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5 petits miracles de la visite du pape François à Madagascar

Je n’écris pas trop sur la religion. Je n’ai jamais trop aimé aborder ce sujet dans mes écrits, mais là je pense vraiment qu’il y a de quoi faire un texte original, éducatif et constructif, à propos de la visite du Pape François à Madagascar. S’il y a bien des choses qui m’ont choquée durant la visite du Saint Père dans la Grande île, je pourrai les résumer en trois mots: discipline, foi et volonté. La visite du numéro 1 de l’Eglise catholique qui a eu lieu du 6 au 10 septembre 2019 aura démontré la véracité de cet adage: « Quand on veut, on peut. » Dans tous les sens du terme.

Je vais énumérer dans cet article 5 faits spéciaux qui ont eu lieu lors de la visite du Pape François à Madagascar. Des faits qui sont peut-être anodins dans d’autres pays du monde, mais qui n’avaient plus eu lieu depuis des années dans la Grande île, si bien qu’on pourrait les qualifier de petits miracles, tellement on avait perdu la foi!

1- Les piétons savent encore utiliser les trottoirs

Qui l’eut cru! Les piétons de Madagascar savent encore utiliser les trottoirs! Un réel petit miracle! Pour la première fois depuis mes 24 ans d’existence, j’ai vu toute une file indienne suivre les trottoirs sans déborder sur la route des automobilistes.

Oui, il y en a eu 4 ou 5 qui ont quand même voulu dépasser les rangs et démontrer qu’ils étaient plus pressés que la majorité des piétons (et croyez-moi, on l’était tous!), mais en général, l’ordre a été respecté. Tellement respecté que ça me manque déjà! Les voitures n’avaient pas à klaxonner, les gendarmes et policiers surveillaient la circulation sans avoir à siffler à tue-tête, les gens marchaient paisiblement… Un vrai bonheur!

2- Les Malagasy peuvent éviter de « misisika »(1)

S’il y a bien une chose pour laquelle les Malagasy sont connus, c’est la culture du « misisika »: cette façon de se bousculer à tout moment, à tout instant, pour n’importe quelle raison! « Misisika bus », « misisika WC », « misisika douche publique », « misisika hijery fety »(2), et, récemment, « misisika avy nijery fety »(3)…

Un incident qui a eu lieu le 26 juin dernier, jour de la fête de l’Indépendance, a conduit à la mort d’au moins 16 personnes.

Lors de la grande messe du 8 septembre, conduite par le Pape François au domaine Soamandrakizay, à laquelle a assisté un million de fidèles, une des plus grandes peurs des organisateurs, des fidèles, des spectateurs amorphes (ceux qui ne sont pas forcément intéressés à voir le Pape mais qui craignent quand même que les choses ne débordent), et une des plus grandes attentes des opposants (oui, l’Eglise catholique a des opposants), c’était justement qu’une bousculade ait lieu à l’entrée ou à la sortie de la messe. Ce qui mettrait de l’ombre à tout ce beau tableau, car cela entraînerait des blessés ou même des morts.

Et non! Les fidèles, et je dirais même les Malagasy, ont démontré qu’ils peuvent très bien sortir sans se bousculer. Avec bien sûr l’aide des forces de l’ordre, qui ont joué à 100% leur rôle durant ces 4 jours à marquer d’une pierre blanche. Et justement, je vais y venir!

3- Les forces de l’ordre peuvent très bien accomplir leur mission n°1: le maintien de l’ordre

Maintenir l’ordre dans un domaine de 75 hectares regroupant un million de personnes, c’est du travail! Il faut quand même l’avouer. Là, les forces de l’ordre malagasy ont assuré!

Dès 4 heures du matin, heure à laquelle je suis sortie de chez moi avec ma famille, j’ai aperçu des gendarmes et policiers tout le long des routes, au garde-à-vous, bâton à la main, prêts à toute éventualité. On pouvait lire le sens de la responsabilité et la détermination dans leurs yeux. On ressentait également qu’ils se disaient que ça allait être une longue journée.

On en voyait partout, des hommes et femmes avec leur tenue vert armé et leurs boots noires. Contrairement à d’habitude, ils ne dégageaient pas un sentiment de supériorité, ce jour-là, ils dégageaient un air de bons samaritains, de collaborateurs, étrangement, de protecteurs…

Je ne sais pas pour les autres fidèles, mais je me suis vraiment sentie en sécurité. Et croyez-moi, ça fait du bien, dans un pays où on craint toujours de se faire voler son téléphone à la moindre inattention, de se faire heurter par une voiture ou une moto au moindre dérapage…

Je l’avais déjà mentionné plus haut, la circulation a été parfaite, les automobilistes roulaient sur la route et les piétons marchaient sur les trottoirs. Et ce fut en grande partie grâce aux forces de l’ordre.

Je ne peux cependant m’empêcher d’interpeller les responsables étatiques et ceux auprès des forces armées de Madagascar, et de leur demander pourquoi tout cela n’a-t-il jamais été fait auparavant? Fallait-il que le Pape François vienne pour que ces petits miracles arrivent?
Fallait-il que le Pape François vienne pour que plus de 7 500 éléments soient mobilisés? Pour que des caméras soient installées? Et nous savons tous ô combien la population malagasy est avide d’un sentiment de sécurité. Si vous avez pu nous l’offrir pendant ces quatre jours, vous pouvez nous les offrir 365 jours sur 365!

4- Les Malagasy ont la foi

Visite du Pape François à Madagascar
Embouteillage à 4:45 du matin à Analamahitsy, à quelques kilomètres du domaine Soamandrakizay.
cc: Tiasy
Visite du Pape François à Madagascar
Vers 6 heures du matin, inondation de foule pour entrer au domaine Soamandrakizay, malgré tout, dans un ordre inimaginable.
cc: Tiasy

Quand on voit une dizaine de voitures avec le drapeau catholique accroché à la portière et la mention « Distrika Ihosy » ou « Distrika Toamasina » par exemple, transportant une vingtaine de personnes chacun, rouler en caravane à 16 heures pour se diriger vers le domaine Soamandrakizay…

Quand on voit des milliers de personnes marcher à 4 heures du matin dans les rues, sac au dos, avec bouteilles d’eau, bonnet, manteau, collant, bottines, en route vers le domaine Soamandrakizay, ayant marché à pieds sur au moins 5 kilomètres, et revenir, quelques heures plus tard, dans la même tenue mais en version plus amochée. Des chaussures de couleur à peine reconnaissables, des pantalons complètement colorés à la poussière, des paupières et des cils maquillés au naturel, des lèvres qui ont pris une couleur beige ou marron pâle, des cheveux qui ressemblaient aux herbes sèches de la savane, des masques à gaz ou des lunettes de plongeon comme matériels de protection… Voilà à peu près la description simple des fidèles qui sont revenus des lieux, après la messe… Donc quand je dis amoché… Pour moi personnellement, il suffisait que ma langue frôle mes lèvres pour sentir le goût de la poussière dans ma bouche.

Quand on voit des milliers de personnes camper toute la nuit pour éviter de marcher des heures le lendemain, avec seulement une simple couverture et du pain pour nourriture…

On réalise que la foi peut presque littéralement déplacer des montagnes.

Visite du Pape François à Madagascar
A 7 heures du matin, le domaine Soamandrakizay est déjà presque rempli.
cc: Tiasy

Car oui, quand je réalise que j’ai fait presque 20 kilomètres de marche à pied, après avoir déjà fait un trajet de 5 kilomètres à pied la veille, je dois quand même avouer que je me suis moi-même découverte une force herculéenne. Je suis tombée malade, ensuite, oui… Et malgré tout je n’avais jamais éprouvé une telle joie. La dernière fois, c’était quand les Barea avaient été qualifiés pour les quarts de finale de la CAN 2019. Mais encore, ce n’est pas comparable.

5- Quand un individu veut quelque chose de toutes ses forces, il peut réaliser des efforts surhumains

Ce dernier point est à peu près illustré par le même exemple que celui du point précédent, mais en y ajoutant que, par exemple, pour mon cas, je ne me serai jamais réveillée à 3 heures du matin pour ensuite sortir de chez moi une heure plus tard, dans le froid, pour marcher sur plus de 5 kilomètres, dont plus de la moitié de cette distance à pas de fourmis, même pour voir mon artiste préféré (qui est déjà mort, malheureusement). Non. Et je n’aurais jamais cru faire cet effort pour rien ni personne au monde.

Et j’imagine que plein d’autres personnes qui ont fait le même effort ont réalisé, quelques heures ou jours plus tard, qu’en fait ils avaient littéralement réalisé des efforts surhumains, ce jour-là. Ce fut mon cas, en tout cas, et j’en suis fière.

Je peux presque dire qu’après avoir découvert cette force, je peux tout surmonter. A moins que cette détermination, ce soit aussi un miracle… Je veux dire, je suis naturellement quelqu’un de déterminée et de têtue, mais cette journée de dimanche, ça m’a quand même fait tilt…

 

(1) « misisika »: expression signifiant « se bousculer » en malagasy

(2) « misisika hijery fety »: expression signifiant « se bousculer pour assister à une fête

(3) « misisika avy nijery fety »: expression signifiant « se bousculer pour sortir d’une fête »



Madagascar : Liberté d’expression, paix à ton âme !

Je suis dégoûtée! Au vingt-et-unième siècle, je vis dans un pays où dire ce que l’on pense et se faire apprécier pour cela est devenu un crime. Hier, en lisant le journal, j’ai tout simplement compris qu’il n’y plus rien à espérer de ce pays, de ce Gouvernement… Non, car même parler, qui est votre liberté la plus stricte, liberté que même le grand Dieu ne vous a pas enlevé, vient d’être piétinée. Liberté d’expression, paix à ton âme !

La parodie devient un crime…

Silence-radio jusqu’au moment où j’écris… Barry Benson est jusqu’à présent en fuite, tel un évadé de prison ! Ce fut avant-hier matin. Barry Benson, présentateur de l’émission « Tsy mahaleo ny sampona »(1), parodié de l’émission du Président de la République « Fotoam-bita »(2), a pris la fuite après avoir dormi chez un ami. En effet, il a su que cinq personnes en tenue civile ont voulu le prendre de force chez lui, ce matin-même. Seulement comme il n’était pas là, c’est sa mère qu’ils ont emmené ! On ignore encore ce que ces personnes veulent faire de sa mère. Il faut rappeler que cette émission est produite par le Mouvement pour la Liberté d’Expression (MLE). Un mouvement né en 2016 à Madagascar suite à la décision du Gouvernement d’adopter le nouveau Code de la Communication ! Un horrible Code, si je peux me permettre ! Qui entrave à la liberté d’expression sur tous les plans : médias, utilisateurs Facebook, groupes Facebook… Un Code qui est utilisé pour TERRORISER la communauté et l’empêcher de parler librement ! Notre Daesh, car ici, la psychose est devenue tellement grandiose que même faire un statut politique sur Facebook terrifie les internautes… Mais ils ont quand même « liké » la page Facebook de l’émission parodiée. Cette page a atteint les 1549 j’aime juste en une émission. Et c’est ce que des entités n’ont pas supporté… Voilà. Faire de la parodie est devenu un crime…

La marche du Mouvement pour la Liberté d’Expression le 12 juillet 2016 dernier à Ankorondrano, Antananarivo, Madagascar. © Tiasy

Paix à ton âme !

Nous ne pourrons plus nous plaindre. Nous ne pourrons plus exprimer nos idées. Nous ne nous pourrons plus « liker » les pages qui pourraient véhiculer des idées contraire à ce que veulent certaines entités… Oui. Que vont-ils advenir des autres parodies ? « Vaovao adaladala »(3) sur Radio Don Bosco(4), « Tontakely »(5) sur RTA, et toutes ces autres émissions qui parodient des personnalités publiques semblables aux les Guignols de l’Info et ces autres émissions parodiques étrangères. Ou est-ce que ces émissions sont inoffensives ?

Les forces de l’ordre avaient barré la route aux partisans du MLE à Ankorondrano, ce 12 juillet même. © Tiasy

Elles sont différentes parce qu’elles disent parfois des faits crus sur un ton humoristique, tandis que « Tsy mahaleo ny sampona » s’avère plus sérieux… C’est ce que j’ai entendu dire quelque part. En tout cas, le monde de l’expression est

 

endeuillé, mais aussi terrorisé. Et bientôt toute forme d’humour de ce genre ne sera plus permise dans ce pays… Avec ça, nous reculons plusieurs décennies en arrière. Et nous nous enfonçons encore plus dans un gouffre sans fond car un pays sans voix de l’expression n’avance pas… Ce qui me laisse un goût amer dans la bouche car en tant que journaliste, j’y croyais, à cette lutte pour une liberté d’expression! J’y croyais vraiment… C’est presque la seule chose à laquelle je croyais à un moment donné, tellement mon pays est dévasté. Je vais creuser une tombe et réserver à l’avance des jours pour les funérailles de notre chère liberté d’expression. Mandria am-piadanana !(6)

 

(1)« Tsy mahaleo ny sampona » : littéralement, cette expression malagasy signifie « ne peut contrer les bizarreries »
(2)« fotoam-bita » : « rendez-vous »
(3)« Vaovao adaladala » : « de folles nouvelles »
(4)Radio Don Bosco : nom de la plus célèbre radio catholique à Madagascar
(5)« Tontakely » : « petites gens »
(6)« Mandria am-piadanana » : « Paix à ton âme » en malagasy.


