Yves Tchakounte

Norverge : la « justice se juge » et donne raison à Breivik, le néo-naziste

Ce mercredi 20 avril 2016, le terroriste néo-nazi Anders Behring Breivik a eu gain de cause après un procès qui l’opposait à l’État norvégien.

Ledit procès s’est déroulé du 15 au 18 mars dernier dans un gymnase de la prison de Skien, au sud-ouest d’Oslo transformé en prétoire pour la circonstance. En effet, Breivik, le « tueur de masse », comme l’appellent les médias, est incarcéré depuis 2012 dans cette prison pour avoir tuée en masse 77 personnes. Presque cinq ans sa détention, il devient alors plaignant dans une affaire de maltraitance qui l’oppose à l’État de la Norvège.

Breivik fait le salut nazi à l'ouverture de son procès le 15 mars 2016
Breivik fait le salut nazi à l’ouverture de son procès le 15 mars 2016 (Reuters)

Pour revenir à l’histoire, en août 2012, Breivik a écopé 21 ans de prison ferme pour avoir commis plusieurs crimes : il a tué 8 personnes à l’aide d’une bombe, il a tué 69 personnes, en majorité des adolescents, à l’aide d’une arme à feu, il a piégé et traqué près de 600 jeunes gens sur l’île d’Utøya et ceux-ci, pour la plupart d’entre eux, ont reçu une balle dans la tête. Pour ceux qui ne comprennent pas jusqu’ici les motivations du terroriste d’un autre genre, il faut savoir que c’est un nazi, ou plutôt un néo-nazi. Il mène une lutte acharnée contre le multiculturalisme comme le djihadiste le fait contre le modernisme. C’est bien rare d’entendre parler des néo-nazismes, mais ils existent et sont légion dans le monde.

Leçon d’une jurisprudence

Pendant son séjour en prison, Breivik, comme tous les prisonniers en Norvège, doit bénéficier des traitements dignes d’un tueur de son rang. C’est un « homme dangereux » et c’est la raison des laquelle, les échanges avec l’extérieur, notamment la suppression des contacts avec d’autres prisonniers (isolement) et le contrôle strict de ses correspondances (sélection, tri et fouille) lui sont imposés. Cantonné et retiré loin de ses paires dans un coin de trois cellules où il pouvait se mouvoir en vaguant à ses activités de loisirs comme les jeux vidéos et la gym, le prisonnier s’est senti en droit de demander réparation. Breivik, a donc considéré ce traitement « inhumain » et « dégradant ». Selon son avocat Øystein Storrvik, ce traitement témoigne du non respect, par la justice et l’État norvégien, des dispositions de la Convention européenne des droits de l’Homme, l’une interdisant les traitements « inhumains » et « dégradants« , l’autre garantissant le respect de sa correspondance.

Le terroriste préhistorique, s’estimant victime d’une injustice, a saisi la justice de son pays qui vient de lui donner parfaitement raison ce mercredi 20 avril 2016 en condamnant l’État de Norvège à lui verser 35.000 euros (près de 23.000.000 Fcfa) à titre de frais de justice. Je crois rêver !

Ce rêve, personne ne le ferait s’il n’a pas vécu les conditions d’incarcération que vivent les prisonniers dans ces pays africains, et plus particulièrement au Cameroun. Je me surprends donc à rêver de l’extrapolation de cette jurisprudence au Cameroun. Je me surprends en train de penser que cette manière de rendre justice, cette manière de dire le droit, aussi imparfaite soit-elle, n’est que la pure sorcellerie qui puisse exister et qui n’existe que sous d’autres cieux. J’imagine comment, au Cameroun, les voleurs de chaussures ou de biens quelconque sont traités comme des moins que rien. Passons.

Ce qui est plutôt intéressant dans ce qui vient de se passer à Oslo, ce n’est pas simplement le fait d’avoir dit le droit. C’est aussi et surtout le fait d’avoir condamné l’État, donc de reconnaître que l’État a commis une erreurs et s’est condamné elle-même en donnant raison à un terroriste. D’autres diront que la justice norvégienne n’a eu pour seul objectif que de faire appliquer la loi que l’État norvégien s’est doté lui-même et par conséquent, doit les respecter scrupuleusement. Soit. Mais, juger est le verbe qui découle de l’office du juge. Dans ce cas, le justiciable est l’État de Norvège et la justice est aussi celui du même Etat. En condamnant cet État, la justice l’aura jugé.

Une prison semblable à cette où est incarcéré le terroriste
Une prison semblable à cette où est incarcéré le terroriste (photo reuters)

 

Et l’Afrique…?

l’état de non droit qui caractérise le Cameroun a façonné les individus à telle enseigne qu’il devient difficile, même pour les juges, et je pèse bien mes mots, de donner raison à un assassin qui a été jugé coupables des crimes. Pour preuve, un tour à la Prison de New-Bell et celle de Kondengui donne donnera la chair de poule à tout visiteurs qui pourrait s’y aventurer. Les pensionnaires de ces prisons de Douala et Yaoundé et surtout de toutes les autres prisons du pays souffrent des maux les plus élémentaires de respect de la dignité humaine. Les problèmes de salubrité, de promiscuité dans des prisons surchargées, de maladies contagieuses et mortelles et de nutrition sont les plus récurrents.

Aucun prisonnier n’a pas le droit de revendiquer un traitement qui lui est dû. Combien sont-ils, ces prisonniers malades qui, le jour de leur libération, ont une santé plus fragile que le jour de l’incarcération à cause de la négligence ? Un environnement de ce type où pilulent les puanteurs, la chaleur, la saleté, et que sais-je encore, ne peut pas être propice à un épanouissement sain. Nous sommes tellement habitués à l’État de non droit, tellement habitués à nous contenter des humeurs des diseurs des loi à la place qu’il devient difficile de penser autrement. La saine application des lois par les juges saisis par un justiciable, fut-il déjà condamné à vie, ne peut étonner que ceux qui vivent sous le joug d’une justice infamante.

l’État de droit au Cameroun, ce n’est pas une histoire de demain ! Je reste et je me contente de rêver, pas d’un État qui donne raison aux terroristes, mais tout simplement d’un État qui respecte ses lois, car, comme le dit si bien Cocteau, un enfant qui ne rêve pas est un enfant dangereux.

En conclusion, la qualité de la justice reflète l’état de santé des droits et libertés de chaque pays.

Tchakounté Kémayou


« Panama papers » : une cabale trompe l’œil ?

Pour boucler cette série de billets consacrés essentiellement aux explications et mécanismes sommaires et élémentaires du vaste champs du système de l’offshoring, le temps est venu de mettre en exergue ce qu’on pourrait appeler la médiatisation excessive ou la surmédiatisation d’un phénomène presque banal. C’est malheureusement la triste conclusion après avoir démystifier toute l’alchimie complexe de l’univers du concept de l’offshore présenté depuis le dimanche 3 avril 2016. Les questions fusent alors pour comprendre les raisons de cette médiatisation tout azimut. Avant de répondre à cette question, il faut mettre en exergue quelques implications suite à la publication des noms issus des documents archives du cabinet Mossack Fonseca.

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Quelques couacs et conséquences des Panama papers

Depuis le 3 avril, les sites des journaux français les plus célèbres (Le Monde.fr, L’express.fr, Libération.fr, Le Figaro.fr, etc.) publient, en temps réel, les infos du monde sur les implications causées par la publication de cette fameuse liste révélant des personnalités politiques, économiques, sportives et artistique. Preuve que Panama papers est en train de faire ses effets.

Les réactions suite à cette publication des noms des personnalités sont plus ou moins froides selon les pays concernés (205 au total). Elle a, cependant, soulevé un tollé général particulièrement vif dans certains pays européens comme la France, l’Islande, le Royaume-Uni, l’Australie, l’Espagne, etc. Les autres pays révélés par les médias comme la Chine, la Tunisie, le Maroc, l’Afrique du Sud, le Congo, et les États-Unis, par exemple, sont restés de marbre jusqu’ici. À croire que cette crise est presque voire totalement inexistante.

Le bilan de cette publication, politique, économique et sportif, loin d’être à son épilogue, fait déjà des malheureux. Sans la prétention de l’exhaustivité, voici quelques cas les plus médiatisés des conséquences déjà enregistrées des Panama papers :

En politique :

Le président ukrainien Petro Porochenko en mauvaise posture à cause des députés ukrainiens prêts à engager une procédure de destitution acculé, le Premier ministre islandais a déjà démissionné ; David Cameron sous pression avec son père Ian Cameron qui est mentionné dans l’affaire. Selon The Guardian, le père dirigeait un fonds d’investissement basé aux Bahamas, Blairmore Holding via le cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca ; sans oublier que le FN en France est éclaboussé de plein fouet.

En sport :

L‘Uruguayen Juan Pedro Damiani a déjà démissionné de la commission d’éthique de la Fifa ; l‘actuel président de la Fifa, Gianni Infantino, se trouve indexé dans un contrat sur les droits de TV de la Ligue des Champions en 2006 et 2007 ; l‘avocat de Lionel Messi a déjà été saisi, comme l’indique la famille du footballeur, afin de poursuivre les médias concernés pour diffamation ; tandis qu’en Formule 1, les réactions du pilote Allemand Nico Rosberg et de sponsor, l‘écurie Mercedes cités dans cette affaire, comme nous le révèle la chaîne publique allemande ARD, reste toujours attendues

En économie :

Les banques et les entreprises indexées à travers des soupçons longtemps nourris par la rumeur sont sur la sellette et le viseur du fisc et de la justice les médias italiens se penchent déjà sur le cas de 800 entreprises figurant dans la listes et indexées par le fisc ; 600 entreprises israéliennes sont impliquées ; 5 banques françaises donc La Société Générale qui possède 979 sociétés offshore sont mal en point et sont pointées du doigt par Bercy ; 28 banques allemands dans le viseur du fisc ; lAustralie a vient de lancer des investigations sur 800 entreprises domiciliées chez Mossack Fonseca.

Au-delà des conséquences énumérées plus haut

Sous le plan idéologique, le bilan des Panama papers a une double facette : du fait que l’origine du financement de l’enquête soit anglo-saxon d’une part et du fait qu’on note, dans cette liste, la présence du nom du président chinois Xi Jinping et de ceux de personnalités proches du président Russe, Vladimir Poutine qui relayés avec tambour et trompette par les médias. Même si certains noms des personnalités anglo-saxons, fidèle aux États-Unis, sont présents, il n’en demeure pas moins vrai que le camps de ceux qui s’opposent, « géo-stratégiquement » aux Américains, est visé, comme le témoigne cet article où Poutine voit déjà la main des Etats-Unis. Vue sous cette angle, cette analyse relèverait alors d’une des stratégies de déstabilisation.

Ce système de société offshore, concept fondamental en matière de développement en économie libérale est donc une pratique courante. Ces médias font comme si c’était étrange ! La fuite des infos provenant du cabinet Mossack Fonseca ressemble un peu au cas d’une femme infidèle qui se fait prendre : elle se fera évidement huer par les autres femmes infidèles, non pas parce qu’elle a trompé son mari, mais parce qu’elle a été assez idiote pour se faire prendre.

En réalité, tous ces blabla autour de la fuite sont simplement une comédie pure, car c’est cela le comportement normal de toutes les multinationales, notamment en Afrique, à travers leurs filiales disséminées dans le monde. dans le but de permettre à ses clients de bénéficier des avantages liés à la taxe d’imposition, par exemple. Ce qui n’est pas condamnable compte tenue de la loi du marché en économie libérale. Moralement, cependant, cette pratique est un délit pour le simple fait qu’elle constitue un abus de droit.

Une économie mondiale peut-elle fonctionner sans sociétés offshore ?

Une question simple appelle une réponse simple : non. Sans paradis fiscal certains types de business disparaîtraient : les compagnies ariennes et maritimes, le trading de produits agricoles, de matières premières, minérales, etc. Le problème, c est l’usage des paradis fiscaux aux fins de blanchiment d’argent, d’évasion fiscale en minorant les bénéfices, de blanchiment de capitaux illicites. Hélas, ce sont des fléaux contre lesquels les pays Africains, comme le Cameroun, n’ont pas les moyens de lutter.

S’il est difficile d’y échapper, que vont alors faire les pays pauvres, particulièrement les pays africains pour lutter contre ce phénomène de blanchiment d’argent par exemple ?

Pour ne pas conclure définitivement ce dossier si cher désormais aux pays soucieux d’assainir leur assiette fiscale, disons que la différence qui existe entre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent est la suivante : pour effectuer l‘évasion fiscale on se sert de la fonction « fiscale » souple de certains pays, et pour effectuer le blanchiment on se sert de la fonction « juridique ». Autrement dit, pendant que l’évasion fiscale se sert du faible taux de l’imposition, le blanchiment d’argent se sert, entre autres, du secret bancaire, de l’absence de lois sur le blanchiment d’argent. Pour mener la lutte contre les sociétés écran, il faut des lois internationales et universelles dans la lutte contre les trafics.

Le scandale des Panama papers montre aux yeux du monde que les cibles principalement des personnalités de la haute sphère du pouvoir, ceux qui détiennent le pouvoir de décision. Du coup, les pays Africains ne peuvent que profiter de l’action des autres pays riches, aussi victimes, dans la lutte contre ce fléau avec le concours de l’OCDE. Cet organisme a, par exemple, lancé, avec le Cameroun, plusieurs initiatives : l’échange des renseignements à but fiscal et la mise en place d’une unité spécialisées sur les prix de transferts.

Hâlte donc, à la surmédiatisation !

Tchakounté Kémayou


« Société offshore » en 5 étapes pour les nuls

A la lecture du condensé précédent, un peu ramassé, sur les « Panama papers », il convient donc de dire qu’il s’agit non moins d’une fuite de documents issus des serveurs d’un cabinet financier panaméen Mossack Fonseca du non moins célèbre Ramón Fonseca Mora, un proche du président Panaméen Juan Carlos Varela. A première vue, ce cabinet a donc une réputation dans ce domaine de l’offshoring bien qu’il existe aussi d’autres cabinets concurrents comme Morgan & Morgan. Ses activités sont donc exclusivement consacrées à la création des sociétés dites « offshore ». De quoi s’agit-il exactement ? Quel est le mode de fonctionnement de ces types de société ?

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1- Société offshore : de quoi s’agit-il ?

Le quotidien Le Monde, l’un des 109 médias faisant partie du consortium américain ICIJ, définit une société offshore comme suit : « Littéralement, « offshore » signifie « extraterritorial ». Une société offshore est enregistrée dans un pays non pour y exercer une activités mais pour disposer d’une boîte à lettres – souvent pour profiter des avantages fiscaux ou réglementaires du paradis fiscal choisi ».

En français facile, « extraterritorial » signifie « qui a lieu ou qui est en rapport avec quelque chose en dehors d’un territoire« . Pour parler d’une entreprise, on dira que celle-ci est une société offshore lorsqu’elle est installée dans un autre territoire (pays) différent de celui du résident du propriétaire Schématiquement, on peut le démontrer de la façon suivante : le propriétaire d’une société (A) installée dans un pays (X) où l’impôt est trop élevé, peut créer une autre société (B) vers un autre pays (Y) où l’impôt est moins élevé que dans (X). Ainsi, la création de la société (B) peut être considérée comme une « délocalisation ». Celle-ci est définie comme le transfert d’une partie des activités de la société (A) du pays (X) vers le pays (Y) afin d‘optimiser le profit grâce au faible coût du taux d’imposition en vigueur dans ce pays selon la loi fiscale.

La société (B) est appelée « société offshore » parce qu’elle est domiciliée dans un autre pays ou territoire différent de celui du propriétaire. Elle joue le rôle de partenaire économique et financier de la société (A). Le pays (Y) où est implantée la société (B) est appelé « paradis fiscal » à cause de son faible taux d’imposition par rapport au pays (X).

2- Quels peuvent être les intérêts, pour un entrepreneur, de créer une société (B) dans un autre pays (Y) totalement étranger ?

La définition du quotidien français cité plus haut nous donne déjà un aperçu de la réponse comme suit : on crée une société offshore « pour profiter des avantages fiscaux ou réglementaires ». En d’autres termes, une société offshore permet surtout de bénéficier d’une optimisation fiscale. En définitive, les pays qui accordent des avantages fiscaux comme : faible taux d’imposition, absence d’exigence de rigueur dans la comptabilité, inexistence d’une réglementation rigoureuse, etc. seront sollicités par les entrepreneurs et les détenteurs de capitaux pour y créer une ou des entreprises offshore. L’intérêt est donc, d’emblée, purement économique.

D’où le concept de « délocalisation », cher aux multinationales. La délocalisation se justifie donc par les avantages liés au faible coût du taux d’imposition (Panama, Îles Vierges, etc), mais aussi par les avantages liés aux faibles coûts du salariat ou de la main d’œuvre (Chine).

3– Comment une société offshore peut-elle garantir des avantages fiscaux au point d’attirer les détenteurs de capitaux ?

Pour répondre à cette question, il suffit de démontrer le mécanisme ou le mode de fonctionnement d’une société offshore. Je vous livre intégralement ici une explication de l’économiste Camerounais Dieudonné Essomba dans l’un de nos échanges sur la question :

Une entreprise de négoce (A) vend les véhicules dans un pays (X) pour 100 Millions de FCFA l’unité, alors que l’usine, située dans un pays (X’), livre à 70 millions chez (A). L’entreprise (A) dégage donc un bénéfice de 30 Millions. Mais, la loi fiscale en vigueur dans le pays (X) veut que l’État prélève la moitié des bénéfices, c’est-à-dire 50%, soit 15 Millions. Le propriétaire de l‘entreprise (A) estime que ce taux d’imposition est excessif.

Il crée donc, dans (Y), un autre pays, une société intermédiaire (B). C’est celle-ci qui achètera dorénavant le véhicule pour 70 Millions, pour la revendre à 95 millions à (A). Cette société (B) dégage ainsi un bénéfice de 25 Millions. Comme le taux d’impôt chez (Y) n’est que de 10%, la société intermédiaire (B) va payer seulement 2,5 Millions au fisc.

4La création d’une société offshore est-elle légalement autorisée dans les pays (X) ?

Difficile de donner une réponse définitive, car elle varie en fonction de la loi fiscale de chaque pays (X) c’est-à-dire là où l’entreprise est implantée ou celui où elle exerce ses activités économiques et commerciales. Mais, à priori, la création d’une société offshore n’est pas illégale. En général, elle n’est pas interdit dans un cadre strictement économique. Pour preuve : la plupart des grandes multinationales, que ce soit en Afrique ou partout ailleurs, à l’instar de Google, ont des domiciles extraterritoriaux et on les trouve implanté partout. En fait, leur territoire n’est pas limité. D’où le concept de extraterritorialité. En ce sens, le Pr de droit fiscal à l’Université de Lausanne Yves Noël précise dans une interview que la seule condition qui détermine la légalité d’une société offshore c’est qu’elle soit « déclarée au fisc du pays de résidence de son détenteur et que des impôts sont payés sur les actions de cette société ».

5- Qu’est-ce qui fait alors la dangerosité des sociétés offshore pour qu’on en parle tant ?

La réponse est simple : la dangerosité des sociétés offshore est liée au fait qu’elles peuvent être utilisées, non pour des fins économiques mais pour des intérêts obscures : évasion fiscales et blanchiment d’argent. La société offshore est alors considérée comme une société écran. Une société écran est celle qui dissimule l’identité de son véritable propriétaire en utilisant ce que les juristes appellent des « prêtes-noms » qui signifie « faux nom » ou encore en utilisant les « actions au porteur » qui signifie « nom inexistant » ou « anonyme ».

