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I am Europe, Berlin est l’Europe

Hier, je suis allée voir I am Europe, spectacle du le metteur en scène allemand Falk Richter avec huit performeurs et performeuses européens, à  l’Odéon – Théâtre de l’Europe à Paris. Courageuse, rentre-dedans et passionnée, cette pièce co-écrite avec ses actrices et ses acteurs est une ode à la grande idée européenne. Et si une ville au monde incarne, pour moi, mieux qu’aucune autre cette idée-là, c’est bien Berlin.  Ils sont…




Le choix du néant

Depuis septembre dernier, j’ai décidé de revenir vivre partiellement à Berlin, renouant avec ma vieille maîtresse une liaison qui, si elle s’est défaite de certaines illusions – autant dire de certains espoirs – n’a rien perdu en intensité. Une liaison dangereuse, parce qu’elle met constamment en perspective ma vie parisienne et mes choix de carrière.



Mon ami, ce jeune et riche propriétaire berlinois

Très jeune, très riche, c’était mon nouveau voisin, juste avant mon départ de Berlin. Il avait débarqué avec ses millions de la Silicon Valley et avait acheté l’appartement voisin du mien. C’était un gentrifieur – et pourtant ce fut mon ami. Mais l’amitié est-elle vraiment possible entre une artiste désargentée et un millionnaire américain à Berlin ?  Tu avais tout pour être détestable, mon très jeune et très riche ami. Tu avais…


Tchüss, Berlin.

Le vieux poète et l’ange sur la Potsdamer Platz. Image tirée des Ailes du désir, Wim Wenders, 1987

En 2009, j’ai plaqué ma vie parisienne pour vivre la bohème berlinoise. Aujourd’hui, contrainte et forcée, je fais le chemin inverse. Reconnaissante envers plus de huit ans d’expérience berlinoise, je suis bien obligée d’admettre que, pour moi, désormais, la vie est ailleurs. Les jobs sous-payés, les loyers qui augmentent vertigineusement et l’aseptisation programmée de la créativité berlinoise me mettent à la porte de l’Allemagne. 

Je vins pour la première fois à Berlin en 2000. Je fus immédiatement emportée par le tourbillon de cette ville « pauvre mais sexy », où je cohabitais dans 100 mètres carrés avec deux homos libres comme l’air qui finirent, d’ailleurs, éleveurs de chèvres à Ibiza. En 2009, à force d’y faire des aller-retours de plus en plus fréquents, je décidai de quitter ma vie parisienne et son refrain bien connu de la « boîte à chaussures – sorties trop chères – milieu parisien con et cloisonné ». Lorsque je posai mes deux énormes valises dans mon appart de Kreuzberg, je ne savais pas que mon histoire d’amour avec Berlin durerait près de neuf ans.

Pendant ces neuf ans, j’ai vendu une pièce de théâtre à l’Institut français et à l’Institut Goethe, j’ai pris des cours plus que bordéliques dans une école de cinéma autogérée, j’ai vendu des parfums, j’ai indiqué la direction du buste de Néfertiti et des chiottes dans les musées nationaux de Berlin.

J’ai écrit, écrit, écrit encore ; aussi bien sur ce blog que dans des centaines de carnets Moleskine ; j’ai pondu des articles sur le management interculturel et l’entretien d’embauche en Autriche et des scénarios sur des filles de quinze ans qui ne veulent pas donner leur virginité aux mecs et des documentaires sur les punks berlinois et des chansons mélancoliques et dansantes et des milliards de notes ivres sur mes nuits échevelées.

Tout le monde fait des bilans, des listes. C’est à la mode de faire un « retour sur ses années d’exil », d’analyser tout, de donner un sens à ce qu’on a vécu, sans quoi l’on aurait le sentiment d’avoir perdu son temps. J’ai tenté, moi aussi, de faire un bilan de ma vie berlinoise… en vain. Je tourne en rond sur une seule idée : Berlin me manquera affreusement.

Pour moi, Berlin sera toujours plus que la nuit, la fête, le fun, la drogue, les loyers pas chers et l’amour libre. La capitale allemande m’a attirée dans ses rets le jour où j’ai vu, à douze ans, Solveig Dommartin se balancer avec ses ailes d’ange équilibriste sur le trapèze des Ailes du désir de Wim Wenders. Depuis, Berlin fut toujours pour moi un vaste terrain vague et mélancolique, dans lequel il est permis de rêver et de n’être qu’un pauvre poète. Peu importe que mon propriétaire véreux, un spéculateur de Hambourg, m’ait harcelée pendant cinq ans pour me mettre dehors afin de vendre mon appartement de Neukölln, devenu très désirable, plus d’un demi-million d’euros. Peu importe que les start-ups se soient installées avec leurs armadas de tables de ping-pong et de cantines chic aseptisées, où la culture du café atteint des sommets de ridicule. Berlin a pour moi toujours cette aura, celle des immeubles vides de la périphérie, des bâtiments désaffectés de l’aéroport de Tempelhof, des stèles austères et menaçantes du mémorial soviétique. Je me promène dans le Berlin de mon amour les yeux fermés, comme dans un livre d’espionnage qui se déroulerait pendant la Guerre Froide, les poings enfoncés dans les poches de mon imperméable, la capuche rabattue sur la tête. J’aime la pluie, la pluie est berlinoise, décor indispensable d’une mélancolie toute européenne.

Pourquoi partir, alors, me direz-vous ? Vous, mes très chers lecteurs, vous qui me lisez depuis tant d’années, vous qui m’avez parfois envoyé des messages d’une gentillesse, d’une drôlerie, d’une tendresse émouvantes… je m’emporte – vous avez bien le droit de me poser cette question et de trouver ma décision incongrue, voire sotte !

Je pars, de manière prosaïque, pour travailler. Je suis freelance dans le cinéma, la télé et le journalisme et je n’ai plus eu un client allemand depuis trois ans. À force de prendre l’avion pour aller bosser à Paris, je connais toutes les équipes d’hôtesses de l’air de chez Easyjet. Au bout de deux ans d’aller-retours permanents, je suis physiquement épuisée, malade et financièrement à bout.

À cela s’ajoute l’âge, 36 ans, des attentes différentes. Aujourd’hui, dimanche, je devine aisément où sont mes copains berlinois : une moitié sont en train d’acheter des glaces artisanales avec leurs mioches, l’autre moitié cuvent leur samedi soir au Berghain ou au fond de leur lit. Et moi, qui n’ai ni enfants ni gueule de bois, je bosse, comme toujours, je bosse sans relâche pour tenter de vivre ma putain de vie d’artiste. Oh, je savais bien qu’elle serait un parcours du combattant, mais j’avais espéré que mon existence berlinoise me la rendrait plus douce. Pendant un temps, ce fut vrai : on vivait bien ici, il y a huit ans, avec 800 euros, un petit job et beaucoup d’heures libres devant soi pour créer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où les loyers et le coût de la vie explosent, mais où les salaires stagnent. Et puis, après plusieurs années d’expérience en poche, on a envie de gagner sa vie, c’est con, c’est bourgeois, mais bordel, c’est honnête.

Il me suffira de fermer les yeux pour retrouver le Berlin que j’aime, puisque celui-ci est fait de grands espaces, de silence parfois souligné par le grincement moelleux des roues du S-Bahn… et de souvenirs. Des souvenirs merveilleux, colorés, uniques et le sentiment, véritablement précieux, d’avoir vécu un moment inoubliable de l’Histoire, pendant lequel une ville européenne en pleine expansion créative offrait une solution pour une jeunesse éreintée et vibrante à la fois.

Je m’en vais l’âme chiffonnée, j’emporte avec moi la nostalgie, ce feu sacré qui nourrit la création artistique, pour peu qu’on sache le recueillir.

Merci Berlin, merci à vous, lecteurs.


Nuits de crystal

Il y a huit mois, un ami s’est donné la mort à Berlin. Cet article est l’hommage que je n’ai pas pu lui rendre plus tôt, faute de mots, mais aussi un texte sur une réalité de la vie berlinoise. Ici, il est souvent plus facile de perdre pied qu’ailleurs. 

Il y a deux ans, je sous-louai ma chambre pour un mois d’été à un ami d’amie. Le garçon qui habita mes pénates était Suédois, il travaillait comme maquilleur dans un grand magasin, il avait un contrat de travail et il payait rubis sur l’ongle – il ne m’en fallait pas plus pour décider qu’il serait le sous-locataire idéal. Appelons-le Lars.

Je n’avais pas pu rencontrer Lars avant qu’il ne s’installe, aussi entamais-je une conversation sur Internet avec lui. Il était drôle, plein d’allant. Il avait un sens de l’humour coquin et nous partagions la même passion pour Absolutely Fabulous. On s’était promis d’aller danser en club ensemble à mon retour.

Il partageait l’appartement avec ma colocataire chilienne. Ils s’étaient liés d’amitié et passaient leurs week-ends à faire les quatre cent coups, si bien que j’ai fini par m’inquiéter de l’état de mon appartement ; mais on m’assura que tout était en ordre et que la fête se passait essentiellement au Berghain, où Lars avait pris, selon mes amis, ses quartiers généraux. Il travaillait dur toute la semaine et devenait « un vrai monstre de teuf », d’après les dires de ma colocataire, dès qu’il reposait ses pinceaux à blush le vendredi soir. 