Madagascar – Quand une génération condamnée dit « Non ! »

Je voulais, au début, écrire cet article sur notre blog d’actualités, Book News Madagascar. J’ai mis une semaine à rechercher un angle, à essayer de voir de quelle manière je pourrai le mieux transmettre le message qui me tient à cœur… J’ai fini par la trouver ! Et je veux la transmettre ici car, en 2017, j’avais écrit un article sur le cri de détresse d’une jeunesse condamnée à Madagascar. Aujourd’hui, je reviens, pour clamer haut et fort que la génération condamnée dit « Non ! ».

« Non ! » à la corruption, « Non ! » à la pression de la société sur les stéréotypes, « Non ! » au sexisme, « Non ! » à la condamnation !

On s’est réveillés !

Cela fait presque deux ans que je fais le raid de toutes les conférences, ateliers, workshops, séminaires, débats et autres dénominations d’évènements du genre, pour assister et écouter comment les gens de mon pays, les JEUNES de mon pays, vivent cette situation de condamnation.

Bien que j’aie horreur de ces événements en général, vu comme les échanges et discussions sont stériles et inconsistants – désolée pour ceux que ça choque mais c’est vrai ! –  j’ai quand même noté un changement depuis les derniers mois où j’ai assisté à ces genres d’événements.

En fait, c’était un peu avant les élections présidentielles du novembre dernier à Madagascar. Les conférences, débats, partages, témoignages, etc., se sont multipliés. Et pour une fois, il m’a semblé que les mots que l’on se disait entre ces quatre murs étaient enfin les mots que j’attendais. Des mots qui sortaient de la bouche des JEUNES ! Des jeunes comme moi, qui en avaient juste marre de cette atmosphère stérile dans laquelle nous vivions, qui étaient peut-être aussi à deux doigts de laisser tomber et de « fuir » littéralement le pays, en recherchant une quelconque bourse d’études, plus vue comme une échappatoire que comme un moyen d’avoir un « bon » diplôme… Des jeunes comme moi, qui voulaient apporter un changement, parce qu’ils étaient conscients, quelque part, d’avoir des responsabilités, en tant que citoyens, en tant que malagasy, en tant que femme, homme, JEUNE… « Le futur du pays », comme on dit ! Mais en fait non, car c’est maintenant que ça se joue ! MAINTENANT ! C’est du PRESENT qu’on parle ! C’est maintenant que les jeunes doivent « briser les règles » ! Et j’ai trouvé des jeunes comme moi, qui voulaient eux aussi briser les règles !

Oui, des jeunes qui se sont réveillés ! Un peu avant les élections mais c’était le moment ou jamais ! Les débats sont partis ! Les échanges ont fusé de partout et cela continue aujourd’hui. Et je ne m’en lasse pas une seule seconde car ça y est, on s’est réveillés ! Et on réveille chaque jour un peu plus de gens, à travers des talks, des dialogues, des débats, des « loa-bary an-dasy »(1)… Ces derniers touchent d’ailleurs plusieurs domaines : de l’agriculture au digital, en passant par la corruption, le droit des femmes, la citoyenneté, le journalisme, ces discussions sont devenues les principales plateformes où nos jeunes s’expriment pour dire « Non ! »

« Non, on ne veut pas ! »

« Non, je ne veux pas ! »

On ne veut pas beaucoup de choses. Je ne veux pas beaucoup de choses. Mais aujourd’hui, j’ai choisi de parler de « Non, on ne veut plus de ces inégalités et stéréotypes ! ».

J’ai choisi ce thème dans le cadre de la célébration du 8 mars, la journée internationale des femmes.

« Real Men Movement 2019 »

J’ai choisi de parler de deux événements auxquels j’ai assisté ce mois de mars, autour de la célébration de la journée internationale des femmes.

Le premier événement s’appelle « Real Men Movement 2019 ». Un mouvement organisé par l’association Empowermen Madagascar, une organisation fondée par des jeunes Malagasy qui ont pour vision de faire des hommes des acteurs de développement social et économique du pays.

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Ny Ranto Rabarison, Chargé de communication au sein de l’Empowermen Madagascar, en plein speech lors de la conférence, le 6 mars 2019.
cc: Tiasy

L’événement consiste en une série de conférences et de talks réalisés par différents jeunes panélistes, hommes et femmes, qui sont des acteurs de changement dans différents domaines, et qui sont même classés comme des « leaders » parmi la jeunesse malagasy actuelle. Un événement qui a eu lieu du 6 au 16 mars 2019 dans la capitale.

Ce qui m’a vraiment marqué par cet événement en fait, c’est l’unité dans laquelle il a été créé : des jeunes hommes et femmes réunis dans une même salle pour discuter des réels problèmes de la société. Les sujets qui divisent la société malagasy comme l’engagement citoyen, la violence conjugale, la culture du viol, ou encore le harcèlement sexuel et le harcèlement des rues, la valorisation des inégalités et des stéréotypes… Ces sujets ont été décortiqués dans les débats, sur un ton convivial, humoristique, mais en même temps formel.

« Ce sont ces stéréotypes qui empêchent d’avancer. Il est ancré dans la tête des gens que pour être un homme, il faut être ceci, pour être une femme il faut être ceci. C’est la société elle-même qui a émis ces principes. Pourtant, ces principes entravent le développement. Pire, la culture aussi met en avant ces principes. C’est le cas dans le Sud de Madagascar où on relève encore beaucoup de cas de sexisme », rapporte Ny Ranto Rabarison, chargé de communication au sein de l’Empowermen Madagascar.

Pour l’Empowermen, l’éducation est la base du changement de la mentalité. Une vision avec laquelle je suis complètement d’accord.

D’autre part, bien que l’égalité des sexes soit petit-à-petit acceptée dans la société malagasy depuis quelques années maintenant – d’après mes observations personnelles, je trouve quand même qu’un certain sexisme existe encore dans certains domaines. C’est le cas dans le domaine digital, et je ne peux juste pas conclure cet article sans en parler ! Passion du digital oblige !

« Women Rock in Digital »

Chers hommes, chers frères, chers cousins, chers maris, chers… tous ! xD Nous ne sommes pas juste bonne à faire le ménage et à cuisiner ! Je dis « Non ! » Il y a des filles qui ne sont pas doués pour cuisiner – dont moi, tout comme il y a des hommes qui ne sont pas doués en informatique et en digital ! Les stéréotypes, stop ! Cela n’a plus lieu d’être dans le monde d’aujourd’hui ! Tout est question de compétences, tout simplement.

C’est dans cette vision de compétences, de connaissances, de capacités, que Bocasay et la startup Passion 4 Humanity, avec laquelle je travaille en étroite collaboration en tant que blogueuse, a organisé l’événement « Women Rock In Digital », le vendredi 8 mars dernier.

Tout comme l’événement « Real Men Movement 2019 », il s’agissait d’une série de talks donnés par de jeunes femmes travaillant dans le digital, qui a eu lieu le 8 mars dernier.

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Des femmes travaillant dans le digital se sont alternées pour faire des talks, lors de l’évènement « Women Rock in Digital », le 8 mars dernier.
cc: Tiasy

Le digital et l’informatique ont longtemps été des domaines où le mâle domine. La femelle devait se tenir en retrait, regardant le mâle à l’œuvre. Une geekette, de toute manière, ce n’est pas très sexy, ce n’est pas beau à voir, ça n’a pas de forme et ça passe son temps derrière son PC. Eh ben non, Monsieur ! On peut faire des choses ! Mieux que vous !

Je me rappelle. Mon site WordPress avait rencontré un énorme problème… J’ai fait appel à trois amis ingénieurs et aucun n’a pu résoudre mes bugs. En squattant sur des forums, en lisant des documents et en regardant des vidéos sur Youtube, j’ai fini par régler le problème moi-même… « Oui ! Nous sommes fortes en digital ! »

Pour revenir à un ton plus sérieux, depuis quelques années maintenant, de plus en plus d’entreprises informatiques recrutent des femmes à Madagascar. C’est le cas de l’entreprise eTech, ou encore de Passion 4 Humanity. Ces entreprises ont d’ailleurs témoigné de l’efficacité du travail que fournissent les femmes dans le secteur.

D’après Landy Rafalimanana de Passion 4 Humanity, le principal problème, encore une fois, se situe au niveau des stéréotypes.

Pour les parents malagasy, les filles doivent poursuivre leurs études universitaires en filière littéraire, et les garçons en filière scientifique. Mais non, ce n’est plus cela depuis des siècles !

Chers parents, ne condamnez pas vos enfants à ces stéréotypes ! Ni vos fils, ni vos filles ! Ils ont tellement de potentiel…

Tout comme à l’Empowermen, Landy s’accorde à dire que la solution de base est l’éducation.

« Non ! »

Bref, ces deux exemples ne sont pas les seuls exemples d’une génération qui se réveille.

La jeunesse malagasy est consciente que quelque chose ne va pas et elle essaie d’y remédier.

L’éducation en est la base. Et d’ailleurs face à cela, à Madagascar, des mouvements naissent ici et là, tous initiés par des jeunes. Des mouvements pacifiques, mais qui manifestent corps et âmes que nous sommes là, que nous sommes vivants, que nous osons dire « Non ! », que nous osons briser les règles !

Des mouvements qui ne semblent toujours pas axés sur cette voie, mais en fait si, ils sont axés sur l’éducation. L’éducation peut prendre beaucoup de formes aujourd’hui. Comme le mien qui se fait à travers le blogging et le digital. Même l’éducation est victime de stéréotypes ! xD

Mais non ! Nous sommes tellement mieux que ces stéréotypes ! Nous sommes tellement mieux qu’une génération condamnée à fuir le pays ! Non ! Nous pouvons apporter un changement à Madagascar ! Nous pouvons apporter un changement positif !

Nous sommes réveillés. Nous ne nous rendormirons plus !

 

(1)« loa-bary an-dasy »: expression malagasy pour définir une discussion approfondie sur un sujet


Quand une blogueuse se réconcilie avec elle-même

Ça fait des mois que je n’écris plus… Que je n’arrive plus à coucher la moindre ligne, le moindre paragraphe… Que je fixe mon écran pendant des heures en espérant que finalement une idée va étinceler, le déclic va arriver. Un article va prendre forme dans ma tête, les idées vont jaillir et je remplirai facilement ce papier blanc au format A4… Mais rien…
Les semaines se sont multipliées. J’ai été engloutie dans une brèche qui m’avait séparée de mon alter-ego: cette blogueuse qui ne voulait rien de plus qu’écrire, raconter, partager…

blogueuse
Une blogueuse en face d’elle-même…
cc: Maeva

Engloutie par le digital

J’adore le digital. Je me suis découverte une passion pour le blogging, le vlogging, les réseaux sociaux, et tout ce vaste monde du cybernétique, en 2016, alors que j’avais été nominée pour couvrir les élections présidentielles aux Etats-Unis. Là-bas, j’ai pu comprendre que la technologie pouvait être passionnante et apporter beaucoup à la communauté. Il fallait juste la conjuguer sur une note positive.

Seulement voilà. Le digital, ça vous aspire. Plus vous le découvrez, plus vous vous faites engloutir. Grâce au blogging, j’ai pu capitaliser sur mes premières connaissances en coding, renforcer mes capacités en graphisme, améliorer toutes ces stratégies de référencement, de rédaction journalistique et web, de photographie…

J’ai aussi pu me libérer de ces contraintes d’écriture que j’avais rencontré dans les desks d’organismes médiatiques, notamment par rapport a la ligne éditoriale souvent liée à la politique…
Seulement, avec cette aventure, je suis aussi devenue une victime de cette digimania.

Je n’arrivais plus à me défaire de la connexion. Je devais être connectée sans cesse. C’est devenu plus une obligation qu’un moment de détente, car je travaillais sur les réseaux sociaux.

J’ai pu trouver du travail grâce au blogging. J’ai pu donner des conférences, partir en mission, voyager, et bien sûr gagner ma vie. Oui, car si j’aime valoriser mes talents, j’aime aussi les rentabiliser.

Tiasy
J’ai visité la QMM à Fort-Dauphin, en novembre dernier.
cc: José Belalahy

J’aime être reconnue pour mes compétences, mes capacités, mes talents, mes valeurs, les causes que je défends. Seulement, toute médaille a son revers.

Entre gagner ma vie et conserver la source de mon inspiration, un fossé s’était creusé. J’avais oublié pourquoi j’avais, au début, blogué. J’avais décidé de bloguer. Pourquoi? Pour qui?

Je blogue…

J’ai mis du temps à me retrouver. J’ai dû faire, littéralement, la paix avec moi-même.

Je blogue parce que j’ai besoin d’écrire. Oui, c’est un besoin, plus qu’une envie. J’ai besoin d’écrire pour aligner mes idées, pour évacuer toutes ces pensées dans ma tête qui m’empêchent de dormir la nuit. Je blogue pour moi.

Je blogue pour partager ce que je ressens, ce que je vois, ce que je vis, à qui veut bien le lire. Ça me fait du bien de savoir qu’il y a sur cette Terre des gens qui partagent mes ressentis, que je ne suis pas si seule dans ma folie.

Je blogue aussi pour me dégager de ma solitude. Car il y a des choses que l’on ne peut pas dire, mais qui sortent et se comprennent mieux à l’écrit.

Pour partir plus loin dans mes motivations profondes, je blogue car j’ai envie de contribuer à apporter un changement positif à ma communauté, et c’est un moyen pour moi de faire la part des choses.
Le changement ne sera peut-être pas immédiat, pas même dans un futur proche, mais à travers mes textes, je pense quand même apporter ma modeste contribution au développement de mon pays. Et le digital me facilite grandement la tâche!