Pour bien comprendre leur dangerosité, voici deux exemples explicites :

1- Évasion fiscale :

Pour revenir à la démonstration ci-dessus, la société de négoce (A) qui achète la voiture à cette société (B) pour 95 Millions, la revendra à 100 Millions et encaissera donc un bénéfice de 5Millions. Comme ce bénéfice est taxé chez (X) à 50%, cela donne un impôt de 2,5 Millions. La différence est donc visible : la démarche consistant à vendre directement le véhicule entraîne un impôt de 15 Millions à verser au trésor du pays (X). A contrario, la démarche indirecte donne un impôt global de 5 Millions, répartis entre le pays (X) et le pays (Y).

2- Blanchiment d’argent :

Ce modèle est plus simple que le précédent. Dans un pays (X), un individu a beaucoup d’argent issus des trafics illégaux, d’activités illicites comme la drogue, les détournement de fonds, la corruption, etc. Il souhaite alors envoyer le magot dans un autre pays (Y) sans attirer l’attention. Il va donc créer ou s’associer à une entreprise d’apparence respectable qui l’expédie vers (Y) comme si c’était ses bénéfices.

Question subsidiaire en guise de conclusion :

Quelle leçon peut-on en tirer ?

À la suite de ces deux billets dont l’objectif était d’exposer les subtilités de la fiscalité à travers le concept de « société offshore », il apparaît, à première vue que ces sociétés ne posent pas de problèmes en soi. C’est à partir du moment où elles sont considérées comme des sociétés écran que la question de l’éthique fiscale se pose. Sous le plan éthique, ces pratiques d’évasion fiscale, par exemple, sont juridiquement illégales pour la simple raison que cela est considéré comme un abus de droit. Par contre, économiquement légale, car, on utilise les failles du système (niches fiscales ou régime dérogatoire, etc.) dans le but de diminuer considérablement le montant de l’imposition. En définitive, toutes les multinationales, que ce soit en Afrique ou ailleurs, fonctionnent sous ce système offshoring qui servent aussi de société écran. La question lancinante est donc la suivante : les multinationales peuvent-elles se passer du système offshoring ? Sinon, pourquoi faire de l’épiphénomène « Panama papers », un tapage médiatique assourdissant ?

La réponse à cette question dans le billet suivant intitulé : « Panama papers : une cabale trompe l’œil ? »

Tchakounté Kémayou 


« Panama Papers » en 5 étapes pour les nuls

Les médias internationaux, pour la plupart, d’origine européenne, font la une de leur tabloïd par ce qu’ils appellent « le scandale du siècle ». Celui-ci est déjà considéré comme la fuite d’information la plus spectaculaire de l’histoire des médias. Donc, une quantité d’infos 1000 fois plus florissantes et plus importantes que celles de Wikileaks et UBS Leaks. Le contenu de ces documents font la une des médias avec des révélations plus ou moins fracassantes et abracadabrantes.

« Panama papers » : voilà la nouvelle trouvaille des médias qui nous bousillent les tympans tous les jours. Considéré déjà comme le plus grand scandale de l’histoire des médias, le Panama Papers est devenu célèbre de par l’originalité et la quantité des informations issues des documents obtenus par le miracle du piratage, de la fuite, pour parler simple.

Ce scandale fait l’objet des publications diverses dans les médias à travers des révélations fracassantes et abracadabrantes, des explications, des interviews, des reportages, des analyses et des commentaires des plus complexes aux plus simples fusant de partout. Il existe donc milles raisons de perdre le lecteur, le téléspectateur ou l’auditeur au risque, au finish, de le décourager et de l’empêcher de s’y mettre assidûment. Car, un audimat assidu découvrira sûrement quelque chose de plus ou moins invraisemblable dans ce « scandale ».

Je vous propose ici trois série de billets. Ils répondent aux questions que les néophytes qui n’ont jamais entendu parler des concepts comme « société offshore », entre autres, murmurent en sourdine. Comme dans tous les domaines purement académiques, la mystification des concepts leur donne des sueurs froides. L’objectif ici est de démystifier les concepts qui font l’actualité des Panama papers afin de les rendre compréhensifs.

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1- Que veut dire Panama papers ?

– Définition

Il s’agit tout simplement d’une main malveillante qui a « piqué » et a mis à la disposition des journalistes des millions de documents révélant l’existence des sociétés qui engrangent d’énormes bénéfices à travers une fiscalité rusée et moralement condamnable. Ces documents sont appelés « Panama pepers » pour dire, en français facile, les papiers ou mieux les documents secrets provenant d’un pays : le Panama. La traduction littérale donne : « les papiers de Panama« .

– Contexte

Dans le site du Le Monde, le quotidien français , comme les 109 autres journaux à travers la planète, met à sa une, le dimanche 4 avril 2016, l’info dont le titre suscite la curiosité : « …Premières révélations des « Panama papers » sur le système offshore mondial ». Comment en est-on arrivé là ? L’affaire commence donc par une enquête que mène un journal allemand sur les accusations de fraudes fiscales dont la Commerzbank, la deuxième plus grande banque allemande, fait l’objet depuis un certain temps.

– Origine

En 2015, par une source anonyme, qui signifie en français facile « inconnue », le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, puisqu’il s’agit de lui, a donc reçu, suite à ses investigations grâce à cette personne anonyme, une gigantesque masse de données de 11,5 millions de documents et de 2,6 téraoctets (2.600 Go) de données constitués de mails, des fax, des données statistiques et tableaux datant de 1977 à 2015. En prenant matériel, on peut se référer au calcule du site spécialisé Nakedsecurity. Selon ce site, en considérant que les 2,6 téraoctets de documents sont imprimés, cela représenterait au total une masse de plus de 13 tonnes de feuilles A4. Ce sont des archives de la firme panaméenne Mossack Fonseca qui s’exerce particulièrement dans la domiciliation (montage, création) des sociétés offshore. Évidemment, ces documents sont la propriété du cabinet dont le serveur a été piraté par une main malveillante. Cette personne anonyme a donc vendu ces documents aux journalistes allemands qui les a aussitôt mis à la disposition des autres à travers le mondes. Les informations secrètes révélant des indices de fraudes fiscales secouent tellement le monde à telle enseigne que mêmes les autorités fiscales allemandes, britanniques, françaises et américaines veulent s’en accaparer.

2Comment le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung a-t-il réussi à déchiffrer cette masse et ces milliers de données ?

Face à la multitude de la documentation, les journalistes de Süddeutsche Zeitung (le seul journal à avoir accès directement à la source de la fuite), se sont heurter à deux difficultés : les authentifier et les déchiffrer. Pour ce faire, le journal allemand n’avait ni les moyens humains, ni les moyens financiers de réaliser ces études. Il fait donc appel au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), organisation à but non lucratif de droit américain créée en 1997. La ICIJ met à contribution tout son arsenal de plus de 110 rédactions disséminés dans 76 pays au total à travers le monde avec, au finish, 400 journalistes qui ont mis en tout 9 mois pour aboutir aux résultats que nous connaissons actuellement.

LICIJ, à travers son réseau de financement, mène de bout en bout l’enquête. Pour la gouverne, son mode de financement est basé sur la donation privée. Un tour sur le site de l’organisation nous donne une idée sur la liste et l’identité des organismes donateurs d’origine essentiellement anglo-saxon : le Pays-Bas (L’Adessium Foundation), le milliardaire américain George Soros (L’Open Society Foundations), le Royaume-Uni (Le Sigrid Rausing Trust, La Waterloo Foundation), la Norvège (La Fritt Ord Foundation) et les USA (Le Pulitzer Center on Crisis Reporting, La Ford Foundation, La David and Lucile Packard Foundation, Le Pew Charitable Trusts).

3De quelles informations dites « secrètes » s’agit-il ?

Au départ, les intentions des journalistes allemands étaient de savoir comment fonctionnent la fraude fiscale dans leur pays. Les contenus des documents qui vont au-delà de leur espérance révèlent des informations dignes d’intérêt et qui vont contribuer à peaufiner la lutte contre les évasions fiscales. Ces documents ont permis aux journalistes de découvrir l’existence de : 214.000 entités offshores; 21 paradis fiscaux différents; 205 pays concernés; 12 chefs d’État dont 6 encore en activités impliqués; 128 responsables politiques et hauts fonctionnaires impliqués; 29 membres du classement Forbes parmi les 500 personnes les plus riches du monde impliqués.

Les infos contenues dans ces documents stipulent que les personnalités issues des milieux politiques, économiques et sportifs ont créé des sociétés offshore au Panama. Ces sociétés étant considérées comme des sociétés écran (des prêtes-noms et des noms au porteur), on estime alors qu’on a affaire à des personnes de moralité douteuse.

4- Pourquoi ce scandale ne concerne-t-il que le Panama ?

Ce qui a motivé le quotidien allemand sur la piste de cette banque commercial, c’est le paiement de l’amende de 17 millions d’euros que lui a infligée le fisc en octobre 2015 pour avoir aidé ses clients à frauder avec le concours du cabinet financier Mossack Fonseca qui se trouve, malheureusement ou heureusement, au Panama. Les journalistes allemands, enquêtant sur cette affaire de fraude fiscale, se sont retrouvés sur la piste d’une source qui a « piqué » des millions de données. C’était donc au-delà de ce qu’on attendait d’elle.

Il se trouve aussi que, semble-t-il, le Panama est le seul pays au monde à avoir refusé de signer les accords de l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE). Cette dernière raisons expliquerait donc le fait que ces pays à fiscalités avantageuses, sont considérés comme des paradis fiscaux, législatifs et réglementaires caractérisés par « l’opacité ; la fiscalité très basse, voire nulle ; des facilités législatives pour créer des sociétés-écrans ; l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ; la faiblesse ou l’absence de la régulation financière » (Libération).

5- Quelles sont les personnalités impliquées ?

Quelques noms pour montrer l’ampleur des dé dégâts, ont été révélés par Cameroon Tribune : « Dans le monde politique, douze chefs d’État dont six encore aux affaires sont mis en cause.

Dans le monde de la politique, dans cette liste non exhaustive, figurent Nawaz Sharif, Premier ministre pakistanais, le roi Salman d’Arabie saoudite, le président ukrainien Petro Porochenko, son homologue argentin Mauricio Macri, le président chinois Xi Jinping. Des proches du président russe, Vladimir Poutine, à l’instar du violoncelliste Sergueï Roldouguine, parrain de l’une de ses filles sont cités.

En Afrique, les noms des présidents Jacob Zuma et de Joseph Kabila sont cités. Ainsi que celui du fils du président congolais, Denis Christel Sassou Nguesso, surnommé «Kiki le pétrolier».

Dans le monde du sport, Lionel Messi et Michel Platini et le nouveau président de la FIFA sont évoqués. Une vingtaine d’autres stars du FC Barcelone, du Real Madrid et de Manchester United en font partie ».

Question subsidiaire en guise de conclusion :

Pourquoi les Américains sont-ils absents dans cette liste ?

L‘un des médias partenaires de cette vaste enquête, le magazine américain Fusion, a eu à relever au total 211 noms avec une adresse localisée aux États-Unis. Le hic est que, d’une part, plusieurs d’entre eux sont des « prêtes-noms » ou des « noms au porteur » et d’autre part, rien ne prouve qu’ils sont Américains ou des résidents contribuables aux USA. Cette faible représentativité des noms américains suggère les hypothèses selon lesquelles : 1- les Américains préféreraient le cabinet Morgan & Morgan plus que celui de Mossack Fonseca, et 2- les Américains préfèrent solliciter des cabinets situés dans les États Américains comme le Delaware, le Wyoming ou le Nevada pour créer leurs sociétés offshore. Selon le quotidien Le Monde, « ils sont considérés comme des paradis fiscaux. Ils permettent de cacher le bénéficiaire d’une société à travers une structure opaque, tant que celle-ci n’a pas d’actionnaire américain ni d’activité aux États-Unis ».

Cette réponse ne semble pas satisfaire certains observateurs avertis sur les véritables intentions de cette vaste fuite. Un doigt accusateur pointe les USA qui est en train d’utiliser routes les stratégies géopolitiques pour son positionnement mondial.

A la suite de la publication des noms des personnalités, les têtes commencent déjà à tomber. Le non moins célèbre Sigmundur David Gunnlaugsson, premier ministre Islandais en a appris à ses dépends en démissionnant à deux jours seulement après la publication de la fameuse liste. Mais, que reproche-t-on exactement à ces personnalités ? Un nom figurant dans la liste des « Panama papers » signifierait-il que le concerné est coupable de quelque chose ? Si oui, de quoi s’agit-il ?

La réponse à ces interrogations se trouve dans le système de fonctionnement des sociétés offshore développé dans le billet suivant intitulé : « Société offshore en 5 étapes pour les nuls ».

Tchakounté Kémayou


Libertinage des médias dans notre société

CHARLIE LIBERTIN, Remettons les pendules à l’heure pour vous re-LIRE et vous trouver un alibi ou circonstances atténuantes…

A l’origine, le terme LIBERTIN signifiait « celui qui remet en cause les dogmes établis ; celui qui est libre penseur dans la mesure où il est affranchi, en particulier, de la métaphysique et de l’éthique religieuse ; etc. »

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Alice Djitik Tchomté (Crédit photo)

En effet, ce mot vient du latin libertinus qui veut dire :  » Esclave qui vient d’être libéré.  »
Le libertin pratique donc le libertinage et ceci depuis le 16ème siècle en Italie. Nous avons comme exemple, Nicolas Machiavel qui était de par ces écrits philosophiques, et est toujours aujourd’hui considéré comme étant un homme cynique et sans scrupule… Un Libertin !

L’Europe d’aujourd’hui dite civilisée était au 16ème siècle un monde composé de royaumes dans lesquels les souverains aidés par l’Église (Catholique principalement) régnaient et « écrasaient » leurs petits sujets (peuple). Être un « Libertin » était très mal vu…

Le libertinage nous renvoie donc à cette liberté de s’exprimer au-delà de la morale conventionnelle et aujourd’hui, nous avons toutes sortes de libertinage, mais nous tendons à penser exclusivement à ceux qui s’adonnent aux plaisirs sexuels (« échangisme », « partouze » et compagnie de luxure), en oubliant les médias tels que « CHARLIE HEBDO », ce journal hebdomadaire français, fondé en 1970 qui pratique sans aucun scrupule et au nom de la « liberté d’expression« , des caricatures visant à illustrer le monde actuel sous tous ses angles à thème : politique, religieux, culturel, etc…

Suite aux attentats de Bruxelles du 22 mars dernier, CHARLIE HEBDO dans sa dernière parution du mercredi 30 mars 2016 (N°1236 ), met en première de couverture une caricature du chanteur belge, STROMAE, sur fond du drapeau du Royaume de Belgique, avec sur les côtés, des membres déchiquetés et des bulles mentionnant « PAPA, OÙ T’ES » … »ICI »… »LÀ »… « ET LÀ AUSSI »…

La toile (Web) s’enflamme ; la famille (maternelle, je suppose blanche) de Stromae se dit « choquée », mes amis du Cameroun et d’ailleurs en Afrique sont outrés, la polémique est installée car il faut le dire, « l’internationalement » célèbre chanteur belge de 31 ans, icône d’une jeunesse mondiale à la dérive, est en fait, un jeune homme dont le père rwandais est mort de manière atroce dans le génocide du Rwanda en 1994…
Comment CHARLIE HEBDO a osé ?

Cette couverture abjecte pour certains, insignifiante pour d’autres, est pour moi un « clin d’œil » non pas moqueur mais un clin d’œil d’un caricaturiste nommé RISS, qui se souvient d’un passé récent de l’Afrique… Un passé oublié par les africains et gênant pour certains politiciens… Un sujet certes douloureux mais qui à mon avis tombe à point nommé lorsqu’on voit la terreur dans laquelle le monde occidental vit aujourd’hui, victime de ses propres actes de « terrorisme » en Afrique et ailleurs.

Je m’explique en entrant dans la machine à remonter le temps :

« RWANDA 1990-1994 »
La République française sous son Président François Mitterrand, apporte son soutien militaire, financier et diplomatique avant et durant le génocide des Tutsi(s) au Rwanda!!! 

La France a longtemps rejeté toute responsabilité à ce génocide qui a fait des milliers de morts pour ne pas dire millions…Et le citoyen lambda français, monsieur Dupont ou Madame Dutrou, en terre française n’était pas au courant car préoccupé(e) par ce que les médias occidentaux ou français, lui présentaient à la télévision : la fin de L’URSS, la Réunification de l’Allemagne, la dislocation de la Yougoslavie…

L’Afrique ou le Rwanda étant juste un fait divers sans grande importance, seule l’Europe est le continent à ne pas négliger !

Résultat du compte des folies humaines orchestrées par la puissante Europe ou l’Occident dit civilisé :

Attentat à Bruxelles par de jeunes « hors-la-loi » apatrides. – Bruxelles capitale du pays de naissance de Paul Van Haver alias « STROMAE ». 32 morts et des blessés.

Pierre Rutare, père de Stromae, victime rwandaise du génocide ayant fait près d’un millions de morts et d’innombrables blessés au Rwanda.

Est-ce si choquant finalement cette couverture de « Charlie Hebdo » qui nous ramène à l’histoire du Rwanda, histoire de l’Afrique ?
La caricature mérite -t-elle d’être regardée seulement au 1er degré ?

A vos réflexions! 

Alice Djitik Tchomté


Cameroun : au rythme des scandales sanitaires exposés sur la Toile

Un autre scandale a secoué les réseaux sociaux ce week-end au Cameroun suite à ce qu’on pourrait encore appeler « négligence médicale ». On aurait dit que le Cameroun, sans exagération, traverse en ce moment des périodes un peu troubles de son existence. En l’espace de trois mois, depuis le début d’année, janvier 2016, les hôpitaux publics de référence sont au devant de l’actualité nationale.

Au crépuscule du deuxième trimestre, janvier, février et mars ont été particulièrement mouvementés sur la Toile. Trois scandales rendus public particulièrement par les internautes ont révélés, aux yeux du monde, l’état de décrépitude du système de santé au Cameroun. On aurait même dit, pour les critiques les plus véhémentes, que ce système n’existe véritablement pas. Les femmes en couche sont particulièrement au centre des scandales. Victimes, victimisées ou coupables, elles ont ouvert la boîte de pandore du malaise au sein des officines hospitalières.

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Inutile de revenir ici sur le billet publié la semaine dernière (le 17 mars) montrant les tares du fonctionnement des officines publiques au Cameroun. Cependant, la récurrence des comportements peu orthodoxes du corps médical ne mériterait-il pas qu’on y revienne pour comprendre le processus de développement de cette actualité ? Il faut tout de même signaler que ces tares caractérisant le fonctionnement mercantile des hôpitaux développées en quelques lignes sont loin d’être exhaustives. Qu’importe, l’essentiel a été dit et le message, semble-t-il, a été entendu.

