tu allais mourir au coin d’une rue, poignardée devant un hôpital, là où d’autres femmes donnent naissance à  de beaux enfants, avec des livres dans ton sac. Dis-moi, Régina, as-tu pensé à Olmène Dorival fuyant la folie de Turtulien Mésidor ou à Hilarion Halarius mort sur la frontière dominicaine quand la lame te transperçait le ventre ? Les témoins m’ont dit que tu as mis du temps pour pleurer ; tu pensais sans doute, la tête dans les livres, le corps poignardé, à des êtres chers qui t’ont accompagnée dans ta vie de lectrice affamée ; tu pensais à Balzac, à Proust, à Hugo, aux poèmes que tu as lus, mais le sais-tu, aucun couteau ne peut extirper en soi l’amour des livres et de la littérature… Bon voyage, amie !

Wébert Charles


Haïti, a-t-elle participé à la foire du livre de Cuba ?

 

Le directeur de la DNL signe son livre au Salon du livre de Cuba (c) Facebook/DNLhaiti
Le directeur de la DNL signe son livre au Salon du livre de Cuba
(c) Facebook/DNLhaiti

Haïti était parmi les pays invités de la dernière édition de la foire du livre de Cuba en ce mois de février. Vous ne le saviez pas. Et moi non plus d’ailleurs. En surfant sur le net la semaine dernière, je suis tombé par hasard sur l’information. Et en tant qu’éditeur, d’une part, et journaliste culturel, d’autre part, j’ai été bien surpris.

 Sur le stand d’Haïti, un drapeau haïtien perché au-dessus de sa tête, le directeur de la Direction nationale du livre (DNL), écrivain médiocre (appelons un chat un chat ! Mais un fonctionnaire n’est pas obligé d’être écrivain, c’est même un compliment que je lui fais en le traitant de la sorte), le directeur de la DNL, disais-je, reçoit, entre séances de dédicace et prises de photo, les curieux venus voir à quoi ressemblent les livres haïtiens.

 Mais là, un problème est vite apparu. Tous les livres haïtiens portent le logo de C3 éditions. Le pauvre cubain se dit peut-être qu’il existe une seule maison d’édition en Haïti. Et c’est logique de le penser. Pourquoi en existerait-il d’autres ? N’est-ce pas un pays à fort taux d’analphabétisme ? Et le directeur sourit.

Les quelques autres éditeurs haïtiens contactés afin de leur demander s’ils savaient qu’Haïti devait prendre part à la foire du livre de Cuba ont été surpris d’apprendre beaucoup plus de la question que d’y répondre. Ainsi, on n’a pas vu sur les photos publiées sur la page facebook de la DNL des livres des éditions de l’Université d’État d’Haïti, des Presses nationales d’Haïti, des éditions Ruptures, des éditions Zémès, d’Henri Deschamps, de Pulucia, des éditions Konbit, de LEGS ÉDITION, de l’Atelier Jeudi Soir, des éditions du Canapé-Vert… Haïti, a-t-elle participé à la foire du livre de Cuba ?


Donnons à César ce qui appartient à César !

César Vichard de Saint Réal
César Vichard de Saint Réal

La transmission orale du savoir et du savoir-faire pose un sérieux problème : celui de sa transformation, si ce n’est de sa déformation. La littérature, à la fois savoir et savoir-faire, n’est pas la discipline la moins concernée. Je ne sais pas depuis combien d’années on attribue à Stendhal la fameuse formule « un roman : c’est un miroir qu’on promène le long du chemin ». On le répète dans des manuels littéraires, dans des articles critiques, voire lors des séances de cours sur le roman à l’Université. Ce que la critique marxiste appelle « la théorie du reflet » et d’autres critiques littéraires, « la métaphore du miroir », Stendhal ne se l’était pas appropriée.

Dans le chapitre 13 de la première partie de son roman  Le Rouge et le Noir, intitulé « Les bas à jour », Stendhal écrit en guise d’épigraphe « un roman : c’est un miroir qu’on promène le long du chemin ». L’auteur de La Chartreuse de Parme a pris le soin d’inscrire le nom de SAINT-RÉAL en dessous de la citation. Stendhal n’est donc pour rien si on lui attribue ici et là cette formule devenue la phrase-clé du roman réaliste au XIXe siècle. Si, dans la 2ème partie de Le Rouge et le Noir, précisément au chapitre 19, il reprend la formule, on ne peut en aucun cas la lui attribuer.

César Vichard de Saint-Réal est un écrivain français peu connu qui a vécu au XVIIe siècle. Ce qui laisse croire que la métaphore du miroir ainsi dénommée, est moins récente qu’on le pense. Si les œuvres de César Vichard de Saint-Réal sont tombées depuis longtemps dans le domaine public, cela ne veut en aucun cas dire qu’il ne jouit pas d’un certain droit moral. Alors, donnons à César ce qui appartient à César !


Peut-on fabriquer un écrivain ?