Entre un leader d’opinion, si j’ose le dire, et un Influenceur positif, voilà ce qui me pousse à taper ces mots sur mon clavier. A partager, à inspirer, à former…

Et c’est ce qui m’a, après plusieurs semaines de contre-production, poussé à écrire de nouveau.
Apres plusieurs mois de conflit intérieur, je me suis réconciliée avec mon alter-ego : cette blogueuse forte et pleine de vie que j’avais pensé perdre, qui était passée en mode silence-radio, que je croyais être complètement disparu de mon être. C’est elle que mes lecteurs attendent.

Cette pression de devoir produire m’oppressait. Non pas parce que j’avais, justement, une obligation de produire, mais surtout parce que ma blogueuse préférée avait plongé dans le coma.
Elle s’est réveillée aujourd’hui, plus forte qu’auparavant, prête à affronter cette nouvelle année avec tous les défis qui se présentent! Rebonjour Tiasy!

Tiasy
Rebonjour! :3 😀
cc: Natia Tsiky Ranaivoarisoa


Sauvons le Sohisika (Partie 3) – Le making-off !

Récemment, j’ai publié deux articles sur la mauvaise gouvernance dans la conservation du Sohisika à Madagascar. Mais derrière ces deux articles publiés, il y a eu tout un travail, une véritable aventure, vécue entre nervosité, anxiété, fatigue, dégoût et extase. Tout ça pour l’amour du Sohisika.

Pour l’amour du Sohisika

Il était 6 heures et 25 minutes quand mon compagnon Lucas et moi nous avons débarqué à la gare routière à Vassacos, Antananarivo, pour prendre le taxi-brousse qui va à Ankazobe. A peine arrivés, nous avions envie de rentrer. Bruits de moteur, cris de « receveurs » (1), marchands ambulants, insalubrité… Je ne pourrai jamais me faire a cette débandade qui règne dans les gares routières malagasy… Bref…

Nous avons approché un petit hangar qui servait de lieu de vente des tickets et avons demandé :

« Deux places pour Ankazobe !

– Par ici la monnaie ! », a lancé le responsable avec une voix exaspérée. (Il devrait arrêter son boulot, lui !)

Il nous a donné nos tickets et a pointé du doigt un car, type Mercedes-Benz destine à la casse, plein à ras bord…

Comme mon ami et moi on semblait perplexe, il a ajouté « Mbola malalaka be io e ! » pour nous dire qu’il y avait encore beaucoup de places libres.

Lol. Durant tout le voyage, Lucas et moi on a dû supporter le supplice du strapontin, assis entre quatre personnes, des sacoches, des valises, des « gony« (2), sur un trajet de trois heures. Ouf ! Heureusement ça n’a pris que trois heures. A ce rythme, on arriverait peut-être à rentrer tôt a la maison. Peut-être…

Une fois arrive à Ankazobe, nous étions sensés appeler le président de l’association Sohisika qui devait nous amener à la réserve qui se trouvait encore à 30 kilomètres d’Ankazobe. On l’a appelé, il était déjà parti et nous attendait là-bas.

On a du donc y aller tout seuls, en prenant un taxi-brousse qui a mis trois heures à arriver à Ankafobe, car il attendait que le car soit plein, mais aussi, il ne roulait pas à plus de 30 kilomètres a l’heure…

Nous sommes arrivés a la réserve d’Ankafobe vers midi trente. Solofo, le président, nous attendait au siège, très visible sur la RN4 car c’est le seul bâtiment qui se dresse aux alentours, avec une plaque « Réserve d’Ankafobe » à côté.

Sohisika
La réserve d’Ankafobe fait 133 heactares, dont 33 hectares de forêt et 100 de savane et de forêt secondaire.
cc: Tiasy

Apres une séance d’interviews, nous sommes descendus dans la foret. Le stress et l’anxiété a vite laissé place à l’extase. La découverte du Sohisika, l’air pur, la vue de la nature dans toute sa splendeur, le sentiment d’être détachée du monde et de pouvoir admirer en toute sérénité cette merveille en plein cœur d’un désert, ont remis mes émotions à zéro.

J’ai été tellement impressionnée et inspirée que j’ai même tourne une petite vidéo sur les lieux, que vous pouvez voir ci-dessous:

D’autre part, nous étions en très bonne compagnie. Solofole président de l’association Sohisika, et les autres membres de l’association nous ont servi de guides. Ils étaient conviviaux, sympathiques, souriants, et maîtrisaient parfaitement le sujet dont ils parlaient (ils parlaient surtout du Sohisika, évidemment).

Nous avons exploré le fin fond de cette foret inexplorée, qui regroupe jusqu’à présent 200 espèces, selon l’inventaire. Parmi ces 200 espèces, 5 espèces endémiques et 35 oiseaux identifiés. La réserve abrite aussi une pépinière et un lieu de camping.

Nous avons effectué un circuit court qui a duré deux heures environ.

Sohisika
Les guides membres de l’association Sohisika (en arrière-plan), Lucas, et moi, en pleine réserve d’Ankafobe.
cc: Tiasy

Nous sommes repartis vers 15 heures, sur les préventions des guides selon laquelle les derniers taxi-brousses pour Antananarivo, que nous devions prendre à Ankazobe, partaient à 15 heures 30. Nous avons eu un petit pincement au cœur en repartant, après avoir rempli le cahier de souvenirs qu’ils réservaient aux visiteurs de la réserve.

Un retour aux multiples péripéties

Le taxi-brousse qui nous a ramené jusqu’à Ankazobe a été le même que celui qui nous avait amené a la réserve. Presque une heure pour 30 kilomètres, en s’arrêtant tous les kilomètres pour amasser du charbon en « gony« …

Nous sommes arrivés à Ankazobe vers 16 heures. On se serait crus dans une ville morte ! Les marchands avaient quitté leurs étalages, les restaurants avaient fermé leurs portes, le parking où on prenait le taxi-brousse était vide… Seuls quelques hommes, les yeux rouges, le regard hagard, plus ou moins dévêtus, une bouteille d’alcool à la main, étaient assis devant les kiosques sensés distribuer les tickets. Ils disaient qu’il n’y aurait plus de cars avant le lendemain matin, et qu’on ferait aussi bien mieux de trouver un hôtel où s’installer. Je me suis crue dans un film d’horreur…

Ankazobe ne m’inspirait nullement confiance. Avec cet air de ville-fantôme comme dans les westerns, j’avais l’impression que le lendemain n’arriverait jamais…

Mais nous n’étions pas seuls à attendre un car. Les passagers du bus dans lequel nous étions devaient aussi partir pour Tana. D’autres personnes, qui visiblement étaient déjà au parking avant nous, attendaient aussi. Malgré les affirmations des hommes ci-dessus, nous ne voulions pas accepter l’évidence. Il devait bien y avoir un car quelque part.

Au bout de quinze minutes d’attente, un des hommes qui nous avaient parlé plus tôt est venu vers nous.

« Vous partez pour Tana ?

– Oui !

– On peut trouver un car pour vous… Mais vous devez payer 30 000 Ariary (environ 8 euros, près de 9 fois le prix normal) ! »

Lucas et moi on s’est regardés. Quelle horreur, ces gens ! Alors c’est ça leur technique ? S’assurer que les voyageurs sont à l’agonie pour faire apparaître un véhicule ! Ry Malagasy namako, fa dia nahoana ? (3)

Une femme, qui attendait aussi, avait entendu. Elle est venue à notre encontre :

« 30 000 Ariary ? » lança-t-elle.

L’homme acquiesça, une cigarette a la bouche.

« Ok ! Je peux même payer tout le car pour moi toute seule si vous voulez ! Je veux juste rentrer ! », fit-elle.

J’ai compté mes sous dans ma tête puis j’ai regardé mon copain, qui opina du chef.

« OK ! » lançai-je.

L’homme est reparti vers ses amis. Ils discutèrent pendant quelques secondes, puis il traversa la rue en nous lançant qu’il allait récupérer un car. Nous nous sommes sentis un peu mieux.

La dame nous a dit qu’au pire des cas, des taxi-brousses venant de Majunga pouvaient aussi s’arrêter et nous prendre… Mais tous les taxi-brousses qui passaient étaient plein à ras bord ; il était 16 heures 30.

Apres 10 minutes, l’homme est revenu. Il nous a dit en pouffant de rire qu’il n’y avait pas de voiture…

Il s’est rassis devant le kiosque de tickets.

Un autre homme, toujours des leurs, nous a approché à son tour.

« On peut faire un auto-stop pour vous si vous ‘mametraka kely’ ! » (4)

Ah, le « mametraka kely« , le début de toute une chaîne de corruption… C’est dégueulasse…

Mais ici, il s’agissait plus d’un échange de services. Le terme étant utilisé malproprement.

Il a fait plusieurs auto-stop avant qu’un homme conduisant un 4×4 Galloper ne finisse par s’arrêter. Prix du trajet : 10 000 Ariary par personne, et 5 000 Ariary pour l’homme qui a fait de l’auto-stop.

Il était 17 heures 25, nous allions enfin partir pour Tana, avec la femme à nos côtés et un homme avec elle, son homme-à-tout-faire, d’après ses explications.

La nuit tombait, on ne pouvait pas rouler très vite malgré la puissance du Galloper qui roulait à 70 kilomètres à l’heure. 100 kilomètres à l’heure si la route était mieux entretenue et s’il faisait jour, racontait le chauffeur.

Avec les embouteillages dès qu’on arrivait à Ambohidratrimo, à environ 15 kilomètres d’Antananarivo, nous ne sommes arrivés en plein cœur d’Antananarivo que vers 19 heures 30.

Le chauffeur, qui rentrait à Itaosy, à l’ouest de la Capitale, nous a déposés en centre-ville. Nous l’avons remercié, mais on a dû attendre encore 15 minutes pour avoir un bus et rentrer chez nous, à l’est de la Capitale.

Nous sommes arrivés chez nous vers 20 heures 15, complètement exténués mais aussi soulagés et très contents d’avoir découvert ce petit bout de paradis qu’est la réserve d’Ankafobe !

 

(1) receveur: aide-chauffeur dans les transports en commun, plus destinés à recevoir les frais de transport qui se paient en espèces et à crier dans les arrêts-bus
(2) « gony« : sorte de gros sac tissé utilisé par les commerçants pour y stocker leurs produits, notamment le riz, le sucre, le sel, le manioc, le charbon…
(3) « Cher Malagasy, pourquoi ? »
(4)« mametraka kely »: expression familière pour dire « donner de l’argent! ».


Mon agression par une folle furieuse, en pleine rue, à Madagascar

Je n’aurai jamais cru rédiger un autre article sur ce sujet… Six mois après la sortie de mon premier article sur mon agression par un fou furieux, je me fais à nouveau agressée, cette fois-ci à Ambondrona, un quartier en plein centre-ville.

La folle furieuse

Je me suis faite à nouveau agresser par une folle furieuse, à Ambondrona, un quartier de la capitale. Il est environ 17 heures, les rues sont encore bondées et comme des queues-monstres se forment aux arrêts de bus, je décide de faire un certain bout de chemin à pieds. Sûrement pas la meilleure décision du jour…

Alors que je marche, une femme noire, les cheveux cours, vêtue d’un manteau noir – je doute que ce soit la couleur d’origine du vêtement – à peine reconnaissable, pieds nus, un sein à l’air, me barre le passage. Elle fait un geste pour m’arrêter et tend la main avec un regard menaçant. « Omeo vola ah !” (« Donne moi de l’argent ») Ah, il ne manquait plus que ça ! Une folle qui mendie, donc qui pense… Une demi-folle… Mais pourquoi c’est tombé sur moi?

folle furieuse
J’avais cette tête, quand elle me rackettait! Cc: Pixabay

Je réponds : “Tsisy vola!” (« Je n’ai pas d’argent ») Elle me menace avec son poing. Je me sens plus perplexe qu’apeurée… Je force le passage mais elle continue à me suivre en menaçant de me frapper. What the hell ? Et pendant tout ce temps, les gens regardent tranquillement le « spectacle ». Je suis d’ailleurs plus outrée par l’attitude des « spectateurs » que par celle de la folle furieuse.

Comme elle continue à me suivre, je lui dis de partir. Elle refuse fermement. Elle tire sur mon sac que je porte à l’épaule, et je tire aussi. La situation devient critique, et personne ne bouge le petit doigt pour venir à mon secours… Et alors, alors… La folle brandit son poing pour me frapper!

L’intervention

Je ne sais plus trop si je dois fuir pour éviter que la folle ne me frappe et lui laisser mon sac – qui contient toute ma vie – ou si je dois me battre peu importe ce qui risque de se passer. Euh… Mon cerveau fait une analyse à 360 degrés tandis que je continue à forcer sur mon sac. Et c’est alors qu’une femme, d’une quarantaine d’années environ, me tire le bras en disant : « Viens ! »

Un homme, d’une vingtaine d’années, apparaît derrière la folle qui, consciente qu’une menace arrive, part en courant. Et je me retrouve entre deux inconnus, longeant la rue dans le sens inverse alors que je devrais plutôt marcher dans la direction où la folle vient de fuir. Dilemme : si je prends la même direction, je risque de la recroiser et de revivre le même  drame. Mais si je prends le sens contraire, je dois faire la queue à l’arrêt-bus, ce qui prendrait toute la soirée. Il se peut même qu’il n’y ait plus de bus et que je doive rentrer en taxi en pleine nuit…

Je suis de plus en plus perplexe. Déjà parce que je me demande où je dois aller, mais aussi parce que pour la toute première fois de ma vie, après plusieurs attaques par des fous, des gens m’ont sauvée.