Alerte maximale : Les internautes au bout des nerfs à fleur de peau

Les Camerounais vivent en ce moment, disais-je, un autre scandale qu’on n’a pas fini de dire que c’était un autre de trop. Du lundi 21 au jeudi 24 mars dernier, Honorine Nkimih Nchi se fait hospitaliser à l’hôpital central de Yaoundé (HCY) après un accouchement difficile d’un quintuplet. Le cinquième ayant été déclaré pour mort, il a donc fallu sauver les quatre bébés restant. Le drame c’est que l’hôpital n’avait pas, selon les déclarations du couple Nkimih et du Pr Fouda (Directeur Général du HCY), de couveuses disponibles pour les rejetons sortis prématurément à cause du col ouvert complètement dilaté de leur maman mal en point. C’est une histoire qui a suscité des réactions violentes sur la Toile et qui a fini par obligé le Dr Roger Etoa, au nom du Réseau des Médecins de District du Cameroun (Remedic), à « débarquer » sur la Toile pour, selon ses propres mots, donner la « bonne information ». Selon ce médecin, en l’absence de son mari au moment des faits, la femme aurait-elle mal transmis les infos à celui-ci qui a été subitement « tenté de se victimiser en raison de l’antimédicalisme ambiant » que traverse le Cameroun actuellement ? Autrement dit, le scandale de Monique qui hantait encore l’atmosphère, était encore frais dans la mémoire. Le mari n’aurait-il pas profité de ce climat morose, de la méfiance qui règne entre le corps médical et l’opinion public, pour attiser la flamme et susciter l’émoi chez les internautes ?

Pour revenir au drame de Monique, le week-end des 12 et 13 mars dernier, l’on enregistrait un scandale qui a secoué la ville de Douala au point de mettre en ville en ébullition. Les manifestations de la diaspora autour des ambassades du Cameroun dans le monde, et plus particulièrement en France, au Canada, aux États-Unis et en Grande Bretagne, sont encore en train d’atteindre leurs apogées au nom de Monique. C’est dire comment l’âme probablement immortelle de cette jeune femme reste et restera encore dans les mémoires qui ne sont pas prêts de l’oublier de si peu. On en est encore, disais-je, à panser les plaies de Monique qu’une sordide histoire de bébé, j’allais dire de quadruplet, prématurément sortis et heureusement vivant, allait secoué la Toile.

La manière spontanée et véhémente avec laquelle une centaine de personnes s’est déplacée pour aller manifester leur colère devant l’hôpital Laquintinie de Douala a même fait dire à beaucoup que cette « secousse » allait réveiller la conscience professionnelle des médecins et infirmiers réputés dans la fainéantise. Que nenni ! Tout fonctionne comme si rien ne s’était passé avant, comme si les événements de Douala n’étaient qu’une feuille de paille. Cet autre scandale est une autre preuve que le mal est trop profond. Il est tellement profond que la seule bonne volonté des médecins, infirmiers et autres personnels du corps médical ne suffirait pas à éradique le vers tapit dans le fruit. Il s’avère, comme je l’avais déjà démontré, que le système de santé est pleinement en cause. Sinon, comment pourrait expliquer ce autre scandale qui a, au tout début de l’année, secoué la Toile et la presse et qui a entraîné la mort subite de la jeune médecin Dr Ngo Kana au cours du week-end des 09 et 10 janvier dernier ?

La feu Ngo Kana, enceinte, avait été trimballée de clinique en hôpital à la recherche d’un plateau technique capable de la prendre en charge. L’hôpital général de Douala (HGD) étant le plus indiqué, le médecin en service avait été obligé de refuser la prise en charge faute de liquidité immédiate pour payer la caution exigible avant toute intervention, urgente soit-elle. En fait, son mari qui ne possédait que d’une carte d’assurance était dans l’incapacité de joindre son assureur indisponible les jours non ouvrables. Dr Ngo kana, médecin, décède malheureusement après plusieurs heures de tractation. Si un personnel du corps médical n’est pas épargné par ce laxisme fonctionnel, que peut-on penser du sort d‘un individu lambda ? Un médecin négligée par ses collègues ! Cela ne s’apparente pas seulement à un simple scandale que d’aucuns ont tôt fait de le considérer comme un vrai crime organisé. Pas aussi différent de ce que la ville de Douala avait connu au cours de la semaine du 30 janvier au 03 février dernier : le corps de la fillette Eva, disparue le 30 janvier, a été retrouvé le 02 février sans sa tête. Le Cameroun a particulièrement connu un moment de frayeur où les internautes, de témoignages en témoignages, diffusaient des messages qui donnaient froid au dos.

Et si Vanessa Tchatchou avait raison !

Pourtant, quelques années auparavant, la Toile et la presse vivaient une histoire rocambolesque qui avait aussi, en son temps, défrayé la chronique. Une adolescente de 17 ans vivait des moments les plus terribles de son existence en tant que femme. Elle venait, selon ses témoignages et celui de sa génitrice qui était à ses côtés pour gérer sa souffrance psychologique, de voir disparaître son bébé à peine sorti de ses entrailles. Nous sommes le 20 août 2011 à l’hôpital gynéco-obstétrique et pédiatrique de Ngousso à Yaoundé, jour de la disparition du bébé et relayé par la presse et la Commission Indépendante contre la Corruption et la Discrimination au Cameroun (Comicodi) le 23 août.

C‘est la première fois que les réseaux sociaux camerounais sont secoués par un scandale dont l’ampleur était sans précédent. Cette affaire de bébé volé de Venessa Tchatchou avait même conduit la pauvre ado devant les juges qui avaient été saisi de l’affaire suite à la plainte déposée par l’avocat de la famille. Les défoulements les plus spectaculaires et les opinions et les témoignages plus ou moins invraisemblables ont occupés la Toile pendant plusieurs mois d’affilé. Que n’a-t-on pas entendu ? Certains accusaient l’adolescente de vouloir duper l’opinion. Il lui a été reproché sa jeunesse qui, pour beaucoup, devrait l’éloigner des actes sexuels pour se consacrer à ses études. D’autres ont poussé le bouchon plus loin en la stigmatisant d’être une mère porteuse, d’être vendeuse de bébé, entre autres accusations.

Cette affaire de bébé volé de Vanessa avait, à cette époque, l’avantage damener les acteurs à s’interroger sur les vrais problèmes : la sécurité des pavillons maternels des hôpitaux du pays et par ricochet la prise en charge des femmes enceintes. Elle a démontré, au vu et au su de tous que la corporation avait plein de brebis galeuses qu’il était temps d’extirper du corps médical. Mais, les pourfendeurs aux critiques faciles ont dilué le débat sur la malhonnêteté de Vanessa à telle enseigne que l’affaire du bébé volé a vite fait d’entrer dans les oubliettes non sans compter sur la volupté perspicace du non moins célèbre ministre de la Communications, Issa Tchiroma, surnommé ces derniers temps de « perroquet national ». La célèbre version que l’opinion a retenu de ce perroquet est celle révélant au monde entier que les restes du bébé considéré comme appartenant à Vanessa et qu’elle avait avoué ne pas reconnaître comme étant son rejeton au regard de son sexe différent de celui que les infirmiers lui avaient présentés, ne peuvent plus être analysé pour déterminer l’ADN à causse de leur détérioration. Il était question de prouver à l’opinion que ce bébé mort et enterré était celui de l’adolescente afin d’établir la responsabilité de l’hôpital. En fin de compte, la magistrate accusée d’avoir volé le bébé de Vanessa a échappé à la justice pour des raisons jusqu’ici inconnues, malgré la pression de Jean-Claude Shanda Tonme, président du Comicodi.

Ces multiples scandales mis sur la place publique par les internautes ont tellement fait des vagues à tel point que les médias et les autorités en ont été seco. Avec la faiblesse des partis politiques et de la société civile, les réseaux semblent-ils être la voie incontournable de pression sociale face à la récurrence des problèmes d’eau, d’électricité et de prise en charge sanitaire ? Autrement dit, les Camerounais sont-ils suffisamment organisés pour mener les mouvements sur le terrains à travers les alertes sur le virtuel ?

A suivre…

Tchakounté Kémayou


Une chaire au Collège de France : des miettes pour l’Africain Alain Mabanckou

Un après-midi du 29 novembre 2015, beaucoup d’internautes, comme moi d’ailleurs, reçoivent sur leur fil d’actualité, une info donc la teneur suit : « J’ai le plaisir de vous annoncer que j’ai officiellement été nommé ce jour professeur au collège de France ». C’est un twitter du célèbre écrivain Alain Mabanckou. Excellente nouvelle ! Pourrait-on s’entendre dire. L’effervescence était donc à son comble.

La leçon inauguration tenue le 17 mars 2016 dans l’amphithéâtre Marguerite de Navarre de presqu’une heure a été axée sur « la littérature africaine francophone ». Une leçon donc le contenu n’a pas manquer d’émerveiller ceux qui ont eu la chance de l’écouter de fil en aiguille au premier rang desquels les Africains. C’est à la suite de ce discours inaugural qu’il est alors advenu d’admettre que la nomination du brillant professeur de littérature francophone à l’université de Californie de Los Angeles aux États-Unis à une chaire au Collège de France fait honneur à l’Afrique. Mais, de quelle chaire s’agit-il ?

Pour l’histoire, l’ancien Collège Royal fondé par François Ier en 1530 et devenu Collège Impérial avant de prendre le nom de Collège de France est une sorte d’université libre. Comme son nom l’indique, il est ouvert à tout public, expert au néophyte. Il est libre parce qu’on n’a pas besoin d’une inscription particulière pour assister aux cours. c’est donc une université non diplômante où sont dispensés des cours magistraux.

Le collège de France, dont la devise est « Docet omnia » (Il enseigne tout), est donc chargé de recevoir des savants appeler à enseigner des disciplines inconnues des grandes universités classiques. En France, ce collège est et reste alors, par excellence, un des lieux de la transmission des savoirs. Et depuis 2011, le collège, avec sa fondation Paris-Sciences et Lettres, s’est ouvert au monde et aux autres institutions universitaires pour avoir son mot à dire dans l’aura international de la science.

Pour ce qui concerne la chaire proprement dite, il faut dire qu’elle est considérée comme le poste le plus élevé en matière d’enseignement. On y compte donc des titulaires et des invités. Le Franco-congolais fait donc partie de ces derniers. A la suite de sa nomination, il n’a pas caché sa joie en déclarant au figaro : « C’est un grand honneur pour moi à double titre. D’abord parce qu’ils ont pensé à moi pour être le premier écrivain nommé à ce poste et ensuite pour cette ouverture vers la francophonie. Cela me permettra d’introduire dans ce temple, la littérature africaine ». Le mot est donc lâché ! Pour une première fois au Collège de France, un écrivain, de surcroît un africain, va y enseigner la littérature, qui plus est, la littérature africaine ! Oui, l’Afrique fera son entrée dans ce temple des savoirs. Du coup, l’extase a vite fait d’envahir plus d’un, surtout les africains, en commençant, bien sûr, par l’écrivain lui-même.

Ce n’est qu’après avoir suivi l’introduction d’Antoine Compagnon ce 17 mars que je me suis rendu compte qu’Alain Mabanckou ne bénéficiait qu’une chaire annuelle. Autrement dit, en français facile, l’Africain n’était considéré que comme un invité, ce qu’on appelle au Collège de France, « Professeur visiteur ». C’est donc pour cette chaire de professeur visiteur que l’Afrique et les Africains doivent s’extasier aussi pompeusement ? Une chaire bien différente de ce qu’ont occupé d’autres français comme Bergson et Foucault. Non, l’Afrique mérite mieux que ça, mes chers amis Français.

Depuis 1530 que le Collège de France existe, donc plus de 4 siècles et demi, le continent Africain, de par sa diversité culturelle, artistique et littéraire, tant vantée par les Senghor, Césaire, Dadié, Mongo Béti et autres qui ont mis en avant la langue française, n’a plus besoin d’une reconnaissance mais d’un statut. Cette richesse n’est plus à démontrer et contenter tout un continent qui a tout donné à la langue française, à la Francophonie j’allais dire, est une insulte. Sinon pourquoi fait-on toute une publicité sur une chaire visiteuse ? Pourquoi mes frères africains, intellectuels surtout et qui on atteint le sommet, jubilent soudain comme des mendiants à qui on jette des os pour dévorer, un gamin à qui on jette du gîte et du pain, des miettes à Paris ?

Il convient donc ici de dire avec force que cette attitude de jubilation au moindre morceau d’os est révélatrice de ce que les Africains ne se rendent pas compte, eux-mêmes, de leur propre valeur. Certains vont même considérer la nomination d’Alain Mabanckou comme un acte qui présage un avenir meilleur. Soit. Mais, c’est depuis l’époque de la Négritude, de la littérature négro-africaine, littérature engagée au temps des auteurs africains cités plus haut que la littérature africaine a atteint les cimes de la pensée. Contrairement aux États-Unis où un Kényan de 47 ans est devenu président du pays le plus du monde, la France reste toujours convaincue qu’elle a affaire à un continent de complexés.

Ces complexés qui, justement, trahissent le mal-être pour se complaire aux miettes qui ne vont que susciter l’appétit racial de ceux qui pensent avoir la science infuse.

Pour une première fois qu’un écrivain, qu’un africain ira enseigner la littérature Africaine francophone au Collège de France, n’était-ce pas suffisant pour accorder à Alain Mabanckou une chaire de titulaire ? Non, j’allais oublier qu’Alain est un Noir. Pour une chaire de littérature en langue française, à quelques jours de la journée internationale de la discrimination raciale, la meilleure manière de reconnaître l’immensité de l’oeuvre des des écrivains Africains est-il de lui attribuer une chaire de visiteur ?

Tchakounté Kémayou


Etre sourd-muet et forcer l’admiration : un exemple d’intégration sociale atypique

Les capacités à surmonter le handicap sont l’une des qualités indispensables à toutes personnes victimes d’une insuffisance physique ou psychologique quelconque. Le dire simplement ainsi laisserait penser à l’idée selon laquelle les personnes réduites ne sauraient aller plus loin que le bout de leur capacité. Au-delà du fait que chaque type de handicap présente des particularités dignes d’être mises en valeur, les aveugles et les sourds-muets gardent tout un mystère dans leur façon d’être en contact avec leur environnement du fait de la perte d’un de leurs organes de sens. Un exemple d’intégration sociale à méditer.

Hymne National exécuté en langues de signes par les jeunes Sourds- Muets.
Hymne National exécuté en langues de signes par les jeunes Sourds- Muets sous la houlette de l’association Hope For All (Février 2015). Crédit photo: Marie Françoise Ebossé

Marguerite est aujourd’hui une brave femme qui culmine presque la quarantaine. Sourde et muette, elle poursuit ses études comme tous les enfants de la famille. Originaire de Douala et résidente à Bassa, zone industrielle de la capitale économique, par désespoir et aussi par naïveté, ses parents ne feront jamais de différence entre elle et ses cadets pour les études. De l’école primaire jusqu’en fac en passant par le secondaire, Maguy, comme on l’appelle affectueusement, affronte toutes les étapes nécessaires jusqu’à l’obtention de sa licence en littérature négro-africaine. C’était en 2005.

Pour la petite histoire, son passage au Lycée de New-Bell, devenu récemment Lycée Bilingue de New-Bell, a marqué plus d’un. L’admiration de la jeune Maguy était telle que ses camarades ont même fini par chuchoter, voire douter de son handicap. Elle avait franchi le Rubicon de ce que d’aucuns pourraient appeler « scandale » lorsqu’elle décida de s’inscrire et devenir membre à part entière, au Club Théâtre. Comment une élève sourde et muette peut-elle avoir le toupet de choisir, parmi les clubs qui pullulent dans le lycée, celui du théâtre ?

Il convient tout de même ici de signaler que Maguy n’était pas une élève comme les autres. Bien que les enseignants prennent quand même la peine de tout rédiger au tableau pour lui faciliter la tâche, elle avait une capacité de maîtrise plus pointue que celle de ses camarade. Personne ne peut dire avec exactitude comment, intellectuellement, c’était possible. Le mystère est resté entier jusqu’à ce qu’on soit surpris de sa demande à intégrer ce club qui ne pouvait être réservé qu’aux acteurs dits aptes, « normaux », pourrait-on dire. Sauf s’il y a un rôle de sourd muet qu’il faudrait intégrer dans certains scénarios. On a même vu certains acteurs incarner le rôle des personnes handicapées. Inutile donc de préciser ici que la demande de Maguy d’intégrer le Club théâtre a été d’abord perçue comme une blague, pour ne pas dire une ânerie. Mais, bien après, la venue de Maguy a été acceptée pour éviter de la frustrer, convaincu qu’elle ne pourra rien y faire en se contentant d’observer. Erreur.

Ce n’est donc pas le handicap qu’elle porte qui fait l’objet de ce billet. C’est cette capacité à surpasser son handicap, à forcer l’intégration, à se libérer d’un poids qui la condamnait presque. En l’absence du langage de signes réservés aux personnes sourdes et muettes, on ressentait en elle une envie de se donner à fond pour se libérer de cette chaîne qui nouait sa gorge, qui l’empêchait de parler, de se libérer par la parole. Il sera toujours difficile de comprendre comment elle réussit à dompter son incapacité. Cela reste un mystère qui pourtant n’est pas inconnu.

Évidemment, Maguy n’est pas venue au Club théâtre pour être une figurante. Elle est venue pour être une actrice, une comédienne. Elle est venue pour jouer les premiers rôles, s’exprimer à sa façon, amener les autres à faire aussi l’effort à l’entendre et de la comprendre comme elle le fait pour les autres. C’est cens de la solidarité que beaucoup d’humains doivent intégrer : faire l’effort d’être dans la peau de l’autre. Sans doute que cette situation était inattendue, non envisageable et même inimaginable dans ce club. À la limite, elle représentait un caillou dans la chaussure pour les dirigeants du lycée condamné, il faut le dire, à trouver une solution pour intégrer la jeune Maguy de 16 ans, élève en 3ème, et qui est, ai-je pensé, déterminée à faire parler d’elle.

Handicapé comme elle, j’ai été appelé en rescousse pour un semblant de médiation. Ma mission ? Convaincre Maguy d’être spectatrice et lui dire qu’elle ne peut pas faire partie des autres, qu’elle est une personne entièrement à part, moralement et intellectuellement, je trouvais ce rôle franchement inhumain pour moi. Ce que j’ai refusé, évidemment. L’argument qui est resté comme un coup de poignard pour eux a été la suivante : les discours que vous tenez sur l’intégration effective des personnes handicapées restent des slogans creux si l’intégration de Maguy se solde par un échec, primo. A la question de savoir comment une élève handicapée, sourde-muette, pouvait-elle être inapte à faire le théâtre quand bien même elle surprend et surpasse même ses camarades considérés comme aptes? Secundo. Il y a pourtant des élèves, malgré leur capacité à entendre et à parler ne sont pas aussi brillants qu’elle. Passons.

Maguy réussit donc à s’imposer malgré tout. Il ne restait qu’à lui attribuer un rôle de sourd-muet dans une pièce de théâtre. Parmi les pièces contenues dans le répertoire, aucun scénario ne pouvait lui convenir. C’est le deuxième hic. Il faut donc créer une autre et contre toute attente, Maguy s’y opposa. Elle voulait absolument choisir et intégrer un rôle dans un scénario existant. Son choix a été univoque et elle est imperturbable sur la pièce intitulée « Perpétue ». C’est une représentation théâtrale du roman de Mongo Béti : « Perpétue et l’habitude du malheur ». Elle insiste pour incarner le rôle de l’actrice principale. Certains camarades trouvaient cela comme un affront.

Perpétue, actrice principale du roman, est une femme qui incarne la souffrance atroce. Devenue l’objet des désirs sexuels de son mari, elle devient aussi objet de désirs sexuels des autres. En fait, Perpétue est utilisée par son mari pour assouvir la libido des hommes à qui il fait confiance pour l’avoir promis à une nomination. Elle subit la bastonnade, des humiliations, des brimades de son compagnon aux moindres représailles. Pour ceux qui ont déjà eu à parcourir ce roman riche en émotions, Perpétue est l’actrice qui ne parle presque pas pour ne pas dire jamais. Elle n’est pas une sourde-muette dans le roman. Mais, le fait qu’elle subit des atrocités de son mari, elle est interdite de parole, au fait, sa parole ne compte pas. Casanière, son seul rôle c’est : accoucher, élever les enfants, faire la cuisine et être à la disposition de son mari.