La petite marchande de prose
La petite marchande de prose

En me posant cette question, j’ai naturellement pensé au roman de Daniel Pennac, La petite marchande de prose, troisième de sa série des mésaventures de Benjamin Malaussène. Bouc-émissaire parfait attaché à une maison d’édition, Malaussène s’est vu proposer la tâche de devenir du jour au lendemain, le fameux écrivain J.L.B, connu du pays tout entier comme le prophète du mouvement qu’il a baptisé lui-même Le réalisme libéral ou capitaliste, par opposition au réalisme socialiste. Benjamin Malaussène apprend donc l’art (difficile, dirait un académicien) de devenir écrivain. Cependant, il doit faire face à ses lecteurs, et pis encore à des journalistes taquins. Mais il finira tout de même par laisser apparaître son imposture.

L’histoire de Malaussène n’est pas si loin de ce que l’on voit aujourd’hui en Haïti. Il suffit à un éditeur, couplé d’un opérateur culturel, seul délivreur de prix, de nous proposer tel ou tel écrivain comme le nouveau Victor Hugo de son temps. Ainsi, son manuscrit très médiocre est emballé dans un beau format, préfacé ou présenté par un autre écrivain, le plus souvent qui est passé lui aussi par-là, placé dans les vitrines d’un libraire connu et en dernier lieu récompensé par un prix littéraire, qui comme a dit un jour un fin polémiste, n’a jamais récompensé un écrivain. Parfois on imprime des affiches partout, de telle sorte qu’en ouvrant sa fenêtre, l’écrivain est là qui vous attend, en dentelle ou en habit de cocktail.

La fabrique d’un écrivain est une activité purement commerciale et cela doit le rester. Mais quand celui-ci devient une référence, le seul Victor Hugo ou Marguerite Duras en version tropicale, cela pose un sérieux problème et l’on risque de tomber dans l’éloge de la banalité ou de l’imposture intellectuelle. Doit-on assister à la naissance des écrivains Made In Gallimard ou Made In Henry Deschamps, voire même Made In LEGS ÉDITION ? Non, et ceci -comme le dirait une journaliste culturelle- sans l’ombre d’un doute !

 


Peut-on plagier le titre d’un livre ?

Le plagiat est un terme qui revient incessamment ces derniers temps dans les débats littéraires. Pour les critiques littéraires, il s’agit de délimiter la frontière qui sépare Plagiat et Influence ou Intertextualité. Le plagiat, nous dit Paul Aron, « est  l’emprunt significatif par un auteur d’un fragment du texte ou de la pensée d’un autre auteur ». Le terme significatif employé par Paul Aron, aussi vague qu’il soit, a une valeur quantitative, dans le sens qu’il fait référence au volume du texte emprunté. Mais, si cette valeur quantitative ne dit rien sur la proportion du texte à considérer, il est clair que le titre d’un livre, qui ne fait d’ailleurs pas partie du texte, selon une approche purement génettienne, ne saurait être considéré comme significatif.

 Ainsi, parler de plagiat dans le cas d’une reprise d’un titre d’un auteur par un autre est ridicule. Mais, cette reprise, est-elle au même titre que le plagiat, punissable en droit ? Du point de vue général Le code de la propriété intellectuelle protège les titres originaux, mais en ce qui nous concerne, le Décret sur le droit d’auteur publié en 2005 par le président Boniface Alexandre ne dit absolument rien sur le titre d’une œuvre.

On revient donc à parodier la question de départ à savoir où commence l’originalité et où prend fin le lieu commun ? Mais, on le sait sans doute, pour reprendre une citation du poète Pierre Reverdy,  « les mots n’appartiennent à personne ».


À quoi servent les préfaces ?

La préface de Cromwell
La préface de Cromwell

Quel écrivain n’a jamais reçu la demande de rédiger une préface pour un autre plus jeune ou qui fait ses premiers pas dans la littérature ? Entre la littérature et les préfaces, il y a une longue histoire d’amour, et comme toute histoire d’amour, elle est faite aussi de haîne et parfois même de répulsion. Ce qui peut nous pousser à nous demander si les préfaces, souvent rédigées dans le but de légitimer une œuvre ou un auteur, sont, elles-mêmes, légitimes ? Là, je pense à Bonel Auguste affublé à tort du titre de poète-philosophe par Franketienne ou même à Kermonde Lovely Fifi qu’Emmelie Prophète cite comme une voix qui nous manquait, quand on en a eue tellement… On se souvient des premières lignes de la préface de En route de l’écrivain français Huysman qui disait, dans une ironie sans égale, «…je m’abstiens de faire devancer mes livres d’inutiles phrases ». Ou de la postface du recueil de poèmes Le voyage Inventé (Claude Pierre) rédigée par Lyonel Trouillot, polémiste de son état, disant « heureusement pour les préfaciers qu’il existe ce genre appelé la postface pour leur voler la palme du ridicule ».