Après l’été, je rencontrai enfin Lars dans une soirée privée. Il était déjà passablement ivre, nous dansâmes ensemble en riant et en échangeant des blagues débiles. Je le soupçonnais d’être un peu défoncé, mais qui ne l’est pas à Berlin ?

Peu à peu, l’activité Facebook de Lars, qui était intense, commença à me troubler. Aux photos survoltées prises pendant des fêtes hautes en couleur succédaient, au grand dam de ses contacts, de brefs posts qui dénonçaient la nullité de Berlin, le vide absolu de cette existence de fête et de manque d’ambition, l’impossibilité de se faire de vrais amis dans la capitale allemande. Quelques heures plus tard, d’autres posts suivaient, vantant la douceur de vivre à la berlinoise, la liberté et la tolérance sexuelle de la ville, etc. Bientôt, les montagnes russes virtuelles de Lars me fatiguèrent et je cessai de les lire.

On se croisait de temps en temps le soir. Il était de plus en plus tatoué. Il commença à botoxer ses lèvres. Son visage se couvrait de piercings. Il construisait une identité berlinoise, lui qui venait d’arriver de Stockholm. Il plongeait dans la vie nocturne sans prendre la moindre précaution. Ma colocataire m’avoua à rebours qu’il avait toujours des party drugs sur lui, à l’époque où il occupait ma chambre. Mais lors des soirées que j’ai passées auprès de lui, rien ne transparaissait vraiment du mal-être profond qui le dévastait.

La nuit berlinoise lui offrait le pire et le meilleur à la fois. Le meilleur : le droit d’être gay, ouvertement et avec fierté, la chance d’écouter la musique qu’il aimait, de se vêtir comme il l’entendait sans subir les quolibets des coincés qu’il détestait en Suède. Le pire : des drogues dures, très dures, disponibles à chaque instant, et de plus en plus violentes. Le meth avait fait son entrée dans sa vie par la porte de la fête, dans un certain milieu gay, disait-il, qui s’éclatait de plus en plus à goûter aux cristaux de la défonce. Beaucoup d’entre nous étaient abasourdis : pour nous, le meth, c’était Breaking Bad, une saloperie de trailer trash, pas une drogue de la fête.

Ses posts Facebook prirent des couleurs sinistres. Il se mit à insulter la ville et les Allemands, avant d’admettre que de toute manière, il n’y avait nulle part au monde où il se sente chez lui. Ses confidents se sentaient démunis ; ils l’entourèrent avec soin. Malgré cela, Lars s’enfonçait dans la nuit aux éclats de crystal crados, à l’insu de tous ses vrais amis. Une fois, je le croisai au Berghain dans un état alarmant, presqu’incapable de parler. Il me jurait qu’il n’avait rien pris et qu’il s’amusait comme un petit fou. Je n’étais pas assez proche de lui pour le forcer à rentrer chez lui. Ses amis de la nuit étaient là, qui me regardaient avec des yeux vitreux et torves à la fois. Je quittai le club une demi-heure après, trop troublée par cette vision pour pouvoir vraiment m’amuser.

Deux mois après cette entrevue nocturne, sa meilleure amie le retrouva inanimé dans son appartement. Il avait attendu qu’elle parte en week-end chez ses parents pour commettre l’acte qu’il avait préparé pendant des mois avec tant de soin. Il avait gardé des doses de meth mortelles chez lui et se les étaient administrées. L’hommage que lui rendirent ses amis fut magnifique, chaleureux et tendre. Lui qui croyait n’être pas aimé l’était profondément. Mais tous ses proches me confirmèrent leurs soupçons : Lars voulait partir depuis longtemps. Son enfance avait été un cauchemar indescriptible : à 13 ans, il avait été héroïnomane. Je n’arrivais pas à en croire mes oreilles.

Je n’ai jamais vu de crystal meth et je ne saurais dire à quoi ressemble quelqu’un qui en subit l’influence. Ce que je peux dire, c’est que je n’oublierai jamais le regard de Lars cette nuit-là au Berghain. Il y avait tant d’amour et de tendresse étouffées dans ses yeux, mais quelque chose était déjà très loin, quelque chose de léger et de gracieux – son sens de l’humour – s’était perdu. Il était déjà parti et me regardait depuis la lisière d’un monde inconnu, un monde qu’il a choisi en pleine conscience dans un acte qui m’est inacceptable.

Le lendemain de sa mort, j’ai regardé ma chambre en l’imaginant y déambuler ; je le voyais se coucher dans mes draps, peut-être lire un bouquin la tête calée contre mon oreiller. Sur cette chaise, avait-il posé son jean avant d’enfiler un pyjama ? Sur la table de nuit, avait-il laissé ses pinceaux de maquilleur ? Je ne pensais pas à la drogue. Je pensais à Lars qui aimait Absolutely Fabulous et qui venait d’arriver à Berlin avec un contrat de travail et l’espoir d’une nouvelle vie. Je pense encore à lui. Personne n’a rien pu faire et c’est sans doute là le plus intolérable.


Les ors barock n’roll de Dresde

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Le premier guide de voyage écrit par votre servante est aussi le premier guide en français sur la ville de Dresde.

Dresde n’est qu’à deux heures de train de Berlin et offre mille possibilités de balades, de découvertes culturelles et de soirées agitées du bocal. Etonnamment, c’est aussi une ville où l’on mange bien – très bien. La capitale de la Saxe, bijou du XVIIIe siècle, est un trésor baroque et une escapade fabuleuse le temps d’un week-end en amoureux ou d’une semaine en famille… à moins que vous ne préféreriez être seul au bord de l’Elbe, ruminant vos tourments littéraires comme les Romantiques qui adoraient y séjourner. Et il se trouve que je viens de pondre le premier guide de Dresde en français au monde, amis lecteurs, donc : profitez bien de ces adresses exclusives et pour le reste, rendez-vous entre les pages du guide Petit Futé de Dresde !

C’était la première fois, chers lecteurs, que j’écrivais un guide de voyage. L’expérience fut magique et le résultat est aujourd’hui entre mes mains. En le feuilletant, mille souvenirs m’ont assaillie (j’ai fait mes repérages en novembre). La silhouette baroque de la capitale saxonne me revient en mémoire, belle comme un mirage dans le désert, miroitant, reflet surréel, dans les eaux larges de l’Elbe. Dresde… cité profondément romantique, où j’ai vécu seule pendant deux semaines, traînant ma valise d’hôtel de luxe en pension familiale, usant mes semelles sur les pavés de la Theaterplatz et les parquets cirés de ses merveilleux musées, qui font la réputation culturelle exceptionnelle de cette ville d’Allemagne de l’Est.

D’un côté du fleuve, l’Altstadt, la vieille ville historique, fut presqu’intégralement détruite en 1945 par les bombardements alliés. On s’étonne encore de la perversité de ces explosifs anglais et américains lancés sur des Rubens et des Botticcelli, ainsi que sur 25 000 civils qui périrent en deux nuits seulement. Pierre par pierre, les habitants de Dresde ont reconstruit le coeur de leur ville, avec une détermination et une habileté qui laisse pantois. A moins de s’approcher de très près d’une statue des jardins du Zwinger, le palais royal, il est bien difficile de reconnaître l’original de sa reproduction d’après-guerre. L’Altstadt regorge de trésors artistiques, du musée de la Voûte Verte avec sa collection de joyaux amassés par les princes électeurs de la Saxe à la Gemäldegalerie Alte Meister, où logent les fameux chérubins à ailes de papillon que Raphaël peint aux pieds de sa Madone Sixtine.

De l’autre côté du fleuve se déploie la Neustadt, que l’on peut diviser en deux quartiers. L’Innere Neustadt (la Neustadt intérieure) est un quartier baroque au charme bourgeois. Ses ravissantes façades de couleur claire et ses rues pavées ont un charme fou… que les enseignes de luxe et les restaurants chics ont su repérer. L’Äussere Neustadt (la Neustadt extérieure), ancien quartier ouvrier dont le développement date de l’industrialisation de la région, au milieu du XIXe siècle, est le coeur de la vie artistique, alternative et bohème de Dresde. Si l’Altstadt se visite pour ses musées et ses églises, c’est donc dans la Neustadt que l’on sort le soir et que l’on fait les boutiques. Brocantes, ateliers d’artisans, shopping vintage et disques rares côtoient les clubs de jazz, les bars enfumés et les Dönerbudde qui servent des falafels jusqu’à 5 h du matin. Ancien quartier général des punks après la Chute du Mur, la Neustadt reste rock n’roll, même si les puristes vont diront sans doute, avec raison, que le quartier s’est embourgeoisé dans les années 2000.

Ville préférée des Romantiques, de Schumann à Schopenhauer, Dresde offre ses cieux tourmentés à qui veut venir y rêver. Mais elle est aussi le point de départ de merveilleuses balades dans la prodigieuse Suisse saxonne, dont les paysages de roches et de forêts troubles ont inspiré la peinture de Caspar David Friedrich. On peut aussi y séjourner comme un bon vivant, en se régalant de la lourde mais exquise cuisine saxonne faite d’oies rôties et de Stollen – ce délicieux gâteau de Noël – en descendant des pintes de bière locale ou des verres de Goldenriesling, un cépage qui ne pousse que sur les collines des bords de l’Elbe. Les quelques adresses glissées ci-dessous vous garantissent Toutatis en culotte de velours.