Un ange

Comme je semble complètement perdue, j’imagine, l’homme qui est intervenu me demande si ça va. Je me sens enfin soulagée que quelqu’un me pose la question. Non pas une question du genre « Fa ahoana e ? » (« Eh ben alors? ») comme la dernière fois, mais une question humaine. Oui, car pour la première fois depuis plusieurs mois, j’ai rencontré un humain. Un vrai humain, avec un regard simple et attendrissant, et non pas un regard qui juge et qui est rempli d’hostilité.

« – Ça va ?

–          Oui ça va. Merci. 

–          Je t’en prie. »

Comme j’ai l’air encore perplexe, il me demande :

« – Tu es vraiment sûre que ça va ?

–          Oui, enfin… Je dois aller dans la direction opposée en fait, mais, j’ai un peu peur au cas où la folle est encore dans les parages.

–          Ah bon ! Allez viens, je te ramène ! »

Je crois que je n’ai jamais été aussi franche en exprimant ce que je ressentais, depuis très longtemps, et je n’ai jamais autant fait confiance à un inconnu. Mais la nuit va tomber et je ne me sens pas du tout en sécurité.

folle furieuse
La nuit allait tomber et je ne me sentais pas du tout en sécurité…
cc: Maeva Roiz

Nous reprenons le chemin inverse. Quelques mètres plus tard, la folle, le regard toujours aussi menaçant, nous regarde. Elle vient dans notre direction, puis fait demi-tour. Mon cœur bat la chamade.

L’homme, que je considère comme mon ange-gardien, pendant ces quinze minutes, me ramène jusqu’au prochain rond-point. Je le remercie profondément et continue mon chemin, moins inquiète, après avoir une dernière fois sillonné le paysage derrière moi pour voir si la folle ne nous a pas suivis.

Humanité

Je ne reprendrai plus le paragraphe sur la sécurité publique et combien les fous sont mal considérés à Madagascar. Combien une insécurité croissante demeure dans la Grande île, en partie à cause d’eux. J’ai suffisamment palabré sur le sujet lors de la Partie I, et sachez que rien n’a changé depuis…

folle furieuse
Antananarivo vu du village d’Akamasoa, le village construit par le Père Pedro.
Cc: Tiasy

Je voudrais plutôt aborder la question de l’humanité. Pendant ces près de cinq minutes de combat avec une malade mentale, j’ai compris à quel point les sentiments constituaient l’être humain. Pendant que la folle me menaçait, je dévisageais son visage, son air enragé, pleine de haine, mais en même temps, son comportement était rempli de désespoir. Je n’ose imaginer ce que cette femme a dû subir pour en arriver à ce point.

Je me demandais où était sa famille, si elle avait eu un mari, des enfants… Je me disais que si elle mendiait, c’est qu’elle était consciente de sa pauvreté. Et si elle menaçait, c’est aussi qu’elle ne le supportait plus.

Je ne peux imaginer à quel point ces gens souffrent, mais aussi, à quel point ils sont libérés. En effet, un fou, ça marche dans les rues toute la journée, ça s’assoit sur le sol, ça chantonne, ça fait des grimaces, et ça vit comme ça. Ça s’amuse quoi, comme un être humain aux premières années de sa vie. Je donnerais tout pour m’amuser comme ça, en tant qu’être humain normal bien sûr ! Haha.

Toujours d’un point de vue humain, je ne comprends pas comment on peut laisser ces gens livrés à leur propre sort. D’accord, je comprends que la prise en charge de ces personnes nécessite une contribution financière, mais ce n’est pas comme si tout était à construire aussi. De mon point de vue, une aide à l’hôpital psychiatrique d’Anjanamasina de la part du gouvernement, que ce soit technique, matérielle ou financière, serait d’une grande utilité. Bien sûr, cela ne fait pas partie des « priorités », comme on le dit si souvent.

D’autre part, je suis reconnaissante de savoir que des gens sont encore assez humains à Madagascar pour vous venir en aide en cas d’attaque de pickpockets, de bandits armés et de fous furieux. Des gens prêts à protéger autrui, en pleine rue. Des personnes prêtes à mettre leur vie en danger. Des anges tombés du ciel…

 


Sauvons le Sohisika ! (Partie 2)

La conservation de l’arbre endémique Sohisika à Madagascar est entravée par des problématiques politiques, en particulier par une mauvaise gouvernance qui empêche le bon déroulement des activités de conservation de cette espèce. ONGs, société civile, techniciens employés des réserves naturelles, responsables étatiques, tous unissent leur voix pour dénoncer un manque de contrôle, malgré les stratégies adoptées par les autorités étatiques.

Collaboration étatique

Le Missouri Botanical Garden (MBG) est le partenaire principal de l’association Sohisika dans la conservation de l’arbre endémique Sohisika.

« MBG est partenaire de l’association dans différents domaines : conservation, sensibilisation, restauration écologique des zones dégradées, plantations, valorisation de la forêt pour les visiteurs mais aussi dans l’amélioration des moyens de subsistance des villageois par la formation en « Dynamic agroforesterie » dans leurs champs de cultures », a-t-on appris de la MBG lors d’une interview.

La MBG collabore également avec l’Etat, ils sont en lien avec le ministère de l’Environnement, de l’Ecologie et des Forêts mais aussi avec le Chef Cantonnement (Ceef) Ankazobe, représentant de la Direction régionale de l’Environnement, de l’Ecologie et des Forêts (Dreef) à Ankazobe,  et la Commune Ankazobe.
Selon le Code de gestion des aires protégées (COAP), dans le cadre de la création de la nouvelle Aire protégée Ankafobe, l’Etat sera le délégant et MBG sera le délégataire.

Dépendance et manque de moyens

D’après Jean-Jacques Solofonirina, Président de l’association Sohisika, la collaboration de l’association avec l’Etat est d’ordre purement technique et administrative.

Cette collaboration très distante crée une situation insatisfaisante pour les acteurs de la défense des espèces endémiques tel que le Sohisika, car les responsables étatiques ne sont pas toujours au courant des réalités sur le terrain. D’ailleurs, les techniciens des institutions étatiques qui travaillent dans le domaine environnemental disent eux-mêmes que l’Etat suit l’activité des ONGs présentes sur les lieux, sans être eux-mêmes sur place. La réalité c’est donc que les agents de l’Etat sont absents du terrain, ils se contentent d’un suivi à distance.

Selon le contrat de transfert de gestion (1) établi entre l’association, la Dreef Analamanga et la Commune Ankazobe, il revient aux agents de la Dreef d’effectuer le suivi des activités une fois par an.

Mais ce suivi annuel n’est pas suffisant, notamment dans le cas de la conservation du Sohisika, qui représente un véritable problème environnemental. Pour qui connait le dossier il y a urgence. Les recommandations du contrat de transfert de gestion ne sont donc pas en phase avec les besoins. Malheureusement, assurer un suivi sur terrain plus important (et donc plus fréquent) n’est pas évident pour les agents étatiques, et ceci, faute de moyens matériels et de ressources humaines, comme l’a avoué un technicien au sein du ministère.

D’après les aveux de ce technicien, les moyens alloués par l’Etat à la Dreef sont insuffisants. Mais il ne s’agit pas d’un manque de moyens financiers, le problème n’est pas là.

« Ce n’est pas que l’on n’a pas d’argent, c’est la volonté politique qui manque. Et cela se répercute sur toutes nos activités », a raconté ce fonctionnaire qui a souhaité conserver l’anonymat.

Sohisika
Le feuillage du Sohisika est abondant et peut servir de parasol naturel.
cc: Tiasy

Manque de contrôle et de volonté de l’Etat

La conservation de l’arbre endémique Sohisika à Madagascar fait donc face à un problème politique. Comme le dénonce un responsable au sein du village d’Andranofeno – village avoisinant la réserve d’Ankafobe et qui participe aux actions de conservation au sein de l’association Sohisika – l’Etat ne semble pas apporter une grande importance à la lutte contre les feux de brousse, au problème de la coupe illicite, aux suivis en matière de respect des lois ou encore aux suivi des « Dina »(2). Acteurs, militants… tous ceux qui oeuvrent à la sauvegarde du Sohisika font donc face à un manque criant de volonté politique, qui nuit à la bonne protection du bois.  De façon logique, ce manque de volonté de l’Etat se répercute sur la conservation du Sohisika.

Depuis l’instauration du « Dina » dans  les années 2005, pas un seul pyromane n’a été « attrapé ». D’après un habitant d’Ankazobe, le Fokontany refuse de les attraper car ce sont des « gens du village », « Fihavanana (3) oblige », a ajouté Jean-Jacques Solofonirina, Président de l’association Sohisika. Le « Fihavanana » protège les malfrats environnants, ils savent que, non seulement ils ne se feront pas prendre, mais qu’en plus ils finiront par se faire pardonner.

Sohisika
Des « aroafo » ou protection contre les feux, mis en place par les techniciens de l’association Sohisika.
cc: Tiasy
sohisika
La coupe illicite a laissé des traces dans la réserve d’Ankafobe. Ci-dessus, un arbre coupé avant la création de la réserve en 2005.
cc: Tiasy

Quant au gouvernement, il ne souhaite pas intervenir car cette situation est sans grande importance à ses yeux. Ce que le gouvernement considère comme des « petits délits » sont pourtant à l’origine de la dégradation de tout un écosystème !

Cette situation est d’autant plus étonnante quand on sait qu’il existe un cadre légal qui régit la conservation des ressources naturelles à Madagascar, et pas des moindres : Politique forestière, textes sur la Gestion locale des Ressources Naturelles Renouvelables du 10 septembre 1996, textes sur la Gestion Contractualisée des Forêts de l’Etat du 14 février 2001, le COAP.

Des lois bien écrites sur le papier, mais peu appliquées dans la réalité.

On constate que certains textes sont relativement récents, une prise de conscience politique a donc eu lieu, mais visiblement sans aucun effets.

Selon Nanie Ratsifandrihamanana, Directrice du Fonds mondial pour la nature ou WWF à Madagascar « la mise en application du cadre légal est LA  faiblesse dans la conservation des ressources naturelles. Aussi, ce qui manque, c’est une réglementation plus moderne et plus à jour pour les secteurs forestiers productifs. Le manque de continuité des activités est également un problème : après la crise politique de 2009, des projets qui avaient bien avancé n’ont pas bien repris jusqu’à maintenant ».

A Madagascar, le WWF est une des principales ONGs qui travaille avec l’Etat pour la conservation des ressources naturelles. La conservation du bois précieux est une des principales branches dans laquelle l’organisation collabore avec l’Etat et la société civile.

Manque de transparence budgétaire

Sur le plan financier, le doute plane. Que ce soit en matière de conservation du Sohisika ou en matière de conservation des ressources forestières, les chiffres dédiés à ces sujets demeurent flous, tout comme les procédures pour le déblocage de fonds, essentiellement originaires des ONGs.

La Direction régionale de l’Environnement, de l’Ecologie et des Forêts de la région Analamanga tente d’apporter des éclaircissements :

« Il n’existe pas de ligne budgétaire allouée à la Dreef Analamanga pour la conservation du Sohisika à Ankafobe. En ce qui concerne la protection des ressources forestières, la DREEF Analamanga dispose de deux lignes :

–          le PIP (Programme d’Investissement Public), budget alloué par l’Etat destiné à des opérations courantes et d’investissement constitué par des ressources propres de l’Etat ;

–          le budget AFARB (Action en Faveur de l’ARBre) alimenté essentiellement par les recettes générées par les redevances sur les produits forestiers ligneux et les produits forestiers non ligneux »,

a clarifié la Direction.

Il faut aussi préciser que toutes les opérations financières de ces budgets s’effectuent au niveau de la Trésorerie Ministérielle et ce, conformément aux procédures de la gestion des finances publiques.

La Dreef a également insisté sur le fait qu’il fallait « être prudent et veiller à ne pas faire double emploi avec certaines associations, car la Missouri Botanical Garden (MBG) finance déjà cette activité». C’est ainsi que la Dreef justifie sa position et son action : la non-ingérence du ministère dans les activités de l’association Sohisika en général.

L’Etat malagasy se cantonne donc à un rôle de délégant. Cette attitude apparaît pour le peu laxiste quant à la question de la conservation de l’arbre endémique Sohisika à Madagascar, une attitude qui est un véritable handicap à la bonne gestion d’un écosystème déjà menacé d’extinction.

Il y a pourtant un enjeu important, le Sohisika représente un gros potentiel économique pour l’île : il fait partie des destinations touristiques de la Route nationale 4, les visiteurs sont nombreux chaque année, parmi eux des étudiants et des chercheurs venant de l’étranger, des Etats-Unis en particulier.

La réserve d’Ankafobe fait ainsi partie des sources de revenu de la Commune Ankazobe. Malheureusement, elle demeure peu connue des nationaux ainsi que des étrangers. Le manque de considération de l’Etat n’arrange rien à cette situation. Au final, les villageois essaient tant bien que mal de conserver ce patrimoine d’une immense valeur en espérant qu’à l’avenir ils verront une meilleure implication des autorités étatiques.

(1) Le contrat de transfert de gestion établi entre le VOI, la DREEF Analamanga et la Commune Ankazobe comporte les éléments suivants :

–          Le Contrat en lui-même

–          Le Cahier de charges qui stipule les rôles et responsabilités des parties contractantes

–          Le Plan d’aménagement qui prescrit les activités afférentes.