Si les préfaces sont inutiles ou relèvent du ridicule, pourquoi s’acharne-t-on à en rédiger ou à demander qu’on nous en rédige ? Le jeune auteur qui mise sur la préface ne court-il pas le risque de la voir voler la vedette à son livre ? Car les préfaces-vedettes, on en a connues : la préface de Cromwell ou celle de Pierre et Jean sont considérées comme beaucoup plus utiles (pour ridiculiser un peu Huysman) que les textes. Mais il s’agit ici de préfaces rédigées par les auteurs des livres eux-mêmes, ce que la critique littéraire appelle la préface auctorielle. Les préfaces peuvent donc faire autant de bien que de mal. Qui ne se souvient pas de cet écrivain, parcourant les rues de Port-au-Prince, cherchant les rares exemplaires de son livre après le départ de Baby Doc se rappelant que ce livre a été préfacé par un tonton macoute. Ce livre dont on ne citera pas le titre, dommage, à cause de la préface, n’a pas vécu longtemps.

Si les préfaciers donnent une part de leur célébrité ou de leur autorité à l’auteur préfacé, l’équation inverse est parfois envisagée par eux. En préfaçant le livre d’un grand auteur, on se donne aussi un peu de légitimité. C’est ce qu’on verra si l’on pense à Lyonel Trouillot préfaçant René Philoctète ou à Emmelie Prophète préfaçant le dernier recueil de poème de Lyonel Trouillot. Mais en vérité, vous dis-je, pour reprendre un peu Mallarmé, « un bon livre se passe de présentation ».


Diane Descôteaux : le romantisme n’a pas de siècle

Diane Descôteaux
Diane Descôteaux

Diane Descôteaux est une poétesse atypique. Un dernier souffle de la poésie classique qui tente de se relever ou de survivre. Si vers la fin du XIXe siècle écrire un poème en prose ou en vers blanc était un acte de révolte, ou d’avant-garde, alors écrire un sonnet au début du XXIe siècle doit absolument en être un aussi. Poétesse d’amour, d’un bonheur fou, « qui frise la démence », Diane Descôteaux accorde une place particulière à la forme. Que ce soit dans des petits poèmes d’origine japonaise de trois vers, appelés haïku, ou des vers français frappés à la Musset, avec le même désespoir, la même tristesse et ce mal-être qui n’a pas cessé de traverser les hommes. Il est donc possible de dire aujourd’hui que le romantisme n’a pas de siècle. Et c’est ce que vient nous confirmer la poétesse dans ce poème que nous avons le plaisir de reproduire ici dans la rubrique « Besoin de poème ».

Mon âme brûle encor, comme d’immenses fours,
De ces ardents charbons qui maintiennent la flamme
De notre attachement que mon verbe déclame
Et qui n’a point de cesse à croître tous les jours.

J’aimerais, avec art, dessiner mes amours
Sur un carré de soie ou sur une oriflamme,
Ou bien te préparer un magique dictame
Que j’étendrais le soir sur ta peau de velours.

Or que ne puis-je donc user de véhémence
Pour dire ce bonheur qui frise la démence
Et qui, depuis toujours, se trouve être le mien ?

C’est qu’il nous faut chercher dans les projets célestes
Afin de découvrir que le cœur, oh combien !
Ressent plus qu’il ne voit les bienfaits de nos gestes…

(Diane Descôteaux)


Un livre sur l’histoire du Parlement haïtien

En novembre 2014, a paru sous la coordination du journaliste Lemoine Bonneau un livre de près de 300 pages intitulé « Le Parlement haïtien, deux siècles d’histoire ». Fruit de la collaboration de la constitutionnaliste Mirlande Hyppolite Manigat, de l’historien Claude Moïse et de Lemoine Bonneau lui-même, ce beau livre est d’une grande richesse documentaire et d’analyse.Parlement

Imprimé en grand format, sur du papier glacé, le livre retrace l’histoire du Sénat de la République, de sa création en 1806, au lendemain de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, jusqu’en 2012. Dès les premières pages, Mirlande Hyppolite Manigat nous rappelle avec fierté que « le pays [Haïti] est le deuxième à avoir brisé les liens coloniaux après les États-Unis en 1776…» et aussi « le troisième pays à s’être donné une Constitution moderne en 1805 », toujours après les États-Unis (17 septembre 1787) et la France (3 septembre 1791). Mais une chose qu’il faut signaler, ce qui a démarqué Haïti de ces deux pays, c’est que la Constitution de 1805 n’avait pas souligné la nécessité du pouvoir législatif en concentrant « toutes les préogatives entre les mains de Dessalines ». Ce n’est qu’après la mort de celui-ci, survenue le 17 octobre 1806, soit exactement le 30 décembre de la même année, qu’une décision a été prise pour élire les premiers sénateurs de la République. Ils seront au nombre de 24, dont Alexandre Pétion, Paul Romain, Étienne Magny, Magloire Ambroise, Guy Joseph Bonnet, Guillaume Manigat…, regroupant des militaires et des civils. Voilà donc dans quel contexte a pris naissance le Sénat de la République, selon Mirlande Manigat.