 

MON CARNET D’ADRESSES DRESDOIS (adresses, infos et horaires : cliquer sur le lien)

 

Voir

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  • Grünes Gewölbe : la Voûte Verte, trésor des princes électeurs de Saxe, brille des mille feux de ses diamants, perles, émeraudes et ambres. Attention, la collection est divisée en deux parties : l’Historisches Grünes Gewölbe, pour laquelle il vous faut un billet avec horaire précis, et la Neues Grünes Gewölbe.
  • Jardins du Zwinger : promenez-vous dans la cour du palais et rendez visite aux demoiselles du Bain des Nymphes (Nymphenbad).
  • Semperoper : le somptueux opéra de la Theaterplatz vous rappellera sans doute un peu les ors du Palais Garnier à Paris. Y voir un opéra ou un ballet est une expérience inoubliable, la qualité des productions égale celle de bien des métropoles européennes ou américaines.
  • Frauenkirche : symbole de Dresde, cette église baroque qui surplombe la somptueuse place du Neumarkt fut entièrement reconstruite en 2004.
  • Kunsthof (en photo) : dans la Neustadt, ces petites cours d’immeuble historiques ont été redécorées avec une créativité débridée par des artistes du monde entier. Elles abritent de charmantes boutiques et des restos très agréables.

 

Manger

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  • Altmarktkeller : niché dans une cave voûtée de la vieille ville, ce resto typiquement saxon propose des plats de viandes énormes, servis par d’accortes demoiselles sanglées dans leur costume traditionnel de Dirndl. Kitsch, mais authentique.
  • Ogura (en photo) : véritable restaurant japonais caché dans l’hôtel Hilton. Sushi à tomber par terre.
  • Raskolnikoff : branché, sans prétention, créatif et moderne, ce resto revisite avec talent la cuisine régionale de la Saxe.
  • Falscher Hase : charmant restaurant/café vegan qui s’inspire de la cuisine de grand-mère.

 

Sortir

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  • Blue Note Dresden (en photo) : minuscule club de jazz où l’on squatte le comptoir en buvant d’excellents cocktails et en fumant clope sur clope. Clientèle bourrue et rudement sympa.
  • Sabotage : le Berghain local, à l’échelle dresdoise.
  • Karl May Bar : cocktails chics (et chers) sur-mesure dans un décor mi far-west, mi piano-bar.

 

Dormir

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  • Lollis Homestay : déco délirante pour cette auberge de jeunesse en plein coeur de la Neustadt branchée.
  • Pension Raskolnikoff : merveilleuse pension pleine de charme et pas chère. Sa façade déglinguée rappelle les riches de heures de la Neustadt punk.
  • Taschenbergpalais (en photo) : cassez votre PEL et offrez à votre âme soeur une nuit de rêve, dans un hôtel qui n’a rien à envier au Grand Budapest Hotel de Wes Anderson.


Berlin – Los Angeles : le match

 

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Coucher de soleil à Venice Beach, Los Angeles, décembre 2015 

Sous ce titre racoleur se cache un véritable dilemme, chers lecteurs : après sept ans de vie à Berlin – un véritable cycle mystique, n’est-ce pas – je me demande si Los Angeles, d’où je reviens tout juste, ne serait pas un bon point de départ pour une nouvelle phase de mon existence.  Au-delà de ces déchirures métaphysiques, je vous rappelle que Los Angeles et Berlin sont jumelées (peu de gens le savent), et que chacune a bien des choses à apprendre de l’autre pour remporter le titre de la ville la plus geil* du monde.  En prime à la fin de cet article, un petit carnet d’adresses angelino si vous décidez d’aller y faire un tour. 

Nous sommes en janvier 2016 et je suis arrivée en janvier 2009 à Berlin, âgée de 27 ans et pleine d’espoir, avec deux valises énormes et un échange d’appart Paris-Berlin. J’ai appris l’allemand et la direction d’acteurs, monté une pièce de théâtre, fait mon master de scénariste dans une école prestigieuse, mais mon rêve de pénétrer l’industrie cinématographique allemande ne s’est pas vraiment réalisé, même si j’ai eu la chance de travailler sur de merveilleux projets documentaires. Ce rêve s’est d’ailleurs éteint, faisant place à d’autres.

Cela, c’est pour la bio officielle. La bio officieuse est pleine d’amours et d’amourettes internationales, de connards et de princes angéliques, d’amitiés violentes et passionnées avec des femmes folles comme moi, de nuits interminables, de cadavres de bouteilles de riesling, de musiciens échevelés, de rires éclatants dans les chiottes d’un bar à quatre heures du matin, de robes en lamées négociées dans des échoppes vintage et de camping moite au bord de la Baltique entourée de nudistes rougis par le soleil du Nord.

Après sept ans à Berlin, je suis capable de faire quelques conclusions qui ne concernent que moi, mais qui vous concernent quand même un peu, ami Français venu chercher ici la joie et la liberté, comme tout Gaulois normal qui ne peut plus supporter l’ignoble carcan chauviniste qui sévit actuellement de l’autre côté de la frontière (rires, rires). J’ai comparé ces réflexions à la vie à Los Angeles, telle que j’ai pu l’observer pendant plusieurs semaines entre 2014 et notre année nouvelle-née.

1. La langue

Premièrement, quoique l’on vous dise, à Berlin, on ne s’en sort pas sans parler le deutsch ; faute de quoi l’on reste coincé dans un tablier de serveur ou dans sa chaise de faux stagiaire sous-payé pendant de longues années, à tenter vainement de quoi se payer son entrée au Berghain. C’est ok à 20 ans, mais pas à 35, à moins de faire de la mdma un véritable style de vie et de se moquer de sa carrière. Aux Etats-Unis, on ne s’en sort pas non plus sans parler l’anglais, mais entre nous – peut-on comparer le niveau d’exigence linguistique dans ces deux pays ? Après sept ans, mon allemand est parfaitement courant mais, dans le cinéma allemand, on rechigne encore à engager quelqu’un dont on devra peut-être corriger la grammaire. Alors que les Ricains s’en tapent, particulièrement à L.A., qui est un véritable melting-pot.

2. La vie nocturne

En 2009, je trouvais cela génial de pouvoir fumer dans les bars berlinois. Maintenant, je trouve ça parfaitement immonde. Sérieusement, parmi toutes les drogues amusantes que notre pauvre humanité a créé, pourquoi choisir la cigarette, qui fait une haleine de chacal et ne vous donne pas l’once d’un high ? Bien, passons – je sens que certains d’entre-vous grognent et je comprends la puissance d’une addiction à laquelle je fus moi-même réduite. Qu’est-ce qui différencie un bar berlinois d’un bar angelino ? A première vue, pas grand-chose, en dehors de l’absence de fumée à L.A. : même ambiance fun, mêmes jeunes qui ont envie de s’amuser, même déco déglingue ou même déco branchouille, même très bonne musique, mêmes looks pointus, même folie en somme. Les consos sont moins chères à Berlin qu’à L.A., le bar berlinois ne ferme pas tandis que l’angelino ferme à 2 heures et Berlin n’a pas ces affreux écrans de télévision que les Américains s’usent à vouloir coller partout. Mais si vous y regardez d’un peu plus près… vous vous apercevrez que les gens sourient. Oui, ils sourient. Le barman sourit, la barmaid sourit, le physio sourit et les jeunes en tenue de lumière sourient. C’est ça, L.A. Les gens ne peuvent pas s’empêcher d’être heureux, il y fait bien trop beau. Et ceux qui pensent que ces sourires sont fake n’ont jamais mis les pieds en Californie. La Californie est la nouvelle mdma, elle vous met des paillettes d’amour dans les yeux.

3. Travailler

Je n’ai jamais travaillé à L.A. Mais j’ai passé sept ans à m’acharner à Berlin. On le sait tous, l’économie de la capitale allemande est une catastrophe ; l’absence de salaire minimum (il vient seulement d’être voté) et la présence du minijob à 400 € par mois fait le lit de tous les abus. Forte de trois diplômes et de trois langues, en tant que freelance, je suis encore obligée de négocier à la force de mes canines pour arracher des tarifs humains à la plupart de mes clients qui me servent toujours la même soupe : « mais enfin, vous vivez à Berlin, la vie est moins chère là-bas, non? » A les écouter, on pourrait croire que Berlin est au Chiapas. La semaine dernière, j’étais en train de descendre des shots de rhum avec un copain berlinois, un jeune acteur qui vit désormais à Los Angeles. Quand il m’a dit son salaire horaire en tant que serveur trois fois par semaine pour un traiteur très chic, j’ai failli m’évanouir. Oui, la vie est plus chère à Los Angeles, mais…

4. Les loyers

… mais même si son loyer est le triple de celui qu’il avait à Berlin, mon pote acteur gagne six fois plus que dans la capitale teutonne. J’ai bien dit six fois. Les loyers berlinois ne cessant de grimper et atteignant aujourd’hui des tarifs jamais vus de mes yeux vus (1000 € pour un deux-pièces en mauvais état, quand ce même appart’ coûtait 400 € il y a cinq ans), et les Berlinois touchant des salaires misérables, la vie à L.A., donc, est moins chère en proportion. En prime, à L.A., il y a des cactus et des palmiers dans la cour de l’immeuble.

