Yves Tchakounte








Pourquoi je m’engage pour le CHAN ?

La couverture digitale du CHAN 2020 au Cameroun sera assurée par les blogueurs de l’Association des Blogueurs du Cameroun. Une grande première! La participation du blogueur critique que je suis à cet événement tant critiqué pour ses scandales entamera-t-il ma crédibilité ?


« Tchakou, tu gagnes quoi à être un subversif ? »

Ma passion pour le blog commence avec ma passion pour la lecture des journaux qui date des années de mon adolescence. Plusieurs personnes se posent la question sur ma posture d’anticonformiste en m’alertant sur les risques que je prends. J’expose ici mon parcours, une sorte de récit biographique qui vous aidra à comprendre ma posture.





Au Cameroun, deux peuples irréconciliables ?

Après avoir bien observé les images du 1er octobre sur la célébration de l’indépendance du Southern Cameroons et celles du 5 octobre sur la libération de Maurice Kamto et de ses alliés, au total 101 personnes, je constate avec amertume que le Cameroun est un pays constitué de deux peuples fondamentalement différents. Deux peuples qui ont chacun une histoire différente. Deux peuples qui ont chacun une éducation politique différente et même divergente. Bref, deux peuples qui n’ont pas les mêmes destins politiques.

A la vue de ces dizaines d’images qui circulent sur les réseaux sociaux, cela donne l’impression d’être dans deux pays différent. Tellement elles sont contradictoires à tous points de vue.

Deux peuples, deux crises antagonistes

Le Cameroun est traversé depuis novembre 2016 et octobre 2018 deux crises majeures qui le paralysent.

La première est une guerre d’indépendance menée par les Amba-Boys, les partisans de la République fédérale séparatiste autoproclamée d’Ambazonie. Cette guerre est justement le fait d’une crise d’identité dont la manifestation est la marginalisation de la population anglophone. Celle-ci occupe les deux régions (Nord-Ouest et du Sud-Ouest) sur les dix que compte le pays et comptabilisent presque 25% de la population totale. La particularité avec cette guerre civile réside dans le fait que la population, d’expression anglaise, donc anglophone, s’oppose au régime de Yaoundé, composé en majorité de francophones.

L’autre crise, dite crise post-électorale, est liée au fait que le leader du parti d’opposition MRC, arrivé en deuxième position à la présidentielle selon les résultats proclamés par le Conseil Constitutionnel, revendique sa victoire à cette élection. La particularité de cette deuxième crise est qu’elle oppose une partie de l’opposition en majorité francophone au régime de Yaoundé, en majorité francophones également. Le détail important qu’il faut retenir ici est que les deux régions anglophones, en pleine guerre civile, ont été exclues à 90% du processus électoral d’octobre 2018. Autrement dit, la présidentielle s’est déroulée dans huit régions francophones à l’exception des deux régions anglophones.

Paradoxalement, les deux crises ont un seul objectif, ou, si l’on veut, un seul adversaire : le régime de Yaoundé avec un président de 87 ans et à son actif 38 ans de pouvoir sans partage.

Ce contexte est particulier dans la mesure où c’est la première fois, depuis la période d’avant la signature des accords de Foumban, que le monde entier se rend compte que les deux Cameroun (Cameroun anglophone appelé encore Southern Cameroons et le Cameroun francophone appelé encore Cameroun Oriental) censés être unis ne le sont pas en fait. Pour la première fois depuis 1961, les populations anglophones et francophones non seulement se démarquent par leurs spécificités mais l’affichent ouvertement. Cela a permis de constater la très grande différence en les deux parties du Cameroun en terme de niveau d’éducation politique.

Deux événements majeurs nous ont permis d’observer cette dichotomie abyssale entre les populations d’un même pays.

Le 1er octobre 2019 et les anglophones

Le 1er octobre de chaque année est consacré à la fête d’indépendance du Southern Cameroons (Cameroun du sud, auparavant une partie du Cameroun Occidental, sous domination britannique). C’est un territoire qui, en faveur d’un référendum en février 1961, a choisi de rejoindre la République du Cameroun indépendante depuis le 1er janvier 1960. Cette région, baptisée depuis peu, par les séparatistes les plus vigoureux, par le terme Ambazonie, revendique ce retour au statut d’avant 1961, date de la réunification avec la République du Cameroun (francophone), ou a minima le retour aux accords de Foumban depuis le discours de John Ngu Foncha aux Nations Unies en 1990.

Cette tension entre la République du Cameroun, dirigée par les francophones depuis l’indépendance le 1er janvier 1960, et l’Ambazonie, traîne depuis 1990 sans solution. Face au refus du régime de Yaoundé de reconsidérer ce « mariage », une crise corporatiste (grève des avocats et enseignants) a ouvert la vanne aux leaders indépendantistes qui ont vite occupé le terrain de la revendication pour transformer cette crise en question politique.

C’est depuis 2017 que les leaders indépendantistes ont décidé de former des groupes armés appelés les « Amba-Boys ». Le 1er octobre 2019 a permis à ces groupes de démontrer leur implantation sur le terrain. Les démonstrations de force initiées par les « généraux » de ces groupes armés montrent à suffisance non seulement qu’ils sont bien armés mais surtout comment ils sont soutenus par la population repliée dans la brousse pour fuir les exactions d’une faction de l’armée Camerounaise, le BIR, déjà considérée comme la milice armée au service de Biya.

Les images d’un leader militaire ancien du BIR du nom de Field Marshall, qui contrôle la localité de Lebialem, ont fait le tour des réseaux sociaux au Cameroun. Curieusement, ce 1er octobre a coïncidé avec la période où se déroule le Grand Dialogue National initié par Paul Biya lui-même.

Le 5 octobre 2019 et les Francophones

Le 5 octobre dernier, le leader du parti politique MRC (Mouvement pour la renaissance du Cameroun), arrêté avec les leaders des partis et associations alliés pour la présidentielle du 7 octobre 2018, a été libéré. Si Maurice Kamto a été arrêté le 28 janvier 2019, certains, par contre, sont en prison depuis le 26 janvier pour les uns et le 1er, le 8 juillet pour les autres. 103 personnes ont été libérées.

L’image la plus saisissante de cette journée mémorable de la libération du 5 octobre, est justement la déferlante de symboles emblématiques de la République du Cameroun. Les drapeaux vert-rouge-jaune et l’hymne national du pays ont dominé les clichés de ce jour.

Ces images peu ordinaires ne laissent personne indifférent après avoir observé celles qui ont également dominées les cérémonies de la fête de l’indépendance du Southern Cameroons avec les Ambazoniens. Evidemment, les symboles marquants de cette journée chez les Anglophones ont été dominées par les drapeaux et l’hymne national de l’Ambazonie.

Nous avons, d’un côté, un peuple qui célèbre l’indépendance de leur territoire, l’Ambazonie, et de l’autre, nous avons un peuple qui célèbre la libération de leur leader. Le premier a pour spécificité l’anglais comme langue officielle et le second, le français. Les deux peuples sont en quête d’une révolution, mais le premier mène une révolution armée tandis que le second souhaite mener une révolution « dans la paix », comme le dit lui-même Maurice Kamto.

Que dit l’Histoire de ces oppositions ?

La question que l’on se poserait à présent est celle de savoir les raisons pour lesquelles le peuple d’un même pays est divisé pour un même objectif, à savoir renverser le régime de Yaoundé, et donc chasser le dictateur Biya au pouvoir depuis 6 novembre 1982.

La réponse à cette question se trouve évidemment dans l’Histoire. Le Cameroun est formé de deux territoires administrés par deux puissances coloniales sous le mandat des Nations Unies en 1919 jusqu’en 1960 pour la partie francophone et en 1922 jusqu’en 1961 pour la partie anglophone. Le territoire camerounais administré par la puissance britannique était composé du Southern Cameroons et du Northern Cameroons. Ce dernier s’est rallié au Nigéria (indépendant le 1er octobre 1960) après un référendum du 31 mai 1961. Le Southern Cameroons a quant à lui décidé de rester camerounais.

C’est fort de ce référendum que les leaders du Southern Cameroons, conduit par John Ngu Fontcha, ont accepté de se réunir à Foumban avec la délégation de la République du Cameroun conduite par son nouveau président Amadou Ahidjo en juillet 1961.

Le 1er octobre 1960, les leaders Anglophones acceptent une réunification avec la République du Cameroun, qui devient alors une République fédérale. C’est un système qui, malgré ses imperfections, permettait quand même à cet ancien territoire britannique de garder les acquis de l’administration coloniale et plus particulièrement ce qu’on a appelé « indirect rule » (principe selon lequel les Britanniques gouvernent la région du Southern Cameroons en se conformant aux traditions des populations). De son côté, l’ancien territoire administré par la puissance française croupissait sur le système jacobin. Un nivellement par le bas par rapport au système britannique qui faisait des jaloux.