Dans la troisième partie du livre, l’historien Claude Moïse couvre la période allant de 1930 à 1961, « De la désoccupation au cataclysme duvaliérien ». Dans cette section, le professeur Moïse décrit la résistance du Sénat aux manipulations gouvernementales dans le contexte de l’occupation américaine (1915-1934). L’année 1934, nous dit Claude Moïse, « verra l’hostilité persister et se renforcer entre le pouvoir exécutif et le Sénat. Celui-ci refusera, en effet, de sanctionner des projets de loi vitaux pour le gouvernement, tel le contrat sur le commerce de la figue-banane déposé en novembre 1933 et celui du rachat de la Bbanque mis au point par les Américains et signé le 12 mai 1934 ».

Le long règne des Duvalier a été une période boulversée pour le Sénat. Le monocamérisme de Duvalier a consisté à épurer le Parlement, donnant naissance à ce que Claude Moïse appelle un « Parlement duvaliériste ». Le journaliste Lemoine Bonneau poursuit sur la même lancée au dernier chapitre du livre. « Le Parlement réhabilité (1961-2002)». Cette période nous semble la plus longue, tellement elle est traversée par des bouleversements politiques, avec un pays qui passe d’un régime totalitaire à une « bamboche démocratique ». Si, pour François Duvalier, le Sénat demeurait « le haut lieu de la conspiration politique contre le président de la République » (Lemoine Bonneau), la nouvelle démocratie ne saura s’en accommoder.

L’histoire du Parlement haïtien, principalement du Sénat de la République, peut servir de repère pour raconter l’histoire des régimes politiques haïtiens. C’est ce que  vient nous confirmer ce livre important sur le Sénat qui aura, on l’espère, une grande incidence sur la manière de gérer les relations entre les pouvoirs exécutif et législatif. Nous souhaiterions qu’un document de ce genre soit également réalisé pour la Chambre des députés, afin que l’histoire du Parlement haïtien soit complète.


Bain de foule aux Cayes pour Yanick Lahens

Les samedi 24 et dimanche 25 janvier 2015 s’est déroulée aux Cayes la 40e édition de Livres en liberté. L’invitée d’honneur, Yanick Lahens, Prix Femina 2014, a été chaleureusement reçue par les jeunes de la cité d’Antoine Simon ce samedi 24 janvier au collège Frère Odile Joseph.

(c) Wébert Charles
(c) Wébert Charles

La ville des Cayes attendait ce jour depuis plus de deux mois. Clément Benoit II, opérateur culturel et principal instigateur de la foire, avait tout préparé à l’avance. Ruban, t-shirt, bouquet de fleurs… et les jeunes sur place, impatients de voir à quoi ressemble un prix Femina, se sont rassemblés à l’entrée du collège Frère Odile Joseph. Pour beaucoup d’entre eux, venus de Limbé et d’autres villes avoisinantes, c’est la première fois qu’ils verront d’aussi près cette figure imposante de la littérature francophone contemporaine.

17h, Yanick Lahens, escortée par un groupe de jeunes, traverse une haie d’honneur, sous une pluie d’applaudissements. T-shirt jaune, l’air calme, bouquet de fleurs dans la main gauche et ciseaux dans la main droite, l’auteur de « Bain de lune » coupe le ruban, sourire aux lèvres, prend son bain de foule. Les milliers de fleurs de papier planent au-desus de la foule. Un ensemble d’écrivains et de personnalités, parmi lesquels Gary Victor, Évains Wêche, Marie-Laurence Jocelyn Lassègue, viennent acceuillir la romancière qui va s’installer sur son stand avant d’aller animer une causerie à l’auditorium du collège. Yanick Lahens avoue être très émue devant cette foule de jeunes. « C’est très touchant et je trouve l’école très vivante », affirme l’auteur de Guillaume et Nathalie.

La littérature comme passion

À l’auditorium du collège, l’après-midi se poursuit. Yanick Lahens, en présence de l’ancienne ministre de la Culture, Marie Laurence Jocelyn Lassègue, du directeur de la compagnie Barbancourt, William Éliacin, et d’une centaine de jeunes, prononce une petite conférence improvisée. Conférence qu’elle ne qualifie pas comme telle, d’entrée de jeu. « La bonne nouvelle d’aujourd’hui, c’est qu’il n’y aura pas de conférence », lance Yanick Lahens dans la salle qui lui répond par un jet de rires.

La romancière a parlé de sa passion pour l’écriture et invité les jeunes à se vouer à leur passion. Car sans cela, elle n’aurait pas eu ce prix: son roman, Bain de lune, était pour elle une véritable épreuve, puisqu’elle l’avait abandonné, jugeant le projet trop ambitieux, pour écrire ce roman d’amour, qui a eu lui aussi un succès monstre, Guillaume et Nathalie. « C’était pour me guérir de l’abandon de Bain de lune que j’ai écrit Guillaume et Nathalie », renchérit Yanick.