Maguy veut donc jouer le rôle de Perpétue et personne n’avait vu venir la cohérence et la ressemblance entre Perpétue et Maguy. Cette ressemblance a échappé à beaucoup à telle enseigne qu’il devenait presque logique de penser que Perpétue serait une sourde-muette. Non j’exagère un peu. En fait, Perpétue parle peu et ses paroles ne sont pas considérées comme des faits significatifs. Maguy a réussi à interpréter ces paroles à travers des gestes significatifs et bien compris par les spectateurs.

La période propice aux représentations théâtrales, c’était justement durant la semaine de la jeunesse. Au Cameroun, la fête de la jeunesse, célébrée le 11 février de chaque année, est une occasion idoine, pour les jeunes écoliers et lycéens, de démontrer tout leur savoir-faire à travers les domaines comme la science, la littérature, l’art, le sport, les langues, etc. « Perpétue » avait donc été choisie pour une représentation du Club théâtre lors de la cérémonie de clôture de la semaine de la jeunesse : soirée culturelle. Perpétue, j’allais dire, Maguy devenait alors l’attraction. Chacun voulait voir à quoi ressemble une pièce de théâtre donc une sourde-muette est actrice principale qui parle pourtant. Maguy devenait la vedette du lycée à découvrir, comme un film en avant-première, quoi.

Tant bien que mal, la prestation a connu le succès qu’on n’attendait pas. Seuls ses gestes ont suffi pour interpréter le rôle de Perpétue, la femme qui accepte d’être au service d’un homme. Malgré le fait qu’elle soit battue, humiliée et esclavagée, elle refuse d’abandonner l’homme qu’elle aime au nom de leurs enfants. Maggy, par son handicap, avait incarné ce personnage de par sa pugnacité à résister au mépris des autres qui voulaient faire d’elle une figurante du fait de son handicap. Elle a prouvé, même comme c’est encore difficile de l’admettre, qu’on n’a pas besoin de fabriquer les pièces de théâtre pour insérer des personnages handicapés qui seront joués par les handicapés. De la même façon qu’un acteur peut jouer le rôle d’un personnage handicapé, un acteur handicapé peut aussi joué le rôle d’un personnage dit valide. Il suffit tout de laisser faire éclore l’imagination des acteurs. Cette incapacité à faire coexister les deux types d’acteurs afin de trouver une issue d’intégration pour des personnes handicapées a fait de sorte qu’il devient d’ailleurs impossible de trouver des acteurs handicapés. Cette mentalité annihile les ambitions mêmes des plus osées, coriaces et téméraires qui pourraient qui rêvent intégrer et exceller dans ce domaine.

Pour finir, je m’en voudrais ici de ne pas citer deux exemples qui restent graver dans ma mémoire comme des surpassements de soi. En premier lieu, j’aimerai, pour illustrer cette histoire, faire mention ici de « Cercle vicieux », feuilleton camerounais diffusé hebdomadairement dans la chaîne Canal 2 International. « Kwedi », actrice handicapée qui rencontre tous les déboires du fait de son handicap, a suscité l’émoi des spectateurs par son courage et son efficacité de l’incarnation d’un personnage. Ce qui lui a valu d’être couronnée, en février 2015, lors de la biennale « Canal’Or » du titre de « Meilleure actrice féminine de l’année » au Cameroun. Le deuxième exemple vient justement des sourds-muets que j’ai observés en 2014 lors de la semaine de jeunesse. Je suis convaincu que beaucoup n’ont pas encore assisté à une pièce de théâtre ou encore un chant et un hymne national exécutés entièrement et uniquement par des sourds-muets. Effectivement, cela semble inimaginable, pourtant c’est vrai ! Des gestes et des mouvements des mains avec des claquements des doigts et des sons entendus comme des cris indiquent parfaitement de quel chant il s’agit. Impossible donc de se tromper, sauf qu’il faut connaitre de quel chant il s’agit. Malheureusement, cela reste encore une curiosité pour beaucoup.

Les domaines du cinéma et du théâtre peuvent constituer des exemples d’intégration des personnes qui présentent des insuffisances. En principe, le handicap ne prédispose pas à une intégration dans certains environnements, métiers ou autres. « Percer », « pénétrer » ces lieux presque « fermés » devient un acte de bravoure.

Tchakounté Kémayou


Au Cameroun, la guérison est une marchandise

Loin de moi l’idée de faire un réquisitoire des médecins et des hôpitaux camerounais, mais il y a lieu ici de dresser un tableau sommaire des expériences de mes observations personnelles sur le mode de fonctionnement et le comportement du corps médical. L’État, avec sa superstructure, est la seule autorité garante du processus de formation et de l’insertion professionnelle des jeunes médecins. C’est le seul corps professionnel dit libéral que l’État contrôle en amont comme en aval. C’est dire l’intérêt et les enjeux divers qu’a la profession de la médecine dans ce pays. La responsabilité des médecins ici ne doit engendrer aucune haine. Ceux-ci évoluent dans un environnement pervers et cynique qui les met sur le banc des accusés face à leur incapacité à répondre favorablement et humainement à toutes les sollicitations. Mais ce n’est pas une excuse non plus. Devant une telle pauvreté ambiance, à laquelle ils n’échappent pas eux non plus, ils font partie d’une société où l’assurance maladie universelle n’existe pas, sans parler d’ambulance. Du coup, l’hôpital devient un lieu où l’orthodoxie et l’éthique sonnent comme des slogans creux.

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L’entrée de l’hôpital Laquintinie de Douala. La caisse n’est pas loin.

Les hôpitaux ne sont pas seulement des fournaises…

Bien que le cas de Monique Koumatekel soit isolé, il est évident que c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pas plus tard que le mois dernier, une dame a fait l’objet d’un refus de prise en charge pour défaut de liquidité à une heure tardive du week-end. Pour cause, son assurance ne pouvant intervenir qu’aux heures ouvrables. Le fait que cela soit arrivé à un médecin a sidéré l’opinion publique, forcée de constater que même un membre du corps médical n’est pas en sécurité. C’est le moment de mettre en exergue les pratiques, aussi extraordinaires les unes que les autres, qui font partie du quotidien de nos hôpitaux, tant publics que privés.

Chaque hôpital doit supporter certaines charges et assurer son autonomie financière, parfois sans l’apport de l’État supposé les subventionner. Dans ces conditions, une habitude mercantile se développe au sein des salles d’hospitalisation. La non-solvabilité de certains patients après traitement amènent le corps médical à devenir rigide et sans état d’âme. Le leitmotiv devient donc : « payer avant d’être guéri ». Les hôpitaux camerounais sont réputés pour être des endroits où règne un climat de méfiance vis-à-vis du corps médical et des malades. Depuis la fin de l’État providence, dans lequel il existait encore une assurance médicale alimentée par l’État, les entreprises d’État et les multinationales, tous les Camerounais sont appelés à financer eux-mêmes leur santé. Les plus nantis souscrivent à une assurance privée à défaut d’une évacuation sanitaire. Du coup, tout devient payant, même pour réconforter un malade hospitalisé qui a besoin de la chaleur humaine de sa famille et de ses amis.

À l’entrée de chacune des officines de la ville, le premier bureau que chaque malade rencontre est celui de la caissière. Parfois, celle-ci a son bureau prêt de la guérite. Parfois, elle partage carrément son bureau avec celui du vigile. Généralement, c’est la guérite, bureau du vigile, qui tient lieu de services de renseignement. Cette disposition est semblable à celle qu’on trouve dans une boulangerie ou un supermarché, en fait. À la seule différence que les clients des hôpitaux sont des malades qui viennent se racheter une santé. Dans chaque hôpital sans exception, il faut payer au minimum 1000 FCFA avant la première consultation, ne serait-ce que pour avoir droit au carnet et au thermomètre. Après ce paiement, il faut ensuite passer aux frais de consultation, qui varient d’une officine à l’autre. Au Cameroun, elles se situent officiellement entre 600 et 6000 FCFA du simple dispensaire de district à l’hôpital de référence public. Pour les cliniques, il faut prévoir entre 10.000 et 15.000 FCFA pour rencontrer un généraliste ou un spécialiste. Les montants varient donc selon les standards des hôpitaux. Mais, à Douala les officines comme Laquintinie et l’hôpital Général de Douala, et bien d’autres dont les noms m’échappent, se distinguent par les frais d’accès. Même si vous ne venez pas pour une consultation, vous devez passer à la caisse. Rien n’est donc gratuit, même pour rendre visite à un proche malade.

… mais des lieux où règne l’impunité et la méfiance     

Pourquoi sur tous les scandales que le Cameroun a connus jusqu’ici dans ses hôpitaux, aucun médecin, infirmier ou aide soignant n’a-t-il été condamné ? Je n’ai pas de griefs envers un médecin particulier, mais il est inconcevable qu’il n’y ait pas de brebis galeuses dans l’ensemble d’un corps de métier.

Je suis d’ailleurs persuadé qu’il existe des sanctions administratives dont l’opinion publique n’a pas connaissance. J’aimerais seulement comprendre pourquoi, sur tous les scandales qui ont défrayé la chronique au Cameroun au point d’inquiéter le pouvoir en place (vol ou disparition de bébés, non-assistance, négligence, erreur ou faute médicale ayant entraîné de nombreux décès), aucun médecin n’a jamais été pointé du doigt, ni inquiété, pour ne pas dire condamné ?

Pour bien illustrer mes propos, je prends un simple exemple de scandale pour lequel les coupables avaient même été soupçonnés par la presse locale. Ils ont connu la fin de leur carrière à la suite de la preuve de leur culpabilité. Chaque fin d’année scolaire, l’Office National du Baccalauréat relève des fraudes aux examens de fin d’année. On sait très bien que le ministre de l’Enseignement Secondaire a été obligé de signer des décrets pour sanctionner les enseignants coupables de ces délits. La plupart sont carrément suspendus s’ils ne sont pas tout simplement révoqués du corps pour avoir fait fuité des épreuves, parmi d’autres motifs d’accusation. Pire encore, les enseignants ne sont pas les seuls indexés. Les sanctions touchent aussi ces élèves surpris en flagrant délit de fraude et de tricherie. Mais, ces mouvements de sanction à la suite des scandales n’ont jamais été mis à l’ordre du jour de l’Ordre National des Médecins comme ça l’a été à L’Office National du Baccalauréat. Pourquoi les médecins sont-ils couverts ?

Pour ne pas conclure

Difficile de sanctionner, de radier, d’emprisonner un médecin, pour la simple raison raison qu’il s’agit d’un corps de métier protégé. D’une part, pour être médecin dans un hôpital public, il faut être le fils, le neveu, la nièce, le cousin ou le petit-fils d’untel. Et si vous êtes médecin et que vous avez réussi à entrer dans le corps sans coup de pouce ou relation filiale, vos collègues ou confrères « fils de » vous couvriront en cas de scandales. Solidarité de corps oblige, dira-t-on.

D’autre part, il existe une telle méfiance entre les gens du corps médical que vous risquez votre vie si vous dites une vérité qui pourrait mettre en difficulté soit l’établissement hospitalier qui vous emploie, soit le ministre de tutelle, ou bien un autre collègue ou confrère. Les scandales médicaux ont des enjeux politiques qu’il serait astucieux de démystifier ici, car il devient difficile, pour les médecins, de s’exprimer à visage découvert pour donner son avis d’expert devant un drame médico-social. Il en va de sa sécurité et de sa carrière professionnelle.

De toutes les façons, un diplôme en médecine n’est pas même comparable à une simple licence de littéraire dont dispose un enseignant de la langue française par exemple. Pour avoir un diplôme en médecine, que vous soyez au Cameroun ou à l’étranger, il faut investir au minimum 1 million de FCFA par an de formation, sans oublier les frais de logement, de nutrition, de transport et de documentation. Si vous faites un calcul simple, vous vous rendrez compte du montant déboursé par chaque médecin au bout de 7 ans de formation. L’emploi doit donc être préservé pour amortir ses investissements. Ça ne rigole donc pas quand on est médecin au Cameroun. Vous la fermez ou vous dégagez. On fait tout pour s’accrocher bec et ongle.

C’est la raison pour laquelle tous les scandales qui ont lieu dans les hôpitaux, surtout publics, seront toujours sabordés par le politique pour camoufler la vérité. Ce week-end noir de Douala va passer sous silence, on étouffera l’affaire et puis la vie hospitalière reprendra son cours. Seulement, comme lors d’un braquage, les voleurs laissent toujours des traces.

Pour revenir au cas de la regrettée Monique, je ne cesserai jamais de me poser les plus simples des questions, aussi bêtes soient-elles, à savoir :

– Comment le corps de madame Monique Koumatekel a-t-il réussi à traverser l’entrée principale de l’hôpital Laquintinie sans que le service d’accueil l’accueille avec le brancard pour le conduire à la morgue, si tant est que cette dame fût déjà décédée (comme nous le martèle le ministre de la Santé publique, Mama Fouda) ?

– Comment un corps d’homme, soi-disant inerte, peut-il être trimbalé dans un taxi à l’intérieur d’un hôpital de référence ?

– Comment comprendre l’attitude d’un médecin qui ordonne à la famille de déposer le corps inerte d’une dame enceinte sans avoir pris le soin d’extraire du ventre les foetus qu’elle portait encore ?

À cette dernière question, je dois être formel : si la famille avait eu quelques billets de banque à proposer au médecin en service, ce scandale n’aurait pas lieu. Quoi qu’on en dise, quelle que soit la version, fabriquée ou non, c’est à partir de là, à ce niveau-là, permettez-moi d’insister, que commence la négligence doublée de défaillance de responsabilité de l’hôpital Laquintinie.

La génération tête baissée décide parfois de lever cette tête… les week-ends noirs comme ce que je viens de vivre à Douala, il y en aura toujours, encore et encore.

Tchakounte Kemayou


La tragédie de Monique fait le buzz et provoque un week-end noir à Douala

Onde de choc ce wee-end à la suite du spectacle déplorable survenu devant la maternité de l’hôpital Laquintinie de Douala. Alerté par un internaute, les camerounais ont sauté sur la Toile pour s’indigner et se mobiliser. Un exemple très marqué des effets des réseaux sociaux. Récit d’un week-end noir à Douala.10261951_10207576039615861_402021659708622074_n

Ce samedi 12 mars 2016, pendant que je prenais mon aise en « sifflant » doucement mes petites Guigui dans un bar d’un quartier chaud de Douala, je reçois un coup de fil dont le numéro est masqué. Comme d’habitude, de pense avoir à faire à un appel venant de l’étranger. Je me retire loin du vacarme pour recevoir mon hôte :

— Allô ! Dis-je sans coup férir.

— Il y a déjà les cannibales à Douala ?

Me rétorque une voix lointaine que j’avais tout de suite assimilée à une blague. Du coup, j’ai pensé à raccrocher. J’étais vraiment occupé avec ma petite Guigui et je ne voulais absolument pas avoir un dérangement à cet instant surtout. La voix reprend :

— Pardon arrête de boire. Va à l’hôpital Laquintinie prendre des nouvelles.

Convaincu alors que cette voix ne m’est pas étrangère, je retins mon souffle pour me rassurer que j’avais bien compris le message et je renchéris :

— Qu’y a-t-il à l’hôpital Laquintinie ?

Demandai-je. Il réplique en colère, persuadé que je n’était au courant de rien :

— Comme tu es dans ta petite Guigui tous les matins, midis et soirs sans repos, tu oublies carrément qu’il y a tes frères et tes sœurs qui meurent à côté de toi. Je suis à Paris, à plus de 6.000 km et c’est moi qui t’appelle pour t’informer que c’est grave à Laquintinie, à quelques centimètres de toi ? Va consulter ton profil facebook où je viens de te tagger.

Il raccroche. J’ai ressenti tout de suite sa colère pour avoir été déçu qu’il ne puisse pas compter sur moi pour des informations de première main.

Il était déjà 20 h 30 à ma montre. En me déconnectant de mon laptop depuis midi, j’étais loin d’imaginer ce que j’allais découvrir sur le fil d’actualité de mon profil. Évidemment, pour défaut de Smartphone, absence de la maison, laptop éteint, il m’était impossible de savoir que l’hôpital Laquintinie vivait ce que je peux appeler « la tragédie de Monique ».

L’acte fatal

Quelles scènes macabres ! Je n’ai pas pu retenir ma stupeur en voyant toutes ces images défilées sous mes yeux comme un film d’horreur. J’étais au bord du choc. À l’instant, je n’envisageais même pas encore l’ampleur de ce qui s’était passé. Quelques minutes après, juste avant minuit, je découvre alors l’effroi ; une vidéo où se trouve une dame qui est en train de charcuter le ventre d’une autre. Celle-ci est couchée sur le dos à même le sol à l’extérieur et à quelques millimètres d’une porte fermée du bâtiment nouvellement construit de la maternité de l’hôpital. Les cris, les hurlements et les pleurs qui fusaient de toute part m’ont coupé le souffle. La température monte d’un cran. Mes fils d’actualité de facebook et de twitter ne désemplissent pas. Du coup, les médecins et l’hôpital Laquintinie, en premier, sont mis sur le banc des accusés.

Le désespoir

Il ressort alors des commentaires, des récits et des témoignages des uns et des autres, aussi bien des observateurs avertis que de la famille de la défunte enceinte, que l’acte fatal a été décidé sous le coup du désespoir. C’est la nommée Rose Tacke alias « Coffi » qui s’est vue obligée d’ouvrir le ventre de leur protégée à l’aide d’une lame pour faire sortir les fœtus gémellaires. La première raison évoquée qui a conduit à cet acte que beaucoup qualifient de louable, a été le fait d’un refus catégorique des médecins de la maternité de l’hôpital, de les recevoir. Il était question, après qu’un médecin ait déclaré le décès de la dame, d’extraire les fœtus par césarienne avant d’amener le corps à la morgue, si tant qu’elle était déjà décédée.

La mobilisation

Ce récit est la version sommaire des faits que personne n’a encore reniés. Depuis ce samedi noir, les versions du récit qui tournaient autour de l’avant-scène de l’acte « inhumain » sont aussi diverses que confuses.

Manifestants à Douala
Manifestants à Douala

En tous les cas, c’est à partir de ce soir du samedi que je réalise la puissance des réseaux sociaux. Les médias classiques étaient presque absents, pour ne pas dire totalement. Dans la plupart des radios et télés locales, il n’existe qu’un service minimum, le week-end étant consacré au repos des journalistes. Grâce à facebook, twitter, Whatsapp et autres, la nouvelle a pris une telle vitesse de l’éclaire au point où il a suffi d’un mot d’ordre de rassemblement soit lancé pour mobiliser la foule en moins de 24 heures.

Manifestants à Paris
Manifestants à Paris

Dimanche, dans l’après-midi, la devanture de l’hôpital Laquintinie était noire de monde. Depuis un temps, on avait pris la mauvaise habitude d’appeler les accros des réseaux sociaux « la génération tête baissée » comme pour dire que les réseaux sociaux sont venus annihiler l’esprit révolutionnaire dont le Cameroun a besoin pour provoquer son « printemps arabe » et renverser le régime le plus totalitaire d’Afrique. La vitesse avec laquelle les informations sur cet événement ont été diffusées donne froid au dos. Ceux qui sont connectés à la maison, au bureau, au quartier, dans la rue et que sais-je encore, se sont rendu compte que le moment était venu de lever la tête. Les premiers à être surpris par l’ampleur de la situation, ce sont les forces de l’ordre et les autorités administrative en premier. Habituées qu’elles ont à interdire les manifestations publiques, elles ont appris à leur dépens qu’on ne peut pas contrôler un mouvement spontané.