(2) « Dina »: système de paiement d’amende mis en place par les Fokontany, communauté de base à l’échelle administrative, chargée de prendre en charge les affaires administratives dans une petielocalité délimitée au préalable

(3) « Fihavanana » : valeur culturelle malagasy, principe de base dans la vie de société malagasy, mettant en avant l’entraide et la solidarité en toutes circonstances


Sauvons le Sohisika ! (Partie 1)

Le combat pour la conservation du Sohisika dure depuis treize ans et cela continue encore aujourd’hui… Sohisika, ou Schizolaena tampoketsana, l’arbre endémique qui pousse à Madagascar, plus précisément à Ankazobe, à l’Ouest de la Grande île, sur la Route nationale 4, dans la région de l’Analamanga. Le Sohisika, c’est un spécimen insolite de la nature qui se réfugie dans la réserve d’Ankafobe, où il est protégé, car il est actuellement en voie de disparition, cet arbre fait d’ailleurs partie de la liste rouge de l’IUCN Red List of Threatened Species.

Sohisika
La réserve d’Ankafobe est située au Nord-Ouest de Madagascar, à l’extrémité Nord de la région Analamanga, à plus de 100 kilomètres de la capitale, Antananarivo.
cc: Réalisé avec Google Map

Le Dieu Sohisika, menacé d’extinction

Plus de 10 mètres de long, feuillage abondant, solitaire, il se distingue par sa manie de s’enraciner sur des sols instables, des sols secs, pleins de trous, à peine entourés de verdure. Le Sohisika fait partie des espèces endémiques de Madagascar et des espèces emblématiques de la région Analamanga, selon la classification du ministère de l’Environnement, de l’écologie et des forêts. On compte 203 pieds de Sohisaka dans la réserve d’Ankafobe, ce sont les derniers survivants des feux de brousse et de la coupe illicite.

Sohisika
Le feuillage du Sohisika est abondant et peut servir de parasol naturel.
cc: Tiasy
Sohisika
Le Sohisika pousse dans des terres instables : sec, plein de trous, à peine entouré de verdures.
cc: Tiasy

Les feux de brousse et la coupe illicite des bois précieux font partie des causes principales de la déforestation à Madagascar. La déforestation dans la Grande île est devenue une problématique nationale, ce sujet fait aujourd’hui partie des priorités de l’Etat malagasy.

Le bois constitue une des ressources naturelles les plus abondantes à Madagascar, c’est donc un élément essentiel de l’économie. Mais, aujourd’hui, cette ressource est sur le point de disparaître à cause d’une exploitation forestière à grande échelle. Cette exploitation est faite par de grandes sociétés, nationales et internationales, mais aussi par des particuliers, de plus, elle est souvent illégale. Les particuliers exploitent le bois pour en faire du charbon ou pour réaliser des trafics, ou encore, ils le brûle pour pratiquer le « tavy ». Le « tavy » est une forme de culture-sur-brûlis, une pratique utilisée en agriculture à Madagascar pour convertir la forêt tropicale en rizières, qui consiste à couper et à brûler le bois avant d’y planter du riz. Après un à deux ans de production, la surface est laissée au repos pendant quatre à six ans, le procédé est répété une à trois fois. Au bout du cycle, les nutriments du sol s’épuisent et la terre est envahie par de l’herbe.

Le « tavy » est une tradition très suivie dans la localité d’Ankafobe où on ne trouve de forêt que dans la réserve protégée.

Réserve d’Ankafobe

La réserve d’Ankafobe est peu étendue, sa surface est de 133 hectares (33 hectares de forêt et 100 hectares de savane et de forêt secondaire). Malgré cela, elle abrite une large colonie d’espèces rares(1). Selon le dernier inventaire, on compte actuellement plus de 200 espèces rares, dont 5 espèces endémiques(2).

Malgré sa petite taille, cette réserve abrite des lémuriens : primate endémique et emblématique de la région de Madagascar (comme on en trouve dans le long-métrage « Madagascar » à travers le personnage de King Julian).

Sohisika
Un lémurien de Madagascar.
cc: Pixabay

La réserve accueille environ 30 groupes de visiteurs par an, notamment des étudiants et des chercheurs. Les responsables proposent des visites avec plusieurs circuits possibles, on peut aussi faire du camping.

Pour l’amour du Sohisika : rouge-sang, rouge-flammes

A Ankafobe, les nuits sont longues. Il est 23 heures, Jean-Claude, les yeux lourds, sort du lit. Il se lève, sa main tâtonne au hasard pour attraper ses jumelles, son outil de travail principal. Jean-Claude est patrouilleur au sein de l’association Sohisika – auparavant dénommée VOI Sohisika ou Vondron’olona ifotony Sohisika(3), il est responsable de la surveillance des feux de brousse.

Chaque nuit, avec ses deux collègues patrouilleurs, ils se réveillent pour faire le guet. Ils prennent le soin de régler l’alarme de leur téléphone portable à la bonne heure. Toutes les heures, à tour de rôle. Ce soir, c’est au tour de Jean-Claude, il se réveille pour observer la nature à travers ses grosses jumelles. Sa mission : vérifier qu’aucun feu ne s’est déclenché dans les alentours.

Sohisika
Les responsables de l’association Sohisika (de gauche à droite): Solofo, le président ; Haja, le pépiniériste ; Ando, secrétaire général ; Jean-Claude, patrouilleur.
cc: Lucas Rakotomalala

Il prend donc ses jumelles et guette le voisinage. Tout semble normal… Tiens, une petite lueur orange semble danser dans le noir, à quelques mètres de la maison. Jean-Claude plisse les yeux. Un feu se serait-il déclenché ? Battements de cœur. Il regarde de plus près, attentivement. La lumière reste la même, elle semble s’éclaircir puis s’affaiblir, mais elle ne se meut pas… Ah, c’est juste la bougie qui éclaire la maison des voisins, en contre-bas. Ouf !

Pour l’amour du Sohisika, chaque nuit, Jean-Claude et ses deux amis patrouilleurs doivent donc subir ces moments de doute, qui créent à chaque fois un peu de tachycardie. Leur travail semble à priori simple, mais il exige en réalité une attention à toute épreuve et des nerfs d’acier.

« Nous travaillons dix jours par mois, car nous sommes trois. Nous commençons à sept heures et nous travaillons jusqu’à dix-sept heures. Nous utilisons des jumelles, un téléphone et un sifflet. En cas de feux de brousse, nous appelons immédiatement le Président de l’association et les autorités locales. Nous sifflons aussi pour alerter le voisinage », explique Jean-Claude.

Combat contre les feux de brousse

A Ankazobe, pour lutter contre un feu, il vaut mieux se situer en hauteur (c’est-à-dire sur la route, car la forêt se trouve à plus de dix mètres au-dessous).

« D’abord on ne capte pas le réseau en bas, en plus on accède plus vite au bureau (cqfd : le bureau de l’association Sohisika se trouve près de la route), ce qui est important car c’est là-bas que se trouvent les sacs à eau et les arrosoirs », explique Jean-Claude.

Dans cette localité de l’île, comme dans tout coin éloigné de la capitale, les pompiers ne sont pas encore installés, rien n’est prévu pour lutter contre les feux. Deux raisons expliquent cet état de fait : il n’y a pas de moyens de transport à disposition – le dernier taxi-brousse passe à quinze heures – et la sécurité n’est pas fiable. Les villageois luttent donc seuls contre les feux de brousse, et cela presque tout au long de l’année.

Selon Ando, Secrétaire général de l’association Sohisika, « il n’y a pas de saison pour les feux de brousse, il y en a presque toujours… Cela est avant tout dû à une coutume locale, car la plupart des habitants de la région pratiquent le « tavy ». Par ailleurs, le climat ici ne permet pas de maîtriser le feu. C’est sec, et il y a souvent du vent, les flammes se propagent donc malheureusement très vite ».

Sohisika
Les matériels de secours utilisés en cas de feux de brousse.
cc: Lucas Rakotomalala

Intégration de la communauté locale

Ankafobe est connue pour ses feux de brousse depuis plusieurs années. Dès 2012, des mesures ont été prises par le gouvernement pour lutter contre les feux de brousse : la mise en place du « dina » dans les Fokontany(4), obligeant tout individu « attrapé » pour avoir mis le feu ou coupé un bois illicitement à payer une amende. Autre mesure prise : la mise en place de brigades de contrôles au sein des forces de l’ordre.

D’après le document réalisé par l’Alliance Voahary Gasy (AVG) sur l’état des lieux de la gouvernance forestière à Madagascar en 2012, le gouvernement possède des stratégies pour faire appliquer la loi, tant au niveau régional que national. L’intégration de la société civile et de la communauté locale dans la lutte contre les feux de brousse ou encore dans le contrôle d’exploitation est un des éléments principaux de cette stratégie.

« Pour cette raison, un élément important de la méthode utilisée est de faire participer un grand nombre de représentants d’intérêts divers: des exploitants, des représentants d’associations et ONG, des représentants de communautés de base, de l’administration forestière et d’autres administrations concernées par la forêt, comme la Justice, le Foncier, les Forces de l’ordre public, les Douanes, etc. », cite le document.

Malgré ces stratégies, des lacunes subsistent dans la protection et la conservation du Sohisika. Les autorités gouvernementales sont mises en cause, le ministère de l’Environnement, de l’écologie et des forêts en particulier.

A suivre…

(1) espèce rare : en écologie, espèce qui ne pousse et ne vit que dans des zones spéciales (par exemple : sèches et chaudes), et que l’on ne trouve que dans des zones possédant ces caractéristiques

(2) espèce endémique : en écologie, espèce qui ne pousse et ne vit que dans une localité bien déterminée sur la planète entière (dans le cas présenté ici, seulement à Ankafobe)

(3) Vondron’olona Ifotony Sohisika : communauté locale responsable de la protection du Sohisika à Ankafobe.
L’association Sohisika est devenue une association en décembre 2017, suite à la demande de la Missouri Botanical Garden, ONG partenaire de l’association. elle est liée à la Direction régionale de l’Environnement, de l’écologie et des forêts, issue du ministère de l’environnement, son objectif : protéger les Sohisika.

(4) Fokontany : à l’origine, village malagasy traditionnel. Actuellement, communauté de base à l’échelle administrative, chargée de prendre en charge les affaires administratives dans une petite localité délimitée au préalable


SOS ! Je suis malagasy et je cherche des ailes à acheter !

Avis. Urgent ! Jeune femme malagasy d’Antananarivo, Madagascar, recherche des ailes à acheter. Etat 9/10. « Made in n’importe où » tant que cela est fonctionnel. De n’importe quelle couleur sauf jaune (je n’aime pas le jaune !)

Oui, vous l’aurez compris, je veux acheter des ailes ! Voici pourquoi :

Pourquoi je veux des ailes ?

Nous sommes le 25 juin, veille de la Fête de l’Indépendance à Madagascar. Contrairement aux autres années, cette fois-ci la Fête de l’Indépendance s’annonce bien discrète. Il est 14 heures, je suis à Betongolo, un quartier de l’Est de la capitale, près du centre-ville. Dans la rue, les passants ont un air renfrogné rien qu’à l’idée de devoir acheter le kilo du riz à 1 700 Ariary , soit environ 0,44 Euro. Peu de sourires dans les rues alors que ce soir tous pourront admirer les feux d’artifice, mais en ont-ils seulement envie ? D’ailleurs, les gens pensent plus à regarder le football à la télévision  qu’à aller admirer le fameux feu d’artifice que l’on regarde chaaaaaaaaque année depuis 60 ans tous les 25 juin à 19 heures. C’est devenu teeeeeeellement habituel…

Et oui, je résume ici en quelques lignes à quel point l’atmosphère est devenue morose – et le mot est faible – à Madagascar. On souhaiterait bien que cela change, sauf qu’on ne voit même plus comment. Ou plutôt si ! Moi je sais ! En m’achetant des ailes ! A quoi cela va-t-il servir, me demandez-vous ?

Je ne veux plus sortir de chez moi – ni la plupart des malagasy d’ailleurs – sauf si j’y suis obligée. Genre vraiment vraiment vraiment obligée ! Parce-que je ne ne veux pas passer trois heures dans les embouteillages !

Rouler en moto, dites-vous ? Les rues d’Antananarivo sont tellement serrées que les motos roulent sur les trottoirs ! (Je ne plaisante pas, c’est bel et bien le cas !)

Marcher dites-vous ? Les trottoirs sont envahis, comme je l’ai dit, par les motos, mais aussi par les voitures et les marchands de rues !

A tout cela s’ajoute l’insécurité qui fait que je peux me faire voler mon sac dans ma voiture, dans le bus, et même en pleine rue en marchant, sous le regard incrédule des passants.

C’est pourquoi je pense que peut-être avec des ailes, je pourrai à la fois éviter les embouteillages, les voitures, les motos, les marchands de rues, les pickpockets… Car c’est dans ce stress constant que je vis, que les malagasy vivent.

Quelle indépendance ?

indépendance de Madagascar
Le feu d’artifice pour marquer la Fête de l’Indépendance à Madagascar a lieu tous les 25 juin de l’année à 19 heures, heure locale.  cc: Tiasy

Je me disais aussi que peut-être, avec des ailes, les malagasy pourraient devenir « réellement » indépendants. Cela fait 58 ans que nous avons obtenu notre indépendance, et chaque année on se sent toujours plus dépendants de quelque chose ; peut-être pas des anciens colonisateurs, mais d’autres phénomènes.

Dépendants des embouteillages, dépendants de l’inflation, dépendants de notre voisin, dépendant du prêtre, dépendants du pasteur, dépendants de la Communauté internationale, dépendants des aides extérieures… Et même pire : dépendants de cette indifférence et de cette  incrédulité face à tout ce qui se passe dans le pays. De tout cela d’ailleurs, la dépendance à l’indifférence est la pire de toute.