Évains Wêche, lauréat du prix Deschamps en 2013 avec son recueil de nouvelles Le Trou du Voyeur, également de la partie, a parlé plutôt de rêve, puisque pour ses parents il n’était pas question qu’il devienne écrivain. Voilà pourquoi, a-t-il fait des études de médecine. Mais il n’a jamais abandonné le rêve de devenir écrivain, confie-t-il. Et c’est ce que le prix Deschamps est venu récompenser.

La soirée a été riche et l’assistance a suivi avec attention jusqu’à ce que l’éditeur Dieulermesson Petit Frère, qui jouait le rôle de modérateur, mette fin à ces quelques bonnes minutes de moisson, d’espoir et d’admiration.


Marc Exavier : « Faut-il toujours découper sa semblance » ?

Le poète Marc Exavier (c) Wébert Charles
Le poète Marc Exavier
(c) Wébert Charles

Le poète est quelqu’un qui vit dans un monde fermé, un monde qui se suffit à lui seul et dans lequel les songes, les miroirs et la transparence s’éclaboussent. Ainsi, il lui arrive de se perdre dans ce mirage que crée l’alcool et de soutenir que la vraie vie est celle rêvée, créée (Proust). Marc Exavier est un poète qui se contient. Qui déambule, avec dans sa tête ses lots de poèmes, comme ce soulard qui a peur de salir son ombrage. Mais dans ce dialogue de soi à soi, devant le miroir ou face à la noirceur de son ombre, « faut-il toujours découper sa semblance », chanter pour amadouer la mort, se chercher dans le morcellement de son corps ou tout simplement s’effacer pour mieux apparaître ?  « Bienheureux celui qui se soûle, écrivait Jean-Claude Charles, car il verra Dieu deux fois.» Dans ce jeu du double et du multiple, seul le poète comprend le monde et arrive à le vivre dans toute sa splendeur ; lui seul sait plonger dans ce champ de correspondances où tout est couleur, son et parfum.

Marc Exavier ressemble donc à une version surréaliste de Baudelaire ou de Carl Brouard, ces amants des liqueurs fortes, qui cherchent dans le monde l’élixir et ce pays de cocagne où « tout n’est qu’ordre et beauté / luxe, calme et volupté ».

J’ai peur de danser sous la pluie
Pour ne pas salir mon ombrage
Dans la salive des faux rêveurs
Tous les regards qui me regardent
Éclaboussent la transparence
De mes enivrements
Faut-il toujours découper sa semblance
Dans l’étroitesse des miroirs
J’invente les gestes qui m’effacent
Je rends à la mort sa caresse
La liberté n’a pas de frère

Marc Exavier, «Chansons pour amadouer la mort» suivi de «Le cœur inachevé», Éd. Presses nationales d’Haïti, 2005.


La mer et autres solitudes : Poésie ou parodie ?

Dominique Batraville
Dominique Batraville

J’ai lu le dernier recueil de poèmes de Dominique Batraville, La mer et autres solitudes, et j’ai beaucoup plus pensé à mes lectures anciennes, aux livres que j’ai aimés ou pas, qu’à Dominique Batraville lui-même ; aux références intertextuelles qu’aux erreurs de pagination. Si ce recueil fait revivre les personnages mythologiques chers à Batraville, tels que Myriam, Néfertiti, Salomé, les saintes d’Egypte, il nage dans un champ intertextuel qu’on a du mal à considérer comme tel. En effet, La mer et autres solitudes est un livre fait d’autres livres. Ceci est l’essence même de la littérature, me diriez-vous, citant Borges qui a dit avec raison que « tous les livres du monde sont l’œuvre d’un seul et même écrivain ». Mais, notre bon Dominique est allé un peu trop loin ou n’a pas trop pris de distance par rapport à ses influences et à ses lectures. On peut aimer un auteur autant qu’on veut, quitte à reprendre le titre de  son livre, le modifier et en faire un vers, une image ou le titre d’un poème.

Le premier poème de La mer et autres solitudesLe testament de la solitude, fait penser au premier roman à succès d’Emmelie Prophète. Il suffit de mettre le mot solitude au pluriel, et on obtiendra le titre de ce roman difficile à lire de l’animatrice des Carnets sur Magik 9. Dominique semble accorder un intérêt particulier aux titres. Car on y retrouve « Crime et Châtiment dans les Danaïdes » (p. 9), « J’ai appris à observer Compère Général Soleil » (p. 15), « Là-bas dans la capitale de douleurs » (p. 18), « nos cimetières marins » (p. 20), « Nos surlendemains d’arbres musiciens » (p. 20), « je suis ton bateau ivre » (p. 41), « Cueillir les raisins de la colère » (p. 42), « t’es un cantique des degrés » (p. 33), « Tu es le cantique de mes cantiques » (p. 47), « et de possédé de la pleine lune » (p. 54). Les lecteurs moyens reconnaitront le titre des livres de Dostoïevski,  Jacques Stephen Alexis, Paul Éluard, John Steinbeck, Jackson Pierre Paul…

Le problème ici n’est pas de citer les titres, mais de les modifier. Ainsi, Musique des degrés de Jackson Pierre Paul, devient Cantique des degrés, ou Capital de la douleur d’Éluard, Capitale de douleurs. Batraville joue, si jeu est, avec le nombre, enlève la marque du pluriel ou transforme au singulier. Ce qui ressemble à une parodie, mais là encore, les parodies ont la réputation de faire rire.