Retour au calme ?

La police a donc eu maille à partir et, malgré tout, a procédé aux arrestations de quelques personnes : la « charcutière », le croque-mort de l’hôpital qui avait, semble-t-il, refusé de prendre le corps inerte d’une femme en couche, et quelques manifestants. Les voix ont continué à s’élever, l’opinion s’indignait, le ministre de la Santé Publique sort de sa réserve. Les médias classiques sortent de leur sommeil profond. Du coup, la tension monte et les avocats au Barreau du Cameroun entrent en scène. Grâce au collectif d’avocats conduit par Me Guy Olivier Moteng et constitué pour la défense de dame Rose Tacke et du croque-mort, la police vient, à l’heure où j’écris ce billet, de les relâcher pour qu’ils comparaissent libre.

Mobilisation au Canada
Mobilisation au Canada

Mais, au-delà de cette tragédie, il faut avouer que les hôpitaux camerounais se portent mal, très mai même. Si aucune solution n’est trouvée, les tragédies de ce genre ne cesseront de se reproduire. N’étant donc pas un cas isolé, pour comprendre ce qui est arrivé à la défunte Monique Koumatekel, il faut faire une véritable autopsie, à la manière d’un médecin bien sûr, de la situation réelle de nos hôpitaux en posant de vraies questions : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi les hôpitaux publics camerounais sont-ils inefficaces ?

Pour approfondir le débat, cliquez ici.

Tchakounté Kemayou


Comment le bibliobus Street-CLAC de Yaoundé m’a séduit

Un après-midi de février 2016, je débarque dans la capitale, Yaoundé, ville aux sept collines. Il est environ 15 h 30 quand le bus que j’avais emprunté entre à la gare à Mvan pour le débarquement. Le soleil d’aplomb de la ville sillonne le paysage et scintille encore dans le ciel. Pendant que je déambule à la recherche d’un taxi pour mon lieu de séjour, je vis comme un éclair passé devant moi, un grand bus, dont le design, ne m’a pas laissé indifférent. Interloquée, ma voisine de bus, puisqu’on ne s’était pas encore quitté en attendant de me trouver un taxi, qui m’observait me lança tout d’un coup : « tu ne sais plus lire ? C’est le CLAC ». « Le CLAC ? De quoi s’agit-il ? » Lui rétorquais-je.  « C’est la bibliobus. La bibliothèque mobile », répondit-elle. Je suis donc allé, durant mon séjour, à la découverte de cette affaire qui venait de me séduire.

Une belle affaire, ce CLAC !

Créé en 2007 par le Camerounais Charles Kamdem Poeghela, le CLAC intitulé Centre de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC) de Yaoundé est l’une des rares structures vouées à la formation et à l’éducation à travers le livre. Sa vocation première est la formation et la sensibilisation par les outils didactiques aussi divers que variés issus de la technologie de dernière génération. Ce centre est aussi un véritable lieu de rencontres. Principalement concentré sur la vulgarisation de la lecture, il est, de ce point vu, considéré comme l’une des principales structures de la capitale qui donne de la matière aux jeunes pour, à la fois, la recherche et le loisir. C’est en cela que le centre occupe une place de choix dans l’environnement de la diffusion des connaissances par le livre.

Le livre : une opportunité

Le Cameroun est un pays dont la culture de l’écriture, de la lecture, de l’édition, bref du livre, est encore considérée comme un luxe. Les plus gros consommateurs du livre tels que les élèves, les étudiants, les enseignants, les chercheurs ont toujours eu recours à des acrobaties les plus rocambolesques pour trouver un ouvrage qui répond véritablement à leurs attentes. En ce sens, toute initiative, quelle qu’elle soit, s’avère être salvatrice. Pour bien illustrer la portée d’un tel projet, il faut mettre en exergue le taux d’accès aux livres. Les couches les plus concernées pour une politique plus poussée d’accès aux livres sont les enfants scolarisés ou non. Ainsi, en dehors des Instituts Français de Douala et de Yaoundé qui ne sont particulièrement pas spécialisés pour l’éducation et la recherche d’une part et des bibliothèques universitaires qui ne sont pas toujours mises à jour pour répondre aux exigences scientifiques de la recherche d’autre part, le Cameroun ne possède véritablement pas de bibliothèque digne de ce nom. Avec une bibliothèque dans ses locaux, le CLAC décide d’aller plus loin afin de toucher le maximum de personnes.

Le Street-CLAC : de quoi s’agit-il ?

street_clac-1441872934Le CLAC a mis en place, depuis 2015, un concept fort évocateur et qui n’est pas encore dans les habitudes locales : la bibliothèque mobile ou encore appelée « bibliobus ». En partenariat avec la Bibliothèque Sans Frontière (BSF), le CLAC a, à sa disposition, un grand bus bien équipé et doté de tout le matériel nécessaire pour la recherche, l’éducation et la formation. Il s’agit entre autres, des livres, des tablettes, des ordinateurs connectés à internet, des vidéos-projecteurs, des écrans, des films et documentaires, des films d’animation, des CD-Rom, etc. c’est donc une véritable bibliothèque complète qui possède des milliers de fonds. Il existe aussi des animations culturelles et pédagogiques telles que des formations et des sensibilisations en ateliers et/ou en conférences éducatifs.

L’accès à un livre : une aubaine

Il y a au Cameroun des élèves et des étudiants qui finissent leur cycle de BTS ou de licence sans avoir eu la chance de lire, pour ne pas dire de voir un vrai livre. Je dis bien un vrai livre, pas la contrefaçon. Les bibliothèques universitaires manquent d’entretien et ressemblant, pour la plupart à un véritable musée abandonné juste pour la publicité. Du coup, les étudiants ne peuvent compter que sur les commandes via internet, et l’abonnement dans les bibliothèques en ligne pour les plus fortunés. Ceux-ci font alors des polycopies pour leurs paires qui ne tarderont pas à s’en abreuver au prix de rien. Voilà comment la plupart finissent leur cursus sans accès à un vrai livre. Il a fallu donc faire quelque chose.

L’innovation en toile de fond

À l’image des Instituts Français qui existent ici, le Street-CLAC est une véritable médiathèque. C’est-à-dire que c’est une bibliothèque dont les informations et les connaissances ne se trouvent pas seulement dans le support papier comme dans une bibliothèque classique. Les bibliothèques du 21ème siècle sont essentiellement dotées de données digitales. Celles-ci sont disponibles et consultables à partir de la bibliothèque numérique du centre ou encore à partir des bibliothèques via internet. C’est en cela que ce bibliobus est une véritable innovation au Cameroun. C’est aussi et encore une claque amère infligée aux structures universitaires qui tardent obstinément désespérément de s’arrimer à la nouvelle donne. Mais, pour le Street-CLAC, c’est plus que du digital…

…C’est la mobilité qui compte

Comme je le disais au départ, j’ai été frappé par le passage de ce grand bus à travers son design. Lorsqu’on m’a fait savoir que c’est une bibliothèque mobile, j’ai été surpris par ce concept convaincu qu’au Cameroun, c’était inimaginable. Et j’ai été plus obnubilé le jour où j’ai franchi pour la première fois les portes de ce centre situé à Mimboman. Une bibliothèque qui va vers les lecteurs, à la recherche des lecteurs, à la rencontre des lecteurs pour leur faire découvrir des merveilles du livre.

Le Street-CLAC est donc un projet conçu pour ceux qui pourront avoir des ouvrages aussi bien en papiers qu’en numériques. Parce que le bus viendra vers eux. Mais, il ne faudra pas se méprendre, le CLAC n’a pas trop misé sur cette couche estudiantine considérée comme la plus grosse consommatrice des savoirs. La plupart des fonds sont destinés à la jeunesse, aux enfants. Normal, puisqu’en plus de cette absence d’infrastructures qui éloignent les jeunes du livre, les jeunes n’aiment surtout pas lire. Il faut d’abord commencer par éduquer les tout-petits à la culture de la lecture.

Le déploiement du bibliobus

Malheureusement, eh oui, malheureusement, le Street-CLAC ne sera pas présent sur tout le territoire de Yaoundé vaste de plus de 3 millions d’habitants. Seuls les quartiers comme Mimboman, Essos, Anguissa, Nkomo, Soa, Ngoa-Ekellé, Omnisport, Ngousso, Nkondengui et Ekounou situés à l’Est de la ville, sont concernés. Pendant 4 à 5 heures, le bus immobilisé permettra aux animateurs et bibliothécaires de faire découvrir les merveilles du livre aux jeunes des quartiers populaires. C’est la couche la plus indiquée et vulnérable à l’accès du livre. Tout le matériel et le mobilier sorti du bus, les tables et les chaises pliables et modulables à souhait, sont disposés dans un espace libre d’accès et convivial. L’ambiance ressemble, vraisemblablement, à un marché de lecture.

MTN Cameroon marque son sceau

StreetClac (3)Évidemment, ce vaste projet innovant ne pouvait pas voir le jour sans la contribution des partenaires aussi variés que restreints. Charles Kamdem Poeghela a d’abord eu le soutien de l’ONG Bibliothèque Sans Frontière qui a eu l’amabilité de financer le transport du bibliobus de la ville de Villeurbanne, donatrice, jusqu’au port de Douala. C’est alors qu’à partir du 16 septembre, une campagne de foundraising dénommée « KissKissBankBank » a été lancée pour la collecte de 5000 € afin de financer son relooking : design, aménagements et mobiliers extérieurs. La campagne a tenu les promesses des fleurs puisque le design a réussi à me séduire.

Enfin, le CLAC n’a pas manqué du soutien des entreprises de droit camerounais dites citoyennes qui s’illustrent, depuis fort longtemps déjà, à des gestes aussi grands que le cœur peut l’être. En matière de logistique, MTN Cameroon, puisqu’il s’agit d’elle, vient en renfort avec des équipements haut standing : « une dizaine de tablettes tactiles ultras performantes, 01 groupe électrogène de 5.25 KVA, 02 ordinateurs portables de dernière génération, 01 téléviseur TV LED de 55’, 01 Lecteur DVD Blu RAY, et des enceintes portables VHF amplifiées », sans oublier la connexion internet illimitée et gratuite.

La cérémonie de remise de cet important don a eu lieu à Yaoundé au siège du CLAC le 25 février dernier a réuni autour de Charles Kamdem Poeghela, fondateur du CLAC et du Professeur Ebénezer Njoh Mouelle, membre du conseil d’administration de la Fondation MTN, un public circonstancié et chaleureux à la fois. Voilà qui viendra mettre du baume au cœur pour déclencher mettre en branle le bibliobus qui ne pourra, bien évidemment, se déplacer que grâce au soutien en carburant offert par l’entreprise MRS du richissime homme d’affaires Nigérian Aliko Dangoté.

Et la suite… ?

C’est à croire que le Street-CLAC est un projet accompli. Que non. Il faut le dire sans rechigner, un projet comme celui d’une bibliothèque est extrêmement lourd et endurant par le fait qu’il est sévèrement coûteux à l’entretien. Le challenge du CLAC ne s’arrêtera donc pas là, en effet. Il nécessite du personnel qualifié et salarié. C’est le pari à tenir pour un projet d’envergure humanitaire et social. Il faut féliciter l’initiateur et les partenaires qui, je l’espère, ne vont pas lâcher le Street-CLAC en si bon chemin en pérennisant leur soutien par l’enrichissement du fond de la bibliothèque appelée à s’adapter à la demande.

Tchakounté Kémayou


Le 8 mars et les enjeux de la problématique de l’égalité

Le 8 mars au Cameroun a toujours été des journées mémorables. Mémorables en ce sens que les femmes, puisqu’il s’agit d’elles, occupent l’espace public tant physique qu’intellectuel pour plaider leur cause devenue une ritournelle et un leitmotiv : égalité des genres. A la suite d’une remarquable chronique intitulée « L’émancipation des femmes passe par l’éducation des hommes » où l’égalité semble être le nœud gordien de la relation homme/femme, je me sens ici dans l’obligation, non en tant que homme mais en tant qu’être humaine, de dénouer l’écheveau.

Au fait, de quoi s’agit-il ? Que nous renvoie ce concept d’égalité si cher et si médiatisé en plein 21ème siècle de cette journée internationale de la femme que le monde entier s’apprête à célébrer comme d’habitude ? Autrement dit, comment peut-on prôner l’égalité de deux éléments dont la perception de la différence reste criarde ?

29229-logojourdelafemme2014-400x400Mathématiquement, lorsqu’on veut mettre la problématique d’égalité des éléments d’un ensemble sur la table, on suppose deux principes : 1-tous les éléments sont intrinsèquement et/ou morphologiquement (fond et forme) identiques ; 2-chaque élément a la possibilité et la capacité, sans entrave, de faire valoir leurs forces et leur puissance. Ainsi présentée, cette problématique d’égalité se pose avec plus d’acuité dans les organisations humaines où le souci d’accumulation a toujours été une quête permanente. Les êtres humains, étant par excellence en relation et en interrelation les uns des autres, rencontreront des situations heureuses ou malheureuses de conflits et de guerre perpétuelle d’accaparement des ressources : c’est l’état de nature. L’une des forces de la philosophie avec entre autres Montesquieu (L’esprit des lois), Locke (Traité du gouvernement civil), Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Du contrat social) et autres, est de mettre en évidence cet état de nature afin de donner à la société des éléments de transformation vers l’état de société.

Bien que les problématiques du genre tel que l’ont posé les défenseurs des droits de l’Homme et les féministes ne reposent pas sur le même principe, elles ont ici le privilège d’être questionnées à juste titre. Si John Locke fonde son principe de l’égalité sur le libéralisme entendu comme le fait de conquérir des espaces de liberté en s’affranchissant des affres de son environnement, il n’en demeure pas moins vrai que les éléments qui fondent des relations entre les deux genres sont basés sur les rapports de force. Pas plus. Autrement dit, les gens doivent se battre égal à égal, comme ça se dit et les positions sociales acquises témoigneront à elles seules les compétences de tout un chacun dans sa quête du bien-être.

Le monde tel que défini par ces penseurs est perçu comme une société d’égalité en ce sens que le sexe ou le genre ici n’a pas de signification intrinsèque. L’être humain étant considéré comme un esprit pensant, il serait absolument injustifié et injustifiable de faire une différence entre les deux sexes (le masculin et le féminin) ou entre les deux genres (l’homme et la femme). Un être pensant est un être pensant. Point final. L’organe sexuel n’est considéré ici que comme un revêtement. Avec une définition du monde ainsi exposé, il y a de fortes chances de voir en la journée internationale de la femme un leurre. Évidemment, l’avènement d’une société telle que le définit les puristes du libéralisme est loin d’être une sinécure. La distinction des genres ou des sexes ne rend pas service à l’avènement d’une égalité si chère aux femmes émancipées, surtout les Africaines. Pourquoi ?

En Afrique et au Cameroun en particulier, plusieurs situations de vie en société, en famille, en entreprise, dans les domaines du politique comme de l’économie montrent à suffire que l’égalité tant prônée par les uns et les autres n’est qu’un vain mot. La première preuve la plus patente vient du fait que, dans la conscience collective, il existe une différence de fait entre les deux genres. Cette différence viendrait par la distinction morphologique de l’une et de l’autre. Les gens vont même jusqu’à conférer à chaque organe sexuel un caractère de personnalité qui lui serait propre et innée. Alors qu’il suffit de changer de sexe pour rester tel quel. Que ne voit-on pas avec le phénomène des transsexuels ? Dans plusieurs milieux camerounais, surtout traditionnel, les femmes restent encore marginalisées dans leur droit d’héritage par le simple fait de son sexe. C’est une tradition léguée par les anciens pour qui la famille est et reste l’œuvre de l’homme considéré comme le fondateur d’une famille, d’une lignée, d’un clan. D’où son nom que porte fièrement la progéniture issue de ses germes. Or, une société égalitaire supposerait que tous les enfants du géniteur soient des ayants droit à part entière. Comme les sociétés sont fondées sur la paternité, la femme est appelée à aller rejoindre son conjoint dans la lignée crée par celui-ci. Elle quitte donc la lignée de son géniteur pour aller rejoindre celle de son mari. Pour casser le lien d’avec son ancienne lignée, son futur mari doit s’acquitter d’un droit de jouissance appelé dot. C’est la raison qui justifierait, probablement, la déchéance de leur droit d’héritière pour permettre aux enfants de sexe masculin, restés dans la lignée, de jouir les biens laissés par leur feu père afin de bâtir eux aussi leur propre lignée en perpétuant la génération du géniteur.

Mais, revenons un peu plus avant pour montrer comment se construisent les situations de domination à partir d’une relation homme/femme. Les relations de flânerie et de copinage que peuvent entretenir un garçon et une fille commenceraient toujours par les avances du garçon galant. Il ne viendrait jamais à l’esprit, peut-être rarement, à la fille Africaine de s’aventurer vers un jeune homme pour le courtiser ouvertement. Cette étape est la chasse gardée de l’autre considéré comme celui par qui tout doit commencer. C’est cela l’esprit d’une relation basée sur une certaine « domination » qui ne dit pas son nom. Et ça ne dérange personne parce que c’est comme ça que la société est et a été durant des siècles. Nous l’avons trouvé et nous devons faire avec, diront certains pour s’en consoler. Et c’est ainsi que durant cette relation, les deux tourtereaux croient fermement que c’est le destin de l’homme : celui de prendre des initiatives, de considérer la femme comme sa charge, sa propriété, pour ainsi dire. Les filles ont même fière allure de se considérer comme un être appartenant à un autre au point de le revendiquer. Un être qui ne doit son existence qu’à un autre homme qui l’a sorti de la misère de chez ses parents, qui lui a donné du gîte et du pain. Il serait même inutile de faire allusion sur celles qui, avec le temps et le modernisme, se sont émancipées. Ici encore, le comble est qu’elles ne se limiteraient pas à se contenter de ses revenus. L’argent de son homme c’est pour le couple puisqu’il est le chef, diront-elles. La conception qu’elles ont de la relation y est pour beaucoup, car la perception de l’homme comme chef de famille est ancrée dans leur esprit et font d’elles moins des acteurs que de sujets.

Nous évoluons dans un monde où il est établi que chacun doit avoir sa place à priori en fonction de son sexe. Un monde où, justement, la place de la femme est confinée aux tâches ménagères, à l’éducation et au soin des enfants, à la préparation quotidienne du déjeuner et du diner familial. Celle de l’homme serait de sortir, d’aller chercher les sous pour la prise en charge de sa lignée en vue de régler les factures de l’eau, d’électricité, du loyer, des courses et de la santé de la maisonnée. Même si cette hiérarchisation ou cette répartition sexuée des tâches sociales a disparu dans certains pays ou certaines régions, il reste quand même vrai que la distinction entre les sexes demeure encore un ancrage théorétique dans les habitus et la conception des lois. La preuve, dans les entreprises elles sont de plus en plus astreintes au travail de nuit pour des raisons évidentes de préjugés sociaux. Plus en amont, au recrutement certaines sélections se font encore en fonction des sexes. Cet embrouillamini dans la répartition du rôle social a perduré à tel point qu’on en est arrivé à penser que la femme peut être considérée, selon une opinion collective, comme un « sexe faible » parce qu’elle est toujours confinée, que ce soit en famille ou en entreprise, à tout ce qui est jugé secondaire.