5. Les gens

Ah, les gens, le coeur battant d’une ville ! Quiconque a déjà rencontré un Angelino se demande si sa gentillesse, sa façon de vous regarder dans les yeux quand il parle, de ne pas vous couper la parole et de vouloir payer l’addition est du lard ou du cochon. Une vie berlinoise vous habitue à essuyer les grognements prussiens, les regards pas francs du collier et les jugements castrateurs de nos amis germains. Toute expression de politesse peut paraître suspecte, après sept ans passés à vivre sans égards. Mais ici, les deux villes font match nul. Si les Angelinos sont adorables, chaleureux et bien élevés, les Berlinois sont des troufions ; mais ils ont reçu la grâce de la sincérité et de la fidélité à toute épreuve. Los Angeles est obsédée par sa propre beauté et sa propre ambition, tandis que Berlin roucoule encore avec elle-même, berçant ses artistes dans une pauvreté temporairement propice à la création. Dommage qu’elle ne sache pas retenir ses enfants en les récompensant un peu plus largement.

Vous l’aurez compris, il n’est pas vraiment question d’un match ici, mais simplement d’une comparaison à l’aube d’une nouvelle étape de ma vie et de ma carrière. Après m’être gorgée de lumière californienne, après avoir admiré bien des couchers de soleil à Venice Beach, après avoir passé une partie de mon hiver en maillot de bain et en futal de Spandex, je me demandais, avant-hier en débarquant à Tegel, si je pourrais supporter de nouveau la vie berlinoise ; le froid, mon proprio hystérique qui veut me virer pour louer mon appart deux fois plus cher et les grognements des barmen en lieu et place de ce How are you doing today? rayonnant que l’on vous sert de l’autre côté du comptoir et de l’autre côté de l’Atlantique.

La réponse est oui, cher lecteurs, je suis toujours éprise de Berlin comme je l’étais il y a sept ans. Je suis montée dans le bus TXL avec ma valise monstre et j’ai respiré l’air frais du Nord apportant la neige dans un ciel bleu et acéré et j’ai su tout de suite que partir définitivement d’ici serait un mensonge. Même si je quittais Berlin, j’y reviendrais un jour ; elle a ce petit quelque chose indéfinissable qui fait les grandes maîtresses.

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The Last Bookstore, Downtown Los Angeles

LES BONNES ADRESSES DE MANON A LOS ANGELES

The Whee Chippy : les meilleures frites de l’univers, sans blague ! Coupées largement, au coeur de la patate fondante, avec la peau craquante et sautées dans une huile de truffe… à déguster les pieds dans le sable de Venice Beach, tout cela pour 4,50 dollars… j’en pleurerais tant je suis en manque. 1301 Ocean Front Walk, Ste 9, Los Angeles, Venice

Cha Cha Lounge : un bar à la mexicaine où se rassemblent les barjots de Silver Lake. Branché, fou, parfumé à la tequila, tellement caliente avec ses néons roses et son photomaton où l’on pose ivre mort. Les consos ne sont pas terribles, mais on n’est pas là pour faire dans la dentelle. 2375 Glendale Blvd, Los Angeles, Silver Lake

The Troubadour : un bar à concerts mythique où sont passés bien des groupes de rock indé légendaires avant d’accéder à la postérité. 9081 Santa Monica Blvd, West Hollywood

Cielito Lindo : le quartier historique de Los Angeles est mexicain. Dans Olvera Street, où bat le coeur de la ville mexicaine, vous verrez la première maison de Los Angeles et, non loin, la première église de la ville. Et Cielito Lindo, le boui-boui à taquitos (tortilla roulée et fourrée à la viande) le plus ancien de la rue… et aussi le meilleur ! E-23 Olvera St, Ste E, Los Angeles, Downtown

The Last Bookstore : merveilleuse librairie sur deux étages dans laquelle il faut passer sous des tunnels et des ponts de livres pour dénicher la perle rare… beaucoup d’ouvrages d’occasion à prix cassés. 453 S Spring St, Los Angeles, Downtown

Historical Monument 157 : en dépit de son nom, c’est une salle de concert. L’ambiance de cette vieille et belle maison de 1900, occupée par un collectif d’artistes, vous rappellera les nuits bohèmes berlinoises. Excellents concerts et performances déjantées, pour des nuits underground interminables. 3110 N Broadway, Los Angeles, Lincoln Heights


Les vilains Grecs et l’Europe désemparée

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J’ai demandé à mon amie Ourania Lampsidou, journaliste grecque, de nous expliquer sa vision de l’écroulement de son pays au sein de l’Europe

La Grèce est et a toujours été un Etat dysfonctionnel et en même temps, une sorte d’Etat-providence d’un genre unique, copié sur le modèle français. Cet « étatisme » grec a longtemps dominé l’histoire du pays, en particulier après la Seconde Guerre mondiale et la guerre civile de 1944-1949. Les couches les plus dynamiques de la société grecque – parmi eux, les jeunes – choisirent une carrière dans l’administration et non dans l’entreprenariat, et préférèrent la sécurité de l’emploi à une liberté risquée. Les élites n’occupaient pas seulement les plus hautes fonctions au sein du gouvernement, mais aussi de puissants syndicats et confréries. Ainsi, la plupart des corps professionnels se tournèrent vers l’Etat pour y trouver de l’aide. Paradoxalement, l’Etat fut bien souvent aussi la source de leurs problèmes. Ce dilemme s’aggrava encore lorsque l’Union européenne accrut son hégémonie économique et financière en Grèce.

Bien que, pendant les soixante-cinq dernières années, le gouvernement fut aux mains des partis conservateurs et sociaux-démocrates, les élites en place étaient piégées dans un cercle vicieux. Elles gardaient les citoyens sous une étrange tutelle ; les citoyens, en échange, soutenaient les hommes politiques qui leur avaient promis de répondre à leurs besoins et à leurs aspirations et, la plupart du temps, à leurs fantasmes et à leurs illusions. Finalement, les citoyens devinrent de simples votants, qui récompensaient ou punissaient les politiques selon le nombre de faveurs qu’ils leur accordaient et ne se souciaient plus du tout de leurs programmes ni de leurs projets pour le pays.

Sans réelle grande bourgeoisie sur laquelle s’appuyer, ces élites politiques grecques n’ont rien à offrir, à part un patriotisme fondé sur d’anciennes gloires et un nationalisme qui, bien souvent, remplaça à tort le sens civique et l’activité économique. Ces élites politiques n’ont pas créé de richesse, ni d’industrie commerciale, ni de technologies, ni de sciences, ni de culture moderne et n’ont pas la caractéristique de base d’une classe supérieure : le réalisme. Elles ne s’inquiétaient que d’un seul et unique programme, toujours le même : soigner une classe moyenne patriotique dont l’Etat était le principal pourvoyeur, une classe moyenne qui n’a jamais appris à prendre des initiatives et qui ne s’est jamais vue comme un rouage de la mobilité, de la réforme et du progrès sociaux.

Au moment où la Grèce s’était isolée, coupée de tout ce qui se passait en dehors de son territoire, elle cédait à toutes sortes de théories du complot et devint un cas particulier d’auto-admiration, ignorant l’esprit de Voltaire : « Je n’ai pas besoin d’ancêtres si j’ai des idées et des principes ». (Paradoxalement, les Américains – les Anglo-Saxons – furent plus proches de cette pensée).

Sans nul doute, la Grèce a ses singularités, mais nous pouvons affirmer que bien de ces caractéristiques sont communes au reste de l’Europe et qu’elles sont relatives aux débuts de l’histoire européenne, à savoir le XIXe siècle – le siècle qui définit la mentalité européenne moyenne. Sauf cas particulier, l’Europe tente de se débrouiller aujourd’hui en utilisant l’élan de ses anciennes gloires, dans un monde pourtant profondément transformé, et tente de relever les défis du XXIe siècle avec les outils du XIXe siècle. C’est ainsi qu’elle devient la première victime de la mondialisation. La foi dans l’Etat-nation, dans la langue régionale et la religion est toujours profondément enracinée. Parce qu’elle est une foi basée sur des mythes fondateurs, elle ne peut se dissoudre et faire place à de nouvelles réalités.

Les « hommes sages » de Bruxelles, incapables de parler directement d’un ordre qui a cessé d’exister depuis longtemps, se réfugient dans un langage administratif et technocratique, parfaitement incompréhensible pour une personne moyenne. Et ce citoyen moyen devient la proie des forces les plus extrêmes, les plus irréelles et parfois les plus sombres, qui le réconfortent avec la promesse d’un billet de retour pour le bon vieux temps d’une Europe qui a eu le luxe de se considérer comme le centre du monde et de disposer du reste de la planète. Les mythes ont toujours été plus forts que l’Histoire elle-même.