 

 

Wébert Charles

 


Comme un christ abandonné

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A C. E

Au linteau de nos espoirs
Je longe ton corps
Tel un arbre suspendu

De tes yeux d’astres
Tu me regardes passer
Dans la véhémence des souvenirs
Il faudrait tout un peuple
Pour renommer ton sourire
Te porter jusqu’à l’enceinte
De mon corps décapité

Et je suis là
Debout
Comme un christ abandonné

Mais toi
Il faudrait tout un peuple
Pour renommer ton sourire
T’inventer dans le blanc des saisons
Comme une prière faite au monde

Wébert Charles


Livres en folie perd l’un de ses inconditionnels

L’écrivain Michel G. Bertrand est mort le lundi 9 décembre 2014 suite à un arrêt cardiaque dans un hôpital en République dominicaine. Michel G. Bertrand a été un inconditionnel de Livres en folie, la plus grande foire du livre d’Haïti. Témoignages sur la vie de l’écrivain et du banquier, auteur entre autres de « J’accuse ma destinée », « Karla », « Qui de nous deux a tort ».

Michel G. Bertrand
Michel G. Bertrand


« J’ai côtoyé Michel Bertrand pendant plus de trente ans. Il a été un être modeste, paisible et souriant. Sa grande qualité étant sa gentillesse, il a toujours marqué son passage par une remarque positive concernant l’œuvre d’un autre écrivain. L’écriture pour lui a toujours été un moyen de témoigner son amour pour ses proches et son pays ». Marie Alice Théard, écrivain, historienne de l’art.

« C’est un homme apparemment timide, mais doté d’une gentillesse énorme qui décoiffe. Mais ce qui m’a surtout frappé chez lui, c’est sa passion de l’écriture. Il ne se lassera jamais de vous parler de cet art qui, de passe-temps, est aujourd’hui sa principale activité. Il passera des heures à vous compter ses histoires et ses projets d’écriture en oubliant qu’un autre monde existe parallèlement. C’est aussi un homme généreux et sa sollicitude est comme un soleil qui ne manquera pas de vous brûler la peau.» Gaspard Dorélien, journaliste et photographe.

« Michel est de ces gens dont on se souvient dès la première rencontre. Que ce soit à Livres en folie ou à Livres en liberté, je recherchais toujours sa compagnie. Sachant que son sens de l’humour allait à coup sûr créer cette ambiance qui nous ferait tordre de rire. Son départ laisse déjà un grand vide non seulement dans le cercle littéraire, mais aussi dans le cœur de ses nombreuses lectrices.» Alex Laguerre, écrivain.

« Michel G. Bertrand fut un ami et aussi un ami personnel de mon mari, Albert Desmangles, depuis l’époque où il dirigeait la succursale de la Sogebank à Lalue. Il fut un passionné de poésie et de littérature. Il me demandait souvent des conseils pour ses romans et il m’a même dédicacé l’un d’entre eux. Il était un homme sympathique, courtois et de très bon commerce.  Paix à son âme ! » Margaret Papillon, écrivain, éditrice.


Yanick Lahens et l’art de parler des « invisibles »

Ce samedi 6 décembre 2014, la librairie La Pléiade à Bois-Patate a reçu Yanick Lahens pour une causerie précédée de vente-signature de ses derniers livres. Une causerie très enrichissante animée par la professeure de lettres Darline Alexis, entrecoupée de lecture, de passages du roman Bain de lune par Carine Schermann.

Yanick Lahens et Mirlande Manigat (c) Wébert Charles
Yanick Lahens et Mirlande Manigat
(c) Wébert Charles

Midi. Les gens commencent à défiler à la librairie La Pléaide à Bois-Patate, les uns se faisant empaqueter leurs livres, les autres cherchant dans les rayons les dernières parutions de Yanick Lahens. Les deux caissières, de leur côté, sont beaucoup plus occupées que d’habitude. Les gens font la queue, attendant leur tour de payer et de faire signer leurs livres.