Un référendum de 1972 est venu mettre fin à ce fédéralisme encore chancelant. Le Cameroun devient alors une République Unie et c’est par un décret de 1984 qu’il devient finalement une République du Cameroun. Un retour malicieux à la république dominée par les francophones.

Cela a eu comme conséquence l’écrasement du système britannique minoritaire sous le poids du système jacobin français majoritaire. Fontcha a commencé à subir la foudre de colère de ses compatriotes anglophones qui le considéraient déjà comme un traître pour les avoir conduit dans la « République ». C’est la raison pour laquelle il court au Nations unies en 1990 plaider le retour à la fédération qui lui a été refusé jusqu’à sa mort en 1999.

L’espoir d’un renversement de la situation avait d’ailleurs été au cœur de l’actualité lors de la présidentielle de 1992 où John Fru Ndi, le leader le plus charismatique de l’opposition, un anglophone, était le challenger de Paul Biya. La victoire contestée de Paul Biya et la reddition du leader de l’opposition a finalement désillusionné ce peuple qui croyait fermement à un retour au fédéralisme avec un anglophone au pouvoir.

Depuis lors, à défaut d’un retour à la fédération, les plus radicaux sont pour un retour à la situation d’avant le 1er octobre 1961 : l’autonomie. C’est justement à ce niveau que la césure, entre les peuples, anglophones et francophones, a lieu. D’où les différences observées entre les deux peuples dans l’adoption des symboles de leurs révolutions respectives.

La conciliation de ces deux peuples devient évidemment complexe. Elle est tout de même nécessaire si les deux peuples tiennent à leur objectif : chasser Biya du pouvoir.

Comment concilier donc la révolution armée et la révolution pacifique ?

Soyons précis : puisque tous les anglophones ne militent pas pour la révolution armée et qu’en même temps tous les francophones ne militent pas pour la révolution pacifique, mais militent plutôt pour le statu quo, il faut préférer à ‘anglophone’ le terme « Ambazoniens » et à « francophones radicaux » un terme camerounais qui s’est popularisé : Tontinards.

Cette alliance dite « Alliance Amba-Franco », développée par l’écrivain Patrice Nganang, est plus que nécessaire dans un contexte comme celui-ci.

Le régime de Yaoundé sait pertinemment qu’une telle alliance pourrait compromettre sa survie. Il a donc tout intérêt à pointer les Ambazoniens du doigt en les qualifiant dans un premier temps de « bandits », et plus tard de « terroristes ». Cette propagande de diabolisation a surtout lieu chez les francophones qui, malheureusement, n’arrivent pas encore à croire et à comprendre qu’un peuple puisse prendre les armes pour revendiquer une cause, bonne qu’elle puisse être.

La non-adhésion de la majorité du peuple francophone à la cause et à la posture du peuple Anglophone le rend insensible aux exactions commises sur lui par l’armée camerounaise. Un peuple victime de génocide qui est curieusement considéré par les francophones comme le bourreau qui veut mettre l’intégrité territoriale en danger. Et pourtant, le génocide est parfaitement suffisant comme argument moral pour renverser ce système colonial.

Le challenge qu’il y a à relever ici est celui de travailler sur la désintoxication du peuple francophone qui croit dur comme fer que les Ambazoniens sont des terroristes et que l’armée camerounaise doit les « éradiquer ». Il faut donc démystifier cette théorie de la terreur qui fait des Ambazoniens des monstres et des partisans de la terreur. L’intolérance des francophones face au droit d’autodéfense des anglophones frise même le ridicule. L’autodéfense étant un principe universel, la solidarité est plus qu’un acte d’humanisme.

Le leader actuel, celui qui possède une carrure de conciliation de ces deux tendances, c’est Maurice Kamto. Sa sortie de prison et de tous les leaders de sa coalition viendra peut-être résoudre cette équation. J’en veux pour preuve cette sortie d’Albert Dzongang, l’un des membres de la coalition de retour à Douala après sa sortie de prison à Yaoundé et qui déclarait à la population venue nombreuse pour l’accueillir : « Ce que nous avons gagné dans ce combat c’est le rapprochement avec les Ambazoniens ».

Faut-il le préciser, Julieu Ayuk Tabe, le président des Ambazoniens, et son équipe, sont en prison depuis des mois.

Il devient donc évident que Maurice Kamto et Ayuk Tabe se sont rencontrés à plusieurs reprises. Ces rencontres peuvent-elles augurer des rapprochements futurs entre les deux peuples ? Les francophones, pour la majorité, qui supporteraient mal ce rapprochement avec les Ambazoniens qui tuent et décapitent les soldats du BIR, vont-ils finir par lâcher Kamto ? Ou alors Kamto ne franchira jamais ce pas au risque de perdre cette sympathie qui fait toujours monter sa côte de popularité ? Les prochaines sorties de principal leader de l’opposition camerounaise nous en diront plus…


Dialogue national : pourquoi Biya est le problème ?

Dans un discours de 30 minutes à la nation, le 10 septembre 2019, Paul Biya annonce la tenue d’un « Grand dialogue national » prévu du 30 septembre au 4 octobre 2019. Le dialogue est désormais considéré comme solution à la guerre d’indépendance qui paralyse les deux régions Anglophones, Nord-Ouest et Sud-Ouest. Mais, le 30 novembre 2017, dans un bref discours de quelques secondes. Paul Biya avait fait le choix de la répression armée pour « mettre hors d’état de nuire ces criminels » malgré des appels au dialogue proposé par la communauté nationale et internationale. 22 mois après, ce qui était considéré comme une simple crise Anglophone est aujourd’hui devenue une guérilla. Les groupes armés, constitués des « Amba-Boys », que Biya appelle « criminels », imposent le respect à une faction de l’armée camerounaise, le BIR, que Médiaprt considère comme une « milice tribale » à la solde de Biya. En mai 2019, une ONG faisait le bilan de 1850 morts, sans oublier les 530.000 déplacés internes du côté des régions Francophones du pays et les 40.000 réfugiés du côté du Nigéria. Aucun chiffre sur les déplacés internes qui ont plutôt choisi le chemin de la forêt où ils mènent une vie difficile.

Paul Biya, à travers ce discours, vient d’avouer implicitement l’échec de la guerre comme solution. Et les débats, qui ont lieu au Cameroun à la suite de ce discours, tournent autour de la sincérité du dialogue compte tenue de certains éléments sociopolitiques et juridiques liés au contexte : premièrement, l’arrestation au Nigéria et la condamnation à la peine capitale par le Tribunal militaire de Yaoundé du leader Anglophone Sissiku Ayuk Tabe (et son équipe), président de la république fédérale d’Ambazonie ; deuxièmement, l’arrestation et l’emprisonnement de Maurice Kamto (et ses militants) à la suite des manifestations où il revendiquait sa victoire volée à la présidentielle d’octobre 2018 ; enfin troisièmement, il ne faut pas oublier que les dialogues avec Biya sont jonchés d’antécédents historiques pleins d’échecs.

La question reste donc celle de savoir si ce dialogue dont l’objectif est de mettre fin à la guerre sera possible dans un tel contexte ? La réponse fatidique est NON. Pourquoi ? Parce que le problème camerounais c’est Biya lui-même.

Pour vous le démontrer, je vous invite à la lecture d’une conversation (discussion) tenue entre un ami et moi dans un lieu privé. Henry, c’est de lui qu’il s’agit, est un biyaïste, fervent défenseur du régime. Ici au Cameroun, les biyaïstes ont un néologisme évocateur : Sardinards. Ceux-ci sont opposés aux Tontinards qui s’illustrent, quant à eux, par leur opposition au régime. Ce qui va suivre est une discussion qui refait l’histoire et démontre justement les multiples contradictions qui entourent ce dialogue et qui démontrent également que le Cameroun ne sortira pas de cette avec Biya : c’est lui le problème.

Henry – Je dis hein Tchak (c’est mon petit nom d’enfance), pourquoi les opposants, et plus particulièrement les Tontinards, se plaignent toujours alors que Biya a annoncé l’organisation du dialogue qu’ils exigeaient depuis longtemps ?

Moi – Parce que le temps du dialogue est déjà dépassé.

Henry – Non. 22 mois après c’est long, je l’avoue. Mais, mieux vaut tard que jamais.

Moi – Cette maxime n’a plus de place ici, parce que les rapports de force ne sont plus les mêmes. Elles ont changé. Elles ne sont plus comme il y a 22 mois.

Henry – Comment ? Tu oublies que c’est le BIR qui contrôle la situation ? Tu ignores qu’aucun groupe armé ne peut défier l’Etat ?

Moi – Tu rêves. Lorsque Biya, de retour d’Abidjan le 31 novembre 2017, avait choisi l’option de la force dans un bref discours à l’aéroport de Nsimalen, les Tontinards lui avaient bien dit que la guerre n’est pas la solution. Il croyait neutraliser les Amba-Boys en une semaine avec son BIR. En ce moment-là, il était en position de force. Vrai ou faux ?

Henry – Vrai. Mais, la situation n’a pas changé. Il est toujours en position de force.