Même si la Grèce était expulsée de la zone euro et de l’Union européenne, l’Europe devrait toujours répondre à la question, plus large, de sa perte d’autonomie. Elle devrait voir plus clairement – surtout l’Allemagne – qu’elle crée en permanence les fondations de l’euroscepticisme, du mysticisme, du chaos et de la paranoïa.

A PROPOS DE L’AUTEUR : Ourania Lampsidou, journaliste, est née à Athènes en 1954. Elle a travaillé pendant plus de trente ans pour les meilleurs journaux et magazines grecs en tant qu’analyste pour des chroniques sur les affaires étrangères. Elle fut conseillère du ministre de la Culture grec sur la question de l’enseignement du grec moderne et enseigna, entre autres, à l’université de New York (NYU) aux Etats-Unis. En 2014, Ourania Lampsidou a publié « L’autobiographie de mon père », un hybride entre une autobiographie et une biographie. 

Illustration de Rachel van der Nacht


Refuges européens – Le monde d’hier

 

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Illustration de Rachel van der Nacht

Comment la lecture d’un grand auteur germanophone peut raviver le souvenir de l’étincelle européenne et d’un monde dédié à la paix et à l’entente des peuples, en ces temps de crise des migrants et à l’heure de l’effondrement de la Grèce.

Berlin, en tant qu’officieuse capitale politique de l’Europe, a deux crises majeures à gérer en ce moment : les migrants et la Grèce. La seconde est en train de se faire zapper méchamment par la première et pourtant, toutes deux raniment une xénophobie ensommeillée et la question, cruciale, de la solidarité dans l’espace européen.

J’aurais pu aller voir les migrants dans leurs refuges temporaires à Berlin et vous rapporter ce que j’y aurais vu, comme je l’ai fait il y a quelques années. Mais je me suis trouvée, cette fois, désemparée face à l’ampleur de la catastrophe. Tous les Allemands sont déjà au front pour les accueillir, la machine de la solidarité berlinoise semble s’être une fois de plus mise en marche. Et tant mieux.

Cependant, elle ne devrait pas faire oublier que nous sommes environnés de racismes latents prêts, eux aussi, à sortir de leur placard à la première sonnette d’alarme tirée. Nous voyons bien, en France, La Le Pen se démener avec son incroyable talent démagogique, que certains commencent à trouver « pas si con » (horreur).

Je me suis remise à lire Stefan Zweig. Zweig était autrichien, mais c’était surtout un immense Européen, un convaincu de la toute première heure, bien avant même que l’idée d’une union n’existe. Zweig connaissait l’Europe sur le bout des doigts. Voyageur insatiable, il sillonnait l’empire austro-hongrois comme la France et l’Angleterre, à la recherche de poètes et d’artistes. Quand la Première Guerre mondiale éclata, il était l’un des très rares intellectuels à louer encore la paix et l’entente des peuples à une foule enivrée de haine pour ses voisins. Les horreurs de la Seconde Guerre mondiale achevèrent ce qu’il restait de son optimisme et de sa foi en l’Europe. Il se suicida en 1942. Le chantre de la « supériorité morale du vaincu », comme il le disait lui-même, a raconté sa vie bouillonnante, passionnée, idéaliste, enivré par la beauté du monde dans Le monde d’hier, son dernier ouvrage.

Il est bien triste que Zweig n’ait pas vu l’Europe de l’après-guerre et son amour affermi de la paix. Mais que dirait-il de notre Europe des années 2010 ? Une Europe économique régie par les lobbies, le fric sale et les entreprises libidineuses, une Europe politique serrée à étouffer dans l’étau de l’austérité et de la règle absolue, imposée par Merkel et ses larbins ?

Je n’ai rien à vous raconter de neuf sur la crise des migrants. C’est pourquoi je lis Le monde d’hier en tâchant de trouver, dans le plus bel ouvrage pacifiste et épris de l’Europe qu’il m’ait été donné de lire, des lumières pour guider mes réflexions. Ce qui s’est passé hier dans le monde de Zweig – deux guerres absurdes, deux monstruosités – se passe désormais aux portes de l’Europe. Dans les livres du passé se cachent des réponses et des éclairages inattendus. Mais pour l’instant, peut-être comme vous, je suis démunie. Les bras ballants. On a à peine le temps de penser. Que faire de toute cette vie qui se jette désespérément à notre cou ? Avez-vous, vous aussi, vos lectures pour tenter de comprendre le présent ? 

J’ai choisi d’illustrer cet article par un dessin magnifique et saisissant de Rachel van der Nacht, une Française installée à Berlin qui va collaborer avec moi sur ces pages. Merci Rachel !


Les fantômes volants de Tempelhof

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Le hall d’arrivée de l’ancien aéroport de Tempelhof

Il aurait dix étages souterrains, des couloirs secrets menant directement au Reichstag, et une gare clandestine. Désaffecté en 2008, l’aéroport de Berlin-Tempelhof nourrit les légendes urbaines les plus intrigantes. J’ai eu la chance de le visiter aujourd’hui. Un voyage fascinant au temps d’Hitler, de la Guerre froide et des stars du cinéma classique hollywoodien

Tempelhof. Autrefois, un aéroport en pleine ville ; aujourd’hui, le terrain de jeu préféré des amateurs de cerfs-volants et de saucisses grillées. Mais Tempelhof a bien plus à offrir que des pistes d’atterrissage sans avions. Ses bâtiments, construits sur ordre d’Hitler, sont devenus un lieu de mémoire absolument passionnant, à visiter sans faute, afin de mieux comprendre l’histoire mouvementée de la ville.

Ceux qui se plaignent aujourd’hui que Berlin soit « brutalement » devenue le repaire des hipsters du monde entier connaissent d’ailleurs mal leur Histoire. Comme le rappelle notre guide à Tempelhof (un garçon de Montréal fort bien instruit sur la question), Berlin attirait déjà toute l’Europe branchouille des années 1920. Cabaret, théâtre, cinéma (les célèbres studios de Babelsberg), jazz : c’était à Berlin qu’il fallait aller quand on avait le goût de l’art et des aspirations cosmopolites. Un aéroport s’imposa vite comme une nécessité absolue.

Tempelhof ouvre en 1923 dans un vaste champ en pleine ville. Quelques baraques en planches et des avions riquiqui par rapport aux standards contemporains suffisaient à assurer le transport des Européens avides de culture. Mais, en 1934, Hitler décide de retaper la petite aérogare pour en faire un aéroport digne de son projet urbain mégalomane, Germania, comme une quarantaine d’autres bâtiments de Berlin.

Sous la direction de l’architecte Ernst Sagebiel, le nouvel aéroport est achevé en 1941. Une bonne blague, quand on sait que Tempelhof est le troisième plus grand bâtiment du monde en termes de surface au sol, et que Berlin lutte actuellement pour finir à grands efforts son aéroport moderne. En dépit de son architecture à la terrifiante élégance nazie, Tempelhof ne servit pas d’aérogare pendant la Seconde Guerre mondiale. Non. Hitler avait une meilleure idée : enfermer des milliers de travailleurs forcés et de prisonniers de guerre dans les hangars afin de leur faire monter des avions de chasse, à raison de 16 heures de travail par jour et six jours de labeur par semaine. En dépit de cette histoire malheureuse, je dois bien avouer que ces fameux hangars, ensuite utilisés par les Alliés, sont un véritable bijou architectural.

A la chute d’Hitler, les Français, les Anglais et les Américains se sont en effet emparés du joyau nazi et en firent non seulement un aéroport commercial, mais une base aérienne militaire, une ville dans la ville avec terrain de squash ou de basket pour les soldats, crèche, bureaux de banque et de poste, et… l’arrière-plan glamour de photos légendaires, à l’arrivée des stars de cinéma pour le festival de Berlin.

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Sophia Loren à Tempelhof, 1959 (source : site web de Tempelhof)

Le hall d’arrivée de Tempelhof est d’ailleurs une merveille cinématographique, avec ses escalators qui semblent taillés dans le verre, son restaurant suspendu des années soixante et son horloge qui nous fait remonter le temps. Bien dommage que la visite ne s’y attarde pas et qu’il faille y passer à toute vitesse.

Il faut dire que le monde souterrain de Tempelhof est, lui aussi, plein de secrets que notre guide doit nous raconter. L’aéroport possède plusieurs étages enfouis. Nombre d’entre eux abritent quelques-uns des trois cents abris anti-bombes que recèle Tempelhof. La lueur d’une lampe torche dévoile un détail émouvant : sur les murs des sinistres abris souterrains ont été peints, dans les années quarante, des scènes d’un livre de Wilhelm Busch, racontant des histoires connues de tous les enfants allemands. Une manière comme une autre de leur faire oublier qu’au-dessus de la tête, leur ville se faisait bombarder à tout va.