Cette situation a tellement marginalisé les femmes au point où les politiques prennent leur sort à bras le corps. C’est ainsi que l’idéologie socialiste, dans sa recherche de justice sociale, est arrivée à reléguer la gente féminine à la couche dite des « cas sociaux » comme on le fait pour les personnes à mobilité réduite (les handicapés), les enfants et les orphelins, les personnes abandonnées ou celles atteintes de maladies incurables ou difficiles (le cancer, le Sida), les personnes du troisième âge, etc. C’est la raison pour laquelle dans la plupart des pays africains, les ministères qui s’occupent des affaires sociales, de la solidarité nationale et de la santé publique incluent dans leur cahier de charge cette couche de la population considérée comme l’une des plus prioritaires : la femme. Le simple fait de confiner une catégorie sociale comme une couche marginalisée alors que démographiquement au Cameroun et dans la plupart des pays elle représente quand même plus de 51 % de la population totale est aberrante. De quel droit doit-elle prévaloir et revendiquer en tant qu’être humain à part entière ? Une puissance, une force qui s’ignore, qui n’a pas conscience de sa valeur intrinsèque peut-elle être considérée comme couche sociale à protéger ? Peut-être le problème viendrait-il de la marginalisation sociale. Soit. Mais, il ne faut surtout pas penser que le simple fait de s’affranchir de cette marginalisation serait une panacée si cette question de la distinction sexuelle demeure. La distinction est une construction entretenue depuis belle lurette et prônée non seulement par la tradition africaine, mais surtout par la tradition judéo-chrétienne, juive et musulmane.

On ne peut pas, d’un côté, croire en ces pratiques, et de l’autre, se donner en spectacle dans le champ de la politique où on va même plus loin en encourageant des lois sur l’égalité dans la répartition des postes gouvernementaux, des sièges à l’assemblée nationale et même dans les conseils municipaux. Tant bien que mal, certains pays réussissent à s’y arrimer. Voilà où se limite le combat des féministes, à mon sens. Mais, à vrai dire, le problème ne se trouve-t-il pas ailleurs ?

La société elle-même tend à aller vers l’abolition pure et simple de ce qui gênerait un genre à jouir d’un privilège jusque-là conféré par la nature à l’autre genre. Le phénomène de la transsexualité montre à suffisance que les capacités ou les compétences dans une tâche n’ont pas de sexe. Comment les homosexuels et les lesbiennes qui vivent maritalement font-ils pour se répartir des tâches du ménage ? Est-ce en fonction du sexe ? Que non ! On peut même prolonger l’analyse en allant au-delà et faire intervenir la biologie. La conception va finir par ne plus être l’apanage du genre féminin. Autrement dit, il n’est plus nécessaire de nos jours d’avoir un accouplement entre un homme et une femme pour être parent. Il suffit qu’une personne fasse la demande, il deviendra le parent d’un enfant adopté, d’un bébé né d’une mère porteuse, d’un bébé né d’une insémination provenant d’un donneur incognito. S’il n’est pas interdit aux personnes incapables de procréer pour des raisons de santé et autres, d’avoir des enfants, pourquoi empêcherait-on alors aux homosexuels d’avoir les leurs ? Vous me direz certainement que les deux cas sont différents par le fait que les homos ne sont pas considérés par l’OMS comme des malades, je vous réponds tout de suite que si la nature les empêche d’être parents la science le leur permette. D’où l’argument selon lequel les homosexuels manqueront des enfants deviendra, avec le temps, caduc.

Le bannissement des  sexes, condition sine qua non de l’avènement d’une société égalitaire, n’est-il pas craint pour les conséquences qu’il pourrait engendrer ou alors c’est l’ignorance qui hante la société sur la véritable conception de l’égalité selon Locke ? À l’observation donc, ce philosophe anglais définit l’égalité comme un état de nature. Il ne faut pas considérer un état de nature comme une absence de la loi, mais comme une société dont la seule loi est régie par la raison et la liberté c’est-à-dire le bon sens.

Tchakounté Kemayou


Présidentielle 2018 au Cameroun : les subversifs sortent du bois

Des campagnes et des contre-campagnes à la candidature du président Paul Biya pour l’élection présidentielle de 2018 continuent de faire les choux gras de la presse, d’occuper l’espace digital des réseaux sociaux et de polluer toutes les chaumières de la République. Depuis le début de l’année, et un peu plus tôt avant, les militants du RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais) ont sonné l’alerte avec des motions de soutien à leur président national à travers des meetings sur toute l’étendue du territoire.

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Des appels de plus en plus pressants et stressants de ces militants pour exhorter leur champion à rempiler pour un énième mandat, infestent l’air. Un mandat qui, avec ses 85 ans en 2018, permettra à Paul Biya de demeurer encore au pouvoir pour 7 ans. Pour celui qui a déjà fait toute sa carrière politique comme ministre, premier ministre et président de la République en 50 ans, cela ressemble fort opportunément, ni plus ni moins, à une confiscation du pouvoir politique au détriment des générations futures.

Cette actualité des motions de soutien à la candidature de Paul Biya avait déjà fait l’objet d’un développement, dans une de mes chroniques le mois dernier (il y a quelques jours). L’intérêt que suscite le déroulement de cette actualité ces derniers temps, ce sont des voix dissonantes d’origines diverses. Des dissonances porteuses d’enjeux pour la simple raison qu’elles ont été portées par des voix non moins célèbres parmi les plus écoutées. La presse relève depuis un certain temps les contre-appels venant de ceux qu’elle attendait le moins d’autant plus que les partis politiques de l’opposition sont restés divisés, lents, voire muets, à la réaction des élites zélées du RDPC. Certains leaders des partis politiques tels que le MRC et le Manidem, à travers leurs équipes dirigeantes, se mobilisent et continuent de mobiliser l’opinion sur la dangerosité d’une telle candidature caractéristique d’une forfaiture. Ce week-end, pas plus tard que ce samedi, le Sdf, considéré comme la tête de file de l’opposition, s’est juste indigné dans un communiqué de son Comité Exécutif.

Depuis ce début février, période réservée à la jeunesse au Cameroun, on a vu et entendu des sons de cloches divergentes dont la source n’a laissé personne indifférent. Les jeunes, justement, ont saisi cette opportunité de la célébration de la fête nationale de la jeunesse le 11 février de chaque année pour donner un autre son de cloche à ces appels à la candidature de Biya.

Les jeunes de la Lékié tancent vertement les vieux « retraités »

C’est donc autour du 8 février que Denis Émilien Atangana, porte-parole des jeunes du département de la Lékié, zone réputée pour être le fief du parti au pouvoir, a choisi de lancer sa contre-campagne.  Pour rappel, les élites de ce département ont été l’un des premiers à signer des motions de soutien à une candidature du président Biya. Il n’a pas fallu plus que ça pour que la presse s’intéresse à ce contre-appel presque inattendu. Dans une correspondante fumante, Denis Émilien Atangana, fils originaire du département, est donc monté sur les créneaux pour dénoncer ce qu’il appelle lui-même un « macabre plus proche de l’imposture politique ». En effet, ce jeune fait savoir aux élites de son département qu’elles n’ont aucune légitimité de parler au nom de la jeunesse de la Lékié qui est plongée depuis belle lurette aux affres du chômage. Ces élites, dit-il, ne sont que ces « … quelques personnes, qui bénéficient des largesses du régime, soucieuses de préserver leurs intérêts ».

Un peu plus tard, le 11 février 2016, le jour J donc de cette célébration de la fête de la jeunesse, les jeunes du Sdf sont sortis de leur silence pour donner de la voix dissonante à ces appels. En effet, dans un élan de cœur, ils, « la jeunesse de Yaoundé 4 », ont dit « non à une nouvelle candidature de Paul Biya en 2018 ou avant ». C’est ce qu’on peut lire sur la banderole qu’ils avaient affiché superbement au-dessus d’eux et visible au premier coup d’œil. Il s’agissait donc des jeunes de l’arrondissement de Yaoundé 4ème, capitale du pays et presque considérée comme le fief du parti au pouvoir.

L’âge avancé de Paul Biya pris comme contre-argument

Ne quittons pas les jeunes et rendons-nous immédiatement au siège d’un jeune parti politique qui a fait parler de lui durant tout ce week-end. Pour sa première sortie statutaire, le parti Univers dont le président est un professeur de droit privé,  Prosper Nkou Mvondo, Maître de conférences à l’Université de Ngaoundéré, a lancé aussi un contre-appel à la candidature à travers une lettre au président de la République, le 20 février également. L’attention de la presse pour cette actualité demeure le statut de l’homme présenté comme président du parti qui exige le départ à la retraite de Paul Biya. Généralement, les appels à la candidature dans les milieux universitaires ne sont ponctués que par des motions de soutien où chaque universitaire est appelé à signer, à visage découvert, le maintien du RDPC au pouvoir. Les voix dissonantes n’ont pas toujours été les bienvenues dans ce milieu où elles étaient toujours obligées à rester discrètes. Même s’il ne s’agit pas ici d’un appel issu du milieu universitaire, il n’en demeure pas moins vrai que le Pr Nkou Mvondo, enseignant, est l’un des rares universitaires à se mettre dans une telle posture de subversif dans un milieu totalement monopolisé.

Son contre-appel, lu et publié par plusieurs journaux locaux, fait l’objet de commentaires les plus fous dans l’opinion. Prenons ici deux extraits qui ont attiré l’attention de beaucoup plus de la curiosité à la camerounaise.

La particularité du discours est sa propension à faire appel à des situations, des anecdotes et des exemples de récit de vie pour placer chacun devant ses responsabilités au cas où il s’avérerait que des Camerounais, qu’importe le nombre, s’entêtaient à faire le choix de Paul Biya. C’est d’ailleurs à cet enseignant qu’on doit désormais le slogan « 2018 : tout sauf Paul Biya » contenu dans sa lettre datée du samedi 20 février 2016. Ces deux extraits ci-dessous mettent en exergue l’âge très avancé qui, à lui seul, ne milite pas en faveur du probable candidat du RDPC :

1er extrait : « Si vous entrez dans une voiture pour vous laisser conduire par un homme de 83 ans, c’est que vous êtes suicidaire ; de même, si vous allez dans un hôpital et vous vous laissez opérer par un homme de 83 ans, c’est que vous avez décidé de mourir ». Il s’agit ici de montrer à l’opinion qu’un homme de cet âge, loin de mépriser son intelligence, ne pourra pas tenir ses engagements face aux défis que lui confèreraient ses charges républicaines. Pour cet universitaire, il est pratiquement irresponsable que des personnes dites sensées se laissent conduire, guider, piloter par un octogénaire qui n’a plus toutes ses facultés intellectuelles pour mener le peuple à bon port. Loin pour lui d’affirmer que les vieillards n’ont plus de place dans la société. Il n’est d’ailleurs pas allé chercher très loin que dans la tradition africaine pour démontrer la place que chaque personne du troisième âge devrait avoir en Afrique.

2nd extrait : « Dans les traditions africaines, un homme de 83 ans ne va ni au champ, ni à la chasse, ni à la pêche ; il dort, il mange, il raconte de belles histoires à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Il ne travaille plus pour les autres; les autres travaillent pour lui. Ceux qui font des appels pour que le président Paul Biya se représente ont visiblement perdu la raison ». On voit ici toute la quintessence qu’occupe la sagesse d’un vieux dans des sociétés africaines. D’où l’affirmation d’Amadou Hampâté Bâ selon laquelle « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » porte tout son sens : il doit raconter des contes à ses petits-enfants et ses arrières petits-enfants. Pour ceux qui manquaient donc d’argument pour incriminer l’âge avancé, une réponse a été donnée par le Pr Nkou Mvondo qui ne fait pas de différence entre un vieillard et un bébé qui ne peut qu’attendre d’être chouchouté.

L’Ouest se démarque, subjugue les attentes et suscite le débat statutaire

Les appels à la candidature de Paul Biya avaient déjà assez pris une tournure à telle enseigne que les élites de chaque région et chaque département du pays ne voulaient pas être à la traîne. Du Nord au Sud, de l’Est au Littoral, toutes les élites s’étaient déjà fait remarquer par leur zèle d’arrogance et de fanfaronnade, fût-il, imperturbable. Seule la région de l’Ouest restait la plus attendue par la presse qui commençait déjà à se demander où étaient passées ces élites Bamiléké, l’un des piliers du régime. La région attendue a donc fait son entrée dans la vague des motions de soutien ce samedi 20 février 2016. Évidemment, contrairement à ce que beaucoup attendaient, la dissonance du son de cloche a raisonné de la bouche du Sultan Mbobo Njoya, roi de Foumban et membre influent du parti au pouvoir. Le discours de ce sénateur a défrayé la chronique par le fait qu’il était moins laudateur, moins empreint d’enthousiasme comme l’étaient pour tous les autres avant lui. Ce qu’il faut retenir dans son discours, c’est le fait d’avoir exigé, comme il le disait en s’adressant aux militants présents à ce meeting, « la tenue de notre Congrès ordinaire, prévu statutairement cette année, afin de permettre à notre grand parti, non seulement de faire son toilettage de jouvence que nous appelons de tous nos vœux, mais aussi de s’arrimer aux nouvelles résolutions issues de notre Congrès extraordinaire, et éventuellement, de certaines dispositions législatives que les deux chambres pourraient être amenées à prendre, dans le sens où cette situation qui préoccupe tant tout un chacun. Nous sommes convaincus Monsieur le Président National, que votre réponse à cet appel, viendra combler ce vœu ardent des militants de la région de l’Ouest et d’ailleurs. Nous vous y encourageons et vous pouvez compter sur notre indéfectible soutien ».

Loin d’être considéré de subversif, le ton du discours appelle tout simplement à la mise en place des cadres statutaires du parti nécessaire à une candidature de Paul Biya. En effet, la convocation d’un congrès ordinaire qui donnera les pleins droits au président national d’avoir la légitimité de postuler à cette candidature à travers une onction des congressistes. À bien lire entre les lignes, ce congrès du RDPC mettra en jeu le poste du président du parti dont le mandat de 5 ans tirera à sa fin cette année. Le président du parti étant statutairement le candidat à toute élection présidentielle, Paul Biya risquera tomber dans l’illégalité si l’élection a lieu sans avoir tenu un congrès du parti au pouvoir. En clair, la région de l’Ouest exige donc un congrès avant toute élection présidentielle et non une élection anticipée comme l’ont exigé les autres élites. Le voile a donc été levé sur cette frénésie et cette effervescence effrénée des appels, des motions de soutien à la candidature du président Paul Biya. Seule une élection présidentielle anticipée peut sortir le RDPC dans la gabegie politico-juridique dont il allait faire preuve. La peur dans le ventre de voir un concurrent hante les ténors et vénérés du régime de se voir évincer leur champion à travers un congrès. Stratégiquement, une élection anticipée permettra à Paul Biya, président du RDPC de postuler à la candidature avant d’organiser le congrès qui pourrait même avoir lieu un peu plus tard selon son bon vouloir.

Assister-t-on désormais à une bataille rangée entre deux camps du RDPC ? Seul Paul Biya a la réponse.

Tchakounté Kémayou


Cameroun : autopsie d’une jeunesse à vau-l’eau

La plus grande tragédie de notre époque, je crois, c’est que nous avons manqué à la tradition combattante. Nous avons rompu la chaîne de combat. Les oppresseurs des générations précédentes ont eu nos Peuples sur leur dos et ont dû succomber à leur résistance. La jeunesse à l’époque des Um, Moumié, Ouandié, Ossende, était hautement politisée.

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Notre époque se caractérise par la dépolitisation de la jeunesse, son désengagement sur le terrain éminemment politique. La plus belle manifestation d’une jeunesse politisée s’est vue dans les années de braise n 1990. En février 2008, on a assisté à une effervescence sporadique vite étouffée. Or, non seulement la Jeunesse des années 90 n’a pas consolidé son engagement en une force politique puissante, la jeunesse actuelle a réalisé l’exploit de gérer l’horreur de la condition nationale par l’ironie, la fatalité et la débauche.

Les étudiants PARLEMENTAIRES* des années 90 et tous les Camerounais de la diaspora, quant à eux, ayant fui en Oxydent (pardon Occident) pour la plupart, ont succombé au poison du consumérisme, se sont embourgeoisés, se sont installés sur la natte des autres plus confortablement que ces autres eux-mêmes, beaucoup trop confortablement… Du coup, le pays est perçu de manière distante, détachée, on en parle souvent comme de l’affaire du voisin, on attend des autres la solution comme si d’autres étaient plus concernés que soit…

Tous les mouvements qui se sont constitués en Diaspora pour résoudre l’équation politique du Cameroun n’ont pas résolu l’énigme de la quadrature du cercle qui enserre nos destinés. Aussi désunis que les États africains face aux grands blocs et autres multinationales qui foncent tête baissée sur le continent, aussi divisés que les partis politiques qui se font phagocyter par le bras joyeusement corrupteur de Biya, les diasporiques traînent une habitude, j’allais dire une malédiction bien africaine, et restent tout aussi impuissants que leur continent, et tout aussi inefficaces que les potentats qu’ils combattent… Quelle organisation, quelle machine de lutte avons-nous créée? Faisons-nous le 1/1000e du travail que les upécistes ont fait à l’étranger, après le démantèlement de ce Parti Historique? C’est là une bonne question pour notre méditation!

Faites un tour au Cameroun, vous marcherez comme un somnambule dans les rues… Halluciné, vous ne comprendrez pas comment la marmite Cameroun peut tant bouillir sans jamais déborder, sans pulvériser le lourd couvercle qui comprime sa pression intérieure… Et de grâce, n’allez pas dans les administrations publiques, car il vous prendra l’envie, à presque tous les coups, d’étrangler un fonctionnaire de vos mains, sur le champ… Le « superbe mépris » (selon le beau mot du journaliste Jean Baptiste Sipa) avec lequel on traite le Camerounais dans son propre pays est corrosif pour les nerfs. Malheur à vous si vous devez dédouaner votre voiture… Pour ne pas vous donner un infarctus, je passe… Tant de scènes de la vie quotidienne, à chaque coin de rue, sont si choquantes, que faute de mieux, en désespoir de cause, vous finissez par admirer ce Peuple qui peut accepter une situation aussi infamante, tolérer cette plus intolérable condition que lui infligent des criminels gestionnaires de la fortune publique, avec autant de calme…

Voulez-vous voir la foule de Césaire, vous n’aurez pas meilleur terrain d’observation. Cela me rappelle « Perpétue ou l’habitude du malheur », de nul autre que Mongo Béti.

Le taux de mécontentement et d’angoisse exponentiel finit désespérément par le non moins désespérant et révoltant « ON VA FAIRE COMMENT?! ». Les gens vivent aux portes de l’enfer avec pour leur propre sort une indifférence apparente dont on comprend le ressort profond lorsqu’on les engage dans une discussion politique décisive : ils sont terrorisés de payer le prix qu’exige la liberté, car ce prix, ils le connaissent… Qui connaît en effet ce prix mieux que les enfants du Pays du Char des Dieux? Or ils ne sont plus prêts à payer ce prix juste pour qu’un homme sans scrupules se serve d’eux pour accéder à la mangeoire!