L’après-midi s’annonce bien. Les gens sont excités de voir d’aussi  près le récipiendaire du prix Femina 2014 pour sa première intervention en public en Haïti depuis l’annonce du prix. Yanick Lahens, toujours calme, avec la tendresse qu’on reconnaît toujours dans sa voix, répond aux questions de la professeure de littérature Darline Alexis. Pour cette dernière, toute la causerie  tourne autour des thématiques récurrentes dans l’œuvre de Yanick Lahens : de La maison du père à Bain de lune. Cependant, cette communication ne doit pas dispenser les lecteurs de l’envie de lire les livres de Yanick Lahens. Ainsi, il ne faut pas entrer dans les résumés, mais frôler l’histoire racontée dans Bain de lune, particulièrement. Et c’est ce qui s’est passé.

D’entrée de jeu, Yanick Lahens a tenu à se situer. Se situer par rapport à son métier (l’écriture), à son sexe et à son espace (Haïti). Pour elle, c’est important de le signaler, car comme l’a écrit Jean-Paul Sartre, l’écrivain écrit en situation, il est toujours en situation. « Les gens me demandent souvent -où habitez-vous ?- je dis que j’habite là où habite la majorité des Haïtiens : en Haïti », martèle l’auteure de « Guillaume et Nathalie ».

Le paysan et les invisibles

Interrogée sur le silence du paysan par Darline Alexis, Yanick Lahens avance que c’est une chose universelle, propre aux paysans, non pas uniquement aux paysans haïtiens, car le paysan est « une manière d’être par rapport à la terre, par rapport aux éléments », ils sont toujours en relation avec l’invisible, le sacré. Que ce soit dans les romans américains du début du XXe siècle qui parlent des fermiers ou le livre de Jean-Marie Déguignet, « Mémoires d’un paysan bas-breton », voire même les romans de Jacques Roumain, Jean Baptiste Cinéas et Edris Saint-Amand on n’est pas loin de cet univers. « Le problème, c’est que depuis 50 ou 60 ans, on a oublié que cette question essentielle [la paysannerie] était universelle. »

Carine Schermann lisant un extrait de Bain de lune. (c) Wébert Charles
Carine Schermann lisant un extrait de Bain de lune.
(c) Wébert Charles

Yanick Lahens a également évoqué la littérature ou le roman comme espace de complexité par excellence. « Quand on est dans le roman, on est dans un autre univers, différent de la politique », selon elle. Tout l’après-midi a été rythmé par la lecture d’extraits de « Bain de lune » par Carine Schermann, d’une voix douce, qui vous plonge dans cet univers où se bousculent rêve et réalité.


Corruption oblige !

(c) https://www.unodc.org/southeasterneurope/en/Corruption.html
(c) https://www.unodc.org/southeasterneurope/en/Corruption.html

La Foire internationale du livre d’Haïti (Filha) organisée par la Direction nationale du livre (Dnl) depuis l’année dernière fait un peu parler d’elle dans les milieux littéraires. Des auteurs qui y participent avec joie, d’autres boudant tout carrément cet évènement. On se souvient encore de la première édition qui n’a pas été trop envieuse. Le public n’avait manifesté aucun intérêt pour le pays invité d’honneur, en l’occurrence le Venezuela, dont les livres étaient inaccessibles, parce qu’écrits en espagnol. Les quelques rares auteurs vénézuéliens présents, ignorés, boudés, étaient comme des touristes abandonnés aux confins du monde. Qui pis est, l’invité d’honneur, Frankétienne, installé sur son trône, tel un roi malheureux, le fameux roi du pays pluvieux de Baudelaire, s’était vu voler la vedette par Dany Laferrière, fraîchement élu à l’Académie française.

La foule de gens qui entourait l’enfant de Petit-Gôave, voulant prendre une photo avec lui ou lui faire signer un de ses livres, avait fini par faire de l’Immortel, malgré lui et malgré les organisateurs, l’invité d’honneur réel de cette première édition de la foire.

Ce sont des leçons apprises, diriez-vous. Une première édition ne pouvait se passer autrement. Mais la deuxième, prévue pour les 11, 12, 13 et 14 décembre de cette année s’annonce grandement mais sur les mêmes bases. Le pays invité d’honneur, le Cuba, encore un pays hispanophone, l’invité d’honneur Michel Soukar, historien de son état, risquent de vivre ce que le pays à l’honneur et ce que l’invité d’honneur de l’année dernière ont vécu dans les jardins du Palais municipal de Delmas. Yanick Lahens, prix Femina 2014 pour son roman Bain de lune, ne risque-t-elle pas de voler, malgré elle, la vedette à l’auteur de La dernière nuit de Cincinnatus Leconte ? Et pire encore, la maison d’édition C3 est l’un des sponsors de cette édition. De mémoire d’homme ou de collectivité, jamais foire ou salon du livre et des éditeurs n’a été sponsorisée par un et un seul éditeur. Surtout si cette foire est organisée par l’État. C’est de la concurrence déloyale, pure et simple. Car, vous le savez, qui sponsorise commande. Et d’autant plus, le directeur général de la Dnl publie ses livres chez C3 et sera en signature sur le stand de la maison à la rue Rigaud.

 

Que voulez-vous ? Corruption oblige !