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Surprise dans un abri anti-bombes de Tempelhof

Ces souterrains alimentent tous les fantasmes sur la Seconde Guerre mondiale et la Guerre froide. Tempelhof est en effet un délice pour les amateurs de livres d’espionnage. Qui sait vraiment aujourd’hui combien de souterrains inconnus s’y cachent? La CIA avait bel et bien ses quartiers à Tempelhof pendant la Guerre froide et y pratiquait l’espionnage. Et même si notre guide est sceptique quant aux mille légendes urbaines qui circulent à propos de lieu, force est de constater que certains couloirs vous fichent délicieusement la frousse. Le Filmbunker, par exemple, qui contenait les archives de la Luftwaffe et était caché par une porte et un escalier secrets, est absolument spooky avec son béton noirci par l’incendie qui le ravagea à la fin de la guerre.

La visite de Tempelhof se déroule en allemand, mais vous pouvez booker une visite en anglais. Les guides sont passionnants et fort bien informés. La visite est assez sportive : deux heures à pied dans un aéroport immense, pourvu de nombreux escaliers. 

J’ai pu faire cette visite grâce à l’application Get your Guide, qui permet de réserver très facilement depuis votre smartphone ou votre ordinateur. Get your Guide offre un bon rayon d’activités et de visites adaptées à votre séjour à Berlin et ne s’adresse pas seulement aux touristes : si vous êtes Berlinois, vous pouvez tester les visites à thèmes précis sur le IIIe Reich ou sur le Kreuzberg alternatif avec des guides vraiment pointus.


Un taxi berlinois un peu trop blanc

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En revenant de l’aéroport l’autre jour, j’ai fait la connaissance d’un chauffeur de taxi dont les manières gracieuses à mon égard m’ont rapidement rendue suspicieuse…

C’est une machine couleur crème, comme tous les taxis berlinois, une belle Mercedes bien propre, à la carrosserie rutilante sous les rayons d’un été naissant, à l’aéroport de Tegel. Un homme râblé aux cheveux roux – du moins, ce qui lui reste de cheveux malgré son âge indéfinissable – se précipite galamment pour saisir ma valise et la poser avec délicatesse dans le coffre de son taxi. Il m’ouvre la porte arrière et me demande presque à voix basse où je veux me rendre. Il n’a pas les manières rustres et bruyantes des Berliner Schnauze, les grandes gueules prussiennes, qui font d’habitude le charme bourru de la capitale allemande.

A l’intérieur du taxi règne un calme olympien. Pas de musique, pas de conversation. Le cuir immaculé des sièges me fait penser au skaï froid et collant des banquettes qui se trouvaient sur le bateau d’une famille de nouveaux riches, chez qui je faisais du baby-sitting à Saint-Tropez au début des années 2000.

Nous sommes rapidement coincés dans un embouteillage et je m’en inquiète à voix haute. Le chauffeur m’explique que c’est ainsi depuis que la municipalité a décidé de faire des travaux sur ce tronçon de route. Depuis, tous ces « débiles » s’engorgent dans la même sortie d’autoroute alors qu’évidemment, « la prochaine est tout aussi bien », ajoute-t-il avec un ton doucereux. Il s’engage à mi-voix dans une diatribe contre le gouvernement, la ville de Berlin et ses dirigeants demeurés. Rien que de classique, me direz-vous, mais le son de sa voix obséquieux, qui contraste avec la violence de son vocabulaire, me laisse un peu perplexe.

En arrivant à Neukölln, la circulation est toujours aussi déplorable et une fourgonnette conduite par deux hommes tente de sortir d’un chantier. Ils attendent patiemment sur le côté. La voiture devant nous veut les laisser faire leur manoeuvre, mais la fourgonnette n’a pas assez de place. La voiture dégage, et mon chauffeur pourrait laisser la fourgonnette passer, mais contre toute attente, alors que celle-ci s’engage sur la route, mon taxi appuie comme un boeuf sur le champignon et nous faisons un sprint en avant.

Les types de la camionnette klaxonnent, l’angoisse se lit sur leur visage – et sur le mien – car nous avons évité d’un cheveu l’accident. Mon chauffeur de taxi leur jette un regard de côté sous ses lunettes irisées Oakley. Sa mâchoire de taureau est serrée à mort. Je commence à me douter qu’il a délibérément empêché de laisser passer deux Turcs au volant de leur camionnette de travail. 

J’ai le souffle tellement coupé que je ne sais pas quoi dire. Je regarde la route, bouche bée, en train de me demander si je devrais lui faire une remarque ou lui laisser le bénéfice du doute, ou tout simplement, laisser la connerie aux cons. Mais un peu plus loin, un autre accident manque de se produire lorsqu’une autre bagnole déboîte soudain et emprunte la piste cyclable pour dépasser tout le monde. Mon chauffeur décide de les rattraper pour lui donner une leçon. Je m’accroche au cuir virginal de la banquette en priant tous les saints de la Terre pour que cet abruti arrive le plus vite possible devant ma porte.

Laissez tomber, lui dis-je, c’est Neukölln, les gens conduisent comme des dingues ici.

Le chauffeur s’approche de la voiture pécheresse et se penche sur le côté, mains sur le volant, pour observer le chauffard.

Turc. C’est bien ce que je pensais, murmure-t-il. Oui, vous avez raison, c’est comme ça à Neukölln. 

Je me demande ce que veulent dire ces paroles sibyllines lorsqu’il ajoute de son ton mielleux, en calant sa nuque de bête de trait dans le cuir grinçant de son fauteuil :

Ne vous inquiétez pas Mademoiselle, Neukölln est en train de changer. Bientôt, cette « population spéciale » va disparaître et vous serez tranquilles, entre gens civilisés. 

Je suis tellement abasourdie que je reste comme une conne, toute droite sur ma banquette, sans un mot. Je le regarde avec des yeux de merlan frit dans le rétroviseur intérieur. Il me sourit. Je n’ai aucune réaction.

Moi qui vis depuis six ans dans un quartier où les vieux Allemands vivent en bonne entente avec les Turcs, les Arabes et les Polonais immigrés, j’avais oublié que Berlin pouvait, elle aussi, avoir son content de racistes. Cette phrase, que j’aurais pu entendre tous les jours à Paris et qui m’aurait fait hurler, me laisse ici pantoise, pétrifiée par son absurdité et sa méchanceté.

Mais nous voilà arrivés devant ma porte. Je décide d’ignorer cet imbécile et de rentrer le plus vite possible chez moi. Je lui tends un billet pendant qu’il griffonne mon reçu avec un sourire gracieux. Et dans ma confusion, je dis le mot fatal : danke. Le mot qu’il ne faut surtout pas dire si tu veux qu’on te rende ta monnaie. Danke en tendant l’argent dû signifie, à Berlin, « c’est bon, gardez le reste, c’est votre pourboire ».

Le bonhomme se retourne et me fait un sourire exécrable, le sourire du raciste parmi les siens, qui se sent la croupe flattée d’avoir été une bonne bête ; celui du Blanc dans l’intimité avec une Blanche parmi les sauvages que, bientôt, ensemble, ils élimineront à coups d’embourgeoisement des quartiers, à défaut de pouvoir les exterminer comme au bon vieux temps.

J’ai la nausée. Je suis encore plus muette qu’avant. Cet horrible chauffeur m’a rendue complice de ses paroles infâmes et j’ai sponsorisé son racisme contre ma volonté. Il m’ouvre la porte, me rend ma valise et me fait une courbette.

Au revoir mademoiselle. 

Adieu, connard. Ça, je l’ai pensé seulement. Mes lèvres étaient scellées et je n’avais qu’une hâte, voir disparaître, au volant de son automobile crème, cette ordure qui a fait de moi une raciste malgré moi.


Ruban, baballe, massues : GRS Berlin Masters

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Jana Berezko-Marggrander

Les paillettes, les strass, les petites filles à chignon hurlant dans l’arène et les gymnastes russes au corps de chewing-gum… j’ai réalisé un de mes rêves d’enfant le week-end dernier, en assistant aux Berlin Masters de gymnastique rythmique et sportive.

Si vous êtes Berlinois, vous connaissez comme moi ce journal qu’on reçoit malgré soi, le Berliner Woche, qui finit presque toujours dans la poubelle à publicité indésirable à l’entrée de votre immeuble, avec les flyers pour les livraisons de pizza. Or, la semaine dernière, en jetant ce que je considère d’habitude comme un torchon dans la corbeille susnommée, j’ai remarqué la photo en une : une gymnaste toute pailletée et son ruban.

Deux jours après, je traînais mon mec, qui est bien bon, aux Berlin Masters de GRS à la Max-Schmeling Halle, à Prenzlauer Berg. C’était dimanche, les Berlinois baladaient leurs gueules de bois dans les allées du marché au puces de Mauerpark. Dans ce décor pittoresque, les bandes de gnomes à chignon, vêtues d’un T-shirt rose bonbon vantant l’équipe allemande de GRS, offraient un spectacle plutôt poilant.

Dans le stade, des grands-parents se sont sacrifiés pour emmener la prunelle de leurs yeux applaudir leur idole, Jana Berezko Marggrander, dans son petit justaucorps glitter aux couleurs de l’Allemagne. On peut cependant soupçonner certains de ces messieurs à moustache blanche d’être venus se rincer la lunette à coups de gambettes nues et de fessiers rebondis. 

Ce qui se passe sur le tapis de gym, on le sait : les meilleures gymnastes sont russes, biélorusses, azerbaïdjanaises et toutes les autres ont l’air de pauvres amateurs face à la discipline délirante des athlètes orientales. Sans surprise, c’est une Russe, Margarita Mamun, qui m’a ravie de bout en bout et qui a raflé la quasi-totalité des médailles d’or.