C’est dans la tête que cela se passe. Une fois conscient de cette dépendance à l’indifférence, nous pourrons peut-être enfin commencer à faire quelque chose de notre pays.


Comment on vit le Mondial à Madagascar : top 5 des situations insolites !

Comme la « planète Football » toute entière, tous les quatre ans, les malagasy sont en pleine effervescence à l’idée de vivre un mois centré sur le ballon rond grâce au Mondial. Oui, tout tourne autour du ballon rond depuis une semaine ! Même la pauvreté !

Ce billet a été initialement publié sur tiasyraconte.mondoblog.org.

Voici le top 5 des situations les plus insolites en cette période de Coupe du monde, à Madagascar.

A Madagascar : un Mondial dans la pauvreté

Cela fait une semaine que la Coupe du monde de football a commencé. Mais cette année, l’atmosphère est un peu tendue que d’habitude à Madagascar : d’abord à cause de la crise politique, mais aussi parce-que, que pour la première fois depuis plusieurs décennies, le Mondial n’est pas diffusé en intégralité sur la télévision et la radio nationale malagasy ! Ce sont pourtant les seuls médias qui couvrent tout le pays et qui ont les moyens de diffuser les matchs (enfin, ça c’est ce que l’on croyait). Auparavant, à défaut de regarder les matchs, on pouvait les « écouter »  et crier « victoire ! » devant la radio. C’était le dernier espoir de plusieurs millions de malagasy qui ne peuvent pas s’offrir un poste de télévision. Et zut ! On ne peut même plus s’offrir ce plaisir radiophonique : les seuls matchs diffusés par la radio nationale sont ceux qui impliquent les pays africains, presque tous battus lors des éliminatoires (j’ai dit presque !). Aujourd’hui, à la veille des 8e de finale, les malagasy n’ont que le choix de suivre le Sénégal, et, peut-être le Nigéria…

En tout cas, cela ne nous empêche pas de dégoter des moyens (financiers et matériels) pour regarder les 64 matchs de la Fifa, et cela ne nous empêche pas aussi de nous faire de l’argent !

1-      Queue-monstre chez les opérateurs de TV satellite

Mondial à Madagascar
Queue-monstre devant un kiosque d’opérateur de TV par satellite, à Antananarivo.
cc: Tiasy

A Madagascar, pour les ménages à revenus moyens, pas question de rater la Coupe du monde de football 2018. Surtout si papa est un grand fanatique ! Il va obligatoirement trouver un moyen pour regarder les matchs, même si la chaîne de TV nationale ne veut pas les diffuser… C’est dans cet esprit que les opérateurs de TV par satellite et ADSL ont décidé de faire des promotions ! Une promotion qui marche bien – et qui court même – car on voit des queues-monstres qui se forment devant les kiosques d’opérateurs TV satellite. Et cela, tous les jours ! Et pas question de partir avant d’être abonné !

2-      Achat d’un poste de télévision

Chez les ménages à revenus un peu moins moyens, la TV n’a jamais été une priorité. On pouvait s’en passer… ce n’est pas grave si la chaîne nationale ne diffuse pas tous les matchs, au moins on en verrait quelques bouts même dans le journal du soir. Mais ça, c’était avant que la Coupe du monde arrive. Donc papa et maman vont cotiser pour acheter un poste de télévision, au grand plaisir des enfants.

 « On le revendra dans un mois, si les moyens nous manquent ! », a dit un homme sortant d’un magasin d’appareils électroniques, à Tsaralalàna.

3-      Vente de calendriers

Mondial à Madagascar
Un calendrier à 1 000 Ariary.
cc: Tiasy

Pour les librairies, les cyber-cafés, les épiceries mais aussi les marchands ambulants, la Coupe du monde est toujours une source de revenus sûrs. Ici, à Madagascar, ce n’est pas tout le monde qui a accès à Internet. Le calendrier du Mondial est inaccessible à la majorité de la population, et seuls les réseaux sociaux et les médias fournissent les programmes, un jour avant les matchs. Ainsi, des commerçants ont eu l’idée de télécharger des calendriers des matchs, de les imprimer et de les vendre. Les prix sont différents selon la qualité d’impression, les couleurs, le papier et la taille du calendrier. Les prix des calendriers varient de 200 Ariary (environ 0,05 Euros) à 1 000 Ariary (environ 0,28 Euros).

4-      Lecture du match

Pour les moins chanceux, la lecture du match est la meilleure option. Comment cela se passe ? On se connecte sur Facebook et on regarde les pages d’actualités football, ou on regarde simplement son fil d’actualités – un ami féru de football finira toujours par publier le score !

5-      Paris

(Non, ce n’est pas Paris la ville! Lol) Ce dernier paragraphe concerne les trois catégories de personnes citées ci-dessus, les plus riches comme les plus pauvres. Comme partout dans le monde, les pronostics se font, et les plus passionnés font des paris. Dans l’espoir de gagner de l’argent et de devenir millionnaire en un clin d’œil, de nombreuses personnes se mettent à parier : dans les kiosques prévus à cet effet, dans les bars, mais aussi en famille ou entre amis. Il y a des gens qui attendent tous les quatre ans pour dévoiler leur talent de parieur (comme moi !) Lol…


Comment on vit le Mondial à Madagascar : top 5 des situations insolites!

Comme la « planète Football » toute entière, tous les quatre ans, les malagasy sont en pleine effervescence à l’idée de vivre un mois centré sur le ballon rond grâce au Mondial. Oui, tout tourne autour du ballon rond depuis une semaine ! Même la pauvreté ! Lol.
Voici le Top 5 des situations les plus insolites en cette période de Coupe du monde, à Madagascar.

A Madagascar : un Mondial dans la pauvreté

Cela fait une semaine que la Coupe du monde de football a commencé. Mais cette année, l’atmosphère est un peu tendue que d’habitude à Madagascar : d’abord à cause de la crise politique, mais aussi parce-que, que pour la première fois depuis plusieurs décennies, le Mondial n’est pas diffusé en intégralité sur la télévision et la radio nationale malagasy ! Ce sont pourtant les seuls médias qui couvrent tout le pays et qui ont les moyens de diffuser les matchs (enfin, ça c’est ce que l’on croyait). Auparavant, à défaut de regarder les matchs, on pouvait les « écouter »  et crier « victoire ! » devant la radio. C’était le dernier espoir de plusieurs millions de malagasy qui ne peuvent pas s’offrir un poste de télévision. Et zut ! On ne peut même plus s’offrir ce plaisir radiophonique : les seuls matchs diffusés par la radio nationale sont ceux qui impliquent les pays africains, presque tous battus lors des éliminatoires (j’ai dit presque !). Aujourd’hui, à la veille des 8e de finale, les malagasy n’ont que le choix de suivre le Sénégal, et, peut-être le Nigéria…

En tout cas, cela ne nous empêche pas de dégoter des moyens (financiers et matériels) pour regarder les 64 matchs de la Fifa, et cela ne nous empêche pas aussi de nous faire de l’argent !

1-      Queue-monstre chez les opérateurs de TV satellite

Mondial à Madagascar
Queue-monstre devant un kiosque d’opérateur de TV par satellite, à Antananarivo.
cc: Tiasy

A Madagascar, pour les ménages à revenus moyens, pas question de rater la Coupe du monde de football 2018. Surtout si papa est un grand fanatique ! Il va obligatoirement trouver un moyen pour regarder les matchs, même si la chaîne de TV nationale ne veut pas les diffuser… C’est dans cet esprit que les opérateurs de TV par satellite et ADSL ont décidé de faire des promotions ! Une promotion qui marche bien – et qui court même – car on voit des queues-monstres qui se forment devant les kiosques d’opérateurs TV satellite. Et cela, tous les jours ! Et pas question de partir avant d’être abonné !

2-      Achat d’un poste de télévision

Chez les ménages à revenus un peu moins moyens, la TV n’a jamais été une priorité. On pouvait s’en passer… ce n’est pas grave si la chaîne nationale ne diffuse pas tous les matchs, au moins on en verrait quelques bouts même dans le journal du soir. Mais ça, c’était avant que la Coupe du monde arrive. Donc papa et maman vont cotiser pour acheter un poste de télévision, au grand plaisir des enfants.

 « On le revendra dans un mois, si les moyens nous manquent ! », a dit un homme sortant d’un magasin d’appareils électroniques, à Tsaralalàna.

3-      Vente de calendriers

Mondial à Madagascar
Un calendrier à 1 000 Ariary.
cc: Tiasy

Pour les librairies, les cyber-cafés, les épiceries mais aussi les marchands ambulants, la Coupe du monde est toujours une source de revenus sûrs. Ici, à Madagascar, ce n’est pas tout le monde qui a accès à Internet. Le calendrier du Mondial est inaccessible à la majorité de la population, et seuls les réseaux sociaux et les médias fournissent les programmes, un jour avant les matchs. Ainsi, des commerçants ont eu l’idée de télécharger des calendriers des matchs, de les imprimer et de les vendre. Les prix sont différents selon la qualité d’impression, les couleurs, le papier et la taille du calendrier. Les prix des calendriers varient de 200 Ariary (environ 0,05 Euros) à 1 000 Ariary (environ 0,28 Euros).

4-      Lecture du match

Pour les moins chanceux, la lecture du match est la meilleure option. Comment cela se passe ? On se connecte sur Facebook et on regarde les pages d’actualités football, ou on regarde simplement son fil d’actualités – un ami féru de football finira toujours par publier le score !

5-      Paris

(Non, ce n’est pas Paris la ville! Lol) Ce dernier paragraphe concerne les trois catégories de personnes citées ci-dessus, les plus riches comme les plus pauvres. Comme partout dans le monde, les pronostics se font, et les plus passionnés font des paris. Dans l’espoir de gagner de l’argent et de devenir millionnaire en un clin d’œil, de nombreuses personnes se mettent à parier : dans les kiosques prévus à cet effet, dans les bars, mais aussi en famille ou entre amis. Il y a des gens qui attendent tous les quatre ans pour dévoiler leur talent de parieur (comme moi !) Lol…


A la rencontre de Fary, le faiseur de jus de canne-à-sucre

Du jus de canne-à-sucre, on peut en trouver à tous les coins de rue à Madagascar, notamment à Antananarivo, la capitale. J’ai goûté à ce délice pour la première fois de ma vie chez Fary, un faiseur de jus de canne-à-sucre qui vend sur la zone Est de la ville. Petite séance de dégustation à laquelle j’ajoute une séance d’interview !

Le jus de canne-à-sucre de Fary

« Fary ». En malagasy cela signifie « canne-à-sucre ». C’est également la dénomination dont a hérité ce jeune homme faiseur de canne-à-sucre. Son petit stand se trouve au terminus d’un bus, dans un quartier appelé « Mausolée », à l’Est d’Antananarivo. A Madagascar, on a l’habitude d’appeler les gens, notamment les vendeurs, par le nom du produit qu’ils vendent. Par exemple, « Mofo »(1) pour le vendeur de pain, « Ronono »(2) pour le vendeur de lait…

Fary fait du jus de canne-à-sucre et vend à Mausolée depuis cinq ans maintenant. Simple et modeste, ce jeune homme est consciencieux et serviable. En nous voyant arriver, mes amis et moi, il nous a accueillis avec un grand sourire. Cela me change de ces hôteliers et restaurateurs malagasy qui affichent un air aigri alors que vous leur demandez le menu…

« Bonjour ! Vous désirez ? », lança-t-il avec entrain.

Je ne suis pas très « jus-de-canne-à-sucre-bord-de-la-route », question d’hygiène et de propreté… mais j’avais trop soif ! En plus, mon ami m’avait recommandé le jus de « fary » de Fary, car il est vraiment très bon. J’ai donc décidé d’y goûter, et ce que je bus ne me déçut pas !

De plus, Fary était très accueillant, très ouvert, et la machine ainsi que la façon dont il l’utilisait pour l’obtention de ce juteux breuvage, me fascinaient.

Après trente secondes de pression, voici le jus de canne-à-sucre, prêt à être consommé !

fary
Fary, le faiseur de jus de canne-à-sucre.
cc: Tiasy

 

Faiseur de canne-à-sucre, un travail difficile

Fary travaille sept jours sur sept et plus de huit heures par jour. Il ne s’arrête que quand sa machine l’y oblige, question d’entretien.

La machine pour faire du jus de canne-à-sucre est importée d’Allemagne ou d’Inde, elle est vendue dans la Grande île 1 million d’Ariary, soit environ le triple du salaire moyen mensuel à Madagascar. Les faiseurs de jus de canne-à-sucre reçoivent heureusement une remise de 10%, comme l’explique Fary.

Cet investissement est amorti en quatre à cinq mois, « raha tena miafy be! »(3), comme le souligne Fary.

Le jeune homme gagne 50 000 Ariary à 60 000 Ariary par jour –  entre 10 et 17 Euros. Il vend son jus à 500 Ariary – 0,14 Euro- contre 300 ou 400 Ariary en centre-ville. Il justifie son prix par la très bonne qualité de son produit.

« Mon canne-à-sucre provient d’Ambohimanambola(4). J’en prends presque chaque jour de bon matin. Le « fary » est conservable, mais rien de mieux que du « fary » frais pour un bon produit », rapporte-t-il.

La canne-à-sucre possède de nombreuses vertus : elle contribue à la purification du sang, elle donne de l’énergie, elle stabilise la tension et, même si elle est sucrée, son sucre naturel permet de soigner le diabète ! Eh oui, c’est Fary qui m’a appris tout ça !