Lettre ouverte à Hacud et C3 éditions

Port-au-Prince, le 05 décembre 2014

 

Le comité de direction de LEGS ÉDITION est étonné de voir le nom de la maison d’édition figuré sur l’affiche de publicité de la 1ère édition du salon du livre de l’Artibonite organisé par Haïti culture et développement (Hacud) et C3 éditions. Pourtant le comité de direction, dans une lettre envoyée en date du 21 novembre 2014 à Fred Brutus des éditions C3, avait clairement signifié aux organisateurs de ce salon son refus d’y prendre part pour des raisons d’ordre éthique liées au métier d’éditeur. Car nous savons pertinemment que l’organisation de « Salons du livre » ne fait pas partie des fonctions assignées à une maison d’édition. Cette dernière ne peut organiser que des ventes signatures, des causeries et conférences avec ses auteurs. Elle n’a pas non plus le droit de patronner à elle seule un salon ou une foire, étant sur un marché qui se veut de concurrence pure et parfaite.

À cet effet, le comité déplore et condamne publiquement, avec la dernière rigueur, l’utilisation abusive et sans consentement de son nom commercial par les organisateurs de ce salon encadrés par l’Union européenne. Il s’agit là d’une publicité mensongère pouvant induire les potentiels consommateurs en erreur et porter atteinte à l’image de LEGS ÉDITION qui, de toute façon, ne cautionnera pas ce manque de professionnalisme par sa présence.

Le comité exige, par la présente, des explications claires et précises de Hacud et C3 éditions qui ont délibérément choisi de l’impliquer dans cette activité dont il avait clairement décliné l’invitation.

 

 

Wébert N. CHARLES

Dieulermesson PETIT FRERE

Mirline PIERRE

Fedna DAVID


Hakime Faimy expose à Festival Arts Haïti

Du 21 novembre au 15 décembre 2014, la plasticienne Hakime Faimy expose ses toiles à la galerie Festival Arts Haïti, à Pétion-Ville. Des couleurs, des ornements, des cristaux… Tout s’invite et se dérobe sous les yeux du spectateur. Des pièces vivantes, qui touchent et nous plongent dans une douce méditation.

L'artiste Hakime Faimy (c) Wébert Charles
L’artiste Hakime Faimy
(c) Wébert Charles

S’il vous arrive de visiter la galerie Festival Arts cette semaine, vous verrez l’artiste Hakime Faimy, au sourire léger, venir vous accueillir. Elle vous dira peut-être qu’elle est « catholique mariale », vous lui demanderez ce que veut dire ce concept et en entrant dans la salle d’exposition, face au visage rayonnant mais élégiaque de Notre-Dame des Douleurs en bleu, vous comprendrez pourquoi.

Notre Dame des Douleurs (c) Hakime Faimy
Notre Dame des Douleurs
(c) Hakime Faimy

Sur les voies (voix) de la Vierge

« C’est un hommage à Marie, un hommage à la Vierge, à ce ciel qu’elle nous apporte et que nous avons tous dans notre cœur et qu’il nous faut chercher pour le mériter ». Hakime Faimy nous confie ces mots avec dans la voix une certaine énergie qui dévoile la relation sacrée qui existe entre elle et ses œuvres. L’exposition rassemble plus d’une soixantaine de pièces, toutes, avec pour point focal, Marie, la Vierge, directement ou indirectement. Tout revient à Marie. Cependant, nous affirme l’artiste, il ne s’agit pas d’une seule représentation de la Vierge, mais d’un ensemble de représentations provenant de cultures différentes. Ainsi, on voit quelques apparitions de Marie, la Notre Dame des Douleurs avec des larmes aux yeux, baignant dans un univers bleuâtre, la Notre-Dame du Perpétuel Secours, la Notre-Dame d’Altagrâce, la Notre-Dame de Czestochowa, la Notre-Dame de la Délivrance, La vierge du Brésil ou la Madone d’Afrique.

La Madone d'Afrique (c) Hakime Faimy
La Madone d’Afrique
(c) Hakime Faimy

Lumière, couleurs et cristal

Si les peintures d’Hakime Faimy sont extrêmement expressives et donnent l’impression que les personnages sortent du cadre, c’est qu’elles ne sont pas que couleurs. L’artiste a trouvé une méthode originale pour  faire parler son art. Des cristaux ornent les portraits de Marie, de Jésus ou des Rois Marges. « J’ai commencé à me demander est-ce qu’il ne fallait pas trouver des éléments afin de permettre à ces tableaux d’être plus vivants qu’ils n’étaient ». En effet, les tableaux de Faimy sont vivants, la lumière y ajoute un éclat particulier, donnant l’impression que les auréoles s’illuminent, brillent. Des tableaux vivants, vibrants qui ne vous laisseront pas indifférents.

 

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Notre-Dame de Czestochowa (c) Hakime Faimy

L’exposition se poursuit jusqu’au 15 décembre 2014 à Festival Arts, à la rue Magny, Pétion-Ville.