Pourquoi Mamun est-elle si géniale? D’abord, parce que cette gamine brune ne fait pas de la gymnastique : elle danse comme si sa vie en dépendait. Contrairement à toutes ses rivales, elle ne sourit pas, elle se jette à corps perdu dans son programme et ne prend jamais son souffle pour préparer une figure. Son visage est habité par une étrange passion. Margarita Mamun, c’est un peu Anna Karénine en justaucorps à paillettes. Ensuite, il paraîtrait que cette ravissante enfant aurait des penchants lesbiens pour son amie et rivale Yana Kudryavtseva. Ce serait culotté si c’était vrai. Papa Poutine n’est pas un grand fan des amours féminines.

Mais le meilleur se passe dans les rangs du public. Les petites filles, dont certaines n’ont pas plus de six ans, blindent l’amphithéâtre. On a presque l’impression que des gamines dirigent le monde pendant ces quatre heures de compétition. C’est pour les petites-filles que les athlètes présentent leur numéro. C’est pour elles qu’elles sourient à la caméra de retransmission live. C’est pour ces enfants que des adultes en tailleur et costume donnent les notes aux sportives, font les sérieux, jugent, pèsent, calculent.

Certes, la gymnastique rythmique et sportive présente tout l’attirail du sexisme le plus imbécile, avec ses couleurs bonbons, ses paillettes, son maquillage forcé, ses cheveux très longs, ses gambettes lisses et ses corps minces. Sous cette apparence légère se cache pourtant un sport tragique, qui naît sous la baguette de fer de professeurs quasiment tortionnaires. Un sport qui pousse le corps féminin à devenir une montagne de muscles gracile. Un sport adulé et célébré par des hordes de petite-filles en furie, capables à huit ans, de hurler dans un stade « Sors du tapis! » quand elles n’aiment pas une candidate. Un sport étrange, magnifique et terriblement kitsch à la fois, monstrueux à force d’acrobatie, qui se déguste une Bockwurst à la main, comme un match de foot.

C’était génial. Même mon mec poussait des cris d’admiration. La GRS, c’est un sport de gamines, et c’est pour ça que c’est pas un sport de mauviettes.

La prochaine fois, j’espère pouvoir vous parler de patinage artistique sans vous faire fuir. Tchüss!

 

 


Hommage au blog

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Le blog, espace possible de créativité littéraire, est l’antithèse des réseaux sociaux sur lesquels on zappe d’une info à l’autre sans lire en profondeur. Petit hommage à ce résistant culturel qui continue de me séduire et de séduire les internautes… Un résistant culturel pourtant menacé.

Je me souviens du premier blog que j’ai lu. C’était le blog d’une modeuse, il y a sept ou huit ans. Et ce n’est pas parce que j’aime la mode : c’était pour des raisons personnelles inqualifiables. Même si l’auteur de ce blog m’énervait passablement, de Louboutin en Vuitton, je devais reconnaître qu’elle avait le talent de la plume et du crayon, mais surtout qu’elle savait faire de sa propre personne une figure de roman moderne en forme de feuilleton. Je trouvais cela génial.

J’eus donc envie de créer un blog littéraire, que je tins pendant quelques années. J’abordais les gens qui lisaient dans le train ou dans la rue et je faisais leur interview et celle du livre, en filigrane. Je découvris ce qu’était la blogosphère, ces gens qui parlent, longuement, sans pudeur, de leurs goûts et de leurs intérêts, se mettent en scène, exposent leur univers, échangent des commentaires, des idées, voire des cadeaux – le fameux blog swap. Puis j’ai ouvert ce blog dans le cadre de RFI-Mondoblog et tout a changé : nouvelle scène, nouveaux lecteurs, nouveaux objectifs. Parler de Berlin et d’une génération en quête de liberté me paraissait nécessaire.

Pendant longtemps je n’ai eu ni Facebook, ni Twitter. Les gens qui me lisaient tombaient sur le blog en cherchant des infos sur Berlin. Les fondateurs de Mondoblog m’ont vite fait comprendre que je devais avoir l’un de ces outils pour ne pas être complètement à la ramasse. Avec Facebook, mon blog a presque triplé son audience en quelques jours.

Mais les réseaux sociaux ont une tendance détestable, celle de la lecture tronquée, de l’info dont on ne lit que le titre, de la vidéo sur laquelle on ne clique pas si elle fait plus de deux minutes. Celle du commentaire trop rapide, du retweet sans réfléchir, du like vide de sens. Depuis que j’ai ma page Facebook, mes commentateurs ont presque tous migré sur la plateforme bleue de Mark Zuckerberg. Je constate avec dégoût qu’il m’arrive de comptabiliser les likes sur mes billets, comme un petit bouboule Ricain compte les bonbons extorqués le soir d’Halloween.

Une amie journaliste m’avouait récemment que son rédac chef la houspillait si elle n’obtenait pas assez de likes sur ses articles et exigeait qu’elle trouve une vidéo bien racoleuse, « n’importe quoi », pour créer le buzz et réparer l’injustice faite au magazine. Moi- même, j’ai cru un temps que je pourrais écrire pour un titre prestigieux, avant de me rendre compte qu’on n’attendait de moi qu’une chose, que je crée le scandale, la folie, le buzz, le clic frénétique. Les journaux ont compris l’attrait du blog – les lecteurs veulent des plumes personnelles, des « insiders », des gens pas vendus au mainstream. Ils veulent de la fiction réelle.

Ce qu’ils ne comprennent pas tous, c’est que le vrai blogueur peut difficilement entrer dans la case de l’information et des objectifs commerciaux d’un magazine. Une voix intime ne devient pas une grosse voix entraînée au buzz en un jour. Le blogueur aime parler de lui et de son monde et partant de là, le lecteur peut s’identifier à lui. Il peut aussi s’adresser à l’auteur directement, autre magnifique avantage du blog. Le blog n’est pas une mine d’info. Le blog est un roman morcelé, de la poésie bizarre, le miroir à plusieurs facettes d’une personnalité. Et le plus beau, c’est que les gens écoutent ces griots numériques. Ils ne lisent pas seulement le titre, mais tout le texte. Et ils prennent le temps de répondre. Le blog est un dialogue.

Le blog est un peu le petit cheval de Brassens, celui qui marche tout devant sous la pluie dense d’information en tentant de raconter des histoires, là où les réseaux sociaux et certains magazines traditionnels ont oublié le besoin intense de narration, de fiction, qui existe en tout homme. Prendre le temps de lire vraiment. J’aime à penser que certains de mes lecteurs me lisent en cachette au boulot, en allumant leur ordi, avec leur café du matin, pour respirer un petit coup, se mettre dans ma peau. Comme je le fais, moi, avec d’autres blogs que j’aime tant, avant de commencer ma journée de travail, à la maison.

Alors, je me dis que derrière chaque petit like, il y a en fait quelqu’un qui a lu mon article de la première phrase à la dernière et j’en suis tout étonnée. C’est quand même hallucinant qu’il y ait quelqu’un qui me lise au taf en cachette de son boss en ce moment, me dis-je. Cela me fait un plaisir fou. Et moi aussi je suis accro à certaines plumes, à un ton, à un personnage, si virtuel puisque numérique, mais si proche puisque lambda, simple quidam, comme moi.

Cette liberté d’expression, il faut la défendre, et c’est pour cela que je vous invite à regarder cette vidéo qui explique en quoi notre Internet dans sa forme actuelle est menacé de mort par des accords transatlantiques terrifiants. Et pourquoi il faut signer cette pétition.

Pour que tous les blogueurs aient le droit d’écrire chaque jour, pour notre plaisir.


Adieu, Berghain

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Où l’on découvre avec horreur que la trentaine a enfin sonné le glas des joies clubesques

Cher Berghain,

Tu es un bien joli gros monstre de béton et de techno. Permets-moi de t’appeler Bébert.

Cher Bébert, je te dois beaucoup.

La première fois que je suis entrée en toi, j’ai rencontré dans ta queue un jeune homme que je n’oublierai jamais et qui fut l’un de mes grands idéaux amoureux.

La seconde fois, j’étais avec un autre garçon et nous étions assis autour de ton Panorama Bar, nous délectant de tes longs drinks et de ta foule bigarrée que nous étions venus étudier avec des yeux de vautours affamés de liberté, nous les Français privés de folie dans nos clubs parisiens rasoirs. Et toutes les fois d’après, tu m’as fait danser jusqu’à l’aube – voire jusqu’au crépuscule suivant.

J’ai vu tes donzelles extatiques se balancer dans des nacelles cotonneuses, tes amants d’un matin s’envoyer en l’air en public, tes persiennes enflammées de soleil les jours d’été… j’ai vu ton terrible cerbère tatoué s’adoucir pour un baiser donné devant ta porte, tes groupes préférés planer au-dessus de ta scène balayée par des vidéos électriques…

C’est à la suite d’une escapade de plus de douze heures dans ton gros ventre grouillant de jeunesse ivre et défoncée que j’ai écrit la plus belle chanson de mon groupe Laisse-Moi (on y reviendra).