 

(1)    « Mofo » : mot malagasy pour désigner le pain
(2)    « Ronono » : mot malagasy pour désigner le lait
(3)    « raha tena miafy be ! » : expression malagasy qui signifie littéralement « si tu fais vraiment beaucoup de sacrifices ! »
(4)    Ambohimanambola : quartier au Sud-Est d’Antananarivo


Portfolio de la ville de Manakara!

Quelques photos de la ville de Manakara! Notamment de la plage. C’est peu mais vous pouvez avoir un avant-goût de cette contrée sauvage du Sud-Est de Madagascar. Vous pouvez également voir une vidéo sur ma page Facebook: https://web.facebook.com/Tiasy-Channel-823774704493299/


Internet, l’intouchable caverne d’Ali Baba pour les jeunes malagasy de Manakara

Manakara – Madagascar. Ici, on rêve de liberté, de richesse, d’aventures… Mais aussi de maîtriser l’internet, cette révolution qui a apporté un changement radical dans le monde.

Les jeunes de Manakara

[Découvrez le portfolio de la ville sur https://tiasyraconte.mondoblog.org/2018/04/30/portfolio-manakara/]

Manakara est une ville côtière située dans le Sud-Est de Madagascar, à 570 kilomètres de la capitale (Antananarivo). L’évolution de la technologie a du mal à franchir les frontières de cette contrée encore indomptée par l’homme, et le mot « internet », bien que connu et entendu de tous, et employé quotidiennement, n’est pas encore complètement compris. Pour les adultes comme pour les jeunes, la notion de l’Internet demeure vague… ici l’internet ne fait pas partie du quotidien, loin de là ! Entre « ordinateur » et « internet », seule une poignée de personnes pourrait expliquer la différence.

Depuis le mois d’avril, je participe bénévolement au projet « Voices Of Youth » initié par l’Unicef Madagascar. Ce projet donne aux jeunes l’opportunité de découvrir l’internet et d’utiliser les outils numériques pour s’exprimer sur les domaines qui leur tiennent à cœur. Dix jeunes ont été sélectionnés dans chaque lycée de quatre localités  de la Grande île : Antananarivo, Manakara, Ambatolampy et Ihosy. Les techniques de création de blog et d’écriture d’articles leurs ont été données grâce à cette formation. Ils ont pu s’exprimer à travers leur propre blog ! J’ai participé à la formation à Manakara, ma visite dans cette ville côtière a été une révélation.

jeunes malagasy de Manakara
La cour du lycée Sileny Manakara.
cc: Tiasy

Les jeunes Manakarois sont des personnes assez introverties mais très sympathiques. Au début ils ne sont pas bavards, mais une fois qu’on a fait connaissance et après les premiers échanges, leur timidité tombe et ils se mettent à parler beaucoup ! J’ai vraiment apprécié les dix lycéens qui ont suivi la formation la semaine dernière. Ils étaient réceptifs et écrivaient avec beaucoup de sensibilité. Mais la formation a été rude car très peu d’entre eux avaient des notions informatiques, et c’est compliqué de partir de zéro ! Mais la curiosité et la volonté d’apprendre se lisait dans leurs yeux.

A la découverte d’Internet

En voyant le mot « Google » projeté sur l’écran, les élèves découvraient une nouvelle réalité et demeuraient figés, comme incertains, face à cette nouveauté. Je ne saurai expliquer ce mélange d’étonnement et d’engouement qui se lisait dans leurs yeux. Découvrir l’Internet, pour ces jeunes, c’était comme découvrir la caverne d’Ali Baba.

Tout était merveilleux pour eux : menu Démarrer, recherche de programmes, Microsoft Office Word… Tout cela a pris un certain temps car il n’y avait pas d’ordinateurs pour pratiquer, le cours était donc surtout une leçon théorique. Aussi, la création d’un compte Gmail a été pour eux un grand pas en avant. Difficile à croire, mais parmi ces jeunes élèves, certains n’avaient jamais entendu parler de la notion d’e-mails, le courrier électronique était une chose inconnue. J’étais à la fois triste et pleine de compassion face à cette réalité choquante dans mon pays. Comment la fracture numérique pouvait-elle être aussi flagrante? Je leur ai donc expliqué le concept de l’e-mail, son utilité et sa différence avec Facebook – question que les élèves ont d’ailleurs posée. Parmi les modules à enseigner il y avait la création d’un compte Voices Of Youth sur le site du même nom, mais aussi la création d’un blog sur Internet, via des plateformes telles que WordPress et Medium. Nous avons vu tout cela ensemble.

jeunes malagasy de Manakara
Un membre de l’équipe de l’Unicef en pleine présentation du blog Voices of Youth.
cc: Tiasy

Les jeunes de Manakara ont été submergés et impressionnés face à l’opportunité qui s’offrait à eux. Tellement de possibilités pour s’exprimer et se faire entendre, c’est forcément impressionnant! Ces jeunes n’avaient pas une représentation réelle de ce qu’est l’internet : l’univers de l’internet leur semblait limité, notamment limité à Facebook (réseau social le plus utilisé à Madagascar). Mais grâce à la formation, l’internet était devenu une vraie caverne d’Ali Baba où tous les trésors de l’univers pouvaient être dénichés. Une véritable découverte ! Malheureusement, une certaine tristesse se lisait dans leurs yeux car ils savaient que,malgré cette possibilité illimitée sur la toile, ils étaient, eux, limités par l’argent…

Internet à Madagascar

Si à Antananarivo, le tarif minimum pour surfer dans les cyber-cafés – oui, les cyber-cafés existent encore à Madagascar et font partie des principaux moyens d’accès à l’internet – est actuellement de 15 ariary par minute, à Manakara, une minute coûte 50 Ariary ! Et, en plus d’être chère, la connexion n’est pas encore assez rapide. Dans une ville où l’argent de poche quotidien moyen d’un lycéen est de 1 000 Ariary (0,3 euro environ) et où un plat coûte au moins 1 200 Ariary, les jeunes économisent pour manger plutôt que pour se connecter dans les cybers. La connexion est donc moins facile d’accès dans cette partie de l’île, d’où leur retard dans le numérique. D’autre part, bien que les lycées publics malagasy soient tous dotés d’une salle numérique, la plupart n’ont pas assez d’argent pour s’offrir une connexion illimitée.

Moins de 5% de la population a accès à internet à Madagascar (d’après les statistiques 2016 de « Internet Live Stats »). Lors d’un sondage que j’ai mené sur une frange de lycéens, à Antananarivo comme dans les provinces, j’ai découvert qu’ils sont 7 sur 10 malagasy à consommer en moyenne 10 mégaoctets par jour, (cela correspond à la consommation minimale proposée par les opérateurs téléphoniques grâce à des tarifs de 100 ariary par jour (0,03 euro) et qui offre une connexion à Facebook uniquement). Dans un pays où la population vit avec moins de 1 euro par jour, ce coût est encore très élevé.

Voilà, entre autre, les raisons pour lesquelles Madagascar ne fait pas bon ménage avec Youtube, on comprend pourquoi les internautes malagasy utilisent plus Facebook que Twitter ou tout autre réseau social, pourquoi les sites web du pays n’enregistrent que 30 visites par jour, et pourquoi l’internet semble si merveilleux mais intouchable pour nos jeunes malagasy…

 


Top 5 des réponses les plus fréquentes quand on fait une interview à Madagascar

Savoir mener une interview fait partie du travail de journaliste. Bien que cette tâche paraisse simple de prime abord, c’est en réalité une tâche assez difficile. Une interview peut aussi parfois s’avérer tout simplement barbante et même franchement pas motivante… Surtout quand on fait une interview à Madagascar (oops!) Pourquoi ? Eh bien parce que les personnes qui répondent à nos questions peuvent afficher une froideur qui nous glace, ou une certaine réserve, et parfois même une totale indifférence… Pas facile de mener une interview dans ces conditions ! Depuis quelques mois que j’observe attentivement les réactions des malgaches, je suis arrivée à établir la liste des 5 réponses les plus fréquentes que les journalistes reçoivent suite à leurs questions. Attention, voici donc la liste exhaustive des réponses données aux journalistes à Madagascar ! (Et non, je ne vise personne !)

interview à Madagascar
Les interviews sont parfois difficiles à gérer.
cc: Pixabay

Top 5 des réponses les plus fréquentes données lors d’une interview à Madagascar

(Remarquez que cet article est rédigé dans un ordre décroissant).

5) La réponse « moment opportun » : Cette réponse vient en cinquième position. C’est la cinquième réponse la plus probable qu’un journaliste malagasy obtiendra s’il interviewe une personne moyennement bavarde. Si on fait cinq à sept interviews par jour en moyenne, on est sûr d’entendre ce type de réponse au moins une fois dans la semaine ! Celle-ci est souvent donnée par un officiel à une conférence de presse, en général au moment où l’on commence à lui poser des questions précises sur un sujet en particulier plutôt que sur le thème de la conférence.

« Euh… Ce n’est pas le sujet du jour. Veuillez me poser cette question un autre jour, quand le moment sera plus opportun ! »

C’est la réponse que vous aurez dans 80% des cas (estimations personnelles), et vous aurez moins de 10% de chance d’identifier ce fameux « moment opportun » dont il ou elle parle tant !

4) L’ignorance : Cette réponse vient en quatrième position. Sur 5 questions posées, une au moins des questions aura pour réponse un « je n’en sais rien, je ne sais vraiment rien sur ce sujet  ». Celle-ci est en général donnée quand une personne n’a pas le droit de divulguer l’information recherchée ou tout simplement lorsqu’elle n’est pas en mesure de le faire. Mais parfois, cette réponse est une bonne excuse pour les  officiels, cela leur permet d’échapper aux questions des journalistes qui ne leur plaisent pas.

interview à Madagascar
La presse à Madagascar, une presse qui se bat pour la liberté.
cc: Tiasy

3) Le refus : « Je ne peux pas répondre à cette question, je suis désolé(e) ». Cette réponse vient en troisième position. Sa fréquence, la probabilité qu’un ou une journaliste la reçoive, et les raisons pour lesquelles l’interviewé(e) la donne, sont exactement similaires à celles du cas n°4.

2) La réponse du donneur de leçons : Ah celle-là je l’adore ! Sur des milliers de personnes interviewées, il faut bien qu’à un moment donné, le ou la  journaliste tombe sur un donneur de leçons. Portrait type de l’interviewé(e) donneur de leçon : souvent en costume-cravate ou tirée sur quatre-épingles, souvent assez corpulent(e), souvent des lunettes, souvent dans la cinquantaine… Dès que vous commencez à parler il ou elle vous scrute scrupuleusement, regard perçant derrière leur lunette, et il/elle attend que vous finissiez votre question pour vous répondre directement par  :

 « Ce n’est pas la question que vous devriez poser. En tant que journaliste, vous devriez plutôt… / Vous devriez savoir que … »

Une réponse suivie d’une longue leçon de morale et d’un cours interminable sur le respect de l’éthique et de la déontologie du journalisme. Ce genre de personne, le journaliste la rencontre au moins une fois par an.

1) L’incompréhension : souvent, la première réponse donnée par les interviewés est « je suis désolé(e), je ne comprends pas votre question ». Réelle ou feinte, cette incompréhension nuit évidemment à l’interview. Heureusement, il suffit de reprendre la question et de la poser autrement pour continuer l’entretien. Mais, si cette incompréhension est feinte, la réponse donnée par l’interlocuteur à la question suivante sera probablement l’une des quatre réponses énumérées ci-dessus.

Eh oui… pour éviter certaines questions, les personnes interviewées peuvent trouver toutes sortes d’excuses ! Mais heureusement les bons journalistes sont rodés à ce genre de situations et ils ont appris à déjouer ces pièges afin de pouvoir faire correctement leur métier ! Cela fait du travail de journaliste un métier intéressant, plein d’obstacles (petits ou grands) et plein de surprises !


La « possible » dépénalisation de l’avortement à Madagascar bouleverse la bienséance

« Dépénaliser l’avortement à Madagascar ? Non mais vous êtes fou ?… Comment peut-on même y penser ? » C’est la première réponse que l’on pourra lire dans les commentaires sur les réseaux sociaux, que l’on entendra dans toute conversation publique, que l’on recevra de nos parents et grands-parents… Et pourtant, les murmures se font nombreux depuis quelque temps maintenant… Et oui, la société malagasy évolue. Des individus, femmes et hommes, souhaitent la dépénalisation de l’avortement.

7,69% des décès maternels dus à l’avortement

A Madagascar, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, l’avortement et tout ce qui concerne la santé sexuelle et la sexualité en elle-même, demeure un sujet tabou. En parler est encore très difficile et les gens qui osent en parler brisent littéralement les règles de la société, très conservatrice en matière de sexualité. Pourtant, il faudra bien briser les règles, car la société évolue : les avortements clandestins sont devenus monnaie courante dans la Grande île. Or, l’avortement clandestin est très dangereux pour les femmes (qui risquent leur vie) et c’est devenu tellement courant que cela devient un fait alarmant pour les autorités (en terme de santé publique).

dépénalisation de l'avortement à Madagascar
Des solutions doivent être trouvées pour dépénaliser ou tout simplement atténuer l’avortement à Madagascar.
cc: Pixabay

Selon une étude menée dans des cliniques hospitalières publiques de la capitale (Antananarivo), 75 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année dans la Grande île. Sur ces 75 000 avortements, près de 575 décès sont enregistrés. Ces chiffres sont sous-estimés, car il s’agit des cas enregistrés auprès des hôpitaux que des femmes ont rejoints après avoir été victimes de complications suite à un avortement non sécurisé (1). En réalité, le nombre de décès dû aux avortements clandestins est bien plus important. D’ailleurs, toujours selon cette étude, 7,69% des décès maternels sont dus à des avortements non sécurisés dans la Grande île.