Moi – Ne joue pas au malin. Lorsque ce même Biya revient 22 mois après, exactement le 10 septembre 2019 annoncer, non plus dans un bref discours, mais dans un long discours de 30 minutes l’organisation d’un « grand dialogue national« , cela veut dire donc qu’il n’est plus en position de force. En français facile, cela veut dire qu’il a échoué.

Henry – Non, toi-même tu sais que l’armée camerounaise envoyée en région anglophone est celle de seconde zone. L’armée camerounaise est capable d’écraser ces groupes armés en quelques jours si elle veut. Elle peut même utiliser l’artillerie lourde si elle veut.

Moi – Et pourquoi ne franchit-elle pas le pas ?

Henry – Parce qu’elle ne veut pas faire trop de dégâts.

Moi – Non, c’est parce qu’elle est hantée par la défaite morale. Le BIR commence à avoir mauvaise presse au niveau de l’opinion nationale et internationale à cause de ses multiples exactions sur le terrain. La défaite d’une armée est d’abord morale.

Henry – Faux. C’est parce que Biya a la pression de la communauté internationale qui exige le dialogue. Sinon il continuerait la guerre et massacrer les Amba-Boys. Biya accepte le dialogue pour montrer sa sincérité et pour montrer à cette communauté internationale que les Ambazoniens sont de mauvaise foi et ne viendront pas à ce dialogue.

Moi – Comme c’est malin ! Et il croit savoir s’y prendre !

Henry – Ok, comme vous ne voulez plus le dialogue, que voulez-vous finalement ?

Moi – Soit un peu intelligent. Lorsque quelqu’un, du haut de ses responsabilités de chef de l’État, qui, à cause d’une mauvaise décision prise par lui-même, a essuyé une défaite face à la résolution d’une crise, la seule solution qui reste sur la table, c’est la démission. Les grands hommes d’État sont des hommes d’honneur. La démission est un acte de courage et non de faiblesse ou de lâcheté. S’il ne démissionne pas, ça veut dire qu’il nous cache quelque chose, un plan machiavélique.

Henry – Et quel est donc ce plan machiavélique ?

Moi – Le génocide.

Henry – Le génocide ? Comment ça ?

Moi – Il veut mourir au pouvoir pour échapper à la CPI.

Henry – Vraiment, Tchak, donc c’est là tu voulais en venir ? Tu es décidément incorrigible. Arrête tes jérémiades. Le Cameroun n’a pas signé le Traité des statuts de Rome.

Moi – Tu ne sais pas que Omar El-Béchir a de sérieux soucis à se faire en ce moment ? Il suffit que Biya ne soit plus au pouvoir pour que la CPI lance la chasse aux génocidaires. Tu verras.

Henry – Fermons ce chapitre du génocide nonsense. Mais, je vais vous donner un conseil, à vous les Tontinards là : Allez au dialogue et profitez pour faire votre révolution.

Moi – Zéro dialogue. Ça va sauf qu’échouer. Dans une situation de guerre où deux camps s’affrontent à armes égales, le dialogue doit au moins respecter deux conditions : le choix d’un médiateur et le choix d’un lieu qui doivent faire l’objet de consensus entre les deux parties. Une partie en conflit et qui, paradoxalement est en position de faiblesse, ne peut annoncer le dialogue et imposer les participants, les thèmes, l’arbitre, bref les termes de référence. Souviens-toi du dialogue entre le Consortium et le gouvernement. A l’époque, les Anglophones n’avaient pas encore pris les armes et les Amba-Boys n’existaient pas encore. Ce dialogue de Dion Ngute ne sera donc pas différent de celui-là. Ça ressemble à un piège. Les Amba-Boys qui sont maintenant en position de force vont désormais dicter leur loi et obliger le tyran à négocier à défaut de démissionner.

Henry – Et comment vont-ils y parvenir s’ils ne viennent pas au dialogue pour s’imposer et contraindre Biya à la démission ?

Moi – Ils n’ont pas besoin d’aller au dialogue pour imposer une démission ou une négociation à Biya. Il suffit que le dialogue échoue et ne mette pas fin à la guerre pour laquelle il a été convoqué, à la suite de laquelle, même la communauté internationale se fera l’obligation d’intervenir. Biya va continuer de jouer  au dilatoire. Mais, il semble oublier que ce dialogue risque d’être sa propre tombe qu’il est en train de creuser lui-même.

Henry – Ne fatiguez pas les gens. Biya ne négociera avec personne. Il a gagné l’élection présidentielle. Un point un trait. Ne cherchez pas le pouvoir par la force. C’est à travers les urnes et non les armes ou la communauté internationale qu’on devient président. Maintenant vous compter sur les Amba-Boys et les Blancs pour prendre le pouvoir comme Ouattara l’a fait en Côte d’Ivoire ? Halte à l’ingérence. Le Cameroun n’est pas la Côte d’Ivoire.

Moi – Avant le 10 septembre 2019, c’était la même ritournelle chez vous les Sardinards : « On ne dialogue pas avec les sécessionnistes » ou encore « On va dialoguer avec qui ? ». La fin du mois n’est plus loin. C’est dans quelques jours. La seule curiosité que j’attends, c’est de voir qui seront les participants. L’histoire va leur demander des comptes en cas d’échec de ce dialogue si celui-ci ne met pas fin à la guerre. L’enjeu qui se joue dans ce dialogue c’est qu’un éventuel échec ne sera pas seulement attribué à Biya. Tous ceux qui vont y participer vont aussi porter la responsabilité de cet échec. Quand on connait la fourberie de Biya, il est fort probable que ce dialogue soit un copier-coller du dialogue avec le Consortium de décembre 2016.

Henry – Pourquoi tu insistes toujours sur ce fameux dialogue avec le Consortium Anglophone ?

Moi – Je savais que ce dialogue t’avait échappé. Beaucoup de Camerounais l’ont même déjà oublié. La crise Anglophone avait commencé avec des revendications corporatistes des avocats et les enseignants. Dans le cadre des discussions avec le gouvernement pour trouver une solution à la crise, ils se sont constitués en Consortium. Le dialogue a tourné au fiasco parce que les leaders Anglophones du Consortium, principalement l’avocat Felix Agbor Balla et l’enseignant Fondem Neba, restaient camper sur leur position. L’une de leurs revendications majeures c’était le retour au fédéralisme. Le gouvernement qui refusait de céder à cette pression estimait que le Consortium est allé plus loin en empiétant le champ du politique au lieu de s’en tenir aux revendications corporatistes. Le durcissement du ton des deux camps a eu comme conséquences, la dissolution du Consortium et l’emprisonnement des leaders Anglophones.

Henry – ça va. Je connais toute cette histoire. Tu as même oublié qu’ils ont été libérés. Mais ce que je ne comprends justement pas, c’est leur insistance sur le retour au fédéralisme alors que le gouvernement avait cédé à toutes leurs caprices.

Moi – Les leaders Anglophones, plus particulièrement les enseignants, en avaient marre puisqu’ils n’étaient pas à leur première expérience avec le ministre de l’enseignement supérieur, Fame Ndongo. Ils ont donc estimé que le fédéralisme les détacherait du pouvoir central, du jacobinisme, qui est un grand mal pour ce pays. Avec le fédéralisme, les problèmes des enseignants seront gérés par les élus locaux.

Henry – Il ne faut pas comparer ce « Grand dialogue national » à celui qui avait eu lieu avec le Consortium. Souviens-toi de la Tripartite. C’est elle qui a accouché la Constitution actuelle qui est une vraie révolution. Ne l’ignore pas.

Moi – La Tripartite dont tu parles a comme résultat la constitution qui a institué la décentralisation et la limitation du mandat présidentiel. Ces deux innovations étaient les principales révolutions constitutionnelles. Elles sont aujourd’hui des contes de fées. Et pourtant, Biya ne serait plus là aujourd’hui si ces deux résolutions de la Tripartite avaient été respectées.

Henry – Non, n’exagère pas. Pour la levée de la limitation de mandat, c’était par un vote à l’Assemblée nationale en janvier 2008. Biya n’y est pour rien. C’est le peuple, à travers les députés, qui avait décidé. Ne commence pas à m’énerver en mentant sur l’histoire. Restitue la vérité, sinon cette discussion ne vaudrait plus la peine.

Moi – Tu oublies certainement que ce même peuple à qui tu attribues la volonté et l’initiative de la levée de la limitation du mandat présidentiel était dans la rue en février 2008 ? Tu oublies certainement que le BIR, cette faction de l’armée, a tué en trois jours plus de 100 jeunes qui, mains nues, manifestaient à Douala contre la levée de la limitation de mandat présidentiel ?

Henry – Faux. Encore un mensonge. C’était des jeunes qui manifestaient contre la vie chère. Et il n’y avait que 40 morts de sources officielle. L’armée a tiré parce que les jeunes vandalisaient les boutiques et magasins. Décidément, ça ne vaut même plus la peine de discuter avec toi. Tu es un malhonnête, Tchak. Voilà pourquoi je vous déteste, vous les Tontinards. Vous voulez gouverner avec le mensonge. Vraiment, je suis déçu.