Bref, merci Bébert!

Mais voilà Bébert, il faut que je t’avoue quelque chose, tout de go, voilà, j’ai eu trente-quatre ans vendredi dernier, oui, c’est vieux, mais tu m’as laissée passer une fois de plus, histoire que j’aille me persuader que, malgré mon grand âge, je peux encore entrer en club à six heures du matin habillée comme une Madonna dépenaillée bourrée au cocktail vodka-citron. J’avais pourtant un petit pressentiment que ce n’était pas exactement là où j’aurais dû aller, et que mon lit était le lieu où j’avais envie d’aller noyer mon taux d’alcoolémie catastrophique…

Dans tes couloirs sombres, avec mes yeux de vieille fatiguée, j’ai vu tout à coup, comme en pleine lumière, tes fêtards à moitié à oualpé écrabouillés dans tes canapés vétustes et tes fausses gothiques au corps patché de latex bon marché. Tes touristes mâles aux pupilles énormes ou en tête d’épingle, selon les stupéfiants, qui me demandaient en me regardant passer si j’allais bien, si j’avais besoin d’un verre d’eau ou qu’on me tienne les cheveux pour vomir dans tes gogues. Méthode éculée pour approcher une nana en faisant mine de s’assurer qu’elle n’a pas pris trop de drogue. J’étais seulement crevée. CRE-VEE.

Un copain me demande au bar ce que je veux boire. Réponse : un café. Il hausse les épaules et me commande un shot. Je bois le shot. Je scrute la foule. Je lui demande si la foule a changé. Il se demande la même chose. Un truc a changé. Ce n’est pas la même folie, tout paraît organisé, carré, contrôlé. 

Mais en y regardant vraiment de plus près, ce n’est pas ta foule qui a changé, Bébert, au contraire, elle est la même depuis toujours, des foufous qui font la fête jusqu’à point d’heure en se moquant de la mort et des factures d’électricité. C’est con, me dis-je alors avec mon pote, on n’est plus des foufous. On a changé. Toi, Bébert, tu n’as pas pris une ride, mais nous, oui. On a envie d’autre chose. On se consulte : on se casse.

Cher Bébert, c’était sympa entre toi et moi mais notre différence d’âge me gêne, je ne suis pas sûre de pouvoir assumer une relation avec un établissement si jeune, si insouciant. Tu me pardonneras si j’ai décidé de passer désormais mes soirées dans des restos un peu plus chics que l’imbiss à falafels du coin et si je préfère un « Poire Désire et sa larme de champagne » à tes shots de Jägermeister. J’ai honte mais c’est vrai.

Je préfère les balades au soleil le dimanche après-midi à tes afters éternellement noires. C’est comme ça. Je suis vieille, bobo et super contente de l’être. Je paie mes factures d’électricité et je repeins mes étagères pour y mettre des bouquins intéressants… sur la nuit berlinoise. Je danse encore, mais dans des bars, quand la musique que j’aime vraiment passe ou que c’est un copain qui mixe. Je n’aime plus les clubs et leurs hordes de nyctalopes et pourtant, Dieu sait si je les ai adorés. Je garde ma voix pour chanter dans mon groupe plutôt que pour hurler afin de me faire entendre dans les boîtes à sept heures du mat’.

Oui, c’est comme ça. C’est Berlin à trente-quatre ans, pour moi du moins. Désolée Bébert. Je te souhaite une belle et longue vie et tant qu’il y aura des jeunes ou de vieux jeunes, tes vitres vibreront de ton inépuisable énergie.

Affectueusement,

Manon.

 


La poudre d’escampette

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Solitude dans la fête : Trixie on the Cot, New York City, 1979 (par Nan Goldin)

En février 2013, je publiais un article sur la « coke scene » à Berlin en forme de lettre ouverte à certains de mes amis cocaïnomanes. Je pensais alors qu’on ne pouvait pas aider quelqu’un à s’en sortir, sans que cette personne ne le veuille elle-même. Un an après, je vois les choses un peu différemment

Je me revois encore à cette table de restaurant, dans Neukölln, assise face à une amie proche – appelons-la Claudia. Une personne douée de beaucoup de talents et avec qui j’avais beaucoup fait la fête à Berlin. J’avais pris mon courage à deux mains, et un grand verre de Riesling aussi, pour lui avouer que je m’inquiétais sérieusement pour elle, parce que je la voyais glisser dans une consommation lourde et régulière de cocaïne.

Cette amie m’a fait la gueule pendant plusieurs semaines. J’avais décidé de ne plus la fréquenter, car je ne pouvais plus supporter de la voir gâcher sa vie, se taper des descentes monstres pendant lesquelles elle ne décrochait plus son téléphone, grossir à vue d’œil (la coke ne fait pas maigrir tout le monde – qui a envie de faire du sport et de picorer une salade de fenouil après une nuit blanche?) et pire que tout, être incapable de bosser.

Petit à petit, j’ai cessé presque complètement de la voir, car nos rapports étaient devenus intolérables. Claudia m’a envoyé un SMS :

C’est ça, abandonne tes amis...

J’avais trouvé, alors, ce message déplacé et culpabilisant. Ce n’était pourtant qu’un appel au secours. Bien naïvement, j’attendais qu’elle me rappelle pour me dire qu’elle arrêtait la drogue, qu’elle était sobre, que les petits oiseaux chantaient le matin pour elle, que sais-je. Ce coup de fil n’est pas venu et il ne viendra jamais : pour un drogué, se tirer d’affaire ne se joue pas en une nuit.

Puis Claudia a fini par me manquer terriblement. Je l’ai appelée, nous nous sommes vues. Nous avons passé du temps ensemble à discuter de tout et de rien, jusqu’à ce que cette discussion faite de petites choses devienne un fleuve charriant des émotions violentes et boueuses. La mort d’un père, l’isolement, la crainte d’être laide, le manque de confiance en soi vrillaient l’âme de ma pauvre amie.

Je me suis rendu compte, aussi, que Claudia était devenue le cheval de Troie de toute une bande de fêtards à moitié cocaïnomanes qui se servaient de son addiction pour sniffer à ses frais. Claudia ne supportait pas la solitude. Elle préférait se ruiner en drogue pour garder les gens autour d’elle jusqu’à l’aube, voire distribuer de la poudre à des hommes pour qu’ils se glissent dans ses draps.

Aussi ai-je voulu renouer avec Claudia. C’est un apprentissage douloureux. C’est mon amie la plus touchée par cette addiction. Ses réactions sont parfois insupportables. Délicieuse lorsqu’elle est high, elle peut devenir froide et calculatrice si elle a dépassé la dose qui lui fait du bien. Ses descentes la rendent maniaque à l’extrême. Elle ment souvent, pour masquer ses nuits de débauche solitaires. Je sais tout cela et pourtant je ne peux pas lâcher complètement Claudia, parce que je l’aime réellement ; même si elle me préfère souvent la compagnie de mecs débiles qui tapent en cercle dans les soirées sans adresser la parole à qui que ce soit.

J’aime mon amie totalement addict, car je sais que derrière sa folie pour la poudre blanche il y a une quête insondable, mystique, une folle course à l’amour. Claudia ne sait plus communiquer sans coke. Sa solitude terrible l’a entraînée dans la drogue et la drogue a noyé sa vie dans une solitude encore plus grande. Le serpent se mord la queue.

En lisant aujourd’hui cet article passionnant (lisez-le bien) j’ai pu mettre une logique sur le sentiment qui m’animait. L’addiction serait bel et bien le corollaire de la solitude. Quelques lignes de coke prises en soirée ne font pas de vous un accro, si vous êtes aimé. C’est aussi simple que cela. Aimé. Entouré d’amis, ou d’une famille, ou d’amants aimants, pourquoi vous rueriez-vous sur la drogue (à part pour faire une nuit blanche et faire le con en boîte – ce qui n’est pas la même chose?) L’article martèle cette idée forte : le contraire de l’addiction, ce n’est pas la sobriété, c’est le contact humain.

Les multiples expériences décrites dans l’article en témoignent, mais la pratique le prouve aussi. J’ai, dans ma jeune vie, approché de nombreuses personnes véritablement accros à une substance (drogue, alcool, nourriture). Elles ont toutes en commun une solitude extrême ou une incapacité profonde à établir un contact humain profond et durable.

Aussi, aujourd’hui, n’écrirai-je plus cette phrase : Par amour, je ne vous verrai plus. Vous ne gérez pas du tout. Je ne peux plus vous voir vous détruire.

J’ai décidé que j’aiderai Claudia à s’en sortir, plutôt que de lui tourner le dos. Comment? En l’aimant. En étant patiente. En fermant les yeux sur les broutilles et en continuant de mettre des limites là où j’en ai besoin. En l’écoutant, bien sûr, aussi. Il y a quand même chez les grands isolés, les grands perdus, des beautés magnifiques. Ils ont touché le fond et ils en rapportent des pierres noires et abyssales que personne ne veut vraiment voir… Claudia est accro, elle est seule, elle a mal, mais ce n’est pas une victime. L’avenir est devant elle. Ceux qui sont allés si bas peuvent remonter bien plus haut que les tièdes et les timides.