En effet, la trahison récurrente des marchands politiques sans étoffe qu’on avait un instant pris pour des opposants a fait réaliser aux populations la vanité de tout engagement politique, car au bout du compte, quand vous n’êtes pas mangés par le pouvoir dictatorial, vous êtes vendus par des minables qui utilisent vos aspirations simplement comme un ascenseur social, et que vous les retrouvez un matin bombardés ministres ou DG de Biya, ou largués députés dans son applaudimètre qui tient lieu de Parlement du Peuple… l’Assemblée Nationale qu’elle s’appelle…

Quand on  dit donc que la Jeunesse ne fait aucune confiance à Biya, il faut savoir que la pléthore de politic(h)iens qui encombrent le paysage au pays ne sont pas mieux lotis en cette matière. Car ils ont établi une tradition de la trahison des aspirations populaires qui constitue pour le Peuple une grande leçon pédagogique, car ces hommes de très basse moralité ont démontré que leur but ne fut JAMAIS de faire pièce au système qui opprime le Peuple de ce pays. Cette pédagogie intériorisée profondément par les populations explique pourquoi toute tentative d’engager une discussion politique sérieuse se termine par des esquives multiformes.

Aussi, lorsque vous insistez on vous tourne en dérision, ou on essaie de vous faire croire que vous avez un problème, ou que vous voyez « avec les yeux de là-bas », de l’Oxydent s’entend… Au final, on vous menace même, et on vous impose le silence. Vous comprenez alors que les premiers contre qui il faut se battre au Cameroun ce sont les populations elles-mêmes, qui ont acquis l’habitude du malheur et ne semblent vouloir rien entendre d’autre… C’est que votre discours est un miroir impitoyable renvoyant une image trop douloureuse…

C’est là le plus grand mal que « l’opposition » politique a faite au Cameroun, car elle a rendu infiniment plus difficile la lutte de libération : en effet, tout se passe comme s’il fallait d’abord persuader aux gens qu’ils portent des chaînes, avant de les convaincre de se battre pour s’en libérer.

J’ai dit plus haut que les gens vivaient aux portes de l’enfer. Cela paraît-il exagéré?

Au Pays du Char des Dieux, rien n’est plus rebutant que ce contraste des plus saisissants entre l’horreur de l’environnement et la joie de vivre des gens. Le bon goût des femmes, si élégantes et si belles, à qui le soleil donne à la peau cette belle teinte de miel, mais qui se meuvent dans un environnement pourri où tout blesse la vue, heurte le bon goût, révulse les sens, invite à vomir…

Où que vous jetiez vos regards, vous accueillent la putréfaction, la pestilence, une ambiance de cimetière à ciel ouvert qu’agrémente le raffut diabolique des benskineurs* déboulant à force de vrombissement sur le macadam crevassé qui tient lieu de route, dans un désordre et une confusion délirants, comme d’énormes détritus hurlants, à la dérive, entraînés par un torrent en furie…

Ô APOCALYPSE, DIT MOI TON NOM!

Mais entendez-vous ces fils du diable emboucher les trompettes de l’Émergence en 2035? Non qu’une émergence à cette date ne soit possible, mais encore faut-il, en tant que gouvernement, être travailleur, consciencieux, patriote, nationaliste, non corrompu, avoir à coeur le bien-être de son Peuple, vénérer l’intérêt général et faire des deniers et biens publics le lieu d’une religion sacrée!

Ce ne sont pas des slogans, aussi tonitruants soient-ils, qui nous y amèneront.

Voilà qui est hautement instructif pour notre génération sur ses responsabilités. Et ces responsabilités sont nôtres avant tout!

Aucune Communauté Internationale, encore moins AUCUN chef d’État américain ou français, ne saurait nous aider, si ce n’est nous même.

Taâ meudah,

Bonaventure Tchucham

*Parlementaires : c’est le nom donné aux étudiants, combattants de liberté, des années 1990 et qui appartenaient à une association nommé LE PARLEMENT.

*Benskineurs : conducteurs de moto-taxi


Boko Haram fait une victime : hommage au capitaine Yari Emmanuel, mort pour la patrie

C’est depuis ce matin (11 février 2016, ndlr) que je retiens mes larmes et mon souffle pour m’imposer le sang froid et ne pas bousculer la pudeur de réagir parce que je suis concerné…

Tu reconnais cette cour où la progéniture de notre chien avait un nouvel ami à t’offrir à chaque fratrie pour que tu en fasses un ami loyal, un chien de garde, un soldat…

Celui qui en était le maître des lieux était aussi un père pour toi…

J’ai le sentiment que tu l’as rejoint hier dans la dimension de nos Ancêtres quand pour ton pays tu donnais ta vie le jour de ta fête, fête de cette jeunesse qui se mire en toi et se demande pourquoi…

Je lis tout le bien qu’on pense de toi et je me tais…

Devant la dévastation de mes cadets, tes amis de tous les jours, j’ai craqué et ma journée s’est arrêtée là…

La Fête de la Jeunesse a fait place à détresse qui stresse plus que vieillesse ne presse vers le tombeau…

Destin des plus beaux qui précipite la fin des plus forts et les transforme en Héros…

C’est à tous mes cadets, tous tes amis que j’emprunte les mots qui de toi disent ceci :

« Cette fois-ci le Boko Haram a frappé fort car jusqu’ici toutes ses victimes m’étaient inconnues. Je viens d’apprendre le décès d’un ami d’enfance et camarade de classe mort sur le champs de bataille avant hier. Une balle dans la poitrine. Le quartier Baladji et la famille le connaissent bien car il venait souvent à la maison Ngaoundéré ».

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YARI Emmanuel …

Emma comme mon cadet…

L’autre courageux…

« Yari… Vraiment un homme…

Depuis l’enfance c’était un Lion…

Il était vaillant, fort, courageux etc… Plus que son âge…

La dernière fois que je le vois c’était à Buea avant son concours pour L’EMIA…

Camarade de classe…

Homme d’orchestre musical au collège…

Très aimable, amusant, gentil, etc…

Les gens de notre promotion sont dévastés…

Je dois m’arrêter pour réaliser que ce combat est si nôtre…

Voilà un coup de poignard dans le cœur d’une jeunesse.

Son rêve était de faire l’armée depuis l’enfance…

Francophone, Anglophone…

Admirablement multilingue…

Il avait tu le nom de de son Père juste pour réussir de ses propres moyens son concours et sa formation à L’EMIA… »

Je n’ai rien…
RIEN ajouté à leurs mots…

Papa le colonel a bien formé son soldat…

De la bonne graine…

Il faut bien qu’elle tombe, meure, qu’on l’enterre et qu’elle germe…

Nous ferons des émules et de nouveaux Yari Emma!

JE SUIS YARI!

Tout le monde parle de la mort de Yari, un homme exemplaire…

Même Roger Milla l’officier de réserve le pleure…

Mort au nom de MON PAYS…

Mais il a donné sa vie pour une victoire….

On a arraché une base de boko haram pendant qu’il tombait sous le Drapeau…

On a perdu un homme comme ça…

Et savoir qu’il était si proche me fait mal…

Même celui qui ne l’a pas vu nous lit et pleure depuis ce matin…

Mort le jour de la Fête des Jeunes comme lui pour son pays…

Dernier témoignage :

« Un soldat a dit qu’il ne va jamais oublier le jour où le Capitain Yari a donné tout son salaire aux Soldats qui étaient en besoin. C’était du jamais vu!!!! »

Voilà l’Homme…

Noble dans l’âme…

Immolé…

Crucifié…

Mort pour eux!

Qu’il confie notre peine aux Ancêtres et obtienne en retour la stratégie pour nous mener à la victoire définitive!

Nos Ancêtres bénissent son arrivée parmi eux!

Les mêmes Ancêtres sauront nous aider à accepter que son passage dans l’autre dimension n’a pas été vain…

Nous ne publierons pas la photo de ton corps sans vie….

Elle appartient à l’intimité de la famille…

Nous partageons celle de l’élégance de ton existence…

REST IN PERFECT PEACE PERFECT SOLDIER…

You will forever be missed!

LONG LIVE YARI…

Flotte haut DRAPEAU…

Vive le Cameroun!

Mougoué Mathias Lionking


Adresse à la jeunesse camerounaise : le discours de Biya est-il encore crédible ?

La « génération androïd », nouvelle trouvaille du président Biya pour désigner les jeunes, est désormais appelée à prendre les houes et les machettes. C’est l’un des conseils prodigués par l’octogénaire pour résoudre leur problème de l’emploi qui est, depuis plusieurs décennies, la préoccupation majeure de toute la nation. Las de trouver une solution définitive à ce problème d’insertion socioprofessionnelle, le président octogénaire androïde se fend en donneur de leçon en demandant aux jeunes de se prendre eux-mêmes en charge désormais, car, selon lui, il n’y a plus la place pour tout le monde au soleil.

Un discours adressé à la jeunesse camerounaise a suffi, pour nombreux observateurs, d’avoir une idée ferme et intransigeante de l’incapacité du vieillard à résoudre les problèmes de ses jeunes compatriotes. Situons d’abord le contexte du discours.

Tracteur abandonnés dans une broussaille à Ngalan vers Ebolowa
Tracteur abandonnés dans une broussaille à Ngalan vers Ebolowa

Qu’est-ce que la « fête nationale de la jeunesse » ?

Le 11 février 2016, comme chaque année depuis 1982, le président de la République Paul Biya fait une annonce à la nation camerounaise. Cette date, déclarée fériée chômée sur toute l’étendue du territoire nationale, est réservée à la jeunesse depuis 1966. J’ouvre ici une parenthèse pour signaler que pour ce qui concerne l’origine véritable de cette fête, il faut tout simplement remonter dans l’histoire de la tutelle octroyée par l’ONU au Cameroun francophone et au Cameroun anglophone. Cette décision qui fait du pays une tutelle est contestée par plusieurs Camerounais et oblige l’ex-feu président Ahidjo à porter l’affaire à La Haye qui se prononce incompétent le 11 février 1963. C’est donc à partir de 1964 que le 11 février sera considéré comme un deuil national. Fermons la parenthèse.

C’est donc par décision unilatérale d’Ahidjo que le Cameroun consacre donc une journée pour célébrer sa jeunesse dès 1966 : c’est la « fête nationale de la jeunesse ». Le Cameroun, étant un jeune État en pleine construction, était à la recherche des compétences nationales dans tous les domaines. L’occasion est donc donnée, à toute cette couche sociale, de démontrer, avec ferveur, ses potentialités, ses prouesses, ses savoirs faires, bref, de montrer aux yeux du monde ce qu’elle sait faire de mieux, ce qu’elle est capable de faire et qui reste méconnu jusqu’ici. C’est ainsi que toutes les institutions de formations, d’encadrement et de suivi des jeunes, c’est-à-dire les écoles, les universités, les associations, etc. seront mobilisées pour la circonstance. Dans chacune de ces institutions, une semaine appelée « semaine de la jeunesse » sera donc consacrée aux activités de démonstrations des savoirs faire dans les domaines culturels, artistiques, scientifiques, techniques et littéraires.

Les moments forts du 11 février : le discours du président et le défilé

Pour l’apothéose, chaque institution de jeunesse est invitée à une parade publique nommée « Défilé du 11 février ». Les jeunes sont appelés à entonner des chants patriotiques, à s’exhiber à travers des démonstrations spectaculaires semblables aux carnavals. Les couleurs, les chants, les danses, les acrobaties, les fanfares, les tenues multiformes sont au rendez-vous. Tout un arsenal est mobilisé pour une démonstration haut de gamme devant une autorité administrative de la place : gouverneur, préfet ou sous-préfet et maire. On voit même le public se mobiliser pour y assister. Cette parade a donc lieu le 11 février dans chaque arrondissement du pays.

Mais, à la veille, le président de la République doit s’adresser à ses jeunes compatriotes dans un discours à la nation à 20 h précise. Ce qui est pourtant curieux cette année, c’est le contexte dans lequel ce discours est prononcé. Dans un élan d’euphorie, les pontes de l’UNC au RDPC qui tiennent l’arène du pouvoir depuis l’indépendance, s’exhibent en public pour demander au président Biya, non seulement d’être candidat à la prochaine élection présidentielle, mais de l’anticiper en l’organisant en 2016 pour les uns et en 2017 pour les autres au lieu de 2018. Des rumeurs plus ou moins fondées certifient que cette anticipation passera sûrement par une révision constitutionnelle qui, non seulement modifiera la durée du mandat à 5 ans au lieu de 7 ans, mais lèvera le verrou de la limitation du mandat présidentiel et créera un poste de vice-président de la République.

Ajoutées à ce contexte, la situation de misère ambiante et les conditions de vie de la jeunesse en termes d’éducation, d’emploi, de santé et de logement, sont moins reluisantes. Cette combinaison de contexte devrait plutôt appeler à une certaine posture sur le plan de l’assurance à travers une sorte de bilan pour montrer les évolutions de la politique dans la prise en charge des préoccupations des jeunes. Une sorte de rétrospective était donc nécessaire pour faire une catharsis permettant dans une transition entre les appels à sa candidature et sa candidature proprement dite sans en faire allusion si pour lui le moment n’était pas encore arrivé.

Comme à son habitude, l’octogénaire est donc resté silencieux face à cette jeunesse dont le résumé de la vie au Cameroun n’est limité qu’à un seul mot : débrouillardise. Une jeunesse dont l’avenir ne repose plus sur sa terre natale, dont le rêve de partir est toujours pressant malgré les mauvaises nouvelles qui proviennent de l’hexagone et qui étaient susceptibles de freiner leurs ardeurs. Une jeunesse qui vieillit et ne grandit pas se morfond et se meurt dans les oubliettes sous le prétexte que la situation économique du Cameroun est difficile. Comme il le dit d’ailleurs lui-même, « Des facteurs exogènes, liés à l’environnement économique global, combinés à certaines pesanteurs internes, limitent notre capacité à créer des emplois décents ». Comme le Cameroun est en crise depuis plusieurs années, c’est à cette jeunesse-là que le président trouve le réconfort en lui demandant de se consacrer aux métiers de l’agriculture et de l’informatique en ces termes : « Je viens de vous indiquer tout le bien que vous pouvez tirer du travail de la terre, de notre nouvelle industrialisation, et aussi de l’économie numérique ». En observateur averti, je me souviens que ce même président a eu un projet agricole très ambitieux. Ce projet était alors susceptible de faire passer le Cameroun, sans exagération de ma part, vers une révolution agricole. De quoi s’agit-il et que s’est-il donc passé ?

Le scandale politique des tracteurs distribués

En avril 2006, il a fallu deux années de négociations entre le ministre camerounais des affaires étrangères et le gouvernement indien. Cette négociation a abouti à un don de 60 tracteurs de la marque Solanika destinés à un test. Si ce test était positif et répondait aux « conditions agroécologiques du Cameroun », alors, le pays devrait s’engager pour un accord dans les années à venir et qui consisterait à installer une usine de montage de tracteurs.

Après l’octroi de ce don, il appartenait alors au ministère de l’Agriculture et du Développement (Minader) de prendre en charge les frais de transport (de l’Inde vers le Cameroun) et de formalités liées au dédouanement de ces engins. C’est dans cette optique que le Minader décida d’exiger aux bénéficiaires une somme de 2.5 millions de FCFA pour l’acquisition d’un tracteur.

En 2008, l’Association Citoyenne de Défense d’Intérêt Collectif (Acdic) publie un rapport dans lequel il avoue avoir trouvé ces tracteurs dans les domiciles de ministres et pontes du régime. Ainsi, l’enquête a révélé que 53 % de tracteurs leur ont été alloués alors que 60 % d’entre eux ne possèdent pas de champs. Conséquences, ces tracteurs, presque 87 %, sont garés dans leur parking depuis 2006. Par le refus de l’Acdic de publier cette fameuse liste des personnalités impliquées dans le bradage des biens publics, le quotidien Le Jour, dans son édition N° O338 du mercredi 17 décembre 2008, a eu le courage de rendre public cette liste de bénéficiaires des tracteurs indiens où l’on retrouve « des ministres en fonction, démis ou embastillés, des directeurs généraux, des magistrats, des hauts gradés de l’armée, des députés et plusieurs personnalités qui ne sont pas inconnus du paysage socio politique camerounaise ».

Les tracteurs refont surface : une promesse présidentielle non tenue

Le 14 avril 2009, le président Biya avait signé à New Delhi un accord de prêt de presque 18 825 milliards de FCFA avec l’Inde grâce à Export-Import Bank of India. Cet accord stipulait que le gouvernement camerounais devrait construire un complexe industriel de 10 000 ha de culture mécanisée, plus précisément de riz (5 000 ha) et de maïs (5 000 ha). La durée de ce projet était estimée à 20 ans avec 5 ans de grâce. Évidemment, réaliser une culture de cette taille ne pouvait pas se faire avec les houes et les machettes comme le font les parents actuellement. L’apport de l’Inde dans ce projet était de mettre à la disposition du Cameroun une usine de chaîne d’assemblage et de montage de tracteurs. La signature de cet accord témoigne à suffire que le gouvernement camerounais marque son accord pour la réussite du test des 60 tracteurs, malgré le scandale qui s’en est suivi.

Depuis 2011, un ramdam de tintamarre a fait dire à beaucoup que l’agriculture camerounaise va connaitre enfin un réveil lors du « Comice agropastoral » tenu à Ebolowa du 17 au 22 janvier 2011. Le président de la République, dans son discours d’ouverture le 17 janvier, annonce la création d’une usine bâtie sur 10 ha. Elle sera uniquement mise à contribution dans le montage et l’assemblage des engins agricoles comme « des tracteurs, des moissonneuses, des batteuses, des égraineuses et des motos-pompes ». On devait enfin vivre une mécanisation de l’agriculture à haute échelle. Au moment de son discours, il existait déjà presque « 800 tracteurs et près de 4 500 équipements agricoles divers déjà montés ». Le seul hic, c’est l’espace nécessaire pour stocker tout cet arsenal d’engins lourds. Il fallait donc faire vite, car l’urgence était effective.

C’est les 21 novembre 2013 et 23 septembre 2014, donc 2 et 3 ans après la fin du comice, que le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Emmanuel Nganou Djournessi, s’est rendu compte que les tracteurs sont encore stockés dans la broussaille faute de hangar approprié. Paul Bernard Soppo Moukouri, ci-devant directeur général de l’entreprise d’Immobiliare M&M,  chargée, de la construction de l’usine se plaignait, de « nombreux goulots d’étranglement » qui empêchaient le déroulement normal des travaux non achevés. Ces goulots d’étranglement viennent principalement des difficultés financières, avoue-t-il.

Paul Biya ment et il mentira toujours

Les discours tintés de promesses fallacieuses, de chiffres faramineux pour mystifier les progrès que lui seul voit, n’illusionnent plus les jeunes camerounais. Comme d’habitude, des promesses n’ont pas manqué le 10 février 2016 : « Dans cette optique, je viens de prescrire le lancement d’un plan triennal « Spécial Jeunes », doté d’une enveloppe globale de 102 milliards de francs CFA. Ce plan devra faciliter et accélérer l’insertion économique de notre jeunesse. Nous devons tous y tenir particulièrement. Vous aurez là, je crois, l’occasion de faire la preuve de votre « patriotisme économique ». Qu’il me soit permis ici de remettre au goût du jour cette promesse faite par le président « androïde » pour motiver la jeunesse à se consacrer au football : «J’envisage de mettre à l’étude la création d’une École supérieure de formation au football qui, en liaison avec le ministère des Sports et de l’Éducation physique et le ministère de la Jeunesse ainsi qu’avec la Fédération et les académies existantes, aura pour mission d’encadrer et de perfectionner les jeunes qui manifesteront des dispositions exceptionnelles pour notre “sport-roi”». C’était le 10 février 2010 et jusqu’aujourd’hui, cette école supérieure tarde encore à voir le jour.

Quel désastre !