Moi – « Il n’y avait que 40 morts » ! Dis-tu ? Pour toi c’est minable, n’est-ce pas ? En plus l’armée tue les Camerounais qui cassent les boutiques au lieu de les appréhender ?

Henry – Je n’ai pas dit ça. Ne déforme pas ma pensée. Je restitue seulement la vérité, bien que je regrette les morts, parce que ce sont nos frères Camerounais. Apprend à être sérieux pour une fois.

Moi – Je comprends ta gêne. Une armée qui tire à bout portant sur une population qui manifeste à mains nues est une « milice tribale » au service d’un homme qui veut conserver le pouvoir. Je ne discute même pas sur cette vérité-là.

Henry – C’est vrai. Mais les Anglophones n’avaient pas besoin de prendre les armes pour faire des revendications.

Moi – C’est la légitime défense ! Tu veux qu’ils se fassent massacrer comme en 2008 ? En plus, les Anglophones ont juste compris et ont tiré les leçons des villes mortes, de la Tripartite de 1991, des manifestations de février 2008 et du dialogue avec le Consortium. La leçon c’est celle-ci : Biya ne comprend que le langage de la force. Si les Francophones étaient des gens politiquement prêts, les manifestations de février 2008 auraient pris une autre allure que celle que nous avons connue là. Le non-respect des résolutions de la Tripartite de 1991 a entraîné les morts de février 2008 et continue d’entraîner les morts dans les deux régions anglophones aujourd’hui. Si on avait respecté les résolutions de cette Tripartite, Biya ne serait plus président de la république depuis la présidentielle de 2011 puisqu’il avait déjà fait deux mandats de sept ans chacun après la promulgation de la constitution en 1996 issue de la Tripartite de 1991. Il a fallu qu’il utilise l’assemblée nationale où son parti politique (RDPC) était majoritaire, et continue de l’être d’ailleurs, pour lever la limitation de mandat afin de se représenter une fois de plus à la présidentielle de 2011. Voilà pourquoi Biya est le problème.

Henry – Je suis d’accord avec toi que 23 ans après la constitution de 1996, qui limitait le mandat présidentiel à 7 ans renouvelable une fois et qui instaurait la décentralisation, c’est exagéré. Ce non-respect de ces deux résolutions de la Tripartite est la cause immédiate de la guerre au NOSO. Mais je reste formel, les Anglophones n’avaient à prendre les armes pour leurs revendications. Voici donc une chance qui vous est donnée de rectifier les erreurs de la Tripartite. Allez au dialogue pour déloger Biya comme gagner par les urnes vous dépasse. C’est plus simple noon ?

Moi – Ce que tu viens de dire confirme que tu as bien compris le problème. Mais ta dernière phrase confirme également que tu es de mauvaise foi. Je peux maintenant prendre congé de toi pour aller au club Guigui habituelle.

Henry – Donc tu m’abandonnes comme ça et tu pars boire seul ? Chez les Tontinards on ne partage pas ? C’est quelle tontine ça ?

Moi – Non. Chez les Tontinards on ne « partage » pas comme si c’était la sardine. On tontine, c’est à dire qu’on cotise avant de partager. Chacun mange et boit à la sueur de son front. Je bois avec toi que tu as cotisé combien ? Va au Biyalogue, pardon, au Dialogue de Biya. Il y aura le partage de sardine là-bas. CHOUAGNE.


Le Cameroun face au désastre économique de la guerre d’indépendance de l’Ambazonie

Avec la guerre d’indépendance de l’Ambazonie, la situation économique du Cameroun ne peut pas être reluisante. La situation catastrophique d’économie camerounaise semble donc évidente. Ce qui relève encore d’une évidence, c’est la volonté de Paul Biya de ne pas lâcher prise un pouvoir qu’il tient des mains de maître depuis novembre 1982. La pressions diplomatique et de celle des bailleurs de fonds ne semblent pas du tout l’ébranler. Tout observateur sérieux est curieux de savoir comment la tyrannie la plus vielle d’Afrique va procéder pour se maintenir malgré tout ? Avant de répondre à cette question très importante qui fera l’objet de notre prochain billet dans une série que nous avons entamée au début du mois de juillet sur la sortie de crise au Cameroun, je vous invite, pour le présent billet, à jeter un œil sur un bilan non exhaustif et très simplifié de la situation de l’économie camerounaise.

L’Ambazonie au cœur du désastre

Depuis le début de la crise anglophone devenue aujourd’hui une guerre civile, le Cameroun ne cesse de traverser des périodes difficiles. Les pans de l’économie qui subissent des affres de cette guerre concernent nécessairement les start-up installés dans le Silicon Mountain. En 2015, le PIB que contribuaient ces deux régions au niveau national était estimé à 16,3%. Cette richesse provient essentiellement de l’industrie agro-alimentaire dominée par les entreprises CDC et Pamol qui, à elles seules, étaient classées deuxième employeur du pays après l’Etat.

L’un des fleurons de l’économie camerounaise, la Sonara, société de raffinage, vient de subir un coup qui la met hors de fonctionnement. Certains économistes affirment d’ailleurs, sans coup férir, que le laxisme gouvernemental entraînera la mort de cette entreprise.

En général, les secteurs les plus touchés sont l’agriculture, l’industrie et l’exploitation, sans oublier les équipement des télécommunications qui ont déjà été victimes du sabotage de près de 62% de ses installations dans les deux régions. En 2018, la BAD (Banque Africaine de Développement) avertissait le Cameroun sur le niveau de dépenses qui vont s’accroître énormément en 2019 si la guerre ne prenne pas fin.

La diplomatie suisse en branle

Le 22 mai 2019, Paul Biya a reçu au palais de l’Unité, Pietro Lazzeri, l’ambassadeur de Suisse au Cameroun. Celui-ci était accompagné de Antoine de Saint-Afrique, PDG du groupe Barry Gallebaut, leader mondial des produits fabriqués à base de cacao et de chocolat, dont la filiale locale est l’entreprise Sic-Cacao située à Douala. Loin d’être anodine, cet entretien avec Paul Biya avait comme centre d’intérêt la situation d’insécurité dans les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

La Sic-Cacao venait d’acquérir un équipement de broyage de fèves de plus de 5 milliards de Fcfa. Cet équipement possède une capacité de transformation de 70.000 tonnes en moyenne par an, équivalent à presque 30% de la production nationale.

Le chocolat suisse pointé du doigt

La région du Sud-Ouest, classée 4ème producteur mondial de fèves, représente à elle seule 45% de la production cacaoyère nationale pour la saison 2016-2017. La guerre sévit en décembre 2017 au moment où les agriculteurs s’apprêtaient à entamer la campagne de récolte 2017-2018. Par mesure de sécurité, ils ont abandonné leur récolte. Et le plus grand entrepôt appartenant à l’entreprise Telcar, a été incendié, dit-on. « Le chocolat suisse est l’un des symboles de la Suisse qui détient la première place du classement mondial pour la consommation de chocolat devant l’Allemagne et le Royaume-Uni avec une consommation annuelle moyenne de 11,9 kilogrammes par habitant en 2011 ».

Trois Traders suisses contrôlent 50% de la vente du pétrole Camerounais. Le trader Glencore détient 70% du pétrole du Rio Del Rey dans le Sud-Ouest Cameroun, zone qui borde la péninsule de Bakassi, exploitable pendant 20 ans. Contrat signé en Janvier 2019. Ce Glencore vient de revendre ses parts,75% qu’il détenait dans le gaz de Matanda.

La crise des devises s’invite

Cette situation de dégradation de l’économie était prévisible. Les groupes armés (Amba-Boys) ont un seul objectif : asphyxier l’économie camerounaise à travers la technique du pourrissement. Aujourd’hui, la balance commerciale est totalement déséquilibrée (déficitaire) à cause de la baisse des exportations du cacao et la banane. Pendant ce temps, les importantes stagnent, voire s’accroissent au fur et à mesure. Le riz et le poisson à eux seuls avoisinent déjà plus de 300 milliards par an. Conséquence, la recette en devise provenant des exportations des produits de rente a baissé. Le média en ligne Journalducameroun.com rapporte également que :

« Pour 71 % des patrons membres du Gicam, l’accès aux devises est une préoccupation majeure », avait déjà indiqué Célestin Tawamba, le président du Gicam, au cours d’une rencontre avec les banquiers, le 4 avril 2019 dans la capitale économique camerounaise.

Pour résoudre cette crise particulièrement préoccupante pour le patronat camerounais, le président propose notamment la suspension temporaire de certaines importations. Et cela inquiète la France qui, depuis plusieurs années, à travers la BEAC, conserve nos devises.