Des études de l’Institut national de santé publique et communautaire (INSPC) en 2013 intitulé « Interruption volontaire des grossesses clandestines » ont aussi démontré que 53,5% des jeunes femmes entre 15 et 24 ans en milieu urbain avaient fait au moins un avortement pour l’année 2007, à Madagascar.

« Cela n’est pas un cas particulier : environ 50% des femmes dans l’âge de la quarantaine ont déclaré avoir eu recours au moins une fois à l’avortement avant l’âge de 25 ans », lit-on dans la presse locale malagasy.

La majorité des femmes qui ont avorté n’ont pas eu recours à des méthodes contraceptives lors du rapport sexuel, elles ont choisi d’avorter essentiellement à cause des contraintes sociales et psychologiques qu’elles rencontrent : peur du regard de la société, menaces de la part de sa famille ou de celle du père de l’enfant, menaces directes de la part du père de l’enfant, contraintes religieuses, peur d’un avenir incertain… bref, pour ces femmes, le contexte dans lequel elles se trouvent à ce moment là les poussent à avorter.

Depuis plus d’un an maintenant, les cas d’avortement non réussis se multiplient à Madagascar. Plus la pratique de l’avortement est interdit dans la Grande île, plus celui-ci se fait incognito. Quand ce n’est pas un médecin – pas forcément un spécialiste – qui le fait, c’est la femme elle-même qui se cure l’utérus – oui, c’est arrivé ! Une femme malagasy s’est curée son utérus avec des aiguilles à tricoter… cette pratique peut paraître étonnante, mais elle se retrouve ailleurs, dans les pays où l’avortement est interdit.

Face à cette terrible réalité, des associations et plateformes, notamment féministes, appellent ainsi à la légalisation et à l’autorisation de l’avortement. Mais cette possibilité secoue la société, la religion et la culture malagasy.

Problématiques sociétales, culturelles et religieuses

dépénalisation de l'avortement à Madagascar
Les mères de famille ont haussé le ton lors de la conférence-débat qui a eu lieu à la Librairie Mille Feuilles Behoririka, hier.
cc: Tiasy (pour Book News Madagascar)

L’avortement est très risqué car la loi est sévère : quelle que soit la raison de l’avortement (qui peut aussi faire suite à un viol ou à un inceste), il est passible de sanction sévère pour la femme, pour le médecin et pour tout autre personne, ayant contribué de près ou de loin à cette action. La loi exige une peine, allant de 6 mois à 10 ans de prison, suivant la responsabilité des concernés, et une amende de 360 000 à 21 600 000 Ariary.

Face à une possible dépénalisation de l’avortement à Madagascar, la société malagasy confirme son rôle accusateur et hypocrite. Comme l’a expliqué Mbolatiana Raveloarimisa, activiste des droits humains, lors de son intervention à la Librairie Mille Feuilles Behoririka à l’occasion d’une conférence-débat sur l’avortement : la communauté malagasy aime faire porter le chapeau aux autres.

Une femme qui a avorté sera automatiquement qualifiée de « meurtrière » dans la Grande île, c’est l’état d’esprit de beaucoup de gens ici, d’autant plus que la législation malagasy soutient cette logique religieuse. La société malagasy est une société hypocrite. Elle se cache derrière la religion et la loi plutôt que de regarder la réalité en face. Pourtant la société est l’auteure de nombreux méfaits qui sont tout aussi punissables que l’avortement  : le viol, l’adultère – tellement mais tellement courant ! –  Comment les femmes peuvent-elles s’y retrouver ? Malheureusement, les sanctions sont plus théoriques que pratiques à Madagascar et, dans les faits, les condamnations sont presque inexistantes.

Certains individus avancent la théorie selon laquelle « l’avortement ne fait pas partie de la culture malagasy », et pourtant, selon un anthropologue, « l’avortement a été pratiqué à Madagascar bien avant que l’on ne sache même que cela s’appelait « avortement ». Tout comme aujourd’hui, à l’époque des femmes avortaient incognito, avec l’aide d’une tierce personne ». Cela a toujours existé, dans toutes les sociétés et depuis toujours. La dépénalisation de l’avortement est en général le résultat d’un long processus, d’une prise de conscience au sein d’une société. Et le dépénaliser ne signifie pas le banaliser, parce-que l’avortement restera toujours un acte douloureux pour les femmes, tant au niveau physique que psychologique. Il s’agira toujours pour les femmes de faire le maximum pour éviter à avoir à vivre un avortement. Mais au moins, lorsqu’il sera encadré, il pourra se faire dans des conditions médicalisées et donc sans risque de perdre la vie. Aussi, pour l’éviter le plus possible, les autorités n’ont pas d’autre choix que d’éduquer les femmes (et les hommes !). Eduquer et toujours éduquer, à la procréation mais aussi aux méthodes contraceptives pour éviter l’avortement clandestin.

une possible dépénalisation de l’avortement à Madagascar
Le foetus est un être vivant à part entière.
cc: Pixabay

Il faut savoir que la religion joue un grand rôle dans la possibilité de dépénaliser ou non l’avortement à Madagascar. Selon un docteur ayant travaillé de près avec le ministère de la Population au cours des dernières décennies, à un moment, un projet de dépénalisation de l’avortement avait été lancé par le Gouvernement malagasy de l’époque. Toutefois, les catholiques et plusieurs membres du gouvernement s’y sont fermement opposés.

« Ce qui a eu pour effet l’impossibilité de ratifier une Convention relative aux Droits de la femme », a rapporté la source anonyme.

D’autre part, sur le plan médical, le Code de déontologie médicale autorise l’avortement dit « thérapeutique » (interruption volontaire de grossesse pour motif médical), mais sur le plan législatif, celui-ci est strictement prohibé. Il y a donc pour les médecins une contradiction entre la déontologie médicale et la loi.

Des solutions à proposer

D’après Olivia Rajerison, juriste, la loi interdisant l’avortement doit être revue.

« La loi doit coller aux réalités qui existent dans le pays », a-t-elle souligné hier, à Behoririka.

Une loi qui ne colle plus aux réalités de la société n’en est plus une. Quand la société évolue, la loi doit accompagner cette évolution, sinon, la loi n’est plus adéquate aux réalités, elle n’a donc plus aucun sens. Est-ce que les autorités concernées sont conscientes de cela ?

Des solutions peuvent être proposées pour dépénaliser ou tout simplement atténuer l’avortement à Madagascar : plaidoyer, mouvement de manifestation pacifique, sensibilisation des jeunes filles, jeunes femmes et femmes, renforcement et application des sanctions pour les crimes et délits portant atteinte à la vie, mais aussi une meilleure éducation et une responsabilisation de tout un chacun (femmes ET hommes). Dans cette responsabilisation, il ne faut pas oublier les hommes, qu’ils soient des hommes politiques, des hommes d’églises, des hommes de bureaux ou du monde du business, ou de simples hommes qui vivent dans la société et donc en compagnie des femmes ! Car les hommes ont aussi une responsabilité dans la procréation et donc dans la contraception si un enfant ne peut être accueilli dans de bonnes conditions.

(1)avortement non sécurisé: un avortement effectué dans un milieu non spécialisé à cet acte: maison familiale, dans le cabinet d’un médecin généraliste, dans le cabinet d’un dentiste…, et réalisé avec des matériels non spécialisés


En quête d’inspiration, je rencontre Maitsoan’ala Vaky Sôva à Madagascar

Cinq jeunes hommes chantonnant du « sôva »(1) à tue-tête en plein milieu du jardin d’Antaninarenina, voilà ce qui m’a inspiré de bon matin. Ça change un peu de toutes ces émotions négatives qui me submergent en ce début d’année.

Maitsoan’ala Vaky Sôva

C’était un jeudi matin. La chaleur de l’été était étouffante et les embouteillages étaient intenses à Antananarivo. Je venais de sortir d’un hôtel quatre étoiles à Antaninarenina, un quartier de la capitale, après avoir découvert une salle vide où seuls quelques journalistes discutaient encore, au milieu de serveurs qui collectaient les derniers verres vides. J’avais raté la conférence de presse !

Je ressortais, assez embêtée et surtout déçue par les aléas de la vie, quand j’entendis un écho de chansonnette venant de l’autre bout de la rue, du côté du jardin d’Antaninarenina. Je traversai. J’aperçus cinq jeunes hommes en « malabary »(2) bleu et pantalon, dont un avec un « amponga »(3), un autre avec une « gitara kabôsy »(4) et un dernier avec un « korintsana »(5). Je vous présente le groupe Maitsoan’ala Vaky Sôva. Ils étaient cinq : cinq hommes en train d’interpréter à tue-tête un morceau assez singulier – que personne n’avait encore entendu, j’imagine, car c’était un de ces groupes de rue qui collectent de l’argent en chantant devant les arrêts-bus, « tohatoha-bato »(6) et autres lieux de la ville.

Cheveux longs pour certains, en rasta pour d’autres, les chanteurs évoquaient d’une simplicité sans pareille, mélangée à cette personnalité que l’on retrouve chez les petites gens des quartiers populaires de la capitale.

Maitsoan'ala vaky sôva
Maitsoan’ala Vaky Sôva. Désolée pour la mauvaise qualité de la photo, mauvais appareil…
cc: Tiasy

Avec un timing et une harmonie parfaite entre le chanteur et les choristes, les cinq hommes démontraient clairement qu’ils avaient le rythme dans la peau. Sans le moindre moyen de sonorisation, les voix et les instruments de nos musiciens étaient pourtant tout à fait audibles.

Une foule monstre était rassemblée devant le jardin d’Antaninarenina, attentive à la musique et aux paroles que ces hommes semblaient rapporter avec une détermination et un charisme que je n’aurai su nommer. C’était la première fois que je voyais autant de monde rassemblé devant un groupe de rue. Une foule cosmopolite d’ailleurs, mélangeant « Vazaha »(7) et « gasy »(8). Le public était ensorcelé par les chansons de Maitsoan’ala.

Maitsoan'ala vaky sôva
Le « tohatoha-bato » ou escalier d’Antaninarenina, un monument historique d’Antananarivo.
cc: madascope.com

Un brin d’espoir dans la pauvreté

Les chansons de Maitsoan’ala, mélangeant le genre reggae du bon vieux Bob Marley au genre traditionnel malagasy, le « sôva », parlaient de la vie du Malagasy dans son ensemble. Pauvreté, religion, amour de la patrie, corruption, magouilles politiques, tout y était dénoncé. Des chansons écrites et composées par les membres du groupe même, et pourtant incroyablement bien argumentés. Cela faisait un bail que je n’avais pas entendu des paroles de chansons aussi explicites et pertinentes, en parlant de chansons malagasy. Les artistes malagasy d’aujourd’hui ne trouvant rien d’autres à chantonner que cœur brisé, « chéri je t’aime » et « roule, ma poule ! »

Leurs textes incitaient les Malagasy à se protéger, à se battre contre l’injustice, à reprendre les rênes dans un pays ou le « gaboraraka »(9) faisait la loi.

En les écoutant, on sentait émerger en nous un sentiment de culpabilité, de mélancolie mais aussi de joie et d’espoir. De la culpabilité, parce que ces hommes étaient sûrement des pères de famille, des frères et des oncles, qui, suite aux aléas de la vie, se sont retrouvés au chômage et ont décidé de chanter dans les rues pour survivre. Et ils assumaient tellement bien leur rôle. Mieux, ils éduquaient leurs concitoyens en leur dédiant des chansons à texte qui incitent à la prise de conscience. De la mélancolie parce que vous ne pouvez rester de marbre devant leur simplicité à fleur de peau, avec leurs « kapa scoubidous » (10)  et leur sac-à-dos à la fermeture abîmée. De la joie parce et de l’espoir parce que vous vous sentez quand même plus optimiste en voyant que des citoyens malagasy osent encore hausser la voix et mener une lutte pacifique. De plus, ce sont des citoyens qui n’ont pas honte d’eux-mêmes et qui osent s’affirmer en toute honnêteté et transparence.

Je ne peux que tirer mon chapeau pour ces hommes aux talents extraordinaires et aux qualités exemplaires. Ils ont illuminé ma journée, et celle de beaucoup d’autres Malagasy !

 

(1) « sôva » : sorte de poésie traditionnelle de la tribu « Tsimihety » (celui qui ne se coupe  pas les cheveux) localisée dans le Nord-Ouest de Madagascar
(2)  « malabary » : vêtement malagasy traditionnel, destiné aux hommes ou tenue malagasy traditionnelle masculine principalement vêtue par les petits garçons lors de leur circoncision
(3) « amponga » : dénomination du tambour malagasy
(4) « gitara kabôsy » : dénomination de la guitare malagasy
(5) « korintsana » : dénomination d’un instrument traditionnel malagasy, sorte de grelot
(6) : « tohatoha-bato » : escalier en pierres
(7) : « Vazaha » : dénomination des étrangers à Madagascar
(8) : « gasy » : abréviation pour « malagasy »
(9) : « gaboraraka » : mot malagasy regroupant la débandade, le manque de savoir-vivre et le manque de discipline
(10) : « kapa scoubidous » : les sandales ou « kapa » sont fabriqués principalement en plastiques ou « scoubidous » à Madagascar