Les humoristes prennent le pouvoir en Afrique dans « Le parlement du rire »

Il est presque 7 h ou 8 h, je ne sais plus trop, d’un jeudi 28 janvier 2016 à ma montre. Il y a un soleil d’aplomb dehors qui n’a pas réussi à anéantir l’ardeur des habitants aussi endurants que jamais. Comme d’habitude, la consultation de l’agenda de la journée révèle une journée pleinement encombrée par les devoirs qui m’appellent. Ouf ! Une conférence de presse tenue par Canal+ pour le lancement de son émission intitulée « Le Parlement du Rire » (LPR). De quoi s’agit-il, au fait ? Nul doute qu’il provoquera le rire et à gorge déployée. Le rire à gogo, quoi. Allez, un collaborateur sur les lieux et tout est joué.

08Canal+ vers l’Afrique

Créé en 1984, Canal+ (groupe Vivendi), « éditeur et opérateur de télévision payante par satellite en Afrique », a connu une expansion au point de devenir populaire quoi qu’élitiste. Canal+ est plus connu, chez la plupart des familles ici au Cameroun, comme la chaîne spécialisée dans la diffusion cinématographique et des évènements sportifs. Le divertissement 24h/24 fait donc partie intégrante de ses diffusions dans plus de 20 pays africains essentiellement francophones. Les origines du capital de la chaîne confirment bien le choix de celle-ci pour cette zone géographique. Comme chaque année, les nouveautés dans la grille des programmes ont toujours suscité des curiosités de la part des téléspectateurs. Pour 2016, le groupe a choisi de mettre l’accent sur l’humour avec un concept fort interrogateur : « Le Parlement du Rire ».

Les innovations en 2016

Ceux qui ont connu la troupe du Jamel Comedy Club et qui la réclamaient à cor et à cri sont finalement servis avec une émission 100 % comédie africaine : « Le Parlement du Rire ». Il ne fallait pas plus qu’une conférence de presse pour édifier le public sur sa quintessence. C’est ainsi que cette journée du 28 janvier 2016 devenait cruciale. Au restaurant Lounge & Garden sis rue marché des fleurs à Bonapriso, la presse était, tant bien que mal, au rendez-vous, malgré la morosité, devant un parterre de panel singleton modeste en la personne de Mireille Kabamba, ci-devant DG de Canal+ Cameroun. Comme innovations pour l’entrée en matière, elle a l’honneur d’annoncer ce qui fera la une de Canal+ pour le compte de l’année 2016. Entre autres divertissements, les Jeux olympiques d’été 2016 de Rio du 5 au 21 août prochain, l’émission « Afrique Investigation » et bien entendu la nouvelle venue dans la grille de programme « Le Parlement du Rire ».

De quoi s’agit-il ?

« Le Parlement du Rire » est une émission conçue par le Nigérien Mamane. Pour ceux qui ne le savent pas, Mamane est un chroniqueur de la radio mondiale RFI que les fidèles auditeurs connaissent sur la rubrique « La chronique de Mamane ». Le chroniqueur se fait appeler, dans sa chronique, le président de « la République très très démocratique du Gondwana ». Le Gondwana est donc ce pays imaginaire dont il est le président autoproclamé démocratique élu à vie. C’est une image représentative de ces pays africains dont les présidents ont la réputation d’être des éternels élus du peuple. Cet humoriste dont le talent n’est plus à démontrer, en collaboration avec Canal + Afrique, Gondwana City et De Père en Fils (Lagardère Studios), crée ce concept qu’il définit lui-même en ces termes, dans la vidéo de lancement diffusée en long et en large : « Le Parlement du Rire est le seul parlement au monde où on parle et on ment » et un autre humoriste, le Camerounais Edoudoua Non Glacé, d’ajouter « C’est pour faire rire. Rien que pour rire ». Mamane a alors estimé qu’il lui fallait un parlement à Canal+ après avoir réussi à faire l’unanimité au palais présidentiel à RFI.

Un « parlement où on parle »

Évidemment, l’assertion du concept ne doit pas être prise au premier degré. Si l’on considère le parlement comme une tribune de rassemblement des représentants du peuple, il convient alors de préciser ici que ce parlement n’en est pas un. Le parlement ici est constitué des fins limiers de l’humour africains. C’est un ensemble d’humoristes trié sur le volet et constitué, pour la plupart, de la cime de l’humour francophone africain. Comme on peut donc le constater, il n’y a pas eu élection, il y a tout simplement eu auto-proclamation du président du parlement en la personne de l’irréductible Mamane. C’est un parlement constitué non pas de députés, mais de parlementaires. Attention à ne pas les confondre avec un parlement classique. L’objectif premier ici, c’est de parler. Juste de parler. Parler pour dire « ce qu’on m’a envoyé dire » comme le fait si bien Digbeu Cravate.

Un « parlement où on ment »

S’il s’agit ici d’écouter ce que les humoristes parlementaires disent iI est bien évident que ce ne soit pas toujours des paroles de vérité. Remarquez donc que les terminologies utilisées ici sont bien conçues pour transformer la diversion en rire bien croustillant. C’est donc un parlement et non une assemblée nationale. Un parlement pour parler, dira-t-on. Drôle de sémantique. Parler pour dire quoi ? Eh ben, « parler pour rire », « parler pour se divertir », « parler pour s’amuser », bref, « parler pour mentir ». Voilà ! Le mot est lâché : mentir. En Afrique, la politique est communément considérée comme un mensonge où les praticiens viennent faire des promesses fallacieuses pour obtenir les voix de son peuple. Dans la République du Gondwana on ment comme on respire. Et ceux qui écoutent adorent aussi tendre les oreilles à ceux qui viennent les distraire. Mais, attention tout de même, il serait donc malicieux ici de considérer les humoristes comme des politiciens qui viennent mentir à ceux qui les écoutent. L’humoriste étant un éveilleur de conscience, le président Mamane et ses parlementaires viendront présenter aux téléspectateurs les vérités sur les mensonges que le peuple aime écouter.

Un parlement « rien que pour rire »

Susciter le rire, et rien que le rire est donc la mission première du « Le parlement du Rire ». Ici, les téléspectateurs vont se délecter du rire à gogo. Le rire pour oublier les soucis, les dures réalités de la vie, se détendre, se marrer, se défouler et que sais-je encore ? Et ce matin du 28 janvier, Mireille Kabamba a été formelle sur le fond et la forme de cette émission. Il faut « choquer » pour une prise de conscience et non pour susciter la haine. Car l’humour a ses limites que personne ne risque de contrôler. C’était le seul point d’ombre de cet échange qui a, au passage approuvé l’approbation de l’assistance.

Une composition cosmopolite

Comment ne pas parler de l’humour en Afrique de l’Ouest et du Centre sans citer les ténors ? Commençons par présenter les membres du bureau du parlement que sont : les Ivoiriens Michel Gohou et Digbeu Cravate qu’on ne présente plus, sans oublier la talentueuse Camerounaise Charlotte Ntamack. Ce sont les trois membres du bureau et ils occupent, chacun, le poste de vice-président du parlement avec comme président Mamane. Ils sont entourés par leurs collègues parlementaires africains qui sont aussi futés que jamais : les Ivoiriens Adama Daïco, Agalawal, Boubakary, Enk2k, Oualas, Chuken Pat, les Burkinabés Gombo.com, Philomaine Nanema, Gérard Ouédraogo, Moussa Petit Sergent, les Congolais (RDC) Roch Bodo, Benjamin Kahitare et Tumaho, le Gabonais Oumar Defunzu, les Rwandais Hervé Kimenyi et Michael Sengazi, les Camerounais Narcisse Kouokam et Edoudoua Non Glacé et enfin le Guinéen (Conakry) Oumar Manet.

Des rendez-vous à ne pas manquer

Évidemment, bien qu’étant un parlement, il y aura des sessions parlementaires. Pour commencer l’année 2016, « Le Parlement du Rire » a débuté samedi 30 janvier dernier avec sa session extraordinaire consacrée essentiellement au lancement considéré comme la cérémonie d’installation des parlementaires. Pas besoin d’avoir des attributs de la République comme dans le parlement classique. Il s’agissait d’une prise de fonction effective au cours de laquelle le président Mamane a donné les points de l’émission.

Les sessions ordinaires de ce parlement auront donc lieu tous les dimanches à partir de 19h30. Pour ce qui concerne les sessions du mois de février en cours, notez dans vos agendas les dates des 7, 14 et 21 février 2016. Il ne vous reste plus qu’à vous installer sur vos sièges, dans votre salle de séjour en famille ou avec des amis en dégustant une Castel Beer avec modération devant le petit écran câblé Canal+ Afrique. Et tout est donc parti pour le rire, et rien que du rire.

Haro sur le divertissement

Comme je vous le disais plus haut, la politique de Canal+ est, depuis plus de 30 ans, axée sur le divertissement. Cette orientation de sa ligne éditoriale a commencé, depuis la prolifération, dans l’opinion, des idées anti-françaises, à susciter beaucoup d’interrogations. En effet, la vague de critiques sur les méthodes de la politique française menée en Afrique, laisse stupéfaite l’opinion collective. Les origines du capital de l’entreprise, détenu par Vivendi dont le Français Bolloré est propriétaire, font de Canal+ la chaîne qui a pour rôle de détourner les Africains. Cet objectif n’est donc pas un fait de hasard. C’est un projet à long terme conçu par celui donc l’expansion économique en Afrique francophone n’est pas du goût des critiques de la francophonie. Bolloré étant, plus ou moins, mêlé à des coups bas politico-administratifs, à l’image d’Areva au Niger, d’Elf ou de Total, prendra sûrement des égratignures au fil du temps. Sait-on jamais !

Le rire prend le pouvoir à la télé.

Tchakounté Kémayou


Paul Biya : l’incarnation du statuquo politique

De la rotation au sommet du pouvoir à la candidature unique de l’opposition, tout y passe pour une proposition d’un système de transition dit en douceur. À l’heure actuelle, c’est le climat d’incertitude sur les intentions réelles du président à se représenter et sur la réaction de la population face à cette longévité du pouvoir RDPC et une énième candidature de Paul Biya. Sa réélection serait synonyme à l’inertie décriée par tous les analystes. Sa réélection signifiera le non-renouvellement de la classe politique vieille de plus de 60 ans. Sa réélection traduira un maintien de l’inertie, traduction d’une lourdeur administrative, au détriment de cette jeunesse assoiffée de dynamisme. D’où l’appel urgent à une alternance politique. Mais, comment se fera donc cette alternance dans les conditions actuelles où le parti au pouvoir s’arc-boute et n’entend rien céder ?

Solution 1 : rotation du pouvoir par région

Beaucoup de Camerounais, des intellectuels notamment, convaincus qu’une candidature du président Biya sera une candidature de trop, s’échinent à trouver des portes de sorties honorables afin d’éviter le pire. Pour eux, une alternance au pouvoir serait la solution idoine pour ne pas susciter une colère issue des frustrations légitimes des Camerounais qui se sentent marginalisés. L’une des solutions d’alternance proposée qui fait déjà la une des journaux et se discute sur toutes les lèvres dans les débats reste la rotation. De quoi s’agit-il ?

C’est le Pr Joseph Owona, d’ailleurs membre du parti au pouvoir, qui prend les devants de la scène pour prôner l’alternance par la rotation qui, pour lui, semble être la solution idoine pour un changement en douceur. Il la présente comme « (…) Une des solutions d’avenir de nos institutions ». Cette alternance politique proposée par un des barons du régime conservateur ne manque pas de susciter des remous sous cape. Joseph Owona, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Yaoundé 2, affirme, comme s’il venait de le découvrir, que la véritable vocation d’une institution évoluant dans un contexte camerounais est « d’inventer l’alternativité équitable dans le Cameroun réputé comme étant une Afrique en miniature ». C’est la véritable solution pour éviter un éventuel chaos. Pour cet enseignant dont les sorties publiques ne manquent pas de stimuler les débats, cette « alternativité régionale s’avèrerait peut-être la plus souhaitable, consistant en une rotation du pouvoir suprême entre toutes les régions du pays ; Nord, Sud, Extrême-Nord, Ouest et Est, rompant avec le fameux ping-pong Nord-Sud ». Le mot est donc lâché ! L’alternativité régionale vient donc relancer les débats sur la tribalisation, cette fois-ci, sous le prisme de l’alternance. Après avoir proposé, du temps où il était aux affaires, le système d’équilibre régional qui a fait couler beaucoup d’encre et de salives (Vidéos/Débats, partie 1 & partie 2), il revient donc en force avec l’alternativité régionale.

En résumé, la rotation est donc cette forme de dévolution du pouvoir qu’on accorderait à un candidat originaire d’une région du Cameroun pour un certain nombre de mandats. Le prochain mandat sera alors accordé à une autre région et ainsi de suite. C’est la seule condition, disent les tenants de cette thèse, pour chacune des régions du pays ne s’estiment pas léser. En effet, la rationalité de cette thèse de « l’alternativité régionale » vient du fait que la longévité du pouvoir de Biya originaire de la région du Sud, a fait dire à certains qu’une autre candidature de celui-ci mettra encore hors-jeu d’autres régions et frustrera encore plus les originaires. Car une prochaine candidature de Paul Biya équivaut à la confiscation du pouvoir politique par une seule et même région depuis 1982. Pour rappel, l’ex-président Ahmadou Ahidjo originaire de la région du Nord, en laissant le pouvoir à Paul Biya en 1982, y était depuis mai 1960 comme premier président de la République. Par ailleurs, Ahmadou Ahidjo est entré en politique en 1947 comme délégué élu de la Bénoué à l’Assemblée territoriale et vice premier ministre en 1957. Depuis 1960, le Cameroun, en tant qu’État, n’a connu que deux présidents. Donc, seules deux régions sont déjà passées à la tête de la magistrature suprême. Pour le Pr Joseph Owona, 2 régions sur 10 et 2 ethnies sur presque 230 ont occupé les devants de la scène politique pendant 55 ans. Les frustrations des autres camerounais originaires des huit autres régions sont suffisamment perceptibles et il serait dangereux de nier ce fait tangible. Il le dit d’ailleurs en ces termes : « Quand vous avez un pays où il y a 230 langues, si vous voulez diriger le pays, il faut savoir comment l’unifier. Il faut trouver un moyen ».

Cette thèse de la rotation, quoique rationnelle, ne fait pourtant pas l’unanimité dans l’opinion. Beaucoup estiment que cette façon de fonctionner, qui frise le bricolage, montrerait à l’évidence que le peuple camerounais ne saurait être capable de maturité politique pour savoir et comprendre ce qu’il y a de bien pour lui. Les arguments avancés pour mettre en touche cette thèse seraient que la longévité des deux présidents n’est pas le fruit du choix du peuple camerounais compte tenu des irrégularités et des contestations enregistrées avant, pendant et après chaque scrutin. Autrement dit, la meilleure solution serait d’organiser les élections libres, justes et transparentes. Quelle que soit l’origine régionale du président, sa victoire à l’élection ne doit pas seulement souffrir d’aucune illégalité, mais il doit être légitimement acquis. Ainsi, la question d’alternance ne se poserait pas.

Solution 2 : une candidature unique de l’opposition

Les tenants de la thèse d’une candidature unique des leaders de l’opposition proposent cette solution qui pourrait avoir un impact sur les résultats de l’élection présidentielle. Au Cameroun, la constitution ne prévoit pas, depuis l’avènement de la démocratie en 1992, une élection à deux tours. Une élection à un tour n’est pas du tout adaptée à une éventualité d’un regroupement naturel des leaders de l’opposition pour renverser la vapeur au second tour. Dans l’impossibilité d’un regroupement des leaders au second tour qui n’existe pas, il est tout à fait nécessaire de penser à un regroupement dès maintenant.

Seulement, voilà, cette solution ne serait pas à sa première ébauche et son premier essai. Les leaders des partis politiques de l’opposition l’avaient déjà opté sans succès lors de l’élection présidentielle de 2004. Ce projet, ayant connu un succès avait été sabordé par une démission que certains ont considéré comme une trahison de l’actuel ministre de la communication, Issa Tchiroma Bakari, leader du FSNC (Front pour le salut national du Cameroun), disent les uns, et par la sortie prématurée du groupe du leader du SDF Ni John Fru Ndi, disent d’autres. Aujourd’hui, la crédibilité de ces deux leaders et bien d’autres serait entamée aux yeux de l’opinion camerounaise pour des raisons plus ou moins fondées. L’hypocrisie et la double face attribuées à beaucoup d’entre eux donnent à penser aux détracteurs de cette thèse que la solution miracle ne viendra pas d’une candidature unique. Peut-être faudrait-il parler de « candidature consensuelle » comme le stipule Mme Alice Sadio, leader de l’AFP (Alliance des Forces Progressistes). Alice Sadio insiste pour mettre l’accent sur des regroupements des partis politiques en fonction de leur rapprochement idéologique. Cette méthode éviterait, à coup sûr, des démissions des suites des malentendus.

La question de la révision du code électoral revient donc au bout des lèvres et renforce la nécessité selon laquelle les Camerounais doivent apprendre à être eux-mêmes maîtres de leur destin. Des solutions considérées comme des rafistolages ont toujours été malmenés par les arguments de maturité politique du peuple camerounais à être maître de son destin. En effet, la thèse sur la révision constitutionnelle, en y apportant les éléments clés comme les élections à deux tours, est celle qui bat en brèche toutes les thèses et fait l’unanimité dans l’opinion. Cependant, le seul hic reste la fermeté du régime qui n’entend pas céder sur cet élément vital qui pourrait le coûter trop cher.

Solution 3 : la nécessité de la construction d’un rapport de force

À vue d’œil, on aurait dû penser à un blocage définitif à ce niveau des solutions déjà proposées jusqu’ici. Mais, il existe néanmoins ce qui ferait changer la donne : la liste électorale. Une observation très minutieuse de la liste électorale dite biométrique fait remarquer que sur un potentiel de 10 à 13 millions d’électeurs, seuls 6 millions de Camerounais se sont effectivement inscrits. D’où la question fondamentale : pourquoi les Camerounais ne s’inscrivent-ils pas sur la liste électorale ? Ou mieux, à quoi est dû ce désintérêt pour la politique ? A priori, la réponse évidente serait : les Camerounais sont déçus par le parti au pouvoir et des leaders de l’opposition. Ils sont déçus par cet interminable mandat qui ne finit pas. Ils sont fatigués d’aller voter et de ne pas voir le changement arriver pourtant promis par l’opposition.

Les fins analystes considèrent cette attitude comme un boycotte de la chose politique, une sorte de frustration et de désespérance. Si les frustrés sont des opposants au régime régnant, il est fort probable que ce sont des voix acquises à la cause de l’opposition. Mathématiquement, c’est l’opposition qui perd des voix par cette abstention, cette apathie, cet attentisme des Camerounais. Théoriquement, une inscription massive dans la liste électorale garantirait une victoire certaine de l’opposition avec un code électoral d’un tour.

Il s’avère donc qu’après avoir fait le tour des solutions d’alternance si chère à beaucoup, il ne reste plus qu’à dire aux leaders des partis de l’opposition de trouver la motivation qui déclenchera l’intérêt du peuple. Comment donc y parvenir avec cette classe politique vieillissante, du parti au pouvoir comme de l’opposition ? Comment y parvenir avec des leaders qui manquent de charisme et de poigne ? Comment y parvenir avec cette corruption des consciences et des mœurs ancrées dans nos chaires ?

Un leader charismatique est, me semble-t-il, la solution la plus idoine et possible, quoiqu’idéaliste. Ce leader jouera le rôle d’un véritable psychanalyste capable de porter l’espoir tant perdu et sans lequel le président Biya, malheureusement, rempilera encore en 2018 ou même dans une élection anticipée de 2017.

Tchakounte Kemayou