Un communiqué rendu public par le président du Gicam, le principal groupement patronal au Cameroun, le 29 juin 2019, vient enfoncer le clou dans la plaie. Célestin Tawamba annonce en substance qu’il est préoccupé par une « situation d’extrême gravité de pénurie des devises dont souffre notre économie depuis plusieurs mois ».

Déséquilibre commercial ou financier ?

Cependant, les économistes ne s’accordent toujours pas sur les causes de cette crise. Pendant que les uns parlent de déséquilibre commercial en terme d’exportation et d’importation, les autres insistent plutôt sur le déséquilibre financier. Ce dernier argument fait quant à lui allusion à au paiement de la dette qui se fait essentiellement en devise étrangère. Ces deux arguments se rejoignent pratiquement dans la mesure où ils font allusion à la sortie massive des devises. Le déficit ici, dans les deux cas, est causé par l’absence de tout ce qui peut rapporter au Cameroun comme entrée de devises.

Ces éléments sur la situation économique du Cameroun ne sont pas très favorable dans un contexte sociopolitique délétère dominé par la guerre en régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest). Même s’il est prématuré de dire que le gouvernement de Paul Biya est déjà dos au mur, il faut tout de même avouer que le climat sociopolitique au Cameroun n’est pas serein.

Paul Biya reste cependant dans sa logique de conserver le pouvoir à tous les prix. Ce n’est d’ailleurs qu’un secret de polichinelle. Comment va donc s’y prendre face au pourrissement que lui impose la guerre en régions anglophone ? Comment va-t-il s’y prendre avec à la fois la pression diplomatique de la Suisse et une économie qui prend de l’eau ?

Les enjeux politiques de la crise

Cette situation économique désastreuse est lourde de conséquences. La première c’est qu’elle entraîne déjà dans l’opinion des rumeurs sur la dévaluation du FCFA, la solde salariale des fonctionnaires soutenue par le trésor français, etc. Un pays en crise ne pourrait nullement échapper aux rumeurs qui ne laissent personne indifférente. C’est d’ailleurs une situation normale dans un contexte où l’angoisse envahit tout le monde. En période de guerre, tout peut arriver et il faut s’y attendre et se préparer en conséquence.

Comme toujours, c’est la sérénité qui reste le maître mot pour le gouvernement de Paul Biya. C’est de bonne guerre puisqu’il ne faut pas alarmer la population qui est malheureusement en train de ressentir les secousses au niveau de l’actualité politique. Les informations dignes d’un Etat secoué par la guerre augurent des lendemains pas du tout serein. Un contentieux sur la contestation des résultats de l’élection présidentielle du 7 octobre 2018 reste toujours pendant à la Commission des droits de l’homme et des peuples de l’Union Africaine.

Après le communiqué du parlement européen (avril 2019) condamnant les tueries dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest d’une part, l’arrestation du leader Maurice Kamto, candidat contestateur des résultats de la présidentielle d’autre part, c’est au tour du parlement américain (juillet 2019) de réagir. Celui-ci non seulement réitère les condamnations du parlement européenne mais surtout propose au Cameroun une république fédérale. Cette solution vise particulièrement à répondre aux revendications des Anglophones qui réclament leur droit à l’autonomie totale.

Que va faire Paul Biya face à ces pressions ? La réponse au prochain billet.


Guerre d’indépendance de l’Ambazonie : les « négociations » de paix ont-elles commencé ?

L’idée qui me pousse à la rédaction de ce billet, c’est la conviction que l’Ambazonie sera indépendante. Cette conviction, je l’ai depuis le rebondissement, en 2016, de ce qu’on appelle au Cameroun « le problème anglophone » ou la « crise anglophone ». Crise qui s’est transformée en guerre civile depuis décembre 2017. Cette guerre oppose les indépendantistes anglophones, dont plusieurs groupes armés appelés « Amba-Boys », et l’armée de la République du Cameroun. Comme toute guerre, celle-ci a des conséquences énormes sur les plans humains et économiques. Toutes les propositions de sortie de crise ont toujours été vaines, y compris le dialogue inclusif suggéré par les partis politiques de l’opposition et la société civile auquel même le premier ministre avait d’ailleurs souscrit. Et depuis le 27 juin, tout a basculé et cette conviction se renforce peu à peu.

L’actualité de cette guerre a connu un rebondissement le 27 juin 2019. D’une part, la Suisse fait désormais partie des acteurs majeurs de la crise en tant que médiateur, et d’autre part, le dialogue inclusif n’est plus envisagé comme une solution à la faveur des « négociations » de paix. Que s’est-il donc passé ? Comment en est-on arrivé là ? Avant d’y répondre, quelques petits détails sur l’Ambazonie.

Dans ce billet, je vais vous expliquer le contenu des communiqués des parties ayant pris part aux négociations de paix. C’est grâce à la publication de ces communiqués que l’opinion nationale et internationale a été informée. Un deuxième billet sera consacré à l’analyse des raisons qui poussent Paul Biya à négocier avec les Ambazoniens et les conséquences de cette décision. Vous pourrez le lire dans quelques jours.

L’Ambazonie est-elle un mythe ?

L’Ambazonie est, aujourd’hui, loin d’être un mythe. Terme autrefois considéré comme une barbarie (déformé en amba-zozo pour se moquer) par les populations francophones, devient peu à peu un signe de bravoure. Ambazonie est le nom attribué au territoire qui couvre les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest d’expression anglaise au Cameroun. Il est dérivé de la « Baie d’Ambas », à l’embouchure du fleuve Wourri venant de Douala. Le terme Ambazonie, de l’anglais Ambazonia, a été utilisé pour la première fois en 1984 par Fon Fongum Gorji-Dinka qui vit actuellement en exil à Londres.

Depuis décembre 2017, les populations de ces deux régions anglophones vivent un calvaire. Un affrontement qui oppose l’armée camerounaise aux guérilleros appelés Amba-Boys, fait des victimes. Les Amba-Boys sont constitués des groupes armés répartis sur toute l’étendue des deux régions. Je peux citer ici entre autres : Ambazonian Defense Force (ADF), Red Dragon, Ambazonian Restoration Army (ARA), Southern Cameroon Defense Force (SCDF), Socadef, SCNC, RoAN, etc. Il en existe plus d’une dizaine. En mai 2019, les ONG, notamment International Crisis Group, ont établi un bilan estimatif de 1 850 morts, de 530 000 déplacés internes et 50 000 réfugiés au Nigéria voisin. A ce bilan, il faut ajouter la catastrophe économique que subissent de plein fouet ces régions et qui met le Cameroun dans une situation difficile avec ses bailleurs de fonds.

Plusieurs initiatives ont été proposées, notamment le « dialogue inclusif » pour mettre fin à cette guerre qui dure déjà 2 ans. Des échecs aux dialogues proposés par le Cardinal Tumi fait croire à tout observateur que les acteurs en conflits, notamment le gouvernement camerounais, manquent de volonté. Ce dialogue inclusif serait pour beaucoup la solution. Mais la semaine dernière, de nouveaux rebondissements ont ébranlé l’opinion.

Les communiqués qui bouleversent l’opinion

Le 27 juin 2019, l’actualité a été secoué par deux communiqués : ils informent l’opinion nationale et internationale sur deux points importants qui méritent notre attention : 1) Paul Biya opte pour les « négociations » et non pour le « dialogue inclusif » ; 2) une séance de travail a eu lieu du 25 au 27 juin 2019 entre les deux parties en conflit en présence d’un médiateur, la Confédération Suisse. Décryptons ensembles les deux communiqués.

Le communiqué publié par la « Confédération Suisse »

Le premier est celui de la confédération Suisse rendu public le 28 juin 2019 et qui indique en introduction que :

« At the request of the parties, Switzerland is acting as a facilitator in the crisis in north-western and south-western Cameroon » (Traduction : « A la demande des parties, la Suisse agit comme facilitateur dans la crise au Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun. »)

Et ce même communiqué précise, immédiatement à la suite de cette phrase :

« To this end, a second preparatory meeting with various Cameroonian opposition groups took place in Switzerland between 25 and 27 June 2019. » (Traduction : « Pour ce faire, une deuxième réunion préparatoire avec différents groupes d’opposition camerounais a eu lieu en Suisse, entre le 25 et le 27 juin 2019. »)

En clair, cela signifie que la Suisse a été désignée, par les parties, pour jouer le rôle de médiateur. Mais alors, qui sont ces parties ? De quelle médiation s’agit-il ? De quoi parle-t-on exactement ?

Pour répondre à ces questions, voici le passage du communiqué qui me semble être encore plus précis :

« The Federal Department of Foreign Affairs (FDFA), working in close partnership with the Centre for Humanitarian Dialogue (HD Centre), is committed to finding a peaceful, lasting negotiated solution to the crisis in north-western and south-western Cameroon. » (Traduction : « Le département fédéral des affaires étrangères, qui travaille en étroite collaboration avec le centre pour le dialogue humanitaire, est déterminé à trouver une solution de paix, longuement négociée, à la crise qui touche le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun. »)

Il devient donc évident qu’il s’agit d’une « négociation » et non d’un dialogue inclusif comme on aurait pu penser. L’autre détail important est que la Suisse a été choisie par les deux parties. Elle est, par ce fait, considérée comme un pays neutre.

A ce jour, beaucoup d’observateurs contestent cette neutralité pour des raisons évidentes, qui seront mises en exergue dans le deuxième billet. A la seule lecture du communiqué qui parle de « crisis in north-western and south-western Cameroon », il est évident que les seuls acteurs que le communiqué désigne par « the parties » sont les parties en conflits. Mais le communiqué s’arrête-là sans toutefois les désigner. Alors, qui sont-elles ? Qu’est-ce que les parties veulent « négocier » ?

Le communiqué publié par « Ambazonian Liberation movements »

Le deuxième communiqué, celui publié par l’une des parties sur les comptes Twitter et Facebook, nous donne des détails encore plus extraordinaires. Cette partie qui rend public ce communiqué se fait appeler « Southern Cameroons/Ambazonia ». Le communiqué précise, en substance, ceci :

« Under this arrangement, Switzerland is offering its good offices and will serve as mediator in negotiation – which, it is important to stress, have not starded – between, on the hand, the Republic of Cameroon and, and the other hand, Southern Cameroons/Ambazonia. » (Traduction : « Dans le cadre de cet arrangement, la Suisse offre ses bons offices et servira de médiateur dans les négociations – qui, il est important de le souligner, n’ont pas encore commencé – entre, d’une part, la République du Cameroun et, d’autre part, le Southern Cameroons/Ambazonia. »)

Ici, la partie Ambazonienne confirme la médiation de la Suisse tout en précisant que les négociations n’ont pas encore eu lieu. Les noms des parties en conflit sont donc clairement définis : d’une part la République du Cameroun, et d’autre part le Southern Cameroons/Ambazonian.

De quoi les parties ont-elles discuté ? Quel est l’objet des négociations ? Plus loin, le communiqué est plus clair :

« Our goal remains the same : we seek the restoration of the independence of Southern Cameroons/Ambazonia won before the United Nations General Assembly on 21st April 1961 and an end to the recolonization and illegal occupation of Ambazonia by the Republic of Cameroon. »

Il s’agit donc ici des négociations concernant exclusivement l’indépendance de l’Ambazonie, ou encore pour être plus précis comme le communiqué le dit, il s’agit de la restauration de l’indépendance de l’Ambazonie. Selon le communiqué, les Ambazoniens considèrent la République du Cameroun dirigée par Paul Biya comme une force d’occupation. Là, c’est tout un autre débat.

Qui étaient les représentants des deux parties ?

L’une des questions les plus importantes est celle de savoir quelles étaient les personnes représentant les deux parties invitées à ces négociations. Malheureusement, les deux communiqués sont muets à ce niveau. Par contre, le communiqué des Ambazoniens comporte des signatures à la dernière page. Difficile, donc, pour toute personne étrangère de savoir qui était présent à ces travaux préparatoires.

C’est le journal panafricain Jeune Afrique, version magazine et paru ce mois, qui va plus loin. Le journal précise d’ailleurs que c’était une « discrète réunion préparatoire » tenue à « Saint-Luc, un petit village du canton de Valais ». Le journal donne quelques détails sur les noms des personnes qui représentaient la partie Ambazonienne. Il y avait notamment Ebenezer Akwanga, chef du Socadef, Marc Njoh Chebs, leader du RoAN, Elvis Kometa, leader du SCNC. Par contre, le charismatique Gorji Dinga était représenté par son fils. Jeune Afrique précise également que, bien que ce soient des travaux préparatoires, les discussions se sont achevées généralement très tard dans la nuit. Cerise sur le gâteau : Paul Biya et l’Etat Camerounais désignés par « The Republic of Cameroon » n’étaient pas représentés à ces discussions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette partie n’a pas fait de communiqué.

Cette absence de communication du gouvernement camerounais pose beaucoup d’interrogations. Compte tenu du secret et du caractère discret qui a entouré cette réunion, l’opinion et les observateurs veulent savoir si effectivement ces fameuses négociations ont eu lieu.

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Coupure du journal panafricain Jeune Afrique de ce mois de juin 2019 concernant une « réunion discrète » sur l’Ambazonie en Suisse.

Les « Négociations » de paix ont-elles eu lieu ?

Même s’il est évident, en tenant compte de ces deux communiqués, que les négociations ont eu lieu, il n’en demeure pas moins que leur tenue effective suscite des interrogations dans l’opinion. Pourquoi Paul Biya a-t-il quitté Yaoundé le 23 juin, presque incognito, à la surprise de tous ? Pourquoi la communication sur ce voyage mentionne plutôt un « séjour privé en Europe », au lieu d’informer l’opinion nationale et internationale sur la tenue de négociations avec les Ambazoniens ? Pourquoi le parti politique de l’opposition, le MRC, qui secoue le pays en ce moment avec des manifestations de protestation (les principaux leaders et plus de 300 manifestants sont emprisonnés) n’a pas été appelé à ces négociations, ou même n’a pas été ne serait-ce qu’informé ?

Les supputations vont bon train sur des supposées négociations (et leurs objets) qui ont eu lieu en Suisse et dont la tenue n’a pas connu une large diffusion comme cela se doit en ces circonstances de climat sociopolitique très tendu. D’ailleurs, selon le communiqué de la partie « Southerns Cameroons/Ambazonia », en prenant les extraits ci-dessus, les négociations, en tant que telles, n’ont pas encore eu lieu. Il ne s’agissait que d’un « workshop » ou travaux préparatoires, comme le disent certains journalistes et observateurs. Qu’à cela ne tienne, les interrogations demeurent.

Pour finir…

Malgré la prudence qu’a pris la partie ambazonienne de préciser que rien n’a encore été fait, les questions sur la sincérité de Paul Biya, non pas à se prêter à la discussion mais plutôt à se plier aux desiderata des Ambazoniens, ne manquent pas d’intérêt. Il devient même difficile d’avaler cette couleuvre après avoir entendu et lu par-ci et par-là, depuis deux ans, des sentences comme : « Pour Yaoundé, dialoguer avec les séparatistes anglophones serait un aveu de faiblesse ». Sans oublier ces nombreuses et interminables ritournelles des partisans de Paul Biya qui martèlent que : « on ne dialogue pas avec les sécessionnistes » ou encore « on va dialoguer avec qui ? ». Ces discours d’assurance, ajouté au silence complice de Paul Biya, faisaient des Ambazoniens des condamnés à morts. On aurait même dit que les carreaux étaient définitivement cuits pour eux.

Qu’est-ce qui peut, finalement, amener Paul Biya à céder le flanc au séparatistes ? Alors que beaucoup de Francophones, y compris les leaders de l’opposition, sont furieux de voir les Anglophones défier l’Etat ? Qu’es-ce qui peut finalement amener Paul Biya à opter plutôt pour les négociations de paix au lieu du dialogue inclusif comme l’exigent les leaders de la société civile ? Pourquoi Biya a-t-il peur du dialogue inclusif ?

Rendez-vous au prochain billet pour la suite du développement.


Cameroun : pourquoi les marches blanches du MRC font-elles peur ? (2/2)

Dans la première partie de ce billet, j’expliquais quelques démarches dans la compréhension des « marches blanches ». Ces manifestations initiées par le MRC de Maurice Kamto (actuellement en prison à Yaoundé) se veulent pacifiques. Elles ont été initiées justement à la suite de la présidentielle entachée d’irrégularités. Au-delà de la revendication de la « victoire volée » de Maurice Kamto, candidat d’une coalition de l’opposition, son objectif est de mobiliser le peuple camerounais autour d’un idéal : la justice. Elle commence donc par le rétablissement de Maurice Kamto dans ses droits. Malheureusement, les « marches blanches » sont considérées par les détracteurs du MRC comme des actes de vandalisme d’origine tribale. D’où la « tribalisation » du débat politique au Cameroun. De quoi s’agit-il?

 

Bamiléké et Bulu à couteau tiré

Cependant, depuis cette présidentielle, un climat malsain entaché de la « tribalisation » du débat politique, et qui a toujours existé, revient en surface. Un climat sociopolitique tendu et « tribalisé » qui consiste à prendre pour cible la population, le peuple d’une région particulière. La méthode est simple : accuser, indexer une personne, un leader d’un parti précis, d’agir, d’avoir pour ambition politique de prendre le pouvoir au nom de son groupe ethnie en particulier. Ce qui ressemblerait à un délit par le simple fait que les autres groupes ethniques se sentiraient à l’écart d’une lutte qui a l’ambition d’être nationale, rassembleuse de toutes les tendances tribales et culturelles confondues.

Les Bamiléké, puisqu’il s’agit d’eux, peuples originaires de la région de l’Ouest Cameroun où est originaire Maurice, est pris pour cible par les thuriféraires du pouvoir de Yaoundé. Les Bulu, peuple de la région du Sud Cameroun, où est originaire Paul Biya, 86 ans, au pouvoir depuis 1982, se sentent indexés et acculés par des accusations sur la gestion chaotique du pays durant 37 ans. Pour s’en défendre, ils se noient évidemment dans cette accusation en ciblant les Bamiléké de vouloir s’accaparer du pouvoir sous le prétexte que c’est à leur tour d’en jouir. Les militants et les partisans du MRC et originaires de plusieurs régions du pays s’en défendent.

Ces accusations réciproques laissent penser que les deux leaders, Paul Biya et Maurice Kamto, instrumentalisent la tribu pour se donner bonne conscience. C’est de bonne guerre, si l’on peut le dire. Mais, ce qui est fondamental ici et qui trahi Paul Biya, c’est la répression utilisée comme méthode de gouvernance et des gestions des activités à caractère purement politiques de ses adversaires. Anéantissement, sabotage et stigmatisation des mouvements politiques est son lot quotidien. C’est une méthode semblable à la Gestapo dont le but est d’empêcher toutes velléité d’engagement politique citoyens et émergents. Pire encore, elle a atteint le niveau de la traque au faciès dont les Bamiléké sont les cibles.

En fait, le parti de Paul Biya, le RDPC et ses pourfendeurs, mobilisent la fibre tribale en indexant les Bamiléké pour s’acheter des faveurs de l’opinion nationale. C’est dans ce contexte de « tribalisation » que les les marches blanches sont considérés par le pouvoir de Yaoundé comme une marche révolutionnaire initiée par les Bamiléké dont le but est de renverser le pouvoir politique tenu par les Bulu.

Pourquoi le MRC ne lâchera pas 

Le MRC et ses alliés organiseront-ils toujours les marches blanches malgré tout ? C’est une évidence que les manifestations vont continuer si les leaders et les manifestants restent toujours emprisonnés. Même si leur libération n’est pas la seule revendications des marches blanches, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle galvanise plus les militants et sympathisants. Le pouvoir de Yaoundé ne s’aurait embastillé plus de 500 personnes, constituées non seulement de leaders mais des manifestants, surtout des non manifestants appréhendés au hasard dans les rues, et s’attendre à une accalmie. Ces arrestations constituent surtout un objet de motivation. Inutile et impossible donc d’imaginer les militants et sympathisants observer une trêve voire être habités par un quelconque découragement.

En dehors du « Holt-Up Electoral », d’autres revendications se sont greffées à la liste à savoir : l’appel au dialogue pour la résolution de ce qu’on appelle aujourd’hui « la crise anglophone » avec à la clé une guerre civile dans les régions d’expression anglaise (Nord-Ouest et Sud-Ouest), l’adoption d’un code électoral consensuel, l’exigence d’une enquête et des sanctions à la suite du retrait de l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun pour scandale dans la gestion des infrastructures, etc. Au finish, nous assistons maintenant aux revendications de divers ordres et qui ne se limitent pas au Holt-Up.

Mais, l’objectif de Maurice Kamto et de ses alliés (susciter l’adhésion), bien qu’il soit partagé et source de motivation pour beaucoup, n’est pas encore suffisant pour des raisons évidente de la peur de la répression policière. Une solidarité collective (autour du parti et autour des bonnes volontés comme celles de la BAS et de JSK) s’organise autour des prisonniers pour les soutenir (repas quotidien, santé et frais d’avocats, etc.). On voit là, à dessein, une stratégie pour rassembler tous les camerounais et leur redonner confiance. L’organisation de cette solidarité pour les manifestants et leaders incarcérés suffit à dissiper cette peur qui habite ceux qui hésitent encore pour se mettre aux pas des marches blanches. Le MRC et ses alliés se sont bien préparés pour affronter la répression. Cependant, la peur n’est pas le seul challenge. Le MRC et Maurice Kamto subissent, depuis la création du parti, une sorte de fatwa et de stigmatisation tribale.

Marches blanches : marches des Bamiléké ?

Le RDPC, parti au pouvoir, nourrit dans l’opinion, depuis plus de 5 ans, des idées de déstabilisation par une ethnie. Ainsi, après la présidentielle, les marches blanches sont considérées par certains non pas seulement comme une stratégie de déstabilisation du pouvoir de Paul Biya, mais comme un complot de groupe ethnique Bamiléké contre le groupes ethnique Bulu au pouvoir. Les marches blanches prennent donc une connotation ethnique et tribale. Nous avons vécu ces scénarios pendant la présidentielle.

Cette tendance à la tribalisation de la campagne électorale a d’ailleurs fait l’objet de vives polémiques. Les origines ethniques de Maurice Kamto, candidat de la coalition autour du MRC, sont devenues des arguments de campagne. La déstabilisation du pouvoir Bulu par les élites Bamiléké a été brandi pour susciter l’émotion des électeurs et l’amener à pointer un doigt accusateur au candidat du MRC. Il n’en fallait pas moins pour que les Bamiléké deviennent la cible. Et ils l’ont été, et ils continuent de l’être à la faveur de ces marches blanches.

Ce constat est évident à l’observation des origines ethniques des manifestants arrêtés les 26 janvier, 1er et 8 juin 2019. Même si l’on peut considérer que les villes en mouvement ont une grande proportion de la population Bamiléké, il faut également préciser que les manifestants arrêtés à Bertoua le 8 juin et à Maroua le 26 janvier ont curieusement été libérés quelques heures après. Pour quelles raisons ont-ils été libérés ? La réponse semble évidente. Quelques observateurs essaient déjà d’assimiler la stigmatisation Bamiléké et celle vécue par les populations des deux régions d’expression anglaise (Nord-Ouest et Sud-Ouets). En plus de ces deux régions anglophones, ça fera en plus une région, celle de l’Ouest Bamiléké qu’il faut ajouter ajouter à la liste des groupes ethniques qui subissent des représailles du fait de leur appartenance ethnique.

Déstabilisation du pouvoir par les Bamiléké

Les partisans du parti au pouvoir de Yaoundé sont formels : Maurice Kamto est une figure manœuvrière de l’élite Bamiléké qui estime que, après les régions du nord (1960-1982) et les régions du centre-sud (1982 à nos jours) c’est à son tour de gouverner. Par conséquent, l’échec à la présidentielle a été très mal digéré et la voie la plus facile d’arriver au pouvoir c’est de susciter la réaction de la communauté internationale. La guerre qui a lieu en ce moment dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest vient tout simplement renforcer cette conviction sur la volonté du MRC de voir intervenir la communauté internationale sur la situation sociopolitique. La remise en cause des résultats de la présidentielle placerait Paul Biya en mauvaise posture. D’où l’idée de la déstabilisation du pouvoir détenu par Paul Biya, originaire du Sud, de l’ethnie Bulu hanterait les esprits des pourfendeurs.

A travers les marches blanches, les Bamiléké chercheraient donc des raccourcis pour arracher le pouvoir. La guerre civile et les marches blanches sont distillées dans l’opinion par le pouvoir de Yaoundé comme des stratégies de déstabilisation par les groupes ethniques des régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Ouest.

A titre d’illustration pour démontrer la thèse de la déstabilisation : toutes initiatives de décrispation des deux crises restent vaines. On peut citer entre autres : le dialogue dite inclusif (les exemples de la conférence du Cardinal Christian Tumi et de celui du débat parlement réclamé par le SDF à l’assemblée nationale restent évident), la libération des prisonniers politiques arrêtés dans le cadres de la crise anglophone et des marches blanches, etc.

Aujourd’hui, la tension est de plus en plus lourde sur la situation sociopolitique du pays. Nous en sommes déjà à imaginer un positionnement des Bamiléké dans une logique de défense comme cela a été le cas dans les régions dites anglophones.


Cameroun : pourquoi les marches blanches du MRC font-elles peur ? (1/2)

Les marches blanches ont encore repris le poil de la bête les 1er et 8 juin 2019. Le MRC et ses alliés, qui revendiquent la victoire de la présidentielle du 7 octobre 2018, en ont fait leur cheval de bataille depuis son lancement le 26 janvier 2019. Après les manifestations du 8 juin dernier, les organisateurs ne sont pas prêts à baisser l’échine. De leur côté, les autorités administratives, policières et judiciaires, ripostent. Interdictions par-ci, interpellations par-là, intimidations à n’en plus finir. Plus de 500 manifestants arrêtés jusqu’ici, relâchés pour les uns et emprisonnés pour les autres. Les autorités et le leadership du MRC sont à couteaux tirés : pourquoi le MRC persiste-t-il dans ses marches blanches ? Pourquoi le pouvoir de Yaoundé veut-il les étouffer ? Que cachent réellement les marches blanches ?

L’organisation des marches blanches soulève deux questions à la fois juridique et politique. Celle de l’opportunité d’une part et d’autre part, celle de la répression.

La première concerne la nécessité pour le MRC et les partis alliés d’opter pour les marches blanches comme stratégie de revendication de la victoire de Maurice Kamto à la présidentielle. Cette victoire de Paul Biya qu’ils contestent et qu’ils appellent « Holt-Up Eléctoral » divise l’opinion sur le principe du respect de la légalité. Pendant que Maurice Kamto veut battre le fer quand il est chaud, d’aucuns, ses détracteurs notamment, estiment à cet effet que le leader du MRC et ses alliés doivent prendre acte de la décision du Conseil Constitutionnel, qui a déclaré la victoire de Paul Biya, et préparer sereinement les échéances électorales à venir.

La deuxième question, quant à elle, se réfère à la nécessité, pour les autorités, de procéder systématiquement aux arrestations qui ne sont pas loin d’être considérées comme des formes de répressions. L’opinion ici est beaucoup plus divisée sur l’opportunité de la violence de la force publique, voire de la proportionnalité des traitements infligés aux manifestants qui décident, bon gré mal gré, de défier l’autorité publique. N’eût-il pas été utile de résoudre cette équation autrement ? En d’autres termes, la nature tyrannique du pouvoir de Yaoundé peut-elle permettre aux autorités de se passer de la répression policière ?

A quoi servent les marches blanches ?

C’est la première question qui divise l’opinion à l’heure actuelle. C’est elle qui préoccupent notamment les détracteurs du MRC, curieux de savoir la persistance de Maurice Kamto qui ne cesse de surprendre et de prendre tout le monde de court. L’organisation des marches blanches est une stratégie qu’ont optés tous les leaders de la coalition autour de Maurice Kamto (Paul Eric Kingué du MPCN et Albert Dzongang de La Dynamique, sans oublier les acteurs de la société civile comme l’artiste musicien Valséro, l’économiste Richard Penda Ekoka, etc.) à l’occasion de la présidentielle du 7 octobre 2018. Aujourd’hui, ils sont tous incarcérés à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé depuis le 26 et 28 janvier pour les uns, le 1er et 8 juin pour les autres.

Les marches blanches sont des manifestations publiques non violentes dites « pacifiques ». Elles ont pour objectif principal et principiel, le « Holt-Up Eléctoral ». Evidemment, ces dénonciations des fraudes électorales à travers les manifestations constituent des actions symboliques que peuvent utiliser n’importe quel leader de parti politique ou d’organisation de la société civile pour attirer l’opinion sur la cause qu’il défend : ici le respect des droits de l’homme.

Comme tous leader qui se considère victime d’une injustice, Maurice Kamto et les siens veulent susciter l’adhésion de l’opinion à leur sort afin de la mettre dans une posture de reconsidération et de la remise en cause de la victoire de Paul Biya. C’est bien sûr une action symbolique, un cri de détresse en direction de l’opinion. L’objectif ici n’est pas seulement de susciter l’adhésion, mais de susciter des réactions, tant de la communauté nationale et qu’internationale. C’est de bonne guerre.

Cette action de marches blanches n’est heureusement pas la seule initiée par le MRC et ses alliés. Il y a notamment cette plainte déposée par le MRC et ses avocats à Addis-Abeba à la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuple. Après avoir examiné le dossier sur la forme en session ordinaire du 24 avril au 14 mai 2019, le MRC et ses avocats sont donc attendus dans deux mois, c’est-à-dire en mi-juillet. Cette fois-ci la Commission va alors examiné le dossier sur le fond à partir des preuves de la violation des articles 3, 7, 11, 12, 13(1) et 13(2) de la Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples par la République du Cameroun que vont produire les avocats du MRC.

Les controverses sur les marches blanches

La position du MRC et de ses alliés politiques sur la remise en cause de la victoire de Paul Biya ne suscite pas l’assentiment de certains qui estiment que la décision du Conseil Constitutionnel est sans appel. Et par conséquent, les marches blanches n’ont pas de raison d’être. Leur argument ne relève que du conformisme et du légalisme : il est interdit, disent-ils, d’affronter l’Etat et ses institutions. Cependant, quels recours un citoyen doit-il faire appel en cas de violation des droits humains que ces institutions sont censées protéger ? Maurice Kamto et ses alliés politiques doivent-ils prendre acte de l’injustice qu’ils estiment avoir subie et faire table rase du passé ? Doivent-ils se résigner et laisser tomber pour des raisons, dit-on, de préservation de la paix ? De quelle paix parle-t-on quand on tolère l’injustice ?

Evidemment, c’est une équation difficile dans la mesure où contester les résultats de la présidentielle signifierait mettre en doute le pouvoir de Paul Biya. Il n’en faut pas moins pour affronter les affres de sa soldatesque. Doit-on être condamné à la résignation dans un contexte où la répression de toutes manifestations est la marque déposée d’une tyrannie ? Sinon, quelle est la meilleure stratégie pour l’affronter ? Puisque les manifestations publiques sont le seul recours à l’expression pour toutes revendications citoyennes en cas de blocage institutionnel, faut-il pour autant prendre quand même le risque ? Faut-il mettre la vie des populations en danger en les envoyant dans la rue affronter la barbarie des sbires ?

Cette question est quand même teintée de naïveté quand on sait pertinemment que toutes victoires politiques dans le monde ont été obtenues au forceps. Rien ne peut être obtenu sans sacrifices, dit-on très souvent. L’un des premiers sacrifices de toute lutte de libération est justement de braver les interdictions, donc les lois iniques. Des exemples comme l’apartheid et les lois ségrégationnistes ne manquent pas pour nous édifier sur le bien-fondé des actes de Rosa Parks jadis considérés comme subversifs.

Malheureusement, certains Camerounais continuent d’être impressionnés et convaincus qu’il est possible de renverser par des élections avec les lois électorales non consensuelles et taillée sur mesure. Ils estiment même que les défaites successives des partis politiques de l’opposition depuis le retour du multipartisme en 1990 sont la preuve de leur mauvaise stratégie. Dans ce cas, les marches blanches seraient la mauvaise solution à une bonne question.

Interdictions et répressions comme réponses

La répression policière est-elle la solution pour dissuader les marches blanches ? La question ne se pose plus puisque la tyrannie utilise la répression comme arme de dissuasion. La question qu’il importe cependant de poser ici est celle de la disproportionnalité des traitements infligés aux manifestants. Si les arrestations sont compréhensibles, en est-il de même pour les tortures dont les témoignages sont légions et font le buzz sur la Toile.

La loi n°90/055 du 19 novembre 1990 fixant le régime des réunions et des manifestations publiques fait mention du régime de déclaration et non de celui d’autorisation. Elle donne aux leaders le droit d’organiser les manifestations à condition d’avoir déposé à la sous-préfecture de la localité en question une « déclaration » de manifestation. Curieusement, les sous-préfets en viennent à signer des interdictions des manifestations sous le prétexte de « risque de troubles à l’ordre public », pourtant, la loi indique plutôt « risque de troubles graves à l’ordre public ».

L’intervention du tribunal administratif sollicitée généralement par les organisateurs pour arbitrage est restée lettre morte depuis belle lurette. Depuis les années 1990 jusqu’à nos jours, le leaders du SDF pour la région du littoral, Jean Michel Nintcheu, avoue avoir essuyé 42 interdictions des sous-préfectures pour les mêmes motifs. Il y a comme une complicité de l’administration, des fonctionnaires avec le pouvoir politique. Cette connivence apparaît d’ailleurs comme une évidence dans une tyrannie. Que reste-t-il donc à l’opposition dans ce cas sinon que de braver toutes interdictions ?

C’est ainsi que les villes de Yaoundé, Douala, Bafoussam, Dschang, Mbouda, Bangangté, pour ne citer que celles qui ont une effervescence des jours des manifestations, ont bravé les interdits préfectoraux. La répression, sans surprise, ne s’est pas fait attendre. Les témoignages des victimes sur les réseaux sociaux rapportent des cas de bastonnades, de tortures psychologiques à la suite de leur arrestation. Même si certains sont libérés, d’autres subissent des emprisonnements et des procès kafkaïens au tribunal militaire, etc. Ces épisodes de répressions meublent les journées des bidasses et fonctionnaires pendant et après les manifestations.

La question que l’on se poserait est donc celle de savoir s’il faut manifester malgré l’interdiction des sous-préfets ? Les juristes, même les plus chevronnés, sont divisés sur cette question. Evidemment, dans l’esprit de la loi, aucune interdiction n’était envisagée et envisageable. Mais, les circonstances ont voulu que les autorités qui interviennent toujours, sous le couvert du respect de l’ordre public, font la pluie et le beau temps des partis politiques de l’opposition ou tous mouvements contestataires. Cet acte est donc considéré comme un abus d’autorité brandie par les manifestants comme arguments pour les spolier.

Cependant, les débats sur les marches blanches ne se limitent sur les querelles juridiques. Ils vont au-delà et abordent les problématiques sur les enjeux de l’ethnicité dans le jeu politique au Cameroun. Plus simplement, les marches blanches viennent tout simplement mettre sur orbite les enjeux que représente la stigmatisation ethnique. C’est l’objet du billet suivant…